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Le paradoxe indien Monde

Le paradoxe indien

Quand ils se trouvent en Inde, les étrangers sont généralement soit béats d’admiration, soit révulsés, écrit l’essayiste de Delhi Pavan Varma, dans Le défi indien, un best-seller paru en 2005. Mais ils sont aussi déroutés par d’innombrables paradoxes, témoins de la complexité d’un pays en profonde mutation.

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Le paradoxe indien

Quand ils se trouvent en Inde, les étrangers sont généralement soit béats d’admiration, soit révulsés, écrit l’essayiste de Delhi Pavan Varma, dans Le défi indien, un best-seller paru en 2005. Mais ils sont aussi déroutés par d’innombrables paradoxes, témoins de la complexité d’un pays en profonde mutation.

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La peur du chaos

Sur la table du souper, le vieux Zhou repousse les plats pour mieux m’expliquer les événements de juin 1989, sur la place Tian’anmen. Les baguettes représentent des rues; un bol de riz devient un rond-point… « J’étais ici quand le premier coup de feu a été tiré… » Les Chinois viennent d’apprendre la mort de Deng Xiaoping, annoncée au petit matin. Ce soir, dans leur appartement de Pékin, M. Zhou et sa femme reçoivent enfants, gendre et bru pour une des dernières soirées des fêtes du nouvel an. Comme dans beaucoup de chaumières pékinoises, on parle politique. J’étais sur le chemin de l’aéroport de Hongkong, en route pour Taiwan, quand la radio du taxi a annoncé le décès du « petit timonier ». Une heure plus tard, j’avais changé de vol! Me voici donc, impromptu, débarqué dans une capitale que je n’ai pas visitée depuis 1987, en un moment privilégié pour sonder l’âme des Chinois. L’invitation à souper chez ce « contact » que je n’avais jamais rencontré m’avait étonné. Il y a une quinzaine d’années, les Chinois ne prenaient pas le risque d’inviter spontanément un étranger chez eux – encore moins un journaliste! « Il y a 10 ans, m’explique M. Zhou, c’était faisable, mais encore fallait-il demander la permission. » Aujourd’hui, tout le monde s’en fout… La liberté a toutefois ses limites: « Ça ne me dérange pas de vous parler devant ma femme et mes enfants, m’a prévenu M. Zhou. Mais je ne pourrais pas m’exprimer ainsi dans un autobus. » Sans exception, tous les Chinois que j’ai interviewés ont demandé l’anonymat! (Les noms des Chinois cités dans cet article, sauf ceux de personnages officiels, sont donc tous des pseudonymes.) Quand chacun s’est fait promettre, cinq fois plutôt qu’une, que son nom ne serait jamais publié, la conversation prend un tour explosif… « Mao Tsétoung a été le plus grand criminel de l’histoire! » lance la fille de M. Zhou. On y va de déclarations méprisantes à l’égard du régime, du président Jiang Zemin, le successeur de Deng, qualifié de personnage « inepte » et « insignifiant ». Li Peng, premier ministre, est « aussi dégoûtant qu’une mouche tombée dans un bol de lait ». Deng, pour l’instant, est épargné. Je comprendrai bientôt pourquoi. Je demande si ces déclarations sont l’effet d’un nouveau climat de liberté, auquel je ne m’attendais pas du tout. « Non », répond M. Zhou avec humour. « C’est l’effet de la bière! » À 60 ans, il fait un curieux professeur de littérature chinoise: casquette des Pingouins de Pittsburgh sur la tête, jeans et baskets… Autour, les jeunes l’écoutent. Ils sont dans la vingtaine et étaient, eux aussi, sur la place Tian’anmen il y a huit ans. Ce sont aujourd’hui de jeunes professionnels. Quand l’ « Armée populaire de libération » s’est mise à tirer sur la foule, M. Zhou n’est pas resté pour faire face aux tanks. Empruntant les rues mal éclairées de Pékin, il a pédalé en catastrophe jusque chez lui. Là, encore tout essoufflé, il a tapé à la machine une longue lettre à un ami étranger, en se faisant passer pour son frère. Sur l’enveloppe, comme adresse de retour, il a écrit sous son nom fictif les coordonnées d’un hôtel de Pékin. Un enfant l’a postée en revenant de l’école, et la lettre, parvenue en Amérique, est devenue le premier témoignage d’un Chinois sur les événements de Tian’anmen publié en Occident, m’assure M. Zhou. Le massacre, dit-il, a anéanti le peu d’estime et de respect qu’il avait encore pour le Parti communiste chinois. Bientôt, ce sera à son tour d’être