Ukraine: enfants de la patrie

Ukraine: enfants de la patrie

Un camp de vacances où les enfants apprennent à manier la kalachnikov et à se protéger des grenades : des Ukrainiens prennent les grands moyens pour défendre leur patrie face à leur puissant voisin russe.

Près de 80 enfants attendent en rang, au garde-à-vous. Aussitôt nommés, ils s’avancent, ramassent quelques grains de sel entre le pouce et l’index et les jettent dans le feu, où ils s’embrasent. « Par ce geste, vous contribuez à alimenter la flamme nationaliste », déclare le chef du camp, Burek, un homme dans la vingtaine au crâne rasé et à la barbe naissante. Il accueille les jeunes en les agrippant solidement par le bras au lieu de la main.

Azov est une unité de combat ukrainienne composée de nationalistes radicaux qui se sont portés volontaires pour lutter contre les rebelles prorusses dans l’est du pays. Depuis trois étés, Azov organise des camps pour enfants comme celui-ci aux abords d’un affluent du Dniestr, à deux pas de Kiev, la capitale. En l’espace de 12 jours, on souhaite faire de jeunes âgés de 7 à 15 ans d’ardents patriotes.

La cérémonie a pour but d’inaugurer les nouveaux quartiers des azovets, l’aile jeunesse du groupe. Le campement clôturé comprend salle à manger, dortoirs, mur d’escalade et petite plage. Grâce au financement pour l’éducation patriotique du gouvernement, les nationalistes ont mis la main sur le terrain sans débourser un sou. Azov établit ses camps dans plusieurs villes, le plus important étant celui de Kiev.

Il s’agit bien d’un camp militaire. Dès le premier jour, on sort les kalachnikovs. Tarakan, une jeune Kiévienne de 15 ans à la silhouette mince et aux longs cheveux droits, met seulement 25 secondes à inspecter son fusil. « On ôte le magasin et le levier d’armement pour libérer le cylindre à gaz. Après, on remet tout ensemble. Attention : ne jamais pointer l’arme sur quelqu’un. À moins d’être certain de vouloir tirer. »

Photo : Alex Masi

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Azov a été créé à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, en mars 2014. À l’époque, les troupes ukrainiennes avaient été incapables de freiner l’avancée des milices, armées et entraînées par les Russes, qui s’emparaient des villes dans l’Est. Des patriotes volontaires s’étaient alors réunis en bataillons, financés en partie par de riches hommes d’affaires. À l’été 2014, les combattants d’Azov libéraient Marioupol et, six mois plus tard, défendaient cette importante ville portuaire dans la bataille de Shyrokyne, un village non loin, situé sur les côtes de la mer d’Azov, d’où le régiment tire son nom. Maintenant que la guerre dans l’Est connaît un certain répit, Azov travaille à la promotion du nationalisme partout au pays.

Les enfants arborent l’uniforme militaire lors de l’assemblée matinale. Au commandement de leur instructeur Burek, ils enlèvent leur casquette. On demande à Tarakan de s’avancer. Les jeunes serrent le poing contre leur poitrine et répètent après elle : « Ukraine, sainte mère de tous les héros, emplis mon cœur. Que mon âme renaisse grâce à toi et soit éclairée par ta gloire. Tu es ma vie et mon bonheur, toi, la sainte des saintes. » On hisse alors le drapeau aux couleurs bleu et jaune de l’Ukraine, orné de l’image d’un valeureux soldat.

Les activités au programme débutent sans tarder : un premier groupe suit une leçon d’histoire qui loue les exploits des cosaques et des souverains de Kiev d’il y a 1 000 ans. Un deuxième groupe s’attaque à un parcours d’obstacles qui exige de franchir des clôtures et de grimper à des échelles de corde en équipe. Un troisième groupe s’entraîne au combat et s’initie aux manœuvres sur le champ de bataille. Les jeunes, plus unis chaque jour, sillonnent le terrain l’un derrière l’autre, braquant leur canon sur des ennemis invisibles dissimulés dans les buissons. Au tir des pièces d’artifice, l’instructeur crie : « Grenade ! » Les enfants se jettent immédiatement au sol, et les camarades jouant les blessés sont conduits à l’abri sur des civières.

