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La renaissance de Sarajevo

En bordure du Musée national de Bosnie, au coeur de Sarajevo, s’entassent à ciel ouvert des vestiges du conflit qui a opposé en tirs croisés Serbes, Croates et Musulmans, et déchiré le pays de 1992 à 1995. Hélicoptère, char d’assaut, wagon blindé, pièces d’artillerie sont rongés par la rouille, pendant que les mauvaises herbes reprennent leurs droits sur les lieux, souillés de graffitis et d’éclats de verre. Malgré la portée hautement symbolique de ces imposantes machines de guerre, elles passent inaperçues aux yeux des Sarajéviens.A-t-on déjà oublié les 260 000 morts et les deux millions de déplacés, sur les 4,4 millions d’habitants de l’époque? «La guerre est finie, les jeunes veulent tous passer à autre chose, dit Merejma, 22 ans. C’est stupide de toujours se remémorer les cauchemars du passé.» Le mot «stupide» paraît mal choisi et d’autres questions me brûlent les lèvres, mais la discussion semble close. D’un geste nonchalant, «call me Mary» remet ses écouteurs, qui crachent les rimes de 50 Cent, le rappeur américain de l’heure. La Bosniaque longiligne s’imagine déjà se déhanchant au son des mêmes rythmes dans une des discothèques de la capitale le soir venu. La page de l’horreur tournée, bienvenue dans l’ère de l’insouciance. La génération montante façonne le nouveau visage du Sarajevo de l’après-guerre civile.Les élections générales du 1er octobre 2006 auraient pu soulever passion et espoir après une décennie de reconstruction. Mais le peuple entretient un mépris viscéral envers les politiciens, jugés responsables du bain de sang. Au scrutin de 2001, seuls 54% des électeurs inscrits avaient exercé leur droit de vote. À cela s’ajoute le contexte de «paix froide» qui existe entre les deux entités politiques de la République fédérale de Bosnie-Herzégovine: la Fédération croato-musulmane (51% du territoire) et la République serbe de Bosnie (49%) n’entretiennent que des relations minimales teintées de mauvaise foi, sous la tutelle de l’ONU, qui préserve l’équilibre précaire de cet État bancal.Une impasse institutionnelle qui n’entame en rien l’esprit de tolérance qui anime la mosaïque culturelle éclatée et éclatante de Sarajevo. Connaissez-vous bien des endroits sur la planète où des curés en soutane rigolent avec des adolescentes voilées, où juifs et musulmans peuvent se marier sans faire sourciller personne? À Sarajevo, tout est possible. «Et pourquoi pas?» me dit Sonia Al Azar, fruit d’une union mixte. Pourquoi pas, en effet…Comme une vieille dame qui a frôlé la mort, la capitale de la Bosnie sait prendre le temps de vivre, offrant aux rares visiteurs un sourire radieux, quoiqu’un peu édenté.Ce sourire devient contagieux dans la langueur tout orientale de Bascarsija, le quartier historique turc. Quatre siècles de domination ottomane y ont laissé une empreinte durable, qui se traduit par la présence d’autant de mosquées au kilomètre carré que d’églises à Montréal. Les étroites rues commerçantes pavées de pierres polies semblent figées au Moyen Âge. Chaque artisanat y est représenté. Dans la Kazandzilük (rue des Chaudronniers), par exemple, on façonne toujours le cuivre selon les techniques ancestrales. Les cartouches d’obus y sont même recyclées en cafetières!Joyau architectural que certains rêvent de voir classer patrimoine mondial par l’Unesco, ce quartier piétonnier a su mettre en valeur ses petites maisons de pierre et de bois tout en évitant les pièges de la ville-musée. À la différence des centres historiques de Carcassonne ou de Venise, celui de Sarajevo n’a pas été perverti par l’afflux massif de touristes.«Allahu akbar, Allahu akbar, Ach-hadu an lâ ilâha illâ-llah, Ach-hadu anna Muhammad rasûlu-llah…» Du haut de son minaret, le muezzin invite les fidèles à la mosquée. L’écho dans la vallée enclavée entre les montagnes ravit peut-être les oreilles de l’Occidental laïque, mais il suscite un malaise perceptible chez nombre de Bosniaques. Croyants ou non, ils ont une dent contre le prosélytisme des prédicateurs étrangers qui viennent à Sarajevo.Emir, 29 ans, ne s’enfarge pas dans les fleurs de la diplomatie quand il pourfend les tenants de l’islamisme radical: «Pendant la guerre, les Bosniaques ont accepté les secours, peu importe d’où ils venaient, car ils n’avaient pas le choix. Sans les moudjahidin, tous les musulmans auraient été égorgés comme des moutons. Bien sûr, l’Arabie saoudite et l’Iran ont profité de notre faiblesse. À l’époque, on aurait même pactisé avec le diable! Mais maintenant, tous ces gens, il faut qu’ils s’en aillent.»Horrifiés par les valeurs impies des musulmans locaux, les régimes islamiques ont accordé des millions de dollars à la reconstruction des 120 mosquées de Sarajevo au lendemain de la guerre. Action sans grand effet sur les moeurs, si l’on se fie au chiffre d’affaires de la brasserie Sarajevsko, en bordure de la rivière Miljacka, qui scinde la ville en deux.Les partisans de l’orthodoxie musulmane semblent toutefois avoir fait des gains. Le nombre de femmes voilées s’est multiplié depuis 10 ans à Sarajevo. Principalement en raison de l’apport des milliers de réfugiés venus des campagnes du Sandjack (en Serbie) et d’ailleurs. Le recensement de 1991 décrivait la composition ethnique de la ville comme suit: 49% de Bosniaques musulmans, 30% de Serbes, 7% de Croates, le reste se partageant entre Tsiganes et autres minorités. Le caractère multiethnique de la ville a sensiblement régressé depuis. Les dernières estimations du canton de Sarajevo montrent que 77% des 300 000 habitants de la ville se disent désormais bosniaques musulmans. Les moeurs progressistes des Sarajéviens finiront-elles par s’imposer aux vagues de nouveaux arrivants? Traditionnellement, c’est ici que les influences de l’Ouest ont eu le plus de répercussions en ex-Yougoslavie, davantage qu’à Belgrade ou même à Zagreb.Pour s’en convaincre, il suffit de déambuler dans le quartier Centar, le bourdonnant coeur de la capitale. Quarante années ont suffi à l’Empire austro-hongrois, au tournant du 20e siècle, pour remodeler le visage architectural de Sarajevo et en faire une capitale moderne et prospère. La construction d’imposants édifices publics n’a été arrêtée que par l’assassinat, en 1914, de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand de Habsbourg par un nationaliste serbe de 19 ans bien nommé Gavrilo Princip!Au-delà des vieilles pierres, c’est surtout l’esprit festif et trépidant qu’on remarque sur la place Strossmayerova, rendez-vous de la jeunesse dorée. Des jeunes hommes branchés et des demoiselles aux allures de mannequins milanais discutent sur l’interminable terrasse, qui s’étend sous le regard inquisiteur de la cathédrale catholique. Aux alentours, les Versace, Benetton et autres boutiques de luxe pullulent. Nous sommes à des années-lumière des jours de siège du début des années 1990, pendant lesquels cette ville était privée d’eau et d’électricité.En grattant un peu ce nouveau vernis de modernité, on découvre toutefois la réalité un peu moins zen du chômage généralisé. Avec 40% de sans-emploi (17% en tenant compte du marché gris), on ne s’étonne pas que les cafés soient toujours pleins. Il y a pourtant de quoi se réjouir en observant certaines statistiques de développement humain de la Bosnie: un surprenant chiffre de 73 ans pour l’espérance de vie et un taux d’alphabétisation de 89%, selon l’Institut de la statistique de la Bosnie-Herzégovine.La longévité des Sarajéviens s’expliquerait-elle par la qualité de l’environnement? On peut puiser directement de l’eau potable dans presque toutes les rivières de ce pays plein de forêts et de montagnes. L’envers de la médaille du paradis écolo: il doit son existence à la destruction quasi complète de l’industrie en Bosnie-Herzégovine, exception faite d’une aciérie à Mostar.Pas d’industrie, mais presque pas d’impôts non plus. Un terrain économique fertile qui attire de plus en plus de jeunes de la diaspora. Ibrahim «German» Derbasani était venu, à 32 ans, défendre la ville de ses ancêtres, en 1993; aujourd’hui, il revient pour la faire prospérer. «La décision de quitter mon nid douillet en Allemagne n’a pas été difficile à prendre. L’horizon est bloqué là-bas, alors que tout reste à faire ici. Il suffit de saisir les multiples occasions au vol.» Moins d’une semaine après avoir défait son baluchon, en juin 2005, ce jeune loup blond se faisait gérant du Belle Vue, un des rares restaurants huppés de Sarajevo. «D’ici deux ans, j’aurai mon propre hôtel afin de bien accueillir les touristes qui vont revenir en masse.» Comme pour lui donner raison, leur nombre, bien que modeste, a doublé en sept ans, pour atteindre 562 000 personnes en 2004, et il ne cesse d’augmenter depuis (près de 600 000 l’an dernier).Pour sa part, l’étudiant en anglais Mladen Lukic rêve de revoir les écotouristes arpenter les montagnes autour de Sarajevo. «Le potentiel est énorme!» Son club de plein air, Javorina, remporte déjà un certain succès par ses activités de rafting et de vélo, mais c’est un gros zéro pour la randonnée. Le hic: le terrain est miné, héritage de la guerre.Les gouvernements locaux et étrangers, l’ONU ainsi que des ONG ont investi 35 millions de dollars l’an dernier pour à peine 407 engins explosifs neutralisés, mais le jeu en vaut la chandelle, selon Dusan Gavran, directeur de l’organisme qui supervise les entreprises de déminage. Les mines ont fait 19 victimes bosniaques en 2005, contre 632 en 1996, dont 151 enfants.Le coût d’un nettoyage complet dépasserait l’entendement. «Nous espérons en avoir fini avec les zones densément peuplées d’ici 2009», dit Dusan Gavran. Plus que quelques années avant que les Sarajéviens puissent retourner se promener sur les pentes du mont Trebevic, qui surplombe la capitale. «Nous voulons retrouver notre plus haute montagne, c’est une question de fierté.»Les entrepreneurs et l’État naissant butent contre un autre obstacle: l’économie souterraine. Vlad Kazan, tenancier d’un bistrot populaire et qui veut garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, a tout du jeune entrepreneur prospère, avec sa chevelure platine style mohawk, ses lunettes opaques, ses habits luxueux et sa dégaine assurée. En vérité, il loue son local à Ramiz Delalic – dit «Chelo» -, le plus influent caïd de Sarajevo. Avec sa milice privée de 400 hommes pendant la guerre et sa nouvelle réputation de résistant, Chelo a consolidé son pouvoir déjà grand.Si l’extorsion fait le malheur des commerçants, Chelo et ses sbires ont au moins le mérite d’avoir sécurisé la ville. Aucune petite délinquance en vue, tout juste quelques Tsiganes qui mendient. Les règlements de comptes sont nombreux, mais se font entre criminels. Une armée de l’ombre efficace, par comparaison avec les policiers bosniaques. Ces derniers se font rageusement traiter «d’incompétents, de couilles molles et d’épouvantails» par ceux qui se souviennent de la poigne des forces de l’ordre sous le régime communiste.Moins puissants que les chefs mafieux mais aussi actifs, les petits trafiquants touchent à tout pour obtenir des konvertibilna marka, la monnaie locale (1 KM = 0,73$ CA). Abstraction faite de ses 21 ans, Kenan a l’apparence du commerçant banal, dans sa petite boutique de souvenirs. Au milieu des services à café, il s’exprime en français avec verve. «Pour réussir en Bosnie, il faut toucher à plusieurs choses… Drogues, objets de luxe et ainsi de suite. Une cargaison d’Armani volée en Allemagne, une nouvelle boutique à Sarajevo», ironise-t-il, le regard plein de sous-entendus. Je comprends mieux pourquoi toute une bande s’affaire autour de lui avec déférence.Difficile de jouer au moralisateur lorsque l’on considère que le chômage oscille officiellement entre 50% et 60% chez les jeunes. Près des deux tiers souhaiteraient d’ailleurs tenter leur chance à l’étranger, selon une étude de l’ONU. Même ceux qui occupent de bons emplois ont du mal à payer leur logement.Graphiste et publicitaire pour le quotidien Oslobodjenje, Edin gagne à peine 250 dollars par mois. Lui et sa famille se résignent à vivre entassés dans les immenses HLM des quartiers périphériques. On s’imagine les cités de banlieue parisienne décrépites et sans âme. Mais vus de près, les complexes d’habitation se révèlent des havres de paix offrant une qualité de vie surprenante. Le respect d’autrui et le respect de soi-même semblent les seules explications plausibles de ce miracle.Comme pour faire mentir leur réputation de tranquillité, une rumeur s’élève parfois des quartiers résidentiels. Ainsi, tandis que la lune s’apprêtait à jouer au bilboquet avec les minarets, une explosion de joie a fait vibrer toute la ville lors de la Coupe de Bosnie-Herzégovine de football 2005. La victoire du FK Sarajevo en était la cause. Les plus jeunes pleuraient de joie, les vieux se contenaient à peine. «Nous sommes les meilleurs!» Une victoire sportive demeure un élément extrêmement unificateur. Cette nuit-là, les enfants croates, serbes et musulmans ont chanté leurs héros bras dessus, bras dessous. Presque de quoi virer nostalgique du communisme à la sauce yougo.Les plus âgés regrettent évidemment «la belle époque du plein-emploi et de l’amitié entre les peuples de la Yougoslavie du maréchal Tito». Or, à l’exception des avenues qui portent son nom et des cigarettes Drina (toujours nationalisées et au prix du peuple, à 75 cents le paquet), les traces de l’ère communiste s’estompent aussi vite qu’ailleurs en Europe de l’Est. Seule la «yougonostalgie» musicale demeure bien vivace, mais elle est tranquillement supplantée par de nouveaux festivals jazz ou électroniques, qui réchauffent année après année les nuits fraîches de la ville. Côté septième art, le Festival du film de Sarajevo, lancé sous les bombes en 1995, poursuit sa tradition d’avant-gardisme. Rejoindre l’Union européenne ne représente qu’un horizon lointain, mais Sarajevo a déjà les pieds solidement ancrés dans l’Europe culturelle. Les vedettes internationales y jouissent d’un succès qui ne se dément pas.«Les étrangers pensent que la guerre nous a rendus fous, mais nous l’étions déjà bien avant!» À mi-chemin du cynique grincheux et de l’optimiste délirant, l’écrivain Mustafa Snailovic partage le caractère excessif des Bosniaques, souvent digne des personnages grotesques du cinéaste Emir Kusturica (Underground, Chat noir, chat blanc, Le temps des gitans). Qu’est-ce donc que cette fameuse âme bosniaque? Une charmante naïveté, un goût prononcé pour la fête et un sens inaltérable de l’honneur.Je rencontre l’écrivain-journaliste dans les bureaux enfumés du Jutarnje Novine, le grand quotidien indépendant du pays. Sans trop de cérémonie, il m’offre une quille de bière Sarajevsko, en me parlant de sa copine de 24 ans… lui qui accuse une cinquantaine d’années!«En démocratie, on est nuls. L’industrie est quasiment morte. La corruption est partout et la privatisation du système n’est pas encore achevée», dit-il. Il n’y a donc pas d’espoir pour la jeunesse? «Au contraire! [Envolée lyrique] Dieu a créé un paradis en ce pays. Nous avons quatre saisons, la mer, des montagnes… On peut même boire l’eau des rivières. Bientôt, l’eau va remplacer le pétrole et nous serons riches!»Il disserte aussi sur la revanche des berceaux locale, sur cette jeunesse qui comblera le vide laissé par la génération X, morte au combat ou exilée. L’espoir fait vivre.Je profite de mes derniers moments en ville pour boire goulûment à la fontaine de Sebij, au centre de la place aux Pigeons. Une légende des caravaniers sur la route de la soie prétend que celui qui y boit reviendra un jour à Sarajevo. Les habitants de la capitale croisent justement les doigts pour que leurs neveux et nièces polyglottes reviennent d’Australie ou du Canada, l’esprit nourri des idées du Nouveau Monde et les poches pleines de dollars.____ET ENCORE…BoissonGireg, journaliste breton, prend un malin plaisir à répéter les mêmes questions aux Bosniaques qui lèvent le coude:«Êtes-vous un bon musulman?- Oui! [En tapant du poing sur la table, ce qui fait trembler les bouteilles vides.] Je ne mangerai jamais de porc de ma vie.- Et l’alcool?- Il n’est écrit nulle part dans le Coran qu’il est interdit d’en boire. Ça fait 400 ans que nous sommes de religion musulmane. Ce ne sont pas de foutus barbus qui vont venir nous montrer la bonne manière de pratiquer.»BouffeOn peut se sustenter pour presque rien à Sarajevo, avec le fameux burek, feuilleté fourré de boeuf haché, qui se décline aussi avec du fromage, des épinards ou des pommes de terre.CultureLes 15-25 ans ne jurent que par le turbo-folk, musique pop typiquement slave. Imaginez Michel Louvain ou les Classels remixés avec des rythmes techno! Vision d’horreur pour les critiques, mais la jeunesse y trouve sa voie. La réappropriation des vieilles mélopées orientales au discours simpliste participe au processus de création identitaire qui forge la base de la nouvelle nation.

