Affaires et économie

Affaires et économie

Trop pauvre pour construire cheap !

De la fenêtre de son bureau, il a une vue plongeante sur l’emplacement d’un futur hôtel Westin, qui pour l’instant n’est qu’un grand trou boueux peuplé de pelles excavatrices. C’est laid et très bruyant. « Mais non, objecte Clément Demers. Les bruits de construction, c’est de la musique. » Architecte, urbaniste et gestionnaire de projet, Clément Demers travaille depuis 30 ans à l’amélioration et à l’embellissement de Montréal dans son ensemble et du centre-ville en particulier. Un « montréalocentriste » ? « Le centre-ville, qui fournit le tiers du PIB montréalais et 10 % de l’emploi au Québec, est le moteur économique et culturel du Québec, dit-il. Et un outil de création de richesse qu’on n’a pas le droit de négliger. » Sa dernière réussite professionnelle à titre de gestionnaire de projet : l’aménagement du Quartier international de Montréal, qui, avec 74 millions de dollars de fonds publics, a attiré plus d’un milliard de dollars d’investissements publics et privés (notamment pour construire près de 2 000 unités résidentielles et hôtelières dans le quartier). Ce véritable partenariat public-privé, « qui implique qu’on travaille ensemble pour obtenir le meilleur résultat possible », a transformé un secteur du centre-ville où fleurissaient les immeubles décrépits et les rues défoncées en un quartier à la fois prestigieux et sympathique que les Montréalais, les gens d’affaires et les touristes ont adopté instantanément. Et qui a reçu plus de 25 prix, tant ici qu’à l’étranger, en design, en urbanisme, en gestion de projet. Toujours à la tête du Quartier international de Montréal, Clément Demers vient de se voir confier le mandat du Programme particulier d’urbanisme pour le quartier des spectacles du centre-ville. Il devra proposer un plan précis d’aménagement qui permette de faire cohabiter harmonieusement les festivals avec des commerces, des bureaux et des résidences. L’actualité l’a rencontré à son bureau du Quartier international de Montréal. Comment justifier que l’on mette des sous dans un quartier des spectacles quand les toits des écoles fuient et que les urgences débordent ? — Il faut se demander si l’argent vient d’ici ou d’ailleurs. Quand on dépense notre propre argent, c’est de l’argent qu’on brasse entre nous et qui tourne en rond. Quand on fait un festival international, on importe de l’argent. Miser sur ce côté festif qui fait presque partie de l’ADN de Montréal, c’est se donner les moyens d’importer de l’argent. Et c’est, entre autres choses, ce qu’il faut pour faire reculer ce fameux mur de la démographie contre lequel on bute. Aménager un espace public ou construire un immeuble public, c’est une grande responsabilité, dites-vous. Pourquoi ? — L’aménagement du territoire est le témoignage le plus visible d’une culture. Davantage que le théâtre ou la musique. On peut se boucher les oreilles, mais pas les yeux. De tout temps, les rois et les empereurs ont donné le ton. Il en est de même de l’architecture vernaculaire, qui témoigne du savoir-faire des artisans d’autrefois. Et le résultat, c’est ce qui reste dans le patrimoine de l’humanité. En aménagement public, on a le devoir de faire exemple, de se dépasser. Quand on prépare un projet, comme la construction d’un hôpital ou d’une salle de concerts, on ne fait pas que concevoir un édifice pour répondre à un besoin. On prépare un geste important qui va façonner et transformer la ville. Le secret, c’est qu’il faut plus que des gens compétents, il faut des gens talentueux, des artistes. Pas seulement pour intégrer des œuvres d’art à un projet, mais pour le concevoir dans son ensemble, lui donner un sens et assurer la pérennité du produit final. Il faut embaucher les meilleurs professionnels en urbanisme, en génie, en architecture. Ça coûte cher…— Ces gens-là, en principe, ont des tarifs reconnus. C’est le même prix, qu’on engage les meilleurs ou les autres. Au Québec, on adopte trop souvent un discours misérabiliste. On invoque la dette, la faible natalité, la pauvreté de nos moyens. Mais il n’est pas nécessaire de se lancer dans les extravagances pour faire de belles choses. Le hall d’entrée de la Place Ville-Marie a été construit en 1961 avec du travertin, qu’on appelle le marbre des pauvres. Mais il a été conçu par des gens qui ont choisi la pureté, la simplicité. Et il a été très bien réalisé. Résultat : il est encore impeccable 45 ans plus tard. Alors qu’on vient de terminer celui de l’hôtel Reine Elizabeth, qu’on avait pourtant refait. Lequel coûte le moins cher ? Celui qu’on n’a pas besoin de retoucher, évidemment. Et qui donne une signature à l’ensemble de l’édifice. Je crois qu’il faut viser la qualité dans la conception, bien construire avec de bons matériaux, puis prévoir un poste budgétaire pour l’entretien à long terme. Bien faire, ce n’est pas un luxe, ce n’est pas une dépense, c’est un investissement. Et un créateur de richesse. Généralement, on établit un budget… puis on l’ampute de 5 %, 10 % ou 15 %. Sous prétexte d’économiser, on rogne sur l’architecture ou l’aménagement, on se prive souvent de ce qui, justement, créerait de la valeur. Et ce faisant, on se ruine ! Regardez l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, à Montréal. Un emplacement remarquable, au-dessus d’une importante station de métro. Bien conçu, l’édifice aurait pu revitaliser tout ce segment de la rue Saint-Denis, au voisinage du square Saint-Louis. Mais, probablement par souci d’économie, on s’est retrouvé avec une verrue, un immeuble d’une rare insignifiance, et on s’est privé de tout le développement qu’une bonne réalisation aurait attiré. Au lieu d’une locomotive, on s’est payé un boulet qu’on a traîné pendant 30 ans. Et ça vient de nous coûter près de 40 millions pour réparer ça. Conclusion : le Québec n’a pas les moyens de construire médiocre. Il faudrait calculer autrement ? — On ne peut pas aménager un parc ou construire un édifice public avec une logique strictement comptable, qui ne considère que ce que ça coûte et ce que ça rapporte. Ce qu’il faut, c’est une logique économique, qui tienne compte de la contribution du projet à l’amélioration de son milieu, des retombées économiques durables qu’il créera et de la manière dont il augmentera l’attractivité du secteur et de la ville. Le futur chantier de l’autoroute Bonaventure est un bon exemple de cas où doit s’imposer la logique économique. Il faut de toute façon dépenser 60 millions de dollars pour la réparer, ce qui ne rapporterait strictement rien. Avec 30 millions de dollars de plus, on pourrait créer un boulevard urbain et un nouvel environnement, susceptible de faire renaître ce secteur de la ville. Le choix me paraît facile. La mode, ici, est quand même aux cadres financiers « cadenassés »… — Il faut bien sûr éviter le gaspillage causé par de mauvaises décisions ou une absence de décision. Mais il y a des tonnes de facteurs qui font qu’une réalisation coûte plus cher que prévu, surtout si elle est retardée ou si elle s’échelonne sur plusieurs années : les innovations technologiques, les changements apportés à la commande, l’inflation — nous n’avons aucun contrôle sur les prix de l’acier ou du pétrole, par exemple. Avec un cadre financier cadenassé, on fait quoi ? On enlève des étages ? On rogne sur les qualités architecturales ? On diminue l’épaisseur des murs de briques ? La question importante, c’est : est-ce qu’on en a pour notre argent ? Si la facture est plus élevée à cause d’un changement dans les besoins ou d’une nouvelle technologie qui rend le résultat meilleur, est-ce bien grave ? A-t-on au Québec des architectes, des designers de talent, capables de réaliser de bons projets ? — Combien de gens savent que le Québec est une capitale internationale de la gestion de projet ? Environ 1 % des gestionnaires de projet agréés par le PMI [Project Management Institute] dans 156 pays viennent de la région de Montréal. Or, la ville ne représente pas 1 % de la population de 156 pays… Le Québec a tous les talents nécessaires pour faire des choses uniques, de classe mondiale. Il a de grands architectes, d’excellents urbanistes, des designers industriels exceptionnels, de très bons ingénieurs, des entrepreneurs très compétents. On ne construit pourtant pas que des splendeurs ! — Pour obtenir une œuvre de qualité, il faut d’abord un bon client. Le premier responsable, qu’il soit public ou privé, c’est celui qui passe la commande. Si le client pense qu’il ne construit rien d’autre qu’un immeuble qui répondra à un besoin, il n’a rien compris. On ne peut pas planter un édifice au milieu de la ville. Par ses qualités architecturales et urbanistiques, chaque réalisation, chaque édifice doit apporter quelque chose à son milieu. Ça demande un effort supplémentaire. Je suis convaincu que la conception et la gestion des travaux d’aménagement doivent être confiées à des aménagistes, qui ont une vision globale et pas seulement technique, des enjeux. Si on confie l’aménagement urbain à des ingénieurs, on aura des solutions d’ingénieurs. Un ingénieur se préoccupe de la norme, mais peu de l’objectif derrière la norme. Pour lui, une voie de circulation doit avoir 3,5 m de largeur. C’est vrai… si on roule à telle vitesse. Mais si on veut que les gens roulent moins vite, on peut faire plus étroit. Les gens auront peur de froisser leur auto, et ils ralentiront. Comme en Europe, où il n’y a pas plus d’accidents. Et on ne se retrouve pas avec un énorme boulevard, il y a de la place pour les piétons… L’approche des années 1960 ne visait que la fluidité automobile. Ça a donné les autoroutes Métropolitaine, Bonaventure, Décarie… Aujourd’hui, on vise plutôt l’approche piéton, la qualité de vie, la multiplicité des fonctions… Il faut penser les projets autrement. Vous êtes un chaud partisan des partenariats public-privé ? — Les projets réalisés en PPP jusqu’à présent n’ont pas donné des résultats concluants. Ce n’est pas du partenariat, mais de l’impartition où le privé, chargé de construire ou de fournir un service au moindre coût possible, fait appel à ses réflexes les plus économes. Ça donne l’édifice de la Cour fédérale, construit au pied de la rue McGill, un immeuble sans caractère qui ressemble à un cabinet de dentiste, ou le nouveau palais de justice de Cowansville, moins beau et moins digne que la mégaquincaillerie d’à côté. Au Quartier international, avec l’aide des urbanistes concepteurs Renée Daoust et Réal Lestage, on a plutôt demandé au secteur privé de nous aider à faire mieux, pour que tout le monde y gagne. L’idée : que les entreprises déjà installées dans le quartier troquent un environnement moche contre un environnement prestigieux. Un déménagement virtuel ! Elles ont très bien compris et ont investi 16 millions de dollars. Cet argent, qui s’ajoute aux 74 millions d’investissements publics, a permis de réaménager complètement 8 hectares de domaine public sur les 27 que compte le quartier. On a refait cinq kilomètres de trottoirs et de chaussée, créé la place Jean-Paul-Riopelle, réaménagé le square Victoria. On l’a fait avec un souci de la qualité du design jusqu’au moindre détail. Depuis, des investissements de plus d’un milliard de dollars ont contribué à changer complètement l’image et la qualité de vie du quartier. Et les Montréalais ont suivi… — De 1999 à 2006, la fréquentation moyenne des trois stations de métro qui desservent le Quartier international — Bonaventure, Square-Victoria, Place-d’Armes — a augmenté de 15 %, contre 2 % pour l’ensemble des stations du centre-ville. Parce que l’aménagement n’était pas que de façade. On a consacré 40 % de l’espace aux piétons. Le piéton voit tout, entend tout. Travailler pour lui, c’est travailler pour la beauté et la sécurité de la ville. Il faut qu’un immeuble soit généreux avec la rue. S’il n’a pas de contact avec elle, il la tue. Or, la rue est la vie de la ville. Pour créer une relation avec la rue, il faut soigner les rez-de-chaussée, y proposer des activités intéressantes, pas y installer des bureaux ! Un aménagement urbain est composé d’un grand nombre d’initiatives, privées ou publiques, qui ensemble peuvent réussir à changer un quartier et à améliorer la ville. Au Quartier international, nous avons refusé les compromis — toujours inodores et sans saveur — et choisi d’optimiser l’ensemble. Pour créer un quartier mixte, où cohabitent des bureaux, des commerces, des résidences. Le résidant est le meilleur gardien de la qualité de vie. Surtout s’il est propriétaire. Il ne tolère pas le bruit inutile, la saleté, les nuisances. C’est aussi lui qui donne une vie authentique à un quartier. Et c’est ce que les touristes, les visiteurs veulent voir, non ?

