Affaires et économie

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Le géant québécois du farniente

Faites le test. Demandez à quelqu’un ce qu’il pense de Transat. «Air Transat?» vous répondra-t-on une fois sur deux. Alors que la ligne aérienne ne constitue que l’une des 22 entreprises de la galaxie Transat! Aujourd’hui, le géant peut conquérir un client au Canada, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Belgique. Il peut lui proposer un forfait vacances vers 60 destinations, l’y mener et, sur place, lui louer une voiture ou lui mitonner des excursions. Bien sûr, Air Transat est toujours là. Avec ses 15 Airbus et ses 2,5 millions de passagers par an, c’est le plus important transporteur nolisé international au Canada. S’y sont greffées des entreprises dans huit pays, qui, ensemble, emploient plus de 6 000 personnes. Chiffre d’affaires en 2005: 2,4 milliards de dollars, l’équivalent de tout le Club Med! Transat est considéré comme l’un des 10 plus grands voyagistes du monde. Transat se compose aujourd’hui de voyagistes (grossistes), d’agences de voyages, de prestataires de services à destination (des excursions, par exemple) et de services aéroportuaires. Et dire que tout ça a commencé par une agence de voyages pour étudiants. Tourbec, qui avait fait voyager des milliers de jeunes Québécois, agonisait quand Jean-Marc Eustache a décidé de la relancer à la fin des années 1970. C’est là, probablement, que s’est produite l’alchimie entre lui, Philippe Sureau et Lina De Cesare, donnant naissance au trio magique qu’il fallait pour créer de grandes choses. Les complices ont ensuite fondé Trafic Voyages, qui organisait des séjours en France pour des Québécois qu’ils faisaient voler sur Quebecair. À la mort de ce transporteur, Trafic s’est alliée à un groupe d’employés de la défunte ligne aérienne pour en créer une nouvelle, fin 1986. Mais c’est le vol inaugural d’Air Transat (Montréal-Acapulco), le 14 novembre 1987, qui a marqué la véritable naissance de l’entreprise. Vingt ans plus tard, le trio est toujours là et ne dort pas sur la manette des gaz. «Nous sommes en développement», dit Jean-Marc Eustache, président de Transat. Dans sa mire, plusieurs cibles. Le Royaume-Uni, d’abord, où Air Transat vole depuis toujours, mais où Transat n’avait pas encore de pied-à-terre. C’est maintenant chose faite, grâce à l’acquisition d’un voyagiste. «L’été, le Royaume-Uni est le premier marché au Canada, dit Jean-Marc Eustache, et dans les deux sens: des Canadiens vont en Europe et des Britanniques viennent au Canada.» L’autre grand projet du trio, c’est l’hôtellerie, à peu près la seule facette du voyage qui lui échappe encore. Pas question d’ouvrir des hôtels Transat, mais plutôt de devenir partenaire (à hauteur de 30% ou 35%) d’hôtels déjà établis. «Pour contrôler la qualité du produit, dit le PDG. Et ramener à nos actionnaires une partie de l’argent qu’on laisse actuellement à l’hôtelier.» Idée séduisante, quand on pense que l’hôtellerie dégage des marges bénéficiaires d’environ 20%, contre 3% ou 5% pour les voyagistes. «On investirait dans les Caraïbes, poursuit le dirigeant, peut-être sur la Riviera Maya, à laquelle les Américains, qui ne connaissaient que Cancún dans cette région, commencent à s’intéresser.» L’entreprise lorgne donc les États-Unis — où elle n’a encore posé qu’un orteil —, pour y acquérir des voyagistes. Ce marché offre un potentiel énorme, mais il est encore largement fermé sur lui-même, car les Américains, dont la majorité n’ont pas de passeport, voyagent essentiellement à l’intérieur de leurs frontières. Mais le ciel de Transat n’est pas uniformément bleu. Des nuages, il y en a toujours. La hausse du prix du carburant, qui gruge les profits; les ouragans de l’automne 2005, qui ont refroidi l’ardeur des consommateurs. Tout l’été et tout l’automne derniers, les clients ont attendu à la dernière minute pour réserver, forçant l’entreprise à réduire ses prix, érodant d’autant sa marge de profit, déjà petite dans ce secteur d’activité. Et pas de répit à l’horizon: cet hiver, la venue de deux nouveaux concurrents risque d’épicer la sauce. Vacances Maestro s’attaque au marché de la région de Québec, tandis que Sunwing débarque à Montréal et à Québec. Inquiet, Jean-Marc Eustache? En tout cas, il n’en laisse rien voir. «En 20 ans, des concurrents, nous en avons vu arriver plus d’un, dit-il. Ils ont tous disparu! Cette année, Sunwing ajoute 40 000 places d’avion aux quelque 600 000 que compte le marché québécois. C’est important. Mais pas dramatique. Disons que le consommateur aura un bon choix de dernière minute cette année… Mais ça ne m’empêche pas de dormir.» Parmi les motifs possibles d’insomnie, le PDG parle plutôt des ouragans, des tsunamis, du prix du pétrole qui augmente. Et des attentats. On raconte que, dans l’après-midi du 11 septembre 2001, Jean-Marc Eustache et sa garde rapprochée ont pris la décision la plus difficile de leur vie: mettre à pied près de 25% de leurs employés. «Après le 11 septembre, dit-il, les téléphones se sont tus. Et n’ont pas sonné pendant une semaine. En trois mois, nous avons perdu 40 millions de dollars.» Depuis, Jean-Marc Eustache, prudent, se garde des liquidités de 100 millions de dollars, au cas où…

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Bientôt la retraite payante?

La retraite, Hélène Choquette, 56 ans, de Longueuil, y pensait depuis longtemps. Après des années de dur labeur, cette recherchiste de la CSN estimait qu’elle avait bien le droit de souffler un peu. Mais le moment venu, l’an dernier, elle ne se sentait pas tout à fait prête à fermer son ordi pour de bon. Elle a donc opté pour une retraite progressive. Une sorte de retraite à temps partiel. «C’est le meilleur des deux mondes!» dit Hélène Choquette. Au Québec, un travailleur peut, à partir de 55 ans — avec l’accord de son employeur —, réduire ses heures de travail pendant quelques années, et toucher des prestations d’un régime privé de retraite tout en continuant à travailler à temps partiel. Une grande majorité de Canadiens espèrent se retirer avant 60 ans, mais 56% des 40 ans et plus souhaitent le faire de façon progressive, selon un sondage SOM effectué en octobre 2006 pour Desjardins Sécurité financière. Pourtant, depuis la réforme du Régime des rentes, en 1997, qui favorisait la retraite progressive, bien peu de Québécois ont opté pour cette possibilité. À Hydro-Québec, par exemple, en 2006, seulement sept personnes sur environ 700 retraités ont choisi la retraite progressive. Depuis 1997, à peine plus de 31 000 personnes, arrivées à 60 ans, ont touché des prestations de la Régie des rentes tout en continuant à travailler à temps partiel. Et ce n’est pas une bonne nouvelle, selon Québec, qui voit dans la retraite progressive un moyen de réduire les pénuries de main-d’œuvre. Et une façon de garder le plus longtemps possible sur le marché de l’emploi les travailleurs de 60 à 65 ans. Il est vrai que la retraite progressive n’est pas très avantageuse. Si bien que beaucoup de gens, particulièrement les travailleurs bénéficiant d’un régime complémentaire de retraite à prestations déterminées — régime où le montant de la rente est fixé à l’avance —, préfèrent prendre plutôt une retraite anticipée. Résultat, les Québécois disent maintenant «bye-bye, boss» de plus en plus tôt: à 60 ans en moyenne en 2000, contre 65 ans en 1970. Chez les bénéficiaires de régimes à prestations déterminées, 14% des personnes de 55 ans sont retraitées et… 65% des 60 ans, selon le ministère des Finances et la Régie des rentes du Québec. «La situation est sérieuse», dit la ministre québécoise de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne. Dans son dernier budget, Québec a donc annoncé une série de mesures fiscales et de modifications à sa Loi sur les régimes complémentaires de retraite. L’objectif: encourager les Québécois à demeurer plus longtemps au travail. Québec doit cependant d’abord s’entendre avec Ottawa, qui devra modifier la loi fédérale sur l’impôt. «Ça devrait être réglé d’ici juin 2007», affirme Michelle Courchesne. Pour les entreprises, la retraite progressive constitue un excellent moyen de faciliter la transmission des expériences et du savoir, croit André Langlois, vice-président au développement et à la mise en marché chez Desjardins Sécurité financière. «Ça permet de mieux planifier la relève.» Il est aussi d’avis que la retraite progressive pourrait être particulièrement utile aux entreprises ayant besoin de travailleurs saisonniers. Dans le domaine des services financiers, par exemple, les banques et caisses populaires manquent souvent de main-d’œuvre durant la période des REER. Au lieu d’embaucher du personnel sans expérience, les institutions financières pourraient compter sur leurs retraités, main-d’œuvre expérimentée qui, actuellement, n’y voit pas d’avantages pécuniaires. «Ce serait un bel “accommodement raisonnable”», dit-il. Au Canada, deux modèles de retraite progressive sont proposés, le choix entre l’un et l’autre dépendant du type d’emploi et d’employeur. Les travailleurs peuvent ou bien réduire leurs heures de travail hebdomadaire, ou bien prolonger leurs congés. Hélène Choquette, elle, a choisi la deuxième possibilité. Ainsi, en regroupant ses vacances, elle a pris l’an dernier quatre mois de congé ininterrompu. Pierre-André Delisle, mécanicien automobile de 59 ans, a plutôt conclu une entente avec son employeur pour réduire la longueur de sa semaine de travail, et réduire d’autant son salaire. «J’avais envie d’arrêter complètement, mais je n’en avais pas les moyens», dit ce résident de Sherbrooke. Il a commencé, il y a quatre ans, par boulonner un jour de moins par semaine. Aujourd’hui, il ne travaille plus que deux jours par semaine, et il a l’intention de ranger complètement ses outils d’ici trois ans. «Je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent pour vivre, je ne suis pas dépensier», dit-il. Le retraite progressive constitue aussi un moyen d’apprivoiser l’avenir. Car pour beaucoup de gens, la retraite signifie une rupture avec leur passé, et elle est vécue comme un deuil. «La retraite progressive permet d’amoindrir le choc et de vivre la transition de manière plus harmonieuse», dit la fiscaliste et planificatrice financière Josée Jeffrey. Il faut par contre profiter de son temps libre pour réorganiser sa vie, prévient Michel Simard, formateur en préparation à la retraite au collège Marie-Victorin, à Montréal. Pour se découvrir de nouveaux hobbys, se créer un nouveau réseau d’amis, ressortir du placard des projets depuis longtemps oubliés. «Si on attend la retraite pour faire tout ça, on risque d’avoir de mauvaises surprises», dit-il. Il faut compter deux ans de préparation, estime-t-il, pour se construire un nouveau réseau. Pierre-André Delisle, lui, l’a bien compris. Depuis sa retraite «à temps partiel», il s’est découvert un intérêt pour une foule d’activités. Il fait du bénévolat, répare les meubles de ses amis, fait de la marche dans la nature l’hiver, joue au golf l’été. «Je suis tellement occupé que je ne risque pas de m’ennuyer à ma retraite!» dit-il. Quant à Hélène Choquette, elle a mis son temps à profit pour y voir clair dans ses intentions. «Maintenant, je sais ce que je vais faire à ma retraite.» Elle va entre autres suivre des cours de langues et faire du bénévolat auprès d’organismes défendant les droits des patients du réseau de la santé. Elle n’écarte pas non plus l’idée de retravailler un jour, à son compte. Et puis, elle apprécie tellement ses congés prolongés qu’elle a décidé de devancer sa retraite définitive au printemps 2008, au lieu de l’été 2009. «J’ai hâte», dit-elle. Voilà une décision qui risque d’attrister le gouvernement du Québec.

