Affaires et économie

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Que sont-elles devenues ?

Difficile de ne pas éprouver un brin d’appréhension à l’approche d’une réunion d’anciens camarades de classe. Qui a bien vieilli ? Qui a mal tourné ? C’est un peu ce sentiment qui nous habitait, à la rédaction de L’actualité, quand nous avons décidé d’aller voir ce qu’étaient devenus les Leaders de la croissance des 12 dernières années. Douze ans dans la vie d’une entreprise, c’est long. À peine une entreprise québécoise sur dix se rend à sa 10e année. Allions-nous découvrir une hécatombe ? C’est en 1995 que L’actualité s’est associé pour la première fois au magazine Profit pour dresser un palmarès d’entreprises québécoises à forte croissance. Au fil des ans, 139 entreprises, pour la grande majorité des PME, ont défilé dans les classements des Leaders de la croissance. La liste complète brosse un portrait très diversifié de l’entrepreneuriat québécois. Les forts en finance y côtoient les cracks de la techno, la luzerne fait bon ménage avec la bière et les vêtements de plein air se marient avec les jeans. Il y a de quoi se réjouir du bilan de ces 12 années. Malgré les soubresauts économiques, seulement 17 des 139 leaders de la croissance ont fermé boutique. Cette stabilité remarquable témoigne de la persévérance et de la créativité des entrepreneurs, deux qualités qui leur ont été nécessaires pour faire décoller leur entreprise. Et comme en témoignent les portraits que vous lirez dans les pages qui suivent, les entreprises ont su redoubler de pugnacité quand les vents contraires se sont levés.

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Les Québécoises qui montent

Des logiciels antivirus aux carrés à la guimauve, des voitures d’occasion aux jeux vidéo, le tableau d’honneur des Leaders de la croissance illustre la variété des entreprises qui roulent sur la voie rapide de l’économie québécoise. Elles viennent de Montréal, de Québec ou de Rivière-du-Loup. La plus petite, le Journal de la Rue, brasse un chiffre d’affaires de 1,5 million de dollars. Celui de la plus grosse, Garda, approche les 700 millions. La plus vieille, Sabot Universel, est en activité depuis 20 ans. La plus jeune, Rapid Snack, n’a que six ans. Presque toutes ont maintenant franchi les frontières du Québec pour livrer bataille sur les marchés étrangers. Ensemble, ces 20 entreprises montrent que l’innovation et le succès ne sont pas la chasse gardée d’un secteur particulier. Le fabricant de meubles Verbois et l’exploitant de poids lourds C.H. Express côtoient le site immobilier DuProprio.com ou le concepteur de logiciels antivirus Radialpoint. Le concours des Leaders de la croissance, mis sur pied en collaboration avec le magazine torontois Profit, en est maintenant à sa 13e année. Les entreprises mises en vedette sont celles qui, parmi les centaines qui ont posé leur candidature, enregistrent la plus forte progression de leur chiffre d’affaires depuis cinq ans. Ce numéro spécial de L’actualité raconte comment ces 20 entrepreneurs ont su réussir là où d’autres se sont cassé les dents. Comment ils ont appris de leurs échecs pour mieux rebondir. Et comment ils osent repousser les limites pour préparer l’économie de demain !

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L’assurance retraite des Californiens

Les fonds de retraite génèrent en moyenne des rendements annuels légèrement supérieurs à 10%. Réal Desrochers, lui, fait trois fois mieux. À titre de directeur de l’investissement spéculatif pour le CalSTRS – caisse de retraite des professeurs de l’État de Californie -, il investit l’argent, pour ne pas dire l’avenir, de quelque 500 000 enseignants dans les secteurs les plus difficiles de l’économie: capital de risque, fonds pétroliers et fonds de dettes. Depuis 1998, Réal Desrochers est à la tête de l’un des plus gros portefeuilles d’investissement spéculatif aux États-Unis. Et l’un des plus rentables, selon la réputée société McKinsey & Company. L’année dernière, sa petite équipe et lui ont enregistré un rendement de 35%. Depuis son bureau, à Sacramento, il « brasse » plus de 17 milliards de dollars américains – l’équivalent du produit intérieur brut d’un petit pays comme Madagascar! Avant de se joindre au CalSTRS (la troisième caisse de retraite publique en importance aux États-Unis), Réal Desrochers a imprimé sa marque pendant 12 ans à la Caisse de dépôt et placement du Québec, où il fut notamment responsable du portefeuille international. Né à Warwick, en Estrie, il a appris l’éthique du travail dans la ferme familiale où il a grandi. Levé à 5 h, cet aîné d’une famille de 16 enfants aidait son père avant de se rendre à l’école, et il l’assistait encore après les classes. « Et avec tout ça, il fallait réussir nos études! dit-il. Le succès, c’est bien plus le résultat de la persévérance que du génie. » Peu connu du grand public, vénéré dans les milieux financiers, Réal Desrochers s’est fait un devoir d’avoir « le bras long et la langue courte » dans sa carrière. Ses résultats parlent d’eux-mêmes.

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Le banquier humanitaire

Si vous trouvez que le réseau routier québécois fait pitié, c’est que vous n’avez jamais mis les pieds dans un pays de l’Europe de l’Est. « Là-bas, tout est à refaire », dit François Gaudet, 37 ans. Depuis 2002, ce Québécois, né à Victoriaville, dirige de Londres une équipe de financiers de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Cette institution finance des programmes de reconstruction d’infrastructures dans les pays de l’Est et l’Asie centrale. François Gaudet travaille, entre autres, à améliorer les réseaux de télécommunications et de transport urbain au Kazakhstan ainsi que l’approvisionnement en eau potable en Ouzbékistan. Méchant changement pour cet avocat qui a passé 10 ans à parcourir le monde pour le compte de grands cabinets juridiques, de multinationales et de banques américaines, devenant au passage un spécialiste de la haute finance internationale. « Je suis devenu un banquier humanitaire! »dit-il, attablé dans un resto du Plateau-Mont-Royal, lors d’un cours séjour à Montréal l’été dernier. De la Slovénie à la Mongolie en passant par l’ancien empire de Gengis Khan, la BERD injecte chaque année quatre milliards d’euros, en partenariat avec des promoteurs privés ou publics, dans des programmes de réfection et de construction. Routes, ponts, écoles, réseaux de transport urbain, usines de traitement des eaux, tous les projets sont considérés, du moment qu’ils sont susceptibles d’avoir un effet positif sur l’économie locale. Par exemple, la BERD travaille présentement à un projet-pilote (un PPP) en Lituanie, pour rénover 15 écoles tombées en désuétude. « Si tout se passe bien, on injectera des fonds supplémentaires pour la réfection des 289 écoles du pays », dit François Gaudet. Même s’il a quitté le Québec depuis 13 ans, François Gaudet a bien l’intention d’y revenir un jour. Il se donne encore deux ans à Londres avant de rentrer au bercail. Ce qu’il aimerait faire? Travailler dans les PPP pour aider le Québec à rénover ses infrastructures. Souhaitons qu’il devance un peu son retour: ce n’est pas le boulot qui manquera! La BERD – L’institution financière a été mise sur pied en 1991, après la chute du rideau de fer, pour faciliter la transition des anciens pays communistes à l’économie de marché. – Elle est présente dans 28 pays d’Europe et d’Asie centrales. – Plus grand investisseur d’Europe et d’Asie centrales, elle privilégie à 60% le secteur privé et contribue à la privatisation des sociétés d’État. – Elle appartient à 60 pays et à deux institutions intergouvernementales. – Elle dispose d’un capital de 20 milliards d’euros. Principaux pays donataires Russie: 251 programmes, totalisant 7,2 milliards d’euros Pologne: 147 programmes, totalisant 3,4 milliards d’euros Roumanie: 106 programmes, totalisant 3,2 milliards d’euros Ukraine: 78 programmes, totalisant 2,2 milliards d’euros Hongrie: 71 programmes, totalisant 1,8 milliard d’euros Kazakhstan: 45 programmes, totalisant 1,4 milliard d’euros Croatie: 57 programmes, totalisant 1,3 milliard d’euros Slovaquie: 44 programmes, totalisant 1,1 milliard d’euros République tchèque: 46 programmes, totalisant 1,0 milliard d’euros

