L'Occident a fait son temps
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L’Occident a fait son temps

Depuis 100 ans, les projecteurs mondiaux sont braqués sur les États-Unis et l’Europe. Et si l’avenir de la planète dépendait plutôt de ce qui se passe présentement en Asie ? C’est la thèse avancée par l’historien français Pierre Grosser.

Bien des journalistes, historiens et analystes ont tendance à croire que l’histoire du monde s’écrit en Occident et que le reste de la planète est spectateur. Ce n’est pas l’avis de l’historien français Pierre Grosser, spécialiste des relations internationales à Sciences Po Paris. Dans son livre L’histoire du monde se fait en Asie : Une autre vision du XXe siècle (Odile Jacob), il rappelle la centralité de ce continent dans l’histoire mondiale du XXe siècle. Une position qui continue de s’affermir, au point que d’ici 20 ou 30 ans l’Europe et l’Amérique pourraient n’être que de simples périphéries. Et la question, dit-il, « est de savoir si la “transition” d’une hégémonie à une autre peut être pacifique ».

L’actualité a rencontré Pierre Grosser lors d’un de ses nombreux passages à Montréal.

Photo: Rodolphe Beaulieu pour L’actualité

En quoi l’Asie écrit-elle l’histoire du présent siècle ?

Elle l’écrit dans tous les domaines. En 2016, l’Asie représentait 66 % de la croissance mondiale. La Chine, l’Inde, le Japon et les 10 pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) tournent à plein régime.

« Projetez-vous en 2030 ou 2040 et il est fort probable que vous verrez l’Asie comme le centre du monde, et le reste — l’Europe, l’Amérique — comme de simples périphéries. »

Dans une quinzaine d’années, le produit intérieur brut de ce continent dépassera ceux de l’Amérique du Nord et de l’Europe combinés. C’est en Asie que les ventes d’armes ainsi que les budgets militaires augmentent le plus rapidement — l’Inde est d’ailleurs le plus important importateur d’armements au monde. C’est aussi en Asie que les rivalités géopolitiques sont les plus intenses : entre les deux Corées, entre la Corée du Nord et les États-Unis, entre le Pakistan et l’Inde, entre l’Inde et la Chine, entre la Chine et le Japon et, bien entendu, entre la Chine et les États-Unis. Plusieurs sont des puissances nucléaires. Projetez-vous en 2030 ou 2040 et il est fort probable que vous verrez l’Asie comme le centre du monde, et le reste — l’Europe, l’Amérique — comme de simples périphéries. Quel renversement de perspective en un siècle !

La Chine veut accélérer la construction de voies de communication et d’infrastructures afin de mieux se connecter au monde. Est-ce pour favoriser le commerce ou pour étendre son influence politique et militaire ?

Il est difficile de séparer l’économie, la politique et la sécurité. L’initiative « Une ceinture, une route » est un moyen de redynamiser les entreprises d’État chinoises, de recycler les surplus à l’étranger, de faire circuler sa monnaie dans le monde et de développer l’ouest de la Chine. Cela vise à stabiliser les pays frontaliers et à renforcer les régimes autoritaires d’Eurasie devant les risques de déstabilisation et ceux liés à l’extrémisme — le même principe a guidé les États-Unis en 1947 lorsqu’ils ont lancé le plan Marshall pour sauver l’Europe du chaos de l’après-guerre et de l’attrait du communisme. Cela permet de faire face au risque d’un blocus américain et de répliquer au « pivotage » des États-Unis vers l’Asie-Pacifique. La Chine étend de cette manière son influence et se crée des clientèles, mais au risque de se trouver entraînée dans nombre de conflits locaux et régionaux.

Les États-Unis ont un rapport ambigu avec la Chine. Ils rompent avec elle en 1949, puis renouent en 1972. Donald Trump promettait de la punir, soutenant qu’elle manipulait son taux de change pour favoriser ses exportations, puis il a fait volte-face. C’est déroutant pour les analystes ?

Les Américains se voyaient traditionnellement en protecteurs de la Chine par rapport aux ambitions des impérialistes, notamment les Russes et les Japonais. L’objectif était de la protéger de ces puissances qui voulaient freiner les exportations américaines en Chine et empêcher les idées américaines de féconder le pays. Dans les années 1930-1940, puis dans les années 1980, les Américains étaient persuadés que la Chine pouvait se transformer avec l’Amérique comme modèle — d’ailleurs, beaucoup pensent encore aujourd’hui qu’avec la prospérité économique, un peu de pression pour faire respecter les droits de la personne et l’afflux d’étudiants chinois dans les universités américaines, qui retourneront chez eux avec des « idées » américaines, la Chine se démocratisera. Sauf que l’économie américaine est devenue fort dépendante de la Chine. Le président Donald Trump a prétendu changer un jeu dans lequel les États-Unis sont perdants à long terme. Il s’aperçoit qu’il n’a guère de levier.