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Les cinq péchés capitaux

L’alcool, le jeu, le tabac, les armes, le sexe. Le Vice Fund porte bien son nom! Lancé aux États-Unis en 2002, ce fonds commun de placement investit exclusivement dans les titres d’entreprises actives dans ces secteurs. Il accueille à bras ouverts les laissés-pour-compte des fonds éthiques: les Altria Group (propriétaire, entre autres, du cigarettier Philip Morris), MGM Mirage (casinos) et autres Anheuser-Busch (qui produit la Budweiser, notamment). Parce que même en période de récession — et peut-être davantage encore quand tout va mal — les gens fument, boivent et jouent aux machines à sous! Autrement dit, ce fonds rapporte. Avec un rendement annuel moyen de près de 18% depuis 2002, le Vice Fund a de quoi titiller l’intérêt de plus d’un investisseur. Le diable vous tente? Vous devrez oublier ce fonds américain, qui n’a pas déposé de prospectus d’émission au Canada. Mais vous pouvez tout de même vous constituer un portefeuille qui ne fait pas dans le politiquement correct. «La rentabilité ajustée au risque — la performance financière des “actions du péché” — est de 2% à 4% plus élevée que celle des autres actions», dit Marcin Kacperczyk, professeur adjoint de finances à la Sauder School of Business (Université de la Colombie-Britannique). Carter D. Crum, associé de Nollenberger Capital Partners, une société de courtage américaine, souligne de son côté que, depuis 2004, les performances des secteurs de l’alcool, du tabac, du jeu et des armes battent l’indice Standard & Poor’s 500 (S&P 500). Investir dans les fonds du vice sera-t-il payant en 2007? Il semble que oui. Mais il faudra peut-être regarder du côté des pays émergents, qui commencent à goûter aux «plaisirs défendus». Le tabac Les fabricants sont inondés de poursuites. Cela ne doit pas effrayer les investisseurs, selon Caroline Waxler, auteure du livre Stocking Up on Sin: How to Crush the Market With Vice-Based Investing (miser sur le péché: comment battre le marché en investissant dans le vice, John Wiley & Sons, 2004). Dans son ouvrage, la journaliste financière révèle qu’entre 1996 et 2003 les fabricants de cigarettes ont gagné 75% de leurs batailles juridiques aux États-Unis. Ce qui n’a pas empêché l’industrie de connaître de bons rendements, d’après Carter D. Crum, qui a participé à la rédaction de l’ouvrage de Caroline Waxler. La taxation est un autre ennemi de l’industrie de la cigarette. Carter D. Crum souligne que plusieurs États américains, comme la Californie, ont récemment voté en défaveur d’une hausse de taxes. Une bonne nouvelle pour les cigarettiers, selon lui. C’est que des taxes plus élevées entraînent un accroissement de la contrebande, ce qui nuit aux ventes des entreprises, d’après Jean-François Tardif, gestionnaire de portefeuille principal chez Sprott Asset Management. Au Canada, ce commerce illicite serait en hausse. Avec les lois antitabac, l’industrie canadienne a du pain sur la planche. «Le secteur est en décroissance. Les gens fument de moins en moins», dit Jean-François Tardif. Selon lui, cette diminution des ventes touchera prochainement la canadienne Rothmans, dont le titre a tout de même fait bonne figure au cours des cinq dernières années. Il vaut donc mieux investir dans des entreprises présentes dans les pays émergents, comme la Chine et la Russie, où le tabagisme est en expansion. • L’action de l’américaine Altria Group (Philip Morris) a augmenté de 136,15% depuis cinq ans. Le jeu Investir dans le jeu n’est pas un pari si risqué, selon Dan Ahrens, auteur du livre Investing in Vice: The Recession-Proof Portfolio of Booze, Bets, Bombs, and Butts (investir dans l’alcool, les paris, les bombes et le sexe: le portefeuille éprouvé en temps de récession, St. Martin’s Press, 2004). Ancien gestionnaire de portefeuille du Vice Fund, Dan Ahrens a lancé, en avril 2006, le Gaming and Casino Fund. D’avril à novembre, ce fonds américain a enregistré un rendement négatif de 0,3%, alors que l’indice Morningstar Mid Growth, lui, a connu un rendement négatif de 6,35%. Au cours des cinq dernières années, l’industrie du jeu a eu de bons rendements. L’indice S&P Casinos & Gaming a connu un rendement annuel moyen de 20,57%, contre 3,97% pour l’indice S&P 500. N’empêche, Las Vegas pourrait déchanter en 2007. «Les consommateurs américains seront moins prêts à dépenser, car le prix de leurs maisons a diminué dernièrement», dit Jean-François Tardif. Cependant, un récent vote du Congrès qui ferme l’accès des casinos en ligne à la clientèle états-unienne pourrait favoriser la ville du jeu. Selon les experts consultés, mieux vaut parier sur les entreprises qui construisent des casinos à Macao, une sorte de Las Vegas de l’Asie. Les Chinois raffolent des maisons de jeu. • L’action de MGM Mirage a augmenté de près de 46% de janvier à novembre 2006. L’armement et la défense Depuis le 11 septembre 2001, et avec la lutte contre le terrorisme, l’industrie de l’armement et de la défense ne cesse de profiter. L’arrivée des démocrates au Congrès ne nuira pas aux entreprises qui ont des contrats avec l’armée américaine, selon Carter D. Crum. D’une part, George W. Bush demeure responsable de la politique étrangère, notamment en Irak. D’autre part, «depuis 1975, les titres des sociétés qui sont dans le secteur de la défense tendent à être plus performants lorsqu’un parti contrôle le Congrès et un autre, la présidence», dit-il. De toute façon, les contrats étant déterminés plusieurs années à l’avance, une modification dans une commande d’avions de guerre, par exemple, fait sentir ses effets environ quatre ans plus tard. «D’ici là, on aura élu un nouveau président et eu deux élections au Congrès!» dit Carter D. Crum. • La valeur du titre du fabricant de missiles américain Raytheon a doublé depuis les attentats du 11 septembre 2001, passant de 24,85$ à 50,80$. Le sexe Des bars de danseuses nues cotées à la Bourse, ça existe! Depuis 1995, Rick’s Cabaret International (RICK), une chaîne de boîtes d’effeuilleuses dont le siège est à Houston, figure au Nasdaq. En 2003, The Daily Planet, un bordel de Melbourne, s’est lui aussi inscrit à la Bourse d’Australie, pays où la prostitution est légale. Un an plus tard, l’entreprise est devenue Planet Platinum (PPN), a vendu son unique bordel et décidé de se consacrer aux boîtes de danseuses. Comme quoi l’industrie du sexe peut être instable… Les experts s’entendent: le porno n’est pas le vice qui rapporte le plus — du moins à la Bourse! Avec l’explosion des sites de pornographie dans Internet, même le titre de Playboy Enterprises n’est pas une valeur sûre. • Le titre de RICK a reculé de près de 23% depuis 1995. L’alcool La consommation de bière est en baisse au Canada, mais pas celle de vin! Caroline Waxler conseille d’investir dans des entreprises qui offrent une gamme étendue de produits. C’est le cas de Constellation Brands, qui fabrique et commercialise de la bière (la Corona, entre autres), du vin (notamment australien) et des spiritueux. Cette entreprise américaine a d’ailleurs acquis, en 2006, la société vinicole Vincor International, de l’Ontario. «Investir dans ce secteur à la Bourse canadienne est hasardeux, car il y a peu de titres», dit Jean-François Tardif. Selon lui, l’action de Molson Coors «ne fera pas très bonne figure» en 2007. L’entreprise a vendu à perte la majeure partie de sa participation dans la brasserie brésilienne Cervejarias Kaiser en 2006. Il faudra donc, encore une fois, se tourner vers les pays émergents, comme la Russie, où le potentiel de croissance est le plus grand. • Depuis la fusion des brasseries Molson et Coors, en février 2005, le titre de Molson Coors a diminué d’environ 14% à la Bourse de Toronto et de près de 4% à la Bourse de New York.

