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16 solutions pour l’avenir d’Haïti

Désengorger Port-au-Prince, reboiser les campagnes, encourager le retour à la terre… Les idées ne manquent pas pour aider Haïti à se relever. Reste à les réaliser ! Des ténors de la diaspora haïtienne proposent des solutions concrètes pour aider leur pays à renaître.

16 solutions pour l’avenir d'Haïti
Photo : Roger Lemoyne

À quelque chose malheur est bon. Personne, bien sûr, n’a souhaité ce terrible séisme, dit le sociologue québécois d’origine haïtienne Franklin Midy. Ce malheur donne toutefois un visage concret à la fraternité humaine. « L’élan de solidarité extraordinaire à l’échelle mondiale est une occasion à saisir pour Haïti », déclare ce professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal.

Au-delà des nécessaires soins d’urgence à prodiguer aux victimes, on doit dès maintenant planifier la reconstruction, disent en chœur Midy et d’autres ténors de la communauté haïtienne de Montréal, qui compte plus de 100 000 membres. « Il faut en profiter pour repenser Haïti et bâtir une autre société, sinon le pays va foncer dans un mur », soutient l’économiste Michel Julien.

Miser sur la diaspora

Les Haïtiens du Québec, du reste du Canada, des États-Unis, d’Europe et d’ail­leurs acheminent, bon an mal an, entre 1,5 et 2 milliards de dollars vers Haïti. « C’est une à deux fois l’aide annuelle totale versée par la communauté internationale », dit Samuel Pierre, professeur à l’École polytechnique de Mont­réal. « La diaspora fait presque vivre le pays à elle seule », ajoute-t-il. Pour renaître, Haïti devra plus que jamais compter sur son appui.

La communauté haïtienne montréalaise n’a pas tardé à se mobiliser. Quelques jours à peine après le séisme, une quarantaine d’ingénieurs, de médecins, d’économistes, de politologues et d’autres cher­cheurs ont fondé le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle. « Beaucoup d’entre nous ont aidé le Québec à faire sa Révolution tranquille, dit Samuel Pierre, récemment nommé cheva­lier de l’Ordre national du Québec. À notre tour d’aider Haïti à faire la sienne. »

Pour inciter les membres de la diaspora à s’engager davantage, certains suggèrent de leur accorder le droit de vote aux élections haïtiennes. Pour ce faire, il faudrait modifier la Constitution haïtienne afin de leur accorder la double citoyenneté.

Créer une banque de développement haïtienne

Une des idées avancées par le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle consiste à créer un fonds d’investissement de la diaspora canadienne, américaine et européenne.

À plus long terme, de nombreux experts souhaitent la création d’une banque de développement privée ayant une vocation économique et sociale. Une telle banque aurait le droit de faire des profits, mais son principal mandat serait de soutenir la création d’emplois dans des secteurs porteurs, comme le tourisme, le textile ou l’agroalimentaire. Avec un taux de chômage frôlant les 80 %, ce ne serait pas un luxe.

Soutenir la gourde

Les milliards de dollars en aide promis par la communauté internationale pour la reconstruction d’Haïti risquent d’aggra­ver les problèmes d’inflation que connaît déjà le pays. Pour contrer l’érosion du pouvoir d’achat des Haïtiens, qui dépendent en bonne partie des importations, le Fonds monétaire international devra aider Haïti à soutenir le cours de la gourde, la monnaie du pays, dit l’économiste Jeffrey Sachs, directeur du Earth Institute, de l’Université Columbia.

Nourrir les talents

L’île regorge de gens talentueux, mais ils sont trop souvent laissés à eux-mêmes, déplore l’ingénieur Samuel Pierre. Les universités du pays (Haïti en compte une dizaine) devraient favoriser l’incubation d’entreprises. Selon Samuel Pierre, elles pourraient s’inspirer du Centre d’entrepreneurship créé par HEC Montréal, l’École polytechnique et l’Université de Montréal. « Ça met à contribution les gens d’affaires et permet de faire décoller des projets », dit-il.

Donner la priorité à l’éducation

« Le changement en Haïti passe par l’éducation », dit Michel Julien, consultant en développement économique. Pas moins de 70 % de la population est analphabète et 500 000 enfants ne peuvent aller à l’école, faute de moyens. L’État ne débourse que 13 % des frais liés à l’éducation, le reste étant assumé par les parents. Cela doit changer, dit Samuel Pierre. « La pauvreté de l’État n’est pas une excuse. Le Nicaragua est encore plus pauvre et compte beaucoup moins d’analphabètes. C’est un choix de société : investir dans l’éducation pour mieux sauter en avant. »

Faire participer les Haïtiens

Si les Canadiens, les Américains, les Européens et les Chinois reconstruisent les routes sans les Haïtiens, ce sera peine perdue, prévient l’ingénieur Samuel Pierre. « Cette crise donne une occasion unique de construire une ville. Il ne s’agit pas seulement de couler du béton, mais de bâtir un savoir-faire haïtien », dit-il.

