Angela Merkel : la femme la plus puissante au monde
Monde

Angela Merkel : la femme la plus puissante au monde

Gouvernant posément, sans artifice, Angela Merkel s’est hissée au rang de leader du monde occidental. Elle est l’anti-Trump absolue. Et elle est largement favorite pour être réélue à la tête de l’Allemagne.

Angela Merkel a beau être la « femme la plus puissante au monde », selon le magazine américain Forbes, les Allemands, eux, préfèrent donner à leur chancelière le surnom affectueux de « Mutti » (maman).

« Avec Merkel, les Allemands estiment que leur pays est entre bonnes mains », dit Judy Dempsey, auteure de la biographie Das Phänomen Merkel (le phénomène Merkel). « Elle personnifie la stabilité économique et politique », dit cette ancienne correspondante à Berlin de l’International Herald Tribune, aujourd’hui analyste en politique étrangère à l’Institut Carnegie Europe.

Au pouvoir depuis 2005, Mutti est favorite dans les sondages pour l’emporter aux élections législatives du 24 septembre prochain, ce qui donnerait un quatrième mandat à son parti de centre droit, l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Depuis la réunification de 1989-1990, jamais une élection en Allemagne n’aura été aussi suivie dans le monde. L’ouverture de ses frontières à un million de réfugiés syriens en 2015, puis le Brexit (le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne à compter de 2018) ont renforcé davantage le rôle de leader de l’Allemagne à l’avant-scène internationale. Sans parler du président des États-Unis, Donald Trump, qui, avec ses critiques (comme cette fois où, pendant sa campagne électorale, il a soutenu que Merkel ruinait l’Allemagne), braque régulièrement les projecteurs sur son allié historique et la chancelière.

Angela Merkel, 63 ans, est la chef d’État qui inspire le plus confiance sur la planète. Selon le centre de recherche américain Pew Research Center, 42 % des gens dans 37 pays croient qu’elle saura prendre les bonnes décisions — contre 22 % dans le cas de Donald Trump. « Ce n’est pas anodin pour les Allemands, qui ont souvent été dénigrés dans l’histoire récente », dit Gideon Rachman, spécialiste des affaires étrangères au journal britannique Financial Times. « Avec Merkel, ils ont une dirigeante respectée par le monde entier, qui défend des valeurs et des droits qui leur sont chers. »

La chancelière est au-dessus de la partisanerie, croit Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), et jouit selon lui d’une avance insurmontable. « Même les autres partis sont résignés à sa victoire », dit-il. Angela Merkel recueille entre 31 % et 40 % des intentions de vote depuis le début de 2017, ce qui est plus que suffisant pour demeurer à la tête du pays, habitué à des gouvernements de coalition.

Angela Merkel, 63 ans, est la chef d’État qui inspire le plus confiance sur la planète. Selon le centre de recherche américain Pew Research Center, 42 % des gens dans 37 pays croient qu’elle saura prendre les bonnes décisions.

Pendant quelques semaines, en février 2017, le chef du Parti social-démocrate, Martin Schulz, a semblé en mesure de la dépasser. Le ballon s’est cependant vite dégonflé. Même chose l’année précédente : le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) avait le vent dans les voiles à la suite de la décision controversée d’Angela Merkel d’ouvrir les frontières à un million de réfugiés syriens. « À la fin de 2016, l’Afd approchait les 13 % des intentions de vote. En septembre, ils seront chanceux d’obtenir 5 % », dit Alan Posener, journaliste au quotidien allemand Die Welt et auteur du livre Die empörte Republik (la République indignée), sur la montée de l’extrême droite en Allemagne.

Dans le vestiaire des joueurs de l’équipe allemande de soccer après leur victoire à la Coupe du monde, en 2014. (Photo : Lars Baron – FIFA / Getty Images)

La longévité politique de la chancelière s’explique en partie par le parcours peu commun d’Angela Kasner (devenue Merkel lorsqu’elle épouse le physicien Ulrich Merkel, en 1977, nom qu’elle conserve après le divorce, cinq ans plus tard).

Dans l’Europe d’après-guerre, alors que l’Allemagne est coupée en deux, un grand nombre des habitants de l’Est (sous domination soviétique) cherchent à passer à l’Ouest. Mais quelques semaines après la naissance d’Angela, en 1954, papa Kasner, un pasteur protestant et socialiste, est muté par son église à l’Est, où il devient vite un ami du régime. À l’adolescence, Angela a ses propres opinions. Américanophile, elle porte le jean et raffole de musique rock (réprouvés en Allemagne de l’Est). Elle choisit d’étudier la physique autant par intérêt que pour le côté apolitique de la science — elle obtiendra, en 1986, un doctorat en chimie quantique.

C’est dans le bouillonnement de la réunification de l’Allemagne, en 1989, qu’Angela Merkel se lance en politique. Oratrice maladroite au ton criard, elle est néanmoins élue députée CDU en 1991. À la fin des années 1990, le parti est secoué par une série de scandales touchant Helmut Kohl, chancelier de 1982 à 1998. Angela Merkel, alors secrétaire générale du parti, dénonce les magouilles de son mentor sur la place publique. Ce sera sa première grande décision politique.