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Vertus capitalistes

Chantal-Line Carpentier, 39 ans, est une femme de principes. Aucun fonds éthique n’était assez vertueux pour elle. Elle a donc décidé de cofonder, en 2002, son propre club d’investissement. Sur les 50 dollars et plus qu’elle verse chaque mois à Actions responsables, pas un sou ne va à des sociétés qui testent leurs produits sur des animaux, qui vendent du tabac, du sexe, des armes, de l’énergie nucléaire, des pesticides ou… des tapis! «La majorité de notre groupe [le club compte une trentaine de membres] a jugé que le tapis, même fabriqué de façon écologique, est un bien inutile», dit en riant cette économiste agricole, qui ne semble pas convaincue de la chose. Cette femme sportive, chef du programme «Environnement, économie et commerce» à la Commission de coopération environnementale, à Montréal, reprochait aux fonds éthiques canadiens d’inclure des actions d’institutions financières. «Ces sociétés n’ont peut-être pas beaucoup d’implications environnementales. Mais la plupart consentent des prêts à des entreprises sans vérifier si ces dernières respectent, entre autres, les droits de la personne et l’environnement.» Dans le domaine de l’investissement responsable, il y a des «purs et durs», comme Chantal-Line Carpentier. Et il y a des partisans de l’étapisme, qui investissent dans des entreprises de divers secteurs, tel le pétrole, dans l’espoir qu’elles amélioreront leurs pratiques. «Les actionnaires peuvent mettre de la pression, en faisant des propositions [aux assemblées générales]», dit François Rebello, président du Groupe Investissement Responsable (GIR), société privée qui fait la promotion des placements éthiques et offre des services aux investisseurs institutionnels et gestionnaires de portefeuilles. «On a peut-être plus d’influence ainsi qu’en ne détenant pas leurs titres.» Destinés aux «purs et durs» ou aux «étapistes», ces fonds communs de placement se retrouvent tous sous la bannière des fonds éthiques ou socialement responsables. Ils peuvent exclure des entreprises selon des critères moraux (ils sont alors dits «éthiques») ou sélectionner les titres de «bonnes» sociétés qui respectent certains principes, comme les droits du travail et le développement durable (ils sont alors dits «socialement responsables»). Ils peuvent aussi mélanger ces deux approches. D’autres fonds, comme le Fonds de solidarité FTQ, visent avant tout la création d’emplois. Ce qui est éthique pour les uns ne l’est pas nécessairement pour les autres. Reste que l’investissement responsable n’est pas aussi vertueux que pourrait l’imaginer un non-initié. Au Canada, les gestionnaires de fonds éthiques boudent généralement l’industrie du tabac, de l’armement et de l’énergie nucléaire, mais ont moins de scrupules à faire de l’argent avec les sociétés pétrolières, minières et parfois productrices d’alcool. Rejeter l’industrie de l’armement n’empêche pas certains d’accepter des titres d’entreprises qui brassent des affaires avec l’armée, selon François Rebello. «Pour certains, fabriquer des mitraillettes n’est pas acceptable, mais entretenir des jeeps de l’armée, oui», dit-il. Les fonds ont intérêt à avoir la morale «élastique». Car en théorie, exclure des secteurs économiques entiers les rend plus risqués. «Les gestionnaires préfèrent donc souvent investir dans l’entreprise la plus performante, socialement, de chaque secteur», dit Corinne Gendron, titulaire de la chaire de responsabilité sociale et de développement durable à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. En pratique, les fonds communs de placement éthiques, qu’ils excluent ou non des secteurs, s’en tirent plutôt bien. «Ils ne rapportent ni plus ni moins que les fonds traditionnels», dit Bouchra M’Zali, professeure au Département de stratégie des affaires de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. Meritas est une société canadienne de fonds éthiques créée par des mennonites en 2001, mais qui ne se définit pas comme un fonds religieux. Meritas applique la tolérance zéro en ce qui concerne les forces armées, l’alcool, le tabac, le jeu, le sexe et l’énergie nucléaire. Mais près du quart des actifs de son fonds indiciel Jantzi Social Meritas provient de l’industrie du pétrole, du gaz et des produits chimiques. «Les compagnies pétrolières ont toutes un effet potentiellement négatif sur l’environnement», reconnaît Gary A. Hawton, chef de la direction de Meritas, dont le siège est en Ontario. «Mais certaines de ces sociétés sont aussi les plus grands investisseurs dans les énergies de remplacement. Nous voulons les encourager à continuer et à s’améliorer.» En tant qu’actionnaire, Meritas pratique le militantisme. On trouve aussi dans le fonds d’actions internationales Meritas le titre de Wal-Mart Mexico! Lequel se retrouve également dans l’Ethical International Equity Fund, autre famille canadienne de fonds éthiques. «Meritas ne veut pas punir un bon enfant parce qu’il a un mauvais parent, dit Gary A. Hawton. Nous n’avons pas trouvé de preuves que Wal-Mart Mexico a des activités antisyndicales et qu’elle est impliquée dans des problèmes de droits de la personne.» Depuis son lancement, aux États-Unis, en 1971, le Pax World Balanced Fund, premier fonds commun de placement socialement responsable, boycotte les entreprises liées de près ou de loin à l’industrie du tabac, de l’armement, de l’alcool et du jeu. En octobre, ses actionnaires ont toutefois accepté d’investir dans des fabricants de bière, de vin et de spiritueux ainsi que dans des entreprises ayant une activité secondaire liée au monde du jeu. À condition qu’ils s’agissent de bonnes entreprises citoyennes. Ce changement de cap n’est pas étranger au fait que le Pax World a dû se départir, en 2005, de ses actions de Starbucks. Le torréfacteur a beau commercialiser du café équitable, il a lancé deux liqueurs de café, en collaboration avec Beam Global Spirits & Wine. Or, le Pax World rejetait d’emblée toute entreprise vendant de l’alcool. La nouvelle politique du Pax World lui permet d’élargir son bassin de sociétés dans lesquelles investir. «Cela pourrait améliorer sa performance», dit David Vogel, professeur à la Haas School of Business (Université de Californie) et auteur du livre The Market for Virtue: The Potential and Limits of Corporate Social Responsibility (le marché de la vertu: le potentiel et les limites de la responsabilité sociale des entreprises). Depuis son inscription, le Pax World Balanced Fund a un rendement annuel moyen de 9,45%. Ce n’est pas parce qu’un fonds se dit «éthique» qu’il choisit ses titres selon une «démarche rigoureuse», met cependant en garde Corinne Gendron. Au Groupe Investissement Responsable, on analyse des données publiques (exemples: émissions polluantes, poursuites, etc.), on demande à l’entreprise de remplir un questionnaire sur ses pratiques, on effectue des entrevues avec la direction et on demande un rapport indépendant. «On subventionne des enquêtes sur le terrain, dit François Rebello. Mais ça coûte très cher.» Tous les gestionnaires ne peuvent en faire autant. Certains fonds ont un faible actif sous gestion et doivent, pour demeurer concurrentiels, minimiser leurs frais . Les fonds éthiques ne sont pas la panacée. Gestion FERIQUE, qui gère les fonds communs de placement de l’Ordre des ingénieurs du Québec, l’a constaté après avoir envisagé d’en lancer un l’an dernier. «On trouve plus ou moins les mêmes entreprises dans le top 10 du S&P/TSX et dans celui des fonds éthiques d’actions canadiennes, dit Fabienne Lacoste, directrice générale de Gestion FERIQUE. À quoi bon créer un nouveau fonds similaire à celui qu’on offre déjà?» Les portefeuilles d’actions américaines ou internationales des fonds éthiques diffèrent davantage, puisque le choix d’entreprises est plus grand que sur le marché boursier canadien. Comme d’autres fonds institutionnels, Gestion FERIQUE a plutôt choisi d’utiliser son pouvoir d’actionnaire pour encourager la responsabilité sociale des entreprises. Depuis avril 2006, le Groupe Investissement Responsable exerce les droits de vote des Fonds FERIQUE lors des assemblées annuelles. Chantal-Line Carpentier, elle, ne compte pas abandonner son club, Actions responsables, pour un fonds éthique. De 2003 à 2005, la valeur d’une part de 50 dollars est passée à 82,25 dollars. La stratégie du club? Investir dans WholeFoods (chaîne de supermarchés bio), Boralex (énergie renouvelable), Canadien Pacifique, l’Association canadienne de l’hydroélectricité et Green Mountain Coffee (café équitable et biologique). Et offrir des prêts à faible taux d’intérêt à des particuliers ou à des organismes communautaires. Grâce au club, un petit agriculteur biologique a pu se payer un nouveau tracteur!

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Paresseux, les Québécois?

En octobre dernier, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard a dit s’inquiéter du fait que, depuis 30 ans, les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Beaucoup de ses concitoyens ont très mal reçu ses propos. Ils ont eu l’impression de se faire traiter de paresseux plutôt que d’être vus comme des gens intelligents qui ont librement choisi de travailler un peu moins d’heures afin de passer plus de temps en famille ou entre amis, de pratiquer des sports, de lire, de sortir, de voyager. Qu’y a-t-il de mal à rechercher le bonheur plutôt que l’argent? Il faut comprendre leur sentiment. Mais il ne faut pas noyer la discussion dans un happening dominé par l’émotion. Oui ou non, est-il vrai que les Québécois travaillent moins que les autres? Si oui, qu’est-ce qui explique cette évolution? Et est-il souhaitable qu’ils se remettent à travailler davantage? Sur les faits, Lucien Bouchard a dit la vérité. Oui, les Québécois travaillent moins d’heures par semaine, moins de semaines par année et moins d’années dans leur vie active. En 2005, le salarié occupé à plein temps a travaillé une heure et quart de moins par semaine au Québec qu’en Ontario. Il s’est absenté (vacances, fêtes, congés, etc.) pendant 24 jours au Québec et pendant 20 jours en Ontario. Parmi la population âgée de 55 à 64 ans, 48% des gens ont occupé un emploi au Québec, contre 58% en Ontario. Travailler moins que les autres retranche environ 7% du niveau de vie des Québécois. Leur revenu par habitant (ajusté en fonction du coût de la vie) équivaut présentement à 92% de celui des Ontariens. S’ils travaillaient autant d’heures que ces derniers, leur niveau de vie grimperait à 96% du leur. Si, en outre, ils restaient au travail aussi longtemps qu’eux dans leur vie active, ils atteindraient 99% du revenu de leurs voisins, presque la parité. Cette coupe de 7% de leur niveau de vie est-elle le prix que paient les Québécois pour leur paresse? Jamais de la vie. Le meilleur contre-exemple est celui des travailleurs autonomes. Ils n’ont ni patron ni syndicat sur le dos. Ils échappent à l’oppression des grandes organisations. Et ils travaillent une heure et demie de plus par semaine qu’en Ontario. Il y a peut-être des paresseux au Québec (comme dans toute société), mais l’exemple des travailleurs autonomes démontre clairement que les Québécois ne souffrent pas du syndrome de la paresse généralisée. Quand ils sont libres de choisir et qu’ils aiment ce qu’ils font, ils ne comptent pas les heures. Mais d’où vient que les salariés, eux, travaillent moins d’heures au Québec qu’ailleurs? Si on y regarde de près, on constate que le phénomène est observable dans différents secteurs de l’économie. Il n’y a pas de coupable en chef. Ce n’est pas la faute des femmes, des jeunes ou des syndicats. Les femmes travaillent moins d’heures que les hommes, et les jeunes moins que les adultes. Les syndicats, c’est connu, ne cherchent qu’à réduire le temps de travail. Mais ces tendances sont les mêmes au Québec qu’en Ontario. Il y a néanmoins des secteurs où la différence est frappante: ce sont ceux de la fonction publique, de la santé et de l’éducation. On y travaille en moyenne 110 heures de moins par année au Québec qu’en Ontario. Dans l’ensemble, les Québécois paraissent plutôt satisfaits de travailler moins d’heures qu’on ne le fait ailleurs en Amérique du Nord. Peut-être parce qu’ils aiment davantage leur temps libre. Mais peut-être aussi parce qu’ils aiment moins leur temps de travail. Il faudrait essayer de comprendre pourquoi. J’ai une amie qui, dans la première partie de sa vie, a contribué comme syndicaliste à bâtir les grosses bureaucraties du secteur public. Dans la seconde partie de sa vie, elle est devenue cinéaste et produit des documentaires sur le syndrome de l’épuisement professionnel parmi les cadres des grosses bureaucraties. Il y a peut-être un lien entre les deux. Pour vouloir travailler plus, il faut d’abord aimer ce qu’on fait, disposer d’un peu d’initiative et pouvoir compter sur d’autres gratifications que le dépôt direct et le Prozac.

