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Mon prof est une mégastar !

Certains sont millionnaires, roulent en voitures de luxe et signent des autographes dans la rue. Le statut des tuteurs à Hongkong donne une idée de l’importance de leur mission : faire réussir aux élèves les examens d’entrée à l’université.

Photo © Kees Metselaar / Alamy
Les têtes d’affiche des «mégaécoles», dont les tuteurs K. Oten et Dick Hui, attirent plus de 85 % des élèves en dernière année du secondaire à Hongkong, là où le tutorat a pris une forme très commerciale. (Photo © Kees Metselaar / Alamy)

Ils sont partout : sur les tramways à deux étages qui sillonnent la ville, sur les façades des centres commerciaux, dans des publicités au petit écran. Ils posent comme des vedettes de Hollywood, portent des vêtements griffés et des coiffures stylées. Une série télé raconte même leurs tribulations professionnelles et amoureuses. Étonnant, pour des tuteurs donnant des cours du soir. À Hongkong, on les appelle les « supertutors » !

Le Dr F. Shum est l’un des dirigeants et fondateurs du King’s Glory Education Centre, mégaentreprise de tutorat qui compte 14 établissements savamment disséminés dans le grand Hongkong, 50 000 élèves et une centaine de professeurs. Quand on lui demande quelle qualité il recherche chez un tuteur, il répond sans hésiter : « Qu’il soit capable de donner un bon show ! »

L’homme est cependant moins loquace quand vient le temps de dévoiler son chiffre d’affaires. Quand on sait que le marché du tutorat à Hongkong est devenu l’un des business les plus lucratifs de la ville et que les revenus de son concurrent Modern Education sont évalués à 50 millions de dollars canadiens par année, on comprend que son silence est d’or…

Il y a quelques années, le Bureau de l’éducation de Hongkong a estimé que les familles dans leur ensemble dépensaient jusqu’à 500 millions de dollars par année en frais de tutorat pour leur progéniture. Aujourd’hui, selon une enquête du South China Morning Post, le plus grand quotidien de langue anglaise de Hongkong, les salaires des tuteurs atteignent de vertigineux sommets. Certains supertutors gagnent jusqu’à 130 000 dollars canadiens par mois — alors que le salaire maximum d’un professeur à l’école secondaire publique est de 9 000 dollars par mois. Et ce ne sont pas les supertutors qui vont s’en plaindre.

Kelly Mok, 27 ans, professeure d’anglais au King’s Glory, arbore des vêtements de marques prestigieuses. Lorsqu’elle enseigne, cette Sino-Canadienne originaire de Vancouver a pour objectif premier de ne pas ennuyer les élèves. Ce qui ne l’empêche pas d’être d’une grande franchise quant aux bénéfices qu’elle retire de sa fonction de supertutor. « Je ne m’en cache pas : quand j’enseigne, j’ai l’impression d’être une actrice. » Elle dit se faire reconnaître dans la rue, signer des autographes et composer très bien avec son statut de célébrité.

D’autres vont encore plus loin et s’affichent régulièrement avec leurs voitures de luxe à la télé et dans les pages des quotidiens de la ville… Il faut dire que le mode de rémunération dans les écoles de tutorat privées a tout pour encourager les enseignants à s’autopromouvoir. Les lucratifs établissements partagent leurs revenus avec les supertutors ; plus ces derniers sont populaires, plus ils ont d’élèves et meilleur est leur pouvoir de négociation. Certains tuteurs-vedettes réussissent ainsi à obtenir un salaire pouvant représenter jusqu’à 60 % des revenus que rapportent leurs élèves. Et quand leur célébrité atteint des sommets, ils n’hésitent pas à fonder leur propre école.

