Hillary Clinton et les étapes du deuil
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Hillary Clinton et les étapes du deuil

La candidate démocrate à la présidence laisse tomber la garde dans un livre cathartique. 

Depuis le 8 novembre 2016, il ne se passe pas une journée sans que Hillary Clinton se pose la question suivante : « Pourquoi ai-je perdu ? » Avant même d’avoir bu son premier café le matin, elle a déjà ressassé les moindres détails de sa campagne et les facteurs ayant pu mener à sa défaite. Puis, la même question revient durant la journée. Encore, encore et toujours.

Dans son nouveau livre What Happened (Ça s’est passé comme ça, en français), Hillary Clinton raconte la façon dont elle a vécu la campagne présidentielle, et surtout le douloureux échec. Sachant que sa carrière en politique active est terminée, elle accepte de baisser la garde et de se livrer de manière franche et authentique.

Assister à l’assermentation de Donald Trump, raconte-t-elle, a été un supplice qu’elle n’a pu surmonter qu’en plongeant sa tête ailleurs, en s’imaginant être sur le sable fin de Bali.

Son récit se veut à la fois une analyse politique, un plaidoyer pour justifier sa défaite, un manifeste féministe, une série de recommandations pour l’avenir du Parti démocrate et un journal intime. Elle fait part de ses réflexions personnelles sur ce que perdre une course à la présidence représente, à la fois comme femme, comme favorite dans le duel, et contre un candidat vedette de téléréalité.

Les États-Unis ne sont-ils pas prêts à élire une femme ? La défaite est-elle la faute de James Comey, l’ancien directeur du FBI qui a rouvert l’enquête sur ses courriels à moins de deux semaines des élections ? Peut-on reprocher à Bernie Sanders d’avoir divisé les démocrates en dépeignant Clinton comme une corrompue de Wall Street, un discours repris par Trump avec la fameuse expression « Crooked Hillary » ? Doit-elle porter le blâme elle-même pour ne pas avoir réussi à incarner le changement et rallier la classe ouvrière ?

L’ancienne candidate tire dans toutes les directions. Si les nombreuses critiques de son livre viennent autant de la droite — qui la traite de mauvaise perdante — que de la gauche — qui croit qu’elle nuit à l’unité du Parti démocrate —, c’est surtout une Hillary Clinton encore endeuillée qui se révèle à la lecture des 500 pages.

Même si elle affirme, dans le chapitre intitulé « Resilience », qu’elle est passée à autre chose, elle est peu convaincante. Au fil des pages, on sent que son livre fait œuvre de catharsis, une manière d’extérioriser et de libérer ses émotions. Il est frappant d’y reconnaître les quatre premières phases du deuil qui mènent, selon la célèbre auteure Elisabeth Kübler-Ross, à l’acceptation :

  1. Le déni : le lendemain du scrutin du 8 novembre, Clinton affirme avoir un trou de mémoire quant à ce qui s’est passé après avoir prononcé son discours de défaite. Elle aurait préféré rester chez elle en pantalon de jogging et ne plus jamais répondre au téléphone.
  2. La colère : la candidate démocrate blâme le patron du FBI, James Comey, pour sa lettre annonçant la réouverture de l’enquête sur ses courriels, ainsi que Donald Trump, Bernie Sanders, les médias et même Barack Obama.
  3. Le marchandage : si elle n’a aucun regret de s’être lancée dans cette course, Clinton ressent aussi beaucoup de culpabilité. Elle se réveille parfois la nuit pour penser à ce qu’elle aurait pu faire autrement pendant la campagne.
  4. La dépression/tristesse : elle vit une profonde déception quand elle constate les dommages causés par Trump durant ses 100 premiers jours à la Maison-Blanche. Les siens, dit-elle, auraient été si différents. Finalement, que peut-elle célébrer ? Le plafond de verre est toujours en place.

S’il existe des deuils dont on ne se remet jamais, celui de Clinton ne pourra être apaisé que si elle assiste de son vivant à l’élection d’une femme à la présidence.

En attendant, bon nombre de démocrates préféreraient qu’elle tourne la page plutôt que d’entamer cet automne sa tournée de promotion, qui la mènera de Chicago à Atlanta en passant par Montréal (le 23 octobre). Le livre ne fait que raviver une plaie pas encore cicatrisée, tandis que le parti tente de se rebâtir en vue des élections de mi-mandat, l’an prochain.

Et le véritable ennemi du Parti démocrate est loin d’être Hillary Clinton…