Affaires et économie

T’as de belles courbes, tu sais…

L’architecte Jean-Claude Baudry, qui travaille de près avec Chantiers Chibougamau, feuillette le catalogue de ses réalisations. Il s’attarde sur un superbe hôpital en bois, à Mississauga, en Ontario, et sur le chalet du Centre de ski Kanasuta, en Abitibi. « Au lieu de donner des subventions pour sauver l’industrie forestière québécoise, dit-il, le gouvernement du Québec pourrait simplement envisager la possibilité d’utiliser le bois pour tous ses édifices publics. Les avantages de ce matériau, qui combine la force, la résistance et l’esthétique, sauteraient vite aux yeux. » À Chibougamau, Jean-Claude Baudry a réalisé une première québécoise en créant deux très jolis commerces en bois: le Home Hardware local et un magasin d’articles à un dollar, Le Huard. « Le bois ne coûte pas plus cher que l’acier et c’est bien plus beau », dit le propriétaire du Huard, Danick Doyon, qui a constaté que sa clientèle appréciait particulièrement l’ambiance de son commerce – et que les propriétés isolantes du bois lui permettaient d’épargner 25% en frais de chauffage. Ce n’est pas un hasard si le directeur de projet de Nordic, Jean-Claude Baudry, est un architecte français; et que seule une société française, Mathis, sache encore courber les poutres en bois lamellé-collé, comme les arches du Centre sportif Bois-de-Boulogne: la connaissance en matière d’ossatures en bois non résidentielles se trouve en Europe, particulièrement en Allemagne, en Scandinavie et en France, où l’on utilise le bois même pour les arches ou les fermes des ponts. Là, avec du bois, on arrive à donner aux bâtiments des formes que les architectes nord-américains ne parviennent à créer qu’avec du béton, cinq fois plus lourd. En France – pays qui n’a pas le dixième des ressources forestières du Québec! -, la loi oblige depuis 1998 les institutions publiques à considérer d’abord le bois pour toutes leurs constructions. C’est à cause de Kyoto. Le bois est une ressource renouvelable, qui a en outre le mérite de piéger le carbone – le bois n’est rien d’autre que du CO2 fixé par photosynthèse. Il faut certes le couper, le débiter et le coller, mais cela consomme moins d’énergie que l’extraction du métal ou la transformation de la roche en béton. « L’usage du bois au centre sportif de Laval a permis d’épargner 1 400 tonnes de CO2 », souligne Jean-Claude Baudry. Au Québec et au Canada, le véritable obstacle à l’usage du bois dans les constructions non résidentielles n’est ni sa force ni sa résistance au feu – beaucoup plus grande que l’on ne croit. Il s’agit plutôt d’un problème de compétence: aucun ingénieur ou architecte québécois ne sait calculer la force ou la résistance d’une poutre en bois et faire la comparaison avec le béton ou l’acier. Toutes les facultés de génie ont des labos où l’on tord, écrase, distend des poutres et des colonnes d’acier et de béton. Personne n’étudie le bois! « Les Suisses, les Allemands et les Français montent des ossatures formidables en bois lamellé-collé, et j’entends encore des ingénieurs de l’École polytechnique de Montréal me dire que le bois lamellé-collé décolle, raconte Jean-Claude Baudry. On part de loin! »

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Affaires et économie

Là où les affaires roulent…

C’est un décor florissant, de grosses maisons flambant neuves. Çà et là, des bâtiments ultramodernes, qui abritent aréna, centre de santé, caserne de pompiers, écoles. Des entreprises de construction, de transport ou de fabrication de vêtements. Le tout planté sur les rives d’un lac immense. Nous ne sommes pas dans une banlieue cossue de Montréal ou de Québec, mais dans une réserve autochtone: Mashteuiatsh, village innu (on dit aussi ilnu ou montagnais) du Lac-Saint-Jean, créé il y a 150 ans et longtemps connu sous le nom de Pointe-Bleue. Les affaires roulent à Mashteuiatsh («là où il y a une pointe»): on y dénombre 128 entreprises, pour 2 200 habitants. Une hausse de 50% en cinq ans! «Notre communauté est jeune, avant-gardiste et de plus en plus instruite», dit Jean Launière, 35 ans, cheveux de jais et poigne d’acier. Lui-même dirige deux entreprises de construction et une exploitation forestière, qui emploient au total, selon les périodes, entre 75 et 125 personnes, pour moitié non autochtones. «C’est devenu un moteur de développement économique pour toute la région.» Mashteuiatsh a su profiter de la construction, depuis 2004, du barrage Péribonka-4, d’Hydro-Québec: 80 millions de dollars de contrats ont été réservés aux entreprises locales — montant qui dépassera les 100 millions à la fin du chantier, en 2008. Ensuite, la communauté s’est dotée d’une structure de développement économique audacieuse, indépendante du Conseil des Montagnais du Lac-Saint-Jean. Aujourd’hui, le secteur privé surpasse le conseil de bande comme principal employeur (800 emplois contre 300) — une rareté dans les réserves. «Le Conseil préfère ne pas concurrencer le privé et fait confiance aux entrepreneurs: nous ne pouvons pas tout faire», dit Gilbert Dominique, 41 ans, un colosse à la voix douce qui est le chef des Montagnais du Lac-Saint-Jean. «L’important est de saisir plus efficacement les occasions qui se présentent. Et il y en a de plus en plus.» C’est aussi une façon de préparer le milieu des affaires à l’autonomie gouvernementale innue, prévue pour 2008. (Quatre réserves, dont Mahsteuiatsh, ont signé avec Québec et Ottawa une entente de principe en 2004.) Les gens d’affaires de Mashteuiatsh ont créé la Société de développement économique ilnu (SDEI) à la fin de 2000. Parmi eux, Jean Launière, mais aussi les patrons des plus grandes entreprises locales, dont Tabac ADL (cigarettes Maximum), la scierie Industries Piekouagame et René Robertson Fourrures, transmise de père en fils depuis six générations. «Notre objectif était de nous doter d’une structure capable de répondre à nos besoins, tant pour le financement que pour la création de nouveaux marchés ou de partenariats», dit Édouard Robertson, 47 ans, directeur général de René Robertson Fourrures. «Le développement économique n’était pas la priorité du Conseil des Montagnais, qui, de par sa nature, est plutôt une institution politique et communautaire.» Roger Duchesne admet que sans la SDEI, il aurait eu du mal à se lancer en affaires. Cet ancien chauffeur d’autobus de 53 ans a créé, à la fin de 2004, une entreprise de messagerie et de transport, Duchesne Kapatakan («sentier en forêt»). «À cause de la Loi sur les Indiens, c’est quasiment impossible pour un autochtone [NDLR: qui vit dans une réserve] d’obtenir du financement pour démarrer une entreprise, dit-il. Dans la réserve, nos biens immobiliers sont considérés comme insaisissables.» La SDEI lui a permis de contourner cet obstacle en lui accordant une garantie de prêt — auprès de la Caisse Desjardins de Mashteuiatsh — pour l’achat de ses autobus. Présent dès les tout premiers débuts du chantier, Duchesne Kapatakan s’est graduellement imposé et est devenu l’unique transporteur de travailleurs au chantier de Péribonka-4. Il est passé de deux à neuf véhicules en deux ans. Et pour l’«après-chantier», il a déjà plusieurs projets, notamment liés à des forfaits touristiques. Depuis 2004, la SDEI s’est portée garante de 1,2 million de dollars et d’une quarantaine d’initiatives. Les promoteurs ont ainsi pu emprunter à différentes institutions financières. Et en dépit de quelques dossiers difficiles, la SDEI n’a à ce jour aucune mauvaise créance à déplorer. La limite du cautionnement par entreprise s’élève cependant à 50 000 dollars, exceptionnellement à 100 000. C’est insuffisant pour lancer une entreprise d’envergure. «En raison de notre boom économique, nous avons besoin d’autres outils de financement, dit Daniel Courtois, président du conseil d’administration de la SDEI. La Loi sur les Indiens est un frein important au développement des affaires.» En attendant la signature du traité d’autonomie, qui permettra notamment aux Innus d’édicter leurs lois, différentes solutions sont étudiées par la SDEI. Celle-ci pourrait les présenter à l’occasion du premier Forum socioéconomique des Premières Nations du Québec — organisé à l’initiative de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador ainsi que du gouvernement du Québec, à la fin octobre (www.fsepn.com). La SDEI réfléchit également à la question de la taxation et des impôts. Actuellement, les autochtones qui vivent dans les réserves ne sont pas soumis aux régimes fiscaux fédéral et provinciaux, mais 20 des 128 entreprises de Mashteuiatsh, établies juridiquement, paient des impôts. L’entente de principe qui devrait conduire à l’autonomie prévoit que tous, individus et PME, en paieront au gouvernement innu, l’idée étant de donner à celui-ci les moyens d’assurer le développement économique de la population. Dans la foulée de la création de la SDEI, le conseil de bande a mis sur pied, en 2003, une autre structure distincte: Développement Pekuakami Ilnuatsh («Montagnais du Lac-Saint-Jean»). DPI joue le rôle d’entrepreneur général, chargé de négocier les contrats et de les redistribuer à des entreprises de la réserve. Pour s’attaquer au «défi colossal» du chantier Péribonka-4 — une centrale de 385 mégawatts, suffisante pour alimenter une ville de 150 000 habitants —, l’entrepreneur Jean Launière s’est associé en 2003 avec Denis Lavoie et Fils, entreprise de Saint-Ludger-de-Milot, au Lac-Saint-Jean. De cette fusion est née Construction Péribonka, l’une des plus importantes entreprises de construction de la région, qui a décroché la moitié des 80 millions de dollars de contrats réservés aux sociétés de Mashteuiatsh. Mais ce chantier de Péribonka aura une fin. Et la communauté travaille depuis longtemps à l’«après». «Quand nous avons négocié avec Hydro-Québec, nous avons privilégié l’attribution de contrats à des entreprises locales plutôt qu’un pourcentage d’emplois réservés à des autochtones, comme par le passé, dit le chef Gilbert Dominique. Notre ambition était de développer le savoir-faire local et de mettre en place une économie durable. Après Péribonka, nos entreprises pourront travailler à d’autres projets et continuer de fournir des emplois.» C’est déjà le cas pour Jean Launière. En 2005, Construction Péribonka a été retenue pour effectuer des travaux aux centrales Rapides-des-Cœurs et Chute-Allard, en Mauricie, où elle a aménagé une partie importante du campement ainsi qu’une route d’accès. L’entreprise compte ensuite «exporter» son savoir-faire ailleurs, par exemple à la Baie-James, pour la deuxième phase du chantier hydroélectrique de l’Eastmain. L’«après-Péribonka-4» est une priorité pour la SDEI. De grandes initiatives de développement sont sur la table — ou déjà amorcées — dans différents créneaux, comme le tourisme, la foresterie et l’industrie. Quant au Conseil des Montagnais, il compte signer des ententes de partenariats public-privé avec des multinationales. «Nous avons accès aux ressources naturelles, notamment en forêt, avec des droits de coupe de 250 000 m3 de bois, dit le chef Gilbert Dominique. Ça intéresse beaucoup de monde!» Entre autres, d’importantes sociétés forestières. «Trop longtemps, les grandes entreprises et certains gouvernements nous ont vus comme des opposants au développement. Au contraire, nous sommes pour — mais à condition que celui-ci soit ancré dans nos valeurs. Et donc durable.» Le développement durable, c’est ce que pratique l’entrepreneur forestier et trappeur Gordon Moar. Sa société, Foresterie Ilnu, où il travaille avec deux de ses fils, a obtenu d’Abitibi Consolidated un contrat lui permettant d’aménager une partie du territoire à sa façon. «Pour ne pas nuire à l’écosystème, la coupe s’étalera sur 15 à 25 ans au lieu d’un an», explique l’homme de 68 ans, œil d’aigle et doigts noueux comme le bois. «Cela me permet de poursuivre mes activités traditionnelles et d’accueillir des visiteurs pour leur transmettre notre culture.» À la tête de l’entreprise de tourisme «ethnoculturel» Aventure Mikuan II, Gordon Moar accueille des touristes, français surtout, dans son campement forestier situé dans la réserve faunique Ashuapmushuan, à une heure de Mashteuiatsh. Ils dorment sous la tente, font du canoë, dégustent des mets traditionnels et découvrent les secrets de l’«arbre aux ossements», que les autochtones ornent d’un chapelet de crânes d’ours blanchis en signe de respect envers les animaux attrapés et consommés, explique Gordon Moar. «Une façon de les remercier et de nous assurer l’abondance dans l’avenir.» L’abondance n’est cependant pas au rendez-vous pour tout le monde. Malgré son essor fulgurant, Mashteuiatsh est touchée par les mêmes problèmes qui frappent tous les groupes autochtones du pays: suicide, alcoolisme, chômage, drogue, violence, obésité, diabète, tabagisme… Le niveau et les conditions de vie y sont nettement inférieurs à ceux du reste de la région. Un autre sujet qui sera abordé au Forum socioéconomique des Premières Nations. Si de plus en plus de jeunes de Mashteuiatsh obtiennent leur diplôme d’études secondaires et poursuivent leurs études au cégep et à l’université, le décrochage est encore important. Résultat: en dépit des nombreuses possibilités d’emplois, tous n’ont pas encore la formation nécessaire pour en occuper un. Les entreprises de Mashteuiatsh embauchent donc souvent des non-autochtones des environs, qui assument environ 30% des emplois offerts. «En dépit de la création d’emplois qui a résulté du chantier Péribonka-4, le nombre de prestataires de la sécurité du revenu n’a quasiment pas diminué, dit le chef Gilbert Dominique. Parce que chaque année, on compte beaucoup de nouveaux inscrits, qui viennent d’avoir 18 ans.» En effet, à Mashteuiatsh, il n’est pas question de dénatalité: au rythme de trois ou quatre enfants par famille, l’endroit est plutôt en plein baby-boom et 30% de la population est âgée de 15 ans ou moins. «C’est à la fois inquiétant et motivant, dit Gilbert Dominique. Chaque année, de très nombreux jeunes sont en âge d’accéder au marché du travail. Il faut les faire rêver et leur donner l’espoir d’avoir une place dans la société.»