Professeur à l’Université de Hongkong et titulaire d’une chaire de l’Unesco en éducation comparative, Mark Bray, d’origine britannique, est un des grands spécialistes du tutorat dans le monde. D’entrée de jeu, il précise que la popularité exponentielle du tutorat privé ces 15 dernières années est un « phénomène mondial ». Partout sur la planète, les tuteurs privés prolifèrent, donnant des cours tantôt de rattrapage, tantôt de perfectionnement. Les matières qu’ils enseignent sont aussi variées que les formules de tutorat offertes (au domicile de l’élève ou en établissement, seul à seul ou dans des classes comptant plusieurs dizaines d’élèves — et même par vidéoconférence). Le tutorat est de plus en plus en vogue dans des villes comme New York et Londres ; en Égypte, en Turquie et en Grèce, plus de 70 % des familles ont recours à des tuteurs. Au pays de Socrate, tous s’entendent sur le fait que le tutorat est essentiel pour franchir les portes des universités, même en ces temps difficiles. Dans la foulée de la crise économique grecque, un regroupement de tuteurs bénévoles, Tutorpool, a donc commencé à offrir en 2011 des cours de tutorat gratuits aux familles qui n’ont plus les moyens de se payer des cours privés à fort prix.

Photo © Mike Clarke / AFP / Getty Images
L’un des concurrents du King’s Glory Education, le collège Beacon, à Hongkong, offre aussi à ses élèves des classes technos, équipées d’écrans plats. (Photo © Mike Clarke / AFP / Getty Images)

Toutefois, ce n’est qu’en Asie, en particulier à Hongkong et en Corée du Sud, que le tutorat a pris cette forme très commerciale, comportant un « volet publicitaire musclé », dit Mark Bray. « Dans la course effrénée vers les meilleures universités, on a créé un monstre : ces mégaécoles de tutorat », dit-il. À Hongkong, où la grande variété des coûts de ces cours privés les rend très accessibles, plus de 85 % des élèves en dernière année du secondaire les fréquentent ! Là-bas, on peut payer entre 20 et 100 dollars canadiens l’heure pour profiter de l’accompagnement d’un tuteur. Réussir l’examen d’entrée aux universités de prestige hongkongaises est devenu une affaire de vie ou de mort pour certaines familles, puisque seulement un élève sur quatre y est admis. Conséquemment, les cours offerts par les écoles de tutorat visent principalement à préparer les élèves à cet examen, en les formant entre autres sur la façon adéquate de répondre aux questions et les sujets susceptibles de s’y retrouver.

Pour Catherine K. K. Chan, secrétaire générale adjointe au Bureau de l’éducation, la « culture de la compétition » explique en grande partie la popularité des entreprises de tutorat. « Les familles investissent des sous dans ces écoles, convaincues qu’elles aideront leurs adolescents à gravir les échelons », dit-elle.

Les Hongkongais ont toujours eu la compétition dans le sang, rappellent la plupart des personnes interviewées pour ce reportage. C’est entre autres grâce à la haute finance que la ville s’est débarrassée au XXe siècle de son image de plaque tournante de l’opium. Aujourd’hui — plus que jamais peut-être —, les Hongkongais se perçoivent comme travailleurs et affairés, héritage lointain, selon Mark Bray, d’une branche particulière du confucianisme accordant une importance capitale au travail.

Le tutorat existe depuis des lustres à Hongkong. Seulement, c’était autrefois une chasse gardée des mieux nantis. « Aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire, les gens imitent les comportements des riches », dit Catherine K. K. Chan, qui a la cinquantaine. Cet engouement pour le tutorat montre aussi que l’accès à l’éducation s’est démocratisé, grâce au système éducatif gratuit au primaire et au secondaire. « Un pourcentage croissant de la population s’aperçoit qu’il peut légitimement aspirer aux carrières les plus convoitées auxquelles mènent les études universitaires, ce qui n’était pas le cas il y a 20 ans », ajoute-t-elle.

Grâce à leur marketing clinquant promettant la réussite à leur clientèle, les mégaétablissements de tutorat se positionnent comme le moyen quasi infaillible d’accéder à ces carrières. Dans un éditorial récent, le South China Morning Post accusait d’ailleurs l’industrie du tutorat d’exploiter les insécurités des parents et des enfants, et allait jusqu’à qualifier cette industrie de « parasite » !

