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Le diable est au pôle !

Prospecteurs, scientifiques, commerçants et militaires se bousculent en Arctique, au mépris des dangers. À bord d’un bateau d’exploration, notre journaliste a vu les premières échauffourées dans ce nouveau far west.

Le diable est au pole !
Photo : M. Fortier / ArcticNet

Un énorme bloc de glace de 20 m de haut, 6 km de long et 4 de large a surgi sans crier gare en avant du navire. Un coup d’œil sur l’écran radar de l’Amundsen me convainc qu’il ne s’agit pas d’un mirage. C’est l’île de glace Petermann, fragment de glacier qui s’est détaché du Groenland à l’été 2010 et qui dérive désormais dans le détroit de Lancaster, là où le passage du Nord-Ouest est le plus étroit. Nous sommes en plein cœur de l’archipel canadien arctique, aussi loin de Montréal que Mont­réal l’est de Port-au-Prince.

Depuis que j’ai embarqué à bord du navire océanographique au large du village de Pond Inlet, au nord de l’île de Baffin, c’est le premier morceau de glace imposant que nous croisons. Ce sera le seul jusqu’à mon débarquement, quatre jours plus tard, dans le petit village de Resolute, à 600 km à l’ouest, sur l’île de Corn­wallis. Hormis deux ou trois ice­bergs qui flottent toujours quelque part au loin, le passage du Nord-Ouest est en ce mois d’août aussi libre de glace que le Saint-Laurent en plein été. À 1 000 km au-delà du cercle polaire !

Dans l’Arctique, glaciers et banquise fondent de plus en plus vite, bien plus que ne le prévoyait le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat dans son dernier rapport, en 2007. À cause de mécanismes de rétroactions thermiques, que l’on commence tout juste à comprendre, la superficie de la banquise est du tiers plus petite en moyenne chaque année depuis 2001 que ce qu’elle était en moyenne au cours des 20 années précédentes ! Le minimum record de septembre 2007 sera probablement battu en 2011. L’épaisse glace disparaît, pour laisser place à une fine couche, qui fond plus tôt au printemps et se reforme plus tard en automne.

Du coup, c’est la ruée vers les richesses de l’Arctique, désormais accessibles. Plus du cinquième des réserves exploitables de gaz et de pétrole de la planète se trouvent au-delà du cercle polaire. L’an passé, le ministère fédéral des Affaires autochtones et du Développement du Nord a délivré à des sociétés pétrolières ses cinq premiers permis de prospection dans le delta du fleuve Mackenzie et la mer de Beaufort, dans les Territoires du Nord-Ouest. Et cet été, les États-Unis ont autorisé Shell à creuser des forages exploratoires au nord de l’Alaska.

La frénésie pétrolière a même atteint l’Amundsen. En 2010, des représentants de BP et d’Imperial Oil ont passé, à prix d’or, quelques semaines à bord de ce navire de recherche, propriété de la Garde côtière. L’affaire a fait scandale, même si une telle collaboration entre industriels et scientifiques n’a rien d’exceptionnel. « Avec cette entente, nous finançons nos autres recherches, notamment sur la santé des Inuits. C’est un genre de contrat à la Robin des Bois », se défend Louis Fortier, scientifique en chef de l’Amundsen et professeur à l’Université Laval, qui n’a pas digéré les critiques de certains écologistes et politiciens.

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Carte : Philippe Brochard

En ce mois d’août 2011, l’océanographe de 58 ans se concentre sur une tâche périlleuse : déposer par hélicoptère une balise sur l’île Petermann (le fragment de glacier) pour que ses déplacements puissent être mieux suivis.

Aux avant-postes de la con­quête du Nord, les scientifiques jouent un rôle crucial. Tels les cartographes et autres botanistes qui accompagnaient Christophe Colomb ou Jacques Cartier, ils collectent le plus de données possible sur cette partie du globe encore mal connue. Moins de 1 % du fond de l’océan Arctique a été cartographié !

La tâche est ardue : il faut à la fois comprendre la dynamique naturelle des écosystèmes et décrypter les bouleversements qu’entraînent les changements climatiques, tant dans l’environnement que dans le mode de vie des populations. Océanographie, climatologie, zoologie, santé publique, géopolitique, anthropologie… les missions touchent à de multiples aspects.