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Libérez l’agriculture!

Bien qu’elle reçoive un soutien annuel de l’État dépassant deux milliards de dollars, l’agriculture québécoise a malheureusement vu sa santé financière se détériorer gravement depuis cinq ans. La rentabilité globale de l’industrie est à plat et on craint pour l’avenir. Afin d’y voir clair, le gouvernement du Québec a créé une commission indépendante, présidée par Jean Pronovost, qui doit lui remettre, en janvier 2008, un rapport sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. Son mandat est de poser un diagnostic et de faire des recommandations sur les moyens de redresser la situation. Au Québec, les exploitants agricoles ont l’obligation de livrer la majeure partie de leur production à un office de commercialisation désigné, émanant habituellement de l’Union des producteurs agricoles (UPA), pour qu’elle soit vendue selon les dispositions d’un « plan conjoint ». L’idée de ce système collectiviste obligatoire conçu dans les années 1950 était d’opposer au cartel des acheteurs un contre-monopole des producteurs qui prendrait la défense des intérêts du cultivateur. Le problème, c’est que, 50 ans plus tard, le monde a changé, mais que notre système chapeauté par le quasi-monopole de l’UPA peine à s’adapter aux réalités d’aujourd’hui. Les nouvelles générations d’agriculteurs québécois ne sont plus pauvres, illettrées et cantonnées dans l’arrière-pays. Elles sont scolarisées, bilingues et ouvertes sur le monde. Les deux tiers des producteurs agricoles de la génération née en 1940 n’avaient pas de diplôme d’études secondaires. Les trois quarts de leurs enfants nés en 1975 en ont un, et la moitié ont un diplôme collégial ou universitaire. Ces jeunes ont faim d’espace et de liberté. Ils veulent innover et faire des affaires aux quatre coins de la planète. Présentement, beaucoup étouffent dans ce qu’ils perçoivent comme un carcan bureaucratique et paternaliste imposé par l’UPA. Ils ont l’impression qu’on les prend pour des « niaiseux » et souvent quittent l’agriculture. Cela ajoute au problème aigu de relève dont souffre déjà notre industrie. La petite ferme familiale que nos dirigeants agricoles affirment encore défendre n’existe plus qu’en rêve. Elle a en fait disparu, parce qu’elle n’était plus rentable. Au Canada, 94 % des revenus nets d’exploitation des fermes familiales proviennent de la minorité qui enregistrent des recettes agricoles annuelles de plus de 100 000 dollars. Celles dont les recettes agricoles sont inférieures à ce montant tirent en moyenne 98 % de leurs revenus de leurs activités hors ferme. La rentabilité vient donc avec la taille. Les contingents imposés par l’UPA aux secteurs qui ne sont pas à l’abri des importations et la résistance féroce que l’organisme oppose à l’intégration de la production agricole dans la transformation agroalimentaire bloquent la croissance de notre industrie et, par conséquent, affaiblissent sa compétitivité. Enfin, les consommateurs ne se satisfont plus, comme autrefois, d’un petit nombre de produits alimentaires uniformes et standardisés. La demande éclate de plus en plus et se diversifie en une multitude de produits de créneau. À l’instar de la Chevrolet Bel Air des années 1950, le baril de sirop d’érable en vrac et le porc dit « de commodité », qui font l’objet d’une mise en marché collective, ne répondent plus à ces exigences modernes. L’UPA a fini par reconnaître l’importance de commercialiser des produits différenciés, mais elle le fait encore à reculons. Et pendant que notre système tarde à s’adapter, les produits importés occupent les étagères de nos épiceries. Il ne faut pas détruire le système, mais l’assouplir et l’adapter. Ouvrir les fenêtres. Par exemple, on pourrait redonner la liberté d’association à des groupes d’agriculteurs qui croient à la mise en marché collective, mais veulent faire les choses autrement. On pourrait faciliter la formation de groupes qui veulent intégrer la production agricole et la transformation agroalimentaire plutôt que de perpétuer l’opposition dépassée entre ces deux fonctions. On pourrait même libérer les entrepreneurs agricoles qui le désirent de l’obligation de s’associer à quelque groupe que ce soit. Juste pour voir. Brasser un peu le monopole de l’UPA, comme on l’a fait pour celui de Bell dans la téléphonie, ferait du bien à tous, y compris à l’UPA elle-même. On compte sur vous, monsieur Pronovost !

