Mossoul face aux défis de la reconstruction
Monde

Mossoul face aux défis de la reconstruction

Après la défaite de l’État islamique à Mossoul, la deuxième ville d’Irak n’est encore que l’ombre d’elle-même. Tout est à rebâtir, y compris la confiance de la population envers le pouvoir central.

On pourrait croire à deux villes distinctes. Deux Mossoul séparées par le Tigre, qui trace une frontière naturelle entre deux mondes. Libérée du joug de Daech par les forces irakiennes après des mois de combats en janvier 2017, la rive est s’est rapidement attelée à la reconstruction. La plupart des services publics sont rétablis et la presque totalité des habitants — plus de la moitié des Mossouliotes y vivaient avant la guerre — sont de nouveau installés, affirme Lise Grande, coordinatrice humanitaire de l’ONU en Irak. « Les gens sont dehors, les commerces sont ouverts, les enfants vont à l’école… La vie y a repris », dit-elle à L’actualité.

De l’autre côté du seul pont praticable, les gravats et les immeubles éventrés de Mossoul-Ouest racontent toujours les combats particulièrement féroces qui ont fait rage sur cette rive pendant les derniers mois de la guerre. L’animation qui montait des artères commerçantes avant l’occupation, en 2014, a laissé place à de gigantesques tas de poussière, toujours bien visibles. Dans le cœur historique, désert de tout civil, des patrouilles sont encore à la recherche de djihadistes.

Photo : Marc-Antoine Pelaez

« Il reste une poignée de terroristes, planqués dans les tunnels », affirme un membre des forces de sécurité, appartenant aux Hachd al-Chaabi. Depuis la libération, ce groupe paramilitaire progouvernemental s’occupe, aux côtés des membres de la police fédérale, de stabiliser la zone. Chaque jour, des groupes d’une dizaine d’hommes continuent de ramasser des ceintures explosives, bombes artisanales et armes laissées par l’ennemi. Dans ces secteurs où la guerre semble tout juste s’être arrêtée, l’odeur putride de la mort se fait vivement sentir. Des cadavres de djihadistes, entre autres, traînent encore dans les rues.

La reconstruction s’annonce comme un défi colossal. Il faudra rebâtir la ville, mais le gouvernement chiite de Haïder al-Abadi devra aussi convaincre la population de Mossoul, à majorité sunnite, de sa volonté d’apaiser les différends et de pacifier le pays. Une tâche difficile, alors que les fractures confessionnelles sont bien ancrées dans le pays. Des mois après la libération de la ville, la solution militaire ne semble pourtant pas s’accompagner d’une stratégie de réconciliation politique entre les deux principales communautés.

Pour maintenir un semblant d’ordre dans Mossoul, le gouvernement irakien a ainsi préféré miser sur un déploiement massif des forces de sécurité, plutôt que sur la rapide mise en place d’institutions capables de représenter la population sunnite de la ville. Celle-là même qui s’est toujours sentie marginalisée par le pouvoir chiite de Bagdad. Ce vide politique, entre autres, avait pourtant servi à al-Qaïda, avant même l’existence de Daech, pour faire de Mossoul une place forte de son implantation en Irak.

Le bilan des destructions est vertigineux. Sur 54 quartiers à l’ouest, 15 sont totalement détruits, 23 endommagés.

Le 6 juillet 2017, c’est tout un symbole que l’État irakien a reconquis avec la reprise de Mossoul. Trois ans plus tôt, après seulement trois jours de combats, les djihadistes de Daech avaient hissé leur drapeau noir sur l’ensemble des établissements publics. Un mois après, en plein cœur de la vieille ville, sous les voûtes de la mosquée al-Nouri, leur leader Abou Bakr al-Baghdadi proclamait le rétablissement du « califat ». Mossoul devenait la « capitale irakienne » de l’organisation. Alors quand, trois ans plus tard, les forces gouvernementales annoncent enfin la libération de la ville, le goût de la victoire n’en est que plus savoureux.

Mais le triomphe est de courte durée. Le bilan des destructions est vertigineux. Sur 54 quartiers à l’ouest, 15 sont totalement détruits, 23 endommagés. Les services de première nécessité, comme l’eau et l’électricité, sont pour la plupart hors d’usage. La reconstruction coûtera près d’un milliard de dollars, selon l’ONU, dont 470 millions pour le seul rétablissement des infrastructures de base.

Photo : Marc-Antoine Pelaez

Le bilan humain n’en est pas moins lourd : selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, 920 000 personnes ont été déplacées dans des camps de la province de Mossoul depuis le début des combats entre Daech et les forces irakiennes. Près de 600 000 y seraient encore. Si quelques fonctionnaires et organisations humanitaires s’affairent à reconstruire les structures de base, le chemin de la reconstruction sera encore long. « Beaucoup d’habitants originaires de l’ouest de la ville ne retrouveront pas leur maison avant probablement un an », dit Lise Grande, de l’ONU. La plupart de ces déplacés attendent impatiemment le feu vert du gouvernement pour préparer leur retour. Un signal qui pourrait tarder.