étonné… Après l’avoir laissé parler un bon moment, les jeunes, l’un après l’autre, vont renier le mouvement de 1989! « Le gouvernement n’avait pas le choix, laisse tomber le gendre. La Chine n’est pas encore prête pour la démocratie. Elle est trop populeuse et encore trop pauvre. Il faut être patient. » La fille de M. Zhou est d’accord. Deng a eu raison, disent-ils (visiblement, ils le tiennent responsable de la répression). « S’il avait pris le pouvoir 10 ans plus tôt, poursuit le jeune homme, je conduirais aujourd’hui une voiture. Pas une bicyclette! » Ils entendent rattraper le temps perdu. Et, pour ce faire, « la Chine a besoin de stabilité ». Pas d’une nouvelle révolution. Tous sont las, très las, de la politique. M. Zhou est mal à l’aise. Et un peu déçu. « Je n’avais pas parlé de ça avec ma fille depuis longtemps, me confiera-t-il plus tard. J’ai été surpris de son attitude. Depuis sept ou huit ans, il y a eu tellement de lavage de cerveaux. » Toute discussion politique revient immanquablement sur le « 4 juin » – c’est ainsi que les Chinois nomment les événements de Tian’anmen, mot qui signifie, ironiquement, « porte de la paix céleste » -, date frontière entre le rêve de réformes et le dur réveil de la réalité. Comparée à celle de son homologue soviétique Mikhaïl Gorbatchev, la stratégie de Deng est un succès manifeste. Alors que l’URSS s’est désintégrée, que son économie s’est affaissée et que seule une minorité a bénéficié de la libéralisation économique, la Chine a amorcé une sortie en douceur de l’économie socialiste planifiée. Et, même si le processus est encore loin d’être terminé, l’ordre dans lequel elle se déroule jusqu’ici a été – d’un point de vue matériel – bénéfique aux Chinois. « L’économie chinoise se ‘déplanifie selon un plan’ », dit le sinologue québécois Maurice Brosseau, de l’Université chinoise de Hongkong. « C’est dans la nature du Parti communiste de procéder par expériences locales. Pendant ce temps, le reste du pays doit attendre son tour! » Deng, dit un jeu de mots intraduisible, a inventé le market leninism: l’économie de marché sous la dictature communiste. Ses réformes, commencées en 1978, ont d’abord permis aux paysans de produire pour leur compte, ce qui a eu comme effet de hausser les niveaux de production, de remplir les marchés du pays de denrées variées à l’année, et de créer un réel enrichissement des campagnes. Les villes ont suivi, d’abord avec la création, au début des années 80, de quatre zones économiques spéciales, véritables laboratoires du capitalisme où la Chine devait expérimenter l’ « autre » système du fameux slogan « Un pays, deux systèmes »: faire des affaires en coentreprise avec les capitalistes étrangers, créer des Bourses, apprendre à « jouer » avec les devises étrangères, à négocier, à exporter et, surtout, à arracher au Japon et à l’Occident leurs précieuses techniques de pointe. En 1984, nouvelle étape: Deng a annoncé l’ouverture de 14 villes côtières aux investissements étrangers. Puis, progressivement, toutes les régions ont suivi. La région du sud de la Chine, en particulier la province de Guangdong, aux portes de Hongkong, a connu la plus forte croissance économique du monde au cours des 10 dernières années. Les repères urbains des Pékinois, quand on demande son chemin, témoignent de la pénétration étrangère: « Près du Dunkin’ Donuts »… Ou encore: « Dépassez Pizza Hut et c’est là, juste à côté de l’immeuble Motorolla. » Dans leurs appartements, encore très modestes pour la plupart, ils ont désormais un téléviseur, un frigo et une foule de biens considérés il y a quelques années comme de pures extravagances: chauffage d’appoint, déshumidificateur, chauffe-eau, couvre-lit de satin, lampes fantaisistes… Dans toute la ville se multiplient les magasins d’articles électroniques, les hôtels, les bars de karaoké, les boutiques de vêtements. Le nombre de restaurants a décuplé et ils sont aussi infiniment plus propres qu’avant – ils étaient franchement dégueulasses! « Car maintenant, nous avons le choix », explique une cliente. Je rencontre Cheng, jeune économiste, dans un fast-food du quartier Wangfujing. Pour une recherche récente, il a fait de nombreuses entrevues avec des citoyens des grandes villes. « Les gens de Pékin et de Shanghai ont une compréhension de l’économie beaucoup plus grande que je ne le croyais. À Pékin, au moins une famille sur 10 possède des actions [comme au Québec!]