Monde

Les réfugiés du climat

Le réchauffement de la planète créera la plus grave crise humanitaire à laquelle le monde devra faire face au cours du siècle, prédisent des experts. En Inde, c’est déjà commencé…

Kashmiri, aujourd’hui au début de la quarantaine, n’était qu’un adolescent au moment de l’exode. « Nous n’avions plus rien à manger et plus de travail. Les sécheresses répétées avaient rendu la terre inutilisable. Nous avons dû partir. »

Assis sur son lit de bois, l’unique meuble de la tente de trois mètres sur quatre qu’il partage avec sa femme et leurs deux fillettes, Kashmiri raconte, dans un anglais pimenté de hindi, que sa famille possédait une petite terre dans le désert de Thar, au Rajasthan, un État de l’ouest de l’Inde. Depuis des générations, le bajra (millet) et les quelques légumes qui y poussaient lui permettaient de survivre.

C’était il y a plus de 25 ans, à une époque où le terme « réfugié environnemental » venait à peine d’être inventé. Le père de Kashmiri a été le premier de sa lignée à devoir abandonner ainsi sa terre. La famille a erré quelques années au Pendjab voisin, tentant de gagner sa vie au gré d’emplois temporaires, avant d’échouer au camp du village de Churan Khad, dans l’Himachal Pradesh, un État du Nord. Installé dans une dépression en bordure d’une rivière, à environ 30 minutes à pied de Dharamsala, ce camp ne comptait alors qu’une dizaine de tentes.

Kashmiri et les siens, tout comme la plupart des 250 familles qui vivent maintenant à Churan Khad, sont ce que certains appellent des « réfugiés environnementaux » — un statut non reconnu par les Nations unies (voir le lexique). Une combinaison de facteurs humains et naturels a entraîné une telle dégradation de leur environnement qu’ils ont été forcés d’aller chercher une vie meilleure ailleurs. Réfugiés dans leur propre pays.

Selon certains experts, ce sont les victimes anonymes de la plus grave crise humanitaire à laquelle le monde devra faire face au cours du siècle.

Ils seraient entre 30 et 40 millions sur la planète, selon les sources, soit plus que les réfugiés « traditionnels » — victimes de guerres, de conflits ethniques et de répression politique. Et leur nombre pourrait atteindre 250 millions en 2050, prédit Norman Myers, de l’Université d’Oxford, expert en matière de réfugiés environnementaux.

Le Climate Institute, centre de recherche sur les changements climatiques situé à Washington, prévoit que la désertification, principale cause de ces déplacements de population, s’intensifiera dans les décennies à venir. Elle menace présentement un milliard de personnes, dont 300 millions en Inde seulement. Selon les Nations unies, elle met en péril près du tiers des terres arables de la planète et plus de la moitié de celles de l’Inde. Toutes les régions du globe sont touchées. Mais les pauvres des pays en voie de développement sont les premières victimes.

Contrairement aux cataclysmes — comme le tsunami survenu en Asie du Sud-Est ou le cyclone Nargis, qui a dévasté le Myanmar —, lesquels font des millions d’écoréfugiés en quelques minutes, la désertification est un processus lent, peu spectaculaire. Ses conséquences sont aussi tragiques, sinon plus, mais elles n’attirent guère l’attention des médias et de la communauté internationale, ni la sympathie de la population.

Au cours de mon séjour, un nombre important d’Indiens bien nantis m’ont demandé pourquoi je photographiais ainsi ces laissés-pour-compte. « Vous voulez encore montrer l’Inde pauvre, sous-développée et retardée ? » Ces migrants sont la honte de cette Inde qui se développe à une vitesse faramineuse — mais en n’enrichissant pas tout le monde au passage.

Avec ses tentes de polythène noir mon tées en bordure d’une rivière polluée, ses problèmes sanitaires, son absence d’eau potable et d’électricité, Churan Khad a toutes les allures d’un camp de réfugiés. Mais autour, pas de camions d’aide humanitaire ni de signes de l’ONU, de la Croix-Rouge ou de Médecins Sans Frontières. La définition inscrite dans la Convention relative au statut des réfugiés, adoptée par l’ONU en 1951, exclut les migrants environnementaux de l’aide internationale.

C’est qu’en reconnaissant ces dizaines de millions de déplacés, l’ONU les rendrait admissibles au statut de réfugié dans les pays signataires de la convention de Genève, comme le Canada. Or, ces pays tentent déjà de restreindre le nombre d’immigrants de ce type. Et se demandent pourquoi l’Inde ne s’occupe pas elle-même de ses réfugiés !

Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés peine déjà à répondre aux besoins des réfugiés traditionnels, avec son budget de 1,6 milliard de dollars. La reconnaissance des réfugiés environnementaux viendrait plus que doubler le nombre de personnes admissibles à son aide. La solution n’est pas simple. Et les experts ne s’entendent pas sur ce qu’il convient de faire (voir « Quel statut pour ces “sans-terre” ? »).

Les déplacés de Churan Khad, eux, sont loin de toutes ces questions. Quand le jour se lève, leur principale préoccupation est de survivre encore une journée.

