Affaires et économie

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Course contre la montre… avec obstacles

Si on laisse aller le réchauffement climatique, l’économie mondiale sera durement éprouvée. Selon un rapport que l’ex-économiste en chef de la Banque mondiale, sir Nicholas Stern, remettait au premier ministre de la Grande-Bretagne, Tony Blair, le niveau de vie mondial diminuera même de 5% à 20%. Il s’agit d’un très grand défi posé à nos économies et à nos institutions politiques. La question est de savoir comment nous nous y prendrons pour réduire rapidement et massivement nos émissions de gaz carbonique (CO2), principal gaz à effet de serre, afin de ralentir la progression du taux de carbone dans l’atmosphère, puis de le stabiliser. La concentration de CO2 s’est accrue de plus de 50% depuis 200 ans. Cette augmentation a épousé étroitement la courbe d’accélération de l’usage des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz naturel). L’examen des carottes de glace de l’Antarctique a révélé que le taux de CO2 dépasse maintenant de loin les variations naturelles des 650 000 dernières années. Comme le CO2 emprisonne la chaleur dans l’atmosphère, sa concentration accrue transforme de plus en plus la planète en serre chaude. La température moyenne mondiale a déjà augmenté de 0,5oC depuis 1980. Les plus grands savants du globe réunis par les Nations unies sont formels: le réchauffement récent est très probablement le résultat de l’activité humaine et non de facteurs naturels. Ils estiment que les 30 milliards de tonnes de CO2 émises chaque année équivalent au double de ce que les forêts de la terre sont capables d’absorber. Ils en déduisent que la température de la planète montera encore de 2oC à 5oC d’ici la fin du siècle. C’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Des bouleversements majeurs de l’écologie terrestre s’ensuivront: le niveau des mers montera; le climat sera plus instable; on manquera d’eau potable ici et là; l’agriculture subira des changements brusques; des populations entières voudront se déplacer vers des régions moins chaudes. Il y a tout de même de l’espoir. Tout indique que si on leur donne les bons signaux, les consommateurs et les entreprises accepteront d’envoyer moins de résidus du charbon, du pétrole et du gaz naturel dans l’atmosphère. Au départ, on n’aura pas le choix: les taxes sur ces combustibles fossiles devront augmenter. (Désolé, je n’y peux rien.) Il faudra multiplier les «Bourses du carbone», qui rendront le CO2 plus coûteux à émettre pour les entreprises. Empêcher la surexploitation des forêts, parce qu’elles aident à absorber le CO2. Encourager les technologies de captage et de stockage sur terre des gaz à effet de serre. Réglementer les pires sources de CO2: l’extraction pétrolière, la production thermique d’électricité, le transport, l’exploitation des sols, la construction. Promouvoir la recherche de nouvelles énergies plus propres. Gérer les émissions de gaz carbonique à l’échelle mondiale ne sera pas une mince tâche. Cela exigera une action collective, donc politique, et non seulement individuelle. Premier obstacle: bien des gens refusent encore d’admettre le lien entre l’usage des énergies fossiles et le réchauffement planétaire. Ce sont sans doute les mêmes qui continuent à nier le lien entre la cigarette et le cancer du poumon. Deuxième obstacle: à supposer que les différents pays reconnaissent le problème, ils ne s’entendront pas nécessairement sur la solution. Il a fallu toute une décennie pour négocier le timide protocole de Kyoto. Troisième obstacle: même là où on admet la solution, on peut néanmoins refuser d’agir. Des pays comme le Canada, les États-Unis, la Chine et l’Inde relâchent ensemble 15 milliards de tonnes de CO2 par année, mais refusent actuellement d’appliquer le protocole. La résistance politique de divers groupes dans ces pays est extrêmement vive. Ils veulent tous le bien de l’humanité, mais ils ne veulent pas payer. Non seulement nous sommes engagés dans une course contre la montre, mais c’est une course d’obstacles. — Pierre Fortin est professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal.

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Monsieur Vacances et Monsieur Travail

Chaque été, plus de 100 000 Québécois se demandent s’ils voleront sur les ailes d’Air Canada ou d’Air Transat pour se rendre en France ou ailleurs en Europe. Ils sont convaincus, comme la plupart des gens, que les deux sociétés montréalaises sont concurrentielles. Jean-Marc Eustache, président de Transat A.T., s’en défend bien. «Je ne suis pas en concurrence avec Air Canada», dit-il. Lui, c’est Monsieur Vacances. Il est né en Algérie en 1948 et il est arrivé au Québec à l’âge de neuf ans. C’est un fabricant de voyages. En 1977, il reprend Tourbec, agence de voyages orientée vers la clientèle étudiante. En 1982, avec ses complices de toujours Lina De Cesare et Philippe Sureau, il crée Trafic Voyages, un «voyagiste» — c’est-à-dire un créateur et un organisateur de circuits touristiques — spécialisé dans les destinations européennes. C’est pour transporter les clients de Tourbec et de Trafic Voyages qu’il fonde, en 1987, Transat A.T. et sa division Air Transat, une compagnie de vols nolisés. La flotte, qui compte aujourd’hui 15 avions, est principalement affectée aux liaisons vers le Sud en hiver et vers l’Europe en été. Elle est bien petite si on la compare aux 163 Airbus, Boeing et Embraer d’Air Canada. Air Canada est une compagnie aérienne régulière, la 11e au monde. Elle transporte 31 millions de passagers par année. Beaucoup de vacanciers, certes, mais aussi des millions de voyageurs d’affaires qui se rendent quotidiennement à Toronto, New York ou Calgary. Monsieur Travail s’appelle Montie Brewer. Né en 1957, au Michigan, il dirige le transporteur national depuis décembre 2004. Il est le quatrième Américain de suite à occuper ce poste. Sa mission: relancer une compagnie qui a frôlé la mort. Sa vaste expérience l’avait préparé à cette tâche difficile. Il a géré une compagnie aérienne à faibles coûts, il a restructuré les liaisons de trois autres transporteurs et il a été l’un des négociateurs de Star Alliance, le premier réseau aérien international. Arrivé à Air Canada en 2002, c’est un gestionnaire de haut niveau dans «une industrie extraordinairement complexe et très dépendante de facteurs extérieurs», dit-il. Je ne connais pas de secteur plus sensible et plus vulnérable que le transport aérien. Des attentats terroristes à New York ou à Londres, une épidémie de SRAS à Toronto, un tsunami en Asie ou un ouragan dans le golfe du Mexique, et les clients restent chez eux; le prix du carburant s’enflamme, et les résultats financiers piquent du nez. L’an dernier, les coûts de carburant d’Air Canada ont augmenté de 347 millions de dollars, ce qui a provoqué des pertes de 74 millions. Air Canada, qui fête ses 70 ans en avril, affronte toutes les secousses qui agitent le monde de l’aviation. Et quelles secousses! De 2001 à 2005, les compagnies aériennes américaines ont perdu 35 milliards de dollars. Accablée de dettes, non rentable depuis 1999 et menacée par WestJet, Air Canada se met à l’abri de ses créanciers en 2003. Pendant 19 mois, Montie Brewer et son patron, Robert Milton, tentent d’éviter l’écrasement. Robert Milton, président d’Air Canada de 1999 à décembre 2004, met en place une stratégie audacieuse. En septembre 2004, il crée une société parapluie, ACE Aviation Holding, dont il devient président. Cette société regroupe toutes les activités de l’ancienne Air Canada. Il divise par la suite le holding en quatre sociétés distinctes, qui seront chacune cotées séparément à la Bourse, soit la compagnie aérienne Air Canada, le transporteur régional Jazz, le programme de fidélisation Aéroplan et Services techniques Air Canada (qui assure l’entretien des appareils). ACE a terminé l’année 2006 avec un bénéfice de 408 millions de dollars. Reste maintenant à rentabiliser Air Canada. Les coûts de main-d’œuvre ont diminué de 25% après la restructuration. La compagnie fera aussi l’acquisition d’appareils beaucoup plus économiques à exploiter. Mais la structure tarifaire mise au point par Montie Brewer constitue la pièce maîtresse du redéploiement. «Ceux qui ont travaillé sur ce dossier ont étudié le fonctionnement de plusieurs industries très éloignées en apparence de la nôtre, notamment la téléphonie cellulaire», raconte-t-il. Comme les forfaits des compagnies de téléphones mobiles, la nouvelle grille tarifaire permet d’offrir aux clients différentes catégories de billets, correspondant chacune à un prix et à un niveau de service différents. Les passagers peuvent aussi choisir à la carte les services auxquels ils tiennent. «Nous misons sur la flexibilité et la transparence», dit Montie Brewer. Empruntant encore à la téléphonie mobile, Air Canada a instauré un système de réservation qui s’apparente à l’abonnement. Par exemple, les voyageurs peuvent acheter une Passe de 10 vols sur la liaison Montréal-Toronto à un prix très avantageux. Il y a même une Passe Entreprise, qui peut être utilisée par différents voyageurs d’affaires travaillant pour une même société. Montie Brewer ne voit que des avantages à cette nouvelle façon de voyager: des rentrées d’argent assurées pour Air Canada, des passagers plus fidèles qui obtiendront de meilleurs prix. Les résultats sont prometteurs: les avions d’Air Canada n’ont jamais été si remplis et la société maintient son emprise sur 60% du marché intérieur canadien. Cela veut dire que WestJet ne gagne plus de terrain à ses dépens. Trois publications spécialisées américaines viennent d’ailleurs de saluer la réussite du transporteur canadien et de son président. Si Monsieur Travail mise sur des coûts d’exploitation plus bas et des clients plus fidèles, Monsieur Vacances vend du rêve. Pour donner le goût de partir vers l’une ou l’autre des 60 destinations desservies par l’entreprise et promouvoir ses forfaits, Transat fait imprimer des millions de brochures chaque année. La société tire l’essentiel de ses profits de la portion terrestre du forfait. «Pour nous, l’avion est un moyen de transporter nos clients vers une destination vacances, et non une finalité», dit Jean-Marc Eustache. Environ 40% des passagers d’Air Transat ont réservé leurs chambres d’hôtel, loué une automobile ou acheté un circuit touristique par l’intermédiaire des 430 points de vente des six agences de voyages du groupe. Air Canada vend maintenant plus de 60% de ses vols intérieurs par Internet. Cela marque-t-il le déclin inexorable des agences de voyages? Pas pour les vacanciers, assure Jean-Marc Eustache. Selon lui, 90% des voyages de vacances sont encore réservés par les agences. Transat A.T. n’arrête d’ailleurs pas d’en acheter pour consolider son réseau. L’entreprise se dirige vers des revenus de trois milliards de dollars à la fin de l’exercice 2007. Malgré le prix du carburant et toutes les turbulences, Montie Brewer et Jean-Marc Eustache débordent d’optimisme. Air Canada est plus légère et mieux équipée qu’elle ne l’était pour résister aux intempéries. Transat A.T. est portée par des vents favorables et veut augmenter sa vitesse de croisière. «Les gens continuent de voyager, peu importe les conditions économiques. Au lieu de s’offrir un hôtel quatre étoiles, ils iront peut-être dans un trois-étoiles. Mais ils voyageront. Cela fait maintenant partie de leurs habitudes.»

