La politique de l'assassinat
Monde

La politique de l’assassinat

Le journaliste Jeremy Scahill se penche sur les assassinats ciblés par drones, qui nuisent à la collecte d’information en plus d’alimenter les tensions sur le terrain, et s’inquiète de leur normalisation.  

Dans son essai Dirty Wars : Le nouvel art de la guerre (Lux, 2014), le journaliste d’enquête Jeremy Scahill s’employait à déconstruire l’image pacifique du président Barack Obama. Assassinats, détentions illégales, rôle croissant des troupes d’élite : sous Obama, avançait-il, les États-Unis avaient abandonné toute éthique de guerre pour revenir à l’esprit de leurs interventions clandestines en Amérique latine dans les années 1970 et 1980.

Trois ans plus tard, avec son équipe de journalistes de l’organisation médiatique The Intercept, Scahill dévoile des documents secrets divulgués par une source bien placée du renseignement américain. Constat : dans la guerre contre le terrorisme, Obama a poursuivi avec zèle l’œuvre de l’administration Bush-Cheney. Durant sa présidence, le nombre d’assassinats ciblés par drones — tous autorisés par lui-même — a décuplé. Et les victimes collatérales aussi.

En 2012, une frappe de drone était lancée tous les six jours. Près de 500 personnes ont été tuées au Yémen. En Afghanistan, on a dénombré plus de 200 morts… pour 35 cibles.

« D’une certaine façon, c’était scandaleusement injuste de la part de Bush d’écouter illicitement et d’emprisonner des terroristes présumés sans mandat judiciaire, mais il est tout à fait possible pour Obama de les assassiner en les privant totalement de leurs droits. On ne saurait surestimer la contradiction entre les discours d’Obama avant qu’il devienne président et ses actions présidentielles. »

L’armée, explique le journaliste, se fie à des informations fournies par des pays tiers, dont les données de géolocalisation des cellulaires. Or, de nombreuses cibles potentielles possèdent plusieurs cartes SIM qu’elles échangent avec leurs proches. Ainsi, selon des rapports confidentiels, 9 victimes sur 10 ne sont pas des cibles.

Les directives encadrant cette pratique sont floues, voire rédigées pour permettre toutes les largesses. Quiconque est soupçonné de terrorisme risque d’être ciblé — menace imminente ou non. Il est plus complexe, écrit Scahill, d’obtenir un mandat de surveillance que d’assassiner les suspects !

Les avantages du drone pour une armée sont bien sûr évidents : rapidité, action à distance, aucune perte de troupes. Mais pour Scahill, cette politique de la facilité est insidieuse. Le recours à l’assassinat nuit à la collecte de renseignements, en plus d’exacerber les tensions sur le terrain, au lieu de les neutraliser. Plus largement, c’est une normalisation de l’assassinat que dénonce le journaliste. « Le drone est un instrument, pas une mesure politique. La politique, en l’occurrence, c’est l’assassinat. »

De cette écriture froide et de cette surabondance de chiffres, on sort troublé. Surtout quand on apprend qu’entre 700 000 et 1,5 million de personnes se retrouvent sur l’une ou l’autre des listes de surveillance antiterroriste américaines. Ce qui fait dire à Edward Snowden, en avant-propos, que « des individus qui ne représentent aucune menace imminente sont redéfinis pour en devenir une ».

En 2008, Obama promettait que « la transparence et le respect de l’État de droit [seraient] les pierres angulaires de [sa] présidence ». Pour Scahill, Obama a trahi sa promesse.

La machine à tuer : La guerre des drones, par  Jeremy Scahill et l’équipe de The Intercept, Lux, 2017.