Monde

La grande colère du XXIe siècle

« Les fruits de la modernité ont été confisqués par une minorité, ce qui a provoqué la colère de nombreuses catégories sociales sur la planète », soutient l’essayiste Pankaj Mishra.

« Le ressentiment touche autant la classe moyenne française que les ouvriers blancs américains ou que les paysans indiens déracinés », dit Pankaj Mishra. (Photo : Getty Images)

Voltaire et Rousseau en France, Thomas Jefferson aux États-Unis : le XVIIIe siècle fut celui des Lumières. On y fit la promotion d’un monde libéré de Dieu et fondé sur l’individualisme, la raison, la liberté. C’est ce qu’on appelle la modernité. Depuis, les choses auraient plutôt mal tourné, affirme l’essayiste indien Pankaj Mishra. Nous serions même dans l’« ère de la colère ». Dans Age of Anger, l’auteur écrit que les fruits de la modernité ont été confisqués par une minorité, ce qui a provoqué la colère de nombreuses catégories sociales sur la planète. Son livre fait fureur dans le monde anglo-saxon et a soulevé beaucoup de critiques négatives, dont celle de l’ancien chef du Parti libéral du Canada Michael Ignatieff. Discussion avec un essayiste très remonté.

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Le monde n’a jamais été aussi prospère et interconnecté. Des milliards de personnes sont sorties de la pauvreté. Les femmes sont de plus en plus actives sur tous les plans, les minorités protégées. Et pourtant, vous décrivez une planète peuplée de gens en colère, violents. Que se passe-t-il ?

La vision du monde où les femmes ne sont pas en butte à la misogynie, et les minorités à la discrimination, est un fantasme. En ce qui concerne l’affirmation que des populations sortent de la pauvreté, elle présume que cet enrichissement est continu. Nos institutions politiques et socioéconomiques ne peuvent pas répondre aux attentes grandissantes ou aux frustrations de populations aux prises avec l’actuelle régression sociale, et c’est pour cela que nous nous trouvons au beau milieu d’une « ère de la colère », tant à l’Est qu’à l’Ouest, au Nord qu’au Sud.

Cette colère est récupérée au plus haut niveau. Donald Trump devient président après une campagne où il insulte et provoque ; le premier ministre indien, Narendra Modi, fait appel à une rhétorique antimusulmane pour gagner les élections ; le président philippin, Rodrigo Duterte, dans sa lutte contre la délinquance, se vante de ses meurtres ;  Daech diffuse ses exploits sanglants… Est-ce un épiphénomène ou une tendance lourde ?

Les gens appuient ces parias ou ces leaders hors normes en raison d’une longue vie d’impuissance et d’humiliation. Ils sont remplis de rage et de ressentiment contre les élites politiques, financières et médiatiques, insensibles à leurs peurs et à leurs préoccupations, et seulement concernées par leurs propres intérêts. Le président de la Russie, Vladimir Poutine, a été le premier à tirer profit de la colère de gens qui, soumis aux effets de la thérapie de choc d’un capitalisme déréglementé, sont prêts à se jeter dans les bras d’un démagogue leur promettant de tout régler. Nous avons vu d’autres démagogues de ce genre émerger un peu partout sur la planète, offrant de fausses promesses de sécurité et de stabilité à des populations qui se sentent trompées.

Vous affirmez que la philosophie des hommes du XVIIIe siècle — Voltaire, Thomas Jefferson, même Rousseau — porte en elle le ferment de cette colère mondiale. C’est que la modernité, en créant la liberté et l’égalité, a enfanté le ressentiment. Pourquoi ?

Parce que la promesse d’égalité, pour des populations émergeant d’un monde dominé par la religion, les coutumes et les traditions, est souvent vécue comme une fausse promesse — et pas seulement dans les pays musulmans. J’essaie de démontrer la nature radicale et inédite d’une civilisation moderne, la nôtre, organisée autour de l’émancipation individuelle de l’autorité traditionnelle par la science, le commerce et la raison. Ce nouveau monde promet l’égalité mais, en même temps, il enchaîne l’individu « libéré » aux forces invisibles du capitalisme et des marchés concurrentiels, qui, en fin de compte, lui nient la liberté et l’égalité.

D’où ce ressentiment ?

En effet. Et ce ressentiment touche autant la classe moyenne française que les ouvriers blancs américains déclassés par les innovations technologiques, ou que les paysans indiens déracinés et en quête d’emplois dans les villes. Ce ressentiment devient une épidémie mondiale lorsque de plus en plus de gens recherchent l’égalité et se retrouvent aux prises avec un monde dominé par l’inégalité, où les fruits du progrès moderne sont confisqués par une minorité.

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, on assiste à une première explosion de colère dans le monde occidental. Une impératrice (Élisabeth d’Autriche), un empereur (Alexandre II de Russie), des rois, des présidents sont assassinés. Des intellectuels et des politiques incitent à la violence. Des bombes sont lancées dans des lieux publics. Y a-t-il des similarités avec l’époque actuelle ?

La fin du XIXe siècle ressemble beaucoup plus à notre époque que les années 1930, constamment évoquées par les experts — sans doute parce que les gens en connaissent plus sur Hitler que sur les démagogues antisémites et anti-immigrants de la fin du XIXe en Europe et aux États-Unis. Cette fin de siècle a vu la mondialisation décoller et les impérialismes se disputer des territoires et des ressources dans le monde. De nombreuses personnes déracinées se sentaient inquiètes pour leur avenir, les travailleurs étaient horriblement exploités, les médias sombraient dans le sensationnalisme et des communautés d’immigrants produisaient des militants aigris, qui versaient dans le terrorisme afin de surmonter l’émasculation dont ils se sentaient les victimes et pour menacer les puissants.