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Les pièges du salaire minimum

Le 1er mai prochain, le gouvernement du Québec fera passer le salaire minimum de 7,75$ à 8$ l’heure. Cette décision équivaut à trois bonnes nouvelles. La première est que le salaire minimum du Québec rejoindra au sommet ceux de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Dans ces trois provinces, le salaire minimum sera le même, soit 8$ l’heure. Mais les travailleurs au salaire minimum du Québec jouiront d’un important avantage sur leurs collègues ontariens et britanno-colombiens, parce qu’au Québec le coût de la vie est 15% moindre qu’en Ontario et 10% moindre qu’en Colombie-Britannique. Le salaire minimum du Québec procurera aux travailleurs au bas de l’échelle le pouvoir d’achat réel le plus élevé de tout le Canada. La deuxième bonne nouvelle est que le revenu annuel disponible d’une personne seule travaillant à temps plein au salaire minimum au Québec sera supérieur au seuil de faible revenu couramment utilisé par Statistique Canada. Travailler 40 heures par semaine au taux de 8$ l’heure assurera un revenu annuel brut de 16 640$ et un revenu disponible de 14 960$ (après impôts, cotisations et crédits). Ce n’est pas un gros revenu, puisqu’il est tiré d’un salaire minimum. Malgré tout, il dépassera le seuil de faible revenu disponible de Statistique Canada. Modifié en fonction du coût de la vie, ce seuil sera de 14 710$, en 2007, pour une personne seule vivant au Québec. À lui seul, le salaire minimum à 8$ n’élimine pas la pauvreté des familles. Pour ces dernières, il faut l’apport d’autres mesures d’aide de l’État, comme les prestations pour enfants, la prime de travail, etc. Mais pourquoi donc ne pas porter plutôt le salaire minimum à 10$, comme certains le proposent? La raison est que s’il est trop élevé, le salaire minimum détruit l’emploi et répand le chômage. Le salaire est le coût de la main-d’œuvre. Or, plus la main-d’œuvre coûte cher, moins les employeurs (surtout les PME) en embauchent. Il s’agit d’éviter que le revenu supplémentaire que l’on gagne grâce à un taux horaire plus élevé ne soit annulé par la réduction du nombre d’emplois et d’heures travaillées. Il faut donc augmenter le salaire minimum autant qu’on peut, mais sans dépasser le niveau où l’emploi des travailleurs peu qualifiés ou peu expérimentés (l’emploi des jeunes, notamment) commence à être sérieusement atteint. Un compromis est nécessaire. Où se situe ce compromis? La recherche contemporaine au Canada et aux États-Unis a démontré de manière assez convaincante ce qui suit. Si le salaire minimum équivaut à moins de 45% du salaire moyen, l’emploi et le nombre d’heures travaillées tiennent bon. Mais si le salaire minimum dépasse 50% du salaire moyen, le chômage commence à se répandre parmi les travailleurs situés au bas de l’échelle. Dans les années 1970, au Québec, le salaire minimum a grimpé jusqu’à 58% du salaire horaire manufacturier. Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans a explosé à 17%, soit 10 points au-dessus du taux de chômage des hommes de 25 à 54 ans. Depuis 2001, le salaire minimum s’est stabilisé à 46% du salaire moyen. Le taux de chômage des jeunes n’a dépassé celui des hommes que de six points. Cela a un effet considérable sur les perspectives d’emploi des jeunes et des autres petits salariés. Avec le relèvement annoncé, qui le portera à 8$ en mai prochain, le salaire minimum du Québec s’établira encore à 46% du salaire moyen des employés payés à l’heure. Qu’on maintienne cette ligne de conduite, adoptée depuis 10 ans au Québec, constitue la troisième bonne nouvelle. Dans les circonstances économiques actuelles, la barre des 8$ est à peu près le maximum auquel on peut hisser le salaire minimum pour combattre la pauvreté sans détruire l’emploi et répandre le chômage parmi les travailleurs au bas de l’échelle. Le geler à 7,75$ pendant qu’il augmente dans les autres provinces aurait été sans-cœur. Le porter bien au-dessus de 8$ aurait été téméraire et irresponsable. — Pierre Fortin est professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal.

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Montréal technopole: la revanche des cerveaux

Parmi la faune bigarrée qui s’affaire autour des écrans du Centre national d’animation et de design de Montréal (Centre NAD), une école spécialisée dans les nouvelles technologies et les nouveaux médias, on ne voit que Mathieu Bérubé. Avec ses bottes Dr. Martens lacées jusqu’à mi-mollet, sa chemise rouge à carreaux et les nattes gominées qui jaillissent comme des chicots d’épinette de son crâne nu, il a tout du punk. Mathieu a 18 ans et vient de Rivière-du-Loup. « Là-bas, on me regardait comme un extraterrestre. Ici, je me fonds dans le décor! » Il a trouvé sa voie il y a deux ans en voyant une publicité du Centre NAD à MusiquePlus: « Devenir designer de jeux vidéo. » Il a fait un emprunt à la Caisse populaire de sa ville natale afin de payer les frais de scolarité, 12 500 dollars pour huit mois de cours. Comme des milliers de jeunes, Mathieu Bérubé rêve de faire partie des troupes de choc de la nouvelle économie. Avec plus de 2 100 entreprises qui emploient 83 000 personnes dans les secteurs des télécommunications et des technologies de l’information, Montréal se classe au premier rang, en Amérique du Nord, pour la densité d’emplois en technologies de pointe. « Au cours des 10 dernières années, 40% des nouveaux emplois créés à Montréal l’ont été par des sociétés qui misaient sur le capital intellectuel: c’est la proportion la plus élevée au Canada », dit Carlos Leitao, économiste principal à la Banque Royale du Canada. Depuis la création de la Cité du Multimédia, dans le Vieux-Montréal, en 1997, la métropole a même réussi à s’imposer comme un des pôles internationaux de ce grand carrefour technologique qu’on appelle « multimédia », qui regroupe l’imagerie et le son numériques et permet de produire des effets spéciaux pour le cinéma, des jeux vidéo, en plus de bricoler des contenus pour Internet. «Une société de multimédia peut faire appel à 45 corps de métier, dit Isabelle Marrazani, du Centre NAD. Graphistes, informaticiens, illustrateurs, scénaristes, spécialistes des effets spéciaux, musiciens, vidéastes…» Tout a commencé d’une façon bizarre, par le bluff d’un drôle de zig du nom de Sylvain Vaugeois, président du petit cabinet d’experts-conseils Groupe Vaugeois. Culotté, le verbe haut, l’élégance ostentatoire, Vaugeois, 43 ans, a l’air de Mandrake le magicien. Au printemps 1996, avec son équipe, il concocte le plan Mercure, dont l’objectif est de créer 25 000 emplois au Québec (100 000 avec les emplois indirects) dans les nouvelles technologies de l’information et du multimédia. Sa recette? Que le gouvernement rembourse une partie substantielle des salaires annuels – 25 000 dollars – pendant cinq ans. Ancien conseiller politique, Vaugeois connaît personnellement Bernard Landry, qu’il inonde d’appels téléphoniques, de lettres et de rapports. Mais le ministre des Finances fait la sourde oreille. Qu’à cela ne tienne, en décembre 1996, Vaugeois s’envole pour Paris, où il rencontre les frères Guillemot, propriétaires d’Ubi Soft, un des 20 principaux éditeurs mondiaux de jeux vidéo. «En France, nous pensions que Sylvain Vaugeois était mandaté par le gouvernement québécois, dit Sabine Hamelin, directrice générale d’Ubi Soft Canada. Nous n’avions aucune intention d’ouvrir de nouveaux studios de production à l’étranger, et n’avions jamais pensé à Montréal. Mais l’offre nous a paru intéressante.» Un mois plus tard, le président de la société, Yves Guillemot, débarque à Montréal avec son frère Michel, responsable de la mise en marché. Ce n’est qu’en rencontrant Bernard Landry que les deux hommes se rendent compte que Vaugeois n’était pas un émissaire du gouvernement, et qu’il ne parlait qu’en son nom! «Mais ils avaient compris que, avec ses écoles spécialisées, ses universités et son foisonnement de talents, Montréal présentait beaucoup d’intérêt, poursuit Sabine Hamelin. Les négociations avec le gouvernement ont continué.» Et en avril 1997, Ubi Soft, qui exploite aujourd’hui des filiales dans 16 pays, s’installe pour la première fois à l’étranger, à Montréal, et y construit sa principale unité de production, où travaillent 500 personnes. Ce nombre devrait passer à 800 d’ici trois ans. Les frères Guillemot ont par ailleurs annoncé l’implantation, l’an prochain, d’une filiale de Guillemot International, une autre de leurs sociétés, qui fabrique des composantes électroniques: 300 postes de plus! En 1997, Bernard Landry a créé le Bureau de la nouvelle économie (BDNE), manifestement inspiré du plan Mercure. La différence: plutôt qu’une contribution annuelle de 25 000 dollars par emploi pendant cinq