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Des Cris en Or

Fourgonnettes à sept places, véhicules utilitaires sport, camions tout équipés… Chez Hardy Ringuette Automobiles, 3e Avenue, à Val-d’Or, ces mastodontes se vendent comme des petites autos Hot Wheels. Même à 40 000 ou 70 000 dollars pièce. C’est que le concessionnaire jouit d’une clientèle fidèle: les Cris de la Baie-James, parmi les autochtones les plus riches du pays. Ils lui achètent plus de 300 véhicules par an – la moitié de ses ventes. « Les Cris font beaucoup de route et changent de véhicule tous les deux ans », dit Daniel Ringuette, copropriétaire du commerce. Ce n’est pas le seul commerçant de Val-d’Or à faire des affaires… d’or avec les Cris. Beaucoup de magasins en profitent et bichonnent cette clientèle venue du nord. Par exemple, les Meubles Marchand, aussi situés 3e Avenue, livrent gratuitement, sur tout le territoire de la Baie-James, frigos en inox et mobiliers de chambre. Quelle que soit la distance, Hardy Ringuette Automobiles en fait autant avec les VUS et les camions. Les clients préfèrent passer les chercher? On rembourse l’hôtel quatre étoiles, les repas et l’essence! Les Cris avalent jusqu’à 1 000 km pour se rendre à Val-d’Or (Chisasibi, le village le plus éloigné, est à neuf heures de route!). C’est la plus grande ville à la ronde et leur point de chute favori, où ils trouvent les produits, services et loisirs qui manquent chez eux. « Notre modèle de synergie avec les autochtones n’a pas d’équivalent ailleurs au Canada! » clame Fernand Trahan, 55 ans, le truculent maire de Val-d’Or. « Nous ne sommes pas parfaits, mais on est en avance, et de loin, sur plusieurs municipalités du Québec. Les autres régions – comme la Côte-Nord ou le Lac-Saint-Jean, où la bataille fait rage – auraient intérêt à regarder ce qu’on crée chez nous. Sur le plan de la santé, de l’éducation, du social, du culturel et des partenariats économiques. » Pour l’anthropologue Serge Bouchard, spécialiste des questions amérindiennes, Val-d’Or peut effectivement servir d’exemple. « Ce qui se fait là-bas est formidable, dit-il. La Ville a compris que la présence des autochtones est importante et va le rester. Et qu’elle a tout intérêt à travailler avec eux. » Çà et là, notamment dans l’industrie forestière, on murmure également que d’autres villes n’auront bientôt pas le choix: elles devront s’inspirer de ce que fait Val-d’Or. S’ouvrir aux autochtones. Déjà, certaines entreprises ont de la difficulté à recruter du personnel pour travailler dans le Nord, a affirmé un cadre sous le couvert de l’anonymat. Alors que les autochtones, eux, sont sur place et en plein boom démographique. Et des villes comme Lebel-sur-Quévillon, par exemple, n’auraient guère fait d’effort jusqu’ici pour encourager la venue des autochtones… À entendre Gérald Lemoyne, maire de cette petite ville de la Baie-James, les choses sont cependant sur le point de changer. C’était d’ailleurs l’un des thèmes du plus récent « lac-à-l’épaule » du conseil municipal, fin mai. « Nous avons décidé d’établir des relations avec nos voisins les plus proches, les membres de la communauté crie de Waswanipi, à 100 km, pour élaborer des échanges commerciaux, dit-il. Dans le contexte actuel, avec les problèmes qui s’annoncent dans l’industrie forestière, cela devient indispensable pour consolider notre économie. » Sur les 3 500 habitants que compte Lebel-sur-Quévillon, née en 1965 de l’implantation de Domtar, pas moins de 1 000 vivent de la forêt… Là comme dans d’autres régions forestières du Québec, la réduction de 20% de la récolte de résineux, décidée par Québec en avril dernier à la suite du rapport de la commission Coulombe sur la gestion de la forêt, suscite des craintes. « Après les forêts et les mines, les Cris sont l’autre grande ressource de Val-d’Or », ironise Roméo Saganash, directeur des relations avec le Québec pour le Grand Conseil des Cris. « Leur incidence économique est indéniable. » Les 15 000 Cris du Québec comptent parmi les autochtones les plus fortunés du pays depuis la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, en 1975, puis de La paix des braves, en 2002 (qui leur rapportera 3,5 milliards de dollars en redevances sur 50 ans). Une véritable manne à l’heure où l’Abitibi-Témiscamingue, qui comptait 10,6% de chômeurs en 2004 (contre 8,5% pour l’ensemble du Québec), redoute de nouvelles pertes d’emplois, voire la fermeture de petites villes n’ayant qu’une scierie ou une papetière pour les faire vivre. Val-d’Or, elle, a beau avoir une économie diversifiée et ne pas dépendre exclusivement de la forêt, elle n’en a pas moins besoin des « Indiens ». Et pas seulement des Cris de la Baie-James. Également des Algonquins des localités environnantes et des Attikameks ou des Inuits, qui contribuent à limiter son déclin démographique. Ils sont de plus en plus nombreux à s’installer dans cette ville de 32 000 habitants – dont au moins 5% seraient autochtones, deux fois plus qu’il y a 10 ans -, où ils espèrent améliorer leur qualité de vie. Sans compter ceux qui y séjournent pour visiter leur famille, magasiner, étudier ou pour des raisons professionnelles ou de santé. « Les Cris rapportent des dizaines de millions à Val-d’Or, dit le maire, Fernand Trahan. Leurs tournois de hockey ou de ballon balai, par exemple, remplissent tous nos hôtels et nos restaurants, et génèrent trois ou quatre millions en retombées économiques en une seule fin de semaine. » Cet homme imposant, aux grands rires sonores, sait de quoi il parle: il possède deux des meilleurs hôtels de la ville – L’Escale, géré par son fils, marié avec une Crie, et le Forestel. Le maire Trahan n’est pas étranger à l’attrait que suscite sa ville auprès des autochtones. « J’ai établi des liens d’amitié avec eux depuis longtemps, se félicite-t-il. Je suis le seul Canadien à avoir les nationalités crie et inuite à titre honorifique. Et le seul Blanc à avoir été invité à la signature de La paix des braves – hormis les gens du gouvernement québécois et d’Hydro-Québec. » En évidence dans son bureau de l’hôtel de ville, une photo de lui avec Ted Moses, grand chef des Cris, et Bernard Landry, ex-premier ministre, en témoigne. Au milieu des années 1990, alors qu’il n’était pas encore maire mais déjà hôtelier, Fernand Trahan a effectué deux expéditions à la rencontre des communautés de la Baie-James et du Nord québécois… Seul, à motoneige, par -50°C. « On me surnommait le « Crazy White Man », raconte-t-il, pas peu fier. Mais j’ai atteint mon objectif: tisser des alliances avec les autochtones. Tout en gagnant leur respect. » Si certains de ses adversaires le taxent de mercantilisme, le maire Trahan se défend de n’être intéressé que par l’aspect commercial des relations avec les Amérindiens. « C’est sûr qu’ils contribuent à notre développement économique et créent des jobs, mais ça joue dans les deux sens, dit-il. Les Cris ont l’argent et le territoire, mais nous avons le savoir-faire: ce n’est pas pour rien qu’ils veulent être partenaires des Blancs. Leur mission est de développer leurs localités et ils savent qu’on peut y contribuer. » Exploitation minière, construction, foresterie, tourisme… Les possibilités de création de coentreprises et d’échanges commerciaux entre les Cris et les entrepreneurs non autochtones de l’Abitibi-Témiscamingue semblent illimitées. Pour les stimuler, le Secrétariat aux alliances économiques Nation crie – Abitibi-Témiscamingue a été constitué à Val-d’Or en 2002, dans la foulée de La paix des braves. En organisant colloques, journées de réseautage et autres voyages de familiarisation dans les villages cris, le Secrétariat fait émerger de nouveaux partenariats. « Il y a une demande forte de créer des alliances stratégiques et de favoriser le transfert de savoir-faire », dit Rodney Hester, un Cri de 32 ans, agent de développement au Secrétariat. Auparavant responsable du développement économique de la réserve mohawk de Kanawake, près de Châteauguay, ce jeune loup en costume gris perle, avec queue-de-cheval, a été formé en administration des affaires à l’Université Queen’s, à Kingston. Il passe aujourd’hui le plus clair de son temps à la Baie-James, rencontrant investisseurs potentiels et… élèves du secondaire. « Je suis un modèle pour ces jeunes, dit-il. Je leur montre que le succès est à leur portée – à condition d’étudier! » Le Secrétariat entend d’ailleurs jouer un rôle dans l’élaboration des programmes de formation cris, afin qu’ils collent aux futurs besoins en main-d’oeuvre. Des dizaines d’ententes ont déjà été conclues entre diverses entreprises de la région. La société Forages Eenou, par exemple, est née en 2002 de l’association entre les Forages Orbit, de Val-d’Or (16,6% des actions), et quatre communautés cries. Spécialisés dans l’exploration minière (or et diamant) à la Baie-James, les Forages Eenou ont aussi formé une coentreprise avec les Forages Nord-Ouest, également de Val-d’Or. « On travaille tous ensemble pour le développement du Nord », dit Robert Ottereyes, un Cri de 43 ans, directeur et actionnaire des deux entreprises, qui emploient jusqu’à 40 personnes selon les périodes, essentiellement des non-autochtones. « Avant La paix des braves, les Blancs qui faisaient du forage à la Baie-James apportaient tout leur stock et repartaient sans rien dépenser dans les villages cris – pourtant juste à côté, raconte-t-il. Aujourd’hui, c’est le contraire: repas, essence ou hébergement, nos deux entreprises injectent beaucoup d’argent dans les localités. » Des sociétés appartenant en totalité à des Cris ont également établi leur siège social à Val-d’Or. Là encore, faute de personnel qualifié ou désireux de travailler hors des réserves (voir « Abolir la Loi sur les Indiens? », L’actualité, 15 oct. 2004), elles recrutent surtout des non-autochtones. Le transporteur aérien Air Creebec est l’une des plus belles réussites du genre. Fondé en 1982 et employant 225 personnes (30% d’autochtones), il dégage des revenus de 40 millions de dollars et transporte 80 000 passagers annuellement – desservant de nombreux villages cris du Québec et de l’Ontario, allant jusqu’à Montréal, Roberval ou Chibougamau. Autres histoires de succès: Petronor, spécialisée dans la distribution de pétrole (31 employés, le tiers étant cris), et