S'agenouiller pour protester
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S’agenouiller pour protester

Donald Trump fait le pari que les joueurs ne sont pas suffisamment politisés et qu’ils auront peur d’être renvoyés s’ils protestent.

Les Américains devraient-ils être plus loyaux envers leur équipe de football ou leur idéologie politique ?

C’est le débat auquel Donald Trump a convié les Américains la fin de semaine passée. En recourant à son mode de communication préféré, le président américain a dit plusieurs fois lors des derniers jours que les joueurs de football qui s’agenouillent durant l’hymne national devraient être congédiés, et que les Américains devraient boycotter la NFL si ces manifestations se poursuivaient.

Avec ces tweets, Trump fait un calcul risqué. D’une part, il s’imagine que la plupart des amateurs de sport ne veulent pas entendre parler de politique quand ils regardent un match. Pourtant, le sport est politique aux États-Unis, ne serait-ce que par les nombreux signes patriotiques qui s’y collent, tels que l’hymne national et les célébrations militaires lors des entractes.

D’autre part, le football a longtemps véhiculé l’idéologie suprémaciste blanche. La ligue a mis fin à la ségrégation raciale près d’une décennie après que Rosa Parks eut refusé de céder sa place à un passager blanc dans un autobus de l’Alabama.

Mais surtout, Donald Trump fait le pari que les joueurs ne sont pas suffisamment politisés et qu’ils auront peur d’être renvoyés s’ils protestent. Il est vrai que les conséquences ont été particulièrement dramatiques pour Colin Kaepernick, l’ancien quart-arrière des 49ers de San Francisco. Celui-ci n’a jamais été réembauché après avoir posé un genou à terre durant l’hymne national l’an dernier.

John Carlos et Tommie Smith brandissant le poing ganté sur le podium, aux Jeux olympiques de Mexico, en 1968.

Ce geste de protestation, qui visait les violences policières envers la communauté noire, n’est pas sans rappeler le poing levé de Tommie Smith et de John Carlos lors des Jeux olympiques de Mexico, en 1968, eux qui critiquaient vivement la ségrégation raciale. L’affaire leur a valu d’être bannis du village olympique, puis interdits de compétition à vie.

En matière de stars, on connaissait assez bien la position de Hollywood envers les politiques de Trump. Mais depuis la fin de semaine dernière, il semble qu’il ne suffisait que d’un contexte particulier pour que les athlètes professionnels entrent dans le concert de protestations. Des joueurs de plusieurs équipes, comme les Patriots de la Nouvelle-Angleterre et les Broncos de Denver, ont dénoncé les politiques jugées racistes du président. En fait, ce sont plus de 200 joueurs, entraîneurs et meneuses de claques qui se sont unis pour oser défier Trump.

Ces gestes de défiance ont cependant reçu un accueil beaucoup plus mitigé de la part des fans, tant dans les stades de football que sur les réseaux sociaux. Pour certains, ces manifestations sont aussi néfastes que les propos du président, et le football ne devrait tout simplement pas être politique.

Plusieurs estimeront qu’il n’est pas surprenant de voir des joueurs de la NFL emboîter le pas : 70 % des footballeurs sont afro-américains. Cela dit, la crise touche maintenant d’autres sports, tels que le basketball de la NBA — où 75 % sont noirs —, mais également le baseball de la MLB, un sport typiquement blanc — où l’on compte 8 % de Noirs, 59 % de Blancs et 29 % de Latino-Américains. Le receveur des A’s d’Oakland Bruce Maxwell est devenu le premier joueur de baseball à s’agenouiller durant l’hymne national. Jackie Robinson serait probablement fier.

Les sceptiques diront — et ils n’auront pas tort — que ces tweets ne sont qu’une façon de détourner l’attention de la « vraie » politique intérieure, notamment la course au Sénat de l’Alabama et la nouvelle tentative des républicains d’abroger la réforme de la santé de Barack Obama — deux dossiers où Trump risque d’être perçu comme ayant échoué. La normalité à l’ère Trump pourrait se décrire comme suit : plaire à sa base, mettre ses opposants en colère et garder loin des projecteurs ses échecs.

Certes. Mais ces tweets ramènent encore une fois au-devant de la scène un enjeu de justice sociale criant aux États-Unis : le racisme systémique qui s’insinue de manière perverse jusque dans les discours du président. Car, il faut le souligner, ce sont les Blancs qui ont élu Trump.

Dans un excellent texte intitulé « The First White President », publié dans le magazine The Atlantic, l’écrivain Ta-Nehisi Coates rappelle que, contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas la classe ouvrière blanche en colère qui a mis Trump au pouvoir, mais bien le vote des Blancs de toutes les classes sociales confondues. Trump a gagné le vote des femmes blanches (+9) et des hommes blancs (+31). Il a remporté le vote des Blancs avec un diplôme universitaire (+3) et sans diplôme universitaire (+37). Puis, par tranches d’âge, il a obtenu le vote des 18-29 ans (+4), des 30-44 ans (+17), des 45-64 ans (+28) et des 65 ans et plus (+19).

Si s’agenouiller est au sens figuré un signe de soumission, il est loin de l’être pour Kaepernick et tous les autres sportifs qui l’ont suivi. Ce geste pacifique rappelle le chemin qu’il reste à parcourir pour mettre fin aux inégalités aux États-Unis. Le racisme n’est pas seulement présent lors d’événements ultravisibles, comme l’attentat de Charlottesville, mais aussi dans le quotidien, souvent invisible, des communautés noires américaines.

Pour les athlètes, de Colin Kaepernick à LeBron James, les vrais patriotes ne sont donc pas ceux qui chantent l’hymne national, mais ceux qui dénoncent les inégalités.