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[GRAND FORMAT] Des colis pour le Venezuela

Regarder ce que les Vénézuéliens installés au Canada envoient à leurs proches restés au pays, c’est prendre la mesure de la situation difficile dans laquelle cette population est plongée.

Des colis pour le Venezuela
Texte de Sophie Mangado
Photos d'Adrienne Surprenant
Les Vénézuéliens ont beau être assis sur la première réserve de pétrole au monde, depuis des mois, ils manquent de tout. Le pays d’environ 32 millions d’habitants, qui dépend des importations, n’a plus les moyens de s’approvisionner à l’étranger depuis la chute des prix du pétrole, en 2014. Nombre de médicaments et d’aliments de base sont aujourd’hui introuvables, sinon inabordables. Le prix de la farine a été multiplié par 10 en deux ans, celui du poulet, par 13.
Dans la rue, les citoyens demandent le départ du président, Nicolás Maduro, dont les forces armées sont le principal soutien. Les manifestations, quasi quotidiennes depuis avril, ont fait des dizaines de morts. Du Canada, la diaspora tente d’aider la population par l’envoi de médicaments à des hôpitaux et de colis à des proches. Ces paquets qui, il y a un an, contenaient des produits de luxe pour gâter un peu la famille ressemblent aujourd’hui à des trousses de survie.
Teresa Millan
Teresa Millan
Teresa a épousé un Québécois il y a 27 ans et vit depuis à Montréal. « À l’époque, c’étaient les Québécois qui allaient au Venezuela, pas l’inverse. » La femme de 57 ans espère que ses colis, qui renferment suppléments alimentaires, vitamines ou gâteries, permettront à sa mère et à ses frères et sœurs de continuer à bien se nourrir. « Oui, on trouve certains de ces produits là-bas, mais ils sont rares, très chers et de mauvaise qualité. »
Valeur du contenu : 165 dollars / Coût de l'envoi par avion : 200 dollars
Edwin Gutierrez
Edwin Gutierrez
Âgé de 42 ans, Edwin est depuis 2014 gérant en ingénierie au Québec. Il travaillait pour la PDVSA, entreprise pétrolière d’État au Venezuela, jusqu’à son renvoi, en 2003, quand le gouvernement a mis à pied plus de 18 000 employés. « Je suis parti à cause de la violence. Je me suis fait voler mon sac en pleine rue sous la menace d’un couteau. Un homme armé est aussi monté dans ma voiture et m’a menacé. Je lui ai laissé les clés. » Chaque mois, il dépense 400 dollars pour envoyer un colis à sa famille. « C’est ma façon à moi de contribuer à la lutte. »
Valeur du contenu : 130 dollars / Coût de l’envoi par avion : 79 dollars
Arturo Mata
Arturo Mata
Arturo a quitté le Venezuela il y a 15 ans. Il y est retourné deux fois. La dernière, c’était pour assister aux funérailles de son frère, tué lors d’une des manifestations de protestation contre la détérioration de la situation économique qui ont secoué Caracas en 2014. Ce colis représente une somme importante pour ce Montréalais d’adoption qui travaille dans la construction. Les membres de sa famille l’attendent impatiemment. « Ils m’ont demandé de la nourriture surtout, de préférence des protéines. Je suis la situation attentivement, accablé par un sentiment d’impuissance. »
Valeur du contenu : 80 dollars / Coût de l’envoi par avion : 145 dollars
Elizabeth Diaz
Elizabeth Diaz
C’est le deuxième paquet qu’Elizabeth fait parvenir à sa tante de 85 ans, qui vit dans une maison de retraite. « Il n’y a rien, là-bas. J’envoie des gants de latex pour le personnel, des culottes d’incontinence, du shampoing. Je me procure les médicaments de ma tante auprès d’un médecin américain. Elle manque de tout. Expédier des colis me donne l’impression que mon pays est en guerre. » Elizabeth, 51 ans, est mère au foyer. Au Venezuela, elle était avocate ; juste avant de quitter le pays, en 2016, elle gagnait l’équivalent de 20 dollars par mois. Son salaire et celui de son mari ne suffisaient pas à nourrir la famille convenablement.
Valeur du contenu : 100 dollars / Coût de l’envoi par avion : 187 dollars
Soraya Valdez
Soraya Valdez
Soraya est éducatrice en garderie à Montréal depuis 28 ans. Le soulèvement populaire de 1989 contre le président Pérez, réprimé brutalement par l’armée, l'a poussée à partir. Déjà, elle voyait venir un accroissement des tensions. Tous les deux mois, elle envoie des culottes d’incontinence à sa mère, ainsi que des denrées alimentaires et des médicaments pour sa famille. « Je me sens mal, triste et inutile. Ma sœur me téléphone régulièrement pour me demander ce qui se passe : le gouvernement a totalement muselé la presse indépendante. C’est moi, depuis Montréal, qui lui explique comment ça évolue ! »
Valeur du contenu : 145 dollars / Coût de l’envoi par avion : 200 dollars
Geraldine Narvaez
Geraldine Narvaez
Premier envoi pour Geraldine, destiné à sa famille. Elle vit à Montréal depuis 4 ans, et son conjoint, Isaac Bravo, depuis 23 ans. Geraldine, 32 ans, faisait partie de l’équipe vénézuélienne de natation synchronisée. Elle est maintenant entraîneuse au Club Neptune Synchro, à Saint-Jérôme. « Ce que j’envoie m’a été donné par des collègues qui ont été touchés par ce qui se passe. Ils avaient du mal à comprendre. “Pourtant, ton pays est riche, non ?” C’est toujours ce qu’on entend quand on est vénézuélien à l’étranger. Qu’on vient d’un pays pétrolier, donc riche. Qu’on ne devrait pas avoir faim. On ne devrait pas, non. »
Valeur du contenu : environ 250 dollars / Coût de l’envoi par avion : 325 dollars
Silvia Guimarey
Silvia Guimarey
Éducatrice spécialisée de 38 ans, Silvia consacre une journée par semaine à la préparation de boîtes de médicaments et de matériel médical. « En 2014, tout est devenu beaucoup plus critique au Venezuela. Nous avons organisé un appel de dons pour de l’équipement médical. C’est comme ça que l’envoi régulier de matériel à destination des hôpitaux a commencé. » Silvia et ses partenaires tiennent à rester discrets sur les détails. Si les autorités repèrent leurs routes et leurs destinataires, ils croient que tout sera confisqué, et craignent des représailles pour leurs contacts sur place.
Valeur du contenu et coût de l’envoi non divulgués
Luisa Conde
Luisa Conde
C’est la première fois que Luisa envoie des marchandises. « Mon père m’a demandé de l’aide. Ça ne lui ressemble pas. Pour qu’il en arrive là, c’est que la situation a vraiment dégénéré. Ce n’est même plus un problème d’argent, mais de pénurie. Il n’y a rien à acheter », raconte Luisa, qui vit depuis 2010 à Montréal, où elle est spécialiste des réseaux chez Bell. « Depuis un an, par les photos et nos conversations vidéos, je vois mes proches maigrir. »
Trois boîtes d’une valeur de 500 dollars chacune / Frais de port de 975 dollars pour l’ensemble