Publicité
Affaires et économie

La famille du rire

On m’avait prévenu. Luce, c’est la sentimentale, l’émotive. Lucie passe pour la gestionnaire, la bagarreuse, la rationnelle qui restructure la pensée de sa jumelle. J’ai constaté… le contraire. À moins qu’elles ne m’aient joué un vilain tour et n’aient changé d’identité ! Je n’y aurais vu que du feu. Dire qu’elles se ressemblent est une évidence : elles sont jumelles identiques. De plus, elles sont inséparables. « Presque des siamoises », dit leur grand frère, Gilbert Rozon. Leur journée commence et se termine par un coup de fil à la frangine. Dans l’intervalle, elles partagent le même espace dans les locaux de Juste pour rire, boulevard Saint-Laurent, à Montréal, et leurs bureaux, collés l’un contre l’autre, se font face. Sur le mur devant le bureau de Luce, je remarque une plaque de rue où est inscrit « I Love Lucy Blvd », à la gloire de l’une des grandes sitcoms de l’histoire de la télévision. Quand l’une parle au téléphone avec un agent artistique ou un collègue, l’autre écoute et trouve moyen de mettre son grain de sel. « C’est un “ combo ”, elles viennent ensemble », ajoute le président fondateur de Juste pour rire. C’est ce qu’a probablement dit leur mère en accouchant, le 1er mars 1964, il y a donc 43 ans. Jusqu’à l’âge de 18 ans, Luce et Lucie n’ont jamais été séparées plus de 24 heures et, jusqu’à l’âge de 25 ans, elles partageaient le même compte en banque. Couple familial et professionnel, Luce et Lucie Rozon ont — certains seront rassurés — des conjoints distincts, des enfants distincts (trois pour Luce, un pour Lucie) et des maisons distinctes. « Mais mes enfants considèrent Lucie comme leur deuxième mère », dit Luce. Juste pour rire est une drôle d’entreprise familiale. Elle n’est pas pilotée par un patriarche et ses enfants ni par un couple. Ici, le grand frère s’est entouré de ses quatre sœurs. En plus des jumelles, il y a Constance, qui est responsable des produits dérivés et des projets spéciaux, et Martine, qui est la contrôleuse financière du festival. Leur frère François y travaillait également avant de fonder sa propre agence d’humoristes. Chez les Rozon, l’humour, c’est du sérieux. « Au début de Juste pour rire, Lucie et moi vendions des stylos pour Gilbert », raconte Luce Rozon. Au fil des ans, elles ont occupé presque toutes les fonctions et exercé tous les métiers. Lucie a même fait le ménage, toutes les deux ont travaillé à la billetterie et au Musée Juste pour rire. Depuis 10 ans, elles portent le volet francophone du festival. Luce a fait ses armes avec le festival de rue pendant que Lucie s’imposait comme la grande organisatrice de la programmation en salle. On leur doit, évidemment, la marche des jumeaux, une longue procession regroupant chaque année des milliers de jumeaux sur le lieu du festival. Depuis quatre ou cinq ans, elles ne font qu’une, à une ou deux subtilités près. Luce, vice-présidente à la création, est celle qui conçoit la programmation, alors que Lucie, vice-présidente à la programmation, s’assure que la création se matérialise. Bref, elles se sont organisées pour travailler étroitement ensemble ! « Luce est extrêmement forte pour ce qui est de la création. Elle va au bout des choses, mais elle a aussi le talent d’un producteur », dit Lucie. Cette dernière, censée être l’impitoyable femme d’affaires du duo, confesse qu’elle « les aime, les artistes. Cela me fascine de constater que des gens si émotifs sont constamment en effervescence et en création. » Si leurs responsabilités se sont largement accrues, ces dernières années, c’est pour servir les grands desseins de Gilbert Rozon. Contrairement à Alain Simard, du Festival de jazz, dont les ambitions restent montréalaises, Gilbert Rozon est en train de bâtir une multinationale de l’humour. Son entreprise gère les carrières de grandes pointures françaises (Franck Dubosc, Laurent Ruquier et plusieurs autres) ou de Québécois qui réussissent à Paris (Stéphane Rousseau) ou qui y aspirent (Jean-Marc Parent). Juste pour rire emploie 200 personnes à temps plein à ses bureaux de Montréal, Paris, Los Angeles et Londres. Le festival montréalais a un petit frère à Nantes et un nouveau festival naîtra en juillet à Toronto. C’est sans compter les participations aux festivals d’Édimbourg, en Écosse, et de Montreux, en Suisse. Le festival Juste pour rire et son jumeau anglophone, Just for Laughs, se sont imposés au fil des ans comme le rendez-vous annuel des grands comiques. Montréal peut se targuer d’être devenue la capitale de l’humour. En plus des deux millions de visiteurs qui assisteront à l’un ou l’autre des spectacles ou qui se promèneront sur les lieux, le festival montréalais accueillera un millier de producteurs, d’agents ou d’acheteurs de spectacles ainsi que des centaines de comédiens, dont presque tous les grands humoristes de France et de Grande-Bretagne. « Organiser un festival, c’est comme recevoir à souper chez soi », explique Luce Rozon. Il faut que tout soit impeccable, des hors-d’œuvre au dessert, mais aussi la nappe et tous les accessoires. » Le dosage des ingrédients doit être parfait. Par exemple, trop d’humour absurde pourrait gâcher la sauce, mais celle-ci risque d’être fade s’il n’y en a pas du tout. Pour bien préparer le festin, Luce et Lucie Rozon voient quelque 200 spectacles par année. Quatre fois l’an, elles partent pendant 10 jours en repérage à la recherche de nouveaux talents, de nouvelles tendances, de nouveaux styles d’écriture et de façons de travailler. « Quand un spectacle me fascine ou me fait rire, je sais que cela va plaire », dit Luce. « À la fin d’un spectacle, on n’utilise pas les mêmes mots, Luce et moi, mais on porte habituellement le même jugement », dit Lucie Rozon. Le 25e anniversaire du festival, qui aura lieu du 8 au 29 juillet, marque la consécration, l’apothéose de la collaboration de Luce et de Lucie Rozon. Tous leurs rêves se sont réalisés. À commencer par la présence d’Yvon Deschamps, qui s’est porté volontaire pour présenter un monologue à chaque gala. Gad Elmaleh a annulé des spectacles en France pour se produire à Montréal. Pierre Richard s’enfuira d’un plateau de tournage pendant quelques jours pour jouer dans la pièce Pierre et fils, avec Pierre Palmade. Jamel Debbouze, peut-être le comédien le plus populaire de France (Numérobis dans Mission Cléopâtre), y sera, ainsi que les Martin Matte, Michel Leeb et Dominique Michel, dont on célébrera la carrière. Cela donne 50 spectacles différents, dont trois pièces de théâtre ; en tout, 250 représentations distinctes. La récolte est si abondante cette année qu’il a fallu annuler des spectacles faute de salles disponibles. Pourtant, le festival de rue semble allumer davantage les deux sœurs. « C’est ce qu’il y a de plus important dans le festival, dit Lucie Rozon. Nous présentons des troupes et des spectacles de tous les genres et de toutes les origines à des gens qui n’ont pas toujours les moyens de se payer les spectacles en salle. » « La rue, c’est plein de poésie et d’amour, dit Luce Rozon. On y présente des spectacles qui rentrent dans le ventre et qui font réfléchir. » Les jumelles partagent le même coup de cœur : Transhumance, la magnifique et très colorée parade de la compagnie française Oposito, qui s’était achevée, en juillet 2001, par un concert de l’Orchestre symphonique de Montréal sur le Champ-de-Mars. Si les festivals de musique peuvent réunir des dizaines de milliers de personnes devant une même scène, pour ce qui est de l’humour, il faut prévoir des centaines d’animations pour occuper convenablement l’espace. Juste pour rire y investit quatre millions de dollars. Le festival ne reçoit que 100 000 dollars en subventions de la Ville de Montréal. Comme me le faisait remarquer un proche du festival, en 25 ans d’existence, Juste pour rire a reçu moins de subventions que les Championnats du monde des sports aquatiques de 2005. La cuvée exceptionnelle de cette année sera aussi la dernière de Luce et de Lucie Rozon. Elles quittent le festival pour développer avec leur frère le marché international. Bien sûr, elles travailleront ensemble. « On travaillera toujours ensemble, dit Luce. À deux, on peut défoncer un mur. Ça fait 15 ans qu’on essaie de nous séparer, mais sans ma sœur, je m’ennuie à mort. »