Sourcils en bataille, front fonceur, Louis Fortier est à la tête d’une véritable armada : le réseau ArcticNet, créé en 2004 par le programme fédéral Réseaux de centres d’excellence. ArcticNet regroupe 145 chercheurs de 30 universités et 19 laboratoires publics… ainsi que plus de 580 étudiants diplômés et techniciens ! Il a financé des travaux scientifiques d’une valeur de plus de cinq millions de dollars l’an dernier, et ses chercheurs ont aussi obtenu des subventions auprès d’autres sources. Il est étroitement associé aux collectivités inuites, qui participent à la planification des missions. Le brise-glace Amundsen lui est réservé pour la saison esti­vale et pour un séjour en hiver à l’occasion.

Le navire accueille seulement 40 scientifiques à la fois et chacun se dépêche d’en faire le plus possible. Les nuits sont courtes pour les chercheurs, d’autant plus qu’à ces latitudes le soleil ne se couche jamais ! Tous ont conscience de participer à une course contre la montre, étant donné que les bouleversements climatiques s’accélèrent et que l’activité humaine prend de l’ampleur. En avril, 450 per­sonnes ont assisté au congrès minier d’Iqaluit, capitale du Nunavut, une ville de 7 200 habitants ! La prospection va bon train et les pages du journal local sont pleines d’offres de formation et d’emploi.

L’Arctique fait aussi miroiter des économies de milliards de dollars au transport maritime. Depuis 2009, la route du Nord-Est, au large des côtes russes, est ouverte à la navigation entre la Russie (ou la Norvège) et l’Asie. Un premier navire est passé cette année sans être accompagné d’un brise-glace ! Le raccourci diminue du tiers la distance à parcourir et permet d’éviter les bouchons du canal de Suez et les pirates somaliens. Qui dit mieux ?

Le passage du Nord-Ouest, lui, que l’on pensait voir libre de glace d’ici 2100, le sera plus vraisemblablement dans moins de 20 ans, voire avant. Il risque de devenir la voie royale entre l’Asie et la côte est américaine : 2 500 km de moins entre Tokyo et New York qu’en passant par le canal de Panamá, coûteux, con­gestionné et trop étroit pour les nouveaux navires. D’ici quelques décennies, l’énorme trafic maritime qui va de l’Asie à l’Europe pourra couper directement par le pôle Nord en été.

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Au plus fort de l’hiver, dans la mer de Beaufort, des scientifiques lancent des filets sous la glace pour
y capturer des morues arctiques. À l’arrière-plan, l’Amundsen. (Photo : Doug Barber / ArcticNet)

Les pêcheurs commerciaux s’intéressent aussi à l’Arctique, étant donné que les stocks de pois­sons déclinent partout ailleurs et où certaines espèces, comme le capelan, migrent vers le nord sous l’influence du réchauffement. Dans les filets à plancton que remonte à bord de l’Amundsen Gerald Darnis, étudiant au doctorat avec Louis Fortier, ça frétille. À ces latitudes, la biodiversité est moins élevée qu’au sud, mais les populations de chaque espèce sont abondantes.

La morue arctique – poisson le plus abondant de la région et maillon clé de la chaîne alimentaire – survivra-t-elle à l’assaut des espèces envahis­santes venues du sud ou transportées dans l’Arctique sur la coque des navires ? Si oui, la pêche commerciale lui fera-t-elle subir le même triste sort que sa cousine de Terre-Neuve ? Il y a urgence à étudier ses mœurs avant que les pressions économiques se fassent trop fortes.

L’Arctique, mer quasi fermée alimentée en eau douce par de puissants fleuves, comme le Mackenzie, pourrait bien être la Méditerranée du 22e siècle, prédisent bon nombre d’experts.

En 2000, le Canada consacrait 200 fois moins de moyens que les États-Unis à la recherche scientifique dans cette région. Depuis 2003, Ottawa met les bouchées doubles. Les conservateurs de Stephen Harper savent que la recherche est essentielle à leur stratégie. Impossible de revendiquer sa souveraineté sans une connaissance solide de la région ou d’encourager l’industrie sans pouvoir fournir aux prospecteurs des données de base sur le territoire. Les quelque 100 millions de dollars attribués de 2008 à 2013 au Programme de géocarto­graphie de l’énergie et des minéraux de l’Arctique, géré par le ministère des Ressources naturelles, en disent long sur les inten­tions d’Ottawa.

C’est à Resolute que ce coup d’accélérateur est le plus évident. Perdus entre collines de pierre et océan, les bâtiments flambant neufs du Programme du plateau continental polaire (PPCP) se dressent entre les restes de hangars délabrés. Derrière ce nom pompeux se cache la tête de pont essentielle à l’acquisition de connaissances sur l’Arctique : une base logistique pour transporter, ravitailler et héberger les scientifiques en mission dans cette région aussi vaste que l’Europe occidentale.

