Acier, aluminium et ALENA : Canada 1, Trump 0
Affaires et économiePolitique

Acier, aluminium et ALENA :

Canada 1, Trump 0

Le président Trump sort affaibli d’une semaine mouvementée sur les plans politique et diplomatique. Si le Canada et le Mexique parviennent à obtenir une nouvelle mouture de l’ALENA satisfaisante, la bataille des derniers jours aura été cruciale.

En confirmant jeudi après-midi que le Canada et le Mexique étaient épargnés de sa guerre commerciale mondiale sur l’acier et l’aluminium, le président des États-Unis, Donald Trump, a précisé qu’il en serait ainsi jusqu’à ce que les trois pays signent un nouvel Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) à la satisfaction du géant américain, très gourmand dans les négociations en cours.

Pour bon nombre d’observateurs, Trump venait ainsi d’ajouter de la pression sur ses deux alliés, qui pourraient devoir faire davantage de concessions afin de ne pas être éventuellement pénalisés par des tarifs sur ces deux métaux.

Il n’en est rien.

Dans les faits, Donald Trump cherchait une manière élégante de battre en retraite. L’effet pourrait même être inverse et encourager les négociateurs canadiens à maintenir leur trajectoire, en gardant la tête haute et froide. Le président Trump sort affaibli de cet épisode politique et diplomatique qui aura duré une semaine.

Justin Trudeau et son équipe ont bien joué leurs cartes. Le premier ministre a téléphoné à Donald Trump lundi soir pour lui faire part de son désaccord et l’inciter à changer de position. Il a aussi téléphoné aux puissants leaders du Congrès, Paul Ryan et Mitch McConnell, pour les enrôler dans la bataille. Du même souffle, il leur a rappelé que l’ALENA était toujours en jeu.

La ministre des Affaires étrangères et responsable des relations commerciales avec les États-Unis, Chrystia Freeland, a fait de même auprès des deux hommes, mais a également ajouté à ses contacts Rex Tillerson, le secrétaire d’État, Wilbur Ross, secrétaire au Commerce, et Steve Schwarzman, patron de la société d’investissement Blackstone Group et conseiller de Trump.

Le ministre des Finances, Bill Morneau, a passé le message canadien à Steve Mnuchin, le secrétaire au Trésor, tandis que le ministre des Ressources naturelles, Jim Carr, était au Texas pour rencontrer Rick Perry, le secrétaire à l’Énergie. Même l’ancien premier ministre conservateur Brian Mulroney, qui possède encore un vaste réseau chez les républicains, a repris du service et parlé avec son ami Wilbur Ross.

L’ambassadeur canadien à Washington, David MacNaughton, a joué un grand rôle pour mobiliser le Congrès, où 107 représentants républicains ont écrit à Donald Trump mercredi afin de l’exhorter à épargner le Canada et le Mexique des tarifs à venir. Certains membres du Sénat n’écartaient pas l’idée de déposer une loi pour faire fléchir le président.

Sachant que les forces américaines étaient opposées à ce que le Canada soit frappé de cette surtaxe — puisque nous sommes un partenaire fiable en matière d’approvisionnement pour l’armée et un proche allié mondial —, les conseillers militaires de Trump ont été particulièrement ciblés par l’offensive canadienne. Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, a parlé avec le secrétaire à la Défense, le général James Mattis, qui n’a pas été difficile à convaincre. Le chef de cabinet de Trump, le général John Kelly, était aussi du côté canadien, tout comme le conseiller à la sécurité nationale H.R. McMaster.

L’influente Chambre de commerce des États-Unis a frappé à plusieurs portes également. Tout comme le puissant lobby agricole américain — pour qui le Canada et le Mexique sont les deuxième et troisième plus importants marchés d’exportation (derrière la Chine, mais de peu) —, craignant que ses produits fassent l’objet de représailles ciblées si Washington allait de l’avant contre ses deux partenaires.

Il faut dire que les agriculteurs sont une pièce maîtresse du casse-tête de l’ALENA. Mis à part le lobby des producteurs de lait américains, qui veulent un plus grand accès au marché canadien, les autres secteurs de l’industrie agricole ont surtout peur de perdre leur accès privilégié au Canada et au Mexique et font pression sur Washington pour qu’il soit raisonnable à la table de négociation. Or, par définition, les agriculteurs sont surtout présents en milieu rural, là où les républicains sont forts et où Trump tire ses appuis.

