L'exercice de mise en scène de James Comey
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L’exercice de mise en scène de James Comey

L’ancien directeur du FBI règle ses comptes avec Donald Trump dans ses mémoires, Une loyauté à toute épreuve. Mais il échoue au test de l’autocritique.

On n’apprend pas beaucoup plus dans Une loyauté à toute épreuve, de James Comey, que ce que l’ancien directeur du FBI a déjà dit en entrevue à la chaîne de télévision ABC. Sorti mardi, le livre le plus attendu de l’année aux États-Unis verse davantage dans l’exercice de relations publiques que dans les confidences surprenantes.

Donald Trump y est dépeint comme un président brouillon et menteur, uniquement intéressé par son propre personnage. Dans sa mentalité d’assiégé, il exige la loyauté de Comey, alors que celui-ci maintient qu’un patron du FBI doit garder son indépendance vis-à-vis de la Maison-Blanche.

Fatigué par l’enquête sur l’implication russe dans la campagne présidentielle, incapable de mater Comey, Trump décide de le congédier.

Voilà pour le monde selon Comey, qui raconte à nouveau les circonstances de son renvoi, appris sur un écran de télévision alors qu’il s’adresse à de jeunes recrues du FBI.

Sa description du président est sans appel.

« Sa manière de parler ressemblait à un concours de puzzles, avec un chronomètre. Par séquences rapides, il prenait une pièce, la posait, prenait une autre pièce qui n’avait rien à voir, la reposait également, revenait à la première, et ainsi de suite, mais c’était toujours lui qui manipulait les pièces. Rien dans son comportement ne ressemblait à la façon dont un dirigeant pouvait ou devait construire une relation avec un subordonné. »

Comme il l’a répété dans toutes les entrevues depuis, Comey estime que Trump est « inapte moralement » à être président des États-Unis. Une expression qui relève avant tout du jugement de valeur — ce qui n’est pas anodin pour un ancien patron du FBI — mais qui ne veut pas dire grand-chose.

Rien, en tout cas, pour contester la légitimité de sa présidence. Sur cette question, c’est plutôt le comportement de Trump, lorsqu’il a suggéré à Comey de laisser tomber l’enquête sur son ancien conseiller à la Sécurité nationale, Michael Flynn — il a menti au FBI concernant ses contacts avec les Russes avant l’élection — qui soulève des questions d’obstruction à la justice.

Mais là encore, l’histoire est déjà connue: Comey l’a racontée en détail devant le Sénat en juin 2017.

Alors que reste-t-il? Surtout la version de Comey sur les courriels d’Hillary Clinton. Pour mémoire, la secrétaire d’État avait utilisé une adresse courriel personnelle à des fins professionnelles, rendant ainsi des informations secrètes vulnérables.

Un an après, l’enquête est bouclée: il n’y avait aucune intention malveillante de la part de Clinton, mais de « l’extrême imprudence » et de la nullité informatique.

Sauf qu’à 10 jours du scrutin présidentiel, une autre enquête révèle des courriels de Clinton qui n’auraient pas été vérifiés. Comey est pris dans un dilemme: annoncer la réouverture de l’enquête, ou se taire et risquer une fuite qui ressemblerait à de la dissimulation?

Il choisit de parler, dit-il, pour préserver l’institution du FBI et éviter à Clinton une victoire qui serait ensuite contestée. Il devient plutôt le héros momentané des républicains. Même si l’enquête est fermée à nouveau quelques jours plus tard, le mal est fait: Clinton a fortement baissé dans les sondages.

Dans son livre What Happened, Hillary Clinton attribue sa défaite à la réouverture de cette enquête. Puisqu’elle a remporté le vote populaire par plus de deux millions de votes, il n’est pas clair qu’en l’absence de la réouverture de l’enquête, elle aurait grappillé suffisamment de voix dans les États pivots pour obtenir une majorité au Collège électoral.