Sous la pluie et la grêle, le petit Rohit, six ans, me précède dans le sentier boueux qui descend vers le camp. À travers la brume, on aperçoit à peine les sommets enneigés du majestueux Dhauladhar, contrastant avec la misère de l’endroit.

Nous passons quelques tentes, desquelles s’échappe la fumée suffocante du feu servant à la préparation du petit-déjeuner, pour finalement arriver à celle de Rohit. Le sol de ciment, sur lequel il dort avec sa mère et ses trois frères et sœurs, est trempé. Toute la nuit, la pluie s’est infiltrée par le toit troué et la porte déchirée.

Quelques enfants presque nus, aux cheveux en désordre et à la peau tachetée de piqûres de punaises de lit, jouent dans la boue. Le froid hivernal semble n’avoir aucun effet sur eux.

Les conditions de vie sont terribles. Les femmes et les fillettes doivent faire près d’un kilomètre à pied, seaux sur la tête, pour se rendre au robinet public le plus près. Chaque matin, les 1 000 habitants du camp font leurs besoins en bordure de la rivière, dans laquelle ils se laveront ensuite. Faute de collecte, les déchets s’accumulent et attirent la vermine. Les maladies de peau, les infections, les troubles respiratoires et les morsures de rats sont fréquents. Beaucoup de femmes à peine sorties de l’adolescence accouchent dans ces conditions sordides.

Pour ces personnes déplacées, les emplois sont toujours précaires. Certains travaillent à la construction de routes ou de bâtiments, dans des conditions très difficiles. Ils se rendent chaque matin au chokti de Dharamsala, le point de ralliement des gens qui viennent offrir leurs services journaliers. Ils obtiennent parfois des contrats de quelques mois, mais reviennent souvent bredouilles. D’autres sont cireurs de chaussures, un boulot proche de la mendicité. Et d’autres encore mendient carrément.

Les enfants aussi doivent travailler ou mendier. Les quelques roupies qu’ils gagnent en une journée sont essentielles à la survie de la famille. La plupart n’ont donc pas accès à une éducation qui pourrait un jour les sortir de cette misère.

Santosh, 12 ans, cire des chaussures à Dharamsala. Les touristes lui assurent un revenu acceptable. Quand le travail manque, il mendie un sac de riz ou de lait en poudre, qu’il revend au rabais au tenancier du magasin. Mais ce petit jeu ne fonctionne pas tous les jours. Et quand il rentre les mains vides, il subit les violences de sa mère, qui compte sur son unique revenu pour nourrir la famille.

Ces réfugiés sont aussi l’objet de discrimination de la part de la population locale. Rita, par exemple, voulait inscrire son aîné, Rohit, à l’école Gamru, fondée par un philanthrope anglais à Dharamsala et qui accueille gratuitement ces enfants défavorisés. Un chauffeur de taxi a refusé de nous y conduire. « Ces gens n’iront jamais à l’école ; ils ne sont bons qu’à mendier », lance-t-il avec mépris. Pourtant, selon Meenakshi Sharma, directrice de l’établissement, quand ils ont la chance d’étudier, ils réussissent mieux que les enfants de familles plus fortunées.

Au Haut-Commissariat de l’ONU, on soutient que puisqu’ils restent généralement dans leur pays d’origine, les éco-réfugiés peuvent demander l’aide de leur État. Pourtant, les seuls contacts que les réfugiés de Churan Khad ont avec les autorités surviennent lors des évictions.

C’est qu’en changeant d’État les écoréfugiés indiens perdent certains droits, dont celui à la propriété. Ils ne pourront jamais acquérir de terrain ou de propriété là où ils s’établissent. Ils construisent donc leurs camps sur des terrains squattés. Et ces abris illégaux sont régulièrement démolis par les autorités.

Les réfugiés environnementaux indiens perdent un autre droit fondamental quand ils quittent leur État natal : celui de voter.

Kashmiri a bien tenté de faire transférer sa carte d’électeur, mais il s’est heurté à la lourdeur légendaire de la bureaucratie indienne. Les fonctionnaires d’Himachal Pradesh lui ont dit qu’il devait d’abord faire annuler sa carte du Rajasthan. Ceux du Rajasthan lui disent qu’il est impossible d’annuler une carte et qu’il doit se rendre aux bureaux d’Himachal Pradesh pour la faire transférer. « J’ai abandonné les démarches. Je n’ai pas voté depuis 25 ans ! » Aucun des réfugiés rencontrés à Churan Khad n’avait réussi à faire transférer sa carte d’électeur.

Ainsi, dans ce pays qui se targue d’être la plus grande démocratie du monde, des centaines de milliers d’écoréfugiés n’ont aucun pouvoir politique… et aucun attrait pour les élus.

Dans le train du retour vers Delhi, je partage le compartiment de Pusp Jain, membre du Parlement indien. Il est fier de parler de son pays, qui se développe à folle allure. « Nous avons éradiqué la pauvreté, dit-il. Bien sûr, il y a encore quelques mendiants, mais ce sont des hommes d’affaires. Ils ont tous un cellulaire et un compte en banque. » Comme beaucoup de ses compatriotes, Pusp Jain n’a jamais mis les pieds au camp de Churan Khad…