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Chaos au Mali: vers un autre Afghanistan ?

Jadis modèle de stabilité et de démocratie en Afrique de l’Ouest, le Mali s’enfonce dans la crise. L’ordre pourra-t-il être rétabli ? Entretien avec Jocelyn Coulon, du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix à l’Université de Montréal.

Chaos au Mali: vers un autre Afghanistan ?
Photo: Rebecca Blackwell/AP/PC

Jadis modèle de stabilité et de démocratie en Afrique de l’Ouest, le Mali s’enfonce dans la crise. Le pays a connu un coup d’État, le 22 mars, suivi par la prise de contrôle du Nord par les séparatistes touaregs.

Ces rebelles ont à leur tour été chassés de ces régions désertiques – un territoire grand comme la France – par des islamistes radicaux aux liens plus ou moins étroits avec al-Qaida. Devant le chaos qui s’installe, des bruits de bottes se font entendre à l’étranger pour aller rétablir l’ordre.

Jocelyn Coulon, directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix à l’Université de Montréal, familier du Mali, cerne ici les enjeux d’une éventuelle intervention militaire dans ce pays qui risque de devenir un « nouvel Afghanistan ».

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Il est de plus en plus question d’une intervention militaire internationale pour rétablir l’ordre dans le nord du Mali. Quelle forme prendrait-elle ?

Les États de la région discutent effectivement d’une intervention, mais les détails ne sont pas connus. Le problème au départ était que la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) avait mal préparé son dossier, au point que le Conseil de sécurité de l’ONU a refusé d’appuyer une telle intervention. À la mi-août, le projet achoppait toujours en raison de désaccords entre le Mali et la CEDEAO sur la définition de la mission. Un regard sur une carte géographique montre clairement qu’une intervention en plein milieu du Sahara n’est pas chose facile.

Cela dit, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest – le Sénégal, le Tchad, le Burkina – sont disposés à envoyer des troupes. Mais il faut les équiper, les transporter et les soutenir, ce que les pays occidentaux peuvent faire.

La France, qui juge de plus en plus probable l’usage de la force, a affirmé qu’il était impossible que ses forces militaires soient en première ligne en raison de son passé colonial. Par contre, difficile pour les Français de rester à l’arrière-plan, car ce sont eux qui ont les plus imposants dispositifs militaires dans la région : plusieurs bases permanentes, des milliers de soldats déjà sur place, etc.

Les forces spéciales françaises – et américaines – sont aussi installées depuis une dizaine d’années dans ce que l’on appelle la bande sahélienne, un territoire qui va de la Mauritanie, à l’ouest, jusqu’au Tchad, à l’est. Cette présence reste évidemment très discrète.

Quels sont les intérêts de ces acteurs ?

La situation au Mali soulève deux problèmes pour les pays de la région et pour les Occidentaux. D’abord, ceux-ci n’acceptent pas de voir le Mali éclater ni l’idée que la moitié de son territoire puisse faire sécession. Ils tiennent beaucoup à l’intégrité territoriale des États africains. Ensuite, ils ne peuvent tolérer que le nord du Mali se transforme en bastion d’al-Qaida au Maghreb et de groupes islamistes radicaux. Si ce bastion devait se consolider, il pourrait mettre en danger la sécurité des États voisins, comme le Niger, le Burkina et la Mauritanie.

On entend désormais parler du Mali comme d’un éventuel « Afghanistan du Sahel ». Que veut-on dire et que craint-on exactement ?

Les comparaisons sont toujours boiteuses. Toutefois, sous certains aspects, il est vrai que les événements rappellent l’Afghanistan. Une rébellion interne profite de la faiblesse de l’État pour s’implanter et défier le pouvoir central. Des islamistes radicaux ou des terroristes, parfois maliens, mais provenant aussi de l’Algérie, du Maroc, de la Libye et, dit-on maintenant, du Pakistan et de l’Afghanistan, s’infiltrent pour soutenir la rébellion ou « jouer » leur propre jeu.

En Afghanistan, les talibans ont été instrumentalisés par les membres du groupe de Ben Laden, ceux que les Afghans appelaient les « Arabes ». Dans le nord du Mali, on se demande maintenant qui manipule les événements.

Les raisons qui justifient d’intervenir ou de ne pas intervenir varient d’un conflit à l’autre. Par exemple, l’OTAN est intervenue en Libye, mais on n’intervient toujours pas en Syrie. Dans le cas du Mali, qu’est-ce qui rendrait l’intervention possible a priori ?

Rappelons tout d’abord qu’une intervention internationale n’est toujours pas confirmée. En fait, tout le monde voudrait que cette affaire se règle soit de manière politique, grâce à un accord entre le gouvernement central et les rebelles, soit par l’intermédiaire d’une intervention militaire du gouvernement malien.

Par contre, cette dernière option ne semble pas réaliste, puisque l’armée malienne n’a pas les moyens d’intervenir dans le nord du pays, car le gouvernement qui la dirige est très fragile : le président intérimaire reconnu par la communauté internationale, Dioncounda Traoré, voit son autorité disputée par le capitaine Sanogo, chef des putschistes, qui continue de donner ses ordres, tapi dans la banlieue de la capitale, Bamako. La situation politique interne est extrêmement complexe.

Le Canada a dit qu’il pourrait participer à une intervention étrangère, mais qu’il n’enverrait pas de troupes sur le terrain. Quelle forme pourrait prendre cette participation ?

Depuis une quinzaine d’années, en Afrique, le Canada a appuyé plusieurs interventions internationales en déployant des moyens aériens et, parfois, quelques conseillers militaires.

Le Canada travaille aussi depuis l’année dernière à établir des bases militaires dans le monde, y compris en Afrique. Ottawa vient d’en installer une au Koweït, et il est en négociation avec Singapour et le Sénégal.

Avoir un point d’appui au Sénégal, voisin du Mali, permettrait donc aux forces canadiennes de participer à une éventuelle intervention militaire en fournissant de l’aide logistique, comme du transport aérien. Et qui sait, Ottawa pourrait peut-être aussi envoyer des forces spéciales, qui ont acquis une grande expérience en Afghanistan.