Pourquoi y a-t-il des camps militaires pour jeunes en Ukraine ? Parce que c’est la guerre.

Rostislav, 14 ans

« Nous enseignons aux enfants des tactiques militaires et leur parlons de la guerre », explique Gold, 28 ans. À l’instar des jeunes et des autres instructeurs, le chef des azovets répond à un nom de guerre et refuse de dévoiler son identité dans les médias. Au moins la moitié des chefs du camp ont connu le front ; Gold, lui, s’est battu dans l’est de l’Ukraine pendant deux ans. « Les enfants voient des images du conflit chaque jour à la télévision, mais ce n’est rien à côté du témoignage de vrais combattants. »

« Nous apprenons comment se sent et agit un soldat sur le terrain, précise Tarakan. Nos instructeurs nous montrent à survivre en forêt ou dans le désert. On nous enseigne les premiers soins et les tactiques militaires. Ce sont des connaissances que tout le monde devrait posséder. »

« Mon père m’a apporté un dépliant du camp, raconte Rostislav, 14 ans. J’ai trouvé cela sympa et j’ai demandé à mon meilleur ami en classe de m’accompagner. Pourquoi y a-t-il des camps militaires pour jeunes en Ukraine ? Parce que c’est la guerre. »

Plus de la moitié des enfants ici, y compris Tarakan, sont les filles ou les fils de membres d’Azov. Et ils ne sont visiblement pas de condition modeste : ils sont bien habillés, bien éduqués et, surtout, curieux. Les parents qui assistent à la cérémonie d’ouverture sont enchantés par le camp. « Azov est important pour l’Ukraine, dit une mère. Les enfants devraient connaître les enjeux du conflit et savoir que nous défendons la frontière extérieure de l’Europe. » « Vous êtes si surpris de voir un camp militaire pour jeunes ? Il ne doit pas y avoir de guerre chez vous », ajoute un grand-père.

Photo : Alex Masi

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L’éducation militaire des enfants et des jeunes adultes n’est pas nouvelle en Ukraine. À l’époque soviétique, l’amour de la patrie se cultivait de pair avec les rudiments de la guerre dans les camps d’été des jeunes communistes, appelés « pionniers ». À l’université, les adolescents de 17 ans doivent accomplir un service militaire de trois mois qui les initie à diverses tactiques, notamment au maniement de kalachnikovs. De même, le mouvement scout est profondément enraciné en Ukraine, où la fibre patriotique est beaucoup plus forte que dans ses autres branches en Europe de l’Ouest ; les scouts ont d’ailleurs constitué un réservoir de recrutement des partisans dans la lutte contre les Soviétiques.

De toute évidence, Azov prône un amalgame de nationalisme et de militarisme exacerbés. La « nation » est la pierre d’assise de son idéologie ; les autres éléments sont plus ambigus. Pas question toutefois d’assimiler Azov au néonazisme, insistent les instructeurs, en réponse aux allégations de nombreux médias russes et occidentaux. « Je suis un patriote, assure Gold, le chef azovet. Je ne suis ni nazi ni fasciste, je suis partisan de ma nation. »

« Vous pouvez dire qu’Azov est radical », ajoute-t-il, traduisant du même souffle sa déception à l’égard du manque d’engagement de ses compatriotes. « Seulement 10 % de la population s’est enrôlée dans l’armée ou s’est ralliée volontairement aux efforts de guerre. Les autres se contentent de régler leurs problèmes quotidiens. Ils ne se soucient pas de l’avenir de leurs enfants. »

« Beaucoup de gens ne pensent qu’à eux-mêmes, renchérit Tarakan. Les vrais Ukrainiens sont prêts à se battre pour la liberté. En donnant notre vie, nous redonnons fierté à l’Ukraine, et les hostilités cesseront, comme celles avec la Russie », croit l’adolescente de 15 ans.

Photo : Alex Masi

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Pour le gouvernement, cependant, l’organisation est trop radicale. À l’automne 2014, le régiment, comme l’ensemble des bataillons de volontaires, a été placé sous l’autorité du ministère des Affaires intérieures. Les dirigeants d’Azov rejettent l’accord de Minsk, entré en vigueur en février 2015 dans le but d’atténuer les tensions dans l’Est ; les nationalistes s’opposent vertement à toute forme de concession de la part de l’Ukraine. Depuis cet été-là, les combattants volontaires ne sont plus autorisés à partir librement au front.