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Comment déjouer l’Asie ?

Il faudra s’y faire dans l’avenir: un ouvrier qui assemble des machines à laver ne pourra plus gagner 20 dollars l’heure, dit Pete Engardio, le spécialiste de l’Asie du magazine d’affaires américain BusinessWeek. La montée de la Chine et de l’Inde bouscule non seulement l’économie mondiale, mais aussi le niveau de vie de nombreux travailleurs du Québec et d’ailleurs. « De nos jours, si on peut faire votre travail dans la ville voisine, on peut aussi le faire en Inde ou en Chine. »Ces deux pays ont le poids démographique et le dynamisme pour défier le rôle dominant des États-Unis au cours du siècle, dit le grand reporter. Il faut voir les chiffres. À elles deux, la Chine et l’Inde englobent 2,4 milliards d’êtres humains, le tiers de la population mondiale. La Chine a maintenu un taux de croissance spectaculaire de 9% depuis 2002, l’Inde, de 6%. En comparaison, l’économie canadienne a crû de 3% en 2005. Si la croissance continue à ce rythme, on prévoit qu’en 2050 l’Inde et la Chine pèseront plus lourd dans l’économie mondiale que l’Union européenne et les États-Unis réunis!Pete Engardio a été correspondant à Hongkong avant de diriger l’édition asiatique de BusinessWeek de 1999 à 2001. Il sera à Montréal en mars pour prononcer une conférence intitulée « La Chine et l’Inde: la prochaine décennie » à l’occasion d’un colloque organisé par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. L’actualité l’a joint à New York.La montée de l’Inde et de la Chine devrait-elle nous faire peur ?- Nous profitons déjà des changements qui interviennent en Asie. Les multinationales d’Amérique du Nord et d’Europe sont celles qui tirent les ficelles du commerce mondial, qui exploitent le capital humain de l’Inde et de la Chine. Ce sont elles qui récoltent les profits! Les usines les plus rentables de General Motors sont en Chine. GM profite de la croissance du marché automobile là-bas plus que toute autre société chinoise. Ces multinationales gardent leur siège social au Canada, aux États-Unis et en Europe, car c’est là que l’on trouve encore les meilleurs talents, les meilleures idées. La bataille ne se fait plus au stade de la production, mais de l’innovation. La clé du succès pour les pays comme le Canada, c’est l’éducation. Il faut continuer de former des gens innovateurs et de créer des emplois de plus en plus de pointe.Mais, ces temps-ci, on voit beaucoup de mises à pied dans le secteur manufacturier. Faut-il s’en inquiéter ?- Il est vrai que pour certaines industries, la montée en puissance de l’Inde et de la Chine est un phénomène douloureux. Nous entrons dans un nouveau système. Il y aura des gagnants et des perdants. Les perdants seront ceux dont les compétences peuvent être facilement reproduites par un grand nombre de gens, n’importe où dans le monde. Les infirmières, par exemple, n’ont rien à craindre, car leur travail ne peut être fait à distance.Les jeunes aujourd’hui apprennent à s’adapter à cette réalité. Ils savent qu’ils ne feront pas le même travail toute leur vie et que, pour réussir, ils doivent se spécialiser.La Chine et l’Inde se développent-elles de la même façon ?- Non. Ce sont des modèles économiques très différents. En Chine, le gouvernement investit massivement dans les projets d’infrastructures. Chaque grande ville se dote d’autoroutes, d’un aéroport, de tours de bureaux, d’hôtels de luxe. C’est l’un des rares endroits au monde où l’on construit des aciéries, des complexes pétrochimiques de deux milliards de dollars, des usines de semi-conducteurs.L’Inde n’est pas le pays des grands chantiers. Il faut savoir que les réformes économiques ont débuté en Chine il y a 27 ans. En Inde, elles ne datent que de 1991. Le gouvernement indien commence à peine à investir dans le réseau routier. La circulation est infernale, les pannes d’électricité fréquentes, les lignes téléphoniques surchargées. Les signes de pauvreté sont partout, même à Bombay, la capitale financière. Contrairement à ce qui se fait en Chine, les investissements en Inde proviennent de capitaux privés. Ils sont dirigés vers des activités à faible coût: la conception de logiciels, la recherche et développement en informatique et les services pour les entreprises étrangères, comme les centres d’appels.Cela dit, les deux modèles sont complémentaires. Par exemple, Cisco Systems [le numéro un mondial des équipements de réseau Internet] emploie 2 000 ingénieurs en Inde pour concevoir les logiciels qui font fonctionner ses routeurs, et elle les produit dans des usines de Chine.À quoi peut-on s’attendre pour ces deux pays dans la prochaine décennie ?- Je crois que l’économie chinoise va continuer de croître de 8% ou 9% par année. Mais d’ici 15 ou 20 ans, elle ne pourra plus soutenir ce rythme, en raison du déclin de la population active. La Chine vieillit rapidement. C’est la conséquence de la politique de l’enfant unique, en vigueur depuis 1979. De graves problèmes sont à prévoir: il n’y a pas de système de santé universel, et très peu d’entreprises offrent des régimes de retraite.C’est plutôt le contraire qui va se produire en Inde. Le pays a une population très jeune: 35% des Indiens ont moins de 15 ans. Ces 400 millions de jeunes vont soutenir la croissance dans les 30 prochaines années. Cet essor sera plus sain qu’en Chine, car le système financier indien est beaucoup plus souple et dynamique. Les Indiens peuvent investir à la Bourse, souscrire à des obligations et contracter des assurances. L’épargne sert à financer des projets rentables. En Chine, 80% de l’épargne est détenue par les quatre grandes banques d’État. Beaucoup de prêts sont consentis en fonction de considérations politiques, sans égard à la rentabilité. Dans les 10 prochaines années, l’Inde devrait donc rattraper la Chine. À plus long terme, elle devrait la surpasser.Cette croissance a permis de sortir de la pauvreté des millions d’Indiens et de Chinois. Mais elle est aussi la cause de graves problèmes écologiques. Les gouvernements indien et chinois s’inquiètent-ils de cela ?- Oui, mais la priorité, c’est la croissance à tout prix. Rien qu’en Chine, plus de 20 millions de personnes intègrent le marché du travail chaque année! Il faut leur donner un emploi, et la seule façon d’y parvenir est de faire croître l’économie rapidement. Une croissance annuelle de 5% serait énorme au Canada ou aux États-Unis. Mais en Chine, ce serait un véritable problème: il y aurait des millions de chômeurs et le gouvernement devrait faire face à une crise de crédibilité majeure.Mais l’économie chinoise ne pourra pas croître indéfiniment, sans un ralentissement ou même une crise. L’État aura-t-il les moyens d’y faire face ?- Jusqu’ici, le gouvernement chinois a fait un travail impressionnant en empêchant des problèmes sociaux et politiques au niveau local de devenir des crises nationales. L’État contrôle les médias, et les Chinois n’entendent parler ni de grèves – il y en aurait eu plus de 50 000 l’an dernier – ni d’émeutes paysannes, d’ailleurs brutalement réprimées.Aussi bizarre que cela puisse paraître pour un Occidental, beaucoup de jeunes Chinois trouvent que les étudiants sont allés trop loin lorsqu’ils ont demandé des réformes démocratiques sur la place Tian’anmen, en 1989. Ils craignent le chaos qui suivrait la chute du Parti communiste, car ils ont vu tous les problèmes que cela a causés chez leur voisin russe.J’étais en Chine lors de la crise du SRAS, en 2003. Les ports ont fermé, les exportations ont été interrompues. Mais le pays s’en est remis très rapidement. Je crois que la Chine a dépassé le point où une crise pourrait tout faire dérailler.Le succès de la Chine et de l’Inde tient aux bas salaires. Mais en s’enrichissant, ces deux pays vont-ils, en même temps, perdre cet avantage ?- Les salaires finiront par grimper, c’est inévitable. Prenez l’exemple d’un ouvrier du textile de la province de Guangdong, dans le sud de la Chine, qui gagne autour de 30 cents l’heure. Même si son salaire augmentait de 10% par année, il lui faudrait 30 ans pour atteindre cinq dollars l’heure! Pendant ce temps, les salaires grimpent aussi chez nous. Pour les ingénieurs, le fossé va se combler plus rapidement. Déjà, les meilleurs concepteurs de microprocesseurs de Bangalore, la capitale technologique de l’Inde, gagnent presque autant que leurs collègues américains.Mais la Chine et l’Inde ont un autre avantage sur les pays occidentaux: elles forment des ingénieurs en grand nombre. Aux États-Unis, 70 000 nouveaux ingénieurs sortent chaque année des universités. En Inde et en Chine, c’est plutôt de 200 000 à 300 000 ingénieurs qui obtiennent un diplôme. Leur système d’éducation s’est bien adapté pour répondre à la demande des entreprises. En Inde, dans l’État du Karnataka, où est situé Bangalore, il y a 250 écoles de génie. Et il s’en ouvre 50 nouvelles par année!Ces ingénieurs sont-ils aussi bien formés qu’au Canada ou aux États-Unis ?- Non. Dans notre système d’éducation, on accorde beaucoup d’importance à la créativité et à la résolution de problèmes. Les ingénieurs indiens et chinois sont formés pour exécuter des tâches, ce qu’ils font très bien. Il y a beaucoup de travail routinier dans la conception d’un nouveau produit.Le problème des universités indiennes et chinoises est qu’elles n’ont pas réussi à créer un environnement qui favorise l’innovation. Je suis surpris du peu d’avancées technologiques en Chine. Il y a une multitude d’entreprises qui fabriquent des produits électroniques, de l’équipement de téléphonie et des appareils électroménagers. Elles ont des armées d’ingénieurs à leur solde. Mais je ne connais aucun produit assez innovateur pour percer sur le marché mondial. Elles fabriquent des copies, des variations de ce qui existe déjà chez nous.Cela ne risque-t-il pas de handicaper le développement à long terme de ces pays ?- Il faut leur laisser le temps. Lorsque je regarde la Chine aujourd’hui, je vois Taïwan il y a 10 ans. À l’époque, je ne trouvais pas d’innovation là-bas. Les Taïwanais étaient très bons pour fabriquer un produit à partir de plans conçus ailleurs. Maintenant, c’est Taïwan qui conçoit presque toutes les caméras numériques sur le marché. Je ne parle pas des lentilles et du design du boîtier, mais des composants électroniques. Les Taïwanais mettent au point de nouvelles pièces d’ordinateur, et des multinationales comme Dell apposent leur nom sur le produit fini. La plupart des puces des téléphones cellulaires sont aussi conçues par des sociétés taïwanaises. Il a fallu 10 ans à Taïwan pour se rendre là.Comment a-t-elle réussi cela ?- Beaucoup d’ingénieurs taïwanais sont passés par la Silicon Valley. De retour dans leur pays, ils ont tout simplement répété ce qu’ils avaient vu là-bas. Les Chinois font la même chose. On trouve de nombreux ingénieurs chinois aux États-Unis. Ceux qui rentrent en Chine obtiennent des postes de cadres supérieurs. Ils se retrouvent à la tête de programmes de recherche et développement. La Chine finira par imiter Taïwan, car elle est un marché majeur pour l’électronique. Elle est déjà le plus grand marché du monde pour les téléphones cellulaires. Bientôt, il y aura plus de Chinois branchés sur Internet haute vitesse à la maison que d’Américains. Et les Chinois devraient adopter la télévision numérique à l’échelle nationale avant les Américains. Les Indiens leur emboîteront le pas. Un jour, ce seront les Asiatiques qui lanceront les modes.

Doit-on avoir peur de l'Asie? Monde

Doit-on avoir peur de l’Asie?

La croissance de la Chine et de l’Inde durera encore au moins 20 ans, prévient le reporter de BusinessWeek Pete Engardio, grand connaisseur de l’Asie. Mais le Canada peut tirer son épingle du jeu.

