L'affaire Cyntoia Brown et la justice médiatique
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L’affaire Cyntoia Brown et la justice médiatique

La mobilisation de célébrités pourrait changer le sort de cette Américaine, ancienne prostituée condamnée à la prison à vie pour avoir tué un client quand elle avait 16 ans.

N’eût été l’intervention de célébrités comme Rihanna et Kim Kardashian, l’histoire de Cyntoia Brown n’aurait probablement pas refait surface. Mais la mobilisation médiatique pourrait changer le sort de cette Américaine, condamnée à la prison à vie pour meurtre quand elle avait 16 ans.

En août 2004, un client fait monter dans sa voiture Cyntoia Brown, alors prostituée, pour l’emmener chez lui. Il a 43 ans, c’est un vétéran de l’armée, ancien tireur d’élite, propriétaire d’un énorme arsenal. Selon ce qu’elle raconte, il change de personnalité après quelques heures, et tente de la forcer à avoir des relations sexuelles. Elle panique, sort une arme de son sac et le tue d’une balle dans la tête.

Cyntoia Brown avoue le meurtre et plaide la légitime défense, sans demander l’assistance d’un avocat. Bien qu’elle ne soit âgée que de 16 ans, la poursuite réussira à la faire juger chez les adultes. Le procureur fait valoir que Brown a volé le client.

Elle est condamnée à la prison à vie pour meurtre et prostitution. Puisqu’elle était mineure au moment des faits, la loi du Tennessee lui accorde une possibilité de libération conditionnelle quand elle aura… 67 ans.

L’affaire refait surface en 2011 quand un documentaire est réalisé sur cette histoire et diffusé à PBS. Et depuis quelques jours, elle revient dans l’actualité à la suite d’un reportage de la chaîne Fox.

Des vedettes comme Rihanna, Kim Kardashian et la mannequin Carla Delevingne ont fait appel aux réseaux sociaux avec le mot-clic #FreeCyntoiaBrown pour demander sa libération. Kardashian a même embauché un avocat qui reprendra l’affaire.

Une pétition pour demander la réouverture de son dossier a déjà permis d’amasser près de 400 000 noms. Ses défenseurs estiment qu’elle a écopé d’une peine disproportionnée qui ne tient pas compte du contexte.

Une esclave sexuelle

Parce que l’histoire de Cyntoia Brown est terrible. Sa mère toxicomane, dépressive et suicidaire l’a abandonnée quand elle était jeune, la reléguant à se promener d’une famille d’accueil à l’autre.

À 15 ans, elle rencontre un garçon surnommé « Kutthroat » (coupe-gorge), qui la forcera à se prostituer. Violée, battue, elle devient une esclave sexuelle.

Dans le documentaire qui lui est consacré, elle montre la liste qu’elle a tenue, avec son écriture de petite fille, des 36 relations sexuelles qu’elle a eues jusqu’à l’âge de 16 ans : 11 viols, dont quatre fois par des proches. Quand le documentariste va la voir en prison et remarque qu’elle a coupé ses cheveux, elle répond : « Je ne veux plus être belle de quelconque façon. Je ne veux pas être attirante. Parce que j’attire les gens fous. »

Sa condamnation controversée a d’ailleurs mené à un changement des lois du Tennessee, pour éviter qu’une mineure ne puisse être accusée de prostitution — comme Cyntoia Brown l’a été —, mais soit plutôt considérée comme une victime d’esclavage sexuel.

Un tel statut aurait plaidé en sa faveur pour qu’elle soit jugée à la cour juvénile. Mais le changement n’est pas rétroactif. À 29 ans, Cyntoia Brown, qui vient d’obtenir son diplôme universitaire en prison, attend toujours.

Il n’est pas dit que la mobilisation actuelle permettra une révision judiciaire. Le Tennessee est un des nombreux États américains où les juges sont élus et partisans, ce qui teinte la rhétorique de l’ordre public : les campagnes se font généralement sur une escalade sécuritaire et répressive, et les décisions sont politiques.

Une justice médiatique

L’affaire Cyntoia Brown s’inscrit aussi dans le courant de « justice médiatique » qui s’est développé aux États-Unis au cours des dernières années par l’intermédiaire du documentaire. Le balado Serial et la série documentaire Making a Murderer ont chacun mené à des révisions judiciaires des condamnés Adnan Syed et Brendan Dassey.

À l’inverse, les confessions de Robert Durst pendant le tournage du documentaire The Jinx, alors qu’il ignorait que son micro était ouvert, ont contribué à sa condamnation. La série The Keepers a aussi mis au jour une enquête qui semblait oubliée.

La mode n’est pas nouvelle : en 1988, Errol Morris avait réalisé The Thin Blue Line, sur la condamnation de Randall Dale Adams pour le meurtre d’un policier. Les doutes soulevés par le documentaire sur l’enquête avaient permis de rouvrir son dossier, ce qui a débouché sur son acquittement.

Ces documentaires s’appuient sur des erreurs dans les enquêtes. La différence, c’est que le traitement minutieux et patient du sujet permet à l’auditeur ou au téléspectateur de se mettre dans la peau des protagonistes plutôt que de se forger une opinion rapide. Et que le courant actuel s’inscrit aussi dans une époque où le doute par rapport au système — qu’il soit politique ou judiciaire — est profond chez bon nombre d’Américains.

C’est le rôle des médias de faire enquête, et c’est bien antérieur à l’apparition des plateformes, estimait la productrice de Serial, Julie Snyder (non, pas celle qu’on connaît… !), dans un entretien avec le magazine Salon. Elle soulignait que les documentaristes ne se substituent pas au juge ou au jury, mais jouent plutôt leur rôle de citoyens qui espèrent que leur système de justice réparera ses erreurs lorsqu’il en commet.

Il faut aussi rappeler que des organisations américaines financent ces enquêtes et collaborent avec les documentaristes. The Innocence Project, créé en 1992, alors que l’ADN faisait innocenter certains détenus, travaille sans relâche sur des cas où l’on soupçonne une condamnation à tort.

Depuis sa création, l’organisme a permis de faire innocenter 351 détenus, dont une vingtaine attendaient dans le couloir de la mort.