Affaires et économie

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T’as de belles courbes, tu sais…

L’architecte Jean-Claude Baudry, qui travaille de près avec Chantiers Chibougamau, feuillette le catalogue de ses réalisations. Il s’attarde sur un superbe hôpital en bois, à Mississauga, en Ontario, et sur le chalet du Centre de ski Kanasuta, en Abitibi. « Au lieu de donner des subventions pour sauver l’industrie forestière québécoise, dit-il, le gouvernement du Québec pourrait simplement envisager la possibilité d’utiliser le bois pour tous ses édifices publics. Les avantages de ce matériau, qui combine la force, la résistance et l’esthétique, sauteraient vite aux yeux. » À Chibougamau, Jean-Claude Baudry a réalisé une première québécoise en créant deux très jolis commerces en bois: le Home Hardware local et un magasin d’articles à un dollar, Le Huard. « Le bois ne coûte pas plus cher que l’acier et c’est bien plus beau », dit le propriétaire du Huard, Danick Doyon, qui a constaté que sa clientèle appréciait particulièrement l’ambiance de son commerce – et que les propriétés isolantes du bois lui permettaient d’épargner 25% en frais de chauffage. Ce n’est pas un hasard si le directeur de projet de Nordic, Jean-Claude Baudry, est un architecte français; et que seule une société française, Mathis, sache encore courber les poutres en bois lamellé-collé, comme les arches du Centre sportif Bois-de-Boulogne: la connaissance en matière d’ossatures en bois non résidentielles se trouve en Europe, particulièrement en Allemagne, en Scandinavie et en France, où l’on utilise le bois même pour les arches ou les fermes des ponts. Là, avec du bois, on arrive à donner aux bâtiments des formes que les architectes nord-américains ne parviennent à créer qu’avec du béton, cinq fois plus lourd. En France – pays qui n’a pas le dixième des ressources forestières du Québec! -, la loi oblige depuis 1998 les institutions publiques à considérer d’abord le bois pour toutes leurs constructions. C’est à cause de Kyoto. Le bois est une ressource renouvelable, qui a en outre le mérite de piéger le carbone – le bois n’est rien d’autre que du CO2 fixé par photosynthèse. Il faut certes le couper, le débiter et le coller, mais cela consomme moins d’énergie que l’extraction du métal ou la transformation de la roche en béton. « L’usage du bois au centre sportif de Laval a permis d’épargner 1 400 tonnes de CO2 », souligne Jean-Claude Baudry. Au Québec et au Canada, le véritable obstacle à l’usage du bois dans les constructions non résidentielles n’est ni sa force ni sa résistance au feu – beaucoup plus grande que l’on ne croit. Il s’agit plutôt d’un problème de compétence: aucun ingénieur ou architecte québécois ne sait calculer la force ou la résistance d’une poutre en bois et faire la comparaison avec le béton ou l’acier. Toutes les facultés de génie ont des labos où l’on tord, écrase, distend des poutres et des colonnes d’acier et de béton. Personne n’étudie le bois! « Les Suisses, les Allemands et les Français montent des ossatures formidables en bois lamellé-collé, et j’entends encore des ingénieurs de l’École polytechnique de Montréal me dire que le bois lamellé-collé décolle, raconte Jean-Claude Baudry. On part de loin! »

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Là où les affaires roulent…

C’est un décor florissant, de grosses maisons flambant neuves. Çà et là, des bâtiments ultramodernes, qui abritent aréna, centre de santé, caserne de pompiers, écoles. Des entreprises de construction, de transport ou de fabrication de vêtements. Le tout planté sur les rives d’un lac immense. Nous ne sommes pas dans une banlieue cossue de Montréal ou de Québec, mais dans une réserve autochtone: Mashteuiatsh, village innu (on dit aussi ilnu ou montagnais) du Lac-Saint-Jean, créé il y a 150 ans et longtemps connu sous le nom de Pointe-Bleue. Les affaires roulent à Mashteuiatsh («là où il y a une pointe»): on y dénombre 128 entreprises, pour 2 200 habitants. Une hausse de 50% en cinq ans! «Notre communauté est jeune, avant-gardiste et de plus en plus instruite», dit Jean Launière, 35 ans, cheveux de jais et poigne d’acier. Lui-même dirige deux entreprises de construction et une exploitation forestière, qui emploient au total, selon les périodes, entre 75 et 125 personnes, pour moitié non autochtones. «C’est devenu un moteur de développement économique pour toute la région.» Mashteuiatsh a su profiter de la construction, depuis 2004, du barrage Péribonka-4, d’Hydro-Québec: 80 millions de dollars de contrats ont été réservés aux entreprises locales — montant qui dépassera les 100 millions à la fin du chantier, en 2008. Ensuite, la communauté s’est dotée d’une structure de développement économique audacieuse, indépendante du Conseil des Montagnais du Lac-Saint-Jean. Aujourd’hui, le secteur privé surpasse le conseil de bande comme principal employeur (800 emplois contre 300) — une rareté dans les réserves. «Le Conseil préfère ne pas concurrencer le privé et fait confiance aux entrepreneurs: nous ne pouvons pas tout faire», dit Gilbert Dominique, 41 ans, un colosse à la voix douce qui est le chef des Montagnais du Lac-Saint-Jean. «L’important est de saisir plus efficacement les occasions qui se présentent. Et il y en a de plus en plus.» C’est aussi une façon de préparer le milieu des affaires à l’autonomie gouvernementale innue, prévue pour 2008. (Quatre réserves, dont Mahsteuiatsh, ont signé avec Québec et Ottawa une entente de principe en 2004.) Les gens d’affaires de Mashteuiatsh ont créé la Société de développement économique ilnu (SDEI) à la fin de 2000. Parmi eux, Jean Launière, mais aussi les patrons des plus grandes entreprises locales, dont Tabac ADL (cigarettes Maximum), la scierie Industries Piekouagame et René Robertson Fourrures, transmise de père en fils depuis six générations. «Notre objectif était de nous doter d’une structure capable de répondre à nos besoins, tant pour le financement que pour la création de nouveaux marchés ou de partenariats», dit Édouard Robertson, 47 ans, directeur général de René Robertson Fourrures. «Le développement économique n’était pas la priorité du Conseil des Montagnais, qui, de par sa nature, est plutôt une institution politique et communautaire.» Roger Duchesne admet que sans la SDEI, il aurait eu du mal à se lancer en affaires. Cet ancien chauffeur d’autobus de 53 ans a créé, à la fin de 2004, une entreprise de messagerie et de transport, Duchesne Kapatakan («sentier en forêt»). «À cause de la Loi sur les Indiens, c’est quasiment impossible pour un autochtone [NDLR: qui vit dans une réserve] d’obtenir du financement pour démarrer une entreprise, dit-il. Dans la réserve, nos biens immobiliers sont considérés comme insaisissables.» La SDEI lui a permis de contourner cet obstacle en lui accordant une garantie de prêt — auprès de la Caisse Desjardins de Mashteuiatsh — pour l’achat de ses autobus. Présent dès les tout premiers débuts du chantier, Duchesne Kapatakan s’est graduellement imposé et est devenu l’unique transporteur de travailleurs au chantier de Péribonka-4. Il est passé de deux à neuf véhicules en deux ans. Et pour l’«après-chantier», il a déjà plusieurs projets, notamment liés à des forfaits touristiques. Depuis 2004, la SDEI s’est portée garante de 1,2 million de dollars et d’une quarantaine d’initiatives. Les promoteurs ont ainsi pu emprunter à différentes institutions financières. Et en dépit de quelques dossiers difficiles, la SDEI n’a à ce jour aucune mauvaise créance à déplorer. La limite du cautionnement par entreprise s’élève cependant à 50 000 dollars, exceptionnellement à 100 000. C’est insuffisant pour lancer une entreprise d’envergure. «En raison de notre boom économique, nous avons besoin d’autres outils de financement, dit Daniel Courtois, président du conseil d’administration de la SDEI. La Loi sur les Indiens est un frein important au développement des affaires.» En attendant la signature du traité d’autonomie, qui permettra notamment aux Innus d’édicter leurs lois, différentes solutions sont étudiées par la SDEI. Celle-ci pourrait les présenter à l’occasion du premier Forum socioéconomique des Premières Nations du Québec — organisé à l’initiative de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador ainsi que du gouvernement du Québec, à la fin octobre (www.fsepn.com). La SDEI réfléchit également à la question de la taxation et des impôts. Actuellement, les autochtones qui vivent dans les réserves ne sont pas soumis aux régimes fiscaux fédéral et provinciaux, mais 20 des 128 entreprises de Mashteuiatsh, établies juridiquement, paient des impôts. L’entente de principe qui devrait conduire à l’autonomie