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Fin de la récré à Hongkong

Vingt ans après sa rétrocession à la Chine, l’ancienne colonie britannique dégage toujours un parfum de douce folie. Mais le grand frère chinois resserre de plus en plus son emprise.

Photo: Getty Images

On reçoit toujours la même décharge d’adrénaline quand on met les pieds à Hongkong, cette ville aux mille feux, aux immeubles éclairés jour et nuit. Vingt ans après sa rétrocession à la Chine, l’ancienne colonie britannique dégage toujours la même énergie, la même intensité, la même folie unique. Tout bouge, tout change à Hongkong.

Mais cette fois, le changement est autre. Hongkong vit une nouvelle crise d’identité.

Depuis deux ou trois ans, la Chine donne des coups de couteau dans le contrat négocié par Deng Xiaoping et Margaret Thatcher, qui créait «un pays, deux systèmes» au moment de la rétrocession, le 1er juillet 1997. Selon la Loi fondamentale, sorte de Constitution qui a pris effet à ce moment, l’île dispose d’une administration et d’une justice indépendantes du régime communiste chinois, et jouit d’une réelle liberté politique. Dans les faits, le grand frère chinois resserre de plus en plus son emprise sur le petit frère turbulent. Et le mécontentement de la population s’amplifie alors que l’économie hongkongaise montre des signes de faiblesse et que les enjeux politiques prennent le devant de la scène.

La première fois que je suis allée à Hongkong, en 1980, on atterrissait à l’aéroport de Kai Tak, où les avions devaient raser les toits des quartiers très peuplés de Kowloon pour se poser sur l’unique piste, qui s’avançait sur la mer. Un vrai défi pour les pilotes, spécialement formés à la manœuvre. Aujourd’hui, les avions atterrissent sur les pistes de l’aéroport de l’île de Lantau, ouvert en 1998, un modèle d’efficacité et de sécurité.

Les rues sont très passantes jour et nuit, comme à Tsim Sha Tsui. (Photo: Getty Images)

Bien d’autres choses ont changé. Des stations de métro ont poussé comme des champignons. Une pléthore de petits cafés branchés ont ouvert dans le quartier historique de Sheung Wan, où l’Orient et l’Occident se côtoient dans un décor chaotique, mais savoureux. Des boutiques à la mode font bon ménage avec celles, décrépites, où l’on vend en vrac des produits censés vous guérir de tous les maux.

Les rues sont toujours remplies de gens qui se bousculent, qui vont d’un endroit à l’autre le plus vite possible. On s’entasse à trois, quatre et même plus dans de petits appartements de 60 m2, avec femme, enfants et parfois même grands-parents. On ne reste pas, on ne flâne pas dans ces logements-boîtes à chaussures. On dort. On prend sa douche. On ne reçoit pas, on va au restaurant.

La multiplication, le long de la baie et de la mer, des immeubles qui chatouillent les nuages — mais où, même au 20e étage, on fait sécher des vêtements aux fenêtres — pourrait faire oublier que 70 % du territoire de l’île n’est pas urbanisé, mais recouvert d’une végétation dense, tropicale et verdoyante. Même l’île de Hongkong possède encore des espaces sauvages, comme le fameux Dragon Back Trail, long de huit kilomètres, qui permet de découvrir des paysages magnifiques. On compte 1 000 km de sentiers pédestres. De n’importe quel quartier, on peut se retrouver en montagne, sur le «Peak», en moins de 15 minutes. Peu de villes de sept millions d’habitants offrent ce privilège.