ans, Québec subventionne 40% du salaire, jusqu’à concurrence de 15 000 dollars, pendant 10 ans. Au mois de juin suivant, le BDNE lance l’idée d’une Cité du Multimédia à Montréal. Pour bénéficier des largesses gouvernementales, les sociétés doivent s’installer dans le Faubourg des Récollets, un quadrilatère d’usines désaffectées coincé entre le Vieux-Montréal et l’autoroute Bonaventure. Avant même de surgir de terre, la Cité du Multimédia devient un des projets les plus contestés de la décennie. Les propriétaires de tours de bureaux du centre-ville fulminent, parce que le taux d’inoccupation est déjà élevé à Montréal. Ils arguent qu’en subventionnant indirectement la construction ou la rénovation d’édifices le gouvernement leur fait une concurrence déloyale. Les producteurs de multimédia, pour leur part, sont scandalisés: ils estiment que leur jeune industrie a davantage besoin de soutien à la formation et de capital-risque que de béton. Aiguillonnés par les critiques qui fusent de toutes parts, les médias parlent d’«éléphant blanc». Pourtant, le «miracle» semble en train de prendre forme. Et les résultats, qui dépassent les prévisions, ont cloué le bec aux sceptiques. Pendant qu’il me guide dans les rues encombrées de gravats et obstruées par les camions, Guy Meyer se frotte les mains. Et ce n’est pas pour les réchauffer, en cette froide matinée. «Regardez les grues: il n’y en a pas beaucoup comme ça à Montréal!» dit-il en me montrant les potences métalliques qui charrient d’énormes chaudrons de ciment dans le ciel du Faubourg des Récollets. Guy Meyer est directeur du groupe immobilier Valor, qui gère les immeubles de la Cité du Multimédia. «Nous avions 10 ans pour lotir le quartier, mais si nous continuons à ce rythme, tout sera loué dans moins de deux ans.» De la main, il désigne la «phase VI», une enveloppe d’acier et d’aluminium greffée sur la carcasse d’une vieille usine de briques rouges. Chaque «phase» est en fait un édifice qu’on rénove ou reconstruit. Il y a place pour une douzaine d’immeubles dans le quadrilatère. Le sixième, qui prend forme sous nos yeux, est déjà loué au complet. Le plan prévoyait la création de 10 000 emplois étalée sur 10 ans. Dix-huit mois après sa mise en chantier, 67 sociétés, dont 15 étrangères, avaient déjà signé des baux et annoncé 7 591 nouveaux postes. Parmi celles-ci, des vedettes locales telles que Cognicase, Intellia ou Generation Net, mais aussi de grands noms internationaux comme Motorola ou Microïds. «Les propriétaires d’immeubles qui me critiquaient me font aujourd’hui de beaux sourires, parce qu’ils se sont rendu compte que la Cité était en train de revitaliser le Vieux-Montréal et tout le voisinage, dit Bernard Landry. D’ailleurs, nous avions plusieurs raisons d’encourager la concentration dans un seul périmètre. Ces entreprises ont des besoins précis en matière de câblage à fibres optiques et les bâtiments doivent être construits en conséquence. Et, comme dans la Silicon Valley, la proximité est importante, parce qu’elle est stimulante sur le plan intellectuel et qu’elle favorise les occasions de partenariat et de fusion.» Les producteurs de multimédia ont aussi changé leur fusil d’épaule. «On nous parle de la Cité à l’étranger, et certains de nos membres, qui désapprouvaient l’initiative, s’y installent, dit Gilbert Ouellette, directeur de l’Association des producteurs de multimédia. Les loyers sont chers, de 25 à 30 dollars le pied carré, alors qu’ailleurs à Montréal on trouve des locaux à 10 dollars le pied carré. Mais l’aide fiscale compense la différence de coût.» L’objectif de 10 000 nouveaux emplois sera probablement atteint en 2001, sept ans plus tôt que prévu. Bernard Landry n’a pas l’intention de s’en tenir là. «Je vais chauffer le four», promet-il. Chauffer le four, c’est subventionner. D’ailleurs, la Cité du Multimédia n’est qu’un des volets des programmes du BDNE pour soutenir la création d’emplois dans le secteur des technologies de l’information et du multimédia. Le gouvernement a mis en place des formules similaires à Québec et en région (les Centres des technologies de l’information et les Carrefours de la nouvelle économie), et il accorde une série d’avantages fiscaux aux sociétés qui créent des emplois dans le domaine des technologies de l’information: dégrèvements d’impôt sur le revenu, remboursement d’une partie des coûts d’achat du matériel spécialisé, exemptions de taxes sur le capital… «Les quatre programmes coûteront environ 180 millions de dollars sur cinq ans et créeront au total quelque 12 000 emplois», dit le coordonnateur du BDNE, André Parent. Faut-il absolument acheter les emplois de ces secteurs de pointe, pourtant réputés lucratifs? «Montréal présente de nombreux avantages, mais ce sont les subventions qui font pencher la balance en sa faveur», dit Sabine Hamelin, d’Ubi Soft Canada. Motorola, Icestorm Digital, le CEFRIO, tous insistent sur l’importance de l’aide fiscale québécoise. Malgré un essor remarquable, le créneau du multimédia reste étroit. Le marché mondial de sa principale activité, la production de jeux vidéo, est de 15 milliards de dollars. C’est bien, mais on ne bâtit pas une économie sur une simple portion de cette assiette! «Nous n’en sommes qu’au début, dit Gilbert Ouellette, de l’Association des producteurs de multimédia. Nous attendons tous la grande vague de fond qui va balayer l’économie mondiale: celle du commerce électronique. Les entreprises qui feront de la vente au détail par Internet auront toutes besoin d’un environnement visuel interactif attrayant, c’est-à-dire d’un contenu multimédia, pour captiver les consommateurs zappeurs et surfeurs.» Comme tous les penseurs de la nouvelle économie, Hervé Fisher, président du Marché international du multimédia, est persuadé que Montréal doit sauter dans le train du cybercommerce: «Avec toutes les entreprises de nouvelles technologies présentes ici, nous avons atteint une masse critique intéressante, dit-il. Maintenant, il faut prendre position pour que Montréal devienne une des grandes places internationales du commerce électronique.» Aucune ville canadienne n’est encore entrée dans cette course. En 1998, au pays, les consommateurs avaient acheté pour 688 millions de dollars «en ligne», mais les deux tiers de ces transactions ont été faites dans des sites américains. Quelques entreprises semblent vouloir se préparer au décollage. Le Groupe Alexis Nihon vient de s’associer au Mouyal Corporation Group pour racheter l’ancien édifice de la Chambre de commerce, côte du Beaver Hall. Les nouveaux propriétaires envisagent d’en faire un centre de commerce électronique. À Montréal International – l’agence chargée d’attirer les investisseurs étrangers dans la métropole québécoise -, on mentionne un groupe de New York qui voudrait en faire autant avec la Place Dupuis, rue Sainte-Catherine. Sylvain Vaugeois, concepteur du plan Mercure, voit plus grand: il souhaite faire de Montréal la capitale canadienne, sinon mondiale, du cybercommerce! La maquette est faite, les devis sont déjà établis. Le «Centre mondial du commerce électronique» abritera des entreprises locales et internationales, et se dressera en plein coeur du centre-ville. Un imposant complexe, composé de neuf tours, qui pourra accueillir 20 000 employés. Coût de la construction: 800 millions de dollars. Le gouvernement subventionnerait non seulement les salaires en haute technologie, mais aussi ceux de tous les employés – informaticiens ou secrétaires – des entreprises admissibles. «Si nous voulons persuader les AOL-Time Warner, Amazon.com et autres grands noms du commerce électronique de s’installer à Montréal, il faut frapper leur imagination avec quelque chose qui ait valeur de symbole, dit Sylvain Vaugeois. On n’a pas construit la Baie-James avec des outils de jardinage! Au Québec, depuis Expo 67 et les Jeux olympiques, le premier réflexe, c’est toujours de se demander s’il y a moyen de faire petit.» D’où son projet de «campus» du cybercommerce. Et son désir de voir les emplois de ce secteur subventionnés au même titre que ceux du multimédia… Bernard Landry ne se prononce pas. «Nous recevons les projets et nous les évaluons. Si nous estimons pouvoir tout récupérer en retombées fiscales en moins de cinq ans, cela nous intéresse», dit-il. Vaugeois piaffe d’impatience: «Christophe Colomb n’avait pas fait d’étude de marché avant de découvrir l’Amérique! Une société comme Ubi Soft n’avait aucune raison de venir à Montréal. On l’a relancée et les résultats sont là. Jamais une telle occasion ne s’est présentée dans l’histoire du Québec! Dans 10 ans, on se rendra compte qu’il aurait fallu penser 100 fois plus grand et investir 10 fois plus.» À lire aussi : La ville aux 100 clochers L’ère du zapping intellectuel Chaude concurrence