… et 70% des investisseurs se rendent chez leur courtier à vélo! » Mais le miracle économique a une face cachée: le chômage et l’appauvrissement des ouvriers des usines d’État (jadis classe d’ « avant-garde » du communisme). La censure est forte et « jamais les grèves ne sont rapportées par la presse », dit une ancienne haut fonctionnaire. Mais elles se multiplient. On estime que 50% des 120 millions de travailleurs des grandes entreprises d’État sont sous-employés et sous-payés, formant un puissant contingent de mécontents. Seule une aide sociale déguisée en salaire empêche l’explosion. « Les entreprises d’État paient 50% du salaire des ouvriers qui restent chez eux à ne rien faire, dit Cheng. Mais on ne compte plus les usines qui ont cessé toute production. Le gouvernement continue de nier le problème et fait croire aux gens qu’ils seront recyclés. Mais il n’a tout simplement pas le courage de déclarer ces entreprises en faillite. » Ce courage est d’autant plus difficile à afficher que la période qui précède le Congrès du peuple, l’automne prochain à Pékin, constitue pour les leaders chinois l’équivalent d’une année d’élections en démocratie. C’est le moment où ils sont promus, limogés ou confirmés dans leurs postes. Ce n’est pas le temps de créer une vague de mécontentement! Bref, « déplanifier en suivant un plan », selon le mot du sinologue Maurice Brosseau, tient peut-être de l’utopie. L’agriculture, qui avait si bien bénéficié des réformes, stagne depuis 1985, et des dizaines de millions de paysans viennent tenter leur chance en ville et grossir les rangs des chômeurs. L’autre pépin, que n’avait pas prévu le « plan », c’est la corruption systématique à tous les échelons du parti et de la fonction publique. Pour conclure un contrat, un emploi, se faire soigner à l’hôpital ou trouver un logement, il faut savoir graisser les pattes. « La corruption est inscrite dans les gènes des Orientaux », dit M. Zhou, mi-sérieux. Mais ce mal qui ronge l’Asie prend des proportions endémiques en Chine. « Les Chinois ne croient pas en Dieu, ils ne croient plus au communisme. Il ne reste que l’argent. » Le surlendemain du décès de Deng, les journaux publient ses dernières volontés. Si on accepte le fait qu’elles sont bien de lui et non pas fabriquées de toutes pièces par les autorités, elles témoignent de l’obsession du vieux leader pour la stabilité. Chaque détail du scénario vise à éviter le dérapage: pas de rassemblements, pas d’exposition de la dépouille, pas de culte de la personnalité, pas même un monument. Ses cendres seront jetées à la mer au cours d’une cérémonie privée. « Le camarade Deng Xiaoping », écrit sa famille dans une lettre au gouvernement, « a toujours cru à des funérailles simples. » S’il avait voulu faire un cadeau posthume à ses successeurs, ceux-ci n’auraient pu espérer mieux. Car en Chine, les morts sont dangereux. Les funérailles – et les anniversaires de funérailles – sont des occasions de se rassembler pour défier le régime. Les seules manifestations antigouvernementales du vivant de Mao ont eu lieu en avril 1976, au moment d’honorer la mémoire du premier ministre Zhou Enlai, seul modéré à avoir survécu à la Révolution culturelle. En 1989, ce sont les funérailles de Hu Yaobang, dauphin désigné de Deng Xiaoping, qui ont amorcé le mouvement de Tian’anmen. La tactique des manifestants est simple: le pouvoir peut difficilement empêcher le peuple d’exprimer son amour pour un camarade que la propagande lui a appris à vénérer! « Le régime craint les rassemblements comme la peste », dit Guy Saint-Jacques, ministre-conseiller et consul de l’ambassade du Canada à Pékin. « Les dirigeants ont peur que les manifestations soient récupérées par les dissidents. Et ils sont convaincus que les États-Unis cherchent à se servir du courant démocratique pour faire éclater la Chine, comme cela s’est produit, selon eux, en URSS. » On assiste à un retour en force de la propagande antiaméricaine. « Les États-Unis craignent la Chine, car ils savent qu’en 2010 notre PNB sera plus gros que le leur », me lance un jeune diplomate chinois, une pointe d’agressivité dans la voix. Paranoïa? Qui sait! Un livre américain récent, The Coming Conflict with China (par Richard Berinstein et Ross Munro, éd. Alfred