Affaires et économie

Le fabuleux destin de Radialpoint

Eurêka ! Dans les affaires comme dans la vie, il suffit parfois d’une petite idée pour que tout bascule. C’est arrivé à Hammie Hill, 63 ans, et à son fils Hamnett, 35 ans, fondateurs de Radialpoint, une PME montréalaise autrefois connue sous le nom de Zero Knowledge. En 2001, en plein cœur de l’éclatement de la bulle technologique, l’entreprise était au bord du gouffre financier. Elle a même frôlé la faillite à quelques occasions. « On perdait trois millions de dollars par mois ! » se rappelle Hamnett Hill, le PDG. Malgré un produit inédit, Freedom — qui permettait aux internautes de naviguer sur la Toile en toute sécurité —, et des millions de dollars investis en marketing et en publicité pour le promouvoir, les ventes stagnaient. Jusqu’au jour où Hamnett Hill s’est posé une question qui allait complètement transformer la destinée de sa société : « Et si on trouvait un intermédiaire pour vendre notre produit ? » Depuis, les ventes de Radialpoint ont décollé comme un vidéoclip d’Avril Lavigne dans YouTube, passant d’à peine un million de dollars en 2001 à plus de 20 millions en 2006. Une croissance de près de 2 000 % en six ans ! « En 2007, nous dépasserons les 30 millions de dollars », dit Hamnett Hill, qui a changé le nom de la société, il y a deux ans, pour refléter ce succès. Celle-ci, qui enregistrait des pertes de près de 35 millions de dollars il y a cinq ans, a engrangé des profits de plus de 1,8 million en 2006 et compte maintenant 124 employés. Explication de ce renversement de situation ? Au lieu de vendre directement aux consommateurs, comme le font ses principaux concurrents — les chefs de file américains bien connus, tels que Symantec et McAfee —, Radialpoint a décidé, en 2001, d’entrer en contact avec les fournisseurs d’accès à Internet haute vitesse pour qu’ils distribuent ses produits de sécurité sous leur propre marque. Un peu de la même façon que des jus de marques connues sont distribués sous l’étiquette maison des supermarchés Metro. Si bien qu’aujourd’hui plus de deux millions de Canadiens, d’Américains et de Britanniques utilisent les logiciels antivirus, anti-logiciel espion, antifraude et coupe-feu ainsi que les logiciels de contrôle parental et de sauvegarde automatique des fichiers (voir le lexique) conçus par Radialpoint, sans connaître le nom de leur créateur. Ces produits sont plutôt distribués sous les marques de Vidéotron, Bell et Telus, au Canada, de Bell South, aux États-Unis, ou de Virgin, au Royaume-Uni. L’offre de Radialpoint permet à ces fournisseurs Internet d’accroître leurs revenus par abonné sans trop se casser la tête. Ils peuvent offrir les services individuellement ou en bouquet pour un tarif mensuel. Par exemple, Bell propose pour 10 dollars par mois un forfait de plusieurs services. Au Royaume-Uni, Virgin offre deux services gratuits à tous ses abonnés. En contrepartie, Radialpoint touche des redevances mensuelles d’environ un dollar par service. Ce mode de distribution peu courant rend aussi la vie très facile aux consommateurs. Ces derniers, en effet, n’ont pas à se déplacer en magasin ou à télécharger les produits Radialpoint dans Internet pour protéger leur ordinateur. « Ils n’ont même pas à installer le logiciel ou à sortir leur carte de crédit », explique Hamnett Hill. Tout ce qu’ils ont à faire, c’est de contacter leur fournisseur Internet (qui ajoutera le coût du service à leur facture), et le tour est joué. Radialpoint s’occupe du reste, grâce à un système automatique de mise en route et de mise à jour commandé à distance ! Le marché potentiel est gigantesque. Les fournisseurs d’accès à Internet avec qui Radialpoint a signé des ententes comptent 22 millions d’abonnés. Or, seulement 10 % de ces abonnés utilisent actuellement les services de la PME montréalaise. « Il y a encore beaucoup de place pour la croissance », dit Hamnett Hill. C’est le moins qu’on puisse dire : on estime à plus de 220 millions le nombre d’abonnés à Internet haute vitesse dans le monde. Sans compter que la demande de sécurité en ligne explose. Le marché des anti-logiciels espions, qui était de 353 millions de dollars en 2006, pourrait passer à 565 millions en 2008, selon la maison de recherche IDC, qui évalue aussi que celui des antivirus grimpera à plus de 7,3 milliards de dollars en 2009. Pas étonnant, donc, que Symantec, McAfee et bien d’autres fassent maintenant concurrence à Radialpoint auprès des fournisseurs Internet. Près des trois quarts du chiffre d’affaires de Radialpoint proviennent déjà de l’étranger, notamment des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Espagne. L’entreprise a aussi fait des démarches auprès de clients potentiels au Mexique, en Europe de l’Ouest, en France, aux Pays-Bas et en Allemagne. Grâce à la magie du Web, la plupart des ventes aux fournisseurs d’accès Internet étrangers se concluent… depuis Montréal. Radialpoint dépêche tout de même des équipes de vente à l’étranger afin d’aider les fournisseurs Internet à intégrer leurs nouveaux services. La PME ne vise pas qu’à accroître son champ d’action. Elle veut aussi diversifier ses produits. Elle compte d’ailleurs introduire cet été un optimiseur de PC, qui permettra aux consommateurs d’éliminer les données superflues qui encombrent leur ordinateur, afin d’en améliorer la vitesse, tant au démarrage que dans Internet. Un peu plus tard, elle lancera un système de sauvegarde des fichiers en ligne. Désormais, plus de panique en cas de décès de votre disque dur, de perte de votre mémoire USB ou de vol de votre portable : vos fichiers pourront être récupérés à Radialpoint, dans l’espace qui leur est réservé ! Au siège social de l’entreprise, au centre-ville de Montréal, une cinquantaine de personnes travaillent au Service de recherche et développement. C’est dans ces bureaux encombrés d’ordinateurs et de câbles qu’ingénieurs, techniciens et programmeurs conçoivent et testent les nouveaux produits. C’est aussi là qu’ils veillent à l’amélioration de la qualité. Comme dans bien des entreprises Internet, l’ambiance est plutôt relax. Les employés, âgés de 25 à 35 ans, viennent travailler en jean. En cet après-midi de mai, même le boss se fait un point d’honneur de se balader en bermuda et en sandales. Mais il ne faut pas se fier aux apparences, me prévient le vice-président aux ressources humaines, Jeffrey Bainbridge, 48 ans. « On peut s’habiller comme on veut, mais il faut être fort pour travailler ici, dit-il. On n’embauche que les meilleurs. » Il est vrai que l’équipe technique doit être solide, ne serait-ce que pour compenser les lacunes des patrons dans ce domaine ! Hammie, le paternel et président du conseil, est comptable agréé. Hamnett est un décrocheur de l’Université du Montana (il lui manque un cours pour terminer son baccalauréat en administration des affaires). Mais tous deux se disent passionnés de technologies. Cette famille originaire de Calgary a aussi le pif pour flairer les occasions d’affaires. En 1993, Hammie s’exile un an à Montréal pour intégrer la chaîne québécoise Sports Experts, que vient d’acquérir son employeur, le Groupe Forzani, de Calgary. C’est l’époque où Internet commence à prendre de l’expansion, et le Québec n’est pas encore branché. Le comptable, bien qu’il parle peu le français, y voit l’occasion de se lancer dans les affaires. En 1994, il quitte son emploi et fonde Total Net, qui deviendra un des pionniers de l’accès Internet au Québec. En 1997, les Hill père et fils vendent Total Net à BCE Emergis pour une somme non dévoilée. Mais assez substantielle, cependant, pour qu’ils puissent investir deux millions de dollars dans la création de Zero Knowledge. Seront-ils bientôt tentés de faire un autre gros coup d’argent en vendant Radialpoint, dont la valeur, selon Hamnett Hill, se situerait aujourd’hui entre 75 et 150 millions ? Chose certaine, Hammie et Hamnett Hill auront des décisions à prendre. Car plus de la moitié du capital-actions de Radialpoint est détenu par des capital-risqueurs majoritairement britanniques. Un jour ou l’autre, ces investisseurs voudront reprendre leur mise, avec une forte prime. Une entrée en Bourse est-elle envisageable ? Faudra-t-il vendre l’entreprise ? Pas avant cinq ans, assure Hammie Hill. « Pour l’instant, on se concentre sur son développeme