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Les pièges d’une élection

D’origine haïtienne, Jacquelin Télémaque s’est établi à Montréal en 1970, à l’âge de 19 ans. De retour en Haïti en 1986, il y travaille comme journaliste indépendant et y coordonne, depuis mai 2005, les activités de Réseau Liberté. Fondé à Montréal, où il a son siège et où il est dirigé par le journaliste Réal Barnabé, Réseau Liberté se consacre depuis près de 10 ans à la promotion de la liberté de la presse et à l’appui aux médias dans les nouvelles démocraties. À ce jour, Réseau Liberté s’est impliqué dans une vingtaine de pays, en Asie du Sud-Est, dans l’ex-Yougoslavie, au Maghreb, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, au Moyen-Orient et dans les Caraïbes. L’actualité a joint Jacquelin Télémaque à Port-au-Prince quelques jours avant le scrutin, prévu pour le 7 février.À quoi ressemble actuellement la vie de l’Haïtien moyen ?- En ce qui concerne les services publics, c’est toujours pareil. Il y a de deux à quatre heures d’électricité tous les deux jours. C’est à peine suffisant pour pomper l’eau, charger les piles de secours, etc. L’eau et le téléphone, ce n’est pas mieux. Mais ce qui préoccupe vraiment tout le monde, c’est l’insécurité. Personne – ni les journalistes, ni les policiers, ni même les forces de l’ONU – n’entre plus dans le grand bidonville qu’est Cité Soleil, mais le sentiment d’insécurité a gagné tous les coins. Pour le seul mois de décembre, on parle de 245 kidnappings à Port-au-Prince. Il ne s’agit pas d’enlèvements pour des motifs politiques ou de règlements de comptes. On enlève des gens dans l’espoir d’obtenir une rançon et d’en vivre. Le rapt comme moyen de s’enrichir… N’importe qui peut être l’objet de négociations. Du notable pour qui on exige un million de dollars américains avant de finir par se contenter de 20 fois moins jusqu’à la jeune marchande de légumes qu’on enlève pour obtenir 10 dollars. En passant par le garçonnet dont la famille n’a pas les moyens de payer et qu’on libère après lui avoir crevé les yeux.L’État n’intervient-il pas ?- L’État a abandonné sa population. Et comme il ne fournit que le minimum de services, ce sont les bandits qui prennent en charge les gens autour d’eux. Le réseau de complicités est donc extrêmement complexe dans certains quartiers. Et ce chiffre de 245 enlèvements en décembre, c’est la donnée officielle. Or, la plupart des familles, préférant négocier avec les ravisseurs dans l’espoir de sauver l’otage, n’alertent pas la police. Ou si les autorités, par miracle, s’intéressent au cas, la famille leur demande de laisser tomber. Le chef de la police nationale lui-même, Mario Andrésol, admet que des policiers sont impliqués dans plus de 30% des crimes, dont les enlèvements. Le nombre réel est donc beaucoup plus élevé.On a l’impression qu’il est plus facile d’organiser des élections en Irak qu’en Haïti…- La communauté internationale insiste pour que les élections aient lieu. Mais il y a d’importantes difficultés. Les cartes d’électeurs n’ont pas été livrées à temps, les bureaux de vote sont trop peu nombreux et mal situés, ce qui oblige certains électeurs à marcher des heures pour aller voter. Les neuf membres du Conseil électoral provisoire ont passé leur temps à se contredire les uns les autres, et quand ils parlaient d’une seule voix, c’était pour contredire le premier ministre. Enfin, les employés du Conseil n’étaient pas très motivés, pour la bonne raison qu’ils n’étaient pas payés depuis des mois…Mais dans le fond, je crois qu’il s’agit d’une question de volonté. La perception de la population est que les membres du Conseil électoral n’ont jamais eu un si bon boulot de leur vie, avec voiture, climatisation, primes… Pourquoi se dépêcheraient-ils? De même, les membres du gouvernement transitoire n’ont pas beaucoup d’intérêt à ce qu’on les renvoie chez eux… Résultat: les élections ont été reportées quatre fois.Que faut-il craindre le plus dans ces élections ?- Le comportement même des politiciens. Il y a officiellement 45 partis, et 34 candidats à la présidence! Or, les partis n’ont pas encore appris à composer avec la réalité des partis adverses. Ce n’est pas un fait établi, en Haïti, que le vaincu reconnaisse sa défaite et que le vainqueur fasse appel au vaincu pour gouverner, pour créer un gouvernement pluriel.La communauté internationale doit insister pour que les partis se regroupent autour de deux ou trois grandes tendances. Beaucoup n’ont d’autre réalité que leur nom, enregistré au ministère de la Justice. En tournée, j’ai rencontré de nombreux journalistes régionaux qui racontent la même histoire: des partis politiques qui n’ont fait aucun boulot sur le terrain, et n’ont donc aucune base régionale, vont courtiser une personne bien placée, un notable connu dans sa région, par exemple. Une entreprise de séduction d’autant plus efficace qu’elle s’effectue au moyen d’enveloppes bien gonflées. La Chambre que nous aurons risque de comprendre pas mal d’éléments corrompus.Vous n’avez donc pas confiance dans les résultats de ces élections ?- Officiellement, c’est le Conseil électoral provisoire qui valide et proclame les résultats. Mais il dépend des forces des Nations unies en Haïti, la Minustah, pour l’acheminement des données. Or, la confiance ne règne pas entre les deux organisations.Les élections ne sont pas inutiles pour autant. Les Haïtiens sont accoutumés aux complots et aux rumeurs, ainsi qu’à l’absence d’organisations capables de porter le changement. Ils ont donc le réflexe de s’en remettre à un sauveur. Pourtant, en 1987, quand Haïti s’est doté d’une Constitution, les gens, par toutes sortes de moyens, ont suivi le processus avec attention. Jusque dans les coins les plus reculés du pays, des paysans qui ne savaient ni lire ni écrire avaient le texte de la Constitution quelque part dans la maison et en connaissaient le contenu. Et ils ont voté en connaissance de cause. Il y a donc moyen d’éduquer la population sur la prise de décisions majeures.Un des gardiens de la démocratie, c’est la presse. Vous qui travaillez à la formation de journalistes, quel diagnostic posez-vous sur la qualité de la couverture journalistique et l’état de la liberté de la presse en Haïti ?- Les journalistes sont extrêmement courageux, mais ils manquent de formation et de perfectionnement. Réseau Liberté s’efforce de leur donner des outils pour qu’ils puissent bien rendre compte de la campagne électorale, questionner les candidats sur leur programme et informer le public. La responsabilité de la presse relève aussi des propriétaires de médias. Soustraire les journalistes à la tentation des offres alléchantes est la responsabilité des directeurs, qui doivent fournir à leurs employés les moyens nécessaires pour exercer leur profession en toute indépendance. C’est un travail de longue haleine, qui implique des débats dans ce secteur d’activité et l’adoption d’outils, comme un code ou un guide déontologique. J’ai bon espoir qu’on y arrivera.Vue de l’extérieur, la situation haïtienne est désespérante. De l’intérieur, quelle porte de sortie voyez-vous ? – La situation haïtienne est très complexe, et le pays ne pourra pas s’en sortir si on n’aborde pas les problèmes de fond. Le choix d’un nouveau président ne suffira pas à les résoudre. La solution à la question haïtienne passe d’abord par un large débat de société. Un État ne peut pas se construire sur la base du mensonge, du crime, de l’impunité et de l’exclusion. Ce n’est pas normal qu’un bandit arrive dans un quartier et tire deux coups de feu, faisant fuir 300 personnes. Ce n’est pas normal que des gens soient enlevés et que personne ne dénonce cela. Ce n’est pas normal non plus que les gens se contentent de voter et ne s’occupent plus de rien, oubliant de voter à l’échelon local sous prétexte que c’est le président qui peut tout changer. La question n’est pas tellement d’avoir confiance ou pas dans la Chambre qu’on s’apprête à élire, mais d’avoir confiance dans la capacité des gens de se prendre en main aux échelons local, régional et national. C’est là que les Haïtiens doivent mettre le paquet. Je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas le faire quotidiennement, pour faire vivre leur démocratie.

Monde

« The Big Easy » a eu son big one

Je me souviens distinctement de cette ligne d’horizon étrange, dont la vue m’avait frappé à l’occasion d’un repas d’écrevisses dégusté sur les rives du lac Pontchartrain. Instinctivement, je clignais des yeux, comme sous l’effet d’une illusion d’optique, mon oeil se refusant à admettre que le niveau du lac se confonde ainsi avec la ligne des toits des maisons bâties en contrebas de la digue. C’est de cette perspective improbable, sortie d’un tableau mal exécuté, que je me suis souvenu lorsque j’ai appris que les digues ceinturant La Nouvelle-Orléans avaient cédé en deux endroits sous les assauts de Katrina.Plus tôt dans la journée, il avait semblé que la ville mythique allait de nouveau s’en tirer. L’oeil de l’ouragan l’avait manquée d’un cheveu et les dégâts s’annonçaient en deçà du pire. Mais la chance obscène dont jouissait La Nouvelle-Orléans jusqu’à présent s’est finalement tarie.À l’heure où j’écris ces lignes, on chiffre de moins en moins timidement les pertes humaines. On évoque la possibilité d’épidémies. Dans une ville au tissu social déjà périlleusement élimé, on tire aujourd’hui au M16 sur des gangsters et sur des violeurs, mais aussi sur des voleurs d’eau en bouteille. Au désastre naturel de Katrina est en train de s’ajouter une catastrophe humanitaire sordide – et d’autant plus honteuse qu’elle était dans une large mesure évitable. Car comme les corps gonflés qui émergent maintenant par centaines dans les rues inondées de la ville, des preuves de plus en plus accablantes de l’incurie criminelle de l’administration républicaine font elles aussi surface jour après jour. Et dans un cas comme dans l’autre, ça sent tragiquement mauvais.Remisant ma rage ordinaire et repensant à mon portrait très personnel de la ville, bricolé il y a déjà trois ans pour L’actualité, ce sont forcément les gens de La Nouvelle-Orléans qui me reviennent en mémoire, particulièrement ceux qui m’ont prêté leurs mots et leurs regards le temps d’un verre partagé à la terrasse du Café du Nouveau Monde. À l’heure qu’il est, je sais pertinemment que certains sont en sécurité à Lafayette, entassés chez des cousins, contemplant avec un désarroi incrédule l’ampleur de la tâche à venir. En revanche, j’ai aussi la franche intuition que d’autres, sous les chaînes de leur indigence, ont coulé avec la ville. Pour ce que ça vaut, je les salue bien bas, les uns comme les autres.EXTRAITSLes premiers colons français de 1718, auxquels on avait textuellement promis rien de moins qu’un éden – « la Venise du Nouveau Monde »! -, ne trouvèrent à La Nouvelle-Orléans guère plus qu’un simple poste de traite, quelques cabanes et des tentes, plantés au beau milieu de marais pestilentiels peuplés de serpents et d’alligators. Ajoutez à cette première vague de colons des esclaves arrachés à l’Afrique, des Espagnols venus gérer une province sur laquelle ils ne régneront que 41 ans, des milliers d’Acadiens déportés des Maritimes – les Cajuns, qui s’établiront davantage dans les bayous que dans la ville elle-même – et vous obtenez un sacré recours collectif en perspective.En sa qualité de porte d’entrée sur le Mississippi, l’emplacement de La Nouvelle-Orléans était essentiellement stratégique. En vérité, il n’aurait jamais dû être envisagé pour y fonder une ville: il se trouve de deux à trois mètres au-dessous du niveau de la mer!Aujourd’hui, cette improbable métropole représente un véritable cauchemar pour tout urbaniste. À la moindre averse soutenue, la ville doit être drainée par 22 stations de pompage, qui rejettent, au moyen d’un vaste réseau de canaux surélevés, des milliers de mètres cubes d’eau à la seconde dans le bassin du lac Pontchartrain, au nord. Le sol est si humide qu’il est impossible d’y inhumer les morts; on les place donc dans des tombeaux hors de terre, ce qui donne aux nombreux cimetières de la ville – the cities of the dead – un caractère particulièrement macabre.Manning Ogden, qui est entrepreneur en construction, connaît bien les problèmes logistiques que posent les conditions du terrain. Tout en manoeuvrant habilement sa camionnette sur un boulevard lézardé de crevasses, il partage son exaspération. « Les résidants se plaignent tout le temps des routes, des fondations des maisons qui s’enfoncent, des pelouses inondées à la fin de l’été. Mais dès qu’on refait une digue ou un viaduc, ils se plaignent des inconvénients causés par les travaux. Qu’ils essaient donc de couler du béton sur de l’eau, pour voir! Cette ville ne devrait pas exister… C’est un privilège d’y vivre, au fond », conclut-il d’un ton sévère, soudain contraint à un détour par… la réfection d’un canal.La situation géographique particulière de la ville n’a pas comme seules conséquences les incessants inconforts de ses habitants. Au fil des décennies, l’endiguement systématique du Mississippi – pour améliorer la navigation, mais aussi pour satisfaire les besoins d’une industrie pétrochimique colossale dont les raffineries constellent les berges – a érodé la zone tampon que constituaient les marais de l’estuaire du grand fleuve. Si bien que, s’il advenait un ouragan majeur comme ceux qui, bon an, mal an, viennent frapper les côtes de la Floride, la ville serait complètement désarmée devant la crue violente des eaux.Selon le pire des scénarios, le tiers de la ville pourrait se retrouver sous 10 m d’eau, et ce, pendant des semaines. Avec un avertissement de 72 heures, un maximum de 75 000 personnes pourraient être évacuées à temps – d’après « les estimations les plus pessimistes », car il n’y a pas de consensus sur la question -, alors que le périmètre menacé en compte cinq fois plus.Les études paraissent absolument farfelues, tant leurs projections sont cataclysmiques. Et l’on sourit devant un t-shirt qui clame: « ‘Til the great flood… Laissez les bon [sic] temps rouler! » Mais quand le New York Times – qui est tout sauf un journal farfelu – affirme en substance la même chose, on se pince.Des budgets ont bien été votés pour rebâtir les remparts naturels de la ville, mais ces sommes semblent s’être égarées dans les dédales tortueux de la politique louisianaise, réputée pour former une classe à part pour ce qui est de la corruption. (Dans les années 1930, un gouverneur de la Louisiane, condamné à 10 ans de pénitencier pour fraude, déclara à la fin de son procès: « Que voulez-vous, ce sont les risques du métier! »)À l’approche de la saison des pluies, John Williamson, mon astrologue de Jackson Square, a donc fait ses bagages. « Ce n’est pas une question de si, mais une question de quand, et je sens que ce n’est pas mon été chanceux », dit-il sobrement, une catastrophe dans le regard.Attablé devant un gigantesque plateau d’écrevisses au bord du lac Pontchartrain, Manning Ogden, le pourtant pragmatique entrepreneur en construction, n’est pas plus optimiste. Alors, pourquoi reste-t-il? « Toute ma vie est ici, répond-il lentement. Et puis on ne va pas se sauver. Il y a un risque évident, mais on a tout de même inventé le poker! » Il éclate de rire, de concert avec son fils Michael, 15 ans. Les crawfish sont délicieux.Le matin de mon départ, je suis allé boire mon café au lait sur les berges du Mississippi. Fidèle à elle-même, La Nouvelle-Orléans semblait faire la grasse matinée, émergeant à regret des vapeurs d’une autre nuit de débauche. Sur le pont du Natchez, un steamer d’époque, l’orchestre entonnait un air de dixieland. La rue de Bourbon, lavée à grande eau comme chaque matin de l’année, se préparait pour les festivités du soir. À la voir ainsi, à la fois industrieuse et alanguie, j’ai songé que La Nouvelle-Orléans avait l’air aussi prête à affronter un ouragan que moi un double bourbon sans glace, c’est-à-dire pas du tout. Mais cette ville, qui a vu naître le poker, semble jouir d’une chance infatigable. Et d’un talent certain pour… le bluff. Cher Guillaume,J’ai dû y retourner juste avant l’ouragan. La maison de retraite avait abandonné ma grand-mère de 96 ans et ma grand-tante. J’ai attendu que la tempête passe et je suis parti au moment où les digues commençaient à se rompre. Je vais trouver un endroit près de La Nouvelle-Orléans – Laplace, par exemple – et attendre que le travail reprenne.Affectueusement,Manning Ogden (Courriel reçu le 6 septembre 2005)

Monde

Bush a-t-il ruiné l’Amérique ?