Les États-Unis ont construit un réseau d’alliances avec plusieurs pays de l’Asie-Pacifique. En même temps, ceux-ci se rendent compte que la Chine prend une place considérable dans leurs économies respectives. Le réseau d’alliances peut-il tenir ?

La situation est complexe. L’ANASE est composée de 10 pays aux systèmes politiques différents : monarchiques, capitalistes, communistes. Elle a des discussions avec tout le monde, et avec la Chine de plus en plus. Les États-Unis tentent de courtiser ces pays afin d’en faire un bloc plus cohérent pour contrer la Chine. Mais les Chinois sont habiles. Ils favorisent les relations bilatérales pour diviser l’ANASE. D’autre part, l’Australie, une solide alliée des Américains, redoute la mainmise de la Chine sur ses ressources naturelles, sur son économie et même sur son système politique (dans ce pays, les étrangers peuvent contribuer aux caisses des partis politiques, et les Chinois investissent dans de nombreuses circonscriptions). En même temps, tous ces pays savent une chose : dans 1 000 ans, la Chine sera toujours leur voisine, mais dans 100 ans, personne ne sait si les États-Unis seront toujours présents en Asie.

La Chine est-elle en passe de ravir aux États-Unis le titre de leader du monde ?

La Chine semble se comporter en acteur responsable sur la scène internationale. En janvier dernier, à Davos, devant les leaders politiques et économiques de la planète, le président Xi Jinping a soulevé un tonnerre d’applaudissements lorsqu’il a défendu le libre-échange. Cela faisait tout un contraste après les déclarations incendiaires de Donald Trump contre les accords de libre-échange. Puis, Pékin a manifesté sa fidélité à l’accord de Paris sur les changements climatiques, au moment même où les États-Unis annonçaient leur retrait. À l’évidence, la Chine joue sur son pouvoir de convaincre pour amadouer le reste du monde, « acheter » des votes à l’ONU ou ailleurs et se tailler une belle réputation. Elle veut participer à la définition des règles du jeu. Mais elle n’est pas un modèle pour le libre-échange ni pour la défense de l’environnement — en dépit de certains progrès dans ce domaine, qui en font un leader des énergies renouvelables. Et ses prétentions territoriales en mer de Chine méridionale intimident ses voisins. À bien y regarder, la Chine ne veut sans doute pas et ne peut pas remplacer les États-Unis comme leader du monde.

« Le taux de croissance économique de l’Inde devance celui de la Chine. Certains la voient, dans 30 ans, comme la première puissance asiatique. »

L’Inde est l’autre géant de l’Asie. Pourrait-elle rivaliser avec la Chine et même la dépasser ?

En nombre, la population indienne dépassera bientôt celle de la Chine. Le taux de croissance économique de l’Inde devance celui de la Chine. Certains la voient, dans 30 ans, comme la première puissance asiatique. Son premier ministre, Narendra Modi, ne cesse de voyager aux quatre coins du monde. Il approfondit des partenariats avec le Japon et les États-Unis. Cela peut ressembler à une entreprise d’encerclement de la Chine, avec laquelle l’Inde a des contentieux frontaliers. Mais c’est surtout elle qui se sent encerclée par la Chine (notamment à cause des liens anciens sino-pakistanais), et elle se sait seule face à la Chine en cas de crise grave. De plus, je suis sceptique au sujet de sa puissance. L’Inde a des fragilités. Elle n’a pas de vrais amis et est entourée de pays avec lesquels elle a des relations difficiles. Quelque 30 % des Indiens sont analphabètes, contre 5 % des Chinois. Plus de 50 % des Indiens vivent dans une pauvreté abjecte, sans accès à des installations sanitaires décentes. Le fossé entre la Chine et l’Inde est encore important.

Certains analystes prédisent une guerre entre la Chine et les États-Unis d’ici quelques années. La Chine, du seul fait de sa montée en puissance, provoquerait une réaction de la part des Américains. Vous y croyez ?

Du côté des stratèges et des spécialistes de la chose militaire, on prend en compte la montée en force militaire de la Chine, l’augmentation de son arsenal nucléaire, ses succès dans l’espace et les hautes technologies, la création d’une flotte aux capacités mondiales. D’autre part, certains analystes ressortent des théories et des analogies historiques, qui fascinent aussi les Chinois. Athènes contre Sparte, la rivalité anglo-allemande qui aurait provoqué la guerre de 1914. Bref, la question est de savoir si la « transition » d’une hégémonie à une autre peut être pacifique. Y aura-t-il une guerre ? Je ne le sais pas, mais en tant qu’historien, je conteste le bien-fondé des analyses et de la comparaison. Le pire n’est jamais certain.