Si l'Américain moyen dirigeait les États-Unis
Monde

Si l’Américain moyen dirigeait les États-Unis

Quand les élites économiques et les groupes d’intérêts se mobilisent pour faire adopter un projet de loi à Washington, ils y parviennent la moitié du temps. Et les citoyens ordinaires, eux ?

Si les élus du Congrès américain suivaient la volonté de la majorité américaine, quelle direction prendraient les États-Unis ?

La question est intéressante, dans la mesure où les élus du Congrès disposent d’une richesse moyenne de 1,1 million de dollars — 12 fois plus que le citoyen américain moyen —, voire trois fois cette somme (3,2 millions) si on ne tient compte que des sénateurs. Les femmes comptent pour 19,8 % de la Chambre des représentants et 22 % du Sénat. Et un cinquième des élus viennent de minorités raciales, contre deux cinquièmes dans la population.

Suivent-ils la volonté populaire pour autant ? Si le Congrès était dirigé par l’Américain moyen, les 800 000 « Dreamers », ces jeunes immigrants américains au statut précaire, auraient déjà obtenu une protection légale afin qu’ils puissent rester aux États-Unis. Pourtant, même si les démocrates et les républicains se sont entendus sur un budget pour limiter la fermeture du gouvernement à quelques heures, la semaine dernière, l’avenir du programme DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals) n’est toujours pas réglé.

En fait, si les élus suivaient réellement les sondages populaires, la marijuana serait légale ; le financement des campagnes électorales serait plus régulé ; les congés parentaux payés seraient loi ; les collèges publics seraient gratuits ; le salaire minimum serait plus élevé ; le contrôle des armes à feu serait plus strict ; l’avortement serait plus accessible, mais illégal après la 28e semaine.

Or, dans les faits, ce que pense l’Américain moyen a peu ou pas d’incidence sur la prise de décision des politiques publiques. C’est ce qu’a conclu une étude sur l’état de la démocratie menée par deux politologues, Martin Gilens (Université de Princeton) et Benjamin I. Page (Université Northwestern), en 2014. Pour répondre à la question « Est-ce que le gouvernement représente ceux qu’il gouverne ? », ils ont analysé près de 2 000 enjeux abordés par le Congrès et la présidence depuis deux décennies.

Les constats sont déroutants. Quand les élites économiques et les groupes d’intérêts se mobilisent pour faire adopter un projet de loi, ils y parviennent la moitié du temps. Quand ils s’engagent pour éviter qu’un projet de loi soit adopté, ils réussissent presque immanquablement. Conséquemment, les préférences des citoyens ordinaires n’ont aucune incidence sur les politiques publiques.

La situation ne semble pas s’être améliorée depuis. Par exemple, au moment où le président Donald Trump prononçait son discours sur l’état de l’union — et où, ironiquement, une majorité d’Américains approuvaient son message —, l’Economist Intelligence Unit, un groupe de recherche indépendant, publiait son rapport annuel portant sur l’indice de démocratie partout dans le monde.

Ses conclusions ? Non seulement la tendance mondiale est à la baisse, mais la démocratie américaine ne progresse pas. Les États-Unis restent au stade de « démocratie imparfaite » (flawed democracy), alors qu’ils étaient considérés dans la catégorie « démocratie complète » avant 2016. Selon le rapport, ce déclin s’explique principalement par la perte de confiance du public envers les institutions publiques.

Il faut imaginer que la polarisation de la société en 2017 n’a pas aidé à la cohésion sociale, l’un des facteurs considérés par l’Economist Intelligence Unit pour mesurer si une démocratie est en santé. Fatigué des fausses promesses, l’Américain moyen se distancie donc des institutions politiques traditionnelles.

Quelques organisations s’affairent cependant à changer la manière de faire de la politique. Par exemple, le groupe Represent Us a organisé la semaine dernière la conférence « Unrig the System », qui réunissait activistes, politiciens, personnalités et chercheurs. L’objectif est de mettre en place des actions bipartisanes, autant à l’échelle locale que nationale, pour combattre la corruption, réduire l’influence des lobbyistes, faciliter l’accès aux urnes et améliorer la représentativité dans la prise de décision.

Selon les organisateurs de la conférence, il faut revenir aux années 1970 (avec les lois sur le financement des campagnes électorales et sur l’éthique gouvernementale qui ont suivi le Watergate) pour voir un intérêt aussi fort à réformer la démocratie américaine. Même s’ils sont aux antipodes idéologiques, il semble que Bernie Sanders et Donald Trump ont tous deux fait réaliser aux Américains à quel point leur système politique est déficient.

Chez les millénariaux, l’engagement politique passe par d’autres voies : une majorité d’entre eux estiment que les actions communautaires sont plus efficaces pour changer la politique que les élections elles-mêmes. Ainsi, si les élections de mi-mandat à Washington risquent de faire beaucoup de bruit, il faudra aussi porter notre attention sur les actions locales pour comprendre la façon dont l’avenir du pays se dessinera.