Monde

Leur condo sillonne les mers

Ici, la «cabine» se vend 5 millions de dollars et les charges de copropriété s’élèvent à 1 500 dollars par jour. Bienvenue à bord du World.

(Photo: The World)
(Photo: The World)

« Ah ! y s’font pas chier ! Y débarquent et y visitent. Regardez-moi ça ! » s’exclame une touriste française en montrant du doigt l’immense navire de croisière de 12 ponts amarré à un jet de pierre des principaux attraits touristiques du port de Marseille. « Ça », ça s’appelle The World, et peu importe où il se trouve sur la planète, il occupe toujours le meilleur quai où accoster dans une ville, suscitant un mélange de frustration et d’admiration pour ceux qui le contemplent !

À bord depuis sept jours, nous en débarquons, justement. Et nous pouvons donc en témoigner : non, madame, on ne se fait vraiment pas chier à bord du World !

The World est unique en son genre : c’est à la fois un complexe résidentiel et un club sélect de très grand luxe qui fait le tour du monde en continu. De loin, on dirait un paquebot de taille moyenne — qui accueille généralement 1 800 passagers. À bord, il n’y a cependant que 170 résidants et invités, ainsi que le personnel de bord. Quant à nous, journalistes pigistes montréalais, nous sommes un peu les fous du roi : embarqués en qualité d’auteurs et d’experts de la France, nous voyageons aux frais de la princesse pour donner, in English, trois conférences sur les mœurs des Français pendant la dizaine de jours où The World naviguera le long des côtes, avec escales à Collioure, Sanary-sur-Mer, Marseille et Nice.

Et tout ça dans le plus grand faste imaginable. Dans le hall de réception du cinquième pont, ouvert sur deux étages, on se croirait dans un grand hôtel six étoiles, avec moquette blanche et piano à queue. À notre embarquement, à Barcelone, nous avions à peine passé le détecteur de métal qu’un serveur nous présentait coupes de champagne, jus d’orange fraîchement pressé et canapés d’huîtres sur un plateau d’argent. L’ambiance, feutrée, n’a rien à voir avec celle des grosses croisières densément « peuplées ». Qu’est-ce qu’elle disait, la dame de Marseille, déjà ?

Ne cherchez pas à acheter des billets pour vous embarquer sur The World : il n’y en a pas. Le navire appartient à ses 142 copropriétaires, chacun occupant un condo de taille variable, allant du simple studio à 1,7 million de dollars (tous les prix sont en dollars américains) au condo de trois chambres à 16 millions de dollars. Les résidants doivent également acquitter des charges de copropriété de plus de 5 000 dollars le mètre carré en moyenne, soit environ 500 000 dollars par an pour un condo de deux chambres (ou 1 500 dollars par jour). Normal : comme ce condo est sur un bateau, il faut faire le plein de diésel (un demi-million de dollars par mois), en plus de l’entretien, des droits de quai et de mouillage, et d’un fonds de réserve de 19 millions de dollars pour les cales sèches trisannuelles pour la grande inspection de la coque et de l’équipement.

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      Le luxe se paie. The World compte deux piscines, le plus grand court de tennis sur mer, une piste de course à pied, une bibliothèque de 4 000 livres, une salle de billard, un fumoir offrant 40 sortes de cigares, un auditorium d’une capacité de 200 places, où nous donnions nos conférences, un club de gym complet (avec deux entraîneurs), un spa, un salon de beauté, deux boutiques de luxe, un dépanneur, un simulateur de golf (comprenant les services d’un professionnel qui agit comme entraîneur et qui organise les sorties de golf lors des escales). Sans oublier les six restaurants, les quatre bars et le cellier de 16 000 bouteilles. Même si une centaine de condos ont leur propre cuisine, chaque copropriétaire doit acquitter une facture de restauration minimale de 29 000 dollars par an.