la société de transport routier Kepa Transport, propriété de deux villages cris (105 employés, dont trois autochtones). Les services de santé de Val-d’Or bénéficient aussi de la présence amérindienne. Au centre hospitalier, le tiers des nouvelles mamans viennent des agglomérations cries de la Baie-James (235 des 629 accouchements en 2003-2004). Et les patients cris représentent environ 10% des personnes hospitalisées. « Ce sont des usagers en pleine explosion démographique, dit Fernand Trahan. Qui nous permettent de développer nos services hospitaliers, d’avoir de nouveaux appareils et de meilleurs spécialistes. » Même chose au campus de Val-d’Or de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). En septembre dernier, 70 nouveaux étudiants cris – dont plusieurs adultes installés à Val-d’Or avec leurs familles – ont rejoint les 80 autochtones déjà inscrits à temps plein. Différents programmes d’enseignement (certificat en administration ou en comptabilité, baccalauréat en travail social…) ont été conçus pour eux, en anglais. Cet automne, d’autres seront offerts, en français cette fois, comme le bac en éducation préscolaire et primaire. Et des services ont été mis en place pour faciliter l’intégration (orientation, jumelage avec des pairs…), services qui emploient six personnes. Pour mieux accueillir les autochtones, l’UQAT s’apprête à créer son Pavillon des Premières nations. On y trouvera notamment des salles de cours et des bureaux (pour les professeurs et d’autres employés). Le pavillon compte accueillir des autochtones de partout au Québec et devenir un centre de recherche sur les Premières nations. Un projet évalué à six millions de dollars et pour lequel une campagne de financement a été menée par l’université auprès des entreprises régionales. Déjà, 1,3 million de dollars ont été recueillis, auxquels devraient s’ajouter des subventions fédérale et provinciale. « Les besoins de formation des autochtones sont énormes », observe Janet Mark, sang-mêlé crie, agente de liaison de l’UQAT auprès des Premières nations. « C’est une population d’avenir pour l’université. » Et un moyen d’assurer sa survie, renchérit Marc Bertrand, vice-président de la Chambre de commerce de Val-d’Or, dont 24 des 806 membres (entreprises ou individus) viennent des Premières nations. La Chambre a d’ailleurs créé récemment un comité pour développer les relations avec les autochtones. « En accroissant le nombre d’étudiants, les autochtones permettent d’augmenter le financement de l’université et de recruter plus de professeurs permanents, dit Marc Bertrand. Ils participent aussi à l’amélioration des infrastructures communes, comme la bibliothèque et les installations sportives. » La présence autochtone ne plaît cependant pas à tout le monde: certains Valdoriens se sentent envahis par ceux qu’ils surnomment péjorativement les « Kawiches », terme sans doute utilisé pour se moquer de leurs patronymes, mais dont l’origine semble s’être perdue. « Il y en a même qui craignent de se retrouver avec un maire indien! » dit Richard Kistabish, 55 ans, costaud à la longue crinière grisonnante. Ancien grand chef algonquin, il étudie à l’UQAT pour devenir enseignant en histoire autochtone. « Ici comme ailleurs, les préjugés contre les autochtones sont tenaces. » De nombreux Amérindiens s’estiment d’ailleurs victimes de racisme – notamment de la part des propriétaires de logements et des commerçants. « Si les Cris sont bien vus en raison de leur fort pouvoir d’achat, il en va autrement pour les Algonquins », observe Anne Cazin, auteure d’une étude sur les besoins des étudiants autochtones, publiée en 2004 par le Laboratoire de recherche pour le soutien des communautés (Laresco), lié à l’UQAT. « Moins fortunés, ils sont plus « discriminés » », dit cette Française installée à Val-d’Or depuis quatre ans. Édith Cloutier, à la tête du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or depuis 15 ans, en est consciente. « Deux possibilités s’offrent aux Valdoriens », dit cette pétillante métisse de 39 ans, crinière et regard noir brillant. « Refuser la cohabitation en la voyant comme une menace ou saisir l’occasion de bâtir une ville cosmopolite unique au pays. » C’est à la promotion de la deuxième idée que s’attelle le Centre depuis son ouverture, en 1974, avec des actions qui trouvent un large écho dans la ville. Comme sa marche contre la discrimination raciale, qui a mobilisé 800 personnes en mars dernier. Ou encore la déclaration d’engagement à la tolérance, signée par 400 commerçants valdoriens, qui l’ont affichée dans leurs vitrines… On peut y lire: « En signant la présente déclaration, je m’engage à poser des actes concrets en faveur de l’ouverture, de la tolérance et de la solidarité. » Installé dans un spacieux immeuble du centre-ville, fort d’une soixantaine d’employés (surtout des autochtones), cet organisme communautaire offre une multitude de services, depuis les ateliers sur le rôle parental jusqu’aux activités pour les jeunes en passant par l’hébergement de ceux qui viennent se faire soigner ou accoucher en ville. « Notre mission est de faciliter l’intégration des autochtones en milieu urbain, dit Édith Cloutier. Tout en encourageant la transmission des valeurs traditionnelles aux prochaines générations. » Le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or abrite également depuis 2003 le centre de la petite enfance Abinodjic-Miguam (maison des enfants), qui accueille 80 bambins, pour moitié issus des Premières nations. Ce CPE offre une immersion en milieu autochtone aux enfants de Val-d’Or – avec des éducatrices en majorité algonquines et cries. « Nous suivons le programme éducatif des CPE, mais axé sur la culture autochtone, explique France-Claude Goyette, la directrice, non autochtone. Les histoires que nous racontons sont des légendes amérindiennes, les danses et la musique sont traditionnelles, et à l’heure du bricolage, nous fabriquons des canots d’écorce et des capteurs de rêves. » Les tout-petits jouent ensemble sans distinction, poursuit France-Claude Goyette. « Et alors qu’au début les parents non autochtones étaient réticents et ne venaient chez nous que lorsqu’ils ne trouvaient pas de place ailleurs, ils sont aujourd’hui fiers que leurs enfants puissent grandir ici, sans préjugés. » De quoi améliorer les relations des uns avec les autres une fois qu’ils entreront à l’école et même lorsqu’ils seront adultes… Que ce soit au primaire ou au secondaire, les autochtones qui fréquentent les écoles de Val-d’Or ne sont pas toujours bien accueillis. Beaucoup, aussi, sont mal à l’aise dans leur identité d’Amérindiens urbains ou de métis. Né à Val-d’Or d’un Québécois et d’une Abénaquise, Alexis Wawanoloath est passé par là. « Cette dualité n’a pas toujours été facile à vivre », dit le jeune homme de 22 ans, une armoire à glace portant chemise hawaïenne. « Mais j’ai appris à me sentir fier d’être les deux. » Vice-président du Centre d’amitié autochtone, Alexis Wawanoloath est membre du comité du Centre polyvalent pour jeunes autochtones en milieu urbain. Ces jeunes, il les épaule dans leur adaptation au rythme et aux horaires de la ville. « Si on veut travailler, on n’a pas d’autre choix que de changer, dit-il. Mais pour que ce soit stimulant, il faut que l’on ait le sentiment que notre travail rapporte à la communauté. Le coopératif nous convient mieux que le capitalisme pur et dur. » Lui-même affirme être devenu ponctuel… et sérieux. Il termine actuellement des études au cégep de Val-d’Or pour devenir éducateur en garderie, seul gars de sa classe. Également métisse, Johanne Lacasse oeuvre elle aussi au rapprochement. Agente de développement et de concertation pour la Conférence régionale des élus de l’Abitibi-Témiscamingue, elle a pour mandat d’harmoniser les relations avec les communautés algonquines. « Les employeurs locaux investissent plus pour attirer des immigrants que de la main-d’oeuvre autochtone, déplore-t-elle. Alors que les Algonquins sont sur place et ne demandent qu’à travailler. Le développement de la région ne pourra se faire sans leur pleine participation. Or, jusqu’à présent, ils en ont été exclus. » C’est justement pour obtenir leur part du gâteau que les Algonquins des réserves de Lac-Simon et de Longue-Pointe, au sud de Val-d’Or, ont érigé une barricade sur un chemin forestier, fin août 2004. Ils réclamaient notamment la perception de redevances sur le bois récolté sur leur territoire ancestral. Ils ont bloqué l’accès aux chantiers, forçant des sociétés forestières à cesser leurs activités durant 12 semaines et à mettre temporairement à pied leurs employés. Cette crise a ravivé les tensions et décuplé les propos racistes dans les tribunes radiophoniques locales. Si des mois plus tard le feu couve encore, le ton est davantage à l’apaisement. Les entreprises forestières – comme Tembec et Nordbord – ont d’ailleurs participé au financement du futur Pavillon des Premières nations, de l’UQAT. « Bloquer les routes, c’est leur seule façon de se faire entendre », dit Michel Sigouin, coordonnateur aux affaires autochtones pour Domtar en Abitibi-Outaouais, dont le siège est à Val-d’Or. Domtar, qui emploie annuellement une centaine d’autochtones en Abitibi, essentiellement à la coupe ou au reboisement, a créé en 1997 la première coentreprise avec les Cris pour la production de bois d’oeuvre au Québec: Nabakatuk appartient à 45% à Domtar et à 55% à la réserve de Waswanipi, et elle fait travailler 80 personnes (50 Cris et 30 non-autochtones). « Nous souhaitons un accord à long terme entre les différentes communautés autochtones et le gouvernement du Québec, du style de La paix des braves, dit Michel Sigouin. Ça crée des contraintes, mais les règles du jeu sont claires et on s’y conforme. » Le maire Fernand Trahan est du même avis. Déterminé à vaincre les préjugés de la population de sa ville, il vient de consacrer un numéro spécial de Contact, le bulletin municipal, aux Premières nations. « Le racisme naît d’un manque d’information, dit-il. Même si on côtoie les autochtones depuis des décennies, la méconnaissance est encore palpable. Je veux montrer aux Valdoriens que la présence des autochtones bénéficie à tous. Notre avenir est indissociable du leur: qu’on le veuille ou non, on est condamnés à vivre ensemble. »