A. Knopf), prévoit une guerre au début du siècle prochain… Et le pays lui-même n’est pas à l’abri des sécessions. Cet hiver, des émeutes séparatistes ont éclaté dans le Xingjiang, région autonome de tradition musulmane. Et le Tibet a aussi des ambitions souverainistes. Les herbes jaunes, les murs gris et les branches dénudées des arbres en février donnent à Pékin un air triste, de circonstance. Les funérailles approchent. Mardi, le lendemain de l’incinération, qui se fera en présence de la famille, une cérémonie aura lieu dans le Grand Hall du peuple, en présence de 10 000 dignitaires. Les employés municipaux s’affairent à enlever les lanternes rouges sur la place Tian’anmen et le long des rues, seules touches de couleur dans la grisaille froide. Le Festival des lanternes, qui doit marquer la fin des fêtes du nouvel an chinois, a été annulé. Depuis l’annonce du décès de Deng, la grande place est quadrillée par des policiers en uniforme mais aussi, selon la rumeur, par des flics en civil qui se mêlent à la foule des curieux. Les quelques couronnes mortuaires que des citoyens ont déposées sont aussitôt enlevées. Mais, pour le reste, la ville poursuit son traintrain. Les seules larmes sont celles que nous montre la télévision. Mais il ne faut pas se méprendre: les Chinois, qui pleurent beaucoup moins en privé que les Occidentaux, ne se gênent pas pour s’exécuter au cinéma, à l’opéra et… devant la caméra. Dans les kiosques à journaux, des éditions spéciales commémorent la vie et l’oeuvre de Deng, mais celles-ci doivent rivaliser avec la couverture magazine lustrée et sexy de… Céline! Sauf à la Librairie des langues étrangères, où une petite foule se presse pour acheter des livres et des posters de Deng, et que tous les médias du monde filment et photographient, il est difficile d’observer quelque signe de deuil. Près de l’hôtel, je croise un confrère d’un quotidien australien, découragé: « Ça fait trois jours que je me promène dans les rues et il ne se passe rien! » « Les gens s’intéressent moins à la politique », explique Julia Bentley, deuxième secrétaire de l’ambassade du Canada et vice-consul. « Mais, surtout, pour la première fois de leur vie, ils ont le droit de ne pas s’intéresser à la politique! » L’embrigadement des masses est chose du passé: « S’ils ne lisent pas les journaux et ne regardent pas la télévision, ils peuvent ignorer complètement le décès de Deng. Quand Mao est mort, la Chine s’est arrêtée pendant deux semaines. Il y avait des haut-parleurs partout qui hurlaient des slogans toute la journée. On disait aux gens comment se comporter en tout temps. » Deng s’est retiré en douce de la politique, amorçant de lui-même sa retraite huit ans avant de mourir et s’opposant au culte de la personnalité sous toutes ses formes. La normalisation de la politique chinoise sera peut-être son principal héritage. « Ce calme, ce n’est pas rien! dit Julia Bentley. Si la Chine réussit enfin à avoir un gouvernement stable, formé de bons administrateurs, sans leader suprême, ce sera une grande réussite. » « Les Chinois sont guéris des grands leaders », dit Mme Wu, une septuagénaire d’une grande culture qui parle admirablement anglais et qui a déjà servi d’interprète à Mao. « Je me souviens de lui, mais je ne pense pas qu’il se serait souvenu de moi! » dit-elle en riant. Elle a davantage côtoyé Zhou Enlai et Deng Xiaoping… En marchant le long d’une allée, elle remonte son châle sur ses épaules en racontant les années de folie collective de l’ère Mao. « Quand nos enfants ne voulaient pas manger, nous les sermonnions en disant: ‘Pense aux pauvres petits Taïwanais qui n’ont rien à se mettre sous la dent.’ Nous avions le cerveau tellement lessivé! » La démocratie en Chine? « Nous la souhaitons tous. Il n’y a pas un intellectuel dans ce pays qui n’y soit favorable. Mais il faut être patients. » Mme Wu se dit convaincue qu’il y aura un jour une « réévaluation officielle » des événements de la place Tian’anmen. C’est la façon actuelle, « pragmatique » mais paradoxale, qu’ont les Chinois de rêver de démocratie. Paradoxale, car ce rêve attend la bénédiction de la dictature! « Quand la première réévaluation officielle de la Révolution culturelle a eu lieu à la fin des années 70, dit Mme Wu, on a déclaré qu’elle avait eu ‘des effets positifs à 70% et négatifs à 30%’… Après, elle a