      Pour assurer le service, il faut 275 employés à bord, dont 75 marins, du capitaine à l’humble machiniste, et 200 employés d’hôtellerie : réceptionnistes, serveurs, techniciens audiovisuels, nounous, femmes de chambre, chefs, sommeliers, pianistes, coiffeurs, masseurs, manucures. Sans compter trois douzaines d’employés au bureau de la Floride, qui organisent la logistique et les « activités d’enrichissement », dont nos conférences font partie.

      Les propriétaires du World sont tous multimillionnaires, la plupart étant des PDG qui ont fait fortune, mais il y a aussi un peu de vieil argent. Le tiers d’entre eux sont américains. Les deux autres groupes les plus importants sont les Britanniques (près d’une vingtaine) et les Canadiens (une douzaine, dont trois ou quatre Québécois). En tout, 19 nationalités se côtoient : australienne, sud-africaine, suédoise, française, suisse, japonaise, allemande, danoise, espagnole, etc. La moyenne d’âge tourne autour de la soixantaine, mais le tiers auraient moins de 50 ans — il y a même une famille à résidence qui enseigne à domicile. Seule une très petite minorité vit à bord l’année durant ; les autres embarquent et débarquent au gré de leur fantaisie. Les ultrariches ont deux, trois, quatre maisons ou chalets, et The World est leur condo sur mer. Ah ! le plaisir de se réveiller « chaque matin devant un nouveau paysage », souligne le slogan du World.

      Cette flexibilité — le luxe suprême — était l’idée fondatrice du World, qui bat pavillon des Bermudes. L’initiative en revient à l’armateur norvégien Knut U. Kloster fils. Une partie du navire fut construite en Suède, le reste en Norvège, de 2000 à 2002, pour un coût de 250 millions de dollars. Depuis son voyage inaugural, à Lisbonne, en 2002, The World fait un tour du monde par an, selon un itinéraire établi trois ans à l’avance par vote des copropriétaires et proposé par un comité des résidants. Une seule contrainte : il ne navigue jamais plus d’un jour sur trois en moyenne, afin de maximiser le temps d’escale.

      La liste des destinations se lit comme une table des matières du National Geographic. L’année 2016 a débuté en Antarctique, avant que The World mette le cap sur Rio de Janeiro, puis vers la mer Baltique jusqu’à Saint-Pétersbourg, la Méditerranée, la mer Rouge, le Sri Lanka, la Nouvelle-Calédonie et les îles Salomon. Et l’année s’est achevée à Bornéo. En 2015, le navire a parcouru 41 000 milles nautiques en 77 jours de navigation, faisant 104 escales dans une trentaine de pays. Et The World va où il veut : en 2012, il a traversé le passage du Nord-Ouest en 23 jours, sans escorte, une première pour un bateau de ce genre.

      Les escales sont planifiées avec minutie. Dans les ports trop petits pour y amarrer, le navire organise sa propre navette, qui circule en continu vers le quai, où l’équipage dispose un petit chapiteau, un tapis, quelques fauteuils, le tout ceinturé par un cordon de velours. À chaque escale, un représentant de l’office de tourisme local vient passer un jour ou deux à bord, dans le grand hall, pour répondre aux questions des résidants. Chaque matin, ceux-ci reçoivent dans leur boîte aux lettres le bulletin du jour, qui donne les dernières nouvelles. Et pour chaque destination, ils reçoivent une brochure en couleurs de huit pages qui les informe sur l’histoire, les attractions touristiques, les itinéraires suggérés et les meilleures adresses.

      Ce n’est pas le moindre des paradoxes que pendant ces 10 jours sur la Côte d’Azur, nous ne prendrons que cinq ou six repas en terre de France. Il faut dire que plusieurs grands chefs officient dans les cuisines à bord. Chacun des six restaurants a sa spécialité : tartare de thon, sushi, barbecue, cuisine méditerranéenne. Et chacun s’approvisionne en produits locaux lors des escales.