En conversation avec Barack Obama en juin 2013. (Photo : Getty Images News)

Le succès d’Angela Merkel, selon Frédéric Mérand, du CERIUM, s’explique d’abord par sa capacité de maintenir la discipline. « Elle a toujours réussi à garder la maîtrise de son parti, même en prenant des décisions qui vont à l’encontre de son électorat traditionnel, et même de ses propres députés. » Élue chancelière de justesse en 2005, elle parvient à renforcer son pouvoir et son influence d’une élection à l’autre en faisant jouer sa modestie et sa prudence.

« Elle n’agit pas dans l’urgence, et seulement si elle est convaincue de son affaire », dit Stefan Fröhlich, professeur de politique internationale à l’Université Friedrich-Alexander d’Erlangen-Nuremberg. Des critiques accusent toutefois la chancelière de gouverner par sondages. L’hebdomadaire allemand Der Spiegel a révélé qu’entre 2009 et 2013 elle a commandé pas moins de 600 sondages d’opinion, soit un tous les trois jours !

En janvier 2015, lors de la marche silencieuse tenue à la suite de l’attentat commis à l’endroit de Charlie Hebdo, en compagnie de l’ex-président de la France François Hollande, du président du Conseil européen, Donald Tusk, et du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. (Photo : Orban / Pool / REA / Redux)

Cette tacticienne astucieuse disposerait toutefois, selon Judy Dempsey, d’une arme secrète capable de souder son cercle de conseillers et d’alliés : son humour. « Elle est vraiment très drôle, dit-elle. Quand elle est reposée, elle se livre à d’excellentes imitations de personnages connus. »

Les Allemands lui trouvent un petit côté sympathique, et même attachant, malgré sa moue perpétuelle. Lors de mon séjour à Hambourg, la ville natale de la politicienne, de nombreuses personnes ont évoqué le même souvenir : la chancelière, bras dans les airs et sourire enfantin, acclamant l’équipe nationale lors de la Coupe du monde de soccer en 2014. « En temps normal, Angela Merkel n’est pas émotive, dit Alan Posener. Mais quand elle s’enthousiasme, on dirait qu’elle ne se contient plus. Elle en fait trop, et ça donne envie de lui tapoter le dos. Ça fait ressortir le côté protecteur des gens. »

Accueillant le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, lors de sa visite à Berlin, en février 2016. (Photo : Getty Images News)

Selon le journaliste, qui a souvent côtoyé les proches de la chancelière, le charme maladroit de celle-ci fait fondre les résistances. « Elle sait que les hommes aiment parler, alors elle les laisse parler, même si elle est la personne la plus importante de la réunion. Quant aux femmes, elles ne se sentent pas en concurrence, elle est rarement mieux habillée ou plus jolie qu’elles. Bref, tout le monde finit par sympathiser avec elle. »

Le train de vie ordinaire d’Angela Merkel lui attire la sympathie des Allemands, qu’ils votent pour son parti ou pas. Avec son mari, Joachim Sauer, professeur de chimie quantique, elle vit dans un appartement au centre de Berlin, et le couple passe ses vacances à la montagne en randonnée. « Elle a toujours mis de l’avant son côté frugal et même très modeste, dit Frédéric Mérand. Elle donne l’exemple au sommet, ça nourrit sa politique. »

Le rôle de défenderesse de la mondialisation et des valeurs occidentales qui incombe à la chancelière depuis le Brexit et l’élection de Donald Trump est pour elle un contre-emploi. « Merkel est loin d’être l’Allemande la plus “europhile”, dit Gideon Rachman. Elle n’a jamais fait de réel discours pour expliquer sa vision de l’Union européenne. » En matière de politique étrangère, les Allemands préfèrent jouer un rôle effacé depuis la Deuxième Guerre mondiale. « Angela Merkel est en ce sens une leader allemande typique, dit-il. Mais elle n’a d’autre choix dans les circonstances. »

La numéro un allemande doit maîtriser un beau numéro d’équilibriste : se faire l’écho du sentiment populaire, actuellement plutôt antiaméricain, tout en maintenant de bonnes relations avec les États-Unis, un partenaire commercial de taille et le pilier de l’OTAN. « L’élan de protectionnisme économique de Donald Trump glace le sang des Allemands, car les États-Unis constituent leur plus grand marché d’exportation », dit Judy Dempsey, de l’Institut Carnegie Europe.

Avec le président de la France, Emmanuel Macron, au sommet du G20 de juillet 2017. (Photo : Getty Images News)

Angela Merkel veut par ailleurs profiter des négociations en cours concernant le Brexit pour envoyer aux Britanniques le message qu’ils doivent en finir avec leur politique de « cherry picking » (picorage), qui les porte à ne vouloir de l’Europe que ce qui fait leur affaire. « Elle veut en faire un exemple pour d’autres pays qui seraient tentés de quitter l’Union européenne, dit Judy Dempsey. Les Britanniques devront suivre les règles. »

C’est toutefois la sortie de Donald Trump contre l’OTAN (une alliance militaire vieille de 70 ans et qu’il juge dépassée) qui a fourni à Angela Merkel sa plus belle occasion de s’afficher comme leader d’une Union européenne renouvelée. En juillet 2017, elle s’est entendue avec le président de la France, Emmanuel Macron, sur le principe d’un partenariat pour la construction des avions d’une Défense européenne. Le Royaume-Uni en est exclu d’emblée.

En disant : « Vous voulez que l’Allemagne assume ses pleines responsabilités dans l’OTAN ? On va le faire », la politicienne fait d’une pierre trois coups, explique Judy Dempsey : elle fait un pied de nez aux Américains et aux Britanniques, tout en renforçant la position de l’Allemagne.