Mû par son projet de réforme du pays, Azov a fondé son propre parti politique, le Corps national, en octobre dernier. Son programme : nationaliser les services publics, rompre tout lien économique avec la Russie et légaliser le port d’armes par les civils.

Les camps pour enfants s’inscrivent dans une « lutte sur le second front », selon l’expression de Gold, lorsqu’il est question des activités d’Azov en marge de la guerre. L’été passé, 400 enfants ont pris part aux camps azovets. Pendant l’année scolaire, les combattants d’Azov visitent les écoles primaires de Kiev : au printemps dernier, quelque 600 jeunes étaient initiés à l’exercice militaire durant toute une journée. « Si nous inculquons le respect de l’armée dès l’enfance, notre nation sera plus forte », soutient-il.

Photo : Alex Masi

C’est dans cet esprit qu’est appliquée la discipline au camp. La punition fait partie des pratiques. Au matin, lors d’une assemblée, on ordonne à un garçon timide de neuf ans de se placer devant le groupe. L’instructeur Burek explique ce qu’on lui reproche : avoir caché son téléphone cellulaire sous son oreiller, malgré l’interdiction de ces appareils. « Devrait-on le punir ? » demande le chef du camp aux jeunes. « Non », marmonnent quelques-uns. L’instructeur repose sa question, plus fort. « Oui », s’écrie alors la majorité. Verdict : le garçon ne pourra assister aux deux cérémonies matinales suivantes ni porter son uniforme.

« Nombre d’enfants n’ont pas appris à se discipliner, ajoute Gold. Quand leurs amis font un mauvais coup, ils les imitent. Bien des jeunes commencent à prendre de la drogue ou à boire très tôt. Nous voulons éviter cela. »

« L’an dernier, je suis allé dans un camp qui était si ennuyeux que les jeunes se mettaient à fumer, raconte Rostislav. C’est impossible ici. Nos instructeurs sont très sévères et nous gardent occupés toute la journée. »

L’adolescent de 14 ans ne cache toutefois pas sa réticence par rapport aux propensions nationalistes du camp. « Je n’aime pas faire de prière à la mère patrie. Le nationalisme peut mener au fanatisme, ce qui est dangereux. Si le camp n’était pas aussi nationaliste, ce serait le meilleur au monde. »

Photo : Alex Masi

Gold assure pourtant que le camp n’est pas un prétexte pour former des enfants soldats. « Nous ne préparons pas les jeunes à aller au front, ici. Nous voulons qu’ils sachent ce qu’est la guerre. »

« Après le séjour, je n’ai pas l’intention de prendre une arme et de tirer sur quelqu’un », affirme Tarakan. Le père de la jeune fille combat dans les rangs d’Azov, sa mère organise même des funérailles militaires. « Des soldats tombent dans les deux camps. Les Russes aussi sont des humains ; la guerre est une chose horrible, tout le monde en souffre. »

Tarakan aimerait plus tard étudier en éducation physique et en mathématiques. Rostislav, lui, rêve d’aller en Amérique pendant un an pour apprendre l’anglais ; il se voit faire carrière comme traducteur en Ukraine. « Beaucoup d’amis plus âgés et de membres de ma famille sont partis en Europe. Ils gagnent durement leur vie là-bas. C’est dommage. Les jeunes de notre génération devraient rester en Ukraine. »

Le sifflet retentit, signal que les enfants doivent se précipiter à l’assemblée du soir. « Vous m’avez vu filer ? demande Rostislav avant de partir. Mon ami et moi faisons les meilleurs temps sur le parcours d’obstacles ! »

Chaque jour, quand le soleil se couche, on entend le son d’une prière. « Consume la lâcheté qui plombe mon cœur, que je ne connaisse plus la peur ni le doute. Fortifie mon esprit. » Le drapeau abaissé, on allume le feu qui prépare les jeunes à une soirée de discussion paisible, loin de la guerre qui bouleverse le paysage sociopolitique de toute la nation.

(Traduction : Geneviève Bélanger-Leroux)