David Walker sait ce qui attend les Américains dans quelques années et ce qu’il entrevoit lui donne froid dans le dos. Il n’est pourtant pas astrologue. Il est comptable. Son titre: contrôleur général des États-Unis – ce qui fait de lui le vérificateur en chef du plus important et du plus puissant gouvernement du monde. Depuis des mois, il le crie sur les toits, à qui veut l’entendre: la pagaille règne au sein des finances publiques des États-Unis d’Amérique et la situation est loin de s’améliorer. À tel point que si le pays ne prend pas bientôt des mesures draconiennes pour résoudre ses problèmes budgétaires, le monde entier risque d’être secoué par un séisme économique sans précédent. Dans le silence feutré de son bureau lambrissé de bois, en plein centre de Washington, David Walker prend le temps de mesurer la portée de ses paroles avant de parler. Il ne voudrait surtout pas, comme certains économistes en vue, jouer les prophètes de malheur. « Je n’aime pas adopter un ton alarmiste », dit-il en s’avançant sur le bout de son fauteuil. « Néanmoins, je crois qu’il est extrêmement important que la population américaine ainsi que les élus qui la représentent comprennent bien à quel point l’heure est grave. » Il faut dire que les chiffres sont effarants: au rythme où vont les choses, les finances publiques des États-Unis auront à faire face à un trou de 43 000 milliards de dollars américains d’ici 10 ans. Les implications économiques de ce trou sont presque inconcevables pour une génération de politiciens et d’électeurs qui ont grandi durant une période plutôt prospère et pour qui la crise des années 1930 n’est qu’un mauvais souvenir de leurs parents. N’empêche que le douillet style de vie nord-américain auquel nous nous sommes tous habitués a été acheté à crédit, et l’échéance du paiement approche. Si les États-Unis s’avèrent alors incapables de régler la facture, leurs déboires financiers se répercuteront bien au-delà de leurs frontières. Au Canada, pas une seule région ni une seule industrie ne sera épargnée. David Walker espère ne pas prêcher dans le désert. « Plus vite nous nous attaquerons au problème, dit-il, mieux ça vaudra. L’accumulation des déficits, qui peut avoir un effet bénéfique sur l’activité économique à très court terme, devient néfaste sur une période prolongée. Nous devons d’abord arrêter de creuser avant de trouver un moyen de combler le trou. » Comment les États-Unis se sont-ils retrouvés dans un tel pétrin? En janvier 2001, George W. Bush prenait les commandes d’une nation en excellente santé financière, portée par une croissance économique soutenue et un marché boursier en plein essor. Le même mois, le Congressional Budget Office (CBO), l’organisme fédéral qui fournit au Congrès les analyses nécessaires pour le vote du budget, annonçait que le gouvernement américain pouvait s’attendre à un généreux surplus budgétaire, estimé à 5 600 milliards de dollars américains sur 10 ans. La question politique de l’heure était de savoir comment distribuer cette manne. L’équipe de Bush était déterminée à remettre l’argent dans les poches des contribuables en réduisant massivement leur fardeau fiscal. Or, personne ne se doutait que ce surplus escompté était en grande partie illusoire, résultat d’une grave erreur de comptabilité. Les projections optimistes du CBO se fondaient en effet sur de fausses hypothèses. D’une part, on avait fortement surestimé la croissance des recettes du gouvernement, tablant sur des résultats comparables à ceux des années 1990. D’autre part, on avait sous-estimé le taux de croissance des dépenses, jugeant que celui-ci resterait inférieur au taux d’inflation durant la prochaine décennie. Laurence Kotlikoff, professeur d’économie de l’Université de Boston bien connu pour ses virulentes critiques de la planification budgétaire américaine, avait publié à l’époque un article démolissant ce qu’il appelait le « fantasme fiscal » du CBO. Mais sur la colline du Capitole, personne ne lui prêta la moindre attention. Le vaste programme de réduction d’impôts avait le vent dans les voiles, et rien n’allait l’arrêter. Depuis, le CBO, comme d’autres organismes gouvernementaux, a révisé ses calculs et admis qu’il aurait été plus réaliste de prévoir un surplus 2,5 fois plus petit – soit de 2 200 milliards de dollars. De toute façon, ce coussin réduit a rapidement fondu au fur et à mesure que Bush éliminait taxe après taxe (celle sur le mariage, par exemple), baissait les impôts des particuliers, réduisait les taux de taxation des dividendes, des dons et des gains en capital, augmentait le crédit d’impôt pour enfants. (La plupart des baisses de taxes et d’impôts consenties depuis 2001 ne sont que temporaires, mais les républicains ont clairement manifesté leur intention de les rendre permanentes avant la fin de leur présent mandat.) Le Center for Budget and Policy Priorities, institut privé de recherche de Washington lié aux démocrates, estime que, de 2001 à 2004, les recettes de l’État fédéral ont chuté de quelque 600 milliards de dollars. La santé financière du pays a achevé de se dégrader après les attentats du 11 septembre 2001, notamment avec les opérations militaires en Afghanistan et en Irak qui ont suivi. De 2001 à 2004, le budget annuel du Pentagone et de la Sécurité intérieure a été augmenté de 87,1 milliards de dollars – ce qui représente une hausse de 27,5% en quatre ans. Résultat: le surplus budgétaire, qui était de 128 milliards en 2001, s’est inversé en un déficit de 412 milliards l’an dernier – le plus important de toute l’histoire des États-Unis. « Le véritable problème, ce ne sont pas les déficits actuels, mais les déficits futurs », dit Josh Bivens, économiste de l’Economic Policy Institute (EPI), de Washington, groupe de réflexion sans parti pris qui élabore des stratégies pour assurer la prospérité et la justice économique. « Si les réductions d’impôts de Bush deviennent permanentes, on ne verra plus la fin des déficits. » En février, la dette publique des États-Unis a atteint 7 700 milliards de dollars. On a beau savoir que ce nombre comporte 13 chiffres, il est difficile d’en imaginer l’ampleur. On peut se dire que 7 700 milliards de dollars américains représentent presque huit fois la valeur de toute l’économie canadienne, ou sept fois les revenus annuels des six plus importantes compagnies de pétrole. Ou encore que si l’on convertissait cette somme en coupures de 1 000 dollars, on obtiendrait une pile de 840 km – soit la distance entre Montréal et le parc de la Gaspésie… Et pourtant, cette dette abyssale est loin d’avoir atteint sa limite. En effet, elle augmente de 1,2 milliard de dollars par jour, puisque le pays se prépare cette année à un autre déficit record, de 427 milliards cette fois. Comme les taux d’intérêt sont encore bas, les coûts d’emprunt de tout cet argent ne dépasseront pas 8,6% du budget fédéral en 2005. Mais lorsque les taux d’intérêt monteront, le service de la dette sera d’autant plus lourd: les prévisions actuelles de la Maison-Blanche suggèrent que d’ici 2010, il atteindra 314 milliards par année. Ces projections budgétaires ne reflètent pas toute la profondeur du gouffre financier américain. D’abord, elles n’incluent pas le financement des campagnes militaires en Irak et en Afghanistan, qui exigeront, selon les estimations, des fonds additionnels de 80 milliards au cours des mois qui viennent. Les projections ne prennent pas non plus en considération les coûts associés à la réforme bushienne du système de retraite – la Social Security -, qui donnerait aux travailleurs la possibilité de verser une partie de leurs cotisations dans des comptes de retraite personnels. Or, cette réforme obligerait le gouvernement à emprunter entre 1 000 et 2 000 milliards de dollars supplémentaires pendant la prochaine décennie. Pour le contrôleur général David Walker, tout cela n’est qu’une goutte d’eau en comparaison de ce qu’il appelle le « raz-de-marée » qui s’apprête à déferler sur les finances du pays. En effet, les États-Unis connaîtront, dans les prochaines décennies, un bouleversement démographique majeur, avec l’arrivée à la retraite des 77 millions de baby-boomers. Or, nulle part dans les projections on ne précise comment on fera pour financer la montée en flèche des coûts des programmes sociaux et des soins de santé liés au vieillissement de la population. David Walker estime que lorsqu’on tient compte des dettes non provisionnées de la Social Security, de Medicare et de Medicaid (régimes qui constituent le coeur du filet de protection pour les aînés et les plus démunis), le trou budgétaire à long terme des États-Unis se chiffre à environ 43 000 milliards de dollars, soit à peu près quatre fois la valeur de l’économie du pays et plus de vingt fois les recettes fiscales annuelles du gouvernement fédéral. Certains actuaires sont même d’avis que cette estimation est trop optimiste. Les observateurs sont de plus en plus nombreux à penser que les emprunts gouvernementaux ne pourront bientôt plus suivre le rythme effréné des dépenses. Cela aura des répercussions énormes sur toutes les activités de l’État, du financement de l’armée à la protection de l’environnement. L’EPI prévoit que dans 10 ans, si le gouvernement s’obstine à maintenir le même régime fiscal, tous ses revenus seront absorbés par quatre postes budgétaires: la santé, le système de retraite, la défense et le service de la dette. Il ne restera pas un sou pour des secteurs aussi fondamentaux que l’éducation, les transports ou la justice, qui devront être entièrement financés à crédit. David Walker voit encore plus loin: il prédit que le service de la dette publique grugera environ la moitié des recettes fiscales d’ici 2031 et qu’il excédera carrément les revenus du gouvernement 10 ans plus tard. Le professeur Laurence Kotlikoff a brossé un sombre tableau de la situation, dans un article publié l’an dernier par le magazine Fortune. « Le gouvernement américain est effectivement en faillite », constatait l’économiste bostonien, en ajoutant qu’il n’y avait que trois façons de colmater la brèche fiscale: augmenter les impôts de 78%, réduire les prestations de retraite et d’assurance maladie de plus de la moitié, ou encore éliminer toutes les dépenses discrétionnaires. « Voilà, concluait-il, le traitement douloureux auquel devra se soumettre le pays. » Les Américains vivent au-dessus de leurs moyens non seulement chez eux, mais aussi à l’étranger. En effet, ils sont les plus gros clients de la planète, important beaucoup plus qu’ils n’exportent. (Leur déficit commercial, l’an dernier, a atteint 617 milliards de dollars – un sommet!) Comment peuvent-ils maintenir un tel train de vie? En puisant à même les capitaux étrangers qui sont investis chez eux chaque année. Mais les investisseurs étrangers sont comme des banquiers qui montrent des signes d’inquiétude quand un client déjà fortement endetté ne cesse de vouloir augmenter sa limite de crédit. Combien de temps encore seront-ils prêts à soutenir les dépenses américaines – surtout aux taux d’intérêt actuels, alors que le pays ne semble avoir aucun plan de financement à long terme? Le problème est d’autant plus pressant que le billet vert est à la baisse depuis plus d’un an, faisant fondre les profits de ceux qui possèdent des bons du Trésor des États-Unis. Stephen Roach, économiste en chef de la banque Morgan Stanley, est un autre critique de la politique fiscale américaine. Il répète depuis longtemps que la dépendance croissante de l’Amérique à l’égard des prêts étrangers risque de lui faire subir tout un choc économique. Une chute soudaine du dollar pourrait provoquer, entre autres, un krach, une dépréciation du marché immobilier, une crise économique – ou tout cela à la fois. « Les États-Unis jouent avec le feu en comptant sur la bienveillance des étrangers, a-t-il écrit dans un de ses rapports l’été dernier. L’incendie est inévitable. » D’autres observateurs, comme l’ancien secrétaire du Trésor Lawrence Summers ou l’ex-président Bill Clinton, sont plus modérés dans leurs propos, mais craignent que la taille des déficits ne vienne compromettre non seulement le commerce et la sécurité du pays, mais aussi sa politique étrangère. Dans le cas d’une attaque contre Taïwan, par exemple, comment les États-Unis pourraient-ils s’opposer à la Chine quand ils lui doivent des milliards? (La Chine est le premier acheteur public international de bons du Trésor américains!) On n’a qu’à penser à la crise qui a secoué l’Argentine en 2001 pour avoir une idée de ce qui arrive lorsqu’une économie cède sous le poids d’une dette extérieure colossale. Le jour où le Fonds monétaire international a cessé de prêter au gouvernement argentin, les résultats ont été désastreux: le cours du peso a dégringolé, les économies de millions de personnes se sont envolées en fumée. Avec la flambée subséquente de l’inflation et le fléchissement soudain de la consommation, des milliers d’entreprises ont été acculées à la faillite en quelques semaines et des millions de travailleurs se sont retrouvés au chômage – ce qui a achevé de plonger l’Argentine, autrefois l’une des plus importantes économies d’Amérique du Sud, dans une grave récession. Aucun risque qu’une pareille crise se produise aux États-Unis? La plupart des économistes en envisagent pourtant l’éventualité. « Le jour où les investisseurs étrangers décideront que le budget fédéral mène le pays à la faillite, les milieux financiers seront pris de panique, explique Josh Bivens, de l’EPI. Par un effet d’entraînement, il y aura une montée en flèche des taux d’intérêt, puis une brusque chute du dollar et probablement aussi une hausse de l’inflation. » Des taux d’intérêt plus élevés ne manqueront pas d’étrangler les millions de propriétaires américains qui ont hypothéqué leur maison en comptant sur son appréciation. Et si le marché immobilier tombe, les consommateurs seront sans doute contraints de limiter leurs dépenses, aggravant d’autant plus la récession, pense Josh Bivens. Dans son ouvrage The Coming Generational Storm (la tempête des générations approche), Laurence Kotlikoff décrit ce qui guette les États-Unis en 2030: taux d’imposition sans précédent, réduction draconienne des programmes sociaux, emprunts impossibles à rembourser, augmentation exponentielle de l’inflation et explosion de l’évasion fiscale… Bref, dit-il, on se croira en Russie, au tournant du millénaire. Lorsqu’il analyse les chiffres, Josh Bivens ne peut réfuter les prévisions de Laurence Kotlikoff. « Encore six ou sept ans à ce rythme, dit-il, et les États-Unis s’exposeront à un krach spectaculaire. Prendre de tels risques quand on est un pays aussi riche, c’est plutôt insensé. » Malheureusement, ce comportement téméraire met aussi en danger tous les pays dont l’économie est liée à celle des États-Unis, estime David Rosenberg, Canadien qui est économiste en chef de la division Amérique du Nord de la maison de courtage Merrill Lynch, à New York. Depuis des décennies, explique-t-il, ce sont les dépenses somptuaires des Américains à l’étranger qui assurent la prospérité des pays développés – le Canada, l’Europe et certaines parties de l’Asie. L’an dernier, malgré la hausse du huard par rapport au billet vert, qui rendait les exportations canadiennes moins attrayantes pour nos voisins du Sud, notre excédent commercial à l’égard des États-Unis a été de 65,8 milliards de dollars américains. Les emplois de millions de travailleurs au Canada, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Japon et ailleurs dépendent directement ou indirectement de la bonne santé du marché américain. « Il faudra trouver un moyen de sauvegarder ces emplois si les Américains cessent soudain d’acheter les biens des pays étrangers », dit Josh Bivens. Comme la plupart des économistes, il redoute les conséquences d’un sérieux ralentissement aux États-Unis. « Quand un pays aussi grand a la grippe, dit-il, le reste du monde l’attrape. » Les Canadiens ne semblent pas très bien saisir cette réalité. D’après un récent sondage Maclean’s/Rogers Media, seulement 41% d’entre eux estiment que l’économie nationale est intimement liée à celle des États-Unis, alors que 11% préfèrent croire qu’elle ne l’est pas du tout. En fait, la prospérité de presque toutes les régions du Canada et de tous les secteurs de son économie – les forêts, l’énergie, les mines, l’automobile, l’agriculture, la technologie – dépend de la demande américaine. Si les consommateurs américains sont touchés par une hausse du chômage, des taux d’intérêt et de l’inflation ainsi que par la dépréciation de l’immobilier, il est inévitable que nous en sentions les répercussions de ce côté-ci de la frontière. David Rosenberg est toutefois un peu plus optimiste que ses confrères. Il ne doute pas que les États-Unis entreprendront une grande réforme de leur politique fiscale pour éviter la faillite – ce qui, pour le Canada, n’est pas une meilleure nouvelle. Car pour éliminer le déficit et réduire leur dette, les États-Uniens n’auront d’autre choix que de favoriser l’exportation de leurs biens et services, tout en limitant leurs importations. Ils tenteront donc de restreindre l’accès des étrangers à leur marché – en d’autres termes, selon l’expression des économistes, ils n’hésiteront pas à mettre leurs voisins sur la paille. « Pour l’économie mondiale, cela veut dire que la fête est finie, dit David Rosenberg. Les beaux jours où tout le monde venait faire un tour sur le grand manège américain ne reviendront plus. » ((c) Maclean’s. Traduction: Martine Desjardins)