prévoit que tous, individus et PME, en paieront au gouvernement innu, l’idée étant de donner à celui-ci les moyens d’assurer le développement économique de la population. Dans la foulée de la création de la SDEI, le conseil de bande a mis sur pied, en 2003, une autre structure distincte: Développement Pekuakami Ilnuatsh («Montagnais du Lac-Saint-Jean»). DPI joue le rôle d’entrepreneur général, chargé de négocier les contrats et de les redistribuer à des entreprises de la réserve. Pour s’attaquer au «défi colossal» du chantier Péribonka-4 — une centrale de 385 mégawatts, suffisante pour alimenter une ville de 150 000 habitants —, l’entrepreneur Jean Launière s’est associé en 2003 avec Denis Lavoie et Fils, entreprise de Saint-Ludger-de-Milot, au Lac-Saint-Jean. De cette fusion est née Construction Péribonka, l’une des plus importantes entreprises de construction de la région, qui a décroché la moitié des 80 millions de dollars de contrats réservés aux sociétés de Mashteuiatsh. Mais ce chantier de Péribonka aura une fin. Et la communauté travaille depuis longtemps à l’«après». «Quand nous avons négocié avec Hydro-Québec, nous avons privilégié l’attribution de contrats à des entreprises locales plutôt qu’un pourcentage d’emplois réservés à des autochtones, comme par le passé, dit le chef Gilbert Dominique. Notre ambition était de développer le savoir-faire local et de mettre en place une économie durable. Après Péribonka, nos entreprises pourront travailler à d’autres projets et continuer de fournir des emplois.» C’est déjà le cas pour Jean Launière. En 2005, Construction Péribonka a été retenue pour effectuer des travaux aux centrales Rapides-des-Cœurs et Chute-Allard, en Mauricie, où elle a aménagé une partie importante du campement ainsi qu’une route d’accès. L’entreprise compte ensuite «exporter» son savoir-faire ailleurs, par exemple à la Baie-James, pour la deuxième phase du chantier hydroélectrique de l’Eastmain. L’«après-Péribonka-4» est une priorité pour la SDEI. De grandes initiatives de développement sont sur la table — ou déjà amorcées — dans différents créneaux, comme le tourisme, la foresterie et l’industrie. Quant au Conseil des Montagnais, il compte signer des ententes de partenariats public-privé avec des multinationales. «Nous avons accès aux ressources naturelles, notamment en forêt, avec des droits de coupe de 250 000 m3 de bois, dit le chef Gilbert Dominique. Ça intéresse beaucoup de monde!» Entre autres, d’importantes sociétés forestières. «Trop longtemps, les grandes entreprises et certains gouvernements nous ont vus comme des opposants au développement. Au contraire, nous sommes pour — mais à condition que celui-ci soit ancré dans nos valeurs. Et donc durable.» Le développement durable, c’est ce que pratique l’entrepreneur forestier et trappeur Gordon Moar. Sa société, Foresterie Ilnu, où il travaille avec deux de ses fils, a obtenu d’Abitibi Consolidated un contrat lui permettant d’aménager une partie du territoire à sa façon. «Pour ne pas nuire à l’écosystème, la coupe s’étalera sur 15 à 25 ans au lieu d’un an», explique l’homme de 68 ans, œil d’aigle et doigts noueux comme le bois. «Cela me permet de poursuivre mes activités traditionnelles et d’accueillir des visiteurs pour leur transmettre notre culture.» À la tête de l’entreprise de tourisme «ethnoculturel» Aventure Mikuan II, Gordon Moar accueille des touristes, français surtout, dans son campement forestier situé dans la réserve faunique Ashuapmushuan, à une heure de Mashteuiatsh. Ils dorment sous la tente, font du canoë, dégustent des mets traditionnels et découvrent les secrets de l’«arbre aux ossements», que les autochtones ornent d’un chapelet de crânes d’ours blanchis en signe de respect envers les animaux attrapés et consommés, explique Gordon Moar. «Une façon de les remercier et de nous assurer l’abondance dans l’avenir.» L’abondance n’est cependant pas au rendez-vous pour tout le monde. Malgré son essor fulgurant, Mashteuiatsh est touchée par les mêmes problèmes qui frappent tous les groupes autochtones du pays: suicide, alcoolisme, chômage, drogue, violence, obésité, diabète, tabagisme… Le niveau et les conditions de vie y sont nettement inférieurs à ceux du reste de la région. Un autre sujet qui sera abordé au Forum socioéconomique des Premières Nations. Si de plus en plus de jeunes de Mashteuiatsh obtiennent leur diplôme d’études secondaires et poursuivent leurs études au cégep et à l’université, le décrochage est encore important. Résultat: en dépit des nombreuses possibilités d’emplois, tous n’ont pas encore la formation nécessaire pour en occuper un. Les entreprises de Mashteuiatsh embauchent donc souvent des non-autochtones des environs, qui assument environ 30% des emplois offerts. «En dépit de la création d’emplois qui a résulté du chantier Péribonka-4, le nombre de prestataires de la sécurité du revenu n’a quasiment pas diminué, dit le chef Gilbert Dominique. Parce que chaque année, on compte beaucoup de nouveaux inscrits, qui viennent d’avoir 18 ans.» En effet, à Mashteuiatsh, il n’est pas question de dénatalité: au rythme de trois ou quatre enfants par famille, l’endroit est plutôt en plein baby-boom et 30% de la population est âgée de 15 ans ou moins. «C’est à la fois inquiétant et motivant, dit Gilbert Dominique. Chaque année, de très nombreux jeunes sont en âge d’accéder au marché du travail. Il faut les faire rêver et leur donner l’espoir d’avoir une place dans la société.»

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Des Cris en Or

Fourgonnettes à sept places, véhicules utilitaires sport, camions tout équipés… Chez Hardy Ringuette Automobiles, 3e Avenue, à Val-d’Or, ces mastodontes se vendent comme des petites autos Hot Wheels. Même à 40 000 ou 70 000 dollars pièce. C’est que le concessionnaire jouit d’une clientèle fidèle: les Cris de la Baie-James, parmi les autochtones les plus riches du pays. Ils lui achètent plus de 300 véhicules par an – la moitié de ses ventes. « Les Cris font beaucoup de route et changent de véhicule tous les deux ans », dit Daniel Ringuette, copropriétaire du commerce. Ce n’est pas le seul commerçant de Val-d’Or à faire des affaires… d’or avec les Cris. Beaucoup de magasins en profitent et bichonnent cette clientèle venue du nord. Par exemple, les Meubles Marchand, aussi situés 3e Avenue, livrent gratuitement, sur tout le territoire de la Baie-James, frigos en inox et mobiliers de chambre. Quelle que soit la distance, Hardy Ringuette Automobiles en fait autant avec les VUS et les camions. Les clients préfèrent passer les chercher? On rembourse l’hôtel quatre étoiles, les repas et l’essence! Les Cris avalent jusqu’à 1 000 km pour se rendre à Val-d’Or (Chisasibi, le village le plus éloigné, est à neuf heures de route!). C’est la plus grande ville à la ronde et leur point de chute favori, où ils trouvent les produits, services et loisirs qui manquent chez eux. « Notre modèle de synergie avec les autochtones n’a pas d’équivalent ailleurs au Canada! » clame Fernand Trahan, 55 ans, le truculent maire de Val-d’Or. « Nous ne sommes pas parfaits, mais on est en avance, et de loin, sur plusieurs municipalités du Québec. Les autres régions – comme la Côte-Nord ou le Lac-Saint-Jean, où la bataille fait rage – auraient intérêt à regarder ce qu’on crée chez nous. Sur le plan de la santé, de l’éducation, du social, du culturel et des partenariats économiques. » Pour l’anthropologue Serge Bouchard, spécialiste des questions amérindiennes, Val-d’Or peut effectivement servir d’exemple. « Ce qui se fait là-bas est formidable, dit-il. La Ville a compris que la présence des autochtones est importante et va le rester. Et qu’elle a tout intérêt à travailler avec eux. » Çà et là, notamment dans l’industrie forestière, on murmure également que d’autres villes n’auront bientôt pas le choix: elles devront s’inspirer de ce que fait Val-d’Or. S’ouvrir aux autochtones. Déjà, certaines entreprises ont de la difficulté à recruter du personnel pour travailler dans le Nord, a affirmé un cadre sous le couvert de l’anonymat. Alors que les autochtones, eux, sont sur place et en plein boom démographique. Et des villes comme Lebel-sur-Quévillon, par exemple, n’auraient guère fait d’effort jusqu’ici pour encourager la venue des autochtones… À entendre Gérald Lemoyne, maire de cette petite ville de la Baie-James, les choses sont cependant sur le point de changer. C’était d’ailleurs l’un des thèmes du plus récent « lac-à-l’épaule » du conseil municipal, fin mai. « Nous avons décidé d’établir des relations avec nos voisins les plus proches, les membres de la communauté crie de Waswanipi, à 100 km, pour élaborer des échanges commerciaux, dit-il. Dans