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Vanuatu: petit paradis résistant

Classé comme le pays le plus vulnérable aux catastrophes naturelles par le World Risk Index, l’archipel du Vanuatu s’adapte par tous les moyens possibles aux changements climatiques. Un bel exemple de résilience.

(Photo : Melnais / Stockimo / Alamy Stock)

La plage est paradisiaque avec ses eaux cristallines et ses cocotiers. Et en apparence bien protégée par sa barrière de corail… Mais à quelques centaines de mètres du village de Worasiviu, des pierres tombales décaties se perdent dans la végétation tropicale et les arbres déracinés. Près de l’une d’elles repose un crâne humain, blanchi par le sel et le soleil.

C’est tout ce qu’il reste de l’ancien cimetière de cette petite collectivité de l’île de Pele. Quand les gens ont aperçu des os exhumés léchés par les vagues, ils se sont résolus à les enterrer une deuxième fois, dans un endroit plus sûr, loin de la côte. Car sur cette île et sur les autres de l’archipel du Vanuatu, véritables confettis semés sur le Pacifique, l’élévation du niveau de la mer et l’érosion qui en découle n’ont rien d’une légende. Cela fait déjà quelques années que l’eau des puits de Worasiviu est salée, donc impropre à la consommation. Près des maisons de planches, de tôle et de parpaings, les réservoirs de récupération d’eau de pluie, gracieuseté de l’aide internationale, se sont multipliés.

L’île de Pele, avec ses quatre villages, est représentative de l’archipel (quelque 280 000 personnes disséminées sur 83 îles). Ses habitants ont une empreinte écologique parmi les plus faibles au monde : autosuffisants, ils se nourrissent de leur potager et de la pêche, et ils ont mis en place une zone marine protégée pour assurer la reproduction des poissons. Des panneaux solaires offrent un peu d’électricité, et il n’y a pas de voitures. Pourtant, ils subissent de plein fouet les répercussions des changements climatiques causés par des pays bien plus développés et peuplés que le leur.

En 2016, pour la quatrième année de suite, le Vanuatu dominait le classement du World Risk Index, publié par l’Université des Nations unies, qui mesure la vulnérabilité des pays aux catastrophes naturelles. Les risques géologiques (volcans, tremblements de terre et glissements de terrain) font partie du quotidien des Vanuatais depuis la nuit des temps. Mais il y a une nouvelle donne. « Nous sommes exposés à tous les risques climatiques imaginables », résume Christopher Bartlett, conseiller technique en adaptation aux changements climatiques pour l’État du Vanuatu. « Les cyclones sont une composante normale de notre climat. Nous sommes isolés dans une partie du Pacifique où les phénomènes El Niño et La Niña se produisent régulièrement. Nos réserves d’eau dépendent beaucoup de la pluie. Le moindre changement climatique a un effet massif sur la population de l’archipel. »

Au premier rang des défis : la sécurité alimentaire. « Notre population dépend énormément de l’agriculture pour sa subsistance, dit Bartlett. Dans les îles, il y a peu de magasins d’alimentation, presque toute la nourriture vient des potagers. L’an passé, El Niño a provoqué une sécheresse et toute la récolte de manioc a été perdue dans une partie du pays… »

Américain d’origine, biologiste marin de formation, ancien étudiant de premier cycle à l’Université McGill, à Montréal, « Doctor Chris », comme on le surnomme sur Pele, vit au Vanuatu depuis 15 ans. De la culture locale, l’homme de 36 ans a adopté les chemises fleuries, le sourire spontané et le bichlamar, un pidgin à base lexicale d’anglais qui sert de langue nationale. Depuis 2009, il a fait de Pele et de Nguna, l’île voisine, un laboratoire de l’adaptation au désordre climatique en faisant intervenir la population locale. « C’est un bel aspect du Vanuatu, témoigne-t-il : les changements climatiques ne sont aucunement remis en question. Tout le monde les voit, les vit tous les jours et veut faire quelque chose… »

Faire quelque chose sans pour autant être dupe, voilà le crédo de Carlos Tangarasi, 26 ans, destiné à succéder à son père comme chef du village de Worasiviu. « On sait qu’on n’a pas le pouvoir de freiner les changements climatiques, qui sont un enjeu mondial, dit-il. La chose la plus raisonnable qu’on puisse faire sur cette île, c’est de s’adapter à leurs effets. »

Des initiatives ont donc fleuri sur Nguna et Pele afin d’améliorer la « résilience » de la population. Le jeune Carlos a trouvé son bonheur dans une expérience de croisement de cochons d’élevage avec des variétés sauvages, nourris de produits végétaux locaux, afin d’améliorer leur résistance en dépit des écarts accrus de température. À certains endroits, on a eu recours à des déshydrateurs solaires pour conserver plus longtemps des stocks de nourriture en prévision de mauvaises récoltes ou de la destruction totale de celles-ci par des cyclones ou d’autres catastrophes. Et puisqu’il faut profiter des effets qui découlent du réchauffement planétaire, certains se sont formés à la pêche au thon, espèce qui ne fréquentait pas les eaux vanuataises auparavant.

Le Vanuatais Willie Kenneth explique l’importance de la barrière de corail. (Photo : Rémy Bourdillon)

Willie Kenneth, 37 ans, travaille de son côté à la réparation de la plus grande beauté locale, le récif corallien, malmené par l’acidification de l’océan. « On prépare des boutures à partir de morceaux de corail récoltés sur la grève, et on les fixe solidement à des structures métalliques qu’on immerge ensuite près du récif », explique-t-il. Un travail long et compliqué, mais qui a l’avantage de faire participer toute la collectivité, notamment les femmes et les enfants… en plus d’interpeller les touristes qui viennent admirer les fonds marins, où abondent les tortues.