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La ville aux oeufs d’or

Quand, à la tombée du jour, le fumet des brochettes se répand sur les quais d’Astrakhan, on n’a plus qu’une envie: s’asseoir et regarder couler la Volga… Et il ne coule pas vite, le fleuve mère de la Russie. Tant mieux, on n’est pas pressé.Près des quais, des casse-croûte flottants et leurs passerelles incitent à l’indolence. Bientôt, le soleil butera quelque part sur l’autre rive, les pêcheurs lanceront leurs lignes et, surtout, videront leurs bouteilles. Le poisson n’est pas pressé de mordre. Tant mieux.Le voyageur qui met les pieds à Astrakhan le flaire tout de suite: ça sent le Sud. Des odeurs floues de végétation, quelque chose de sensuel dans l’atmosphère, de doux et de vaporeux, des parfums qui traînent… Une invitation à l’insouciance. Ce climat douceâtre, un peu lascif, vient-il du fait que la ville se trouve à 30 m sous le niveau des océans? Peut-être bien. Déjà au mois de mai, dans la rue principale presque livrée aux piétons, règne un drôle d’air de farniente; rien de la fébrilité normale d’une ville de 500 000 habitants. Pendant qu’à 1 500 km au nord Moscou l’affairée vibre dans un horizon de grues, Astrakhan, l’ex-capitale du caviar, vit dans son cocon paisible, comme si elle se laissait encore glisser sur l’erre d’aller de l’époque soviétique.Enserrée dans les multiples bras du delta de la Volga, Astrakhan est aussi russe que le caviar, même si on y trouve, selon les chiffres mirobolants des guides et dépliants, des représentants de 150 nationalités. D’après les visages croisés dans les rues, c’est peut-être vrai. Alexandre Dumas, en 1858, avait remarqué «les passants, échantillons de toutes les races asiatiques et européennes, mélange babélique de tous les idiomes». Avant Dumas, vers 1820, un autre Français de passage à Astrakhan, Jacques-François Gamba, s’étonnait que des gens si différents quant «au costume, au langage, aux moeurs, aux usages, à la religion» aient «abjuré leur haine et leur rivalité» pour vivre ensemble paisiblement. Gamba estimait qu’au moins la moitié des 40 000 habitants de la ville n’étaient pas russes.Astrakhan est une tour de Babel qui aurait réussi. Depuis l’époque de Dumas et de Gamba, son caractère russe s’est accentué – 75% de son demi-million d’habitants sont russes -, résultat sans doute des 70 années de régime soviétique et de fermeture à l’étranger. Il y reste tout de même une quinzaine de mosquées, une synagogue, une église catholique et puis de drôles de maisons à deux faces. La loi obligeait les propriétaires, quelle que soit leur origine ethnique, à respecter le visage russe de la ville, et donc à ne pas donner un style étranger à la façade des maisons. Mais la loi était muette sur l’arrière. Il en est résulté des bâtiments étranges, qui, derrière une façade russe, présentent dans la cour un aspect totalement différent et surtout dépaysant, comme ces longues galeries sous les arcades, qui vous donnent l’impression d’être en Orient.Astrakhan n’est devenue russe que graduellement, à partir du 16e siècle. Jusqu’en 1556, année de sa conquête par Ivan le Terrible, elle avait été tatare, c’est-à-dire turco-musulmane. L’impérissable souvenir de cette victoire du tsar se trouve encore aujourd’hui au coeur de la ville: c’est le superbe kremlin (forteresse), le plus beau et le plus grand de Russie après celui de Moscou. Construit dans les années 1580, il vaut presque le voyage à lui seul. Ses murailles blanches encerclent une immense place, que domine la non moins blanche cathédrale de la Dormition (assomption de la Vierge), avec ses cinq tourelles aux capuchons verts et son clocher juxtaposé, dressée comme une grande pièce de pâtisserie recouverte de glace à la menthe. Cette cathédrale, érigée au début du 18e siècle, rivalise de splendeur avec les autres du même nom situées dans le kremlin de Moscou et, non loin de là, dans la ville historique de Vladimir. Elles sont toutes construites sur le modèle créé au 15e siècle par l’architecte italien Fioravanti, dans le goût de la Renaissance: cinq dômes couronnant un édifice carré, percé de grandes fenêtres.Deux choses ont fait la célébrité mondiale d’Astrakhan: la fourrure d’agneau bouclée, qui porte d’ailleurs le nom de la ville, et le caviar. La fourrure, il n’en est plus question aujourd’hui; mais le caviar, on essaie de ne pas l’oublier. Le mythique, le précieux, l’introuvable caviar. Le touriste, qui est un être terriblement conformiste, veut ses frites à Bruxelles et sa pizza à Naples, alors il ne passera pas à Astrakhan sans repartir avec son petit pot de caviar.Les cars de touristes font donc l’arrêt caviar obligatoire. Tout le monde descend. La divine substance se vend ici 1 250 roubles (60 dollars) le pot de 113 g, soit 530 dollars le kilo. Le même caviar coûte, à Paris comme à Montréal, dans les 2 000 dollars et plus le kilo. C’est peut-être du vrai – on n’est jamais tout à fait sûr -, c’est-à-dire des oeufs d’osciètre ou de sévruga, deux variétés d’esturgeon. Dilemme: en acheter ou pas? Les connaisseurs vous diront que, même en conserve, le caviar doit se garder au frais et être consommé dans les six semaines qui suivent sa production. Et comme on est encore loin de la maison…Aussi bien, alors, en manger du frais sur place. Du frais? Vous pouvez toujours chercher. Il n’y a pas plus de caviar frais à Astrakhan que de cosaques qui chantent en choeur sur les rives du Don. Au marché aux poissons, paraît-il, on vous en vend sous le manteau. Encore un attrape-nigaud! On dit même que certains y proposent du caviar synthétique qui tache la langue.Qu’ont-ils fait du vrai caviar? Ils l’ont tué. C’est-à-dire que les pêcheurs ont tué la poule aux oeufs d’or qui s’appelle l’esturgeon. Jadis, on accourait à Astrakhan de toute la Russie pour gagner sa croûte et peut-être faire fortune dans le caviar. La mer Caspienne toute proche et le delta de la Volga regorgeaient d’esturgeons. Puis, petit à petit dans les années 1970 et à grande vitesse dans les années 1990, la pollution, la pêche incontrôlée, la corruption et le braconnage ont failli avoir raison de l’espèce. L’agence des Nations unies qui gère la convention internationale sur les espèces menacées s’en est mêlée et a réduit les quotas d’exportation de caviar en 2004. Les pays producteurs autour de la Caspienne (Russie, Iran, Kazakhstan, Azerbaïdjan) ont été sommés de mieux gérer la production et de fournir à l’agence de l’ONU des données précises sur la récolte illégale de caviar, sinon ce sera l’interdiction totale.Et voilà pourquoi on ne trouve plus, à Astrakhan, que les mêmes petits pots de caviar qui sont vendus partout ailleurs dans le monde. La ville place ses espoirs dans une écloserie, située dans le delta, d’où sont relâchés dans la mer Caspienne des alevins de diverses variétés d’esturgeon, dont le bélouga, le roi de l’espèce. Mais il faudra de la patience. Une femelle bélouga ne produit pas d’oeufs avant l’âge de 18 ans! En revanche, elle peut vivre jusqu’à 120 ans. Le musée d’histoire de la ville possède un spécimen impressionnant de bélouga: 4,2 m de long, 966 kilos, âgé d’environ 75 ans au moment de sa prise, en 1989. Un tel poisson peut donner jusqu’à 120 kilos de caviar en une seule ponte. Du caviar qui vaut actuellement jusqu’à 6 000 dollars le kilo. Voilà ce qu’Astrakhan a perdu. Le caviar d’importation qu’on trouve aujourd’hui à Montréal, New York ou Paris provient surtout d’Iran.La navrante histoire du caviar n’empêche pas les habitants d’Astrakhan de jeter leur dévolu sur les richesses dont regorgent encore le delta du fleuve et la mer Caspienne. Le marché aux poissons déborde de sterlets (petits esturgeons), de grands silures et surtout de voblas, poissons argentés de petite taille que les vendeurs offrent en abondance dans des boîtes en carton qui traînent au soleil. Le sterlet fumé est un produit qui vaut son pesant d’or: 25 dollars le kilo, ce qui est très cher pour le porte-monnaie local. À 70 dollars le kilo, le caviar de saumon fait figure ici de produit de grand luxe.Le poisson est, aujourd’hui comme autrefois, la grande affaire d’Astrakhan: pisciculture, pêche, transformation. Il s’agit même d’un produit à haute valeur touristique, car des agences organisent des séjours sur des bases flottantes installées dans l’immense delta de la Volga, avec au menu pêche à la ligne et observation de la nature. Le delta, comme le révèlent les nombreux spécimens empaillés du musée municipal, est une réserve faunique d’une extraordinaire richesse.En dehors du delta, l’Astrakhan touristique se résume aux trésors de son kremlin et de son musée. Le voyageur qui y passe quelques heures, au départ ou à l’arrivée d’une excursion sur le fleuve, sera bien avisé d’y puiser, au fil des rues ombragées, des quais et des terrasses, une forme de bonheur devenue rare: la lenteur, la douce langueur de vivre.____QUEL CAVIAR?S’il a un arrière-goût d’huile de poisson, vous vous êtes fait avoir. Même à 6 000 dollars le kilo!Il y a caviar et caviar. On peut toujours se procurer des oeufs de saumon ou de lump, mais le grand caviar, celui des tsars et de Raspoutine, provient d’une des trois variétés d’esturgeon – le bélouga, l’osciètre et le sévruga. Le bélouga russe, très grand esturgeon qui n’a aucun lien de parenté avec la baleine du même nom que nous connaissons ici, donne le fin du fin en fait de caviar: il vaut de 100 à 200 dollars le pot de 30 g (de 3 000 à 6 000 dollars le kilo), soit une trentaine de dollars la cuillère de 10 g. La même petite cuillère de caviar d’osciètre ou de sévruga revient à une vingtaine de dollars, quasiment une aubaine! Il faut évidemment aller chez un fournisseur sérieux qui garantit l’origine et la fraîcheur du produit.Mais vaut-il la peine de payer un tel prix? En réalité, le goût du vrai caviar en déçoit beaucoup. Pas que ce soit mauvais, oh! que non, mais certains s’attendent presque à monter au septième ciel. Le caviar frais a un goût léger, très fin: un parfum subtil de sel et d’iode qui rappelle le goût de l’eau d’une huître très fraîche. Comme un souvenir de la mer. Si votre caviar a un arrière-goût d’huile de poisson, vous vous êtes fait avoir.____AU FIL DE L’EAUEt pourquoi pas une croisière sur la Volga?Astrakhan est le point d’arrivée ou de départ d’excursions menant le voyageur dans les interminables méandres de la Volga, qui étire ses 3 688 km du nord au sud de la Russie. Qu’on se le dise tout de suite: le fleuve et ses paysages n’ont rien de spectaculaire. Croyez-en Alexandre Dumas, qui a écrit: «Comme la Russie n’est qu’une vaste plaine, les quatre mille verstes de la Volga ne sont qu’une longue hésitation.» Seules brisures dans cette monotonie: cinq barrages, lesquels ont créé d’immenses réservoirs, dont le plus grand s’étend sur 650 km!L’intérêt de la Volga réside dans l’histoire des villes qui s’égrènent au fil du parcours. D’Ouglitch, ville plus que millénaire au nord de Moscou, jusqu’à Astrakhan, tout au sud, le voyageur éveillé pourra suivre un véritable cours d’histoire de la Russie. Plusieurs villes, conquises par les tsars aux dépens des peuples orientaux (mongols et tatars), ont conservé de superbes forteresses (kremlins), souvenirs de leur rôle de gardiennes des marches de la Russie.Pour le voyagiste Jean-Pierre Caron, de l’agence Incursion Voyages, qui s’intéresse à cette région depuis une dizaine d’années, la Volga constitue la voie royale pour accéder à des villes qu’il serait plus difficile d’atteindre par les routes. Le bateau permet aussi de résoudre la question de l’hébergement, toujours problématique dans la Russie actuelle. «La croisière, précise Jean-Pierre Caron, est l’occasion de mieux goûter aux diverses cultures et d’apprendre, par des conférences et animations faites en français, la riche histoire qui surgit tout au long de ce grand fleuve.» «Russophile apprivoisé» depuis une trentaine d’années, Jean-Pierre Caron dit adorer ce parcours, car si le paysage fait souvent penser à celui du Québec, l’architecture, la population et la culture rappellent soudain au voyageur qu’il n’est pas vraiment chez lui.Les rives du fleuve ont été le théâtre de grandes révoltes, qui ont fait trembler l’empire des tsars. La plus célèbre, celle de Pougatchev, qui se prétendait tsar sous le nom de Pierre III, a menacé le pouvoir de la grande Catherine, en 1772. Vaincu par une armée considérable, le faux empereur fut promené à Moscou dans une cage de fer, puis décapité.C’est également des rives de la Volga que vient un autre insurgé: Vladimir Oulianov, mieux connu sous le nom de Lénine. Sa ville natale, Simbirsk, porte aujourd’hui son nom (Oulianovsk). Attraction principale: la maison natale du personnage, entourée d’un écrasant et très soviétique édifice sur pilotis. Étrange. L’escale de Volgograd, ex-Stalingrad, réserve le moment le plus émouvant du voyage: la visite du site de la célèbre bataille de 200 jours, en 1942-1943, qui marqua le commencement de la fin de la sanglante aventure hitlérienne. Un mausolée et une statue gigantesque représentant la mère patrie rappellent le prix payé – 20 millions de morts – par le peuple russe au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Impressionnant.