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Les tissus-chocs

À Shanghai, capitale commerciale de la Chine, les industriels canadiens du textile font la promotion des textiles… québécois! Non, ils ne sont pas tombés sur la tête. Oui, ils savent que l’industrie textile chinoise a littéralement annihilé la leur, comme d’ailleurs celle de bien d’autres pays. Leur arme vengeresse: les textiles techniques. Et ils ont la ferme intention de vaincre leur adversaire sur son propre terrain. Est-ce bien raisonnable? Sans aucun doute, selon Richard Cormier, vice-président des Services commerciaux du Groupe CTT, centre de transfert technologique québécois qui vient d’inaugurer un bureau de représentation à Shanghai. Avec une cinquantaine d’employés, le CTT agit à la demande des industriels ou à sa propre initiative. Il encourage aujourd’hui le développement des textiles dits techniques, qui privilégient les performances fonctionnelles, telles que la durabilité, la légèreté, la solidité, la résistance au feu ou la capacité de lutter contre les odeurs ou les microbes. Les fibres de carbone et les fibres de verre ou encore la solution pour tissus SilverClear sont des inventions de cette nouvelle industrie textile. Aux Chinois, donc, les gros travaux; aux Québécois les tissus à forte valeur ajoutée. Les textiles techniques représentent déjà le quart de l’industrie canadienne du textile, dont le chiffre d’affaires est proche de neuf milliards de dollars (réalisé à 60 % au Québec). La moitié de la production est exportée, à 90 % vers les États-Unis. Mais le marché nord-américain, ouvert à la faveur de l’ALENA, se referme depuis quelques années sous le double effet des mesures protectionnistes mises en place par Washington et du renchérissement du dollar canadien. «Du coup, nous nous tournons vers nos marchés non traditionnels, tels que le Brésil, l’Inde et la Chine», explique Richard Cormier. Au Canada même, certaines niches peuvent être reconquises. Par exemple, la part de la lingerie et de la literie hospitalières jetables, achetées en Asie, a beaucoup progressé: blouses d’infirmières, lingettes, revêtements de lits… Pour Martin Filteau, directeur de la division Textiles du CTT, c’est un créneau à reconquérir: «Un textile antimicrobien peut être lavé et réutilisé jusqu’à 100 fois. Ce serait donc moins coûteux que d’acheter des tissus jetables.» Serait-ce suffisant pour sauver l’industrie canadienne? Cet important gisement d’innovation et d’activité bénéficie d’une conjoncture favorable. «Les gens sont disposés à dépenser davantage aujourd’hui qu’il y a quelques années pour se protéger. Et les spécifications des produits, de plus en plus complexes, vont dans notre sens», explique Guy Bérard, vice-président au développement des affaires du CTT. Cette évolution joue dans la plupart des secteurs porteurs pour les textiles techniques: médecine et hygiène, protection industrielle, transports, sports et loisirs… Les textiles techniques créent cependant peu d’emplois. À la faveur d’une reconversion complète de ses activités vers les matériaux composites et les vêtements de protection, JB Martin a tout juste réussi à maintenir son effectif à 45 personnes. Malgré son investissement massif dans les textiles techniques, le leader canadien, Consoltex, a fermé trois usines ces cinq dernières années, son effectif passant de 1 000 à 450 employés. Sans compter que «dès qu’on devra produire de gros volumes, on sera obligés de fabriquer en Chine!» prévoit Olivier Vermeersch, vice-président aux affaires corporatives du CTT. En attendant, le textile souffre d’un grave déficit de main-d’œuvre formée, qu’expliquerait l’image déplorable du secteur. Ainsi, faute de candidats, l’option Textile a été suspendue de 2003 à 2005 au cégep de Saint-Hyacinthe. C’est pourtant le seul établissement du Canada qui propose ce type de formation et le taux de placement est de 100%. L’option Textile a été rouverte en 2006 grâce à l’inscription de 11 Algériens… qui repartiront dans leur pays dès leur formation achevée!

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L’économie du savoir mise à l’épreuve

Fait-on suffisamment de recherche universitaire au Québec ? Cette recherche contribue-t-elle réellement à l’essor économique de la province ? Faut-il maintenir une cloison étanche entre les chercheurs et l’entreprise ? Marc Leroux, président de la société en commandite Univalor, et Denis Thérien, vice-principal à la recherche et aux relations internationales de l’Université McGill, ont le même sentiment de fierté à l’égard de la recherche au Québec. Ils partagent aussi la même passion pour les exploits et les prouesses des chercheurs de leurs établissements respectifs. Enfin, tous deux s’inquiètent de l’état du réseau universitaire et de son financement. Toutefois, leurs conceptions du rôle de la recherche diffèrent. Pour Denis Thérien, il n’y a aucune honte à associer la recherche universitaire à l’industrie. « Il faut se débarrasser de cette pudeur. L’université doit contribuer à créer de la richesse, car cela fait partie de sa mission. Le débat entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée est devenu caduc. Nous avons intérêt à nous entendre avec le milieu des affaires. » Ce mathématicien de formation croit que l’Université McGill pourrait tripler, voire quintupler la valeur de la recherche menée conjointement avec des entreprises. Mais ce type de recherche est peu fréquent. À son avis, l’université n’est pas la seule en cause. Souvent, dit-il, les entreprises ne veulent pas payer le prix des travaux. De plus, elles tentent de s’approprier les droits d’auteur des chercheurs qui travaillent pour elles. « Ce sont deux mondes différents, convient Marc Leroux. L’université crée des connaissances, alors que l’industrie recherche des produits, du capital et du rendement. » Un symbole de la distance entre ces deux mondes ? Le « bras commercial » de l’Université de Montréal et le bureau qui gère tous ses contrats de recherche sont situés boulevard Décarie, soit à quelque cinq kilomètres du campus. Marc Leroux et Denis Thérien ne jouent pas la même partition. Le premier cherche à rentabiliser des inventions, le deuxième se bat pour qu’il y en ait toujours davantage. À vrai