été condamnée totalement. C’est la façon chinoise de faire les choses: pas à pas. […] Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de l’effondrement de l’Union soviétique. La libéralisation politique tous azimuts, sans progrès économique préalable, conduit au chaos. » Le gouvernement ne parle pas dans le vide quand il évoque, à chaque discours, le besoin de stabilité. La peur du grand chaos et le besoin de paix sont des sentiments profonds chez ce peuple qui a vécu 30 années de campagnes politiques meurtrières. Depuis quelques jours, rite de passage oblige, les journaux récrivent, comme lors de chaque grand changement, l’histoire de la Chine depuis 1949, ajoutant les petites nuances qui laissent deviner quelle tendance est aux commandes. Les Chinois excellent à ce jeu qui consiste à lire entre les lignes, là où le non-dit dit tout. Hier, on a publié la liste des 400 membres du comité organisateur des funérailles, véritable Who’s Who de l’élite. Même Hua Guofeng, successeur déchu de Mao, en fait partie. Les Chinois ont presque tous noté le seul absent, Zhao Ziyang, le premier ministre limogé après Tian’anmen, celui qui s’était montré trop sympathique aux étudiants. Cela montre (disent ceux qui essaient de décoder ce que pensent les Chinois qui tentent de décoder les journaux!) que la population pense encore à lui et qu’elle espère – même si elle n’y croit pas – une certaine réhabilitation, indice qu’un vent de libéralisation soufflerait de nouveau! Mais un paragraphe, évoquant les événements de Tian’anmen de manière purement allusive, remet les pendules à l’heure et montre que les leaders ont choisi d’assumer la responsabilité collective du massacre: « Au coeur des remous politiques intérieurs et internationaux survenus à la fin des années 80 et au début des années 90, le parti et le gouvernement, avec le soutien ferme et puissant du camarade Deng Xiaoping et d’autres vétérans, et avec l’appui du peuple, ont maintenu une position dénuée d’ambiguïté sur les quatre principes cardinaux et ont sauvegardé l’indépendance du pays, sa dignité, sa sécurité et sa stabilité. » La propagande télévisée est moins subtile. Le documentaire sur Deng a été diffusé 27 fois au cours de la semaine! On a exhumé des archives, quelques vieux films révolutionnaires en noir et blanc, présentés, eux aussi, sans répit. Dans une rue commerciale, un écran géant diffuse un opéra révolutionnaire. La foule déambule, indifférente, au milieu des publicités de Seven Up et des marques japonaises. La propagande, parfaitement anachronique, semble couler sur le peuple comme sur le dos d’un canard laqué. « Nous n’avons peut-être pas la liberté d’expression », me dit un jeune cinéaste. « Mais, maintenant, nous pensons librement. » C’est enfin le jour de la cérémonie, et la place Tian’anmen est devenue un immense parking de limousines et d’autobus qui ont servi à transporter les dignitaires. Une foule de quelque 100 000 curieux s’est massée autour de la place, malgré le mot d’ordre des autorités les enjoignant de regarder tout ça sagement à la télévision. D’ailleurs, ils auraient mieux fait de rester chez eux, car il n’y a rien à voir que la foule elle-même. Elle est incroyablement silencieuse. Chacun affiche un air grave. Certains portent une fleur blanche à la boutonnière en signe de deuil, et quelques dizaines brandissent des photos de Deng Xiaoping. Devant l’objectif des caméras, ils se composent un air affligé. Et les reporters du monde entier recueillent les mêmes propos, banals et prévisibles, qui vont à peu près comme suit: « Le camarade Deng a été un grand leader. Grâce à ses réformes, nous nous sommes enrichis. » Le seul sanglot, je l’entends à la radio. Il entrecoupe la voix de Jiang Zemin, en train de prononcer l’oraison funèbre. Un sanglot guttural, bien contrôlé. « Jiang faisait semblant de pleurer », tranche le vieux Zhou, que je suis retourné voir avant de quitter Pékin. Ce soir, il semble plus désabusé que jamais, inquiet du matérialisme des jeunes, qui ne pensent plus qu’à s’enrichir. « Même ceux qui entrent au parti ne le font que par pur arrivisme.Les gens, plus que jamais, méprisent le Parti communiste. Jamais il ne pourra regagner le respect, pourtant il va rester au pouvoir encore longtemps. Nous pouvons rêver de démocratie, mais c’est un rêve creux. Il ne se passera rien. »