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Ça gaze à Inuvik!

C’est le golf le plus septentrional du continent et il porte bien son nom. Le «Road’s End» (bout de la route) se limite présentement à un terrain d’entraînement situé sur une étendue rocailleuse en bordure d’Inuvik, dans le nord des Territoires du Nord-Ouest. Mais Claude Gervais, l’un de ses fondateurs, est convaincu de pouvoir rassembler les fonds nécessaires pour aménager un parcours de neuf trous d’ici l’été. Au diable les problèmes causés par le soleil de minuit, qui en juillet brûle presque toute végétation: on posera du gazon artificiel près des tertres de départ et sur les verts. «Les journées de 24 heures ont au moins un avantage, dit ce Manitobain de 55 ans, établi ici depuis 2001. Si je n’arrive pas à dormir à 11 h du soir, je prendrai mon sac de golf et j’irai frapper des balles!» Il ne devrait pas manquer de partenaires, car Inuvik, la plus grande agglomération canadienne au nord du cercle polaire arctique avec ses 3 500 habitants, pourrait connaître un boom sans précédent au cours des prochaines années. Si les autorités fédérales donnent le feu vert au «projet Mackenzie», cette ville deviendra le lieu de départ d’un gazoduc de 1 220 km —l’équivalent de la distance entre Québec et Kuujjuaq —, qui s’étendra, par-delà monts et rivières, jusqu’en Alberta. L’objectif: exploiter les colossales réserves de gaz naturel enfouies sous le sol glacé de la vallée du fleuve Mackenzie, près de la mer de Beaufort. «Il y a tellement de gaz là-haut que ce serait suffisant pour chauffer toutes les maisons du pays pendant au moins 10 ans», dit Pius Rolheiser, porte-parole du consortium pétrolier qui pilote ce mégaprojet. Et c’est sans compter les hydrates de méthane — autre forme d’énergie — récemment détectés. Évalué à 7,5 milliards de dollars, ce gazoduc est le plus imposant et le plus coûteux projet jamais envisagé dans le Grand Nord canadien. Les travaux pourraient débuter dès 2008 et métamorphoser cette région particulièrement aride et méconnue du pays, à commencer par Inuvik (voir l’encadré «Carte et faits saillants du projet»). «L’avenir de la ville est lié à celui du gazoduc», dit le maire, Derek Lindsay, qui me reçoit dans son minuscule bureau, adjacent à la salle du conseil municipal. Nouvellement élu, cet homme frêle dans la cinquantaine, aux larges lunettes et à la barbe blanche, a dû quitter son travail de comptable l’automne dernier pour se consacrer exclusivement à son nouvel emploi, récemment converti en un poste à temps plein. Parmi ses tâches: préparer la ville en vue d’un éventuel boom. «On a des centaines de terrains prêts à accueillir de nouvelles maisons.» Inuvik ne compte qu’un seul feu de circulation, et son plus grand immeuble (qui abrite le siège social fraîchement rénové de la Société de développement régional inuvialuite) fait à peine quatre étages. Son centre-ville se résume à une poignée de bâtiments, hébergeant le North Mart (unique supermarché de la ville), un Pizza Hut, quelques bars, un hôtel et des bureaux de l’État — Inuvik est le centre administratif des huit localités dispersées dans le delta du Mackenzie. Pourtant, à quelques centaines de mètres du centre-ville, sur l’avenue Mackenzie, l’effervescence est déjà palpable. Nombre d’entrepreneurs ont misé sur l’avenir de la ville, dont la population pourrait quadrupler au cours des prochaines années, selon certaines estimations. Trois nouveaux hôtels y ont été construits depuis deux ans. Le dernier en date, l’hôtel Mackenzie, achevé en juin 2006, compte une centaine de chambres, toutes dotées d’un accès Internet haute vitesse. Des vols quotidiens assurent désormais la liaison entre Inuvik et les villes de Yellowknife, de Calgary et d’Edmonton. À leur bord, de nombreux employés et dirigeants des industries du pétrole et du gaz, qui ont fait d’Inuvik leur quartier général pour explorer le sous-sol riche en hydrocarbures du delta du Mackenzie et de la mer de Beaufort. Cette agitation a toutefois un air de déjà-vu aux yeux du maire Lindsay, qui se garde bien de célébrer avant que l’Office national de l’énergie (organisme fédéral indépendant qui réglemente certains aspects de l’industrie énergétique) et la Commission d’examen conjoint du projet gazier Mackenzie en aient scellé le sort. Comme beaucoup d’autres résidants d’Inuvik, Derek Lindsay a encore en mémoire la frénésie des années 1970, quand les multinationales Imperial Oil, ExxonMobil, ConocoPhillips et Shell ont découvert dans la région de gigantesques champs gaziers. Ces sociétés pétrolières avaient alors remué ciel et terre pour obtenir l’autorisation de construire un gazoduc, mais elles s’étaient heurtées à une opposition farouche des autochtones. Dans un témoignage-choc devant la commission d’enquête fédérale chargée d’évaluer le projet, le chef déné de Fort Good Hope, Frank T’Seleie, avait violemment interpellé le président du consortium pétrolier: «Vous êtes comme le Pentagone, qui planifiait le massacre d’innocents Vietnamiens. […] Vous arrivez avec vos troupes pour nous voler notre terre. Vous venez détruire un peuple qui a 30 000 ans d’histoire. Pourquoi? Pour 20 ans de gaz? Êtes-vous fous à ce point?» En 1977, après trois années d’enquête, la commission royale dirigée par le juge Thomas Berger avait recommandé au gouvernement d’imposer un moratoire de 10 ans sur la construction du gazoduc, le temps de trouver un terrain d’entente avec les autochtones. Trois décennies plus tard, les géants de l’industrie pétrolière n’ont pas encore pu commercialiser la moindre molécule de gaz, mais ils reviennent à la charge avec, cette fois, un as dans leur jeu. Dans un revirement spectaculaire, les autochtones se sont récemment ralliés au projet, après avoir conclu avec Ottawa des ententes leur reconnaissant des droits ancestraux sur de vastes territoires. «C’est notre chance de briser notre dépendance envers l’État», dit Fred Carmichael, 66 ans, président du Conseil tribal des Gwich’ins, l’une des deux principales communautés autochtones d’Inuvik. Debout devant une énorme carte géographique épinglée sur un mur de son bureau, Fred Carmichael montre du doigt une ligne pointillée traversant, du nord au sud, l’immensité virginale des Territoires du Nord-Ouest, grands comme la France, l’Allemagne et l’Italie réunies. «Le tracé du futur gazoduc», dit fièrement cet ancien pilote de brousse qui préside aussi le conseil d’administration de l’Aboriginal Pipeline Group, propriétaire du tiers des actions du gazoduc projeté. À ses yeux, il s’agit d’un investissement à long terme pour les siens. «On a perdu notre économie, basée sur le trappage et le commerce de la fourrure, dit-il d’un ton grave. Le pétrole et le gaz, c’est tout ce que nous avons.» Les peuples autochtones, insiste-t-il, toucheront des centaines de millions de dollars en redevances, qu’ils pourront investir dans des projets de développement. «Soyons réalistes, le pipeline ne détruira pas nos terres. Mais si on ne le construit pas, l’absence d’assise économique va détruire notre peuple.» La plupart des leaders des principales communautés autochtones des Territoires du Nord-Ouest partagent son point de vue. Même l’ancien chef de Fort Good Hope, Frank T’Seleie, appuie désormais le projet. L’opposition la plus féroce au gazoduc vient du Sierra Club du Canada, qui a lancé une campagne intitulée «Mackenzie Wild». Selon ce groupe environnementaliste, le projet menace des forêts boréales encore intactes du sud des Territoires et de l’Alberta, et risque de nuire à plusieurs espèces animales, tels le caribou et le grizzli. Le Sierra Club accuse aussi les promoteurs de vouloir acheminer de grandes quantités de gaz naturel vers Fort McMurray, en Alberta, et d’encourager ainsi une exploitation encore plus intensive des sables bitumineux, l’une des plus importantes sources de pollution du pays. Quoique minoritaires, certains autochtones désavouent encore le projet de gazoduc. Antoine Mountain, artiste déné originaire de Fort Good Hope, a récemment écrit un vibrant réquisitoire dans le Drum, hebdomadaire d’Inuvik publié en anglais. «Qu’elle vienne de l’armée, de l’Église ou de la grande entreprise, avec ou sans partenariat avec les autochtones, toute invasion mène ultimement au même résultat: une occupation étrangère et maléfique de notre mère la Terre.» Ses arguments semblent toutefois avoir peu de résonance auprès des jeunes autochtones. «Les traditionalistes invoquent de mauvaises raisons», dit Dez Loreen, 23 ans, éditeur et unique journaliste du Drum. «Ils prétendent que ça va ruiner la terre de nos ancêtres et empêcher les gens de chasser. Combien d’entre eux pratiquent vraiment ce qu’ils prêchent? Que les chasseurs de caribous parlent pour eux-mêmes.» Séduite par les retombées économiques que promettent les promoteurs, la nouvelle génération soutient le projet, insiste Dez Loreen, véritable moulin à paroles, aux épaules carrées et aux cheveux décolorés, qui caresse ouvertement l’ambition de devenir un jour maire d’Inuvik (il en prédit même l’année: 2012!). «Les gens d’ici veulent tous les avantages de la ville sans avoir à déménager dans le Sud. Inuvik n’a déjà rien à envier à Yellowknife en ce qui a trait à la qualité de vie. On n’a pas le sentiment d’être reclus, même si on est au nord du cercle polaire. Mais les gens exigent des maisons de plus en plus grandes, veulent améliorer leur niveau de vie et pensent que le gazoduc y contribuera.» Dez Loreen compare déjà Inuvik à Fort McMurray, ville-champignon albertaine devenue la capitale mondiale des sables bitumineux. Si son développement suit une courbe semblable, Inuvik devra aussi faire face à des défis importants (voir «La face cachée du boom», 1er oct. 2006). À commencer par le recrutement de la main-d’œuvre. «Attirer des travailleurs sera tout un défi, admet le maire, Derek Lindsay. Beaucoup de gens ont du mal à s’adapter aux nuits ensoleillées de l’été et aux journées sans soleil de l’hiver.» Pour les aventuriers, Inuvik revêt un aspect romantique. C’est, après tout, l’ultime terminus sur la route des Amériques, l’équivalent, côté arctique, d’Ushuaia, capitale de la Terre de Feu. Mais en décembre, la ville n’a rien de romantique… Lors de mon passage, le soleil se levait vers 11 h 30 et ne brillait que deux petites heures avant de se coucher, replongeant le décor dans la pénombre et le froid (entre –21° et –29° en moyenne en décembre). Pas étonnant que de nombreux citadins s’empressent de quitter la ville pour la période des Fêtes. Comme dans bien des villes nordiques, les Blancs qui s’aventurent ici sont souvent attirés par l’inconnu, le mystère associé aux grands espaces. C’est ce qui a convaincu Claude Gervais, chef adjoint des pompiers, de quitter The Pas, au Manitoba. «Je viens du nord du Manitoba, mais ce n’était pas encore assez pour moi. Je voulais essayer le vrai Nord, le Grand Nord.» Cinq ans plus tard, il ne regrette pas son choix. À bord de sa camionnette, il m’offre une tournée de sa ville d’adoption. «Tout ça n’existait pas quand je suis arrivé», dit-il en désignant un des nouveaux pâtés de maisons, lesquelles sont construites sur pilotis, comme la plupart des bâtiments. Il ne sera toutefois pas témoin du vrai boom qui attend Inuvik si le projet de gazoduc va de l’avant. À l’instar de beaucoup de travailleurs venus du «Sud», il y repartira sous peu, histoire de se rapprocher des siens. Mais il se réjouit déjà en pensant aux futurs résidants d’Inuvik qui frapperont des balles sur son golf