On ne reçoit pas, on va au restaurant, à Soho, entre autres. (Photo: Getty Images)

Sur le plan économique, toutefois, Hongkong n’est plus le pont indispensable entre l’Orient et l’Occident depuis l’ouverture de la région à l’économie de marché. Ni le cœur d’où partent toutes les activités. Le Foreign Correspondents Club (FCC), où les correspondants des guerres du Viêt Nam et du Cambodge venaient refaire leurs forces, ne compte plus qu’une poignée de journa­listes étrangers, alors qu’il a été pendant de nombreuses années le centre de presse le plus prestigieux du monde. Les reporters couvraient la Chine depuis Hongkong. Désor­mais, journalistes et investisseurs s’établissent directement en territoire chinois. Plus besoin de Hongkong.

Le centre des affaires se déplace. Le port, par exemple, qui sert de pivot au commerce de la Chine continentale, risque de souffrir de plus en plus de la concurrence croissante des ports chinois. Il est loin le temps des premiers Britanniques qui débarquèrent, en 1842, sur cette petite île de pêcheurs et de producteurs de charbon de bois, dont le principal intérêt était sa situation à l’embouchure du delta de la rivière des Perles, et son port en eaux suffisamment profondes pour accueillir des navires de gros volume pour le fret.

Paradoxalement, Hongkong dépend de plus en plus de la Chine. Son économie est vulnérable non seulement au ralentissement du commerce mondial, mais aussi à la baisse de l’activité chinoise.

Les touristes en provenance de la Chine continentale, qui représentaient encore récemment 75 % des visiteurs, se font plus rares. Selon la société française Coface, spécialisée en assurance crédit, la politique anticorruption mise en place par Pékin a entraîné une baisse des dépenses des touristes chinois, friands d’objets de luxe. L’industrie horlogère haut de gamme est la première à en souffrir. Les fabricants de montres suisses en savent quelque chose, eux qui ont vu leurs chiffres d’affaires baisser de 28 % en 2016 à Hongkong.

Sur le plan politique, une cascade d’événements, com­men­cée en 2014, a ébranlé les fondements mêmes de Hongkong.

Un des éléments qui ont mis le feu aux poudres est sur­venu dans une petite librairie aujourd’hui fermée, derrière le grand magasin Sogo, dans le quartier de Causeway Bay. On y vendait des ouvrages salaces — essentiellement composés de ragots — sur les dirigeants de Pékin, que les Chinois du continent s’arrachaient lorsqu’ils étaient de passage à Hongkong. En 2014 et 2015, cinq libraires et auteurs de ces ouvrages ont mys­térieusement «disparu». Les trois premiers alors qu’ils étaient dans le sud de la Chine, le quatrième en Thaï­lande, et le dernier à Hongkong même, où il se croyait en sécurité, puisque les autorités chinoises n’ont pas le pou­voir d’agir dans «la région administrative spéciale de Hongkong».

Les cinq hommes sont réapparus en Chine aussi mystérieusement qu’ils avaient disparu, et ont refusé de donner des détails, sauf un, qui a raconté son passage dans les geôles chinoises.

Certains des leaders de la Révolution des parapluies, de l’automne 2014, ont fondé des partis qui prônent tous une rupture avec la Chine. (Photo: Lam Yik Fei / Getty Images)

À cela est venue s’ajouter la saga de l’élection du prochain chef du Conseil exécutif — lequel forme avec le Conseil législatif (LegCo) une sorte de Parlement pour ce pays qui n’en est pas un.

La Loi fondamentale prévoyait que le chef de l’exécutif devait être élu, pour la première fois dans l’histoire de Hongkong, au suffrage universel, le 26 mars 2017. Or, les autorités chinoises ne l’entendaient pas de cette oreille et voulaient que le choix se fasse parmi deux ou trois candidats sélectionnés par un comité composé de représentants des différents intérêts politiques et économiques. La réaction a été immédiate, en raison des craintes que ce comité ne soit sous la domination de Pékin.