le contexte actuel, avec les problèmes qui s’annoncent dans l’industrie forestière, cela devient indispensable pour consolider notre économie. » Sur les 3 500 habitants que compte Lebel-sur-Quévillon, née en 1965 de l’implantation de Domtar, pas moins de 1 000 vivent de la forêt… Là comme dans d’autres régions forestières du Québec, la réduction de 20% de la récolte de résineux, décidée par Québec en avril dernier à la suite du rapport de la commission Coulombe sur la gestion de la forêt, suscite des craintes. « Après les forêts et les mines, les Cris sont l’autre grande ressource de Val-d’Or », ironise Roméo Saganash, directeur des relations avec le Québec pour le Grand Conseil des Cris. « Leur incidence économique est indéniable. » Les 15 000 Cris du Québec comptent parmi les autochtones les plus fortunés du pays depuis la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, en 1975, puis de La paix des braves, en 2002 (qui leur rapportera 3,5 milliards de dollars en redevances sur 50 ans). Une véritable manne à l’heure où l’Abitibi-Témiscamingue, qui comptait 10,6% de chômeurs en 2004 (contre 8,5% pour l’ensemble du Québec), redoute de nouvelles pertes d’emplois, voire la fermeture de petites villes n’ayant qu’une scierie ou une papetière pour les faire vivre. Val-d’Or, elle, a beau avoir une économie diversifiée et ne pas dépendre exclusivement de la forêt, elle n’en a pas moins besoin des « Indiens ». Et pas seulement des Cris de la Baie-James. Également des Algonquins des localités environnantes et des Attikameks ou des Inuits, qui contribuent à limiter son déclin démographique. Ils sont de plus en plus nombreux à s’installer dans cette ville de 32 000 habitants – dont au moins 5% seraient autochtones, deux fois plus qu’il y a 10 ans -, où ils espèrent améliorer leur qualité de vie. Sans compter ceux qui y séjournent pour visiter leur famille, magasiner, étudier ou pour des raisons professionnelles ou de santé. « Les Cris rapportent des dizaines de millions à Val-d’Or, dit le maire, Fernand Trahan. Leurs tournois de hockey ou de ballon balai, par exemple, remplissent tous nos hôtels et nos restaurants, et génèrent trois ou quatre millions en retombées économiques en une seule fin de semaine. » Cet homme imposant, aux grands rires sonores, sait de quoi il parle: il possède deux des meilleurs hôtels de la ville – L’Escale, géré par son fils, marié avec une Crie, et le Forestel. Le maire Trahan n’est pas étranger à l’attrait que suscite sa ville auprès des autochtones. « J’ai établi des liens d’amitié avec eux depuis longtemps, se félicite-t-il. Je suis le seul Canadien à avoir les nationalités crie et inuite à titre honorifique. Et le seul Blanc à avoir été invité à la signature de La paix des braves – hormis les gens du gouvernement québécois et d’Hydro-Québec. » En évidence dans son bureau de l’hôtel de ville, une photo de lui avec Ted Moses, grand chef des Cris, et Bernard Landry, ex-premier ministre, en témoigne. Au milieu des années 1990, alors qu’il n’était pas encore maire mais déjà hôtelier, Fernand Trahan a effectué deux expéditions à la rencontre des communautés de la Baie-James et du Nord québécois… Seul, à motoneige, par -50°C. « On me surnommait le « Crazy White Man », raconte-t-il, pas peu fier. Mais j’ai atteint mon objectif: tisser des alliances avec les autochtones. Tout en gagnant leur respect. » Si certains de ses adversaires le taxent de mercantilisme, le maire Trahan se défend de n’être intéressé que par l’aspect commercial des relations avec les Amérindiens. « C’est sûr qu’ils contribuent à notre développement économique et créent des jobs, mais ça joue dans les deux sens, dit-il. Les Cris ont l’argent et le territoire, mais nous avons le savoir-faire: ce n’est pas pour rien qu’ils veulent être partenaires des Blancs. Leur mission est de développer leurs localités et ils savent qu’on peut y contribuer. » Exploitation minière, construction, foresterie, tourisme… Les possibilités de création de coentreprises et d’échanges commerciaux entre les Cris et les entrepreneurs non autochtones de l’Abitibi-Témiscamingue semblent illimitées. Pour les stimuler, le Secrétariat aux alliances économiques Nation crie – Abitibi-Témiscamingue a été constitué à Val-d’Or en 2002, dans la foulée de La paix des braves. En organisant colloques, journées de réseautage et autres voyages de familiarisation dans les villages cris, le Secrétariat fait émerger de nouveaux partenariats. « Il y a une demande forte de créer des alliances stratégiques et de favoriser le transfert de savoir-faire », dit Rodney Hester, un Cri de 32 ans, agent de développement au Secrétariat. Auparavant responsable du développement économique de la réserve mohawk de Kanawake, près de Châteauguay, ce jeune loup en costume gris perle, avec queue-de-cheval, a été formé en administration des affaires à l’Université Queen’s, à Kingston. Il passe aujourd’hui le plus clair de son temps à la Baie-James, rencontrant investisseurs potentiels et… élèves du secondaire. « Je suis un modèle pour ces jeunes, dit-il. Je leur montre que le succès est à leur portée – à condition d’étudier! » Le Secrétariat entend d’ailleurs jouer un rôle dans l’élaboration des programmes de formation cris, afin qu’ils collent aux futurs besoins en main-d’oeuvre. Des dizaines d’ententes ont déjà été conclues entre diverses entreprises de la région. La société Forages Eenou, par exemple, est née en 2002 de l’association entre les Forages Orbit, de Val-d’Or (16,6% des actions), et quatre communautés cries. Spécialisés dans l’exploration minière (or et diamant) à la Baie-James, les Forages Eenou ont aussi formé une coentreprise avec les Forages Nord-Ouest, également de Val-d’Or. « On travaille tous ensemble pour le développement du Nord », dit Robert Ottereyes, un Cri de 43 ans, directeur et actionnaire des deux entreprises, qui emploient jusqu’à 40 personnes selon les périodes, essentiellement des non-autochtones. « Avant La paix des braves, les Blancs qui faisaient du forage à la Baie-James apportaient tout leur stock et repartaient sans rien dépenser dans les villages cris – pourtant juste à côté, raconte-t-il. Aujourd’hui, c’est le contraire: repas, essence ou hébergement, nos deux entreprises injectent beaucoup d’argent dans les localités. » Des sociétés appartenant en totalité à des Cris ont également établi leur siège social à Val-d’Or. Là encore, faute de personnel qualifié ou désireux de travailler hors des réserves (voir « Abolir la Loi sur les Indiens? », L’actualité, 15 oct. 2004), elles recrutent surtout des non-autochtones. Le transporteur aérien Air Creebec est l’une des plus belles réussites du genre. Fondé en 1982 et employant 225 personnes (30% d’autochtones), il dégage des revenus de 40 millions de dollars et transporte 80 000 passagers annuellement – desservant de nombreux villages cris du Québec et de l’Ontario, allant jusqu’à Montréal, Roberval ou Chibougamau. Autres histoires de succès: Petronor, spécialisée dans la distribution de pétrole (31 employés, le tiers étant cris), et la société de transport routier Kepa Transport, propriété de deux villages cris (105 employés, dont trois autochtones). Les services de santé de Val-d’Or bénéficient aussi de la présence amérindienne. Au centre hospitalier, le tiers des nouvelles mamans viennent des agglomérations cries de la Baie-James (235 des 629 accouchements en 2003-2004). Et les patients cris représentent environ 10% des personnes hospitalisées. « Ce sont des usagers en pleine explosion démographique, dit Fernand Trahan. Qui nous permettent de développer nos services hospitaliers, d’avoir de nouveaux appareils et de meilleurs spécialistes. » Même chose au campus de Val-d’Or de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). En septembre dernier, 70 nouveaux étudiants cris – dont plusieurs adultes installés à Val-d’Or avec leurs familles – ont rejoint les 80 autochtones déjà inscrits à temps plein. Différents programmes d’enseignement (certificat en administration ou en comptabilité, baccalauréat en travail social…) ont été conçus pour eux, en anglais. Cet automne, d’autres seront offerts, en français cette fois, comme le bac en éducation préscolaire et primaire. Et des services ont été mis en place pour faciliter l’intégration (orientation, jumelage avec des pairs…), services qui emploient six personnes. Pour mieux accueillir les autochtones, l’UQAT s’apprête à créer son Pavillon des Premières nations. On y trouvera notamment des salles de cours et des bureaux (pour les professeurs et d’autres employés). Le pavillon compte accueillir des autochtones de partout au Québec et devenir un centre de recherche sur les Premières