Affaires et économie

Lendemains d’arnaque

Réal Ouimet a un an et demi de rage dans les yeux. La chute de Norbourg, en août 2005, a ruiné sa retraite. Sur les 130 millions de dollars qui ont été détournés des fonds communs gérés par Vincent Lacroix, 310 000 appartenaient à l’ancien directeur de la police de Bromont. C’était son fonds de retraite, 38 ans d’épargne, son rêve de sillonner les États-Unis en véhicule récréatif avec sa femme. Cet été, il a reçu un chèque du liquidateur chargé de distribuer ce qui reste dans les coffres de Norbourg. «J’ai eu envie de le retourner», lance-t-il. La somme inscrite était de… 800 dollars! Le grand moustachu de 63 ans s’est remis au travail, à temps plein. «Il faut bien payer le chauffage.» Il me reçoit, walkie-talkie à la main, dans son petit bureau de la station de ski Bromont, où il assure la sécurité autour des chalets. En août 2006, afin de marquer le premier anniversaire de l’affaire Norbourg, Réal Ouimet et une vingtaine d’autres investisseurs floués se sont rendus à Candiac pour manifester devant la maison de Vincent Lacroix. Celui-ci, accompagné d’un avocat, a invité une délégation de cinq manifestants à entrer. L’ex-policier était du groupe. «Vincent Lacroix nous a fait asseoir dans son grand salon et nous a offert un café.» La discussion a duré deux heures. «Nous lui avons dit qu’il méritait qu’on lui casse les deux jambes, mais que cela ne mènerait à rien. Ce que nous voulions, c’était qu’il nous rende notre argent.» L’ancien président de Norbourg est resté de marbre. Il a dit qu’il avait une stratégie pour rembourser les investisseurs. Mais qu’il ne pouvait en dévoiler les détails avant son procès, prévu en mai prochain. Un an et demi après la perquisition policière dans les bureaux de Norbourg, à Montréal, Vincent Lacroix reste un homme libre. Et les propriétaires de parts de fonds communs de placement, comme Réal Ouimet, ne sont pas mieux protégés contre la fraude. Pourtant, les enjeux sont grands. Car les fonds communs sont les piliers des REER et des caisses de retraite de centaines de milliers de Québécois. Ils offrent généralement un meilleur rendement que les certificats de placement garanti et comportent moins de risques que les actions, sans causer les soucis d’un placement dans l’immobilier. Au Québec, en 2005, il y avait 84,1 milliards de dollars d’actif dans les fonds communs. C’est un magot énorme, près de quatre fois le budget annuel de la santé de la province. Québec fait penser à un directeur de banque qui, des mois après un hold-up, se demande encore où installer de nouvelles caméras de sécurité. Dans la foulée de l’affaire Norbourg, le ministre des Finances, Michel Audet, a demandé à la Commission des finances publiques de l’Assemblée nationale de se pencher sur la question de la protection des épargnants. Il y a 10 mois, les députés membres de la Commission devaient entendre des experts et ensuite proposer des corrections à apporter dans le secteur des fonds communs. Mais les choses ont tardé. Les audiences publiques ont été reportées à l’automne 2006, puis à la première semaine de février 2007. Le député libéral Sam Hamad, qui préside la Commission, s’explique: «Nous avons eu des conflits d’horaire en avril dernier. Et à l’automne, notre vice-président, Rosaire Bertrand, a eu des problèmes de santé.» Rosaire Bertrand est un député péquiste et l’opposition tenait à ce qu’il soit présent, ajoute Sam Hamad. Après la faillite du courtier en énergie Enron, qui a ruiné des milliers d’épargnants en décembre 2001, il n’a fallu que sept mois au gouvernement américain pour agir. En juillet 2002, le président Bush signait la loi Sarbanes-Oxley, série de mesures strictes qui ont réformé de fond en comble les règles comptables des entreprises. L’Assemblée nationale n’est pas restée immobile dans le dossier de la protection des épargnants en 2006, dit Sam Hamad. Entre autres modifications juridiques, les élus ont adopté un projet de loi qui ouvre une brèche dans le mur de confidentialité séparant les vérificateurs comptables et les enquêteurs de l’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme des marchés au Québec. On corrige ainsi une absurdité du système: en raison du secret professionnel, les vérificateurs des entreprises faisant l’objet d’une enquête ne pouvaient transmettre d’information à l’AMF. Cette dernière a pour sa part fait une annonce-surprise en janvier. Elle versera 31 millions de dollars afin d’indemniser 925 des 9 200 victimes de Norbourg. Ces privilégiés ont eu la «chance» d’acheter leurs parts de fonds communs chez l’un des quelque 20 représentants ayant reçu des commissions indues de Vincent Lacroix pour qu’ils vendent ses produits plutôt que d’autres. C’est ce qui explique le petit nombre d’investisseurs dédommagés: le Fonds d’indemnisation des services financiers, géré par l’AMF, protège les épargnants contre la fraude des vendeurs de produits financiers, mais pas contre celle des gestionnaires. L’ex-policier Réal Ouimet n’est pas du groupe des indemnisés. Aussi, en 2006, l’AMF a obligé les gestionnaires de fonds communs à faire examiner les décisions d’investissement où il pourrait y avoir conflit d’intérêts par un comité indépendant d’au moins trois experts. Et elle planche sur un règlement pancanadien qui forcerait les sociétés de gestion à s’inscrire auprès des autorités, comme doivent le faire les représentants en assurances et en valeurs mobilières. Il n’existe actuellement aucun registre de gestionnaires que le public peut consulter. On a changé deux ou trois roues dentées dans la machine. Mais le secteur des fonds communs a besoin de réglages plus importants, affirme Claude Béland, qui a dirigé le Mouvement Desjardins de 1987 à 2000. «Le gouvernement manque de leadership. Il ne donne pas l’impression que la protection des épargnants est une priorité.» Ce vieux routier de la finance est membre de la Coalition pour la protection des investisseurs, groupe d’experts qui doit se faire entendre à la Commission des finances publiques. Le groupe a reçu l’appui d’autres poids lourds, comme l’ex-premier ministre du Québec Bernard Landry et l’ancien ministre des Finances libéral Yves Séguin. Le monde de la finance a bien changé depuis 20 ans, explique Claude Béland. Les fonds communs, qui s’adressaient à une clientèle d’investisseurs avertis, sont devenus des produits de consommation courante. Résultat: l’argent des comptes d’épargne a été transféré dans les fonds communs. En chemin, l’épargnant a perdu son filet de sécurité. L’assurance-dépôts garantit jusqu’à concurrence de 100 000 dollars les fonds déposés à la banque. Les fonds communs (la grande majorité, du moins) n’offrent aucune garantie, ni sur le rendement ni sur le capital. Acheter des parts de fonds communs d’actions, c’est placer ses jetons sur le grand tapis de jeu de la Bourse. Les fonds communs permettent d’atténuer le risque, en misant simultanément sur plusieurs numéros. Mais on peut perdre beaucoup si la roulette ne tourne pas en notre faveur. Surtout lorsque la petite boule s’arrête sur la case «fraude»… «On a déplacé la responsabilité du risque de l’établissement financier vers l’épargnant, dit Claude Béland. Mais les autorités n’ont pas instauré un encadrement suffisamment solide.» Ce financier n’est pas seul à se questionner sur l’efficacité du système canadien de réglementation des valeurs mobilières. Le gouverneur de la Banque du Canada, David Dodge, a dit lui-même, en 2004, que le Canada était perçu dans le monde comme le far west des marchés financiers. Le pays compte 13 organismes de réglementation dans ses provinces et territoires — l’AMF en est un. Cela donne une impression de fouillis, qui nuit aux entreprises canadiennes à la recherche de capitaux sur les marchés étrangers, avait conclu le patron de la banque fédérale. La réputation du pays a été écorchée, en octobre, avec la parution dans l’influent Wall Street Journal d’un article au titre clair: «Au Canada, les cas de fraudes peuvent s’éterniser.» On y rappelait le scandale de Livent, ce promoteur torontois de spectacles de Broadway qui a fait une faillite retentissante en 1998. Son fondateur, Garth Drabinsky, a été accusé d’avoir dissimulé des pertes massives aux actionnaires. Neuf ans plus tard, son procès n’a toujours pas eu lieu. Le journal évoquait aussi le scandale de la compagnie minière Bre-X, une fraude boursière de six milliards — la plus importante de l’histoire du Canada — qui reste impunie après 10 ans! Le dossier Norbourg a tout de même avancé d’un pas en mars 2006. Les premières accusations contre Vincent Lacroix ont été déposées par l’AMF. L’enquête a montré, dit l’organisme, que le gestionnaire a manipulé la valeur des fonds sous sa responsabilité et camouflé l’opération en transmettant de faux renseignements aux autorités. S’il est reconnu coupable, Vincent Lacroix pourrait écoper d’une peine maximale de cinq ans de prison. C’est ce que prévoit la Loi sur les valeurs mobilières. Avec une libération conditionnelle au tiers de la peine, ce qui est courant pour une première condamnation, il ne passerait pas plus de 20 mois derrière les barreaux. Cela pourrait toutefois être le début d’une longue saga judiciaire. Car un autre procès, criminel celui-là, pend comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de Vincent Lacroix. Dans un tel procès, l’ancien président de Norbourg serait passible d’un maximum de 14 ans de prison. Mais il faudra peut-être attendre des mois, voire des années, avant que des accusations soient portées. L’Équipe intégrée de la police des marchés financiers — une escouade de la GRC qui a ses bureaux à la tour de la Bourse de Montréal — amasse méticuleusement les preuves. Les enquêtes sur les crimes de cols blancs sont de véritables casse-tête, dit la procureure de la Couronne Brigitte Bishop, du Bureau de lutte aux produits de la criminalité. «Dans une agression contre une personne, la preuve se trouve sur les lieux du crime et dans les témoignages des gens. Mais en cas de crime économique, elle se cache dans des documents.» Il faut les lire, comprendre les colonnes de chiffres, trouver les failles. «Je me souviens d’affaires où les boîtes de documents remplissaient un local entier!» Punir les fraudeurs est nécessaire. Mais ce n’est pas assez, dit l’ancien président du Mouvement Desjardins Claude Béland. «Il faut créer un climat de confiance. Réduire le risque que court un épargnant lorsqu’il confie son argent à un gestionnaire chargé de l’investir sur les marchés.» La solution? Mieux connaître les gestionnaires. Attribuons-leur une note, dit la Coalition pour la protection des investisseurs. Ainsi, l’investisseur saura à quoi s’attendre lorsqu’il achète des parts de fonds communs. Car dans le système actuel, l’épargnant avance à tâtons. Reynald N. Harpin le sait bien. Ce financier, membre de la Coalition, a géré les 10 milliards de dollars des caisses de retraite d’Alcan de 1995 à 2005. Il devait sélectionner des gestionnaires de confiance partout dans le monde. «C’est une règle d’or en finance: les rendements passés d’un fonds ne sont pas garants de l’avenir», explique-t-il. Un investisseur avisé se renseignera plutôt sur le gestionnaire, sur son style de gestion, sa notoriété, son intégrité. Mais cette information ne se trouve pas dans Google. «Les grandes caisses de retraite, comme celle d’Alcan, ont l’avantage de disposer de bases de données et de consultants qui fournissent toutes sortes de renseignements sur les gestionnaires, dit-il. Mais le simple investisseur, lui, n’a rien de tout ça.» Un système de notation sur le risque, comme celui qui régit le secteur des obligations, améliorerait les choses, dit Reynald N. Harpin. Les gestionnaires seraient notés selon une série de critères basés sur les meilleures pratiques de gestion dans le monde. La note indiquerait la possibilité plus ou moins élevée qu’une fraude se produise au sein de la société de gestion. L’investisseur qui s’intéresse à un fonds particulier n’aurait qu’à demander à son planificateur financier la note du gestionnaire. Si un tel système avait existé il y a un an et demi, bien peu de gens auraient confié leur pécule à Vincent Lacroix. À Norbourg, les barrières de sécurité empêchant le gestionnaire d’avoir un accès direct à l’argent des fonds n’avaient pas été mises en place (voir «La vie après Norbourg», L’actualité, févr. 2006). Pour cette raison, Vincent Lacroix n’aurait pas franchi l’étape de la certification, qui précède la notation. «Il n’aurait même pas reçu de note!» dit Reynald N. Harpin. L’idée de notation n’est pas nouvelle. Un système semblable existe depuis 1998 en France, en Angleterre, en Allemagne et en Belgique. Les États-Unis suivent aussi la tendance. Depuis janvier 2007, en vertu de la Pension Protection Act, les gestionnaires de régimes de retraite à cotisation déterminée (dans lesquels l’employé est responsable de ses investissements) doivent se soumettre chaque année à une évaluation. La Coalition pour la protection des investisseurs va plus loin. Elle préconise la mise en place d’un fonds d’indemnisation contre la fraude d’un gestionnaire. Le fonds pourrait rembourser un investisseur floué jusqu’à concurrence d’une certaine somme: 200 000 dollars? 300 000? Il s’agirait en quelque sorte d’une assurance, dont les primes seraient établies d’après les notes des gestionnaires. «Pour un gestionnaire bien noté, la prime serait plus basse, car le risque de fraude serait moins élevé», dit Reynald N. Harpin. L’idée est belle sur le papier, mais son application est impraticable, croit le conseiller en placement Michel Marcoux, président d’Avantages Services Financiers. L’assurance-dépôts montre la limite de ce type de protection, dit-il. Rien n’est plus solide financièrement qu’une banque. Pourtant, la couverture de cette assurance est limitée à 100 000 dollars. Il serait donc difficile d’offrir à prix abordable une couverture plus importante contre des fraudes qui peuvent s’élever à des centaines de millions de dollars. «Ce serait un poids pour ce secteur d’activité. Les entreprises refileraient les coûts supplémentaires aux investisseurs en augmentant les frais de gestion qu’elles leur imposent.» Toutes ces réflexions ne redonneront pas à Réal Ouimet ses 310 000 dollars. Mais l’ancien directeur de la police de Bromont garde espoir. Un recours collectif au nom des investisseurs floués de Norbourg a été autorisé en septembre 2006 par un juge de la Cour supérieure du Québec. Il cible, entre autres, la filiale canadienne de Northern Trust, une grande société de Chicago. Ce gardien des valeurs, qui avait la charge de conserver en dépôt l’argent des fonds gérés par Norbourg, aurait transféré des sommes substantielles d’un compte à un autre sur simple demande de Vincent Lacroix, sans poser de questions, soutient la poursuite. L’AMF est aussi sur le banc des accusés. Elle aurait été négligente dans ses inspections de Norbourg et aurait commis de nombreuses fautes lors de l’enquête. L’AMF a rejeté ces allégations, rappelant que c’est elle qui a révélé au grand jour ce scandale financier. Un procès pourrait se tenir d’ici deux ans. Mais Réal Ouimet croit à un règlement à l’amiable. «Une grande entreprise comme Northern Trust ne laissera pas une faute grave entacher sa réputation.» Il me regarde dans les yeux, comme pour me convaincre. «Elle paiera.»