Affaires et économie

Que sont-elles devenues ?

Difficile de ne pas éprouver un brin d’appréhension à l’approche d’une réunion d’anciens camarades de classe. Qui a bien vieilli ? Qui a mal tourné ? C’est un peu ce sentiment qui nous habitait, à la rédaction de L’actualité, quand nous avons décidé d’aller voir ce qu’étaient devenus les Leaders de la croissance des 12 dernières années. Douze ans dans la vie d’une entreprise, c’est long. À peine une entreprise québécoise sur dix se rend à sa 10e année. Allions-nous découvrir une hécatombe ? C’est en 1995 que L’actualité s’est associé pour la première fois au magazine Profit pour dresser un palmarès d’entreprises québécoises à forte croissance. Au fil des ans, 139 entreprises, pour la grande majorité des PME, ont défilé dans les classements des Leaders de la croissance. La liste complète brosse un portrait très diversifié de l’entrepreneuriat québécois. Les forts en finance y côtoient les cracks de la techno, la luzerne fait bon ménage avec la bière et les vêtements de plein air se marient avec les jeans. Il y a de quoi se réjouir du bilan de ces 12 années. Malgré les soubresauts économiques, seulement 17 des 139 leaders de la croissance ont fermé boutique. Cette stabilité remarquable témoigne de la persévérance et de la créativité des entrepreneurs, deux qualités qui leur ont été nécessaires pour faire décoller leur entreprise. Et comme en témoignent les portraits que vous lirez dans les pages qui suivent, les entreprises ont su redoubler de pugnacité quand les vents contraires se sont levés.

Affaires et économie

Les Québécoises qui montent

Des logiciels antivirus aux carrés à la guimauve, des voitures d’occasion aux jeux vidéo, le tableau d’honneur des Leaders de la croissance illustre la variété des entreprises qui roulent sur la voie rapide de l’économie québécoise. Elles viennent de Montréal, de Québec ou de Rivière-du-Loup. La plus petite, le Journal de la Rue, brasse un chiffre d’affaires de 1,5 million de dollars. Celui de la plus grosse, Garda, approche les 700 millions. La plus vieille, Sabot Universel, est en activité depuis 20 ans. La plus jeune, Rapid Snack, n’a que six ans. Presque toutes ont maintenant franchi les frontières du Québec pour livrer bataille sur les marchés étrangers. Ensemble, ces 20 entreprises montrent que l’innovation et le succès ne sont pas la chasse gardée d’un secteur particulier. Le fabricant de meubles Verbois et l’exploitant de poids lourds C.H. Express côtoient le site immobilier DuProprio.com ou le concepteur de logiciels antivirus Radialpoint. Le concours des Leaders de la croissance, mis sur pied en collaboration avec le magazine torontois Profit, en est maintenant à sa 13e année. Les entreprises mises en vedette sont celles qui, parmi les centaines qui ont posé leur candidature, enregistrent la plus forte progression de leur chiffre d’affaires depuis cinq ans. Ce numéro spécial de L’actualité raconte comment ces 20 entrepreneurs ont su réussir là où d’autres se sont cassé les dents. Comment ils ont appris de leurs échecs pour mieux rebondir. Et comment ils osent repousser les limites pour préparer l’économie de demain !

Affaires et économie

L’assurance retraite des Californiens

Les fonds de retraite génèrent en moyenne des rendements annuels légèrement supérieurs à 10%. Réal Desrochers, lui, fait trois fois mieux. À titre de directeur de l’investissement spéculatif pour le CalSTRS – caisse de retraite des professeurs de l’État de Californie -, il investit l’argent, pour ne pas dire l’avenir, de quelque 500 000 enseignants dans les secteurs les plus difficiles de l’économie: capital de risque, fonds pétroliers et fonds de dettes. Depuis 1998, Réal Desrochers est à la tête de l’un des plus gros portefeuilles d’investissement spéculatif aux États-Unis. Et l’un des plus rentables, selon la réputée société McKinsey & Company. L’année dernière, sa petite équipe et lui ont enregistré un rendement de 35%. Depuis son bureau, à Sacramento, il « brasse » plus de 17 milliards de dollars américains – l’équivalent du produit intérieur brut d’un petit pays comme Madagascar! Avant de se joindre au CalSTRS (la troisième caisse de retraite publique en importance aux États-Unis), Réal Desrochers a imprimé sa marque pendant 12 ans à la Caisse de dépôt et placement du Québec, où il fut notamment responsable du portefeuille international. Né à Warwick, en Estrie, il a appris l’éthique du travail dans la ferme familiale où il a grandi. Levé à 5 h, cet aîné d’une famille de 16 enfants aidait son père avant de se rendre à l’école, et il l’assistait encore après les classes. « Et avec tout ça, il fallait réussir nos études! dit-il. Le succès, c’est bien plus le résultat de la persévérance que du génie. » Peu connu du grand public, vénéré dans les milieux financiers, Réal Desrochers s’est fait un devoir d’avoir « le bras long et la langue courte » dans sa carrière. Ses résultats parlent d’eux-mêmes.