nations. Un projet évalué à six millions de dollars et pour lequel une campagne de financement a été menée par l’université auprès des entreprises régionales. Déjà, 1,3 million de dollars ont été recueillis, auxquels devraient s’ajouter des subventions fédérale et provinciale. « Les besoins de formation des autochtones sont énormes », observe Janet Mark, sang-mêlé crie, agente de liaison de l’UQAT auprès des Premières nations. « C’est une population d’avenir pour l’université. » Et un moyen d’assurer sa survie, renchérit Marc Bertrand, vice-président de la Chambre de commerce de Val-d’Or, dont 24 des 806 membres (entreprises ou individus) viennent des Premières nations. La Chambre a d’ailleurs créé récemment un comité pour développer les relations avec les autochtones. « En accroissant le nombre d’étudiants, les autochtones permettent d’augmenter le financement de l’université et de recruter plus de professeurs permanents, dit Marc Bertrand. Ils participent aussi à l’amélioration des infrastructures communes, comme la bibliothèque et les installations sportives. » La présence autochtone ne plaît cependant pas à tout le monde: certains Valdoriens se sentent envahis par ceux qu’ils surnomment péjorativement les « Kawiches », terme sans doute utilisé pour se moquer de leurs patronymes, mais dont l’origine semble s’être perdue. « Il y en a même qui craignent de se retrouver avec un maire indien! » dit Richard Kistabish, 55 ans, costaud à la longue crinière grisonnante. Ancien grand chef algonquin, il étudie à l’UQAT pour devenir enseignant en histoire autochtone. « Ici comme ailleurs, les préjugés contre les autochtones sont tenaces. » De nombreux Amérindiens s’estiment d’ailleurs victimes de racisme – notamment de la part des propriétaires de logements et des commerçants. « Si les Cris sont bien vus en raison de leur fort pouvoir d’achat, il en va autrement pour les Algonquins », observe Anne Cazin, auteure d’une étude sur les besoins des étudiants autochtones, publiée en 2004 par le Laboratoire de recherche pour le soutien des communautés (Laresco), lié à l’UQAT. « Moins fortunés, ils sont plus « discriminés » », dit cette Française installée à Val-d’Or depuis quatre ans. Édith Cloutier, à la tête du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or depuis 15 ans, en est consciente. « Deux possibilités s’offrent aux Valdoriens », dit cette pétillante métisse de 39 ans, crinière et regard noir brillant. « Refuser la cohabitation en la voyant comme une menace ou saisir l’occasion de bâtir une ville cosmopolite unique au pays. » C’est à la promotion de la deuxième idée que s’attelle le Centre depuis son ouverture, en 1974, avec des actions qui trouvent un large écho dans la ville. Comme sa marche contre la discrimination raciale, qui a mobilisé 800 personnes en mars dernier. Ou encore la déclaration d’engagement à la tolérance, signée par 400 commerçants valdoriens, qui l’ont affichée dans leurs vitrines… On peut y lire: « En signant la présente déclaration, je m’engage à poser des actes concrets en faveur de l’ouverture, de la tolérance et de la solidarité. » Installé dans un spacieux immeuble du centre-ville, fort d’une soixantaine d’employés (surtout des autochtones), cet organisme communautaire offre une multitude de services, depuis les ateliers sur le rôle parental jusqu’aux activités pour les jeunes en passant par l’hébergement de ceux qui viennent se faire soigner ou accoucher en ville. « Notre mission est de faciliter l’intégration des autochtones en milieu urbain, dit Édith Cloutier. Tout en encourageant la transmission des valeurs traditionnelles aux prochaines générations. » Le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or abrite également depuis 2003 le centre de la petite enfance Abinodjic-Miguam (maison des enfants), qui accueille 80 bambins, pour moitié issus des Premières nations. Ce CPE offre une immersion en milieu autochtone aux enfants de Val-d’Or – avec des éducatrices en majorité algonquines et cries. « Nous suivons le programme éducatif des CPE, mais axé sur la culture autochtone, explique France-Claude Goyette, la directrice, non autochtone. Les histoires que nous racontons sont des légendes amérindiennes, les danses et la musique sont traditionnelles, et à l’heure du bricolage, nous fabriquons des canots d’écorce et des capteurs de rêves. » Les tout-petits jouent ensemble sans distinction, poursuit France-Claude Goyette. « Et alors qu’au début les parents non autochtones étaient réticents et ne venaient chez nous que lorsqu’ils ne trouvaient pas de place ailleurs, ils sont aujourd’hui fiers que leurs enfants puissent grandir ici, sans préjugés. » De quoi améliorer les relations des uns avec les autres une fois qu’ils entreront à l’école et même lorsqu’ils seront adultes… Que ce soit au primaire ou au secondaire, les autochtones qui fréquentent les écoles de Val-d’Or ne sont pas toujours bien accueillis. Beaucoup, aussi, sont mal à l’aise dans leur identité d’Amérindiens urbains ou de métis. Né à Val-d’Or d’un Québécois et d’une Abénaquise, Alexis Wawanoloath est passé par là. « Cette dualité n’a pas toujours été facile à vivre », dit le jeune homme de 22 ans, une armoire à glace portant chemise hawaïenne. « Mais j’ai appris à me sentir fier d’être les deux. » Vice-président du Centre d’amitié autochtone, Alexis Wawanoloath est membre du comité du Centre polyvalent pour jeunes autochtones en milieu urbain. Ces jeunes, il les épaule dans leur adaptation au rythme et aux horaires de la ville. « Si on veut travailler, on n’a pas d’autre choix que de changer, dit-il. Mais pour que ce soit stimulant, il faut que l’on ait le sentiment que notre travail rapporte à la communauté. Le coopératif nous convient mieux que le capitalisme pur et dur. » Lui-même affirme être devenu ponctuel… et sérieux. Il termine actuellement des études au cégep de Val-d’Or pour devenir éducateur en garderie, seul gars de sa classe. Également métisse, Johanne Lacasse oeuvre elle aussi au rapprochement. Agente de développement et de concertation pour la Conférence régionale des élus de l’Abitibi-Témiscamingue, elle a pour mandat d’harmoniser les relations avec les communautés algonquines. « Les employeurs locaux investissent plus pour attirer des immigrants que de la main-d’oeuvre autochtone, déplore-t-elle. Alors que les Algonquins sont sur place et ne demandent qu’à travailler. Le développement de la région ne pourra se faire sans leur pleine participation. Or, jusqu’à présent, ils en ont été exclus. » C’est justement pour obtenir leur part du gâteau que les Algonquins des réserves de Lac-Simon et de Longue-Pointe, au sud de Val-d’Or, ont érigé une barricade sur un chemin forestier, fin août 2004. Ils réclamaient notamment la perception de redevances sur le bois récolté sur leur territoire ancestral. Ils ont bloqué l’accès aux chantiers, forçant des sociétés forestières à cesser leurs activités durant 12 semaines et à mettre temporairement à pied leurs employés. Cette crise a ravivé les tensions et décuplé les propos racistes dans les tribunes radiophoniques locales. Si des mois plus tard le feu couve encore, le ton est davantage à l’apaisement. Les entreprises forestières – comme Tembec et Nordbord – ont d’ailleurs participé au financement du futur Pavillon des Premières nations, de l’UQAT. « Bloquer les routes, c’est leur seule façon de se faire entendre », dit Michel Sigouin, coordonnateur aux affaires autochtones pour Domtar en Abitibi-Outaouais, dont le siège est à Val-d’Or. Domtar, qui emploie annuellement une centaine d’autochtones en Abitibi, essentiellement à la coupe ou au reboisement, a créé en 1997 la première coentreprise avec les Cris pour la production de bois d’oeuvre au Québec: Nabakatuk appartient à 45% à Domtar et à 55% à la réserve de Waswanipi, et elle fait travailler 80 personnes (50 Cris et 30 non-autochtones). « Nous souhaitons un accord à long terme entre les différentes communautés autochtones et le gouvernement du Québec, du style de La paix des braves, dit Michel Sigouin. Ça crée des contraintes, mais les règles du jeu sont claires et on s’y conforme. » Le maire Fernand Trahan est du même avis. Déterminé à vaincre les préjugés de la population de sa ville, il vient de consacrer un numéro spécial de Contact, le bulletin municipal, aux Premières nations. « Le racisme naît d’un manque d’information, dit-il. Même si on côtoie les autochtones depuis des décennies, la méconnaissance est encore palpable. Je veux montrer aux Valdoriens que la présence des autochtones bénéficie à tous. Notre avenir est indissociable du leur: qu’on le veuille ou non, on est condamnés à vivre ensemble. »

Monde

Bush a-t-il ruiné l’Amérique ?

