Budget Leitão : lutter contre la volonté de changement
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Budget Leitão : lutter contre la volonté de changement

Le cinquième budget du ministre des Finances, Carlos Leitão, confirme que les familles seront le champ de bataille privilégié de la prochaine campagne électorale.

Rarement aura-t-il fallu autant de pages à un budget pour atteindre un objectif aussi simple : convaincre les Québécois de ne pas écouter leur profond désir de changement. Pas moins de 2 084 pages réparties dans 17 volumes — probablement un record — pour tenter de rehausser la cote du Parti libéral avant les élections du 1er octobre prochain.

Le cinquième budget du ministre des Finances, Carlos Leitão, confirme que les familles seront le champ de bataille privilégié de la prochaine campagne.

Malgré la bonne tenue de l’économie ainsi que des finances publiques en ordre, près de 70 % des Québécois sont insatisfaits du gouvernement Couillard. Des chiffres presque identiques à ceux auxquels devait faire face Stephen Harper à la veille des élections fédérales de 2015. Après une décennie au pouvoir à Ottawa, la fatigue des électeurs se sentait partout au pays.

Au Québec, le Parti libéral dirige depuis 2003 — 15 ans, si on exclut la parenthèse péquiste de 18 mois en 2012-2014. Le pouvoir use.

C’est contre cette fatigue que Philippe Couillard et ses troupes luttent depuis des mois, avec l’objectif de l’atténuer autant que possible avant le début de la campagne électorale. Les annonces d’investissements, du remboursement de la dette et de baisses d’impôt se sont multipliées. Pour l’instant, rien ne fait bouger l’aiguille des sondages.

Le budget constitue la dernière grande occasion de faire tourner le vent avant le déclenchement de la campagne. Les prochaines semaines nous diront si l’opération charme auprès des familles a réussi.

Le grand dossier de L’actualité sur la revanche de la génération X, publié en novembre, montrait bien comment les 35-54 ans, écartelés entre leurs enfants encore à la maison et leurs parents qui prennent de l’âge, sont en colère et souhaitent du changement à la tête de l’État.

Ces électeurs sont moins loyaux en politique que les baby-boomers, mais votent en plus grand nombre que les plus jeunes de la génération Y. Et surtout, ces familles de la génération X résident dans des circonscriptions clés lors des prochaines élections, notamment en banlieue des grandes villes.

Les séduire est devenu l’obsession des trois grands partis qui aspirent au pouvoir. Ils ont toutefois une approche différente pour y arriver, ce qui rend la prochaine élection intéressante.

À la Coalition Avenir Québec, le positionnement est limpide depuis plus d’un an : redonner de l’argent aux familles. Diminuer leur fardeau fiscal et aider financièrement les familles ayant plus d’un enfant. Les troupes de François Legault semblent avoir compris avant les autres que les familles de la génération X seront l’électorat par excellence de la campagne, alors ils tapent sur ce clou depuis des mois. Encore lors du budget, le chef de la CAQ assénait : « Il n’y a rien pour le portefeuille des familles. Philippe Couillard a choisi le portefeuille des médecins plutôt que celui de l’ensemble des Québécois. »

Le PLQ a bien tenté de leur couper l’herbe sous le pied en baissant les impôts d’un milliard de dollars par année et en diminuant la taxe scolaire de 680 millions de dollars par année lors de la dernière mise à jour budgétaire, en novembre dernier.

Source : Budget du Québec 2018

Le Parti québécois a défini sa position au début de l’année, empruntant un sentier fidèle à son ADN : augmenter les services pour les familles. Un État fort. Un gouvernement au gym plutôt qu’au régime, comme le stipulait sa publicité. Pas de baisse d’impôt ou de taxe au menu du PQ, qui se concentrerait sur les dépenses et la qualité des services.

Tout comme avec la CAQ, le PLQ a utilisé sa marge de manœuvre pour marcher dans les platebandes du PQ : le budget 2018 prévoit une hausse importante des dépenses de programmes de 5,2 % cette année. Or, la moyenne est de 2,4 % depuis leur arrivée au pouvoir (et reviendra à 3,4 % dès l’an prochain).

Source : Budget du Québec 2018

Le budget Leitão ne tente pas seulement de contrecarrer les plans de ses adversaires. Il concrétise aussi celui du PLQ : redonner du temps aux familles.

Le gouvernement modifie les normes du travail pour donner quelques jours de congé de plus aux parents pour s’occuper de leurs enfants, devance la troisième semaine de vacances, ajoute de la flexibilité au congé parental, etc. Autre exemple : le président du Conseil du Trésor, Pierre Arcand, a annoncé que le gouvernement souhaite faciliter les procédures administratives lors du décès d’un proche. Actuellement, pas moins de 39 actions sont requises auprès de l’État et des assureurs pour officialiser la mort d’un parent ou d’un enfant. Québec souhaite simplifier le processus et créer un guichet unique.