dire, tout les distingue. Marc Leroux, 56 ans, est un physicien qui a fait carrière principalement dans le secteur des télécommunications. Il a travaillé pour Bell, Recherches Bell-Northern, Téléglobe et Télésystème, la société de portefeuille de Charles Sirois, où il était vice-président à la technologie. Par sa tenue impeccable, son calme et son discours prudent, il incarne l’entreprise privée. Denis Thérien a un côté professeur d’université. La chevelure est rebelle, la tenue est décontractée. Ce scientifique de presque 53 ans, qui a dirigé l’École d’informatique de McGill pendant de nombreuses années, est un non-conformiste. Dans son site Internet, un dessin représentant le professeur Tournesol rappelle qu’en 1967 — il avait 12 ans — il avait impressionné tout le monde à l’émission Tous pour un avec ses connaissances inouïes sur Tintin. L’Université McGill, qui compte 6 000 francophones parmi ses 30 000 étudiants, est considérée comme la meilleure université du Canada et la 21e au monde, selon la prestigieuse publication britannique The Times Higher Education Supplement. L’établissement dispose de plus de 500 millions de dollars par an pour la recherche. « Mais nous ne pouvons pas être les meilleurs dans tout. Nous devons choisir nos créneaux », dit Denis Thérien. Ainsi, l’Institut neurologique de Montréal, qui figure au nombre des fleurons de l’Université McGill, passe pour l’un des trois meilleurs centres de neurologie du monde. Denis Thérien est fier d’avoir pu décrocher en faveur de cet établissement 15 millions de dollars de la Fondation canadienne pour l’innovation. Ses autres missions ? Trouver du financement pour des sommités canadiennes, telles que l’astrophysicienne Victoria Kaspi, le Dr Michel Tremblay, directeur du Centre du cancer de l’Université McGill, ou le physicien Peter Grütter, spécialiste des nanotechnologies. « C’est un travail exaltant. On le mène à fond de train et il faut toujours saisir plusieurs balles au bond. » « Les inventions ne naissent plus dans les garages, mais bel et bien dans les universités. Et elles sont étonnantes », se réjouit Marc Leroux. Par exemple, en nanotechnologie, on a mis au point une technique qui permet de contrôler le mouvement d’un micro-objet dans les veines ou les artères. C’est le fruit du travail conjoint de chercheurs de l’Université de Montréal et de l’École polytechnique. En cinq ans, une vingtaine de découvertes soumises à l’équipe de Marc Leroux ont donné naissance à des entreprises commerciales. Ainsi, la société montréalaise Cerestech a conçu un sac-poubelle à partir d’amidon thermoplastique. L’avantage est qu’il se décompose rapidement. De son côté, la société Prevtec Microbia a découvert un substitut des antibiotiques qui s’attaquent à la maladie du dépérissement du porc. Il sera commercialisé bientôt. « Nous nous devons de trouver une stratégie qui puisse à la fois garantir la propriété intellectuelle des chercheurs et leur permettre de publier dans des revues savantes », dit-il. Cela ne va pas de soi, car tout ce qui est publié fait partie du domaine public et devient donc accessible à tous. La société Univalor veut servir de pont entre l’université et le milieu des affaires. Unir le savoir à l’économie est sa devise. En 2006, la société en commandite a reçu quelque 80 dossiers relatifs à des inventions. C’est peu pour un réservoir de 2 300 chercheurs et un budget de recherche de 447 millions de dollars attribué en 2005-2006. « Nous devrions en avoir 150 par an, compte tenu du volume de la recherche qui se fait à l’Université de Montréal et dans ses établissements affiliés, dont HEC Montréal, l’École polytechnique et les centres hospitaliers », dit Marc Leroux. Déplore-t-il cet état de fait ? « La recherche et l’industrie se nourrissent mutuellement, mais il faut respecter la liberté et la créativité des chercheurs », dira-t-il simplement. Cette liberté et cette créativité sont durement mises à l’épreuve en raison du piètre état des universités québécoises. Celles-ci sont étranglées financièrement, affirme Denis Thérien. L’ancien recteur de l’Université de Montréal, Robert Lacroix, et Michel Trahan, ancien vice-recteur principal, font le même constat. Dans une étude publiée en mars pour le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), ils affirment qu’au Québec le sous-financement des établissements de haut savoir se chiffre à plus de 450 millions de dollars. En outre, disent-ils, il faudrait un milliard de dollars pour mettre à niveau leurs infrastructures et près de 400 millions de dollars pour annuler les déficits accumulés. Il y a pis. La position relative du Québec dans tous les domaines de la recherche universitaire s’est lourdement détériorée par rapport à celle de l’Ontario. En 2004-2005, les dépenses de recherche des universités du Québec ne comptaient que pour 27,2 % de celles des universités canadiennes, comparativement à 31,3 % en 1991-1992. Le départ pour Toronto de Thomas Hudson, directeur du Centre d’innovation Génome Québec et Université McGill, en juillet 2006, illustre la précarité de la situation. Le chercheur dirige aujourd’hui l’Institut ontarien de recherche sur le cancer. « À Toronto, Thomas avait l’impression que the sky is the limit, quetous les fonds lui seraient accessibles. De plus, en Ontario, le premierministre Dalton McGuinty est aussi ministre de la Recherche et de l’Innovation ; cela donne un signal très fort », dit Denis Thérien. Le principal défi, selon Marc Leroux ? Accroître le financement de la recherche dite de « maturation » en matière de technologies. « Cela aurait un effet déterminant, surtout dans les sciences de la vie, car il y a un écart entre la recherche universitaire, où il faut prouver le principe scientifique, et les attentes des milieux industriels, auxquels il faut démontrer que le concept est rentable. » Pour Denis Thérien, l’argent n’est pas le seul nerf de la guerre dans la recherche et l’innovation au Québec. Il faut instaurer une véritable culture entrepreneuriale qui n’a pas peur de l’échec, insiste-t-il. « Quand un chercheur californien raconte que son projet d’entreprise s’est effondré, ses collègues s’empressent de lui demander : “ À quand le prochain ? ”. Au Québec, c’est vu comme une catastrophe ! »