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Rencontre avec les rebelles

Photo : Ben Curtis / AP / PC Dans un restaurant d’Abéché, ville caravanière de l’est du Tchad balayée par le sable, quatre hommes en pantalon et chemise nous attendent en sirotant un Coca-Cola ou un Fanta à la pomme. « On ne peut pas parler ici, il faut quitter la ville », nous dit l’un d’eux, après les salam aleikoum d’usage, puis les salutations en anglais. Les rebelles de la province du Darfour font de la pub pour leur cause. Il suffit d’un coup de fil au directeur des opérations du Mouvement justice et égalité ou à l’Armée de libération du Soudan pour obtenir une tournée des zones sinistrées en leur compagnie. À condition d’avoir du temps et de l’argent – il faut compter un chauffeur privé pour la semaine, plus les bakchichs -, surtout depuis que la présence des grandes chaînes de télé américaines et britanniques a fait monter les enchères. Nous nous sommes contentés d’une simple rencontre, commencée dans un restaurant du Tchad et qui s’est poursuivie dans le désert. Mamadou, notre jeune conducteur de rickshaw (ce trois-roues très prisé en Inde et dont la puissance dépasse de peu celle d’un moteur de tondeuse à gazon), a pour mission de nous faire sortir de la ville. Puis de nous faire passer le barrage de l’armée tchadienne et de nous conduire dans le désert, à l’abri des regards. C’est ainsi qu’assis sur un rocher, au crépuscule, un des rebelles a traduit en anglais la pensée de ses frères de combat, qui eux s’exprimaient dans un arabe littéraire délicat, le ton calme, posé, étrangement serein. Pourquoi vous rebeller contre le gouvernement soudanais? – Le Soudan présente une grande diversité culturelle et ethnique. Le régime a fait en sorte que le pouvoir soit monopolisé par une seule ethnie (les Arabes) et il marginalise les autres. C’est cette discrimination raciale qui a provoqué la révolte armée. Les ethnies marginalisées doivent prendre les armes pour se battre contre le gouvernement. Sa politique est celle de l’arabisation imposée. Il a créé les janjawids afin de convaincre la communauté internationale que le problème au Darfour est un problème tribal entre Arabes et Noirs, et non une révolution. Nous ne voulons pas affronter les janjawids, nous voulons les inclure. Ils viennent pour la plupart du Darfour et ont le même genre de problèmes que nous. Que voulez-vous de Khartoum? – Nous voulons que le gouvernement répartisse la richesse et le pouvoir. Que le Soudan soit pour tous les Soudanais, sans distinction culturelle et tribale, et sans discrimination raciale. Nous voulons que ce soit un pays démocratique, où le gouvernement est élu par la majorité, et non par une minorité qui a confisqué le pouvoir depuis l’indépendance, en 1956. [NDLR: Dans la foulée de la fin de la monarchie en Égypte, le Soudan gagne son indépendance. Les tribus arabes du Nord optent alors pour l’arabisation et l’islamisation de ce pays fragmenté.] Nous ne cherchons pas à obtenir l’autonomie. Nous voulons la mise en place d’un système fédéral démocratique, comme dans d’autres pays, le Canada par exemple. Selon certains observateurs, il n’y aurait pas de volonté d’intervention de la part des grandes puissances. Tout au plus, il y aura l’envoi de la force de l’Union africaine… – Nous ne croyons pas que la communauté africaine puisse apporter la paix au Darfour dans les conditions actuelles. Nous voulons que les États-Unis et la communauté internationale se mobilisent pour protéger les populations civiles du Darfour.

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Quel avenir pour le Darfour ?

(Photo : Ben Curtis / AP / PC) La femme, la trentaine avancée, se laisse tomber lourdement sur une natte de plastique jetée à même le sol aride du Tchad, entre les tentes rondes en toile aux couleurs des Nations unies. Un réfugié fraîchement arrivé au camp surpeuplé, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière, vient de lui apprendre la mort de son fils, retourné avec des amis au Darfour , du côté soudanais, quérir les ânes laissés derrière par la famille. « Mais ils se sont retrouvés face aux janjawids [des cavaliers armés]. On les a tués », laisse échapper la mère, la voix éraillée. Pieds nus sous sa longue jupe, un foulard noir sur la tête, Khamisa Hussein pleure son fils mais également son mari, mort six mois plus tôt lorsque les janjawids sont venus incendier leur village. Comme 200 000 de ses compatriotes, elle a alors quitté le Darfour et pris la route du Tchad. Pour sauver sa peau assouad (noire, en arabe). Car depuis plus d’un an, les janjawids, ces miliciens nomades d’origine arabe à la solde du gouvernement soudanais, pillent, violent et tuent leurs compatriotes d’origine africaine au Darfour . Selon l’ONU, cette région de l’ouest du Soudan est le théâtre de la plus grave crise humanitaire du moment. Un désert et des larmes… Les manchettes peuvent laisser croire qu’il s’agit d’un conflit ethnique. Une population noire contre des milices arabes. Mais c’est également un conflit lié à la politique, à l’économie. L’histoire d’une province pauvre de cinq millions d’habitants, de la taille de la France, en lutte contre le pouvoir central de ce pays qui fait une fois et demie le Québec – le plus grand d’Afrique. Un pouvoir central à qui la province reproche d’accaparer les richesses pétrolières et minières encore inexploitées de son sous-sol et de ne lui laisser que des miettes. Bref, un conflit où la religion a bien peu à voir. Mais qui a fait jusqu’ici, selon l’ONU, entre 30 000 et 50 000 victimes, un million de déplacés et 200 000 exilés. Le Darfour , c’est 500 000 km2 de terres désertiques, peuplées surtout de paysans et d’éleveurs noirs. Un territoire chiche en ressources, mais dont le sous-sol regorge d’uranium, de cuivre… et de pétrole. Au point que le président soudanais, Omar al-Béchir, a récemment accusé les puissances occidentales de soutenir les rebelles – l’Armée de libération du Soudan (ALS) et le Mouvement justice et égalité (voir « Rencontre avec les rebelles ») – simplement pour mettre le grappin sur cet or noir. Ces rebelles en turbans – jaunes pour la plupart – exigent, kalachnikov à la main, une place au pouvoir et une part des richesses du sous-sol du Darfour . Encouragés par les gains obtenus par d’autres rebelles, dans le Sud. Les violences au Darfour surviennent en effet au moment où la communauté internationale semble avoir trouvé une solution au conflit qui aura ravagé le sud du Soudan pendant 20 ans et fait près de deux millions de morts. La guérilla revendiquait là aussi plus de pouvoir et un meilleur partage des richesses. Elle s’est opposée à Khartoum, qui s’acharnait à imposer la charia (loi islamique) à une population d’obédience soit chrétienne, soit animiste. Dans le conflit au Darfour , la question religieuse ne pèse pas bien lourd, puisque les principales ethnies – massalit, zaghawa et four – partagent la même religion que les Arabes, l’islam. Ce que la population noire craint, c’est l’arabisation du Soudan: l’emprise croissante des tribus arabes sur l’appareil d’État, l’organisation de la société, le contrôle des terres agricoles et du bétail. Au début de 2003, l’Armée populaire de libération du Soudan (à distinguer de l’ALF, qui elle est active au Darfour ) fait des gains importants dans le Sud: Khartoum renonce à imposer la charia et, surtout, accepte de partager les importantes ressources pétrolières de la région. Pour Khartoum, la multiplication de tels accords serait une menace à l’équilibre du pays. Il n’est donc pas question d’accorder aux rebelles du Darfour ce qu’a obtenu à l’arraché la guérilla du Sud. En guise d’émissaires, le pouvoir central envoie aux Darfouriens ses bombardiers Antonov. Les cultivateurs noirs fuient en masse devant la terreur des milices dites « arabes ». Le Québécois Jean-Sébastien Matte, 32 ans, chef de mission de la section française de Médecins sans frontières au Tchad, est l’un des rares témoins étrangers des violences perpétrées au Darfour (voir L’actualité, 1er mai 2004). Au début de l’année, ce natif de Sainte-Thérèse, en banlieue nord de Montréal, travaillait à Mornay, un des nombreux villages du Darfour convertis en camps de déplacés depuis le début du conflit. « On ne voit pas les attaques des vieux bombardiers russes, cela se passe de nuit. Mais on les entend. Et on voit les colonnes de feu à l’horizon. En une journée, j’en ai compté 11 », raconte ce gaillard aux longs cheveux bruns, dont le calme et le regard franc imposent d’emblée le respect. Le pilonnage incessant, pendant plusieurs semaines, a provoqué un important afflux de réfugiés à Mornay. « Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà 25 000 déplacés. En trois semaines, ils sont passés à 65 000. » Tous ces Darfouriens parlent des avions Antonov qui ont bombardé leurs villages, funeste prélude aux razzias des janjawids, accusés de brûler leurs cases, de voler le bétail, de contaminer les puits en y jetant des animaux morts. Cela pour s’assurer que personne ne reviendra habiter les lieux. La terreur se poursuit parfois jusque dans les camps de ces déplacés. « Quelquefois, des milices venaient voler du bétail le soir, raconte Jean-Sébastien Matte. Presque quotidiennement, il y avait des coups de feu. » C’est justement pour protéger les exilés des incursions des milices que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a érigé ses camps au Tchad, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière soudanaise. À Breidjing, le plus important, ils sont plus de 40 000 enfants, vieillards et femmes (dont certaines sont enceintes) à s’entasser dans des tentes en toile disposées de façon plus ou moins anarchique sur une terre rouge et dure – le « rocher de fer », comme l’appellent les habitants du village adjacent, perdu en brousse. En cette journée inondée de soleil, les tenues bigarrées des femmes portant le foulard sont autant de touches de lumière. Elles se rendent au puits chercher de l’eau en papotant assez joyeusement, avant de s’éloigner un peu du camp, à la recherche de brindilles pour alimenter le feu. Autour d’elles, les enfants courent et rient, en jetant un regard curieux sur les étrangers. « Il n’y a plus rien là-bas », explique Dabaï Atim, 35 ans, en parlant de son village pillé, au Darfour . Un béret bordeaux de travers sur ses tresses rastas, des souliers verts en plastique moulé aux pieds, la jeune femme transporte un sac de riz à moitié plein sur sa tête et son enfant sur son dos. Elle fait partie de ceux qu’on nomme ici les « spontanés »: elle s’est rendue dans un camp du Tchad sans attendre la bénédiction du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Avant de se retrouver là, elle est restée 11 mois à la frontière avec ses proches. « Dès que je suis arrivée au Tchad, j’ai trouvé certains parents de mon ethnie: je suis zaghawa. Je me suis installée tout près d’eux pour travailler et j’ai pu nourrir mes enfants. » La terre de ses hôtes étant pauvre et ingrate, le départ vers un des camps est rapidement devenu une nécessité pour Dabaï Atim. « Avec la saison des pluies, je n’avais pas d’abri. » Dabaï Atim est l’une des rares Zaghawas à Breidjing. La plupart des exilés dans ce camp sont massalits. Les Zaghawas, eux, se sont massivement installés dans les camps situés plus loin dans le nord du Tchad, où ils ont retrouvé des membres de leur communauté. Les Fours, aussi victimes des violences des milices, sont restés au Darfour (le « pays des Fours », en arabe). « On va passer notre vie ici, au Tchad », dit Adam Idriss Mohamed sur un ton résigné. À 76 ans, ce vieillard au dos voûté ne sait pas s’il mourra au camp de Breidjing. Mais ses petits-enfants y feront certainement leurs premiers pas. Sur le terrain, les membres des ONG ne sont pas optimistes. À mots couverts, chacun y va de son pronostic. Trois ans, cinq ans, dix ans, avant la fin du conflit? Les réfugiés parqués dans les camps, eux, attendent l’intervention de la communauté internationale. « Nous voulons que l’Amérique organise une opération pour chasser les milices et assurer la sécurité totale, sans laquelle il nous est impossible de retourner au Darfour « , martèle Mohamed Baredin, prenant la parole au nom d’un groupe d’hommes âgés, les cheikhs. L’interprète ajoute: « Par Amérique, les gens ici veulent dire la communauté internationale. » Communauté internationale ou Amérique? Voilà la question. Dans le camp de Breidjing, sous un arbre à l’écart des tentes, des observateurs du gouvernement américain recueillent les témoignages des nouveaux exilés. Leur rapport atterrira au début de septembre sur la table du secrétaire d’État américain, Colin Powell, qui parlera dès lors de « génocide ». « Appelez cela une guerre civile, appelez cela du nettoyage ethnique ou un génocide. Ou rien de tout cela. La réalité est la même. Il y a des gens au Darfour qui ont désespérément besoin de la communauté internationale », a déclaré le chef de la diplomatie états-unienne au début de septembre. Alors qu’un génocide entraîne normalement l’intervention de la communauté internationale, Washington se contente pour l’heure de menacer le Soudan de sanctions pétrolières. Et délègue l’épineuse question de la sécurité du territoire et des rivalités tribales aux Africains eux-mêmes. Avec 300 hommes au Darfour et un mandat limité, l’Union africaine (UA) n’a pas la force nécessaire pour intimider Khartoum, selon de nombreux observateurs. L’ONU et l’UA espèrent porter à 3 000 le nombre de militaires africains sur le terrain et élargir leur mission. Du coup, Kofi Annan a demandé à l’Occident de signer un nouveau chèque de 284 millions de dollars à l’UA. En attendant, à quelques kilomètres du camp de Breidjing, sur la frontière, l’armée française patrouille. Paris, qui a fait du Tchad – une ancienne colonie, indépendante depuis 1960 – la plaque tournante de ses opérations militaires au centre de l’Afrique, invite les pays européens (en clair, l’Allemagne) à lui envoyer des renforts. C’est à savoir qui, de Washington ou de Paris, en désaccord profond sur l’Irak, entend jouer les héros au Darfour . Et, surtout, quand les spectateurs de la tragédie entreront en scène.