Comey, lui, n’en démord pas dans son livre: il prendrait à nouveau la même décision. « J’ai lu qu’elle ressentait de la colère à mon égard et j’en suis désolé. » Même si l’idée que ses décisions aient pu avoir un impact sur le résultat de l’élection lui « donne la nausée ».

Sa démonstration ne convainc toutefois pas. Comment réconcilier le fait qu’il fasse cette sortie, mais qu’il taise le fait qu’une puissance étrangère comme la Russie tente d’interférer en faveur de Donald Trump? Comment peut-il constamment plaider que chacun « admette ses doutes et ses erreurs », mais qu’il est incapable de remettre en question une seule de ses décisions?

Le sépulcre blanchi

La question Trump occupe les 75 dernières pages. Les courriels d’Hillary Clinton, à peu près autant. Que reste-t-il? Les 230 premières pages qui tracent le parcours professionnel et personnel de James Comey.

Et là, les mises en scène laissent perplexe. Avec des fils très apparents, Comey se met en scène comme l’antithèse de Donald Trump.

Le petit garçon intimidé à l’école, ce qui l’a « rendu meilleur » en vouant une « haine profonde envers les harceleurs et une immense compassion pour leurs victimes »; le jeune garçon qui apprend le sens de la vie et de l’empathie après la mort de sa soeur, décédée quelques jours après sa naissance; le garçon qui se fait braquer à domicile avec son frère et voit la mort de près; l’ado travaillant qui a la chance d’avoir un premier patron juste; le jeune adulte chrétien qui cite le Nouveau Testament et prêche le sens de la famille; le nouveau procureur qui veut défendre les plus vulnérables; le brillant procureur qui combat le crime organisé; celui qui a inculpé la vedette Martha Stewart parce qu’elle a menti; le vaillant numéro deux de la Justice sous George W. Bush qui s’oppose aux faucons de son administration; le patron exemplaire, sympathique et décontracté, digne d’un guide de croissance personnelle.

Comey se campe en héros parfait. Il a beau se décrire comme « entêté, orgueilleux, trop sûr de [lui] et poussé par [son] égo », ces traits de caractère sont mis de l’avant comme des qualités.

Il raconte avec détails comment il se tenait comme défenseur de l’État de droit, contre les tenants de la torture et de la surveillance illégale, lorsqu’il était sous-secrétaire à la Justice dans l’administration Bush.

Et c’est en se présentant comme un saint qui a combattu le mal que Comey se donne ensuite le droit de comparer l’attitude de Donald Trump à celle des chefs de la mafia qu’il a rencontrés — ses sbires le laissent parler, hochent la tête, et sont soumis.

« Le consentement par le silence. Le parrain qui contrôle tout. Les serments d’allégeance. La mentalité du « eux contre nous ». Les mensonges à tous les étages au service d’un code de loyauté qui plaçait l’organisation au-dessus des lois, de la morale et de la vérité. »

À l’inverse, il se place dans l’aura de Barack Obama, président populaire, dont il loue l’intelligence, le jugement et le désir d’être confronté sur ses idées.

En somme, Comey verse dans l’autocélébration… comme Trump sait si bien le faire. En conséquence, son discours sur la probité sonne parfois comme une affaire de slogans quand il affirme que le FBI « ne doit choisir aucun camp, si ce n’est celui de son pays ». Ou que la « Constitution et l’État de droit ne sont pas au service de la politique partisane ».

Des mots qui servent avant tout sa propre légende. On veut quand même y croire quand l’ancien directeur s’inquiète de la perte de confiance et d’influence des institutions démocratiques, seules garantes d’un État intègre et transparent.

« Si ces choses vous sont enlevées, seul un idiot pourrait se consoler par des réductions d’impôts ou de nouvelles politiques migratoires », écrit-il avec raison. Mais il échoue à convaincre que son passage tumultueux à la tête du FBI n’a pas contribué à cette atmosphère délétère.

Une loyauté à toute épreuve: vérité, mensonges et éthique du pouvoir, James Comey, Flammarion, 2018, 375 p.