Le groupe Sinclair aux côtés de Trump contre les « fausses nouvelles »
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Le groupe Sinclair aux côtés de Trump contre les « fausses nouvelles »

Le géant de la télévision locale aux États-Unis a fait lire à ses journalistes une tirade contre les médias pourvoyeurs de fake news. Pour le plus grand plaisir de l’occupant de la Maison-Blanche.

Le mois passé, des dizaines de présentateurs de nouvelles américains ont été contraints de lire un même message dénonçant les médias qui relaient de « fausses nouvelles ».

Si le téléspectateur ordinaire n’a sans doute rien remarqué d’anormal, l’intention derrière le message était pour le moins limpide. De quoi inspirer au journaliste Tim Burke, de Deadspin, cette compilation des différents journalistes récitant leur tirade contre les fake news.

Voici le message :

« Nous nous inquiétons de la tendance troublante des nouvelles irresponsables et unilatérales qui empoisonnent notre pays. Les partages de fausses informations sur les réseaux sociaux sont beaucoup trop fréquents. Et ce qui est encore plus alarmant, c’est que des médias publient ces mêmes fausses nouvelles, des histoires qui ne sont simplement pas vraies, sans en vérifier les faits. »

Et puis.

« Malheureusement, certains membres des médias utilisent leur plateforme pour faire valoir leurs propres intérêts, leurs propres partis pris, pour contrôler ce que les gens pensent. C’est extrêmement dangereux pour notre démocratie. »

72 % des foyers américains

Les stations locales qui ont présenté le message appartiennent toutes au groupe Sinclair et répondaient à une commande du géant médiatique, qui possède 193 stations de télévision aux États-Unis. Un géant qui s’apprête par ailleurs à devenir encore plus grand.

Avec son acquisition imminente de Tribune Media, un autre grand acteur dans le secteur de l’information, Sinclair pourrait bientôt avoir les moyens d’atteindre 72 % des foyers américains. Mais l’entente ne fait pas l’affaire de tout le monde, et bon nombre craignent un dangereux monopole à la Big Brother.

Sans compter le fait que la transaction pourrait violer la règle de limite de propriété imposée par la Federal Communications Commission (FCC). Pour conclure l’achat, le groupe a donc besoin de l’approbation de la FCC, ainsi que de celle du département de la Justice. Deux entités dirigées par des proches du président des États-Unis, Donald Trump.

Et qui, d’après vous, passe son temps à attaquer les médias — surtout CNN, un concurrent majeur de Sinclair — qui publient des histoires peu flatteuses à son sujet, les qualifiant de « fake news » ? Donald Trump.

Le discours controversé fait partie de ce que le groupe appelle des must-runs, ces segments rédigés par une équipe du groupe Sinclair, qui peuvent porter sur des mises à jour en cas d’attentat… ou sur des théories du complot pro-Trump sur le « Deep State », par l’intermédiaire d’entrevues avec l’ancien adjoint du président américain Sebastian Gorka.

Après avoir démissionné de son poste, un ancien producteur de la station KHGI-TV a admis à CNN que les chaînes d’information appartenant à Sinclair étaient obligées, sous peine de graves sanctions, de diffuser les commentaires politiques de Boris Epshteyn, l’ex-conseiller de Donald Trump.

Je vous laisse deviner qui s’est porté à la défense du géant médiatique après la controverse. Donald Trump, évidemment.


« Les Fake News Networks [sobriquet affectueux qui désigne très souvent CNN], ceux qui, en toute connaissance de cause, ont des intérêts malsains et trompeurs, s’inquiètent de la concurrence et de la qualité qu’offre le groupe Sinclair. Les Fakers à CNN, NBC, ABC et CBS ont tellement rapporté de nouvelles malhonnêtes qu’ils ne devraient qu’avoir le droit d’être récompensés pour leurs œuvres de fiction ! »

Au moins, c’est transparent.

En revanche, les manœuvres les plus courantes, notamment les omissions volontaires de certains sujets visant Trump, par exemple le scandale de Stormy Daniels ou la crise à Porto Rico, sont beaucoup moins faciles à démontrer.

Dans les coulisses de la campagne électorale

Ça ne s’arrête pas là.

En décembre 2016, le beau-fils de Trump, Jared Kushner, a révélé à ses associés que l’équipe Trump et le groupe Sinclair avaient conclu une entente qui permet aux journalistes du groupe d’avoir un « meilleur accès » aux dessous de la campagne électorale du 45e président des États-Unis. En échange, Sinclair avait diffusé des entrevues de Trump, sans intervention de commentateurs politiques, dans tout le pays, rapporte Politico.

Le groupe aurait apparemment offert la même entente à l’équipe de Hillary Clinton, mais celle-ci n’a rien confirmé. De son côté, Sinclair a nié avoir accordé des traitements de faveur aux républicains.

Toutefois, le Chicago Tribune fait remarquer que durant la campagne électorale, les chaînes appartenant au groupe Sinclair ont diffusé 15 entrevues avec Donald Trump, 10 avec son bras droit, Mike Pence, 10 autres avec le candidat républicain Ben Carson, 5 avec Tim Kaine, le bras droit de Hillary Clinton, et 2 avec Chelsea Clinton. Aucune avec Hillary Clinton.

En fait, elle a bien eu du temps d’antenne… si on compte les nombreux must-runs à son sujet. Un exemple : « Pourquoi Hillary Clinton refuse-t-elle de publier son dossier médical ? » Donald Trump semble avoir été épargné, note le journal.

Les journalistes pris en « otages »

Il serait beaucoup trop facile de blâmer les journalistes qui ont lu le message. Sinclair a profité de la précarité du métier pour leur faire savoir qu’ils n’avaient pas d’autre option, s’ils voulaient garder leur emploi. D’ailleurs, le mois passé, un présentateur de nouvelles a révélé à CNN qu’il s’était senti « comme un prisonnier de guerre forcé d’enregistrer un message ».

Il y a bien une station, FOX 47, qui a refusé de lire le message en ondes. Une sur 68.

Une chose est certaine, le fossé continue de se creuser entre ceux qui pensent que les médias traditionnels propagent des fausses nouvelles et ceux qui, au contraire, s’inquiètent de voir un empire médiatique soutenir aveuglément le pouvoir en place.

Dans un climat social où la méfiance envers les médias est encouragée par un président en guerre contre les « méchants médias », qui ne font pourtant que leur travail, le discours de Sinclair et de son « armée » de journalistes jette le discrédit sur toute la profession. En plus d’être le « oui, les médias vous mentent » que beaucoup attendaient.

Des nouvelles louches, des infos à démentir, des fausses nouvelles ? N’hésitez pas à m’écrire à contact.camillelopez@gmail.com