David Walker sait ce qui attend les Américains dans quelques années et ce qu’il entrevoit lui donne froid dans le dos. Il n’est pourtant pas astrologue. Il est comptable. Son titre: contrôleur général des États-Unis – ce qui fait de lui le vérificateur en chef du plus important et du plus puissant gouvernement du monde. Depuis des mois, il le crie sur les toits, à qui veut l’entendre: la pagaille règne au sein des finances publiques des États-Unis d’Amérique et la situation est loin de s’améliorer. À tel point que si le pays ne prend pas bientôt des mesures draconiennes pour résoudre ses problèmes budgétaires, le monde entier risque d’être secoué par un séisme économique sans précédent. Dans le silence feutré de son bureau lambrissé de bois, en plein centre de Washington, David Walker prend le temps de mesurer la portée de ses paroles avant de parler. Il ne voudrait surtout pas, comme certains économistes en vue, jouer les prophètes de malheur. « Je n’aime pas adopter un ton alarmiste », dit-il en s’avançant sur le bout de son fauteuil. « Néanmoins, je crois qu’il est extrêmement important que la population américaine ainsi que les élus qui la représentent comprennent bien à quel point l’heure est grave. » Il faut dire que les chiffres sont effarants: au rythme où vont les choses, les finances publiques des États-Unis auront à faire face à un trou de 43 000 milliards de dollars américains d’ici 10 ans. Les implications économiques de ce trou sont presque inconcevables pour une génération de politiciens et d’électeurs qui ont grandi durant une période plutôt prospère et pour qui la crise des années 1930 n’est qu’un mauvais souvenir de leurs parents. N’empêche que le douillet style de vie nord-américain auquel nous nous sommes tous habitués a été acheté à crédit, et l’échéance du paiement approche. Si les États-Unis s’avèrent alors incapables de régler la facture, leurs déboires financiers se répercuteront bien au-delà de leurs frontières. Au Canada, pas une seule région ni une seule industrie ne sera épargnée. David Walker espère ne pas prêcher dans le désert. « Plus vite nous nous attaquerons au problème, dit-il, mieux ça vaudra. L’accumulation des déficits, qui peut avoir un effet bénéfique sur l’activité économique à très court terme, devient néfaste sur une période prolongée. Nous devons d’abord arrêter de creuser avant de trouver un moyen de combler le trou. » Comment les États-Unis se sont-ils retrouvés dans un tel pétrin? En janvier 2001, George W. Bush prenait les commandes d’une nation en excellente santé financière, portée par une croissance économique soutenue et un marché boursier en plein essor. Le même mois, le Congressional Budget Office (CBO), l’organisme fédéral qui fournit au Congrès les analyses nécessaires pour le vote du budget, annonçait que le gouvernement américain pouvait s’attendre à un généreux surplus budgétaire, estimé à 5 600 milliards de dollars américains sur 10 ans. La question politique de l’heure était de savoir comment distribuer cette manne. L’équipe de Bush était déterminée à remettre l’argent dans les poches des contribuables en réduisant massivement leur fardeau fiscal. Or, personne ne se doutait que ce surplus escompté était en grande partie illusoire, résultat d’une grave erreur de comptabilité. Les projections optimistes du CBO se fondaient en effet sur de fausses hypothèses. D’une part, on avait fortement surestimé la croissance des recettes du gouvernement, tablant sur des résultats comparables à ceux des années 1990. D’autre part, on avait sous-estimé le taux de croissance des dépenses, jugeant que celui-ci resterait inférieur au taux d’inflation durant la prochaine décennie. Laurence Kotlikoff, professeur d’économie de l’Université de Boston bien connu pour ses virulentes critiques de la planification budgétaire américaine, avait publié à l’époque un article démolissant ce qu’il appelait le « fantasme fiscal » du CBO. Mais sur la colline du Capitole, personne ne lui prêta la moindre attention. Le vaste programme de réduction d’impôts avait le vent dans les voiles, et rien n’allait l’arrêter. Depuis, le CBO, comme d’autres organismes gouvernementaux, a révisé ses calculs et admis qu’il aurait été plus réaliste de prévoir un surplus 2,5 fois plus petit – soit de 2 200 milliards de dollars. De toute façon, ce coussin réduit a rapidement fondu au fur et à mesure que Bush éliminait taxe après taxe (celle sur le mariage, par exemple), baissait les impôts des particuliers, réduisait les taux de taxation des dividendes, des dons et des gains en capital, augmentait le crédit d’impôt pour enfants. (La plupart des baisses de taxes et d’impôts consenties depuis 2001 ne sont que temporaires, mais les républicains ont clairement manifesté leur intention de les rendre permanentes avant la fin de leur présent mandat.) Le Center for Budget and Policy Priorities, institut privé de recherche de Washington lié aux démocrates, estime que, de 2001 à 2004, les recettes de l’État fédéral ont chuté de quelque 600 milliards de dollars. La santé financière du pays a achevé de se dégrader après les attentats du 11 septembre 2001, notamment avec les opérations militaires en Afghanistan et en Irak qui ont suivi. De 2001 à 2004, le budget annuel du Pentagone et de la Sécurité intérieure a été augmenté de 87,1 milliards de dollars – ce qui représente une hausse de 27,5% en quatre ans. Résultat: le surplus budgétaire, qui était de 128 milliards en 2001, s’est inversé en un déficit de 412 milliards l’an dernier – le plus important de toute l’histoire des États-Unis. « Le véritable problème, ce ne sont pas les déficits actuels, mais les déficits futurs », dit Josh Bivens, économiste de l’Economic Policy Institute (EPI), de Washington, groupe de réflexion sans parti pris qui élabore des stratégies pour assurer la prospérité et la justice économique. « Si les réductions d’impôts de Bush deviennent permanentes, on ne verra plus la fin des déficits. » En février, la dette publique des États-Unis a atteint 7 700 milliards de dollars. On a beau savoir que ce nombre comporte 13 chiffres, il est difficile d’en imaginer l’ampleur. On peut se dire que 7 700 milliards de dollars américains représentent presque huit fois la valeur de toute l’économie canadienne, ou sept fois les revenus annuels des six plus importantes compagnies de pétrole. Ou encore que si l’on convertissait cette somme en coupures de 1 000 dollars, on obtiendrait une pile de 840 km – soit la distance entre Montréal et le parc de la Gaspésie… Et pourtant, cette dette abyssale est loin d’avoir atteint sa limite. En effet, elle augmente de 1,2 milliard de dollars par jour, puisque le pays se prépare cette année à un autre déficit record, de 427 milliards cette fois. Comme les taux d’intérêt sont encore bas, les coûts d’emprunt de tout cet argent ne dépasseront pas 8,6% du budget fédéral en 2005. Mais lorsque les taux d’intérêt monteront, le service de la dette sera d’autant plus lourd: les prévisions actuelles de la Maison-Blanche suggèrent que d’ici 2010, il atteindra 314 milliards par année. Ces projections budgétaires ne reflètent pas toute la profondeur du gouffre financier américain. D’abord, elles n’incluent pas le financement des campagnes militaires en Irak et en Afghanistan, qui exigeront, selon les estimations, des fonds additionnels de 80 milliards au cours des mois qui viennent. Les projections ne prennent pas non plus en considération les coûts associés à la réforme bushienne du système de retraite – la Social Security -, qui donnerait aux travailleurs la possibilité de verser une partie de leurs cotisations dans des comptes de retraite personnels. Or, cette réforme obligerait le gouvernement à emprunter entre 1 000 et 2 000 milliards de dollars supplémentaires pendant la prochaine décennie. Pour le contrôleur général David Walker, tout cela n’est qu’une goutte d’eau en comparaison de ce qu’il appelle le « raz-de-marée » qui s’apprête à déferler sur les finances du pays. En effet, les États-Unis connaîtront, dans les prochaines décennies, un bouleversement démographique majeur, avec l’arrivée à la retraite des 77 millions de baby-boomers. Or, nulle part dans les projections on ne précise comment on fera pour financer la montée en flèche des coûts des programmes sociaux et des soins de santé liés au vieillissement de la population. David Walker estime que lorsqu’on tient compte des dettes non provisionnées de la Social Security, de Medicare