Beaucoup des Mossouliotes rencontrés dans les camps pour ce reportage disent qu’ils ne pourront revenir dans leur ville sans une aide étatique. Car sans liquidités, difficile de survivre. Il n’y a pas de travail, pas de salaire. Même la grande majorité des fonctionnaires disent n’avoir rien touché depuis trois ans. Alors les Mossouliotes qui ont la chance, toute relative, de rentrer chez eux assèchent leurs économies pour reconstruire leur maison. Ils paient un générateur électrique et beaucoup ont dû creuser des puits, puisque le réseau d’eau potable commence tout juste à être rétabli.

 Pourquoi le gouvernement ne fait rien ici ? Parce que ce n’est pas celui de Saddam Hussein !

Le directeur de l’un des seuls hôpitaux en fonction dans la ville

Dans ces conditions, les critiques envers la politique menée par le gouvernement commencent à se faire entendre. Loin des oreilles indiscrètes des forces de sécurité, les langues se délient. « Pourquoi le gouvernement ne fait rien ici ? Parce que ce n’est pas celui de Saddam Hussein ! » dit le directeur de l’un des seuls hôpitaux en fonction dans la ville.

Pour ce responsable hospitalier, la population de Mossoul subit ce qu’il nomme des « humiliations », alors que le pouvoir central, à majorité chiite, exhibe devant elle tous les signes religieux qui les opposent. Aux quatre coins des quartiers flottent par dizaine les drapeaux des différents ayatollahs chiites, avec en tête l’étendard des milices Hachd al-Chaabi. Le gouvernement irakien ne fait pas de grande distinction, ajoute-t-il, entre les djihadistes de Daech et les civils de Mossoul. « Peu importe ce que le gouvernement dit, fait, ou veut faire, nous serons toujours considérés comme des terroristes ici, parce qu’il n’y a plus de différence entre les djihadistes et les sunnites en Irak. »

Photo : Marc-Antoine Pelaez

Pour Adel Bakawan, sociologue spécialiste de l’Irak, le temps est loin d’être à la réconciliation entre les différentes communautés du pays. « Les thèses fraternelles avancées par le premier ministre, Haider al-Abadi, sont respectables, mais sur le terrain, on ne constate que des mécanismes d’exclusion », affirme à L’actualité le chercheur associé à l’EHESS en France. Dès 2016, de nombreuses ONG dénonçaient des exactions et des actes de vengeance commis par les milices chiites contre la population sunnite. De nombreux habitants témoignaient ainsi d’assassinats extrajudiciaires perpétrés par les Hachd al-Chaabi.

Ces groupes paramilitaires, majoritairement composés de chiites, se sont battus aux côtés de l’armée irakienne pour libérer la région de Mossoul. Mais aujourd’hui, ses membres apparaissent davantage comme une énième force d’occupation pour de nombreux habitants de la ville, qui refusent cette nouvelle gouvernance militaire, de surcroît d’un courant religieux différent du leur. « Il faut comprendre que ces groupes armés sont hyperradicalisés et, de fait, hyperradicalisants », explique Adel Bakawan. Pour le chercheur, la présence des Hachd al-Chaabi en plein cœur sunnite est une provocation qui pourrait très vite déboucher sur une nouvelle insurrection.

Au détour d’une rue, un homme marque d’une peinture rouge sang, sur plus d’un mètre de hauteur : « Vive l’Irak et vive Hussein ». Associer l’Irak à cette figure révérée des chiites, c’est une façon d’ignorer les sunnites en plein cœur de leur ville. Le graffiteur, un jeune homme originaire du quartier, dit être payé une dizaine de dollars par l’État pour inscrire ce message un peu partout dans Mossoul. Lorsqu’il commence à expliquer sa démarche — motivée par l’argent —, un agent de la police fédérale traverse la rue pour venir l’interrompre. « Il n’y a aucun problème entre les chiites et les sunnites ici », abrège sèchement l’agent, alors que le jeune peintre se remet à la tâche.

« Toutes les conditions qui ont permis l’arrivée de l’État islamique [Daech] sont encore présentes à Mossoul, et je dirais même qu’elles sont renforcées », analyse Adel Bakawan. Le sociologue est pessimiste quant à l’avenir. « Je suis persuadé qu’une partie de cette communauté se radicalisera encore plus qu’elle ne l’a fait sous [Daech]. »

Photo : Marc-Antoine Pelaez

Difficile de trouver une ruelle où les forces de sécurité ne sont pas déployées. Chaque quartier a ses points de contrôle à l’entrée, et aucune visite ne se fait sans l’autorisation de la police fédérale ni sans la présence d’un agent. « Tout est sous contrôle », affirme l’un des membres des forces spéciales, sans se rendre compte du double sens de ses paroles. Lorsque les hommes de la police fédérale pénètrent dans les « quartiers sensibles », c’est-à-dire ceux où Daech s’était facilement installé, les habitants observent leur ronde, silencieux. Mais leur regard méfiant en dit long. Et cela semble réciproque : les agents de la police fédérale qui ont accompagné L’actualité ont systématiquement vérifié qu’aucun engin explosif n’avait été fixé à leur véhicule.

Après trois ans d’occupation djihadiste, neuf mois de bataille et des mois de reconstruction, il se dégage des quartiers une suspicion générale, qui pourrait être à tout moment la cause d’une nouvelle instabilité. À Mossoul, comme ailleurs dans le pays, la victoire militaire ne s’est pas encore accompagnée d’une victoire politique. Laquelle sera difficile à remporter.