Nouveau laboratoire, grande cafétéria, chambres spacieuses, le PPCP n’a plus rien à voir avec les installations rustiques cons­truites en 1958. « C’est le grand luxe, maintenant ! » me dit en riant John Smol, professeur à l’Université Queen’s. Ce spécialiste mondial des lacs de l’Arctique, qui vient à Resolute chaque année depuis 28 ans, fut un des premiers à observer, dès les années 1990, le rythme inouï des changements climatiques dans la région.

Dans la salle de conférences où il présente ses travaux aux visiteurs, un coup d’œil par la fenêtre me rappelle que nous sommes au beau milieu d’un désert glacial que même les moustiques n’ont pas encore conquis. La température moyenne annuelle est de 16,4 °C, soit 22° de moins qu’à Montréal. Passé Resolute et ses 229 habitants, le premier village (Arctic Bay) est à 500 km à vol d’oiseau, Winnipeg à 2 600 km droit au sud. Et il faut près de quatre heures d’avion pour rejoindre Iqaluit !

Ce bout du monde reste très difficile d’accès, coûteux et dangereux. Quelques jours après ma visite, l’écrasement d’un avion de la compagnie First Air, à quelques centaines de mètres de la piste de sable de Resolute, a fait 12 morts. Parmi les victimes figuraient Marty Bergmann, directeur du PPCP depuis 2007, aussi réputé pour sa gentillesse que pour son intime connaissance du monde arctique, ainsi que plusieurs des habitants du village. La petite localité est sous le choc.

L’an dernier, plus de 1 000 scientifiques sont passés par le PPCP. Tous attendent l’ouverture d’une seconde base dans un autre coin de l’Arctique pour explorer plus facilement cet immense territoire. Annoncé en 2007 par Stephen Harper, le concept de la Station de recherche du Canada dans l’Extrême-Arctique prend lentement forme. En 2010, Ottawa a réservé 18 millions de dollars à la station dans son budget et a annoncé sa localisation à Cambridge Bay, village de 1 500 habitants situé à 750 km au sud-est de Resolute, à mi-chemin de la mer de Beaufort et de la baie d’Hudson.

En ce matin brumeux sur l’Amundsen, l’hélicoptère a disparu de notre vue. « Pas de tourisme, tu déposes la balise et tu rentres », ordonne, pince-sans-rire, le commandant de bord, Michel Bourdeau, qui connaît bien les dangers de ce coin du monde. À tribord, le brouillard s’épaissit. L’anémomètre indique des pointes de vent à 45 nœuds (environ 85 km/h). Aux jumelles, on distingue le bord strié de fractures de l’île Petermann, dont s’échappent d’innombrables cascades d’eau douce qui se jettent dans les eaux salées de l’océan.

Dans l’hélicoptère ont aussi pris place Clément Gignac, ministre du Développement économique du Québec (nommé depuis aux Ressources natu­relles), et l’astronaute Julie Payette, venus tout comme moi à l’invitation d’ArcticNet passer quelques jours sur l’Amundsen. Parmi la quinzaine d’invités figurent deux Européens : l’ancien premier ministre français Michel Rocard, nommé en 2009 ambassadeur de la France pour les pôles par le président Sarkozy, ainsi qu’Andrew Pocock, haut-commissaire britannique à Ottawa. Objectif pour l’équipe de Louis Fortier : sensibiliser les décideurs étrangers aux besoins immenses de la recherche arctique et les convaincre d’encou­rager des scientifiques de leurs pays à se joindre aux Canadiens, qui ne suffisent pas à la demande.

La collaboration avec la France est déjà bien avancée. À bord du navire, une dizaine de chercheurs arborent le blouson bleu de l’équipe de Takuvik (observatoire, en inuktitut), laboratoire commun de l’Université Laval et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) français, installé à Québec depuis janvier dernier. Plusieurs des chercheurs sont des Français expatriés.

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Tête de méduse arctique. Déployée, elle atteint près de 60 cm. (Photo : Valérie Borde)

« Takuvik a pour mission de documenter les bouleversements de la région arctique et de mettre sur pied un système de télédétection pour suivre à distance de nombreux paramètres », explique Marcel Babin, directeur du laboratoire. Après avoir dirigé, à partir de 2005, un laboratoire du CNRS sur la Côte d’Azur, ce Québécois de 49 ans est revenu l’an dernier dans sa ville natale à la faveur du Programme des chaires d’excellence en recherche du Canada. Ce programme a attribué à 19 scientifiques de renom une subvention de 10 millions de dollars chacun sur sept ans. « Avec les compléments obtenus, notamment auprès du gouvernement du Québec, on a 40 millions de dollars pour étudier l’environnement arctique au cours des sept prochaines années », précise le chercheur. Un pactole !