Plus près de nous, deux événements attirent votre attention et préfigurent la nouvelle explosion de colère : la révolution iranienne de 1979, dirigée par l’ayatollah Khomeiny, et l’attentat de Timothy McVeigh contre un bâtiment fédéral à Oklahoma City, en 1995 (168 morts). Pourquoi ?

Dans les deux cas, on a vu une colère qui couvait depuis longtemps contre les élites établies soudainement éclater : dans le premier cas sous la forme d’une révolution qui cherchait à éradiquer autant les racines que les ramifications d’un vieux régime impérial et, dans le second, sous la forme d’un attentat classique par un homme qui avait fini par ne voir dans l’État qu’un ennemi du peuple. C’est un cas extrême, mais, régulièrement, aux États-Unis, des gens se dressent contre les pouvoirs publics, parfois les armes à la main.

Des millions de jeunes gens en Asie et en Afrique sont exposés aux images de la vie confortable que l’on mène partout dans le monde et encouragés à y prétendre par l’idéologie de l’individualisme néolibéral. Leurs moyens pour atteindre la liberté et l’égalité dans la prospérité n’en restent pas moins très limités.

Vous écrivez que « le niveau de frustration tend à être le plus élevé dans des pays qui ont une importante population de jeunes hommes instruits ». Ils sont prêts à agir en désespoir de cause ?

Durant mon enfance et mon adolescence, en Inde, l’horizon de jeunes hommes comme moi était étroitement dépendant de ce que nos parents et nos semblables faisaient ou avaient fait. Ces horizons semblent désormais sans limites pour des centaines de millions de jeunes gens en Asie et en Afrique. Ils sont exposés aux images de la vie confortable que l’on mène partout dans le monde et encouragés à y prétendre par l’idéologie de l’individualisme néolibéral. Leurs moyens pour atteindre la liberté et l’égalité dans la prospérité n’en restent pas moins très limités.

Michael Ignatieff, ancien chef du Parti libéral du Canada, vous a sévèrement critiqué. Il écrit même que vous sympathisez avec la colère des djihadistes. Est-ce le cas ?

Ces accusations, qui reposent sur une interprétation inexacte de mon livre, soulignent le désespoir de certains. Les électeurs les ont massivement rejetés, mais il existe toujours dans notre espace public des gens qui ont appuyé des guerres horribles [NDLR : Michael Ignatieff a appuyé l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003], lesquelles ont donné naissance au djihadisme et à la montée d’al-Qaïda et de Daech. Ces fauteurs de guerre, qui ont promu un empire américain et ont suggéré des techniques raffinées de torture, se présentent maintenant comme les gardiens du libéralisme. Nous devons ignorer ces individus totalement discrédités.

Comment répondre à cette colère que vous décrivez ?

Ce n’est pas à moi de le dire. Cela reviendrait à commettre la même erreur que tous ces intellectuels et technocrates qui offrent des solutions universelles et qui n’hésitent pas à proposer la guerre et la torture pour défendre leurs « valeurs libérales ».

Il nous revient à tous de réagir en toute conscience aux défis auxquels nous devons faire face. Et cette connaissance ne peut qu’être locale. Elle repose sur les circonstances politiques et socioéconomiques particulières à chaque endroit. On pourra trouver des pistes de solutions chez certains leaders émergents, comme Jeremy Corbyn, chef du Parti travailliste britannique, qui ne propose pas de nouvelles politiques, mais plutôt un langage et un ton neufs et attrayants pour les jeunes, profondément déçus des politiciens, des technocrates et des commentateurs à l’ancienne. Corbyn défend des valeurs de compassion, il souligne l’importance de la solidarité, il parle d’économie profitable à tous.

Pour la première fois depuis des décennies, les notions de bien-être collectif, de liens sociaux et d’État protecteur des faibles sont en train de se généraliser. Disons les choses clairement : les vieilles méthodes du néolibéralisme, de la privatisation, de l’hyperindividualisme, de même que les guerres folles et catastrophiques au nom de la « démocratie », nous ont précipités dans cette horrible situation. Ce n’est qu’en reformulant notre contrat social que nous serons en mesure de surmonter cette colère.

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(Photo : La Presse Canadienne)

Michael Ignatieff critique Pankaj Mishra

L’ancien chef du Parti libéral du Canada, aujourd’hui recteur de l’Université d’Europe centrale, à Budapest, en Hongrie, n’a pas apprécié l’ouvrage de Pankaj Mishra. Dans un commentaire publié par le New York Review of Books, Michael Ignatieff fait deux reproches à l’auteur indien.

Il y a pas mal de colère dans le monde, reconnaît Ignatieff, mais placer sur le même pied la colère de jeunes diplômés européens à la recherche d’emplois, celle de travailleurs blancs américains marginalisés dans des zones désindustrialisées et celle de terroristes vivant dans les banlieues de Paris n’a aucun sens. Plus grave, « décrire le terrorisme comme un acte de colère, par exemple, pourrait laisser entendre qu’il a une cause qui le justifie », souligne-t-il. Et Ignatieff de pousser plus loin en accusant Mishra de sympathiser avec la colère des djihadistes.

Lorsque Mishra décrit les déceptions et le ressentiment que provoque la modernité, Ignatieff rappelle qu’une médaille a un revers. La modernité, écrit-il, a permis l’abolition de l’esclavage, le droit de vote pour tous, la décolonisation, la promotion des droits des femmes et des minorités, l’éradication de maladies endémiques, l’enrichissement de centaines de millions d’Indiens et de Chinois. Dès lors, « choisir d’oublier tout ce que la modernité a rendu possible pour une grande partie de l’humanité, c’est accorder aux nihilistes violents de notre époque une victoire qu’ils ne méritent pas », écrit Ignatieff.