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Pitié pour les jeunes!

Luc Godbout l’admet sans détour: si ses idées se concrétisent, «ça va faire mal». Dans Oser choisir maintenant (Les Presses de l’Université Laval), publié ces jours-ci, le fiscaliste et trois de ses confrères proposent d’augmenter dès cette année, au Québec, les impôts, taxes et tarifs des services publics de 8,7 %, soit de 4,5 milliards de dollars, afin de constituer un «bas de laine» et de pouvoir faire face aux lourdes conséquences du vieillissement de la population sur les finances publiques. «C’est ce qu’on appelle la stratégie “clairvoyante”. Plus on attendra, plus ce sera difficile et plus ce sera injuste envers les générations futures, qui devront régler seules la facture», dit Luc Godbout, 38 ans, professeur de comptabilité et de fiscalité à l’Université de Sherbrooke. Dans l’ouvrage qu’il signe avec l’économiste Pierre Fortin (chroniqueur à L’actualité) et les chercheurs Suzie St-Cerny et Matthieu Arseneau, les répercussions du vieillissement accéléré sont analysées minutieusement, avec un «optimisme prudent». Si on ne se serre pas la ceinture dès maintenant, concluent les auteurs, les prochaines générations devront — si elles veulent bénéficier de services comparables à ceux dont nous profitons actuellement — subir une augmentation du fardeau fiscal de 25 % entre 2025 et 2050. «Et rien ne pourra obliger les jeunes à rester au Québec si on accroît les taxes et impôts ainsi», s’inquiète Luc Godbout. L’actualité l’a rencontré à son bureau du Campus Longueuil de l’Université de Sherbrooke. Votre livre s’ajoute à une liste de documents sur les conséquences du vieillissement de la population, dont le manifeste des «lucides» et le rapport de la commission Ménard sur l’avenir des soins de santé. Est-ce de l’acharnement? — Une modification majeure de l’économie s’effectuera bientôt au Québec, et les gens n’en ont pas encore pris conscience. Ils n’en ont pas compris les répercussions. Ils se disent: «On vieillit, et après?» On entend aussi de l’information contradictoire, des gens qui disent, par exemple, que la dette était élevée après la Deuxième Guerre et qu’on s’en est sortis. Le contexte n’est plus le même! À cette époque, les naissances excédaient les décès de 100 000 par année. Aujourd’hui, l’écart atteint à peine 18 000. Et dans quelques années, les naissances seront moins nombreuses que les décès. Le vieillissement aura un effet déterminant sur toutes les missions de l’État. Il faut en prendre conscience et agir au plus vite. Pourquoi la population ne partage-t-elle pas votre sentiment d’urgence? — Il n’y a pas encore eu de véritable exercice démocratique pour bien faire comprendre les conséquences du vieillissement démographique. Il faudrait une commission d’enquête, sur le modèle de la commission Séguin, qui a étudié le déséquilibre fiscal. Avant cette commission, et même si l’ex-premier ministre Bernard Landry en parlait tous les jours, le déséquilibre fiscal n’était pas un enjeu majeur, parce que ni la population ni l’ensemble de la classe politique québécoise ne s’étaient approprié cette question. En voyant la facture concrète du vieillissement, aucun des grands partis politiques ne pourra se défiler. L’urgence d’agir fera consensus, j’en suis sûr. En quoi votre livre se démarque-t-il des autres sur le même sujet? — On a fait une foule de simulations jamais effectuées auparavant sur l’évolution des finances publiques du Québec, en adoptant un «optimisme prudent». Le constat est d’autant plus dur. Même en supposant une augmentation des taux d’emploi et de productivité, en tenant compte du fait que les revenus de retraite seront imposés et en émettant l’hypothèse que les dépenses de santé augmenteront moins vite dans les 50 prochaines années qu’elles ne l’ont fait dans les 10 dernières, on se dirige vers un gouffre! Il y a présentement un mini-baby-boom au Québec. En tenez-vous compte? — En 2005 et 2006, le taux de natalité a surpassé légèrement les prévisions de l’Institut de la statistique du Québec, sur lesquelles on se base. Est-ce vraiment une tendance lourde? On n’en sait rien, et même si c’était le cas, ça ne règlerait pas le problème. Tout au plus, ça ferait fondre de 10% le poids de la dette en 2050, mais ça ne l’empêcherait pas d’atteindre un niveau catastrophique. Ce n’est pas parce qu’on fait soudainement un peu plus d’enfants qu’on enlève du paysage les personnes âgées, les plus grands utilisateurs des services de santé. Aux yeux d’une partie de la population, représentée notamment par Québec solidaire, le vieillissement de la population est un faux problème monté en épingle par des gens de droite… — Je le sais. Il faut à tout prix renverser cette image-là. Je n’aime pas les étiquettes, mais ce n’est pas un truc de droite que nous publions! C’est même plutôt de gauche. Nous ne disons jamais qu’on devrait sabrer les services publics. Au contraire, nous expliquons comment on peut les sauvegarder. Les gens qui prétendent qu’il n’y a pas de problème ont le fardeau de la preuve. Comment voient-ils l’évolution des dépenses de santé, d’éducation, de la dette? Nous, nous présentons des chiffres. Nous n’inventons rien. Il y aura 1,2 million de personnes âgées de plus d’ici 25 ans. Personne ne peut nier ça. Il serait dangereux de se fermer les yeux et de ne rien faire. On ne sait pas comment agira le gouvernement au pouvoir en 2020, mais il pourra décider de sabrer les services, d’augmenter les taxes et impôts ou de s’endetter. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sera pas juste pour les générations futures, qui supporteront seules ce fardeau. Ce qu’on cherche à faire, c’est de répartir le fardeau sur le plus grand nombre, tout de suite. C’est l’objectif du Fonds des générations, créé en 2006 par le gouvernement Charest, non? — Le véhicule est créé, même s’il n’est pas parfait. Il reste à savoir à quel rythme on remplit le réservoir d’essence. À 600 millions de dollars par année, comme c’est le cas actuellement, c’est nettement insuffisant. Il faudrait multiplier cette somme par sept et y ajouter 4,5 milliards de dollars pour maintenir dans l’avenir les services publics avec les taux de taxation actuels. D’autres pays ont conçu des moyens pour faire face à l’explosion des coûts des programmes sociaux. Les Américains ont choisi de réduire les services, chaque année, pour contenir les dépenses. C’est impensable ici. Les Japonais ont préféré s’endetter, ce qui, au Québec, nous mènerait droit vers le gouffre. Les Suédois ont décidé d’augmenter annuellement, à petite dose, les tarifs des services publics, ce qui est une approche myope, parce que les coûts iront croissant. Ayons au moins un souci d’équité intergénérationnelle: augmentons les taxes et tarifs dès maintenant, et pour les 50 prochaines années, d’un pourcentage constant du PIB. C’est la stratégie clairvoyante. Quatre milliards et demi, c’est énorme. Où prendra-t-on cet argent? — De tous les côtés. On ferait mieux, par exemple, de placer dans un bas de laine les nouvelles sommes reçues d’Ottawa, plutôt que de réduire les impôts. Le gouvernement Harper veut baisser les taxes fédérales à la consommation? Profitons-en pour augmenter d’autant les taxes au Québec. La clé, c’est de bien expliquer à la population pourquoi on agit ainsi. La tendance mondiale est à la diminution des impôts sur le revenu et à la hausse des taxes à la consommation. C’est donc peut-être la voie à suivre, surtout qu’il existe déjà des mécanismes pour compenser les effets de ces mesures sur les gens à faible revenu. Il faudra aussi élargir le débat. Le gel automatique des tarifs des services publics a-t-il encore sa raison d’être? Devrait-on hausser les tarifs de l’hydroélectricité pour financer une partie du Fonds des générations? Posons-nous sérieusement ces questions. L’économiste et ex-premier ministre Jacques Parizeau a dit récemment qu’il valait mieux se préoccuper de notre productivité que de notre dette. Qu’en dites-vous? — L’un n’empêche pas l’autre! À mon avis, Jacques Parizeau sous-estime l’ampleur du vieillissement de la population. On peut, bien sûr, augmenter la productivité, favoriser la natalité et l’immigration. Mais tout cela ne renversera pas la pyramide des âges. Il faut bien comprendre ce que Lucien Bouchard a dit au sujet des Québécois qui ne travaillent pas assez. Il aurait dû mieux s’expliquer. Car c’est un fait: les gens prennent leur retraite plus tôt qu’avant. Est-ce seulement une question de loisirs? Ou y a-t-il quelque chose, au Québec, qui ferait que les gens ne voient pas d’intérêt à rester sur le marché du travail? Il faudrait peut-être revoir certains mécanismes de retraite. On veut que les gens restent au travail, mais de façon volontaire, pas comme s’il s’agissait de travaux forcés. Qu’arrivera-t-il si rien n’est fait? — Plus on attendra, plus la situation deviendra intenable. Depuis l’accession au pouvoir du Parti libéral du Québec, en 2003, tout l’argent frais est allé à la santé et à l’éducation. Continuera-t-on ainsi pendant 50 ans? Si oui, des commissions d’enquête sur des effondrements de viaducs, il y en aura beaucoup d’autres!