Affaires et économie

Le géant québécois du farniente

Faites le test. Demandez à quelqu’un ce qu’il pense de Transat. «Air Transat?» vous répondra-t-on une fois sur deux. Alors que la ligne aérienne ne constitue que l’une des 22 entreprises de la galaxie Transat! Aujourd’hui, le géant peut conquérir un client au Canada, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Belgique. Il peut lui proposer un forfait vacances vers 60 destinations, l’y mener et, sur place, lui louer une voiture ou lui mitonner des excursions. Bien sûr, Air Transat est toujours là. Avec ses 15 Airbus et ses 2,5 millions de passagers par an, c’est le plus important transporteur nolisé international au Canada. S’y sont greffées des entreprises dans huit pays, qui, ensemble, emploient plus de 6 000 personnes. Chiffre d’affaires en 2005: 2,4 milliards de dollars, l’équivalent de tout le Club Med! Transat est considéré comme l’un des 10 plus grands voyagistes du monde. Transat se compose aujourd’hui de voyagistes (grossistes), d’agences de voyages, de prestataires de services à destination (des excursions, par exemple) et de services aéroportuaires. Et dire que tout ça a commencé par une agence de voyages pour étudiants. Tourbec, qui avait fait voyager des milliers de jeunes Québécois, agonisait quand Jean-Marc Eustache a décidé de la relancer à la fin des années 1970. C’est là, probablement, que s’est produite l’alchimie entre lui, Philippe Sureau et Lina De Cesare, donnant naissance au trio magique qu’il fallait pour créer de grandes choses. Les complices ont ensuite fondé Trafic Voyages, qui organisait des séjours en France pour des Québécois qu’ils faisaient voler sur Quebecair. À la mort de ce transporteur, Trafic s’est alliée à un groupe d’employés de la défunte ligne aérienne pour en créer une nouvelle, fin 1986. Mais c’est le vol inaugural d’Air Transat (Montréal-Acapulco), le 14 novembre 1987, qui a marqué la véritable naissance de l’entreprise. Vingt ans plus tard, le trio est toujours là et ne dort pas sur la manette des gaz. «Nous sommes en développement», dit Jean-Marc Eustache, président de Transat. Dans sa mire, plusieurs cibles. Le Royaume-Uni, d’abord, où Air Transat vole depuis toujours, mais où Transat n’avait pas encore de pied-à-terre. C’est maintenant chose faite, grâce à l’acquisition d’un voyagiste. «L’été, le Royaume-Uni est le premier marché au Canada, dit Jean-Marc Eustache, et dans les deux sens: des Canadiens vont en Europe et des Britanniques viennent au Canada.» L’autre grand projet du trio, c’est l’hôtellerie, à peu près la seule facette du voyage qui lui échappe encore. Pas question d’ouvrir des hôtels Transat, mais plutôt de devenir partenaire (à hauteur de 30% ou 35%) d’hôtels déjà établis. «Pour contrôler la qualité du produit, dit le PDG. Et ramener à nos actionnaires une partie de l’argent qu’on laisse actuellement à l’hôtelier.» Idée séduisante, quand on pense que l’hôtellerie dégage des marges bénéficiaires d’environ 20%, contre 3% ou 5% pour les voyagistes. «On investirait dans les Caraïbes, poursuit le dirigeant, peut-être sur la Riviera Maya, à laquelle les Américains, qui ne connaissaient que Cancún dans cette région, commencent à s’intéresser.» L’entreprise lorgne donc les États-Unis — où elle n’a encore posé qu’un orteil —, pour y acquérir des voyagistes. Ce marché offre un potentiel énorme, mais il est encore largement fermé sur lui-même, car les Américains, dont la majorité n’ont pas de passeport, voyagent essentiellement à l’intérieur de leurs frontières. Mais le ciel de Transat n’est pas uniformément bleu. Des nuages, il y en a toujours. La hausse du prix du carburant, qui gruge les profits; les ouragans de l’automne 2005, qui ont refroidi l’ardeur des consommateurs. Tout l’été et tout l’automne derniers, les clients ont attendu à la dernière minute pour réserver, forçant l’entreprise à réduire ses prix, érodant d’autant sa marge de profit, déjà petite dans ce secteur d’activité. Et pas de répit à l’horizon: cet hiver, la venue de deux nouveaux concurrents risque d’épicer la sauce. Vacances Maestro s’attaque au marché de la région de Québec, tandis que Sunwing débarque à Montréal et à Québec. Inquiet, Jean-Marc Eustache? En tout cas, il n’en laisse rien voir. «En 20 ans, des concurrents, nous en avons vu arriver plus d’un, dit-il. Ils ont tous disparu! Cette année, Sunwing ajoute 40 000 places d’avion aux quelque 600 000 que compte le marché québécois. C’est important. Mais pas dramatique. Disons que le consommateur aura un bon choix de dernière minute cette année… Mais ça ne m’empêche pas de dormir.» Parmi les motifs possibles d’insomnie, le PDG parle plutôt des ouragans, des tsunamis, du prix du pétrole qui augmente. Et des attentats. On raconte que, dans l’après-midi du 11 septembre 2001, Jean-Marc Eustache et sa garde rapprochée ont pris la décision la plus difficile de leur vie: mettre à pied près de 25% de leurs employés. «Après le 11 septembre, dit-il, les téléphones se sont tus. Et n’ont pas sonné pendant une semaine. En trois mois, nous avons perdu 40 millions de dollars.» Depuis, Jean-Marc Eustache, prudent, se garde des liquidités de 100 millions de dollars, au cas où…

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Affaires et économie

Bientôt la retraite payante?

La retraite, Hélène Choquette, 56 ans, de Longueuil, y pensait depuis longtemps. Après des années de dur labeur, cette recherchiste de la CSN estimait qu’elle avait bien le droit de souffler un peu. Mais le moment venu, l’an dernier, elle ne se sentait pas tout à fait prête à fermer son ordi pour de bon. Elle a donc opté pour une retraite progressive. Une sorte de retraite à temps partiel. «C’est le meilleur des deux mondes!» dit Hélène Choquette. Au Québec, un travailleur peut, à partir de 55 ans — avec l’accord de son employeur —, réduire ses heures de travail pendant quelques années, et toucher des prestations d’un régime privé de retraite tout en continuant à travailler à temps partiel. Une grande majorité de Canadiens espèrent se retirer avant 60 ans, mais 56% des 40 ans et plus souhaitent le faire de façon progressive, selon un sondage SOM effectué en octobre 2006 pour Desjardins Sécurité financière. Pourtant, depuis la réforme du Régime des rentes, en 1997, qui favorisait la retraite progressive, bien peu de Québécois ont opté pour cette possibilité. À Hydro-Québec, par exemple, en 2006, seulement sept personnes sur environ 700 retraités ont choisi la retraite progressive. Depuis 1997, à peine plus de 31 000 personnes, arrivées à 60 ans, ont touché des prestations de la Régie des rentes tout en continuant à travailler à temps partiel. Et ce n’est pas une bonne nouvelle, selon Québec, qui voit dans la retraite progressive un moyen de réduire les pénuries de main-d’œuvre. Et une façon de garder le plus longtemps possible sur le marché de l’emploi les travailleurs de 60 à 65 ans. Il est vrai que la retraite progressive n’est pas très avantageuse. Si bien que beaucoup de gens, particulièrement les travailleurs bénéficiant d’un régime complémentaire de retraite à prestations déterminées — régime où le montant de la rente est fixé à l’avance —, préfèrent prendre plutôt une retraite anticipée. Résultat, les Québécois disent maintenant «bye-bye, boss» de plus en plus tôt: à 60 ans en moyenne en 2000, contre 65 ans en 1970. Chez les bénéficiaires de régimes à prestations déterminées, 14% des personnes de 55 ans sont retraitées et… 65% des 60 ans, selon le ministère des Finances et la Régie des rentes du Québec. «La situation est sérieuse», dit la ministre québécoise de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne. Dans son dernier budget, Québec a donc annoncé une série de mesures fiscales et de modifications à sa Loi sur les régimes complémentaires de retraite. L’objectif: encourager les Québécois à demeurer plus longtemps au travail. Québec doit cependant d’abord s’entendre avec Ottawa, qui devra modifier la loi fédérale sur l’impôt. «Ça devrait être réglé d’ici juin 2007», affirme Michelle Courchesne. Pour les entreprises, la retraite progressive constitue un excellent moyen de faciliter la transmission des expériences et du savoir, croit André Langlois, vice-président au développement et à la mise en marché chez Desjardins Sécurité financière. «Ça permet de mieux planifier la relève.» Il est aussi d’avis que la retraite progressive pourrait être particulièrement utile aux entreprises ayant besoin de travailleurs saisonniers. Dans le domaine des services financiers, par exemple, les banques et caisses populaires manquent souvent de main-d’œuvre durant la période des REER. Au lieu d’embaucher du personnel sans expérience, les institutions financières pourraient compter sur leurs retraités, main-d’œuvre expérimentée qui, actuellement, n’y voit pas d’avantages pécuniaires. «Ce serait un bel “accommodement raisonnable”», dit-il. Au Canada, deux modèles de retraite progressive sont proposés, le choix entre l’un et l’autre dépendant du type d’emploi et d’employeur. Les travailleurs peuvent ou bien réduire leurs heures de travail hebdomadaire, ou bien prolonger leurs congés. Hélène Choquette, elle, a choisi la deuxième possibilité. Ainsi, en regroupant ses vacances, elle a pris l’an dernier quatre mois de congé ininterrompu. Pierre-André Delisle, mécanicien automobile de 59 ans, a plutôt conclu une entente avec son employeur pour réduire la longueur de sa semaine de travail, et réduire d’autant son salaire. «J’avais envie d’arrêter complètement, mais je n’en avais pas les moyens», dit ce résident de Sherbrooke. Il a commencé, il y a quatre ans, par boulonner un jour de moins par semaine. Aujourd’hui, il ne travaille plus que deux jours par semaine, et il a l’intention de ranger complètement ses outils d’ici trois ans. «Je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent pour vivre, je ne suis pas dépensier», dit-il. Le retraite progressive constitue aussi un moyen d’apprivoiser l’avenir. Car pour beaucoup de gens, la retraite signifie une rupture avec leur passé, et elle est vécue comme un deuil. «La retraite progressive permet d’amoindrir le choc et de vivre la transition de manière plus harmonieuse», dit la fiscaliste et planificatrice financière Josée Jeffrey. Il faut par contre profiter de son temps libre pour réorganiser sa vie, prévient Michel Simard, formateur en préparation à la retraite au collège Marie-Victorin, à Montréal. Pour se découvrir de nouveaux hobbys, se créer un nouveau réseau d’amis, ressortir du placard des projets depuis longtemps oubliés. «Si on attend la retraite pour faire tout ça, on risque d’avoir de mauvaises surprises», dit-il. Il faut compter deux ans de préparation, estime-t-il, pour se construire un nouveau réseau. Pierre-André Delisle, lui, l’a bien compris. Depuis sa retraite «à temps partiel», il s’est découvert un intérêt pour une foule d’activités. Il fait du bénévolat, répare les meubles de ses amis, fait de la marche dans la nature l’hiver, joue au golf l’été. «Je suis tellement occupé que je ne risque pas de m’ennuyer à ma retraite!» dit-il. Quant à Hélène Choquette, elle a mis son temps à profit pour y voir clair dans ses intentions. «Maintenant, je sais ce que je vais faire à ma retraite.» Elle va entre autres suivre des cours de langues et faire du bénévolat auprès d’organismes défendant les droits des patients du réseau de la santé. Elle n’écarte pas non plus l’idée de retravailler un jour, à son compte. Et puis, elle apprécie tellement ses congés prolongés qu’elle a décidé de devancer sa retraite définitive au printemps 2008, au lieu de l’été 2009. «J’ai hâte», dit-elle. Voilà une décision qui risque d’attrister le gouvernement du Québec.