Reboiser Haïti

L’ancienne « perle des Antilles » compte moins de 2 % de couverture végétale, ce qui pourrait mener à une désertification du pays, selon divers spécialistes. L’économiste Michel Julien propose de créer un ambitieux programme de reboisement. En plus de régénérer l’environnement, un tel programme fournirait de l’emploi à des milliers d’Haïtiens.

Promouvoir le retour à la terre !

Au cours des dernières décennies, des centaines de milliers d’Haïtiens ont quitté leur province pour se ruer vers Port-au-Prince. Ils espéraient augmenter leur niveau de vie, mais n’y ont trouvé que pauvreté. Selon Michel Julien, il faut les inciter, par l’intermédiaire d’un programme d’aide agricole, à retourner à la campagne et à cultiver la terre. Il faudrait aussi distribuer des semences et engrais aux agriculteurs pour assurer la sécurité alimentaire du pays.

S’engager… pour de vrai

Une fois l’émotion passée, la communauté internationale tiendra-t-elle ses promesses ? Lors des dernières catastrophes, à peine la moitié des sommes promises par les pays riches ont été versées… « Si on répète les mêmes erreurs que par le passé, Haïti aura encore besoin d’aide dans 4 000 ans », dit Franklin Midy.

Envoyer des « Casques blancs »

Il n’y a pas de coordination entre l’aide de l’extérieur et les forces gouvernementales, dit Franklin Midy. « Il y a trop d’ONG, une multiplicité de programmes, ça va dans toutes les directions. Il faut un plan national ! »

Une solution serait d’envoyer des « Casques blancs », une administration internationale qui mettrait en place des stratégies communes et coordonnerait les ressources et le savoir-faire de chacun des États.

Soutenir l’État

Déjà très faible, l’État haïtien est encore plus fissuré depuis le séisme. Pour le moment, les secours n’ont guère d’autre choix que d’occuper le vide laissé par l’État. Le premier ministre haïtien lui-même a admis, lors de la conférence de Montréal sur la reconstruction, que l’État n’était pas en mesure de jouer pleinement son rôle. Mais il reste des gens compétents dans le secteur public ; ils ne sont pas tous morts, et il faudra rapidement les mettre à contribution et les responsabiliser, dit Franklin Midy. Pour éviter l’effondrement de l’État, la communauté internationale doit assurer le versement des salaires des infirmières, des professeurs, des policiers et des fonctionnaires.

Décongestionner Port-au-Prince

L’État, de concert avec l’ONU, devrait favo­riser la réunification des familles à l’inté­rieur du pays, dit l’économiste Michel Julien. Les quelques universités situées en dehors de la capitale devraient aussi s’engager à accueillir les étudiants de Port-au-Prince. Si on leur fournissait une aide financière, au moins 500 000 personnes pourraient retourner vivre chez leurs proches ailleurs en Haïti. Cela faciliterait le nettoyage et la reconstruction de Port-au-Prince tout en permettant à l’ensemble du pays de profiter des efforts de relance.

Rebâtir la capitale ailleurs ?

Port-au-Prince devrait-elle déménager ? Il faut sérieusement se poser la question, dit Michel Julien. Si les risques de séisme sont jugés trop élevés, mieux vaut rebâtir la capitale ailleurs. Sinon, tous les bâtiments de Port-au-Prince, à l’avenir, devront à tout le moins être construits en fonction de nouvelles normes parasismiques.

Éviter la tentation colonialiste

Les anciennes puissances coloniales que sont la France et les États-Unis doivent prendre garde, dit le sociologue Franklin Midy. Ces pays sont aujourd’hui accueillis en sauveurs, mais le vent pourrait tourner rapidement s’ils adoptent une attitude colonialiste – une hypothèse qui soulève de plus en plus de préoccupations en Haïti. Lors de la conférence de Montréal, la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, s’est faite rassurante. « Il est important que nous soyons des parte­naires, pas des patrons », a-t-elle dit.

Attirer les touristes

De nombreux observateurs se sont indignés quand un luxueux navire de croisière s’est arrêté à Labadie, dans le nord du pays, à peine quelques jours après le séisme. Quel manque de compassion pour les victimes ! Le premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, s’est plutôt réjoui de l’incident. Son pays, dit-il, est aussi une « terre d’opportunités »… Avec ses superbes plages, sa riche culture et son peuple accueillant, Haïti pourrait devenir une destination touristique courue – le tourisme a déjà eu le vent en poupe dans les années 1970 et 1980. Cela créerait de l’emploi et permettrait de bâtir des infra­structures (notamment des routes) dont tous les Haïtiens pourraient profiter.

Annuler la dette

La Banque mondiale et le FMI ont déjà effacé une bonne partie de la dette internationale d’Haïti. Mais celle-ci s’élève encore à près d’un milliard de dollars, un lourd fardeau pour un pays dont les finances sont ravagées. Le Regroupement des organismes canado-haïtiens pour le développement, Oxfam et diverses ONG exigent l’annulation de toutes les dettes bilatérales restantes.