Non seulement l’exécution diplomatique canadienne et mexicaine a été parfaite, mais la tempête qui a suivi chez les républicains, autant au Congrès que dans leur équipe à la Maison-Blanche et auprès des milieux d’affaires, a été considérable.

Pour la première fois, l’intimidateur-en-chef américain a constaté à quel point le ressac serait puissant s’il devait se retirer de l’ALENA. Jusqu’à la semaine dernière, lorsqu’il a confirmé ses intentions sur l’acier et l’aluminium (prenant son équipe et son gouvernement par surprise), jamais sa rhétorique protectionniste en matière de commerce n’avait dû affronter la réalité. Et ce qu’il a vu a de quoi le faire réfléchir.

L’acier et l’aluminium sont des symboles forts, qui vont puiser dans l’imaginaire populaire américain, celui des travailleurs des usines, le visage en sueur et couverts de saleté à force de côtoyer les fourneaux géants et de s’esquinter sur la machinerie lourde. Cette référence à la belle époque où les États-Unis étaient la fabrique du monde, avant de se faire voler ce titre par la Chine à la fin des années 1990, fait mouche.

Ce n’est pas pour rien qu’en mai 2002, George W. Bush avait lui aussi joué dans ce film patriotique, déclenchant une guerre commerciale de l’acier avec le reste de la planète — le Canada et le Mexique avaient été épargnés. Il avait dû reculer 18 mois plus tard, défait devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et sous la pression de son propre camp républicain.

Or, l’acier et l’aluminium ne représentent que 2 % des importations faites aux États-Unis — 29 milliards de dollars américains par année pour l’acier, 17 milliards pour l’aluminium. En revanche, les échanges commerciaux encadrés par l’ALENA entre le Canada et les États-Unis totalisent 627,7 milliards de dollars américains (2016). Entre les États-Unis et le Mexique : 580 milliards.

Ça, c’est le plus haut niveau du commerce. Le Canada est le principal marché d’exportation de 35 États américains. Les États-Unis exportent plus au nord de leur frontière qu’avec le Japon, la Chine et la Grande-Bretagne réunis. Bouleverser cette relation ne se ferait pas sans heurts. À l’échelle de leur décision sur l’acier et l’aluminium, tirer un trait sur l’ALENA serait l’équivalent de passer d’une tempête de catégorie 2 à 5.

D’ailleurs, malgré des négociations très difficiles sur l’ALENA — les États-Unis demandent des concessions majeures au Canada et au Mexique, qui tiennent leur bout —, le président Trump a utilisé le ton le plus conciliant entendu depuis des mois lors de son annonce sur l’acier et l’aluminium, jeudi. « J’ai le sentiment que nous allons conclure une entente sur l’ALENA », a-t-il dit, citant la « relation unique avec le Canada et le Mexique ». Tiens, tiens.

À Ottawa,  Chrystia Freeland a soutenu que l’exemption accordée au Canada sur l’acier et l’aluminium ne changeait « absolument rien » aux positions du Canada concernant l’ALENA. Le gouvernement Trudeau a bien compris que le fusil sur la tempe posé par Trump n’est qu’une fiction. S’il n’a pas été en mesure de frapper le Canada et le Mexique de tarifs maintenant, il ne sera pas en mesure de le faire plus tard.

C’est en raison du travail patient, efficace et discret effectué par le gouvernement Trudeau et les provinces depuis plus d’un an qu’Ottawa a pu mobiliser rapidement tout ce beau monde. Et si ces gens ont pu faire reculer Trump sur l’acier et l’aluminium, il se pourrait qu’ils soient encore au rendez-vous si le président prend le mors aux dents quant à l’ALENA. Si le Canada et le Mexique parviennent à obtenir une nouvelle mouture satisfaisante de l’accord, la bataille des derniers jours aura été cruciale.

Trump est imprévisible. Rien ne sera jamais joué d’avance avec lui. Ce n’est pas un président raisonnable et raisonné. Mais il est permis de croire que la dernière semaine lui servira de baromètre pour mesurer la fureur dans son propre camp en matière de protectionnisme. Advenant le cas, ce serait une bonne nouvelle pour le Canada.