Affaires et économie

Le banquier humanitaire

Si vous trouvez que le réseau routier québécois fait pitié, c’est que vous n’avez jamais mis les pieds dans un pays de l’Europe de l’Est. « Là-bas, tout est à refaire », dit François Gaudet, 37 ans. Depuis 2002, ce Québécois, né à Victoriaville, dirige de Londres une équipe de financiers de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Cette institution finance des programmes de reconstruction d’infrastructures dans les pays de l’Est et l’Asie centrale. François Gaudet travaille, entre autres, à améliorer les réseaux de télécommunications et de transport urbain au Kazakhstan ainsi que l’approvisionnement en eau potable en Ouzbékistan. Méchant changement pour cet avocat qui a passé 10 ans à parcourir le monde pour le compte de grands cabinets juridiques, de multinationales et de banques américaines, devenant au passage un spécialiste de la haute finance internationale. « Je suis devenu un banquier humanitaire! »dit-il, attablé dans un resto du Plateau-Mont-Royal, lors d’un cours séjour à Montréal l’été dernier. De la Slovénie à la Mongolie en passant par l’ancien empire de Gengis Khan, la BERD injecte chaque année quatre milliards d’euros, en partenariat avec des promoteurs privés ou publics, dans des programmes de réfection et de construction. Routes, ponts, écoles, réseaux de transport urbain, usines de traitement des eaux, tous les projets sont considérés, du moment qu’ils sont susceptibles d’avoir un effet positif sur l’économie locale. Par exemple, la BERD travaille présentement à un projet-pilote (un PPP) en Lituanie, pour rénover 15 écoles tombées en désuétude. « Si tout se passe bien, on injectera des fonds supplémentaires pour la réfection des 289 écoles du pays », dit François Gaudet. Même s’il a quitté le Québec depuis 13 ans, François Gaudet a bien l’intention d’y revenir un jour. Il se donne encore deux ans à Londres avant de rentrer au bercail. Ce qu’il aimerait faire? Travailler dans les PPP pour aider le Québec à rénover ses infrastructures. Souhaitons qu’il devance un peu son retour: ce n’est pas le boulot qui manquera! La BERD – L’institution financière a été mise sur pied en 1991, après la chute du rideau de fer, pour faciliter la transition des anciens pays communistes à l’économie de marché. – Elle est présente dans 28 pays d’Europe et d’Asie centrales. – Plus grand investisseur d’Europe et d’Asie centrales, elle privilégie à 60% le secteur privé et contribue à la privatisation des sociétés d’État. – Elle appartient à 60 pays et à deux institutions intergouvernementales. – Elle dispose d’un capital de 20 milliards d’euros. Principaux pays donataires Russie: 251 programmes, totalisant 7,2 milliards d’euros Pologne: 147 programmes, totalisant 3,4 milliards d’euros Roumanie: 106 programmes, totalisant 3,2 milliards d’euros Ukraine: 78 programmes, totalisant 2,2 milliards d’euros Hongrie: 71 programmes, totalisant 1,8 milliard d’euros Kazakhstan: 45 programmes, totalisant 1,4 milliard d’euros Croatie: 57 programmes, totalisant 1,3 milliard d’euros Slovaquie: 44 programmes, totalisant 1,1 milliard d’euros République tchèque: 46 programmes, totalisant 1,0 milliard d’euros

Publicité
Affaires et économie

Libérez l’agriculture!

Bien qu’elle reçoive un soutien annuel de l’État dépassant deux milliards de dollars, l’agriculture québécoise a malheureusement vu sa santé financière se détériorer gravement depuis cinq ans. La rentabilité globale de l’industrie est à plat et on craint pour l’avenir. Afin d’y voir clair, le gouvernement du Québec a créé une commission indépendante, présidée par Jean Pronovost, qui doit lui remettre, en janvier 2008, un rapport sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. Son mandat est de poser un diagnostic et de faire des recommandations sur les moyens de redresser la situation. Au Québec, les exploitants agricoles ont l’obligation de livrer la majeure partie de leur production à un office de commercialisation désigné, émanant habituellement de l’Union des producteurs agricoles (UPA), pour qu’elle soit vendue selon les dispositions d’un « plan conjoint ». L’idée de ce système collectiviste obligatoire conçu dans les années 1950 était d’opposer au cartel des acheteurs un contre-monopole des producteurs qui prendrait la défense des intérêts du cultivateur. Le problème, c’est que, 50 ans plus tard, le monde a changé, mais que notre système chapeauté par le quasi-monopole de l’UPA peine à s’adapter aux réalités d’aujourd’hui. Les nouvelles générations d’agriculteurs québécois ne sont plus pauvres, illettrées et cantonnées dans l’arrière-pays. Elles sont scolarisées, bilingues et ouvertes sur le monde. Les deux tiers des producteurs agricoles de la génération née en 1940 n’avaient pas de diplôme d’études secondaires. Les trois quarts de leurs enfants nés en 1975 en ont un, et la moitié ont un diplôme collégial ou universitaire. Ces jeunes ont faim d’espace et de liberté. Ils veulent innover et faire des affaires aux quatre coins de la planète. Présentement, beaucoup étouffent dans ce qu’ils perçoivent comme un carcan bureaucratique et paternaliste imposé par l’UPA. Ils ont l’impression qu’on les prend pour des « niaiseux » et souvent quittent l’agriculture. Cela ajoute au problème aigu de relève dont souffre déjà notre industrie. La petite ferme familiale que nos dirigeants agricoles affirment encore défendre n’existe plus qu’en rêve. Elle a en fait disparu, parce qu’elle n’était plus rentable. Au Canada, 94 % des revenus nets d’exploitation des fermes familiales proviennent de la minorité qui enregistrent des recettes agricoles annuelles de plus de 100 000 dollars. Celles dont les recettes agricoles sont inférieures à ce montant tirent en moyenne 98 % de leurs revenus de leurs activités hors ferme. La rentabilité vient donc avec la taille. Les contingents imposés par l’UPA aux secteurs qui ne sont pas à l’abri des importations et la résistance féroce que l’organisme oppose à l’intégration de la production agricole dans la transformation agroalimentaire bloquent la croissance de notre industrie et, par conséquent, affaiblissent sa compétitivité. Enfin, les consommateurs ne se satisfont plus, comme autrefois, d’un petit nombre de produits alimentaires uniformes et standardisés. La demande éclate de plus en plus et se diversifie en une multitude de produits de créneau. À l’instar de la Chevrolet Bel Air des années 1950, le baril de sirop d’érable en vrac et le porc dit « de commodité », qui font l’objet d’une mise en marché collective, ne répondent plus à ces exigences modernes. L’UPA a fini par reconnaître l’importance de commercialiser des produits différenciés, mais elle le fait encore à reculons. Et pendant que notre système tarde à s’adapter, les produits importés occupent les étagères de nos épiceries. Il ne faut pas détruire le système, mais l’assouplir et l’adapter. Ouvrir les fenêtres. Par exemple, on pourrait redonner la liberté d’association à des groupes d’agriculteurs qui croient à la mise en marché collective, mais veulent faire les choses autrement. On pourrait faciliter la formation de groupes qui veulent intégrer la production agricole et la transformation agroalimentaire plutôt que de perpétuer l’opposition dépassée entre ces deux fonctions. On pourrait même libérer les entrepreneurs agricoles qui le désirent de l’obligation de s’associer à quelque groupe que ce soit. Juste pour voir. Brasser un peu le monopole de l’UPA, comme on l’a fait pour celui de Bell dans la téléphonie, ferait du bien à tous, y compris à l’UPA elle-même. On compte sur vous, monsieur Pronovost !