et de Medicaid (régimes qui constituent le coeur du filet de protection pour les aînés et les plus démunis), le trou budgétaire à long terme des États-Unis se chiffre à environ 43 000 milliards de dollars, soit à peu près quatre fois la valeur de l’économie du pays et plus de vingt fois les recettes fiscales annuelles du gouvernement fédéral. Certains actuaires sont même d’avis que cette estimation est trop optimiste. Les observateurs sont de plus en plus nombreux à penser que les emprunts gouvernementaux ne pourront bientôt plus suivre le rythme effréné des dépenses. Cela aura des répercussions énormes sur toutes les activités de l’État, du financement de l’armée à la protection de l’environnement. L’EPI prévoit que dans 10 ans, si le gouvernement s’obstine à maintenir le même régime fiscal, tous ses revenus seront absorbés par quatre postes budgétaires: la santé, le système de retraite, la défense et le service de la dette. Il ne restera pas un sou pour des secteurs aussi fondamentaux que l’éducation, les transports ou la justice, qui devront être entièrement financés à crédit. David Walker voit encore plus loin: il prédit que le service de la dette publique grugera environ la moitié des recettes fiscales d’ici 2031 et qu’il excédera carrément les revenus du gouvernement 10 ans plus tard. Le professeur Laurence Kotlikoff a brossé un sombre tableau de la situation, dans un article publié l’an dernier par le magazine Fortune. « Le gouvernement américain est effectivement en faillite », constatait l’économiste bostonien, en ajoutant qu’il n’y avait que trois façons de colmater la brèche fiscale: augmenter les impôts de 78%, réduire les prestations de retraite et d’assurance maladie de plus de la moitié, ou encore éliminer toutes les dépenses discrétionnaires. « Voilà, concluait-il, le traitement douloureux auquel devra se soumettre le pays. » Les Américains vivent au-dessus de leurs moyens non seulement chez eux, mais aussi à l’étranger. En effet, ils sont les plus gros clients de la planète, important beaucoup plus qu’ils n’exportent. (Leur déficit commercial, l’an dernier, a atteint 617 milliards de dollars – un sommet!) Comment peuvent-ils maintenir un tel train de vie? En puisant à même les capitaux étrangers qui sont investis chez eux chaque année. Mais les investisseurs étrangers sont comme des banquiers qui montrent des signes d’inquiétude quand un client déjà fortement endetté ne cesse de vouloir augmenter sa limite de crédit. Combien de temps encore seront-ils prêts à soutenir les dépenses américaines – surtout aux taux d’intérêt actuels, alors que le pays ne semble avoir aucun plan de financement à long terme? Le problème est d’autant plus pressant que le billet vert est à la baisse depuis plus d’un an, faisant fondre les profits de ceux qui possèdent des bons du Trésor des États-Unis. Stephen Roach, économiste en chef de la banque Morgan Stanley, est un autre critique de la politique fiscale américaine. Il répète depuis longtemps que la dépendance croissante de l’Amérique à l’égard des prêts étrangers risque de lui faire subir tout un choc économique. Une chute soudaine du dollar pourrait provoquer, entre autres, un krach, une dépréciation du marché immobilier, une crise économique – ou tout cela à la fois. « Les États-Unis jouent avec le feu en comptant sur la bienveillance des étrangers, a-t-il écrit dans un de ses rapports l’été dernier. L’incendie est inévitable. » D’autres observateurs, comme l’ancien secrétaire du Trésor Lawrence Summers ou l’ex-président Bill Clinton, sont plus modérés dans leurs propos, mais craignent que la taille des déficits ne vienne compromettre non seulement le commerce et la sécurité du pays, mais aussi sa politique étrangère. Dans le cas d’une attaque contre Taïwan, par exemple, comment les États-Unis pourraient-ils s’opposer à la Chine quand ils lui doivent des milliards? (La Chine est le premier acheteur public international de bons du Trésor américains!) On n’a qu’à penser à la crise qui a secoué l’Argentine en 2001 pour avoir une idée de ce qui arrive lorsqu’une économie cède sous le poids d’une dette extérieure colossale. Le jour où le Fonds monétaire international a cessé de prêter au gouvernement argentin, les résultats ont été désastreux: le cours du peso a dégringolé, les économies de millions de personnes se sont envolées en fumée. Avec la flambée subséquente de l’inflation et le fléchissement soudain de la consommation, des milliers d’entreprises ont été acculées à la faillite en quelques semaines et des millions de travailleurs se sont retrouvés au chômage – ce qui a achevé de plonger l’Argentine, autrefois l’une des plus importantes économies d’Amérique du Sud, dans une grave récession. Aucun risque qu’une pareille crise se produise aux États-Unis? La plupart des économistes en envisagent pourtant l’éventualité. « Le jour où les investisseurs étrangers décideront que le budget fédéral mène le pays à la faillite, les milieux financiers seront pris de panique, explique Josh Bivens, de l’EPI. Par un effet d’entraînement, il y aura une montée en flèche des taux d’intérêt, puis une brusque chute du dollar et probablement aussi une hausse de l’inflation. » Des taux d’intérêt plus élevés ne manqueront pas d’étrangler les millions de propriétaires américains qui ont hypothéqué leur maison en comptant sur son appréciation. Et si le marché immobilier tombe, les consommateurs seront sans doute contraints de limiter leurs dépenses, aggravant d’autant plus la récession, pense Josh Bivens. Dans son ouvrage The Coming Generational Storm (la tempête des générations approche), Laurence Kotlikoff décrit ce qui guette les États-Unis en 2030: taux d’imposition sans précédent, réduction draconienne des programmes sociaux, emprunts impossibles à rembourser, augmentation exponentielle de l’inflation et explosion de l’évasion fiscale… Bref, dit-il, on se croira en Russie, au tournant du millénaire. Lorsqu’il analyse les chiffres, Josh Bivens ne peut réfuter les prévisions de Laurence Kotlikoff. « Encore six ou sept ans à ce rythme, dit-il, et les États-Unis s’exposeront à un krach spectaculaire. Prendre de tels risques quand on est un pays aussi riche, c’est plutôt insensé. » Malheureusement, ce comportement téméraire met aussi en danger tous les pays dont l’économie est liée à celle des États-Unis, estime David Rosenberg, Canadien qui est économiste en chef de la division Amérique du Nord de la maison de courtage Merrill Lynch, à New York. Depuis des décennies, explique-t-il, ce sont les dépenses somptuaires des Américains à l’étranger qui assurent la prospérité des pays développés – le Canada, l’Europe et certaines parties de l’Asie. L’an dernier, malgré la hausse du huard par rapport au billet vert, qui rendait les exportations canadiennes moins attrayantes pour nos voisins du Sud, notre excédent commercial à l’égard des États-Unis a été de 65,8 milliards de dollars américains. Les emplois de millions de travailleurs au Canada, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Japon et ailleurs dépendent directement ou indirectement de la bonne santé du marché américain. « Il faudra trouver un moyen de sauvegarder ces emplois si les Américains cessent soudain d’acheter les biens des pays étrangers », dit Josh Bivens. Comme la plupart des économistes, il redoute les conséquences d’un sérieux ralentissement aux États-Unis. « Quand un pays aussi grand a la grippe, dit-il, le reste du monde l’attrape. » Les Canadiens ne semblent pas très bien saisir cette réalité. D’après un récent sondage Maclean’s/Rogers Media, seulement 41% d’entre eux estiment que l’économie nationale est intimement liée à celle des États-Unis, alors que 11% préfèrent croire qu’elle ne l’est pas du tout. En fait, la prospérité de presque toutes les régions du Canada et de tous les secteurs de son économie – les forêts, l’énergie, les mines, l’automobile, l’agriculture, la technologie – dépend de la demande américaine. Si les consommateurs américains sont touchés par une hausse du chômage, des taux d’intérêt et de l’inflation ainsi que par la dépréciation de l’immobilier, il est inévitable que nous en sentions les répercussions de ce côté-ci de la frontière. David Rosenberg est toutefois un peu plus optimiste que ses confrères. Il ne doute pas que les États-Unis entreprendront une grande réforme de leur politique fiscale pour éviter la faillite – ce qui, pour le Canada, n’est pas une meilleure nouvelle. Car pour éliminer le déficit et réduire leur dette, les États-Uniens n’auront d’autre choix que de favoriser l’exportation de leurs biens et services, tout en limitant leurs importations. Ils tenteront donc de restreindre l’accès des étrangers à leur marché – en d’autres termes, selon l’expression des économistes, ils n’hésiteront pas à mettre leurs voisins sur la paille. « Pour l’économie mondiale, cela veut dire que la fête est finie, dit David Rosenberg. Les beaux jours où tout le monde venait faire un tour sur le grand manège américain ne reviendront plus. » ((c) Maclean’s. Traduction: Martine Desjardins)