Dans le salon des officiers, transformé en salle de confé­rences, les discussions tournent cependant plus autour de la gouvernance que de la science. Michael Byers, professeur de géopolitique à l’Université de la Colombie-Britannique et membre d’ArcticNet, défend la stratégie du gouvernement Harper, lancé à fond dans l’appropriation du territoire. En plus d’investissements scientifiques sans précédent, Ottawa met le paquet dans les infrastructures.

Mais le Canada a-t-il les moyens d’assumer les dépenses néces­saires pour protéger l’Arctique contre les inévitables consé­quences qu’auront les accidents de navi­gation et l’exploitation des res­sources ? Nombreux sont les sceptiques, d’autant plus que retards et dépassements de coûts compromettent systématiquement les investissements annoncés.

Pour l’instant, la conquête de l’Arctique ressemble à celle du Far West : les lois sont appliquées quand on le peut et bien des dangers guettent ceux qui s’y aventurent. L’an dernier, un navire de croisière s’est échoué sur une falaise sous-marine dans l’ouest du Nunavut : celle-ci n’était pas signalée sur les cartes. Les 120 passagers et membres d’équipage du Clipper Adventurer ont été évacués par l’Amundsen, qui se trouvait à proximité. À notre départ de Pond Inlet, un petit bateau de croisière n’a jamais répondu aux appels de la Garde côtière, qui lui demandait de donner son identité. « On laisse tomber, car on n’a pas les moyens de faire appliquer la règle qui, depuis l’an dernier, oblige chaque bateau pénétrant dans la région à rapporter sa position chaque jour », me dit un officier.

Peut-être pour masquer ses faiblesses, Ottawa multiplie les démonstrations de force dans la région. Depuis 2007, l’opération annuelle Nanook vise autant à entraîner les Forces armées à réagir dans l’environnement arctique qu’à afficher la capacité du pays d’intervenir dans cet immense territoire. En août dernier, plus de 1 100 militaires ont envahi pendant une vingtaine de jours les terrains du PPCP à Resolute, accompagnés de trois navires de la Garde côtière canadienne, d’un américain et de deux danois. Objectif : simuler une intervention en cas d’accident aérien ou de naufrage. Coût approximatif de l’exercice : 15 millions de dollars.

Pourtant, la guerre de l’Arctique n’est pas pour demain. Même si les discussions s’animent entre les pays qui possèdent des territoires dans la région, elles restent cordiales. « Y compris avec la Russie, que le gouvernement Harper a tendance à faire passer pour une réelle menace pour justifier ses dépenses militaires dans le Nord », regrette Michael Byers. Le drapeau russe planté en 2007 au fond de l’océan a beaucoup fait jaser au Canada, mais cela ne reflète pas le ton des discussions en cours, croit le chercheur.

Ce spécialiste des disputes territoriales dans la région préférerait voir Ottawa activer sa diplomatie plutôt que d’exhiber ses avions de chasse. Selon lui, le Canada et le Danemark pourraient facilement régler le cas du minuscule îlot inhabité de Hans (1,3 km2 !), disputé depuis les années 1970. Le chercheur propose aussi une redéfinition de la frontière entre l’Alaska et le Canada, dans la mer de Beaufort, qu’il pense à même de satisfaire les deux parties.

Les pays ayant des territoires dans l’Arctique revendiquent tous une extension de leur zone d’exclusivité économique, une limite que la Convention des Nations unies sur le droit de la mer fixe à 200 milles marins, soit à 370 km des côtes. Si les territoires qu’ils convoitent se recoupent, les discussions pourraient s’envenimer. Il va aussi falloir résoudre le cas épineux du passage du Nord-Ouest, que le Canada entend gérer seul, mais que plusieurs pays, dont les États-Unis, voudraient transformer en un détroit international.

À bord de l’Amundsen, le Français Michel Rocard présente une vision du développement de l’Arctique bien différente de celle de Stephen Harper. « L’Arctique est trop précieux et trop fragile pour qu’on laisse ses seuls pays limitrophes s’organiser entre eux pour le gérer et s’en approprier les richesses », dit l’ancien premier ministre socialiste, qui, à 80 ans, n’a rien perdu de sa verve. En 1991, sous l’impulsion notamment de Michel Rocard, le protocole de Madrid a fait de l’Antarc­tique une terre de science appartenant au patrimoine mondial de l’humanité, dont l’environnement est strictement protégé. Le cas de l’Arctique est bien différent : c’est un océan entouré de terres plutôt qu’une île au milieu d’un océan. Mais ne pourrait-on pas envisager d’en préserver au moins une partie, surtout si on considère les modifications rapides de son environnement ?