Affaires et économie

Les cinq péchés capitaux

L’alcool, le jeu, le tabac, les armes, le sexe. Le Vice Fund porte bien son nom! Lancé aux États-Unis en 2002, ce fonds commun de placement investit exclusivement dans les titres d’entreprises actives dans ces secteurs. Il accueille à bras ouverts les laissés-pour-compte des fonds éthiques: les Altria Group (propriétaire, entre autres, du cigarettier Philip Morris), MGM Mirage (casinos) et autres Anheuser-Busch (qui produit la Budweiser, notamment). Parce que même en période de récession — et peut-être davantage encore quand tout va mal — les gens fument, boivent et jouent aux machines à sous! Autrement dit, ce fonds rapporte. Avec un rendement annuel moyen de près de 18% depuis 2002, le Vice Fund a de quoi titiller l’intérêt de plus d’un investisseur. Le diable vous tente? Vous devrez oublier ce fonds américain, qui n’a pas déposé de prospectus d’émission au Canada. Mais vous pouvez tout de même vous constituer un portefeuille qui ne fait pas dans le politiquement correct. «La rentabilité ajustée au risque — la performance financière des “actions du péché” — est de 2% à 4% plus élevée que celle des autres actions», dit Marcin Kacperczyk, professeur adjoint de finances à la Sauder School of Business (Université de la Colombie-Britannique). Carter D. Crum, associé de Nollenberger Capital Partners, une société de courtage américaine, souligne de son côté que, depuis 2004, les performances des secteurs de l’alcool, du tabac, du jeu et des armes battent l’indice Standard & Poor’s 500 (S&P 500). Investir dans les fonds du vice sera-t-il payant en 2007? Il semble que oui. Mais il faudra peut-être regarder du côté des pays émergents, qui commencent à goûter aux «plaisirs défendus». Le tabac Les fabricants sont inondés de poursuites. Cela ne doit pas effrayer les investisseurs, selon Caroline Waxler, auteure du livre Stocking Up on Sin: How to Crush the Market With Vice-Based Investing (miser sur le péché: comment battre le marché en investissant dans le vice, John Wiley & Sons, 2004). Dans son ouvrage, la journaliste financière révèle qu’entre 1996 et 2003 les fabricants de cigarettes ont gagné 75% de leurs batailles juridiques aux États-Unis. Ce qui n’a pas empêché l’industrie de connaître de bons rendements, d’après Carter D. Crum, qui a participé à la rédaction de l’ouvrage de Caroline Waxler. La taxation est un autre ennemi de l’industrie de la cigarette. Carter D. Crum souligne que plusieurs États américains, comme la Californie, ont récemment voté en défaveur d’une hausse de taxes. Une bonne nouvelle pour les cigarettiers, selon lui. C’est que des taxes plus élevées entraînent un accroissement de la contrebande, ce qui nuit aux ventes des entreprises, d’après Jean-François Tardif, gestionnaire de portefeuille principal chez Sprott Asset Management. Au Canada, ce commerce illicite serait en hausse. Avec les lois antitabac, l’industrie canadienne a du pain sur la planche. «Le secteur est en décroissance. Les gens fument de moins en moins», dit Jean-François Tardif. Selon lui, cette diminution des ventes touchera prochainement la canadienne Rothmans, dont le titre a tout de même fait bonne figure au cours des cinq dernières années. Il vaut donc mieux investir dans des entreprises présentes dans les pays émergents, comme la Chine et la Russie, où le tabagisme est en expansion. • L’action de l’américaine Altria Group (Philip Morris) a augmenté de 136,15% depuis cinq ans. Le jeu Investir dans le jeu n’est pas un pari si risqué, selon Dan Ahrens, auteur du livre Investing in Vice: The Recession-Proof Portfolio of Booze, Bets, Bombs, and Butts (investir dans l’alcool, les paris, les bombes et le sexe: le portefeuille éprouvé en temps de récession, St. Martin’s Press, 2004). Ancien gestionnaire de portefeuille du Vice Fund, Dan Ahrens a lancé, en avril 2006, le Gaming and Casino Fund. D’avril à novembre, ce fonds américain a enregistré un rendement négatif de 0,3%, alors que l’indice Morningstar Mid Growth, lui, a connu un rendement négatif de 6,35%. Au cours des cinq dernières années, l’industrie du jeu a eu de bons rendements. L’indice S&P Casinos & Gaming a connu un rendement annuel moyen de 20,57%, contre 3,97% pour l’indice S&P 500. N’empêche, Las Vegas pourrait déchanter en 2007. «Les consommateurs américains seront moins prêts à dépenser, car le prix de leurs maisons a diminué dernièrement», dit Jean-François Tardif. Cependant, un récent vote du Congrès qui ferme l’accès des casinos en ligne à la clientèle états-unienne pourrait favoriser la ville du jeu. Selon les experts consultés, mieux vaut parier sur les entreprises qui construisent des casinos à Macao, une sorte de Las Vegas de l’Asie. Les Chinois raffolent des maisons de jeu. • L’action de MGM Mirage a augmenté de près de 46% de janvier à novembre 2006. L’armement et la défense Depuis le 11 septembre 2001, et avec la lutte contre le terrorisme, l’industrie de l’armement et de la défense ne cesse de profiter. L’arrivée des démocrates au Congrès ne nuira pas aux entreprises qui ont des contrats avec l’armée américaine, selon Carter D. Crum. D’une part, George W. Bush demeure responsable de la politique étrangère, notamment en Irak. D’autre part, «depuis 1975, les titres des sociétés qui sont dans le secteur de la défense tendent à être plus performants lorsqu’un parti contrôle le Congrès et un autre, la présidence», dit-il. De toute façon, les contrats étant déterminés plusieurs années à l’avance, une modification dans une commande d’avions de guerre, par exemple, fait sentir ses effets environ quatre ans plus tard. «D’ici là, on aura élu un nouveau président et eu deux élections au Congrès!» dit Carter D. Crum. • La valeur du titre du fabricant de missiles américain Raytheon a doublé depuis les attentats du 11 septembre 2001, passant de 24,85$ à 50,80$. Le sexe Des bars de danseuses nues cotées à la Bourse, ça existe! Depuis 1995, Rick’s Cabaret International (RICK), une chaîne de boîtes d’effeuilleuses dont le siège est à Houston, figure au Nasdaq. En 2003, The Daily Planet, un bordel de Melbourne, s’est lui aussi inscrit à la Bourse d’Australie, pays où la prostitution est légale. Un an plus tard, l’entreprise est devenue Planet Platinum (PPN), a vendu son unique bordel et décidé de se consacrer aux boîtes de danseuses. Comme quoi l’industrie du sexe peut être instable… Les experts s’entendent: le porno n’est pas le vice qui rapporte le plus — du moins à la Bourse! Avec l’explosion des sites de pornographie dans Internet, même le titre de Playboy Enterprises n’est pas une valeur sûre. • Le titre de RICK a reculé de près de 23% depuis 1995. L’alcool La consommation de bière est en baisse au Canada, mais pas celle de vin! Caroline Waxler conseille d’investir dans des entreprises qui offrent une gamme étendue de produits. C’est le cas de Constellation Brands, qui fabrique et commercialise de la bière (la Corona, entre autres), du vin (notamment australien) et des spiritueux. Cette entreprise américaine a d’ailleurs acquis, en 2006, la société vinicole Vincor International, de l’Ontario. «Investir dans ce secteur à la Bourse canadienne est hasardeux, car il y a peu de titres», dit Jean-François Tardif. Selon lui, l’action de Molson Coors «ne fera pas très bonne figure» en 2007. L’entreprise a vendu à perte la majeure partie de sa participation dans la brasserie brésilienne Cervejarias Kaiser en 2006. Il faudra donc, encore une fois, se tourner vers les pays émergents, comme la Russie, où le potentiel de croissance est le plus grand. • Depuis la fusion des brasseries Molson et Coors, en février 2005, le titre de Molson Coors a diminué d’environ 14% à la Bourse de Toronto et de près de 4% à la Bourse de New York.

Affaires et économie

Vertus capitalistes

Chantal-Line Carpentier, 39 ans, est une femme de principes. Aucun fonds éthique n’était assez vertueux pour elle. Elle a donc décidé de cofonder, en 2002, son propre club d’investissement. Sur les 50 dollars et plus qu’elle verse chaque mois à Actions responsables, pas un sou ne va à des sociétés qui testent leurs produits sur des animaux, qui vendent du tabac, du sexe, des armes, de l’énergie nucléaire, des pesticides ou… des tapis! «La majorité de notre groupe [le club compte une trentaine de membres] a jugé que le tapis, même fabriqué de façon écologique, est un bien inutile», dit en riant cette économiste agricole, qui ne semble pas convaincue de la chose. Cette femme sportive, chef du programme «Environnement, économie et commerce» à la Commission de coopération environnementale, à Montréal, reprochait aux fonds éthiques canadiens d’inclure des actions d’institutions financières. «Ces sociétés n’ont peut-être pas beaucoup d’implications environnementales. Mais la plupart consentent des prêts à des entreprises sans vérifier si ces dernières respectent, entre autres, les droits de la personne et l’environnement.» Dans le domaine de l’investissement responsable, il y a des «purs et durs», comme Chantal-Line Carpentier. Et il y a des partisans de l’étapisme, qui investissent dans des entreprises de divers secteurs, tel le pétrole, dans l’espoir qu’elles amélioreront leurs pratiques. «Les actionnaires peuvent mettre de la pression, en faisant des propositions [aux assemblées générales]», dit François Rebello, président du Groupe Investissement Responsable (GIR), société privée qui fait la promotion des placements éthiques et offre des services aux investisseurs institutionnels et gestionnaires de portefeuilles. «On a peut-être plus d’influence ainsi qu’en ne détenant pas leurs titres.» Destinés aux «purs et durs» ou aux «étapistes», ces fonds communs de placement se retrouvent tous sous la bannière des fonds éthiques ou socialement responsables. Ils peuvent exclure des entreprises selon des critères moraux (ils sont alors dits «éthiques») ou sélectionner les titres de «bonnes» sociétés qui respectent certains principes, comme les droits du travail et le développement durable (ils sont alors dits «socialement responsables»). Ils peuvent aussi mélanger ces deux approches. D’autres fonds, comme le Fonds de solidarité FTQ, visent avant tout la création d’emplois. Ce qui est éthique pour les uns ne l’est pas nécessairement pour les autres. Reste que l’investissement responsable n’est pas aussi vertueux que pourrait l’imaginer un non-initié. Au Canada, les gestionnaires de fonds éthiques boudent généralement l’industrie du tabac, de l’armement et de l’énergie nucléaire, mais ont moins de scrupules à faire de l’argent avec les sociétés pétrolières, minières et parfois productrices d’alcool. Rejeter l’industrie de l’armement n’empêche pas certains d’accepter des titres d’entreprises qui brassent des affaires avec l’armée, selon François Rebello. «Pour certains, fabriquer des mitraillettes n’est pas acceptable, mais entretenir des jeeps de l’armée, oui», dit-il. Les fonds ont intérêt à avoir la morale «élastique». Car en théorie, exclure des secteurs économiques entiers les rend plus risqués. «Les gestionnaires préfèrent donc souvent investir dans l’entreprise la plus performante, socialement, de chaque secteur», dit Corinne Gendron, titulaire de la chaire de responsabilité sociale et de développement durable à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. En pratique, les fonds communs de placement éthiques, qu’ils excluent ou non des secteurs, s’en tirent plutôt bien. «Ils ne rapportent ni plus ni moins que les fonds traditionnels», dit Bouchra M’Zali, professeure au Département de stratégie des affaires de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. Meritas est une société canadienne de fonds éthiques créée par des mennonites en 2001, mais qui ne se définit pas comme un fonds religieux. Meritas applique la tolérance zéro en ce qui concerne les forces armées, l’alcool, le tabac, le jeu, le sexe et l’énergie nucléaire. Mais près du quart des actifs de son fonds indiciel Jantzi Social Meritas provient de l’industrie du pétrole, du gaz et des produits chimiques. «Les compagnies pétrolières ont toutes un effet potentiellement négatif sur l’environnement», reconnaît Gary A. Hawton, chef de la direction de Meritas, dont le siège est en Ontario. «Mais certaines de ces sociétés sont aussi les plus grands investisseurs dans les énergies de remplacement. Nous voulons les encourager à continuer et à s’améliorer.» En tant qu’actionnaire, Meritas pratique le militantisme. On trouve aussi dans le fonds d’actions internationales Meritas le titre de Wal-Mart Mexico! Lequel se retrouve également dans l’Ethical International Equity Fund, autre famille canadienne de fonds éthiques. «Meritas ne veut pas punir un bon enfant parce qu’il a un mauvais parent, dit Gary A. Hawton. Nous n’avons pas trouvé de preuves que Wal-Mart Mexico a des activités antisyndicales et qu’elle est impliquée dans des problèmes de droits de la personne.» Depuis son lancement, aux États-Unis, en 1971, le Pax World Balanced Fund, premier fonds commun de placement socialement responsable, boycotte les entreprises liées de près ou de loin à l’industrie du tabac, de l’armement, de l’alcool et du jeu. En octobre, ses actionnaires ont toutefois accepté d’investir dans des fabricants de bière, de vin et de spiritueux ainsi que dans des entreprises ayant une activité secondaire liée au monde du jeu. À condition qu’ils s’agissent de bonnes entreprises citoyennes. Ce changement de cap n’est pas étranger au fait que le Pax World a dû se départir, en 2005, de ses actions de Starbucks. Le torréfacteur a beau commercialiser du café équitable, il a lancé deux liqueurs de café, en collaboration avec Beam Global Spirits & Wine. Or, le Pax World rejetait d’emblée toute entreprise vendant de l’alcool. La nouvelle politique du Pax World lui permet d’élargir son bassin de sociétés dans lesquelles investir. «Cela pourrait améliorer sa performance», dit David Vogel, professeur à la Haas School of Business (Université de Californie) et auteur du livre The Market for Virtue: The Potential and Limits of Corporate Social Responsibility (le marché de la vertu: le potentiel et les limites de la responsabilité sociale des entreprises). Depuis son inscription, le Pax World Balanced Fund a un rendement annuel moyen de 9,45%. Ce n’est pas parce qu’un fonds se dit «éthique» qu’il choisit ses titres selon une «démarche rigoureuse», met cependant en garde Corinne Gendron. Au Groupe Investissement Responsable, on analyse des données publiques (exemples: émissions polluantes, poursuites, etc.), on demande à l’entreprise de remplir un questionnaire sur ses pratiques, on effectue des entrevues avec la direction et on demande un rapport indépendant. «On subventionne des enquêtes sur le terrain, dit François Rebello. Mais ça coûte très cher.» Tous les gestionnaires ne peuvent en faire autant. Certains fonds ont un faible actif sous gestion et doivent, pour demeurer concurrentiels, minimiser leurs frais . Les fonds éthiques ne sont pas la panacée. Gestion FERIQUE, qui gère les fonds communs de placement de l’Ordre des ingénieurs du Québec, l’a constaté après avoir envisagé d’en lancer un l’an dernier. «On trouve plus ou moins les mêmes entreprises dans le top 10 du S&P/TSX et dans celui des fonds éthiques d’actions canadiennes, dit Fabienne Lacoste, directrice générale de Gestion FERIQUE. À quoi bon créer un nouveau fonds similaire à celui qu’on offre déjà?» Les portefeuilles d’actions américaines ou internationales des fonds éthiques diffèrent davantage, puisque le choix d’entreprises est plus grand que sur le marché boursier canadien. Comme d’autres fonds institutionnels, Gestion FERIQUE a plutôt choisi d’utiliser son pouvoir d’actionnaire pour encourager la responsabilité sociale des entreprises. Depuis avril 2006, le Groupe Investissement Responsable exerce les droits de vote des Fonds FERIQUE lors des assemblées annuelles. Chantal-Line Carpentier, elle, ne compte pas abandonner son club, Actions responsables, pour un fonds éthique. De 2003 à 2005, la valeur d’une part de 50 dollars est passée à 82,25 dollars. La stratégie du club? Investir dans WholeFoods (chaîne de supermarchés bio), Boralex (énergie renouvelable), Canadien Pacifique, l’Association canadienne de l’hydroélectricité et Green Mountain Coffee (café équitable et biologique). Et offrir des prêts à faible taux d’intérêt à des particuliers ou à des organismes communautaires. Grâce au club, un petit agriculteur biologique a pu se payer un nouveau tracteur!

