Vers un « printemps américain » ?
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Vers un « printemps américain » ?

Des milliers d’élèves et d’enseignants se mobilisent aux États-Unis contre le manque de contrôle des armes à feu et le sous-financement des écoles publiques. Le prélude à un printemps agité, selon Julie Dufort.

Du Maine à l’Alaska, ils étaient des dizaines de milliers d’élèves et d’étudiants dans les rues mercredi dernier, venant de plus de 3 000 écoles et collèges, pour protester contre le laxisme sur le contrôle des armes à feu. La tuerie de Parkland, où un jeune homme de 19 ans a tué 17 personnes dans une école secondaire, est la bougie d’allumage de cet énième débat sur le port des armes à feu à l’échelle nationale.

Ce qui distingue toutefois ce débat des précédents, c’est qu’il est instigué par les survivants mêmes de ces tueries. Parmi les figures emblématiques, il y a Emma Gonzalez et Cameron Kasky, deux rescapés âgés d’à peine 18 ans. Accompagnés du mot-clic #NeverAgain, ces élèves veulent toutefois porter le mouvement plus loin que sur les seuls réseaux sociaux.

Vendredi, plus de 500 000 manifestants sont attendus à Washington pour réclamer un contrôle des armes à feu. À cela s’ajoutent plus de 70 marches locales qui auront lieu dans la plupart des grandes villes américaines. Le 20 avril, d’autres manifestations sont prévues pour commémorer la fusillade de Columbine (1999).

Ces mouvements témoignent de l’importance des milieux d’éducation comme endroits où naissent les mobilisations sociales. Pour des historiens comme David Farber, professeur à l’Université du Kansas et spécialiste des mouvements sociaux, il s’agirait du plus grand mouvement de protestation aux États-Unis mené par des jeunes depuis celui contre la guerre du Viêt Nam. À l’échelle internationale, d’autres font la comparaison avec le mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud, en 1976, où des milliers d’étudiants noirs ont manifesté dans les rues, et dont plusieurs ont été tués par la police.

Sur une tout autre question, leurs enseignants aussi en ont marre. Au début du mois de mars, les professeurs de l’État de la Virginie-Occidentale ont déclenché une grève historique pour améliorer leurs conditions de travail et critiquer le sous-financement des écoles. Là-bas, la somme allouée par l’État pour chaque élève a diminué de 11,4 % depuis 2008. Le salaire des 30 000 enseignants figure également parmi les plus bas au pays (48e État sur 50). Il aura fallu neuf jours de débrayage pour qu’ils obtiennent gain de cause, dont notamment une hausse salariale de 5 %.

Ce mouvement risque aussi de faire boule de neige. D’autres groupes d’enseignants — et surtout des enseignantes, puisqu’elles comptent pour 75 % du corps professoral de la maternelle à l’école secondaire aux États-Unis — ont pris des notes pour imiter leurs consœurs et confrères de la Virginie-Occidentale. Le financement des écoles publiques a également radicalement chuté depuis 2007-2008, ce qui a rendu les conditions d’enseignement particulièrement difficiles.

En Oklahoma, la situation est telle que 20 % des écoles fonctionnent maintenant à seulement quatre jours par semaine. Les enseignants en Oklahoma sont particulièrement bien organisés pour poursuivre la lutte. Ils comptent se mettre en grève à partir du 2 avril si leur gouverneure, Mary Fallin, n’accepte pas leurs demandes.

En Arizona, la somme allouée pour chaque élève a diminué de 36,5 %. Suivant le mot-clic #RedForEd (rouge pour l’éducation), les professeurs s’organisent et portent de plus en plus des vêtements rouges en signe de protestation.

Tant chez les élèves que chez leurs enseignants, ces mobilisations ont tout pour irriter la controversée secrétaire à l’Éducation de Donald Trump, Betsy DeVos. D’une part, elle semble réfractaire aux idées partagées par le mouvement #NeverAgain : elle considère notamment que la protection des élèves passe par le fait d’armer les enseignants.

D’autre part, Betsy DeVos s’intéresse peu au sous-financement des écoles publiques. Rappelons qu’avant son entrée en fonction, en 2017, la milliardaire avait déclaré que l’éducation était une « industrie » où la concurrence était bénéfique — un principe en complète contradiction avec l’accessibilité à l’éducation et aux écoles publiques. Puis, le 12 mars dernier, dans une entrevue à CBS devenue virale, elle échoue à répondre à des questions de base, notamment sur l’état du système d’éducation publique de son État natal, le Michigan.

Si la secrétaire à l’Éducation semble particulièrement fermée sur ces enjeux, quelle sera l’incidence de ces mobilisations ? Il faut d’abord préciser que l’approche fédérale est loin d’être la seule variable. De fait, la plupart des grands mouvements sociaux aux États-Unis ont d’abord fait des gains à l’échelle des États avant d’être considérés au niveau fédéral. La question du mariage gai, par exemple, s’est d’abord imposée dans certains États avant de s’étendre.

L’État de la Floride a réagi à la tuerie de Parkland par une loi qui instaure un délai de trois jours pour acheter la plupart des armes à feu et augmente la limite d’âge à 21 ans pour s’en procurer une. La victoire en Virginie-Occidentale inspire également d’autres groupes d’enseignants à réclamer un meilleur financement directement avec les corps législatifs des États.

S’ils poursuivent leur lutte dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans les rues aux quatre coins des États-Unis, tout en orientant et en exigeant des gains à l’échelle locale, ces manifestants sont effectivement en train d’ouvrir la voie à un printemps de protestation.