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Le Caire ne dort jamais…

La première chose qui risque de frapper le visiteur arrivant au Caire, c’est une auto – probablement une Peugeot construite à l’époque où Jean Gabin faisait encore des films en noir et blanc. Car les voitures, au Caire, ne freinent pas, elles klaxonnent. Elles ne s’arrêtent ni pour un camion qui fonce en sens inverse ni pour un flic qui s’époumone dans son sifflet en gesticulant, alors elles ne s’arrêteront pas pour un piéton, surtout s’il a le moindrement l’air d’un Américain. Faut le savoir.La première chose qu’articule le visiteur en battant en retraite sur le trottoir, c’est: «Maman!» Et ce qu’il se demande en cherchant l’ombre d’un lampadaire dans la canicule saharienne, en cherchant le nord à un carrefour assez grand pour y parquer des Airbus, en regardant les indigènes traverser des boulevards larges comme des rivières, avec l’élégance concentrée de toréadors dansant entre des mastodontes, ce qu’il se demande, les yeux, le nez et l’humeur irrités par le smog, c’est: «Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette ville de fous?»C’est que le nouveau venu n’a pas appris à lire les signes.Ici, il est vrai, les voitures ne respectent pas les lignes blanches et coupent à gauche aux carrefours; une charrette tirée par une mule peut descendre à contresens la rampe d’accès d’une autoroute surélevée; et les piétons marchent sur la chaussée parce que les trottoirs sont encombrés d’étals. Pourtant, personne dans cette ville 10 fois plus peuplée et 20 fois plus ancienne – mais pas tellement plus grande – que Montréal, personne dans cet invraisemblable foutoir, tonitruant, enfumé et incessant, ne semble jamais se faire tuer.S’il n’y a pas d’hécatombe, c’est qu’il y a un système dans ce chaos. Le trafic est le premier indice signalant au visiteur fraîchement arrivé qu’il trouvera, au Caire, une civilisation, une culture, un mode de vie très différents de ce qu’il connaît. Il lui faudra cependant quelque temps encore pour comprendre l’ensemble de ces signes et apprécier la ville, au demeurant fascinante et attachante. Pour l’instant, il se demande seulement s’il ne devrait pas héler un taxi pour traverser cet immense carrefour de la place Tahrir. Mais comment hèle-t-on un taxi dans cette cohue?Il y a des villes incontournables et évidentes, comme Paris ou Rome, qui ont tout pour elles. D’autres, comme Barcelone ou Istanbul, qu’on quitte en se promettant de revenir, parce qu’on a été séduit. Et d’autres encore, comme Le Caire, qui sont comme la fille au cégep qui est moins jolie que les cheerleaders, mais qu’on finira par demander en mariage, parce qu’elle a une âme – et une âme, ce n’est pas comme une façade, il faut du temps pour la découvrir.On s’en va au Caire en rêvant de Schéhérazade, de Cléopâtre, de L’invitation au voyage de Baudelaire ou du Patient anglais de Michael Ondaatje. On ne s’attend pas à foncer sur une autoroute sur pilotis au coeur d’une mégalopole qui ressemble à un croisement bâtard entre Brooklyn et Berlin. Le Caire est la plus grosse ville du continent africain, la plus grande du monde arabe et, avec Tokyo, Mexico, São Paulo ou Shanghai, l’une des plus peuplées du monde. Le Caire est là depuis toujours, sur les bords du Nil, carrefour stratégique entre l’Orient et l’Occident. Aujourd’hui, c’est un creuset d’alchimiste dans lequel le passé et l’avenir, la mondialisation et l’islamisation se heurtent, se mélangent et parfois explosent.Le Nil est l’un des berceaux de l’humanité, le fleuve mythique qui relie le coeur de l’Afrique à la Méditerranée, le cours d’eau où une princesse égyptienne recueillit le jeune Moïse, qui flottait dans un panier d’osier, il y a de cela des milliers d’années. Bordé de boulevards étourdissants et traversé de ponts encombrés, le Nil est aussi le coeur du Caire. Ses rives sont la vitrine de la pire architecture du monde moderne, de l’immeuble d’appartements prolo-communiste au condo Miami, de la rutilante tour GloboCorp au gros hôtel république de bananes. Des quartiers européens rappelant vaguement Nice ou Marseille, mais décatis, côtoient les quartiers arabes, pittoresques, odorants, enfumés et pauvres, le tout pimenté de ruines laissées par toutes les puissances de l’histoire, Grecs, Romains, Perses, Turcs, Mongols, qui ont occupé et exploité l’Égypte depuis le déclin des pharaons.En banlieue du Caire, il y a les pyramides de Gizeh, vieilles de plus de 4 500 ans. Celle de Kheops, la plus haute, fait 137 m. À la base, elles sont aussi larges que hautes: tellement massives, immuables, inamovibles, tellement anciennes qu’elles laissent le visiteur pantois devant les connaissances et la puissance prodigieuses de la civilisation qui les a élevées.«Mais aujourd’hui, les ouvriers égyptiens ne sont pas foutus d’aligner une bordure de trottoir correctement», dit Dany Roy. Ce Montréalais d’origine a appris le métier de tailleur de pierre en France et il est devenu un expert en restauration des antiquités égyptiennes. Les grandeurs perdues de la civilisation égyptienne peuvent être un lourd héritage à porter, explique-t-il. «On se dit parfois que Le Caire a trop de passé pour son bien.»Le Caire est une ville stressée, parfois instable, souvent étonnante, mais c’est surtout une ville nostalgique, qui a connu des temps meilleurs.Cosmopolite, et arabe autant qu’européenne, le Caire a longtemps rayonné sur le commerce et la culture de tout le Moyen-Orient. Depuis la révolution nationaliste et islamisante de Nasser, dans les années 1950, elle s’est socialisée, arabisée, et appauvrie. Aujourd’hui, le leadership culturel est au Liban, la force économique est dans les Émirats du Golfe, la révolution islamique se passe en Algérie et en Iran, et la politique du Moyen-Orient est forgée dans les feux de la guerre, en Palestine et en Irak…Dans les rues, les femmes sont presque toutes coiffées d’un voile, qui va du coquet foulard de soie à l’impénétrable tchador, complétant de sinistres tuniques brunes qui les dérobent aux regards. Elles marchent rarement seules, et rarement après le coucher du soleil. Dans les cafés, des hommes moustachus ou barbus, qu’aucune présence féminine n’incite à faire le jars, tètent leur pipe à eau en regardant leur verre de thé.Quand on voit passer une femme qui exhibe ses épaules ou ses jambes, au Caire, on s’arrête pour regarder cette étrangère qui n’a pas encore compris la règle. Pas une seule couverture aguichante dans les kiosques à journaux. Les scènes d’amour, même pudiques, sont censurées dans les films montrés à la télé. Le Caire est plus pudibond qu’une ville de mormons dans les années 1930.Cette extrême pudeur est un trait culturel autant que religieux, estime Ingy Al-Qadi, journaliste de 27 ans qui se dit «occidentalisée». «Le Caire est une mégalopole, mais la vie ici est celle d’un petit village traditionnel où chacun se connaît et se surveille.» Une fille doit vivre chez ses parents jusqu’à son mariage. Impossible d’amener son amoureux chez elle, ses frères ou le bahwaab (concierge) y veillent. La nuit, les ponts et les quais du Nil sont bondés de jeunes couples d’amoureux éperdus de désir, qui n’ont nulle part où aller et qui regardent les flots glauques sans pouvoir même se tenir la main.Le Caire est au coeur du monde arabe et du monde islamique, dans la région la plus instable de la planète, le théâtre où s’affrontent hier et demain, intégristes et mondialistes, Orient et Occident, Allah et le dollar. Une contrée où les armes et la foi font parfois bon ménage, mais parfois pas.Près de la grande mosquée d’El-Azhar – centre de la vie et de la pensée islamiques d’Égypte depuis l’an 1000 -, des cordons de policiers antiémeutes enserrent le vaste périmètre en permanence, et des soldats en renfort stationnent tout près dans des camions blindés lors des célébrations du culte. Un passant en turban et djellaba à qui j’ai demandé le pourquoi de cette garnison m’a répondu «Irak! Irak!» en faisant le geste de frapper avec un tomahawk. Il y avait une belle photo à faire: ces rangs de policiers casqués, armés, bardés de boucliers, tout en noir devant le minaret blanc dans le soleil éblouissant. Mais ils ne m’ont pas laissé la prendre, évidemment.Le vendredi, chez les musulmans, c’est comme le dimanche au Québec, sauf que là-bas tout le monde va à la messe. Les prières finies, le prêche de l’imam ressemble à peu près à celui des curés: même rhétorique ampoulée, mêmes exhortations à suivre la loi de Dieu, à se méfier des infidèles, à venir nombreux et à donner généreusement. C’est après que cela se corse. La moitié des fidèles se bouscule vers la sortie, l’autre se presse au fond de la salle. Un micro, des pancartes surgissent, des slogans fusent, puis des orateurs barbus, en tunique d’intégristes, appellent à la révolte, imputant toutes les plaies d’Égypte aux riches, au système, au gouvernement et, surtout, aux Américains…Ce n’était pas clair au début. Le bonhomme ne faisait pas le geste de frapper avec un tomahawk, mais celui de brandir une pancarte. Les soldats ne sont pas là pour protéger la mosquée des attaques de l’extérieur, mais plutôt pour empêcher la mosquée de se répandre dans la rue. Les manifestations politiques sont interdites au Caire, sauf dans les temples. Comme pour la circulation automobile, les lois régissant le rapport entre l’État, la religion et le maintien de l’ordre sont souvent obscures aux yeux d’un Occidental.Normal. Le Caire, c’est le Moyen-Orient. Israël et la bande de Gaza sont juste à côté. La question palestinienne est un problème de politique locale, pas étrangère, et le militantisme islamiste, une réalité de tous les jours. Les Arabes ont leurs préjugés contre l’Occident, et nous avons aussi les nôtres à leur égard. Les Arabes que nous montre la télé sont souvent de jeunes hommes armés et très en colère lors de funérailles politisées à Bagdad ou Bethléem. Pour nous, l’Arabe apparaît souvent comme quelqu’un d’hostile, peut-être un ennemi, ou du moins le beau-frère d’un terroriste. On hésite, au début, avant de s’enfoncer dans les vieux quartiers arabes du Caire ou de s’asseoir à un de leurs cafés. On a tort. Le Caire est une ville stressée, instable, mais fondamentalement pacifique.Derrière les jolies rues touristiques du souk de Khan el-Khalili, à côté de la grande mosquée, on s’égare dans le labyrinthe d’un quartier médiéval préservé, mais pas rénové. Tout y est comme depuis toujours: les murs lépreux, les odeurs de merde, les charrettes tirées par des mules, les artisans penchés sur des établis centenaires à l’ombre de voûtes millénaires. Pas un regard de travers, pas la moindre marque d’hostilité. Au contraire, des sourires, des gestes affables, des welcome et le thé offert un peu partout.Juste derrière les ruines de l’antique quartier copte – où, dit l’Évangile, la sainte Famille résida il y a 2 000 ans -, on s’égare dans un autre quartier presque aussi ancien. On se croirait sur le plateau de tournage d’un film biblique: des bâtiments chaulés d’un étage, des venelles étroites, des places minuscules, pas une auto, pas un klaxon, des arbres qui font de l’ombre. Le marché aux fruits et légumes consiste en une charrette tirée par un âne famélique. Des poules courent près de la fontaine, des chèvres broutent les déchets du marché, le boulanger refuse, la main sur le coeur, de me faire payer un petit pain encore tiède fourré de fromage fondant, les enfants m’entourent, curieux et rieurs.Tout cela en plein coeur d’une ville moderne de près de 20 millions d’habitants? Le Caire est une machine à voyager dans le temps. À deux stations de métro de là, sur l’île de Gazira, on voit les descendants des colonials anglais boire leur gin tonic sur la pelouse impeccable du Sporting Club et, plus haut sur l’île, dans le quartier Zamalek, on trouve une foule aisée et moderne dans des bars et cafés qui pourraient aussi bien être à Beyrouth ou à Athènes.Et c’est un peu ça, le problème du Caire, dit Baha el-Din, artiste au chômage de 27 ans. «Tous les systèmes de pensée, tous les styles de vie sont bons quand ils sont purs. Le Bédouin dans le désert n’a pas de mal à vivre selon le Coran. Et vous, en Amérique, n’avez pas de problème pour vivre comme des Occidentaux. Mais ici, au Caire, nous avons les deux styles de vie à la fois, et cela crée beaucoup de tensions, de déchirements dans la société et en chaque individu.»On peut prendre la mesure de ces tensions et déchirements en comptant les policiers, soldats et autres gardes qui pullulent partout. Il y en a des blancs, des verts, des bleus, des noirs, des kaki; ils sont très jeunes, léthargiques dans la canicule, mais armés, et vous rappellent que l’état d’urgence n’a jamais été révoqué depuis les attentats terroristes du milieu des années 1980, imputés aux Frères musulmans, le redoutable groupe islamiste révolutionnaire créé dans les années 1920.Comme partout ailleurs dans le monde arabe, où le prix payé n’est jamais celui demandé, les apparences et les discours, ici, sont souvent très différents de la réalité. «Officiellement, il n’y a pas, au Caire, de prostitution, d’homosexualité, de répression, de drogue, de sida, de violence, de racisme. En vérité, on y retrouve tout ce qu’on trouve dans n’importe quelle grande ville, sauf qu’ici, c’est caché», dit Heba Farid, photographe et cinéaste cairote. Même chose en politique. L’Égypte a toute la panoplie d’institutions des sociétés démocratiques: un Parlement élu, des tribunaux, une presse nombreuse. «Mais il n’y a pas véritablement de pratique démocratique dans l’administration du pays», dit un diplomate en poste au Caire.«Je le sais, j’ai passé 18 ans de ma vie en prison pour avoir réclamé plus de démocratie», dit Rifaat al-Said, le chef du Tagamou (le rassemblement), parti réformiste de gauche. «Il n’y aura aucun espoir de progrès économique en Égypte tant qu’on n’aura pas fait une réforme démocratique. Présentement, le pays est entre les mains d’une petite classe dirigeante, et aucune institution publique ne lui fait contrepoids; elle a le champ libre et elle en profite.»Il y a cependant les Frères musulmans. Officiellement, la confrérie d’intégristes islamistes n’existe plus; dans les faits, cependant, les Frères sont partout.Les Frères musulmans furent, dans les années 1920, les premiers idéologues à prôner une interprétation du Coran justifiant le recours à la violence et à la terreur – les premiers intégristes islamistes modernes. Ils furent frappés d’interdit, puis pourchassés, après l’assassinat du président Anouar el-Sadate, à qui ils reprochaient d’avoir «pactisé» avec Israël en signant les accords de paix de Camp David, en 1979. Aujourd’hui, l’organisation des Frères musulmans est toujours illégale en Égypte, mais ils sont officiellement «tolérés» depuis qu’ils ont renoncé à la violence, en 1997 – ce qui ne les a pas empêchés de lancer récemment un appel au djihad, la guerre sainte, contre Israël. Les Frères musulmans n’ont pas le droit de faire de la politique, mais 14 députés «indépendants» font d’eux la principale force d’opposition au Parlement.Comme ils ne forment pas un vrai parti politique, ils n’ont pas de chef à proprement parler. Mais ils ont un «leader spirituel», Mohamed Mahdi Akef, petit vieillard portant des lunettes démesurées.Et Mahdi Akef est totalement opposé aux réformes démocratiques et économiques proposées par les Américains ou les progressistes égyptiens. «Si c’est la démocratie américaine que nous voyons à l’oeuvre en Palestine et en Irak, nous n’en voulons pas», dit-il en entrevue avec L’actualité. Il ne veut pas entendre parler de la libération de la femme non plus. «Le Coran respecte la femme; l’Occident en a fait un produit de consommation.»S’il y avait des élections libres et ouvertes en Égypte, un parti des Frères musulmans obtiendrait sans doute une forte majorité. Et c’est là-dessus que repose la loi d’urgence qui maintient le gouvernement du président Hosni Moubarak – avec sa dictature lite – au pouvoir depuis 25 ans. «Le peuple a le droit de choisir qui le gouverne, dit Mahdi Akef. Or, le peuple est musulman. Il pourrait donc vouloir élire un gouvernement musulman qui dirigerait le pays selon la loi coranique.» C’est exactement le discours des talibans d’Afghanistan et des clercs iraniens. Si les Égyptiens se dotaient de la démocratie ouverte qu’exigent les Américains, la première chose qu’ils feraient serait d’élire un gouvernement islamiste, comme en Iran… Et c’est bloqué là.«Une réforme démocratique en Égypte ne pourrait venir que d’en haut, du gouvernement, et pas de la base, parce que la population est démobilisée», dit Mona Makram-Ebeid, ex-députée et professeure de sciences politiques. «Il n’y a quasiment pas de société civile ici. Les seuls qui ont un contact organisé avec la population sont les islamistes.»Et l’économie est comme un souk: indescriptible. Pour la réformer, il faudrait d’abord que quelqu’un la comprenne. Le Caire ne dort jamais et ne ferme pas. À minuit, les restaurants, les cinémas se remplissent, les boucheries, fruiteries, magasins sont toujours ouverts. Les prix sont rarement affichés et varient selon la mine ou la langue du client; pas de facture, jamais de reçu.Une famille peut vivre dans un vaste appartement du centre-ville dont le loyer mensuel fut gelé à quatre livres (un dollar) par Nasser, en 1952, alors que ses voisins de palier paient 500 dollars. Un professeur d’université ayant un doctorat et 20 ans d’ancienneté gagne, en un mois, la moitié de ce qu’il touche, en une journée, à faire de la traduction simultanée pour une multinationale. Un jeune journaliste gagne environ 30 dollars par mois, mais exige cinq fois plus, par jour, pour servir de guide et d’interprète aux médias étrangers. Au début de mon séjour, une course en taxi me coûtait 20 livres (5 dollars). Après une semaine, je m’en tirais pour 5 livres. Si j’avais parlé arabe, j’aurais pu payer la moitié moins.L’essence, la farine, les pâtes sont subventionnés et offerts à des prix peu élevés (15 cents le litre pour le pétrole), occasionnant un déficit national important. Comme les salaires sont très bas, chacun a trois emplois, en plus de combines plus ou moins occultes, de sorte que personne n’est jamais vraiment au travail – «sauf pour la sieste», selon une vieille blague. Par exemple, les enseignants sèchent les cours s’ils ont mieux à faire; les étudiants aussi. Les uns et les autres se reprennent en leçons privées qui visent uniquement à préparer les examens. Les professeurs d’un même collège se battent entre eux pour avoir un élève payant. Enfin, une bureaucratie byzantine, souvent corrompue, décourage les investisseurs étrangers, hormis dans le secteur du tourisme et de l’hôtellerie – le seul en progression -, qui est contrôlé à 90% par des capitaux venus d’ailleurs.«Le Caire est un endroit rêvé pour mener la vie de bohème, tout le monde est dans la rue, on vit la nuit, c’est très cool», dit Isabelle Lavigne, cinéaste québécoise en congé sabbatique au Caire. «Mais j’imagine que diriger une affaire sérieuse et compliquée doit être l’enfer ici. Il y a un gros problème de management.»Les apparences sont trompeuses, au Caire. Cette grande ville hérissée de gratte-ciel et striée d’autoroutes est en fait un assemblage de petits villages tissés serré, habités par de modestes artisans, de petits commerçants. Une ville du deuxième monde, qui est jalouse et se méfie des puissants d’Europe, et qui est en train de se faire doubler par les économies surchauffées des pays émergents d’Asie. La mondialisation? L’Égypte et le monde arabe sont en train de rater le coche. Ou ils sont devenus le principal bastion de la résistance altermondialiste. C’est selon qui parle.On estime qu’environ 700 000 jeunes Égyptiens arrivent, chaque année, sur le marché du travail, ce qui crée une pression énorme. Le courant islamiste à la mode dans les couches populaires prône l’isolationnisme – résister à la mondialisation pour maintenir la culture, le mode de vie et l’économie traditionnels. Mais cette résistance n’a pas empêché les marques locales d’eau embouteillée ou de thé, par exemple, de tomber sous le contrôle de multinationales européennes. Elle n’a pas empêché non plus la diffusion de vidéoclips sexy produits au Liban. Et une version arabe de Star Académie de devenir un succès, au grand scandale des fondamentalistes barbus.«On se trompe sur la mondialisation: c’est ce qui va nous sauver, parce que chacun y a sa place», dit Ahmed Al-Maghrebi, professeur de théâtre italien à l’Université du Caire. Ce qui le passionne, c’est de produire des spectacles de ras, musique du continent africain que les pharaons affectionnaient et qui est l’ancêtre lointain du jazz et du blues américains. C’est une musique qui se perd en Égypte présentement. «Mais notre site Web a suscité de l’intérêt en France; nous organisons une tournée en Europe pour l’automne.»L’angoisse existentielle du Caire, cette tension de tous les instants qui en fait un endroit si intéressant, est tout entière contenue dans le projet d’Al-Maghrebi de faire renaître le ras. On trouve ici une culture très riche et très ancienne. Qui ne sait pas comment aborder l’avenir, qui lui fait peur. Qui s’est bloquée dans un présent dont tout le monde dit qu’il a trop duré, mais dont personne ne sait comment se sortir…Devant des problèmes aussi puissamment complexes, que fait-on au Caire? On trouve une table à l’ombre, commande du thé à la menthe et une shisha (pipe à eau), et on contemple le monde en silence entre les volutes, en soupirant Inch Allah… Dieu y voit.