La grande différence, c’est que l’Arctique n’est pas un désert. Quatre millions de gens vivent au-delà du 60e parallèle. Mais le Nunavut, qui couvre l’essentiel de l’Arctique canadien, compte seulement 32 500 habitants, en majeure partie des Inuits. Comment s’assurer que leurs droits seront respectés et qu’ils pourront tirer bénéfice de leur environnement changeant ?

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Pond Inlet, au nord de l’île de Baffin, fait face à l’île Bylot, couverte de montagnes et de glaciers. (Photo : Martin Fortier / ArcticNet)

Actuellement, même si le Nunavut est en plein boum économique, les besoins de base de la population ne sont pas satisfaits par les investissements publics. La plupart des Inuits vivent dans des maisons surpeuplées et sont en mauvaise santé. Le taux de criminalité violente au Nunavut est neuf fois plus élevé que celui du reste du Canada ! Depuis la création du territoire, en 1999, le taux d’homi­cides a plus que doublé, pour rejoindre celui de pays tels que le Mexique.

Les bouleversements climatiques et économiques mettent à dure épreuve la capacité d’adaptation des Inuits. « La seule solution, c’est l’éducation », croit Louis Fortier, qui, comme bien d’autres spécialistes, regrette que les États ne se soucient pas plus du bien-être des collectivités nordiques.

À Resolute, le contraste est saisissant entre la nourriture abondante de la cafétéria du PPCP et les rayons déserts du seul magasin d’alimentation du village, ravitaillé par bateau une fois par an. La section des fruits et légumes frais se résume à quelques oranges et oignons qui se ratatinent dans le fond d’un carton. Pourtant, la population se porte bien, comparativement à d’autres collectivités où l’alcool n’a pas encore été interdit.

Pendant que les avions chasseurs de l’opération Nanook sillonnent le ciel, bien des habitants aimeraient pouvoir se payer plus souvent l’aller-retour dans le sud du pays, qui coûte 3 000 dollars. Mais ils voudraient aussi préserver leur tranquillité. « Tout cela trouble le silence de l’Arctique, dont les animaux, comme les ours polaires, ont absolument besoin », s’inquiète Tabitha Mullin, mairesse de Resolute.

À quelques pas du village, là où se dressent encore les os de baleine qui formaient la charpente des maisons construites il y a plus de 500 ans par les Thuléens, ancêtres des Inuits, une statue commémore les excuses officielles du gouvernement canadien aux habitants de Resolute. En 1953 et 1959, Ottawa a déplacé là sans ménagement 87 résidants des villages inuits de Pond Inlet et d’Inukjuak pour réaffirmer sa souveraineté dans la région. « On ne connaissait pas cet environnement, on a eu très peu d’aide et les premières années ont été très dures. Je me souviens que nous avions toujours faim », me confie l’artiste Louisa Gillespie, âgée de 59 ans, déplacée d’Inukjuak (à 1 200 km au sud !) quand elle était enfant. Évidemment, les mœurs ont changé depuis et les Inuits sont aujourd’hui mieux outillés pour faire respecter leurs droits. Mais on ne peut s’empêcher de s’inquié­ter en constatant que la plaque commémorative date seulement de… septembre 2010.

 

À LA RECHERCHE DES EXPÉDITIONS HISTORIQUES

Les missions archéologiques se multiplient aussi dans l’Arctique. Cet été, une expédition menée par Parcs Canada a tenté, en vain, de retrouver les deux navires de l’expédition Franklin. Le HMS Erebus et le HMS Terror avaient quitté l’Angleterre en mai 1845 pour réaliser la première traversée du passage du Nord-Ouest. Mais les deux bombardes ont été prises dans les glaces au large de l’île du Roi-Guillaume, et le capitaine, sir John Franklin, et ses 128 hommes d’équipage sont morts de froid et de faim.

Depuis 1848, plusieurs expéditions ont essayé sans succès de retrouver les navires. Leur découverte cette année serait tombée à point nommé pour appuyer la stratégie de revendication de l’Arctique canadien par le gouvernement Harper.

En juillet 2010, Parcs Canada a localisé au large de l’île Banks un autre navire britannique, le HMS Investigator, construit en 1848 pour partir à la recherche de Franklin, mais abandonné dans les glaces en 1853. Cet été, les premières plongées ont permis de filmer l’épave et de récupérer des artéfacts, comme un fusil et des chaussures. La baie Mercy, où l’équipage s’était réfugié, a aussi donné lieu à la découverte d’un site paléoesquimau occupé pendant plus de 2 500 ans.