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Affaires et économie

Le chantier des braves

Johnny Saganash est probablement l’employé d’Hydro-Québec qui souhaite le moins voir la tension monter! Ce Cri de 47 ans est l’agent de liaison responsable de l’intégration des siens au chantier hydroélectrique de la rivière Eastmain, à la Baie-James. « C’est la première fois qu’on est engagés dans la construction d’un barrage, dit-il. Maintenant, on est des partenaires. Avant, le message était plutôt: « Tassez-vous de là! » » Casque, chemise à carreaux, bottes de jobber, Johnny Saganash, un ancien policier, leader syndical et électricien pour Hydro-Québec, est à l’aise parmi les travailleurs, qu’il connaît souvent par leur prénom. Nous sommes sur le chantier des digues sud, les pieds dans la glaise, au fond de ce qui était un lac il y a encore quelques mois. D’énormes pelles mécaniques finissent de racler les dernières pierres avant de les expulser à grands fracas poussiéreux dans des camions de 35 tonnes. Le chantier de l’Eastmain-1 est en pleine effervescence. C’est actuellement le plus gros au Québec: 2 400 travailleurs cet été, dont quelque 600 Cris. Des hommes surtout, âgés de 48 ans en moyenne, dont bon nombre ont boulonné sur les chantiers hydroélectriques du complexe La Grande dans les années 1970 et 1980. Les travaux ont démarré sur la rivière Eastmain quatre mois à peine après la signature de La paix des braves. Cet accord, conclu entre le Québec et les Cris en février 2002, a mis fin à 30 ans de querelles juridiques et permis à Hydro-Québec de relancer son ambitieux projet représentant quatre milliards de dollars, prévu dès 1975. Et de faire en sorte que, pour la première fois, Cris et non-autochtones se côtoient sur un chantier. Eastmain-1, dont la mise en service est prévue pour 2007, entraînera l’inondation des terres ancestrales des Cris, afin de créer un réservoir de 603 km2 – la moitié du lac Saint-Jean. (La seconde phase comportera la dérivation de la tumultueuse rivière Rupert, mais elle doit encore obtenir les autorisations gouvernementales.) En contrepartie, les Cris recevront 3,5 milliards de dollars en redevances sur 50 ans. Et sur les 735 millions de dollars de contrats, 300 sont réservés à des entreprises cries. Jusqu’à présent, c’est la Compagnie de construction et de développement crie (CCDC), dont le siège est à Laval, qui a le mieux tiré son épingle du jeu, de même que Gestion ADC, sa filiale chargée de l’alimentation et de l’entretien. L’entreprise, fondée en 1976, propriété des Cris de la Baie-James, compte quelque 450 employés, dont près de la moitié sont des autochtones. Au milieu de la forêt boréale, au bord de la rivière Eastmain, à 70 km du village de Nemaska (où siège le Grand conseil des Cris, dirigé par Ted Moses), 157 « modules dortoirs » préfabriqués forment un village aux allures de base militaire. Hormis un panneau jaune vif (en français et en cri) sur la façade des bâtiments – laquelle s’harmonise au beige clair de la gadoue qui macule tout, des bottes aux camions -, rien ne distingue les bureaux des deux cafétérias ou du bar-salon. Seul l’aréna se démarque, avec son gigantesque dôme blanc. Dans ce gros village sans école ni église ni feux de circulation, impossible de mourir de faim! Matin et soir, les deux vastes et bruyantes cafétérias offrent quatre menus gratuits, des petits-déjeuners pantagruéliques et plus d’aliments qu’il n’en faut pour garnir sa boîte à lunch. Il y a aussi un petit casse-croûte plus intime (mais payant) et un restaurant gastronomique où l’on peut dîner aux bougies pour 80 à 100 dollars le couvert, apéro et vin compris… À 6 h 30, des autobus jaunes cueillent les ouvriers devant la plus grande des deux cafétérias pour les conduire au chantier, à 13 km de là. À leur retour, à 18 h, ils sont affamés et s’engouffrent directement dans le réfectoire, où ils croisent leurs camarades du quart de nuit avant que ceux-ci – environ le tiers des travailleurs – montent à leur tour dans les bus, à 18 h 30. Chi-Wachiye mi-ten outa Eastmain! (Bienvenue au campement de l’Eastmain!): la vidéo qui raconte aux nouveaux venus la vie sur le chantier montre des images idylliques de travailleurs bras dessus bras dessous. Jimmy Lavoie, qui fut journaliste à l’hebdo La Sentinelle, à Chibougamau, anime tous les jours une séance d’information pour les nouveaux. Le jeune homme leur donne l’heure juste: « Le maillage entre les différents groupes n’est pas toujours facile, car nous n’avons ni la même culture ni la même langue. C’est l’enjeu majeur de ce chantier unique en son genre. » À la cafétéria, on se rend vite compte que la sauce n’a pas encore pris. Les travailleurs sont pour la plupart regroupés par « gangs » de la même entreprise. Les Cris d’un côté, les autres de l’autre. « Je ne suis pas raciste, mais je n’ai pas beaucoup de contacts avec les autochtones », dit Réjean Bernard, 51 ans, conducteur de pelle au visage buriné qui a « fait » presque tous les chantiers d’Hydro-Québec depuis 1977. « Y’a comme un mur entre nous », confirme son camarade Réal Lavoie, moustachu à la casquette vissée sur la tête, lui aussi un vieux de la vieille. « Peut-être parce qu’ils nous en veulent de ce qui s’est passé avant. Mais aussi à cause de la langue: les Cris parlent anglais, pas nous. » On a offert des cours de français gratuits. « Pour faciliter la communication, mais aussi pour ouvrir la porte à d’autres emplois, notamment administratifs », explique Johnny Saganash. Les Cris y assistaient en petit nombre, de façon très irrégulière. Pas évident d’aller à l’école après 10 heures de travail! On a suspendu ces cours en décembre dernier, en attendant que la Commission scolaire crie propose une nouvelle formule. Les relations entre les travailleurs d’origines différentes ne sont pas plus mauvaises que sur d’autres chantiers, selon Hermann Robichaud, responsable des travaux sur les digues sud, un non-autochtone employé par la Compagnie de construction et de développement crie depuis 15 ans. « Il y a eu quelques correctifs à apporter au début, mais dans l’ensemble ça se passe plutôt bien aujourd’hui », crie-t-il dans le vacarme du chantier, accoudé à la fenêtre de son camion boueux. L’alcool, interdit dans les neuf localités cries de la Baie-James, a causé des maux de tête aux uns et aux autres. Bien des chefs de bande étaient contre l’ouverture d’un bar dans le campement et la vente de bière au dépanneur. Mais il était impensable de pénaliser tout le monde. « Ni d’interdire la boisson seulement aux Cris, dit Johnny Saganash. Tout le monde vit ici sur un pied d’égalité. » Saganash a souvent été appelé la nuit pour apaiser des crises. « Certains soirs, ça fêtait pas mal fort autour des roulottes », raconte-t-il. Quelques partys bien arrosés ont dégénéré en bagarres. Et occasionné retards et absences au travail. Durant mon séjour, fin avril, le calme semblait revenu. « J’arrive enfin à faire des nuits complètes, disait Johnny Saganash. Les gars ont compris qu’ils n’étaient pas obligés de boire toutes les bouteilles le même soir. » Le 6 mai, quelques jours après mon départ, un meurtre a cependant été commis à la sortie du bar. Un travailleur cri de 21 ans, en état d’ébriété avancée, a été arrêté pour avoir battu à mort un ouvrier saguenayen de 48 ans. Ce meurtre est le premier à être perpétré sur un chantier d’Hydro-Québec. Crime raciste ou lié à l’alcool? « Il n’y a jamais eu de tensions raciales ici, ni avant ni depuis le drame, répond Denis Groleau, le chef de chantier. On a eu des bagarres, mais surtout entre autochtones ou entre non-autochtones. » Depuis le meurtre, beaucoup de travailleurs s’avouent cependant inquiets, et le nombre d’agents de sécurité est passé de 14 à 18. L’alcool est la première cause du drame, croit Me Marc Lemay, du bureau d’aide juridique de Rouyn-Noranda, qui représente l’accusé. « C’est