Monde

Le retour des Gandhi

Sur les rives de la Yamuna, cette rivière sacrée du nord de l’Inde où l’on dépose avec une égale ferveur les fleurs des rituels religieux et les déchets, des femmes aux saris multicolores sont penchées sur leurs légumes. Dans ces champs illégaux encerclés par la ville de Delhi et la fumée des usines, leurs maigres bustes se balancent en suivant le va-et-vient de leurs mains. De temps en temps, elles se relèvent pour scruter le ciel, les mains sur les hanches. Elles guettent sans doute la mousson salvatrice, ce cadeau des dieux qui leur donnera de quoi survivre une autre année…Ils sont plus de 650 millions en Inde à vivre ainsi d’agriculture. Des paysans qui se sont sentis laissés pour compte dans « l’Inde qui brille », le thème de la campagne du Bharatya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien) aux élections de mai dernier. La vision d’Atal Behari Vajpayee, au pouvoir depuis 1999, pour propulser l’Inde dans le 21e siècle mondialiste était une insulte à leur endettement, leurs difficultés quotidiennes, leur misère. Et ils l’ont clairement signifié. À la surprise générale, les paysans ont voté en masse, lors de ces législatives anticipées, pour le parti du Congrès dirigé par Sonia Gandhi, veuve de l’ancien premier ministre Rajiv Gandhi.Une nouvelle fois, le destin de la plus grande démocratie du monde est lié à celui du parti du Congrès et de la famille Gandhi, qui lui a déjà donné dans le passé trois premiers ministres – dont deux sont morts assassinés par des extrémistes.L’Inde, pays d’un milliard d’habitants qui mêle traditions ancestrales et hautes technologies, qui rêve d’une vie à l’américaine sans pour autant vouloir sacrifier ses valeurs, qui s’enthousiasme pour une mission sur la Lune mais assiste, impuissant, au suicide de ses paysans endettés… C’est comme si la campagne occidentale du 19e siècle avait été soudainement transportée deux cents ans en avant. De ce choc est né le « double standard », comme les Indiens qualifient le mélange d’occidentalisation et de traditionalisme de leur pays.Et l’inattendu changement, à la dernière élection, est un parfait exemple d’une Inde en quête d’elle-même.Dans les mois qui ont précédé le scrutin, médias, observateurs, analystes – et surtout les sondages – ont annoncé la victoire du Bharatya Janata Party. Le premier ministre Vajpayee incarnait le chantre d’une Inde puissante et visionnaire. Une « Inde qui brille », forte d’une croissance économique record, capable d’attirer les délocalisations étrangères, de concurrencer le dynamisme chinois. Sous la gouverne du BJP, l’Inde promettait aussi la paix avec le vieux frère ennemi, le Pakistan. Qu’importaient les accusations de radicalisme hindou et le souvenir des massacres du Gujarat, en 2002, au cours desquels 2 000 musulmans ont péri dans des émeutes intercommunautaires sanglantes, sans que le gouvernement lève le petit doigt… Convaincu de sa victoire, le parti a même avancé la date de l’élection!Mais les Indiens en ont décidé autrement.Personne n’avait imaginé que Sonia Gandhi – « l’Italienne », comme on l’appelle encore même si elle a obtenu la nationalité indienne il y a 20 ans – serait la gagnante. Ni que, dans la foulée, elle renoncerait, à 57 ans, à prendre les rênes du pays, pour les confier à l’un de ses fidèles, le brillant économiste Manmohan Singh.Les Indiens sont, aujourd’hui encore, touchés par l’extraordinaire destin de cette fille d’un entrepreneur en bâtiment des environs de Turin, qui en 1965 tomba amoureuse de Rajiv dans un restaurant de Cambridge. Mais le mariage de Sonia aura été endeuillé à deux reprises: l’assassinat, en 1984, de sa belle-mère Indira (la fille de Nehru, père de l’Inde indépendante), puis le meurtre de Rajiv, en 1991.Sonia avait toujours refusé de faire de la politique, mais en 1988, pour contrer l’avancée des nationalistes hindous et du Bharatya Janata Party, elle a accepté la présidence du Congrès. Elle avait également longtemps refusé que ses enfants fassent de la politique. Voilà qu’elle a permis à son fils Rahul, 33 ans, de se lancer dans l’arène et qu’il a été élu député au Parlement.Quoi qu’il en soit, le pouvoir est aujourd’hui entre les mains d’une coalition de centre gauche (une vingtaine de partis de gauche et régionaux) appuyée par deux partis communistes. Cette coalition est dirigée par le Congrès, qui, il n’y a pas si longtemps encore, était considéré comme décadent, corrompu, rongé par le népotisme et les guerres intestines. Et s’il lui faut combattre ses vieux démons, la nouvelle équipe a déjà remporté une victoire idéologique de taille: la défense d’une Inde plurielle, soucieuse de résoudre le problème de la pauvreté et de respecter les minorités religieuses. En résumé, l’Inde rêve d’un avenir qui pourrait prendre tous les Indiens à son bord.Le premier ministre, Manmohan Singh, homme intelligent, respecté et compétent, est un fervent défenseur depuis toujours de l’idéologie du Congrès. Il a rassuré les marchés et la Bourse: ce brillant économiste est aussi le grand architecte des réformes libérales du pays, conduites au début des années 1990, alors qu’il était ministre des Finances.Issu d’un milieu modeste, Singh, intègre et discret, cultive sa simplicité. Depuis l’obtention de son doctorat à Oxford, ce travailleur acharné cherche à construire une Inde débarrassée de ses maux – violences communautaires, chômage et pauvreté. Premier sikh à accéder au contrôle de l’exécutif, il promet harmonie religieuse et sociale, fidèle à l’idéologie laïque et socialiste du Congrès.Voilà pour la théorie, mais la pratique, on le devine, est moins aisée. Le fond extrémiste du BJP n’est sans doute pas mort et guette une faille pour resurgir. Et malgré son désir de « réformes à visage humain », le parti du Congrès n’a guère représenté les pauvres par le passé. Certes, le gouvernement tente de résoudre le grand casse-tête: concilier l’économique et le social. Comment aider 430 millions d’Indiens vivant avec moins de deux dollars par jour? Faut-il pousser l’agriculture vers la modernité technologique ou maintenir, coûte que coûte, la petite paysannerie? Avec 200 millions de jeunes qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail d’ici 2020, le défi est énorme.Lors de la présentation de son budget, le gouvernement a pris des mesures concrètes pour le développement rural, tablant sur une croissance de 7% à 8% afin de financer les aides (prêts, fonds débloqués, allocations, etc.) et encourager la scolarisation. En même temps, il a pris soin de rassurer les élites et le milieu des affaires, inquiétés par le poids des communistes au sein de la coalition. Manmohan Singh promet ainsi de combiner « maintien de la croissance et équité »: le juste équilibre ou l’impossible compromis?Rendez-vous dans cinq ans, si tout au moins le gouvernement parvient à terminer son mandat. D’ici là, il devra aussi prouver qu’il est apte à poursuivre le processus de paix avec le Pakistan, pays voisin possesseur (comme l’Inde) de l’arme nucléaire. Tout en trouvant une solution à la dispute territoriale concernant le Cachemire. Il lui faudra encore gérer le cortège des enjeux cruciaux de l’Inde: modernisation des infrastructures, lutte contre la corruption, protection de l’environnement, santé et contrôle de la natalité, ressources en eau, etc.À moins que la vraie bataille ne se joue ailleurs, sur le terrain des mentalités… L’Inde de demain saura-t-elle remettre en question ses automatismes millénaires? Alors qu’il est aboli depuis des décennies, le système des castes ne cesse de prospérer, faisant occasionnellement les beaux jours des partis politiques. Et les 160 millions d’intouchables – les hors-castes – continuent d’être les parias de l’Inde, exclus, victimes de discrimination, humiliés, exploités. Tous les jours, deux d’entre eux sont tués et trois femmes violées. Si les intouchables parvenaient réellement à s’organiser, il est clair que le paysage politique de l’Inde en serait bouleversé. Un autre exemple des révolutions culturelles à venir: le statut de la femme. L’Inde d’aujourd’hui préfère toujours les garçons. Pis, l’écart entre le nombre des garçons et celui des filles se creuse. Selon les rapports de l’Unicef, il manquerait au pays 40 millions de femmes. À cause des infanticides, mais surtout de la technologie moderne – pensons aux appareils à ultrasons qui facilitent la sélection prénatale. Et les classes aisées des villes ne sont pas en reste, leur argent leur assurant un accès direct aux techniques médicales de pointe. À croire que l’éducation est parfois insuffisante pour changer les mentalités. Reste donc à convaincre les Indiens que la parité peut être source de développement économique.

Le miracle Indien Monde

Le miracle Indien

Un milliard d’habitants. Une économie qui tourne à plein régime, alimentée par une jeunesse de plus en plus instruite et un gouvernement vite en affaires. Faut-il avoir peur des indiens?