Affaires et économie

Paresseux, les Québécois?

En octobre dernier, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard a dit s’inquiéter du fait que, depuis 30 ans, les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Beaucoup de ses concitoyens ont très mal reçu ses propos. Ils ont eu l’impression de se faire traiter de paresseux plutôt que d’être vus comme des gens intelligents qui ont librement choisi de travailler un peu moins d’heures afin de passer plus de temps en famille ou entre amis, de pratiquer des sports, de lire, de sortir, de voyager. Qu’y a-t-il de mal à rechercher le bonheur plutôt que l’argent? Il faut comprendre leur sentiment. Mais il ne faut pas noyer la discussion dans un happening dominé par l’émotion. Oui ou non, est-il vrai que les Québécois travaillent moins que les autres? Si oui, qu’est-ce qui explique cette évolution? Et est-il souhaitable qu’ils se remettent à travailler davantage? Sur les faits, Lucien Bouchard a dit la vérité. Oui, les Québécois travaillent moins d’heures par semaine, moins de semaines par année et moins d’années dans leur vie active. En 2005, le salarié occupé à plein temps a travaillé une heure et quart de moins par semaine au Québec qu’en Ontario. Il s’est absenté (vacances, fêtes, congés, etc.) pendant 24 jours au Québec et pendant 20 jours en Ontario. Parmi la population âgée de 55 à 64 ans, 48% des gens ont occupé un emploi au Québec, contre 58% en Ontario. Travailler moins que les autres retranche environ 7% du niveau de vie des Québécois. Leur revenu par habitant (ajusté en fonction du coût de la vie) équivaut présentement à 92% de celui des Ontariens. S’ils travaillaient autant d’heures que ces derniers, leur niveau de vie grimperait à 96% du leur. Si, en outre, ils restaient au travail aussi longtemps qu’eux dans leur vie active, ils atteindraient 99% du revenu de leurs voisins, presque la parité. Cette coupe de 7% de leur niveau de vie est-elle le prix que paient les Québécois pour leur paresse? Jamais de la vie. Le meilleur contre-exemple est celui des travailleurs autonomes. Ils n’ont ni patron ni syndicat sur le dos. Ils échappent à l’oppression des grandes organisations. Et ils travaillent une heure et demie de plus par semaine qu’en Ontario. Il y a peut-être des paresseux au Québec (comme dans toute société), mais l’exemple des travailleurs autonomes démontre clairement que les Québécois ne souffrent pas du syndrome de la paresse généralisée. Quand ils sont libres de choisir et qu’ils aiment ce qu’ils font, ils ne comptent pas les heures. Mais d’où vient que les salariés, eux, travaillent moins d’heures au Québec qu’ailleurs? Si on y regarde de près, on constate que le phénomène est observable dans différents secteurs de l’économie. Il n’y a pas de coupable en chef. Ce n’est pas la faute des femmes, des jeunes ou des syndicats. Les femmes travaillent moins d’heures que les hommes, et les jeunes moins que les adultes. Les syndicats, c’est connu, ne cherchent qu’à réduire le temps de travail. Mais ces tendances sont les mêmes au Québec qu’en Ontario. Il y a néanmoins des secteurs où la différence est frappante: ce sont ceux de la fonction publique, de la santé et de l’éducation. On y travaille en moyenne 110 heures de moins par année au Québec qu’en Ontario. Dans l’ensemble, les Québécois paraissent plutôt satisfaits de travailler moins d’heures qu’on ne le fait ailleurs en Amérique du Nord. Peut-être parce qu’ils aiment davantage leur temps libre. Mais peut-être aussi parce qu’ils aiment moins leur temps de travail. Il faudrait essayer de comprendre pourquoi. J’ai une amie qui, dans la première partie de sa vie, a contribué comme syndicaliste à bâtir les grosses bureaucraties du secteur public. Dans la seconde partie de sa vie, elle est devenue cinéaste et produit des documentaires sur le syndrome de l’épuisement professionnel parmi les cadres des grosses bureaucraties. Il y a peut-être un lien entre les deux. Pour vouloir travailler plus, il faut d’abord aimer ce qu’on fait, disposer d’un peu d’initiative et pouvoir compter sur d’autres gratifications que le dépôt direct et le Prozac.

Affaires et économie

T’as de belles courbes, tu sais…

L’architecte Jean-Claude Baudry, qui travaille de près avec Chantiers Chibougamau, feuillette le catalogue de ses réalisations. Il s’attarde sur un superbe hôpital en bois, à Mississauga, en Ontario, et sur le chalet du Centre de ski Kanasuta, en Abitibi. « Au lieu de donner des subventions pour sauver l’industrie forestière québécoise, dit-il, le gouvernement du Québec pourrait simplement envisager la possibilité d’utiliser le bois pour tous ses édifices publics. Les avantages de ce matériau, qui combine la force, la résistance et l’esthétique, sauteraient vite aux yeux. » À Chibougamau, Jean-Claude Baudry a réalisé une première québécoise en créant deux très jolis commerces en bois: le Home Hardware local et un magasin d’articles à un dollar, Le Huard. « Le bois ne coûte pas plus cher que l’acier et c’est bien plus beau », dit le propriétaire du Huard, Danick Doyon, qui a constaté que sa clientèle appréciait particulièrement l’ambiance de son commerce – et que les propriétés isolantes du bois lui permettaient d’épargner 25% en frais de chauffage. Ce n’est pas un hasard si le directeur de projet de Nordic, Jean-Claude Baudry, est un architecte français; et que seule une société française, Mathis, sache encore courber les poutres en bois lamellé-collé, comme les arches du Centre sportif Bois-de-Boulogne: la connaissance en matière d’ossatures en bois non résidentielles se trouve en Europe, particulièrement en Allemagne, en Scandinavie et en France, où l’on utilise le bois même pour les arches ou les fermes des ponts. Là, avec du bois, on arrive à donner aux bâtiments des formes que les architectes nord-américains ne parviennent à créer qu’avec du béton, cinq fois plus lourd. En France – pays qui n’a pas le dixième des ressources forestières du Québec! -, la loi oblige depuis 1998 les institutions publiques à considérer d’abord le bois pour toutes leurs constructions. C’est à cause de Kyoto. Le bois est une ressource renouvelable, qui a en outre le mérite de piéger le carbone – le bois n’est rien d’autre que du CO2 fixé par photosynthèse. Il faut certes le couper, le débiter et le coller, mais cela consomme moins d’énergie que l’extraction du métal ou la transformation de la roche en béton. « L’usage du bois au centre sportif de Laval a permis d’épargner 1 400 tonnes de CO2 », souligne Jean-Claude Baudry. Au Québec et au Canada, le véritable obstacle à l’usage du bois dans les constructions non résidentielles n’est ni sa force ni sa résistance au feu – beaucoup plus grande que l’on ne croit. Il s’agit plutôt d’un problème de compétence: aucun ingénieur ou architecte québécois ne sait calculer la force ou la résistance d’une poutre en bois et faire la comparaison avec le béton ou l’acier. Toutes les facultés de génie ont des labos où l’on tord, écrase, distend des poutres et des colonnes d’acier et de béton. Personne n’étudie le bois! « Les Suisses, les Allemands et les Français montent des ossatures formidables en bois lamellé-collé, et j’entends encore des ingénieurs de l’École polytechnique de Montréal me dire que le bois lamellé-collé décolle, raconte Jean-Claude Baudry. On part de loin! »