Affaires et économie

Les tissus-chocs

À Shanghai, capitale commerciale de la Chine, les industriels canadiens du textile font la promotion des textiles… québécois! Non, ils ne sont pas tombés sur la tête. Oui, ils savent que l’industrie textile chinoise a littéralement annihilé la leur, comme d’ailleurs celle de bien d’autres pays. Leur arme vengeresse: les textiles techniques. Et ils ont la ferme intention de vaincre leur adversaire sur son propre terrain. Est-ce bien raisonnable? Sans aucun doute, selon Richard Cormier, vice-président des Services commerciaux du Groupe CTT, centre de transfert technologique québécois qui vient d’inaugurer un bureau de représentation à Shanghai. Avec une cinquantaine d’employés, le CTT agit à la demande des industriels ou à sa propre initiative. Il encourage aujourd’hui le développement des textiles dits techniques, qui privilégient les performances fonctionnelles, telles que la durabilité, la légèreté, la solidité, la résistance au feu ou la capacité de lutter contre les odeurs ou les microbes. Les fibres de carbone et les fibres de verre ou encore la solution pour tissus SilverClear sont des inventions de cette nouvelle industrie textile. Aux Chinois, donc, les gros travaux; aux Québécois les tissus à forte valeur ajoutée. Les textiles techniques représentent déjà le quart de l’industrie canadienne du textile, dont le chiffre d’affaires est proche de neuf milliards de dollars (réalisé à 60 % au Québec). La moitié de la production est exportée, à 90 % vers les États-Unis. Mais le marché nord-américain, ouvert à la faveur de l’ALENA, se referme depuis quelques années sous le double effet des mesures protectionnistes mises en place par Washington et du renchérissement du dollar canadien. «Du coup, nous nous tournons vers nos marchés non traditionnels, tels que le Brésil, l’Inde et la Chine», explique Richard Cormier. Au Canada même, certaines niches peuvent être reconquises. Par exemple, la part de la lingerie et de la literie hospitalières jetables, achetées en Asie, a beaucoup progressé: blouses d’infirmières, lingettes, revêtements de lits… Pour Martin Filteau, directeur de la division Textiles du CTT, c’est un créneau à reconquérir: «Un textile antimicrobien peut être lavé et réutilisé jusqu’à 100 fois. Ce serait donc moins coûteux que d’acheter des tissus jetables.» Serait-ce suffisant pour sauver l’industrie canadienne? Cet important gisement d’innovation et d’activité bénéficie d’une conjoncture favorable. «Les gens sont disposés à dépenser davantage aujourd’hui qu’il y a quelques années pour se protéger. Et les spécifications des produits, de plus en plus complexes, vont dans notre sens», explique Guy Bérard, vice-président au développement des affaires du CTT. Cette évolution joue dans la plupart des secteurs porteurs pour les textiles techniques: médecine et hygiène, protection industrielle, transports, sports et loisirs… Les textiles techniques créent cependant peu d’emplois. À la faveur d’une reconversion complète de ses activités vers les matériaux composites et les vêtements de protection, JB Martin a tout juste réussi à maintenir son effectif à 45 personnes. Malgré son investissement massif dans les textiles techniques, le leader canadien, Consoltex, a fermé trois usines ces cinq dernières années, son effectif passant de 1 000 à 450 employés. Sans compter que «dès qu’on devra produire de gros volumes, on sera obligés de fabriquer en Chine!» prévoit Olivier Vermeersch, vice-président aux affaires corporatives du CTT. En attendant, le textile souffre d’un grave déficit de main-d’œuvre formée, qu’expliquerait l’image déplorable du secteur. Ainsi, faute de candidats, l’option Textile a été suspendue de 2003 à 2005 au cégep de Saint-Hyacinthe. C’est pourtant le seul établissement du Canada qui propose ce type de formation et le taux de placement est de 100%. L’option Textile a été rouverte en 2006 grâce à l’inscription de 11 Algériens… qui repartiront dans leur pays dès leur formation achevée!

Affaires et économie

L’économie du savoir mise à l’épreuve

Fait-on suffisamment de recherche universitaire au Québec ? Cette recherche contribue-t-elle réellement à l’essor économique de la province ? Faut-il maintenir une cloison étanche entre les chercheurs et l’entreprise ? Marc Leroux, président de la société en commandite Univalor, et Denis Thérien, vice-principal à la recherche et aux relations internationales de l’Université McGill, ont le même sentiment de fierté à l’égard de la recherche au Québec. Ils partagent aussi la même passion pour les exploits et les prouesses des chercheurs de leurs établissements respectifs. Enfin, tous deux s’inquiètent de l’état du réseau universitaire et de son financement. Toutefois, leurs conceptions du rôle de la recherche diffèrent. Pour Denis Thérien, il n’y a aucune honte à associer la recherche universitaire à l’industrie. « Il faut se débarrasser de cette pudeur. L’université doit contribuer à créer de la richesse, car cela fait partie de sa mission. Le débat entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée est devenu caduc. Nous avons intérêt à nous entendre avec le milieu des affaires. » Ce mathématicien de formation croit que l’Université McGill pourrait tripler, voire quintupler la valeur de la recherche menée conjointement avec des entreprises. Mais ce type de recherche est peu fréquent. À son avis, l’université n’est pas la seule en cause. Souvent, dit-il, les entreprises ne veulent pas payer le prix des travaux. De plus, elles tentent de s’approprier les droits d’auteur des chercheurs qui travaillent pour elles. « Ce sont deux mondes différents, convient Marc Leroux. L’université crée des connaissances, alors que l’industrie recherche des produits, du capital et du rendement. » Un symbole de la distance entre ces deux mondes ? Le « bras commercial » de l’Université de Montréal et le bureau qui gère tous ses contrats de recherche sont situés boulevard Décarie, soit à quelque cinq kilomètres du campus. Marc Leroux et Denis Thérien ne jouent pas la même partition. Le premier cherche à rentabiliser des inventions, le deuxième se bat pour qu’il y en ait toujours davantage. À vrai dire, tout les distingue. Marc Leroux, 56 ans, est un physicien qui a fait carrière principalement dans le secteur des télécommunications. Il a travaillé pour Bell, Recherches Bell-Northern, Téléglobe et Télésystème, la société de portefeuille de Charles Sirois, où il était vice-président à la technologie. Par sa tenue impeccable, son calme et son discours prudent, il incarne l’entreprise privée. Denis Thérien a un côté professeur d’université. La chevelure est rebelle, la tenue est décontractée. Ce scientifique de presque 53 ans, qui a dirigé l’École d’informatique de McGill pendant de nombreuses années, est un non-conformiste. Dans son site Internet, un dessin représentant le professeur Tournesol rappelle qu’en 1967 — il avait 12 ans — il avait impressionné tout le monde à l’émission Tous pour un avec ses connaissances inouïes sur Tintin. L’Université McGill, qui compte 6 000 francophones parmi ses 30 000 étudiants, est considérée comme la meilleure université du Canada et la 21e au monde, selon la prestigieuse publication britannique The Times Higher Education Supplement. L’établissement dispose de plus de 500 millions de dollars par an pour la recherche. « Mais nous ne pouvons pas être les meilleurs dans tout. Nous devons choisir nos créneaux », dit Denis Thérien. Ainsi, l’Institut neurologique de Montréal, qui figure au nombre des fleurons de l’Université McGill, passe pour l’un des trois meilleurs centres de neurologie du monde. Denis Thérien est fier d’avoir pu décrocher en faveur de cet établissement 15 millions de dollars de la Fondation canadienne pour l’innovation. Ses autres missions ? Trouver du financement pour des sommités canadiennes, telles que l’astrophysicienne Victoria Kaspi, le Dr Michel Tremblay, directeur du Centre du cancer de l’Université McGill, ou le physicien Peter Grütter, spécialiste des nanotechnologies. « C’est un travail exaltant. On le mène à fond de train et il faut toujours saisir plusieurs balles au bond. » « Les inventions ne naissent plus dans les garages, mais bel et bien dans les universités. Et elles sont étonnantes », se réjouit Marc Leroux. Par exemple, en nanotechnologie, on a mis au point une technique qui permet de contrôler le mouvement d’un micro-objet dans les veines ou les artères. C’est le fruit du travail conjoint de chercheurs de l’Université de Montréal et de l’École polytechnique. En cinq ans, une vingtaine de découvertes soumises à l’équipe de Marc Leroux ont donné naissance à des entreprises commerciales. Ainsi, la société montréalaise Cerestech a conçu un sac-poubelle à partir d’amidon thermoplastique. L’avantage est qu’il se décompose rapidement. De son côté, la société Prevtec Microbia a découvert un substitut des antibiotiques qui s’attaquent à la maladie du dépérissement du porc. Il sera commercialisé bientôt. « Nous nous devons de trouver une stratégie qui puisse à la fois garantir la propriété intellectuelle des chercheurs et leur permettre de publier dans des revues savantes », dit-il. Cela ne va pas de soi, car tout ce qui est publié fait partie du domaine public et devient donc accessible à tous. La société Univalor veut servir de pont entre l’université et le milieu des affaires. Unir le savoir à l’économie est sa devise. En 2006, la société en commandite a reçu quelque 80 dossiers relatifs à des inventions. C’est peu pour un réservoir de 2 300 chercheurs et un budget de recherche de 447 millions de dollars attribué en 2005-2006. « Nous devrions en avoir 150 par an, compte tenu du volume de la recherche qui se fait à l’Université de Montréal et dans ses établissements affiliés, dont HEC Montréal, l’École polytechnique et les centres hospitaliers », dit Marc Leroux. Déplore-t-il cet état de fait ? « La recherche et l’industrie se nourrissent mutuellement, mais il faut respecter la liberté et la créativité des chercheurs », dira-t-il simplement. Cette liberté et cette créativité sont durement mises à l’épreuve en raison du piètre état des universités québécoises. Celles-ci sont étranglées financièrement, affirme Denis Thérien. L’ancien recteur de l’Université de Montréal, Robert Lacroix, et Michel Trahan, ancien vice-recteur principal, font le même constat. Dans une étude publiée en mars pour le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), ils affirment qu’au Québec le sous-financement des établissements de haut savoir se chiffre à plus de 450 millions de dollars. En outre, disent-ils, il faudrait un milliard de dollars pour mettre à niveau leurs infrastructures et près de 400 millions de dollars pour annuler les déficits accumulés. Il y a pis. La position relative du Québec dans tous les domaines de la recherche universitaire s’est lourdement détériorée par rapport à celle de l’Ontario. En 2004-2005, les dépenses de recherche des universités du Québec ne comptaient que pour 27,2 % de celles des universités canadiennes, comparativement à 31,3 % en 1991-1992. Le départ pour Toronto de Thomas Hudson, directeur du Centre d’innovation Génome Québec et Université McGill, en juillet 2006, illustre la précarité de la situation. Le chercheur dirige aujourd’hui l’Institut ontarien de recherche sur le cancer. « À Toronto, Thomas avait l’impression que the sky is the limit, quetous les fonds lui seraient accessibles. De plus, en Ontario, le premierministre Dalton McGuinty est aussi ministre de la Recherche et de l’Innovation ; cela donne un signal très fort », dit Denis Thérien. Le principal défi, selon Marc Leroux ? Accroître le financement de la recherche dite de « maturation » en matière de technologies. « Cela aurait un effet déterminant, surtout dans les sciences de la vie, car il y a un écart entre la recherche universitaire, où il faut prouver le principe scientifique, et les attentes des milieux industriels, auxquels il faut démontrer que le concept est rentable. » Pour Denis Thérien, l’argent n’est pas le seul nerf de la guerre dans la recherche et l’innovation au Québec. Il faut instaurer une véritable culture entrepreneuriale qui n’a pas peur de l’échec, insiste-t-il. « Quand un chercheur californien raconte que son projet d’entreprise s’est effondré, ses collègues s’empressent de lui demander : “ À quand le prochain ? ”. Au Québec, c’est vu comme une catastrophe ! »

