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Comment l’élection présidentielle est devenue celle de la théorie du complot

Au cours des derniers mois, Trump a fait flèche de tout bois pour alimenter la méfiance et le cynisme qui semblent jouer en sa faveur.

Photo: Ryan Kang/AP
Photo: Ryan Kang/AP

Avide de changement, la population américaine est passée de la parole aux actes. La campagne présidentielle a ainsi concrétisé l’arrivée de deux candidats anti-establishment, Bernie Sanders et Donald Trump, sur le devant de la plus grande scène politique. Leur campagne, de même que leur popularité, se fonde en grande partie sur le sentiment de rejet de la classe politique, du monde financier, voire de la caste des médias. Un terrain propice aux adeptes des théories du complot — qui peuvent, par essence, être vraies ou fausses, puisque invérifiées ou invérifiables.

Sanders a notamment surfé sur le mépris à l’égard de Wall Street et des 1 % les plus riches pour induire l’idée que Wall Street avait truqué le système économique et corrompu Washington. «Pile, ils gagnent. Face, vous perdez», a-t-il affirmé pour résumer sa pensée.

Mais le discours conspirationniste de Trump a encore plus à voir avec la «rhétorique du complot» qui «empoisonne actuellement la politique américaine», croit Joseph E. Uscinski, professeur associé de sciences politiques à l’Université de Miami, et auteur d’un essai intitulé «How 2016 has become the “conspiracy theory” election» (Comment l’élection de 2016 est devenue celle de la théorie du complot).


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«La rhétorique de Trump crée ce que certains sociologues décrivent comme un cercle vicieux de cynisme. La simple exposition à la rhétorique conspirationniste de Trump pourrait amener les gens à perdre confiance dans le gouvernement et les autres institutions au sens large. Cela pourrait à son tour conduire les gens à adopter d’autres théories du complot», a écrit Uscinski.

Au cours des derniers mois, Trump a fait flèche de tout bois pour alimenter cette méfiance et ce cynisme qui semblent jouer en sa faveur: il a établi un lien entre les vaccins et l’autisme, il a fait allusion à une tentative de dissimulation de la part des autorités dans l’affaire de la tuerie de San Bernardino, il a suggéré que l’arrivée de réfugiés syriens était un cheval de Troie pour les terroristes, et il a même avancé que le père de son ancien rival Ted Cruz avait quelque chose à voir avec l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, tout en s’étonnant que les médias ne s’emparent pas de la nouvelle.

Et comme la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre, un récent sondage mené par l’Université Fairleigh Dickinson a montré que les partisans de Trump étaient les plus portés sur les théories du complot. «Trump utilise le fait que, psychologiquement, lorsqu’ils doivent faire face à des événements pénibles, les humains recherchent des explications pour satisfaire leurs besoins profonds d’ordre, de sécurité et de pouvoir sur le monde qui les entoure. Chez ceux qui souscrivent à ses explications, Trump atténue la peur et l’anxiété liées au caractère incertain du monde extérieur — et, pour moi, cela explique en grande partie sa récente ascension», expliquait au Washington Post Kyle Saunders, professeur associé de sciences politiques à l’Université d’État du Colorado.

Ce même coup de sonde a mis en lumière la vague conspirationniste qui emporte une partie de l’électorat américain, puisque:

  • 15 % des sondés (dont 12 % de républicains et 18 % de démocrates) sont persuadés que George W. Bush était au courant des attaques perpétrées le 11 septembre 2011 avant qu’elles n’aient lieu;
  • 17 % des gens interpellés (dont 31 % de républicains) croient fermement que Barack Obama cache des informations sur son passé;
  • 14 % des répondants estiment qu’il est possible (et 8 % sont certains) que la tuerie de l’école primaire Sandy Hook ait été une manipulation destinée à renforcer le soutien en faveur du contrôle des armes à feu;
  • 18 % des personnes interrogées (dont 25 % de républicains et 13 % de démocrates) affirment que le réchauffement climatique est une invention des scientifiques;
  • 23 % des gens (dont 10 % de démocrates) sont convaincus que Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, savait que l’ambassade américaine de Benghazi allait être attaquée et qu’elle n’a rien fait pour la protéger.

Il faut dire que le système bipartite américain — hors des partis républicain et démocrate, point de salut — vient avec son lot de vice, mais aussi de paranoïa. Chaque parti, croyant l’autre capable de vendre son âme au diable pour une victoire, joue donc avec l’idée d’un complot. Ainsi, pour de nombreux républicains, Trump est en fait un agent démocrate infiltré au sein du Parti républicain afin d’aider Hillary Clinton à accéder à la Maison-Blanche. Une idée dont l’ancien candidat à l’investiture républicaine Jeb Bush s’était fait l’écho sur Twitter — signe s’il en est que Trump est loin d’avoir été le seul à avoir nourri sa campagne de théories et rumeurs infondées.

Les réseaux sociaux, d’ailleurs, jouent un rôle de soutien fondamental dans la rhétorique du complot de Trump. Par le passé, celui-ci n’a pas hésité à utiliser les marques d’approbation reçues sur Twitter et Facebook comme autant de preuves de ses dires.

En mars, lorsqu’un manifestant a perturbé l’un de ses rassemblements, le magnat de l’immobilier s’est tourné vers les réseaux sociaux pour relayer une vidéo d’un site pro-Trump laissant penser que l’homme en question avait des liens avec le groupe armé État islamique. Malgré l’évidence du canular constatée par PolitiFact, entre autres, Trump s’était contenté de dire, en entrevue à NBC: «Tout ce que je sais, c’est ce qu’il y a sur Internet.»


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Alors que le duel pour l’élection générale de novembre se précise, une question se pose: la favorite Hillary Clinton sortira-t-elle indemne de l’attaque en règle que Donald Trump a d’ores et déjà lancée? Car, si cette élection reste encore à écrire, une chose est sûre: Trump sait mieux que quiconque occuper l’espace médiatique, et il est prêt à prendre quelques libertés avec la vérité pour ce faire. D’une certaine manière, la relation entre Trump et les médias a jusqu’ici constitué le cœur de cette élection, tant l’un et les autres semblent s’utiliser pour faire la nouvelle.

Dimanche, Trump a accusé sa rivale, de manière assez virulente, d’avoir été complice des infidélités de son ex-président de mari, Bill Clinton. «Elle est mariée à un homme qui a été le pire agresseur de femmes dans l’histoire de la politique. Elle est mariée à un homme qui a fait souffrir beaucoup de femmes. Et Hillary a été complice, elle a traité ces femmes de façon effroyable. Et certaines de ces femmes ont été dévastées, non pas par lui, mais par la façon dont elle les a traitées, elle!»

Pour bien enfoncer le clou, il a surnommé sa nouvelle rivale «Crooked Hillary» (Hillary la malhonnête), de la même manière qu’il avait renommé Ted Cruz «Lyin’ Ted» (Ted le menteur). Qu’il soit justifié ou nom, ce surnom en forme de slogan semble déjà bien ancré dans la tête de nombreux électeurs.