Monde

Bush a-t-il ruiné l’Amérique ?

David Walker sait ce qui attend les Américains dans quelques années et ce qu’il entrevoit lui donne froid dans le dos. Il n’est pourtant pas astrologue. Il est comptable. Son titre: contrôleur général des États-Unis – ce qui fait de lui le vérificateur en chef du plus important et du plus puissant gouvernement du monde. Depuis des mois, il le crie sur les toits, à qui veut l’entendre: la pagaille règne au sein des finances publiques des États-Unis d’Amérique et la situation est loin de s’améliorer. À tel point que si le pays ne prend pas bientôt des mesures draconiennes pour résoudre ses problèmes budgétaires, le monde entier risque d’être secoué par un séisme économique sans précédent. Dans le silence feutré de son bureau lambrissé de bois, en plein centre de Washington, David Walker prend le temps de mesurer la portée de ses paroles avant de parler. Il ne voudrait surtout pas, comme certains économistes en vue, jouer les prophètes de malheur. « Je n’aime pas adopter un ton alarmiste », dit-il en s’avançant sur le bout de son fauteuil. « Néanmoins, je crois qu’il est extrêmement important que la population américaine ainsi que les élus qui la représentent comprennent bien à quel point l’heure est grave. » Il faut dire que les chiffres sont effarants: au rythme où vont les choses, les finances publiques des États-Unis auront à faire face à un trou de 43 000 milliards de dollars américains d’ici 10 ans. Les implications économiques de ce trou sont presque inconcevables pour une génération de politiciens et d’électeurs qui ont grandi durant une période plutôt prospère et pour qui la crise des années 1930 n’est qu’un mauvais souvenir de leurs parents. N’empêche que le douillet style de vie nord-américain auquel nous nous sommes tous habitués a été acheté à crédit, et l’échéance du paiement approche. Si les États-Unis s’avèrent alors incapables de régler la facture, leurs déboires financiers se répercuteront bien au-delà de leurs frontières. Au Canada, pas une seule région ni une seule industrie ne sera épargnée. David Walker espère ne pas prêcher dans le désert. « Plus vite nous nous attaquerons au problème, dit-il, mieux ça vaudra. L’accumulation des déficits, qui peut avoir un effet bénéfique sur l’activité économique à très court terme, devient néfaste sur une période prolongée. Nous devons d’abord arrêter de creuser avant de trouver un moyen de combler le trou. » Comment les États-Unis se sont-ils retrouvés dans un tel pétrin? En janvier 2001, George W. Bush prenait les commandes d’une nation en excellente santé financière, portée par une croissance économique soutenue et un marché boursier en plein essor. Le même mois, le Congressional Budget Office (CBO), l’organisme fédéral qui fournit au Congrès les analyses nécessaires pour le vote du budget, annonçait que le gouvernement américain pouvait s’attendre à un généreux surplus budgétaire, estimé à 5 600 milliards de dollars américains sur 10 ans. La question politique de l’heure était de savoir comment distribuer cette manne. L’équipe de Bush était déterminée à remettre l’argent dans les poches des contribuables en réduisant massivement leur fardeau fiscal. Or, personne ne se doutait que ce surplus escompté était en grande partie illusoire, résultat d’une grave erreur de comptabilité. Les projections optimistes du CBO se fondaient en effet sur de fausses hypothèses. D’une part, on avait fortement surestimé la croissance des recettes du gouvernement, tablant sur des résultats comparables à ceux des années 1990. D’autre part, on avait sous-estimé le taux de croissance des dépenses, jugeant que celui-ci resterait inférieur au taux d’inflation durant la prochaine décennie. Laurence Kotlikoff, professeur d’économie de l’Université de Boston bien connu pour ses virulentes critiques de la planification budgétaire américaine, avait publié à l’époque un article démolissant ce qu’il appelait le « fantasme fiscal » du CBO. Mais sur la colline du Capitole, personne ne lui prêta la moindre attention. Le vaste programme de réduction d’impôts avait le vent dans les voiles, et rien n’allait l’arrêter. Depuis, le CBO, comme d’autres organismes gouvernementaux, a révisé ses calculs et admis qu’il aurait été plus réaliste de prévoir un surplus 2,5 fois plus petit – soit de 2 200 milliards de dollars. De toute façon, ce coussin réduit a rapidement fondu au fur et à mesure que Bush éliminait taxe après taxe (celle sur le mariage, par exemple), baissait les impôts des particuliers, réduisait les taux de taxation des dividendes, des dons et des gains en capital, augmentait le crédit d’impôt pour enfants. (La plupart des baisses de taxes et d’impôts consenties depuis 2001 ne sont que temporaires, mais les républicains ont clairement manifesté leur intention de les rendre permanentes avant la fin de leur présent mandat.) Le Center for Budget and Policy Priorities, institut privé de recherche de Washington lié aux démocrates, estime que, de 2001 à 2004, les recettes de l’État fédéral ont chuté de quelque 600 milliards de dollars. La santé financière du pays a achevé de se dégrader après les attentats du 11 septembre 2001, notamment avec les opérations militaires en Afghanistan et en Irak qui ont suivi. De 2001 à 2004, le budget annuel du Pentagone et de la Sécurité intérieure a été augmenté de 87,1 milliards de dollars – ce qui représente une hausse de 27,5% en quatre ans. Résultat: le surplus budgétaire, qui était de 128 milliards en 2001, s’est inversé en un déficit de 412 milliards l’an dernier – le plus important de toute l’histoire des États-Unis. « Le véritable problème, ce ne sont pas les déficits actuels, mais les déficits futurs », dit Josh Bivens, économiste de l’Economic Policy Institute (EPI), de Washington, groupe de réflexion sans parti pris qui élabore des stratégies pour assurer la prospérité et la justice économique. « Si les réductions d’impôts de Bush deviennent permanentes, on ne verra plus la fin des déficits. » En février, la dette publique des États-Unis a atteint 7 700 milliards de dollars. On a beau savoir que ce nombre comporte 13 chiffres, il est difficile d’en imaginer l’ampleur. On peut se dire que 7 700 milliards de dollars américains représentent presque huit fois la valeur de toute l’économie canadienne, ou sept fois les revenus annuels des six plus importantes compagnies de pétrole. Ou encore que si l’on convertissait cette somme en coupures de 1 000 dollars, on obtiendrait une pile de 840 km – soit la distance entre Montréal et le parc de la Gaspésie… Et pourtant, cette dette abyssale est loin d’avoir atteint sa limite. En effet, elle augmente de 1,2 milliard de dollars par jour, puisque le pays se prépare cette année à un autre déficit record, de 427 milliards cette fois. Comme les taux d’intérêt sont encore bas, les coûts d’emprunt de tout cet argent ne dépasseront pas 8,6% du budget fédéral en 2005. Mais lorsque les taux d’intérêt monteront, le service de la dette sera d’autant plus lourd: les prévisions actuelles de la Maison-Blanche suggèrent que d’ici 2010, il atteindra 314 milliards par année. Ces projections budgétaires ne reflètent pas toute la profondeur du gouffre financier américain. D’abord, elles n’incluent pas le financement des campagnes militaires en Irak et en Afghanistan, qui exigeront, selon les estimations, des fonds additionnels de 80 milliards au cours des mois qui viennent. Les projections ne prennent pas non plus en considération les coûts associés à la réforme bushienne du système de retraite – la Social Security -, qui donnerait aux travailleurs la possibilité de verser une partie de leurs cotisations dans des comptes de retraite personnels. Or, cette réforme obligerait le gouvernement à emprunter entre 1 000 et 2 000 milliards de dollars supplémentaires pendant la prochaine décennie. Pour le contrôleur général David Walker, tout cela n’est qu’une goutte d’eau en comparaison de ce qu’il appelle le « raz-de-marée » qui s’apprête à déferler sur les finances du pays. En effet, les États-Unis connaîtront, dans les prochaines décennies, un bouleversement démographique majeur, avec l’arrivée à la retraite des 77 millions de baby-boomers. Or, nulle part dans les projections on ne précise comment on fera pour financer la montée en flèche des coûts des programmes sociaux et des soins de santé liés au vieillissement de la population. David Walker estime que lorsqu’on tient compte des dettes non provisionnées de la Social Security, de Medicare et de Medicaid (régimes qui constituent le coeur du filet de protection pour les aînés et les plus démunis), le trou budgétaire à long terme des États-Unis se chiffre à environ 43 000 milliards de dollars, soit à peu près quatre fois la valeur de l’économie du pays et plus de vingt