le revers de la médaille de l’intégration des Cris, dit-il. Certains d’entre eux ont un problème de consommation, et ouvrir un bar dans ce campement, c’est comme ouvrir un casino devant quelqu’un qui a des problèmes de jeu. Ce n’est pas pour rien que l’alcool est interdit dans les villages cris de la Baie-James. » Une limite est désormais imposée (un maximum de deux consommations à la fois au bar, d’une caisse de bière par personne et par jour au dépanneur, même si tout cela est difficile à vérifier…). « Le mieux serait d’imposer le régime sec à tous. Sinon, il y aura d’autres incidents, c’est inévitable », dit l’avocat. Depuis l’ouverture du chantier, en 2002, 49 Cris en ont été renvoyés à cause de leur comportement. Contre 15 non-autochtones. « Un Blanc qui se bat dans le campement est automatiquement expulsé, un Cri est seulement suspendu pendant une journée! » s’insurge Jean-Guy Grenier, jeune et mince Gaspésien rencontré à la cafétéria. « Ça fait des jaloux », ajoute son camarade Daniel Vézina, les muscles saillants sous son t-shirt jaune citron. « Et ça crée des tensions. » Les gens sont mal informés, rétorque Denis Groleau, petit homme grisonnant à la poignée de main solide. « En cas de bagarre, c’est dehors! Je ne veux même pas savoir si c’est un Blanc ou un Cri. » N’empêche que les autochtones bénéficient globalement d’une plus grande tolérance, si l’on en croit Johnny Saganash. « Si on veut les intégrer, on ne peut pas les renvoyer à la moindre erreur, dit-il. Que ce soit pour la consommation d’alcool ou pour la discipline, on a beaucoup de rattrapage à faire pour apprendre à vivre ensemble. » Certains se plaignent que les Cris « reçoivent trop d’argent avec La paix des braves, qu’ils ont plus d’avantages », rapporte Jimmy Lavoie. Il est vrai que les Cris qui travaillent à Eastmain-1 pour une entreprise autochtone de la Baie-James ne paient pas d’impôts. Mesure qui est une exclusivité de ce chantier (seul un autochtone vivant dans une réserve et y travaillant est censé être exempt d’impôts). Le taux horaire est celui de la Commission de la construction du Québec (CCQ), mais les heures supplémentaires sont nombreuses. En dépit des payes impressionnantes, de la gratuité du gîte et du couvert pour tous, il n’est guère facile de convaincre les Cris de venir travailler ici. La vie de chantier – 10 heures de boulot par jour, six ou sept jours par semaine, 46 jours d’affilée pour 10 de congé -, ce n’est pas pour tout le monde. « Les Cris ont du mal à se faire aux horaires et à la discipline, dit Johnny Saganash. Et quand ils apprennent qu’ils paieront des impôts s’ils sont embauchés par une entreprise non autochtone, certains ne veulent rien savoir. » De fait, seuls cinq ou six travaillent pour des entreprises non autochtones, comme la Société d’énergie de la Baie-James (SEBJ) ou Hydro-Québec. Qui elles reçoivent, grâce à une convention signée dans la foulée de La paix des braves, des encouragements financiers pour la formation et l’embauche de Cris à des postes spécialisés. Sur le chantier des digues sud, la moitié des 65 ouvriers sont des autochtones de la Compagnie de construction et de développement crie. Parmi eux, Léonard Chiskamish, jeune homme à lunettes, au visage fermé. Chauffeur de camion originaire du village cri de Chisasibi, près du complexe La Grande, il est ici pour « amasser de l’argent ». « Soixante-dix heures par semaine, ça ne me fait pas peur, dit-il du haut de son mastodonte. J’ai même décidé de ne pas prendre de vacances avant l’automne. » Il n’est pas le seul à avoir du coeur au ventre. À 23 ans, Ablayer Moar, conducteur de niveleuse mi-cri, mi-huron, aux allures de jeune premier, est lui aussi heureux de son job. « Parce que c’est payant, dit-il, tout sourire. Mais aussi parce qu’on a la chance de travailler avec de belles machines flambant neuves. Dans les chantiers en ville, elles sont souvent très vieilles. » Comme beaucoup d’autres ici, Ablayer Moar est un travailleur solitaire. Je l’ai rencontré durant sa pause matinale, qu’il prend toujours dans sa « machine »: il est ravi d’y passer ses journées, à écouter la radio. « Je ne m’ennuie jamais. » Mais pour un Ablayer Moar, qui a suivi une formation et qui possède une carte de compétence de la Commission de la construction du Québec, ou pour un Howard Erless, arpenteur cri employé par la Société d’énergie de la Baie-James, combien de manoeuvres et de camionneurs? Maître d’oeuvre pour la Compagnie de construction et de développement crie à Eastmain-1, Denis Beaulieu, dont les rides témoignent de ses plus de 30 ans dans les chantiers de la Baie-James, a de la difficulté à recruter des Cris pour certains travaux spécialisés. « Beaucoup n’ont pas encore la formation et l’expérience nécessaires. » Pour faciliter les choses, des « certificats d’exemption temporaire », valables seulement sur le chantier d’Eastmain, sont délivrés aux Cris par la Commission de la construction. Ces certificats permettent d’accéder à un poste de manoeuvre, voire de s’engager comme apprenti dans un métier spécialisé. Même sans diplôme d’études professionnelles (DEP) ni préalable scolaire (3e ou 4e secondaire). « Nous mettons le moins de freins possible à leur accès au chantier, dit André Martin, porte-parole de la Commission de la construction. Afin de favoriser le respect de l’entente entre le gouvernement du Québec et les Cris. » La Commission encourage par ailleurs les autochtones à suivre une formation en vue de pouvoir travailler sur d’autres chantiers. Des programmes d’études « clefs en main » sont également proposés par Hydro-Québec et la Commission scolaire crie aux élèves du secondaire des neuf localités cries. S’il n’est pas facile de recruter les autochtones, il n’est guère plus facile de les garder sur le chantier. « Nous sommes très attachés à la vie de famille », dit David John Weapinicappo, l’un des quatre agents de sécurité cris du campement. Le jeune homme, affligé d’un surplus de poids, le souffle court et s’épongeant sans cesse le front, est devenu le confident de nombreux travailleurs de sa communauté. « Pour certains, l’éloignement est insupportable: j’en ai vu repartir au bout d’une journée. D’autres tiennent le coup, mais s’ennuient beaucoup de leur femme et de leurs enfants. Et n’arrivent pas toujours à se faire des amis ici. » À l’aréna, où l’on joue au hockey chaque soir, des amitiés se nouent. Derrière leur casque à visière, tous les joueurs sont pareils. Et l’été, sur le terrain de baseball, on ne les distingue pas davantage dans leur costume… Pour Denis Groleau, le chef du chantier, le sport est le meilleur moyen d’intégration pour les travailleurs autochtones. « Ça aide à mieux se comprendre. » Unique au monde, l’aventure humaine qui se joue à Eastmain suscite beaucoup d’intérêt. Et pas seulement au Québec. Une délégation d’experts de la Banque mondiale est ainsi venue scruter, récemment, la façon dont Hydro-Québec coopère avec les Cris depuis La paix des braves. « Cet accord conclu de nation à nation marque une évolution indéniable par rapport à la manière dont les Cris étaient considérés lors de la construction du complexe La Grande, observe Navin Rai, coordonnateur pour les peuples autochtones. Mais les problèmes ne sont pas tous réglés pour autant. » Pour le tallyman (maître de trappe) Mathew Wapachee, 49 ans, dont le territoire de chasse sera inondé l’an prochain, le campement ultramoderne d’Hydro-Québec ne répond en rien aux besoins des travailleurs cris. Titulaire d’un petit contrat de déboisement au chantier d’Eastmain-1, Wapachee propose même tout le contraire aux 16 bûcherons qu’il emploie. « Ils travaillent et vivent dans les bois, à la manière traditionnelle crie. Sans électricité, ni taverne, ni douches, ni cafétéria », dit-il en me fixant de son regard d’aigle noyé dans son visage énorme. « Tout ce que j’ai à leur offrir, ce sont des tentes et du gibier. Et ils sont bien plus heureux ainsi. » Ce discours est rejeté par Johnny Saganash, qui connaît les deux modes de vie. « Il faut aller de l’avant et penser à l’avenir, dit-il. Les tipis, c’est fini! » Rien pour convaincre Mathew Wapachee. Le regard triste et las, celui-ci parle de la terre de ses ancêtres, où il a appris à piéger, à chasser et à pêcher avec son père, mais qu’il va bientôt devoir quitter. La paix des braves? « L’entente est signée, on ne peut pas revenir en arrière, lâche-t-il. L’objectif est d’offrir une vie meilleure à nos enfants. J’attends de voir. »