Affaires et économie

Détaxer l’avenir

Les baby-boomers québécois commencent à partir à la retraite et la relève est clairsemée. Désormais, pour progresser, l’économie du Québec ne pourra plus compter sur le poids du nombre. Il faudra plutôt que chaque Québécois produise plus et mieux, autrement dit que la productivité collective s’accroisse. C’est seulement si la valeur de la production par travailleur augmente qu’il y aura plus d’argent à distribuer à tous en salaires accrus. Voilà un gros défi, car depuis 10 ans, la productivité du travailleur moyen a progressé à pas de tortue au Québec : de 1 % par année en moyenne. C’est l’investissement qui engendre la productivité. Les gouvernements ont ici un rôle important à jouer, en investissant en éducation et dans les infrastructures. Mais c’est l’investissement des entreprises dans les nouvelles idées, les nouvelles technologies et le nouvel équipement productif qui dynamise le tout. Or, la performance du Québec en matière d’investissement des entreprises n’est pas très impressionnante. Il y a quelques secteurs phares, tels l’aérospatiale, la biotechnologie et le multimédia, qui sont d’autant plus remarquables qu’ils sont isolés. La condition fondamentale pour que l’investissement au Québec sorte de sa torpeur actuelle est qu’il devienne beaucoup plus rentable pour les entreprises d’y investir que de le faire ailleurs. Il y a quelques années, les enquêtes périodiques de la société KPMG sur le coût d’investir dans une centaine de villes de la planète plaçaient Montréal et Québec parmi les moins coûteuses au monde. Mais depuis 2002, la valeur du dollar canadien est revenue à la normale en s’appréciant de 40 %. Les villes canadiennes ont dégringolé dans le classement. Montréal conserve le 13e rang parmi 65 villes d’Amérique du Nord, mais le coût d’y investir n’est plus que de 5 % inférieur à ce qu’il est à Boise, en Idaho, qui occupe le 39e rang. Pas de quoi sauter de joie. L’investissement au Québec a besoin d’une grosse poussée, pas d’un petit coup de mouchoir. L’État peut y contribuer en imprimant un virage majeur à ses impôts et subventions. Le tableau ci-dessous montre que des régions ou des pays comme l’Ontario, les États-Unis et la France continuent de taxer l’investissement des entreprises à des taux supérieurs à 30 % — tout en saupoudrant les subventions dans leurs secteurs favoris. Mais un nombre croissant de gouvernements, comme ceux du Nouveau-Brunswick, de la Suède ou de l’Irlande, ont décidé d’emprunter la voie inverse : ils ont abaissé leurs taux de taxation de l’investissement sous les 20 % pour l’ensemble des secteurs et commencé à « passer la gratte » dans les subventions. À observer la bonne performance de l’économie irlandaise, on se doute que cette deuxième stratégie est la meilleure pour qui veut accélérer la productivité et la création de richesse. On objectera qu’alléger le fardeau fiscal des entreprises, c’est mettre de l’argent dans les poches de leurs riches actionnaires. Erreur. D’une part, les actionnaires ne sont pas tous riches. Les principaux détenteurs d’actions d’entreprises québécoises sont ou bien des propriétaires de PME, ou bien de grands fonds de placement (le plus grand étant la Caisse de dépôt et placement du Québec) qui gèrent l’épargne-retraite des simples particuliers. D’autre part, dans les faits, les entreprises ne financent pas les impôts qu’elles paient par une réduction des dividendes versés aux actionnaires, mais en accordant de moins bons salaires à leurs employés et en imposant des prix de vente plus élevés à leurs clients. Justement ce qu’on veut changer. Sur le plan de la fiscalité, le Québec est à l’heure du choix. Ou bien il réduit l’impôt sur le revenu des particuliers d’un milliard de dollars, ou bien il réduit d’autant l’impôt sur le capital productif investi par les entreprises (et le saupoudrage de subventions). Dans le premier cas, on favorisera la consommation présente en se faisant plaisir. Dans le second, on encouragera l’investissement pour préparer l’avenir. C’est le combat perpétuel avec l’ange : le plaisir à court terme contre le sacrifice pour le bien commun à long terme. Taux de taxation de l’investissement des entreprises dans divers pays ou régions : Ontario 42,2 % États-Unis 36,7 % France 33,0 % Québec 30,8 % Australie 23,6 % Nouveau-Brunswick 19,6 % Suède 17,8 % Irlande 14,0 % Note : Le taux de taxation de l’investissement est un taux synthétique qui combine les dispositions des impôts sur les bénéfices, des taxes sur le capital et des taxes de vente sur l’équipement.

Société

Le capitalisme à visage mesquin

«Ah, nous disent-ils l’air penaud, c’est un grand malheur, c’est sûr, mais on n’y peut rien. Dans le nouveau grand marché du travail mondial, un employé sur quatre est chinois. Et en Chine, vous savez, il n’y a pas de vrais syndicats. Les salaires sont bas. Les conditions de travail pitoyables. [Soupirs!] Alors, il faut s’adapter. Travailler plus pour moins cher. Si seulement les Chinois étaient mieux traités, mieux protégés, mieux organisés, mieux payés. Mais ce n’est pas demain la veille…» Et si c’était demain la veille? Ce printemps, les députés chinois devront se prononcer sur une réforme des lois du travail qui entraînerait une véritable révolution, augmentant le pouvoir de négociation des salariés et celui du syndicat national, qui, bien que complètement à la botte du Parti communiste, fait preuve ces temps-ci d’un regain de conscience ouvrière. Que se passe-t-il? En 2005, 30 000 poursuites judiciaires, 300 000 conflits de travail, quatre millions de grévistes, voilà ce qui se passe. Le gouvernement chinois craint pour la paix sociale. Les employeurs, vivant dans un véritable far west du capitalisme, abusent. Selon la loi actuelle, le salarié n’a de protection que s’il a un contrat individuel, signé par son patron. Or, 80% des patrons n’en signent pas. Plus de 12% des salariés ne reçoivent même pas le salaire minimum, dérisoire, fixé par l’État. Lorsqu’ils sont payés. Selon l’Organisation internationale du travail, dans la province du Guangdong, plus de la moitié des employeurs retiennent illégalement une partie ou la totalité des salaires. Ça ne peut pas durer. Dans un geste surprenant de réalisme politique, le gouvernement a donc déposé l’an dernier ce projet de loi qui renverserait le rapport de force en faveur de l’employé et de son syndicat. Pas de contrat? On présumera qu’il existe. Changements aux conditions de travail? Négociation obligatoire avec le syndicat ou avec des «représentants élus». Contradiction entre la version de l’employeur et celle du salarié? À moins que l’employeur n’ait une preuve écrite, le juge présumera que le salarié dit vrai. L’État a mis à la disposition des travailleurs pendant 30 jours un site Internet pour obtenir leurs commentaires. Près de 200 000 salariés y ont déversé leurs malheurs et leurs espoirs. Ils n’étaient pas les seuls à commenter. Les grandes entreprises américaines et européennes ont lu le projet de loi. Elles furent catastrophées. Loin d’y voir une occasion de rehausser le niveau de vie des travailleurs chinois et de commencer à combler l’écart avec celui des salariés occidentaux, elles ont craint pour leurs marges de profit et ont laissé planer la menace de la délocalisation. Un lobbying intense leur a permis de convaincre les législateurs de diluer le projet de loi, dont une deuxième version vient d’être produite. Version encore trop généreuse au goût de la Chambre de commerce américaine, de Wal-Mart, Microsoft, Intel et General Electric, mais encore considérée comme un progrès réel par les organisations de travailleurs et de défense des droits de la personne. La partie se corse. Ce débat législatif n’est pas chinois, il est planétaire. En Europe, les syndicats ont forcé la Chambre de commerce européenne à faire volte-face. Hier opposée au projet de loi, elle s’y dit maintenant favorable. La suédoise Ericsson, par exemple, s’est dissociée des lobbys patronaux qui ont voulu faire reculer l’État chinois. Aux États-Unis, les travailleurs du textile sont montés au créneau, ralliant des représentants démocrates. La société Nike s’est soudain trouvée mal et s’est désolidarisée des efforts du lobby patronal américain à Pékin. Beaucoup d’autres (dont Google) se taisent. Dans cette affaire, les masques tombent. De grandes entreprises qui se gargarisent de «responsabilité sociale» et qui prétendent avoir, dans les pays émergents, un comportement exemplaire se battent aujourd’hui bec et ongles pour interdire aux travailleurs chinois des droits obtenus il y a des décennies par les salariés occidentaux. Il faut savoir de plus que la pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires, dans nos secteurs manufacturiers, provient non des manœuvres condamnables d’entrepreneurs chinois véreux dans le Guangdong, mais des pratiques des grandes sociétés occidentales installées en Chine. Au cours des 12 dernières années, les deux tiers de la fulgurante augmentation des exportations chinoises furent attribuables aux entreprises étrangères en sol chinois. Toute amélioration des conditions de travail des travailleurs de ces entreprises — donc de nos entreprises établies là-bas — aura un effet positif sur la qualité de vie des salariés, partout sur la planète. La mondialisation nous a entraînés vers le fond du baril. Mais voilà que le fond du baril monte. Honte à ceux qui freinent cette ascension. — Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net.