      Le plus bizarre de la vie à bord du World : on n’y rencontre à peu près personne. Les coursives sont vides. On voit des gens aux restaurants, mais les deux tiers des repas sont servis en cabine. Grâce au réseau interne de vidéo, chacun peut savoir quand arrive la navette vers le port et descend au moment voulu. Lors de notre première conférence, seule une poignée de personnes se sont présentées. La coordonnatrice des divertissements nous a suppliés de ne pas le prendre comme un affront : grâce à la vidéo sur demande, la plupart regardent les présentations depuis leur appartement. Quant aux trois musiciens de jazz qui offrent des prestations dans le hall chaque soir, personne ne s’arrête jamais pour les écouter, les pauvres.

      Pendant nos 10 jours à bord, nous finirons par mieux connaître le navire et son personnel que les résidants. Nous avons tout de même réussi à ouvrir une petite brèche dans ce mur de discrétion grâce aux randonnées organisées à chaque destination par la responsable du club de gym, ex-entraîneuse personnelle de la famille royale du Bahreïn. C’est ainsi que nous avons lié conversation avec un bonze de Wall Street, un magnat de l’épicerie, un vendeur de turbines à gaz et un producteur de cinéma.

      C’est avec l’équipage que nous entretiendrons la relation la plus suivie. Travailler à bord du World rehausse considérablement le curriculum vitæ de ceux qui ont cette chance, mais c’est au prix de journées de 10 à 12 heures de travail, sept jours sur sept, pendant de quatre à six mois, période suivie de deux mois de congé à terre. Matin, midi et soir, les serveurs tirent nos chaises et déplient nos serviettes. Les caméristes nous saluent dans les corridors. Comme dans tout grand club ou hôtel de luxe, chaque employé doit connaître les préférences de tous, jusqu’à la manière dont ils veulent qu’on approvisionne leur frigo avant leur arrivée. Après trois journées à bord, les serveurs nous accueillent au restaurant en demandant à Julie : « Votre cappuccino, madame ? » Dans cette fusion entre le Ritz et Downton Abbey, chaque caprice est satisfait.

      Notre statut à bord est très particulier. Contrairement aux invités des copropriétaires, nous ne sommes que les « invités du navire », c’est-à-dire de la direction générale, ce qui nous place une coche en dessous des autres invités, mais une coche au-dessus de l’équipage. Nous allons comme bon nous semble et mangeons à volonté, et c’est bar ouvert 24 heures sur 24. Mais nous devons être à la disposition des résidants qui souhaitent un « enrichissement », nous devons porter le badge qui indique que nous sommes conférenciers — sauf lorsque nous sommes en maillot de bain — et nous devons céder notre place partout et en tout temps aux résidants et à leurs invités — s’il advient qu’il manque de place…

      Dès que nous sommes montés à bord, la coordonnatrice du divertissement s’est chargée de nous expliquer les règles à suivre, à commencer par le jargon. The World n’est pas un « paquebot », mais un « mégayacht ». Il n’y a pas non plus de passagers : il s’agit de « résidants » ou d’« invités ». Quant aux visites guidées, on les appelle des « expériences destination ». Et quand nous donnons une conférence, nous ne devons surtout pas remercier le public « d’être venu » : nous devons plutôt le remercier « de nous accueillir ». Elle s’est également assurée que nous comprenions le code vestimentaire (décontracté le jour, tenue de ville le soir), qui tenait sur une bonne demi-page du contrat, et l’interdiction de prendre des photos à bord — la sécurité est une affaire très sérieuse ici.

      Les seules embrouilles durant notre séjour tiendront d’ailleurs au code vestimentaire et à notre statut. Par exemple, de retour d’une balade nocturne dans le port de Marseille, nous sommes allés nous asseoir au bar en short — ma chère ! — pour écouter le pianiste ; le serveur est venu nous rappeler discrètement nos obligations. Le matin même, un résidant s’était plaint à la direction que nous parlions trop longtemps à la représentante de l’Office de tourisme de Marseille, ce qui l’obligeait à faire la file. Eh non ! We are NOT The World!