Affaires et économie

Pitié pour les jeunes!

Luc Godbout l’admet sans détour: si ses idées se concrétisent, «ça va faire mal». Dans Oser choisir maintenant (Les Presses de l’Université Laval), publié ces jours-ci, le fiscaliste et trois de ses confrères proposent d’augmenter dès cette année, au Québec, les impôts, taxes et tarifs des services publics de 8,7 %, soit de 4,5 milliards de dollars, afin de constituer un «bas de laine» et de pouvoir faire face aux lourdes conséquences du vieillissement de la population sur les finances publiques. «C’est ce qu’on appelle la stratégie “clairvoyante”. Plus on attendra, plus ce sera difficile et plus ce sera injuste envers les générations futures, qui devront régler seules la facture», dit Luc Godbout, 38 ans, professeur de comptabilité et de fiscalité à l’Université de Sherbrooke. Dans l’ouvrage qu’il signe avec l’économiste Pierre Fortin (chroniqueur à L’actualité) et les chercheurs Suzie St-Cerny et Matthieu Arseneau, les répercussions du vieillissement accéléré sont analysées minutieusement, avec un «optimisme prudent». Si on ne se serre pas la ceinture dès maintenant, concluent les auteurs, les prochaines générations devront — si elles veulent bénéficier de services comparables à ceux dont nous profitons actuellement — subir une augmentation du fardeau fiscal de 25 % entre 2025 et 2050. «Et rien ne pourra obliger les jeunes à rester au Québec si on accroît les taxes et impôts ainsi», s’inquiète Luc Godbout. L’actualité l’a rencontré à son bureau du Campus Longueuil de l’Université de Sherbrooke. Votre livre s’ajoute à une liste de documents sur les conséquences du vieillissement de la population, dont le manifeste des «lucides» et le rapport de la commission Ménard sur l’avenir des soins de santé. Est-ce de l’acharnement? — Une modification majeure de l’économie s’effectuera bientôt au Québec, et les gens n’en ont pas encore pris conscience. Ils n’en ont pas compris les répercussions. Ils se disent: «On vieillit, et après?» On entend aussi de l’information contradictoire, des gens qui disent, par exemple, que la dette était élevée après la Deuxième Guerre et qu’on s’en est sortis. Le contexte n’est plus le même! À cette époque, les naissances excédaient les décès de 100 000 par année. Aujourd’hui, l’écart atteint à peine 18 000. Et dans quelques années, les naissances seront moins nombreuses que les décès. Le vieillissement aura un effet déterminant sur toutes les missions de l’État. Il faut en prendre conscience et agir au plus vite. Pourquoi la population ne partage-t-elle pas votre sentiment d’urgence? — Il n’y a pas encore eu de véritable exercice démocratique pour bien faire comprendre les conséquences du vieillissement démographique. Il faudrait une commission d’enquête, sur le modèle de la commission Séguin, qui a étudié le déséquilibre fiscal. Avant cette commission, et même si l’ex-premier ministre Bernard Landry en parlait tous les jours, le déséquilibre fiscal n’était pas un enjeu majeur, parce que ni la population ni l’ensemble de la classe politique québécoise ne s’étaient approprié cette question. En voyant la facture concrète du vieillissement, aucun des grands partis politiques ne pourra se défiler. L’urgence d’agir fera consensus, j’en suis sûr. En quoi votre livre se démarque-t-il des autres sur le même sujet? — On a fait une foule de simulations jamais effectuées auparavant sur l’évolution des finances publiques du Québec, en adoptant un «optimisme prudent». Le constat est d’autant plus dur. Même en supposant une augmentation des taux d’emploi et de productivité, en tenant compte du fait que les revenus de retraite seront imposés et en émettant l’hypothèse que les dépenses de santé augmenteront moins vite dans les 50 prochaines années qu’elles ne l’ont fait dans les 10 dernières, on se dirige vers un gouffre! Il y a présentement un mini-baby-boom au Québec. En tenez-vous compte? — En 2005 et 2006, le taux de natalité a surpassé légèrement les prévisions de l’Institut de la statistique du Québec, sur lesquelles on se base. Est-ce vraiment une tendance lourde? On n’en sait rien, et même si c’était le cas, ça ne règlerait pas le problème. Tout au plus, ça ferait fondre de 10% le poids de la dette en 2050, mais ça ne l’empêcherait pas d’atteindre un niveau catastrophique. Ce n’est pas parce qu’on fait soudainement un peu plus d’enfants qu’on enlève du paysage les personnes âgées, les plus grands utilisateurs des services de santé. Aux yeux d’une partie de la population, représentée notamment par Québec solidaire, le vieillissement de la population est un faux problème monté en épingle par des gens de droite… — Je le sais. Il faut à tout prix renverser cette image-là. Je n’aime pas les étiquettes, mais ce n’est pas un truc de droite que nous publions! C’est même plutôt de gauche. Nous ne disons jamais qu’on devrait sabrer les services publics. Au contraire, nous expliquons comment on peut les sauvegarder. Les gens qui prétendent qu’il n’y a pas de problème ont le fardeau de la preuve. Comment voient-ils l’évolution des dépenses de santé, d’éducation, de la dette? Nous, nous présentons des chiffres. Nous n’inventons rien. Il y aura 1,2 million de personnes âgées de plus d’ici 25 ans. Personne ne peut nier ça. Il serait dangereux de se fermer les yeux et de ne rien faire. On ne sait pas comment agira le gouvernement au pouvoir en 2020, mais il pourra décider de sabrer les services, d’augmenter les taxes et impôts ou de s’endetter. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sera pas juste pour les générations futures, qui supporteront seules ce fardeau. Ce qu’on cherche à faire, c’est de répartir le fardeau sur le plus grand nombre, tout de suite. C’est l’objectif du Fonds des générations, créé en 2006 par le gouvernement Charest, non? — Le véhicule est créé, même s’il n’est pas parfait. Il reste à savoir à quel rythme on remplit le réservoir d’essence. À 600 millions de dollars par année, comme c’est le cas actuellement, c’est nettement insuffisant. Il faudrait multiplier cette somme par sept et y ajouter 4,5 milliards de dollars pour maintenir dans l’avenir les services publics avec les taux de taxation actuels. D’autres pays ont conçu des moyens pour faire face à l’explosion des coûts des programmes sociaux. Les Américains ont choisi de réduire les services, chaque année, pour contenir les dépenses. C’est impensable ici. Les Japonais ont préféré s’endetter, ce qui, au Québec, nous mènerait droit vers le gouffre. Les Suédois ont décidé d’augmenter annuellement, à petite dose, les tarifs des services publics, ce qui est une approche myope, parce que les coûts iront croissant. Ayons au moins un souci d’équité intergénérationnelle: augmentons les taxes et tarifs dès maintenant, et pour les 50 prochaines années, d’un pourcentage constant du PIB. C’est la stratégie clairvoyante. Quatre milliards et demi, c’est énorme. Où prendra-t-on cet argent? — De tous les côtés. On ferait mieux, par exemple, de placer dans un bas de laine les nouvelles sommes reçues d’Ottawa, plutôt que de réduire les impôts. Le gouvernement Harper veut baisser les taxes fédérales à la consommation? Profitons-en pour augmenter d’autant les taxes au Québec. La clé, c’est de bien expliquer à la population pourquoi on agit ainsi. La tendance mondiale est à la diminution des impôts sur le revenu et à la hausse des taxes à la consommation. C’est donc peut-être la voie à suivre, surtout qu’il existe déjà des mécanismes pour compenser les effets de ces mesures sur les gens à faible revenu. Il faudra aussi élargir le débat. Le gel automatique des tarifs des services publics a-t-il encore sa raison d’être? Devrait-on hausser les tarifs de l’hydroélectricité pour financer une partie du Fonds des générations? Posons-nous sérieusement ces questions. L’économiste et ex-premier ministre Jacques Parizeau a dit récemment qu’il valait mieux se préoccuper de notre productivité que de notre dette. Qu’en dites-vous? — L’un n’empêche pas l’autre! À mon avis, Jacques Parizeau sous-estime l’ampleur du vieillissement de la population. On peut, bien sûr, augmenter la productivité, favoriser la natalité et l’immigration. Mais tout cela ne renversera pas la pyramide des âges. Il faut bien comprendre ce que Lucien Bouchard a dit au sujet des Québécois qui ne travaillent pas assez. Il aurait dû mieux s’expliquer. Car c’est un fait: les gens prennent leur retraite plus tôt qu’avant. Est-ce seulement une question de loisirs? Ou y a-t-il quelque chose, au Québec, qui ferait que les gens ne voient pas d’intérêt à rester sur le marché du travail? Il faudrait peut-être revoir certains mécanismes de retraite. On veut que les gens restent au travail, mais de façon volontaire, pas comme s’il s’agissait de travaux forcés. Qu’arrivera-t-il si rien n’est fait? — Plus on attendra, plus la situation deviendra intenable. Depuis l’accession au pouvoir du Parti libéral du Québec, en 2003, tout l’argent frais est allé à la santé et à l’éducation. Continuera-t-on ainsi pendant 50 ans? Si oui, des commissions d’enquête sur des effondrements de viaducs, il y en aura beaucoup d’autres!

