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Faut-il craindre Kim Jong-un?

«On vit probablement l’un des moments les plus sombres de l’histoire des relations intercoréennes depuis la fin de la guerre de Corée, en 1953.»

Le président de la Corée du Nord lors d’exercices militaires. En 2016, le pays a lancé 26 missiles et fait 2 essais nucléaires. (Photo: KNS/AFP/Getty Images)

La tension a monté d’un cran dans la péninsule coréenne depuis l’annonce du déploiement du porte-avions américain USS Carl Vinson à proximité de ses côtes, début avril. Depuis, les dirigeants des États-Unis et de la Corée du Nord, Donald Trump et Kim Jong-un, s’échangent les mises en garde, tandis que Pyongyang déclenchait un nouveau tir de missile — raté — le 16 avril dernier. Quelle est la réelle menace d’une guerre nucléaire? Décryptage avec Benoit Hardy-Chartrand, chercheur principal au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale de Waterloo, en Ontario, et chercheur affilié à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM.

Quel est l’état des relations entre la Corée du Nord et la Corée du Sud?

Les relations sont extrêmement ten­dues : depuis environ un an, on vit probablement l’un des moments les plus sombres de l’histoire des relations intercoréennes depuis la fin de la guerre de Corée, en 1953.

Comment expliquer cette tension?

On a assisté ces derniers mois à une combinaison de deux facteurs : un durcissement de l’approche au Sud et une augmentation de la menace au Nord. D’une part, l’ex-présidente sud-coréenne Park Geun-hye [destituée au début mars pour corruption] était une conservatrice qui a privilégié la ligne dure avec la Corée du Nord vers la fin de son mandat. D’autre part, les Nord-Coréens ont redoublé d’ardeur et d’investissements dans leur pro­gramme nucléaire ainsi que dans l’essai de missiles balistiques. En 2016, ils ont procédé à 26 lancements de missiles et à 2 essais nucléaires. Tout cela a contribué à souligner le caractère très immédiat de la menace par la Corée du Nord.

Que cherche Kim Jong-un?

L’objectif suprême de la Corée du Nord est sans contredit l’acquisition de la capacité de frapper les États-Unis. Elle veut miniaturiser l’arme nucléaire afin de la greffer à des missiles de longue portée pouvant se rendre jusqu’en territoire américain. En atteignant cette capacité de dissuasion, elle considère qu’elle n’aura plus rien à craindre. Qu’elle aura tout ce qu’il faut pour se protéger et assurer sa survie face aux «impérialistes américains», entre guillemets.

Est-ce probable?

Les services de renseignement par­tout dans le monde sont divisés sur la ques­tion. Pour l’instant, les missiles à portée intermédiaire nord-coréens sont au point, mais ce n’est pas le cas de ceux à longue portée. Si la Corée du Nord parvient à miniaturiser l’arme nucléaire, ça changera tout le calcul stratégique dans la région, car ça voudra dire qu’elle aura désormais ce qu’il faut pour frapper directement les États-Unis.

D’ici là, pourrait-elle attaquer la Corée du Sud?

Les risques sont minimes, car la Corée du Nord développe ses arme­ments nuclé­aires et son programme de missiles essentiellement dans une optique de dissuasion militaire. Son but est plus défensif qu’offensif. Elle cherche d’abord à assurer sa survie, car elle considère qu’elle est dans un envi­ronnement très hostile. On peut pré­su­mer qu’elle a abandonné l’idée — sans l’énoncer officiellement — de réunir les deux Corées en envahissant le Sud. Elle sait bien que cela mène­rait à des représailles très sérieuses de la part des Américains et des Sud-Coréens.

Pourquoi les tests de missiles et les essais nucléaires s’intensifient-ils?

Ils visent plusieurs objectifs. Le pre­mier est de passer un message à la com­mu­nauté internationale et tout particu­lièrement aux États-Unis afin de faire savoir que Pyongyang est en mesure de répliquer à une attaque. D’ailleurs, les missiles sont souvent lancés à des moments stratégiques, comme lors de la rencontre des diri­geants américain et japonais Donald Trump et Shinzō Abe au complexe de Mar-a-Lago, à Palm Beach, en février.

D’autre part, les tests de missiles ou de leurs composants sont essentiels pour permettre à la Corée du Nord de faire avancer son programme. Depuis quelques années, elle conçoit d’ailleurs différentes sortes de missiles : ceux destinés à être lancés à partir de ­sous-marins, d’autres à combusti­bles solides, qui sont plus difficiles à détecter et plus flexibles, etc. Elle tente d’élargir et de diversifier son arsenal pour avoir une capacité de dissuasion crédible.

Enfin, la Corée du Nord vend des missiles ou des composants de missiles à quelques pays qui sont dans les mau­vaises grâces de la communauté inter­nationale, comme la Syrie, l’Égypte, le Pakistan et l’Iran. Elle entretient tout un réseau plus ou moins licite d’échange de capacités militaires, notamment en Afrique. Les tests permettent en quelque sorte d’« améliorer » ses produits, si on veut, afin de continuer à les vendre sur le marché international.

Les élections du 9 mai en Corée du Sud pourraient-elles changer la donne?

Il est très probable — et j’en mettrais ma main au feu — qu’un candidat libéral remporte l’élection. Jusqu’ici, les son­dages indiquent que le prochain pré­sident sera probablement le candidat de gauche Moon Jae-in, un avocat spécialisé dans les droits de l’homme. Il a d’ailleurs servi comme secrétaire général sous le gouvernement du der­nier président de gauche qui a dirigé la Corée du Sud jusqu’en 2007, et a perdu la précédente élection au profit de Park Geun-hye. L’autre can­didat qui pourrait remporter l’élection, Ahn Cheol-soo, est aussi issu de la mouvance de gauche. Les deux sont ouverts à une reprise du dialogue avec la Corée du Nord. Le candidat Moon parle carré­ment de se rapprocher du Nord. Par exemple, il a dit qu’il pourrait recon­sidérer le déploiement du bouclier antimissile THAAD [mis en place au début mars par les Américains en Corée du Sud]. Cette élection pourrait donc avoir des conséquences assez diverses qui risquent de changer l’échiquier géo­politique de la région.