Affaires et économie

Indexons, pour l’amour du ciel!

Le gel des tarifs d’électricité. Voilà ce que décrétait, en 1998, Guy Chevrette, alors ministre des Ressources naturelles du Québec. Ce gel aura duré jusqu’à la fin de 2003. Cette année-là, Hydro-Québec demandait un rattrapage tarifaire de 6% pour 2004. Devant la réprobation générale, la société d’État a dû se contenter d’un réajustement de 4,4%. Il y a eu d’autres augmentations de 2004 à 2007, mais encore aujourd’hui, l’indexation des tarifs est en retard de 50% sur l’inflation subie depuis 1998. Après l’électricité, voici l’assurance automobile. Depuis 1985, les prestations versées par ce régime public ont explosé. Mais les contributions des Québécois au fonds n’ont presque pas augmenté. Inévitablement, en 2006, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a dû avertir que son fonds courait droit à la faillite. Le coût du permis de conduire un véhicule de promenade et celui de l’immatriculation d’une motocyclette doubleront donc d’ici 2010. Naturellement, les propriétaires de véhicules, et surtout les motocyclistes, sont furieux. Ensuite, les garderies. En 1997, la ministre de la Famille du Québec, Pauline Marois, a lancé le nouveau système de garderies à contribution réduite, au tarif quotidien fixe de cinq dollars. Après six ans de gel et une explosion phénoménale des coûts du programme, ses successeurs, Claude Béchard et Carole Théberge, ont été conspués pour avoir porté le tarif à sept dollars. Ce nouveau tarif est lui-même gelé depuis trois ans. Enfin, les droits de scolarité à l’université. Depuis 1994, ces droits sont gelés à 1 668 dollars pour une année de 30 unités. Dans les autres provinces canadiennes, ils sont actuellement de deux à trois fois plus élevés. Plus tôt cette année, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a fini par annoncer qu’il autoriserait une hausse des droits de scolarité de 30%, étalée sur une période de cinq ans, de 2007 à 2012. L’indexation sera partielle. Elle ne compensera qu’une fraction de l’inflation que les universités auront subie depuis 1994. Comme il fallait s’y attendre, une majorité de Québécois s’opposent à la mesure annoncée. Encore une belle chicane en perspective. Ainsi va le Québec, de crise tarifaire en crise tarifaire. Il y a une certaine fourberie à annoncer que les tarifs des services publics seront gelés. Nos politiciens n’ignorent pas que cette promesse est impossible à tenir. Mais ils s’en fichent, sachant très bien que ce sera à leurs successeurs de se débrouiller avec la crise qui s’ensuivra inévitablement. Il faut mettre fin à ce manège. Comment? Tout simplement en décrétant une politique générale d’indexation annuelle automatique des tarifs. Au Canada et au Québec, depuis 15 ans, les prix augmentent en moyenne de 2% par année. Nous sommes tellement habitués à cette inflation que nous ne nous en rendons même plus compte. Qui a envie de déchirer sa chemise sur la place publique chaque année lorsque Kraft augmente le prix de son beurre d’arachides de 2% ou que Lafleur fait de même avec ses saucisses à hot-dog? Ce sont les hausses de tarifs importantes et inattendues qui nous font grimper aux rideaux. Alors, éliminons ces augmentations inopinées en indexant annuellement les tarifs sur le coût de la vie, pour l’amour du ciel! Il y a déjà des organismes publics qui donnent l’exemple. Le Régime des rentes du Québec indexe ses prestations de retraite. Les prestations d’assurance-emploi du Canada sont également indexées. La Régie du logement décrète un taux d’indexation annuel des loyers. Le ministère du Travail indexe le salaire minimum en fonction du salaire moyen. Une bonne partie de l’impôt sur le revenu est indexée sur le coût de la vie. Alors, pourquoi pas les tarifs d’électricité, les contributions à l’assurance automobile, le tarif des garderies, les droits de scolarité et l’aide sociale? Rien que 2% par année et hop! une autre crise est évitée. Que diriez-vous de garder notre énergie collective pour des enjeux vraiment importants?