Affaires et économie

Détaxer l’avenir

Les baby-boomers québécois commencent à partir à la retraite et la relève est clairsemée. Désormais, pour progresser, l’économie du Québec ne pourra plus compter sur le poids du nombre. Il faudra plutôt que chaque Québécois produise plus et mieux, autrement dit que la productivité collective s’accroisse. C’est seulement si la valeur de la production par travailleur augmente qu’il y aura plus d’argent à distribuer à tous en salaires accrus. Voilà un gros défi, car depuis 10 ans, la productivité du travailleur moyen a progressé à pas de tortue au Québec : de 1 % par année en moyenne. C’est l’investissement qui engendre la productivité. Les gouvernements ont ici un rôle important à jouer, en investissant en éducation et dans les infrastructures. Mais c’est l’investissement des entreprises dans les nouvelles idées, les nouvelles technologies et le nouvel équipement productif qui dynamise le tout. Or, la performance du Québec en matière d’investissement des entreprises n’est pas très impressionnante. Il y a quelques secteurs phares, tels l’aérospatiale, la biotechnologie et le multimédia, qui sont d’autant plus remarquables qu’ils sont isolés. La condition fondamentale pour que l’investissement au Québec sorte de sa torpeur actuelle est qu’il devienne beaucoup plus rentable pour les entreprises d’y investir que de le faire ailleurs. Il y a quelques années, les enquêtes périodiques de la société KPMG sur le coût d’investir dans une centaine de villes de la planète plaçaient Montréal et Québec parmi les moins coûteuses au monde. Mais depuis 2002, la valeur du dollar canadien est revenue à la normale en s’appréciant de 40 %. Les villes canadiennes ont dégringolé dans le classement. Montréal conserve le 13e rang parmi 65 villes d’Amérique du Nord, mais le coût d’y investir n’est plus que de 5 % inférieur à ce qu’il est à Boise, en Idaho, qui occupe le 39e rang. Pas de quoi sauter de joie. L’investissement au Québec a besoin d’une grosse poussée, pas d’un petit coup de mouchoir. L’État peut y contribuer en imprimant un virage majeur à ses impôts et subventions. Le tableau ci-dessous montre que des régions ou des pays comme l’Ontario, les États-Unis et la France continuent de taxer l’investissement des entreprises à des taux supérieurs à 30 % — tout en saupoudrant les subventions dans leurs secteurs favoris. Mais un nombre croissant de gouvernements, comme ceux du Nouveau-Brunswick, de la Suède ou de l’Irlande, ont décidé d’emprunter la voie inverse : ils ont abaissé leurs taux de taxation de l’investissement sous les 20 % pour l’ensemble des secteurs et commencé à « passer la gratte » dans les subventions. À observer la bonne performance de l’économie irlandaise, on se doute que cette deuxième stratégie est la meilleure pour qui veut accélérer la productivité et la création de richesse. On objectera qu’alléger le fardeau fiscal des entreprises, c’est mettre de l’argent dans les poches de leurs riches actionnaires. Erreur. D’une part, les actionnaires ne sont pas tous riches. Les principaux détenteurs d’actions d’entreprises québécoises sont ou bien des propriétaires de PME, ou bien de grands fonds de placement (le plus grand étant la Caisse de dépôt et placement du Québec) qui gèrent l’épargne-retraite des simples particuliers. D’autre part, dans les faits, les entreprises ne financent pas les impôts qu’elles paient par une réduction des dividendes versés aux actionnaires, mais en accordant de moins bons salaires à leurs employés et en imposant des prix de vente plus élevés à leurs clients. Justement ce qu’on veut changer. Sur le plan de la fiscalité, le Québec est à l’heure du choix. Ou bien il réduit l’impôt sur le revenu des particuliers d’un milliard de dollars, ou bien il réduit d’autant l’impôt sur le capital productif investi par les entreprises (et le saupoudrage de subventions). Dans le premier cas, on favorisera la consommation présente en se faisant plaisir. Dans le second, on encouragera l’investissement pour préparer l’avenir. C’est le combat perpétuel avec l’ange : le plaisir à court terme contre le sacrifice pour le bien commun à long terme. Taux de taxation de l’investissement des entreprises dans divers pays ou régions : Ontario 42,2 % États-Unis 36,7 % France 33,0 % Québec 30,8 % Australie 23,6 % Nouveau-Brunswick 19,6 % Suède 17,8 % Irlande 14,0 % Note : Le taux de taxation de l’investissement est un taux synthétique qui combine les dispositions des impôts sur les bénéfices, des taxes sur le capital et des taxes de vente sur l’équipement.