Des centaines de milliers de Hongkongais, sous l’impulsion de jeunes étudiants — enfants de la bourgeoisie chinoise qui a fui vers Hongkong après la révolution maoïste —, sont alors descendus dans la rue pour manifester leur opposition, dans ce qui est désormais connu comme la Révolution des parapluies (ainsi nommée par allusion aux façons de se protéger des jets de gaz poivre lancés par la police). Les manifestations ont paralysé toute vie économique pendant 79 jours, ébranlant non seulement le système, mais la société tout entière.

Les manifestants n’ont pas obtenu de «vrai» suffrage universel, seulement le rejet de la proposition chinoise par le LegCo. Le 26 mars dernier, le nouveau chef de l’exécutif a donc été désigné, comme d’habitude, par un collège de grands électeurs dominé par des politiciens pro-Pékin et des magnats. Il compte 1 200 membres élus par une petite proportion d’électeurs (246 000 votants enregistrés sur une possibilité de 3,8 millions) et des représentants de différents secteurs professionnels. Sur les trois personnalités qui briguaient le poste, c’est Carrie Lam, la favorite des autorités chinoises, qui a remporté la victoire sans grande surprise.

Certains des leaders de la Révolution des parapluies ont par la suite créé des partis politiques, qui prônent tous, d’une manière plus ou moins douce, une rupture avec la Chine. Six d’entre eux ont même obtenu des sièges aux élec­tions du Conseil législatif de Hongkong, en septembre 2016.

Deux les ont cependant déjà perdus pour, entre autres, s’être présentés, au moment de leur serment d’office, avec une banderole «Hongkong n’est pas la Chine» et, pire encore, pour avoir utilisé, à propos de la Chine, l’expression «Chee-na», étroitement associée à l’occupation japonaise pendant la Deuxième Guerre mondiale — une formulation jugée humiliante par les autorités chinoises, parce qu’elle rappelle des souvenirs douloureux, mais aussi par beaucoup de Hongkongais.

Les quatre autres, ainsi que deux autres élus démocrates, risquent également de perdre leur siège, car le gouvernement chinois, dans une interprétation particulière et rare des règles de la procédure, a récemment décrété que tous les serments d’office doivent être faits de manière solen­nelle, précise, complète et sincère, sans déviation du texte officiel. Or, l’un a tenu un parapluie jaune pendant l’assermentation, une autre a cité Gandhi — «Vous ne pouvez pas emprisonner mon esprit» — avant de prêter serment.

L’opinion publique est divisée à leur sujet. Beaucoup voient dans l’attitude du gouvernement une tentative pour disqualifier les pro-indépendance, d’autres jugent infantiles les actions de ces nouveaux élus, de même que leurs propositions pour l’avenir de Hongkong.

Flirter avec des demandes d’autonomie et même d’indépendance n’est pas réaliste pour certains. Jamais la Chine n’accordera à Hongkong ce qu’elle refuse au Tibet ou encore à Taïwan.

D’un côté, il y a ceux qui estiment qu’il est justifié de sacrifier l’ordre et la croissance économique pour une véritable démocratie. De l’autre, ceux qui soutiennent que l’accord Deng-Thatcher n’a jamais promis autre chose qu’un retour définitif à la Chine en 2047.

Hongkong est donc en pleine crise. Une de plus, diront certains, qui relativisent la situation à la lueur du passé, comme le journaliste et professeur à l’Université de Hongkong Thomas Abraham: «Ce n’est pas la première fois que l’on dit que Hongkong est fini. On l’a dit tant de fois, au moment de la rétrocession, en 1997, où des centaines de Hongkongais sont partis acheter des résidences secondaires au Canada, ou encore en Australie, par mesure de sécurité, au moment de la terrible épidémie du syndrome respiratoire aigu sévère, en 2003, qui a fait plus de 300 morts sur le territoire. Chaque fois, on a dit que Hongkong ne s’en remettrait pas. Chaque fois, Hongkong a rebondi. Je ne serais pas surpris qu’il en soit encore ainsi.»

L’avenir est incertain, mais Hongkong n’a en effet jamais perdu sa capacité de surprendre.