Mark Bray voit la situation de façon plus nuancée. « La popularité actuelle du tutorat traduit peut-être aussi une perte de confiance des parents envers le système d’éducation. » Les parents, de nos jours de plus en plus instruits, deviennent davantage exigeants. Certains d’entre eux déplorent le manque de dynamisme de trop de professeurs des écoles publiques, souhaitant qu’ils s’inspirent un peu plus des méthodes des tuteurs et optent pour des présentations plus vivantes, agrémentées de matériel visuel. En somme, qu’ils se modernisent.

Pas de doute, cependant : selon les experts que L’actualité a rencontrés, le tutorat est là pour de bon. Mark Bray rappelle que, partout où l’on a tenté de l’interdire, cela s’est soldé par un échec retentissant. Il cite le cas de la Corée du Sud, où, à la suite de l’interdiction, dans les années 1980, l’offre illégale de cours de tutorat a aussitôt proliféré. « Il ne faut pas diaboliser le tutorat, poursuit Catherine K. K. Chan. Il peut s’avérer très bénéfique pour un élève qui a réellement besoin d’aide. »

Le Bureau de l’éducation de Hongkong a donc plutôt choisi de réglementer le tutorat, en interdisant, par exemple, à des professeurs du public d’offrir des cours de tutorat. Ou encore en limitant à 45 le nombre d’élèves par classe — mesure, avons-nous pu constater de visu, qui n’est pas toujours respectée…

« Je suis d’accord avec ces mesures, mais elles ne sont pas suffisantes », dit Mark Bray. Selon lui, il faut également réglementer la publicité de certaines entreprises de tutorat, car bien souvent leurs slogans — « 95 % de nos élèves entrent à l’université ! », « Nous garantissons une amélioration de vos notes en six semaines ! » — sont trompeurs. Au Bureau de l’éducation, on dit examiner sérieusement la publicité de certains de ces centres de tutorat.

Pendant ce temps, le Dr F. Shum, dirigeant du King’s Glory, avoue, sourire en coin, avoir plusieurs projets d’expansion. « D’abord, ouvrir quelques autres locaux à Hongkong. Et puis, faire le grand saut, tenter une percée en Chine », dit-il. Il rêve au continent chinois, pour aller y concurrencer le gigantesque New Oriental Education & Technology Group, qui, en s’inspirant du modèle des entreprises de tutorat de Hongkong, compte déjà une armée de 17 000 tuteurs, plus de deux millions d’élèves et est implanté dans 49 villes du pays ! Le tutorat a encore de beaux jours devant lui…

Le King’s Glory Education Centre : à la gloire de l’éducation bling-bling

Lorsqu’un élève pousse les portes du siège du King’s Glory Education Centre, situé dans un quartier animé de Kowloon, tout concourt à lui donner l’impression qu’il se trouve dans un cinéma un soir de première. Un épais tapis rouge l’accueille, d’énormes affiches de tuteurs couvrent les murs, des hommes en chics complets-cravates et des femmes vêtues de robes dernier cri le dirigent vers sa salle de classe, sourire aux lèvres. Ici, exit les tableaux noirs et les murs beiges ! Couleurs vives, mobilier design, écrans plats, murs amovibles… tout vise à lui en mettre plein la vue.

Le plus grand concurrent du King’s Glory, Modern Education, adopte la même tactique. Pour se démarquer et attirer de nouveaux élèves, les deux géants du tutorat misent presque tout sur le contenant — un contenant tape-à-l’œil, glam et poli. Mais, au dire de la plupart des dirigeants, si les élèves restent après avoir été séduits, c’est pour la qualité du contenu.

N’empêche que, la dénatalité à Hongkong ne cessant de s’accentuer — en 2012, le nombre d’enfants était de seulement 1,1 par femme en âge de procréer, loin des 2,1 requis pour assurer un remplacement sain de la population —, les écoles de tutorat privées devront redoubler d’efforts pour recruter des élèves au cours des prochaines années. Le bling-bling risque donc de se faire de plus en plus rutilant.