Toutes ces activités sont financées par GIZ, l’Agence allemande de coopération internationale, qui emploie Christopher Bartlett. L’Agence travaille étroitement avec le gouvernement du Vanuatu, qui a mis sur pied un ministère du Changement climatique en 2013. Si une expérience est jugée satisfaisante, on la fait connaître dans tout le pays au moyen de DVD ou de sites Web du gouvernement. Dans son bureau de la capitale, Port-Vila, Bartlett montre du doigt une affiche en bichlamar expliquant comment redémarrer rapidement une culture de bananes après le passage d’un cyclone. « Simple et pas cher ! » résume-t-il.

Depuis février, l’Institut de technologie propose à Port-Vila un programme de certificat en adaptation aux changements climatiques. Concentré sur six mois, il a suscité un grand intérêt et attiré plus de 90 candidatures de partout au pays, alors que 32 places avaient été prévues.

Puisqu’il faut profiter des effets qui découlent du réchauffement planétaire, certains se sont formés à la pêche au thon, espèce qui ne fréquentait pas les eaux vanuataises auparavant.

Les cours sont donnés en anglais et en français (les deux langues d’enseignement) par Charles Pierce, un Britannique francophile qui a enseigné pendant 42 ans au secondaire et à la formation des enseignants au Vanuatu. Ses étudiants, espère-t-il, pourront travailler pour le secteur public ou des ONG, comme la Croix-Rouge. Ou, plus simplement, transmettre leurs acquis à leurs voisins, selon la façon de faire en vigueur depuis toujours dans les villages. Charles Pierce insiste d’ailleurs sur la portée communautaire de son cours : « Il faut qu’on sauvegarde les techniques traditionnelles d’adaptation. Durant leur formation, les étudiants visiteront donc les villages et entreront en contact avec les aînés, qui possèdent ce savoir-faire. »

Les efforts du Vanuatu ne se limitent pas à cette constellation de petites initiatives. Le pays est actif sur la scène internationale depuis un quart de siècle. C’est lui qui, dès 1991, a été à l’origine du concept de « pertes et dommages », qui englobe les pertes irrécupérables et les préjudices subis par un pays à cause des changements climatiques. C’est aussi lui qui, des années plus tard, a ouvert dans des conférences internationales l’épineux dossier de la compensation financière. Le Vanuatu est en outre membre de l’Alliance des petits États insulaires, laquelle a obtenu que la hausse maximale de la température mondiale soit fixée à 1,5 °C, et non à 2 °C, lors de l’accord de Paris sur le climat, en 2015.

L’archipel bénéficie en outre d’une certaine écoute depuis que les Nations unies ont désigné les habitants d’un hameau des îles Torrès, tout au nord, comme les premiers réfugiés climatiques de l’histoire, en 2005. Ceux-ci ont dû déplacer leur village, qui risquait d’être englouti. Des études postérieures ont démontré que l’activité sismique était plutôt à l’origine de l’enfoncement du sol dans la mer. Qu’importe : la crainte que les îles ne soient submergées est bien présente au pays, alimentée par les prévisions sur l’élévation du niveau de la mer.

Le Vanuatu et ses volcans peuvent toutefois compter sur des solutions de repli. C’est le cas à Mele, une banlieue de Port-Vila qui, hormis sa taille importante (6 000 habitants), ressemble à n’importe quel village de l’île d’Éfaté, avec ses pistes de sable et ses constructions « maison ». Sa situation géographique — une plaine côtière cernée par deux rivières — est particulièrement vulnérable aux tsunamis et à la montée des eaux. Pour le chef Kakolai Masai, un scénario s’impose : il faut bâtir un nouveau village où les jeunes familles s’installeront. La collectivité dispose d’ailleurs de terres en hauteur. Mais passer à l’action est compliqué : cela implique de tracer des routes, d’amener l’électricité, de construire un réseau de distribution d’eau, un dispensaire, une école… Tout cela nécessite de l’argent que n’ont ni la municipalité ni l’État — le Vanuatu se classe parmi les pays les moins avancés, soit les plus pauvres. D’où l’enjeu de la compensation par les pays riches, principaux pollueurs.

Il est à craindre que la réalité ne rattrape toujours les plus motivés des Vanuatais. Les événements météorologiques extrêmes sont appelés à devenir plus fréquents. En 2015, le cyclone Pam a fortement marqué les esprits. En plus de faire 11 victimes, il a ravagé les cultures dont dépend 80 % de la population, et a endommagé les habitations. Sur l’île de Pele, « tous les travaux d’adaptation en cours ont été détruits à 100 % », affirme Chris Bartlett.

Sous le ciel bleu de Worasiviu, Carlos Tangarasi se souvient de cette journée de mars 2015 qui a ruiné son travail d’éleveur porcin. « Le cyclone était si fort qu’il a détruit les clôtures, les cochons se sont échappés, raconte-t-il. Beaucoup ont été tués et on a perdu les autres. » Il le promet, il redémarrera son élevage un jour. « C’est notre avenir qui est en jeu, dit-il. Mais pour l’instant, on n’a pas fini de réparer nos maisons. »

Contre les vents et les flots, le Vanuatu s’apprête, plus que jamais, à être digne de son nom : le pays qui se tient debout.


Ce séjour au Vanuatu a été rendu possible grâce au soutien des Offices jeunesse internationaux du Québec (programme Développement professionnel).