fois les recettes fiscales annuelles du gouvernement fédéral. Certains actuaires sont même d’avis que cette estimation est trop optimiste. Les observateurs sont de plus en plus nombreux à penser que les emprunts gouvernementaux ne pourront bientôt plus suivre le rythme effréné des dépenses. Cela aura des répercussions énormes sur toutes les activités de l’État, du financement de l’armée à la protection de l’environnement. L’EPI prévoit que dans 10 ans, si le gouvernement s’obstine à maintenir le même régime fiscal, tous ses revenus seront absorbés par quatre postes budgétaires: la santé, le système de retraite, la défense et le service de la dette. Il ne restera pas un sou pour des secteurs aussi fondamentaux que l’éducation, les transports ou la justice, qui devront être entièrement financés à crédit. David Walker voit encore plus loin: il prédit que le service de la dette publique grugera environ la moitié des recettes fiscales d’ici 2031 et qu’il excédera carrément les revenus du gouvernement 10 ans plus tard. Le professeur Laurence Kotlikoff a brossé un sombre tableau de la situation, dans un article publié l’an dernier par le magazine Fortune. « Le gouvernement américain est effectivement en faillite », constatait l’économiste bostonien, en ajoutant qu’il n’y avait que trois façons de colmater la brèche fiscale: augmenter les impôts de 78%, réduire les prestations de retraite et d’assurance maladie de plus de la moitié, ou encore éliminer toutes les dépenses discrétionnaires. « Voilà, concluait-il, le traitement douloureux auquel devra se soumettre le pays. » Les Américains vivent au-dessus de leurs moyens non seulement chez eux, mais aussi à l’étranger. En effet, ils sont les plus gros clients de la planète, important beaucoup plus qu’ils n’exportent. (Leur déficit commercial, l’an dernier, a atteint 617 milliards de dollars – un sommet!) Comment peuvent-ils maintenir un tel train de vie? En puisant à même les capitaux étrangers qui sont investis chez eux chaque année. Mais les investisseurs étrangers sont comme des banquiers qui montrent des signes d’inquiétude quand un client déjà fortement endetté ne cesse de vouloir augmenter sa limite de crédit. Combien de temps encore seront-ils prêts à soutenir les dépenses américaines – surtout aux taux d’intérêt actuels, alors que le pays ne semble avoir aucun plan de financement à long terme? Le problème est d’autant plus pressant que le billet vert est à la baisse depuis plus d’un an, faisant fondre les profits de ceux qui possèdent des bons du Trésor des États-Unis. Stephen Roach, économiste en chef de la banque Morgan Stanley, est un autre critique de la politique fiscale américaine. Il répète depuis longtemps que la dépendance croissante de l’Amérique à l’égard des prêts étrangers risque de lui faire subir tout un choc économique. Une chute soudaine du dollar pourrait provoquer, entre autres, un krach, une dépréciation du marché immobilier, une crise économique – ou tout cela à la fois. « Les États-Unis jouent avec le feu en comptant sur la bienveillance des étrangers, a-t-il écrit dans un de ses rapports l’été dernier. L’incendie est inévitable. » D’autres observateurs, comme l’ancien secrétaire du Trésor Lawrence Summers ou l’ex-président Bill Clinton, sont plus modérés dans leurs propos, mais craignent que la taille des déficits ne vienne compromettre non seulement le commerce et la sécurité du pays, mais aussi sa politique étrangère. Dans le cas d’une attaque contre Taïwan, par exemple, comment les États-Unis pourraient-ils s’opposer à la Chine quand ils lui doivent des milliards? (La Chine est le premier acheteur public international de bons du Trésor américains!) On n’a qu’à penser à la crise qui a secoué l’Argentine en 2001 pour avoir une idée de ce qui arrive lorsqu’une économie cède sous le poids d’une dette extérieure colossale. Le jour où le Fonds monétaire international a cessé de prêter au gouvernement argentin, les résultats ont été désastreux: le cours du peso a dégringolé, les économies de millions de personnes se sont envolées en fumée. Avec la flambée subséquente de l’inflation et le fléchissement soudain de la consommation, des milliers d’entreprises ont été acculées à la faillite en quelques semaines et des millions de travailleurs se sont retrouvés au chômage – ce qui a achevé de plonger l’Argentine, autrefois l’une des plus importantes économies d’Amérique du Sud, dans une grave récession. Aucun risque qu’une pareille crise se produise aux États-Unis? La plupart des économistes en envisagent pourtant l’éventualité. « Le jour où les investisseurs étrangers décideront que le budget fédéral mène le pays à la faillite, les milieux financiers seront pris de panique, explique Josh Bivens, de l’EPI. Par un effet d’entraînement, il y aura une montée en flèche des taux d’intérêt, puis une brusque chute du dollar et probablement aussi une hausse de l’inflation. » Des taux d’intérêt plus élevés ne manqueront pas d’étrangler les millions de propriétaires américains qui ont hypothéqué leur maison en comptant sur son appréciation. Et si le marché immobilier tombe, les consommateurs seront sans doute contraints de limiter leurs dépenses, aggravant d’autant plus la récession, pense Josh Bivens. Dans son ouvrage The Coming Generational Storm (la tempête des générations approche), Laurence Kotlikoff décrit ce qui guette les États-Unis en 2030: taux d’imposition sans précédent, réduction draconienne des programmes sociaux, emprunts impossibles à rembourser, augmentation exponentielle de l’inflation et explosion de l’évasion fiscale… Bref, dit-il, on se croira en Russie, au tournant du millénaire. Lorsqu’il analyse les chiffres, Josh Bivens ne peut réfuter les prévisions de Laurence Kotlikoff. « Encore six ou sept ans à ce rythme, dit-il, et les États-Unis s’exposeront à un krach spectaculaire. Prendre de tels risques quand on est un pays aussi riche, c’est plutôt insensé. » Malheureusement, ce comportement téméraire met aussi en danger tous les pays dont l’économie est liée à celle des États-Unis, estime David Rosenberg, Canadien qui est économiste en chef de la division Amérique du Nord de la maison de courtage Merrill Lynch, à New York. Depuis des décennies, explique-t-il, ce sont les dépenses somptuaires des Américains à l’étranger qui assurent la prospérité des pays développés – le Canada, l’Europe et certaines parties de l’Asie. L’an dernier, malgré la hausse du huard par rapport au billet vert, qui rendait les exportations canadiennes moins attrayantes pour nos voisins du Sud, notre excédent commercial à l’égard des États-Unis a été de 65,8 milliards de dollars américains. Les emplois de millions de travailleurs au Canada, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Japon et ailleurs dépendent directement ou indirectement de la bonne santé du marché américain. « Il faudra trouver un moyen de sauvegarder ces emplois si les Américains cessent soudain d’acheter les biens des pays étrangers », dit Josh Bivens. Comme la plupart des économistes, il redoute les conséquences d’un sérieux ralentissement aux États-Unis. « Quand un pays aussi grand a la grippe, dit-il, le reste du monde l’attrape. » Les Canadiens ne semblent pas très bien saisir cette réalité. D’après un récent sondage Maclean’s/Rogers Media, seulement 41% d’entre eux estiment que l’économie nationale est intimement liée à celle des États-Unis, alors que 11% préfèrent croire qu’elle ne l’est pas du tout. En fait, la prospérité de presque toutes les régions du Canada et de tous les secteurs de son économie – les forêts, l’énergie, les mines, l’automobile, l’agriculture, la technologie – dépend de la demande américaine. Si les consommateurs américains sont touchés par une hausse du chômage, des taux d’intérêt et de l’inflation ainsi que par la dépréciation de l’immobilier, il est inévitable que nous en sentions les répercussions de ce côté-ci de la frontière. David Rosenberg est toutefois un peu plus optimiste que ses confrères. Il ne doute pas que les États-Unis entreprendront une grande réforme de leur politique fiscale pour éviter la faillite – ce qui, pour le Canada, n’est pas une meilleure nouvelle. Car pour éliminer le déficit et réduire leur dette, les États-Uniens n’auront d’autre choix que de favoriser l’exportation de leurs biens et services, tout en limitant leurs importations. Ils tenteront donc de restreindre l’accès des étrangers à leur marché – en d’autres termes, selon l’expression des économistes, ils n’hésiteront pas à mettre leurs voisins sur la paille. « Pour l’économie mondiale, cela veut dire que la fête est finie, dit David Rosenberg. Les beaux jours où tout le monde venait faire un tour sur le grand manège américain ne reviendront plus. » ((c) Maclean’s. Traduction: Martine Desjardins)