Redonner du temps aux familles, particulièrement celles qui vivent en banlieue, signifie aussi donner un coup d’accélérateur aux grands projets de transport, tant routier que collectif. Le ministre des Finances a abordé la mobilité de la population dès la cinquième phrase de son discours budgétaire à l’Assemblée nationale. Devant les journalistes, il a ajouté : « Les jeunes familles perdent beaucoup de temps dans la congestion. Quand on perd une heure dans le trafic, ça ne contribue pas à la qualité de vie. »

Ainsi, le gouvernement bonifie le Plan québécois des infrastructures (PQI) de 10 milliards de dollars sur 10 ans. Sur la rondelette somme totale de 100 milliards de dollars d’investissements d’ici 2028 — un record —, près de 29 % iront au transport routier et collectif — 20 milliards pour les routes et 9 milliards dans le transport en commun. C’est le plus important poste de dépenses du PQI.  Les secteurs qui suivent, Santé et Services sociaux (18,7 %) et Éducation (9 %), sont loin derrière. « Le Québec entre dans une ère de grands projets de mobilité durable », a dit Carlos Leitão.

Le réseau a besoin d’entretien — 81 % des sommes du secteur routier —, mais le gouvernement ajoute plusieurs projets qui seront bien utiles en campagne électorale. Il y en a pour toutes les régions : prolongement de l’autoroute 19 à Laval et Bois-des-Filion, prolongement de l’autoroute 35 jusqu’à la frontière américaine, parachèvement de l’autoroute 70 entre Grande-Anse et La Baie, construction d’un pont sur la rivière Saguenay entre Tadoussac et Baie-Sainte-Catherine, étude d’un troisième lien entre Québec et Lévis, amélioration de l’autoroute 50 entre Gatineau et Mirabel, ajout de voies réservées et réfection de la chaussée sur l’autoroute 15 entre Laval et les Laurentides, élargissement de l’autoroute 30 entre les autoroutes 20 et 10 sur la Rive-Sud, etc.

Dans les transports en commun, le gouvernement confirme la facture de 3,9 milliards de dollars du prolongement de la ligne bleue du métro de Montréal, qui ira de l’avant. À Montréal, le REM de la Caisse de dépôt sera en construction d’ici quelques semaines. Le réseau de tramway et de trambus de Québec sera en marche sous peu. Lévis aura aussi son projet de transport en commun de 87 millions de dollars…

À noter : aucun parti n’a promis de défaire ce que le gouvernement libéral a annoncé en matière de transport, sauf le REM du côté du PQ.

Le PLQ se colle sur la mobilité et le temps disponible pour les familles afin de combattre la fatigue de l’électorat à son endroit. Il souhaite montrer qu’il peut encore innover, après presque 15 ans au pouvoir. Ce faisant, il tente de dépeindre son principal adversaire, la CAQ, comme un parti rétrograde tourné vers le passé. Est-ce que ce sera suffisant ? François Legault profite d’un avantage de taille dans une lutte où le changement est un enjeu clé : ses troupes n’ont jamais gouverné.

Philippe Couillard ne peut pas véritablement compter sur la carte économique pour l’aider contre François Legault. Même si le PLQ est en voie de réussir à créer les 250 000 nouveaux emplois promis en 2014, faisant mentir les sceptiques (dont j’étais !) et que l’économie a roulé à plein régime en 2017, la population ne semble pas y accorder d’importance.

Au contraire, la conjoncture économique semble profiter à François Legault. Des finances publiques en ordre lui donnent de la marge de manœuvre pour ses promesses. L’emploi se portant bien, les gens n’ont pas peur de perdre leur gagne-pain. Bref, l’électorat semble penser qu’il peut se permettre un changement à la tête de l’État. Quand l’économie tangue, le PLQ devient une valeur refuge. Mais quand tout va bien, la tentation devient grande d’essayer de la nouveauté.

En politique, l’adage veut que les électeurs votent d’abord pour battre un gouvernement, et non pas pour élire un parti d’opposition. Ils vont se demander si le gouvernement Couillard mérite un autre mandat. Et si le PLQ mérite d’ajouter quatre ans à son règne presque ininterrompu depuis 2003.

Le défi de Philippe Couillard consiste à convaincre les Québécois que le temps des expériences n’est pas arrivé. Que son parti peut être dans la course sur le terrain des familles, où la CAQ et le PQ sont plus à l’aise.

Le budget vient d’enclencher le compte à rebours : Philippe Couillard a six mois pour inverser la tendance.