Affaires et économie

Les deux visages de Québec

Henri Massé n’avait jamais vécu une situation comme celle-là. «Il s’est perdu plus d’emplois depuis 2002 que pendant les cinq récessions majeures des 25 dernières années», affirme le patron de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), qui a elle-même perdu 50 000 adhérents, licenciés par leurs employeurs. Pourtant, Henri Massé, 60 ans, en a vu d’autres. Il est actif dans le mouvement syndical depuis près de 40 ans et il dirige la plus importante centrale syndicale du Québec depuis 1998. Partout où il se rend, il rencontre des travailleurs inquiets. Seront-ils les prochains à s’ajouter à ces sombres statistiques? Leurs employeurs seront-ils mis K.-O. par un concurrent de Chine ou d’ailleurs? L’humeur est telle à la FTQ que son président croit que des milliers d’emplois supplémentaires pourraient être éliminés si les gouvernements n’interviennent pas rapidement. «J’ai vécu des dizaines et des dizaines de fermetures d’entreprises, dit Henri Massé, dans son bureau, à Montréal. C’est un drame réel pour ceux qui perdent leur emploi.» Il me parle de ces travailleurs congédiés par la scierie de Domtar à Malartic, en Abitibi, qui n’ont pas les compétences pour travailler dans les mines ou qui sont trop âgés pour apprendre un nouveau métier. «Le secteur manufacturier est au cœur de l’économie des régions. Il n’y a qu’une minorité qui va retrouver un emploi aussi bien payé», ajoute-t-il. Ça va mal? Pas partout. «On doit faire sortir les patients des hôpitaux pour trouver des travailleurs!» affirme Paul-Arthur Huot, président-directeur général de Pôle Québec Chaudière-Appalaches, l’agence de développement économique de la grande région de Québec. Cet agronome de 52 ans est aussi haut en couleur que dynamique. Directeur général au ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire du Canada de 1992 à 2001, il est l’un des instigateurs du Salon international de l’alimentation. Il se fait ensuite le champion du développement économique en prenant la présidence des Manufacturiers et exportateurs du Québec, puis, en janvier 2005, de Pôle Québec Chaudière-Appalaches. Dans cette région, l’économie est tellement performante que l’on parle d’une pénurie de main-d’œuvre. Le taux de chômage n’est que de 4,5% à Québec et de 5,5% en Beauce, contre 7,8% pour l’ensemble du Québec. Ça va tellement bien, selon Paul-Arthur Huot, que le taux d’inoccupation des locaux commerciaux et industriels est le plus bas d’Amérique du Nord, moins élevé qu’à Calgary. Tout semble sourire à cette région. Même les entreprises du secteur du textile et du meuble résistent à la concurrence internationale. Symbole de cette effervescence, une partie de la charpente métallique du prochain stade des mythiques Yankees de New York est fabriquée à Saint-Gédéon-de-Beauce. De plus, le chantier de la station de ski Le Massif, dans Charlevoix, injectera 230 millions de dollars dans l’économie locale, et celui du terminal méthanier Rabaska, à Lévis, ajoutera 840 millions s’il obtient le feu vert. La bonne performance de sa région n’a pas rendu Paul-Arthur Huot insensible. «Quelque 130 000 emplois perdus, c’est beaucoup de drames humains et de rêves déçus», dit-il. Cette hécatombe aurait-elle pu être évitée? Pas vraiment, croient les économistes. Pour faire une analogie avec le hockey, on pourrait dire que, de 1993 à 2002, l’économie canadienne a joué en avantage numérique. La faiblesse du dollar canadien a donné un avantage concurrentiel considérable aux entreprises manufacturières du pays, au moment même où le traité de libre-échange leur facilitait l’accès au marché américain. Alors que la taille du secteur manufacturier diminuait dans tous les pays du G7, ce dernier était en croissance au Canada et au Québec. Des centaines de milliers d’emplois étaient créés et le solde commercial du Canada avec les États-Unis ne cessait de grimper. Ce sont surtout les entreprises employant beaucoup de main-d’œuvre qui ont profité de cette conjoncture exceptionnelle. Avantagées par la faiblesse du dollar canadien, et se croyant peut-être bénies des dieux, elles n’ont cependant pas fait les investissements nécessaires pour devenir aussi productives que leurs concurrentes étrangères. Le château de cartes — car il s’agissait d’un château de cartes — s’est écroulé avec la remontée très rapide du dollar canadien et la concurrence plus vive des produits chinois après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001. «Nos membres savent que leurs usines ne sont pas au même niveau technologique que d’autres ailleurs, et cela les rend très inquiets, dit Henri Massé. Les entreprises québécoises ne sont pas assez productives.» Exemple parmi tant d’autres, 1 200 emplois directs ont été perdus à l’usine Goodyear de Salaberry-de-Valleyfield, fermée à cause d’une technologie désuète. La situation ne s’améliore pas. Selon le Conseil du patronat du Québec, les investissements privés ont diminué en moyenne de 1,2% au Québec de 2004 à 2006, alors qu’ils étaient en hausse de 4,8% dans le reste du Canada, même en excluant l’Alberta. Que faire pour inverser la tendance? Henri Massé presse les gouvernements d’aider les entreprises à se moderniser. Il préconise aussi la tenue d’un grand sommet du secteur de la fabrication. «Ce n’est pas vrai que l’économie, ça tourne tout seul; il faut s’en occuper, dit-il. Le secteur manufacturier est en train de passer au feu au Québec.» Les gouvernements ont beau jeu. Ils peuvent toujours prétendre que le taux de chômage est à son plus bas niveau depuis 30 ans, malgré les dizaines de milliers d’emplois perdus dans le textile, le bois et d’autres secteurs industriels. Mais il est trompeur, ce taux de chômage. Car le Québec ne crée pas beaucoup d’emplois: à peine 34 200 pour l’année 2006. Le taux de chômage fond tout seul, puisque la population active du Québec n’a augmenté que de 4 900 personnes en 2006 (contre 108 300 en Ontario). Cette statistique est peut-être la plus alarmante, car elle indique que des milliers de Québécois ne se donnent même plus la peine de chercher un emploi. Selon Paul-Arthur Huot, la restructuration de l’économie et la mondialisation ont touché brutalement et rapidement l’ensemble de l’économie, pas seulement le secteur manufacturier. Les exportations de biens et de services ont chuté, et de nombreux emplois dans le secteur des services ont également été délocalisés, notamment au profit de l’Inde. Huot préconise donc des allégements fiscaux ainsi que l’abolition des taxes sur le capital et sur la masse salariale, qui minent la compétitivité de toutes les entreprises. Henri Massé veut limiter les mesures aux seules entreprises manufacturières. De façon générale, Paul-Arthur Huot se fait aussi moins alarmiste. Selon lui, le Québec serait en train de perdre 20% de son industrie manufacturière, mais les autres entreprises devraient s’en tirer. Celles qui subsisteront seront plus fortes et plus vigoureuses. Le président de la FTQ et le PDG de Pôle Québec Chaudière-Appalaches ont toutefois un point en commun. Au-delà des investissements et des mesures fiscales, ce sont les dirigeants d’entreprises qui influenceront le cours des choses. Invité à prononcer un discours devant les Manufacturiers et exportateurs du Québec, Henri Massé a lancé un appel «aux vrais entrepreneurs présents dans la salle, à ceux qui prennent des risques». «Il y a de la place au Québec pour beaucoup plus de bons entrepreneurs», dit-il. De son côté, Pôle Québec Chaudière-Appalaches est parti à la recherche des entrepreneurs de sa région. Une enquête a permis de recenser 80 entreprises qui ont obtenu une croissance annuelle moyenne de plus de 30% depuis 2000. L’organisme a rencontré leurs dirigeants pour établir des pratiques commerciales exemplaires. Paul-Arthur Huot les a déjà baptisés «les manufacturiers nouveaux». Trois caractéristiques reviennent systématiquement: leur personnel a une approche client, ils misent sur l’innovation et ils s’assurent de la fidélité des employés compétents. De bons entrepreneurs, même le président de la FTQ en cherche!