Dans les rues de Tombouctou Monde

Dans les rues de Tombouctou

À première vue, la ville semble endormie sous la poussière des dunes avoisinantes, figée dans le temps. Puis, elle se dévoile à qui se donne la peine de l’explorer : marché coloré, mosquées historiques et autres vestiges d’une époque où Tombouctou était une grande cité du monde.

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L’erreur tropicale

Le colosse a fini par s’effondrer. Au beau milieu de la chaussée. Ses bourreaux, pieds nus et torse luisant de sueur, se sont aussitôt rués sur lui et l’ont achevé à grands coups de hache. En une heure, l’eucalyptus de 60 m a été abattu, débité et jeté dans le fossé. L’île de Madagascar venait de perdre un arbre. Un de plus. Les 15 bûcherons ont sévi sur 10 km de la route nationale 7, axe reliant Antananarivo, la capitale du pays, et Fianarantsoa, pôle économique situé à une centaine de kilomètres plus au sud. Ce jour-là, une dizaine d’eucalyptus, au tronc gris et vert, ont été coupés. Seuls indices de l’abattage: les branchages et les feuilles odorantes broyés sous les roues des voitures et des camions. Les arbres, eux, deviendront soit du bois d’oeuvre, soit du charbon de bois. Madagascar, quatrième île du monde avec ses 587 000 km2 – 100 fois la superficie de l’Île-du-Prince-Édouard -, perd son couvert forestier à un rythme effréné. L’Institut de recherche pour le développement, organisme français dont le programme scientifique étudie notamment les relations entre l’homme et l’environnement, estime que la déforestation y est « l’une des plus alarmantes dans le monde tropical ». Dans cet État insulaire situé à 400 km des côtes du Mozambique, ce n’est pas d' »erreur boréale » qu’il est question, mais d' »horreur tropicale ». La Grande Île, comme on surnomme le pays, a déjà perdu plus des trois quarts de sa forêt. Chaque année, 3 000 km2 de ce qui en reste disparaissent. C’est trois fois le lac Saint-Jean. Si rien n’est fait, estiment des scientifiques malgaches, la forêt aura été éliminée de l’île d’ici 15 ans. Et avec elle, des espèces végétales qu’on ne trouve nulle part ailleurs au monde. « Au même titre que l’Amazonie est le poumon de la planète, Madagascar en est le réservoir de molécules », dit le biologiste Mondher El Jaziri, de l’Université Libre de Bruxelles, qui s’intéresse à la conservation de la nature malgache. Les molécules en question sont à la base de médicaments en usage partout sur la planète. Certains composants chimiques de la pervenche de Madagascar, par exemple, jouent un rôle de premier plan dans la lutte contre la leucémie, les cancers du sein et du poumon, la tachycardie et l’insuffisance cardiaque. « La déforestation met en péril la découverte des médicaments de demain, ajoute Mondher El Jaziri. Qui nous dit que le remède contre une prochaine pandémie n’est pas en train de disparaître? » Au moins 7 700 des 12 000 espèces végétales recensées dans l’île auraient, à des degrés divers, des propriétés médicinales. Le botaniste Armand Rakotozafy, retraité de l’enseignement supérieur et petit-fils d’une mpitsabo (guérisseuse), en est un ardent promoteur. Ce septuagénaire aux yeux rieurs travaille pour l’Institut malgache de recherches appliquées (IMRA), premier centre de recherche de Madagascar, en compagnie d’une cinquantaine de scientifiques qui étudient entre autres les propriétés médicinales des plantes. À l’IMRA, les Malgaches peuvent aussi consulter gratuitement un médecin. Dans la forêt d’Anjozorobe, vestige de la forêt du haut plateau central de la province d’Antananarivo, des chercheurs de l’IMRA et moi marchons d’un pas hésitant sur un sentier escarpé et boueux, bordé de murailles végétales impénétrables. Armand Rakotozafy, qui a donné son nom à au moins une quinzaine de végétaux – il en a perdu le compte -, parcourt la forêt comme d’autres font leur chemin de croix. Les Je vous salue, Marie en moins. Il s’arrête devant certaines plantes, les contemple quelques secondes, puis en énumère les propriétés médicinales. Le psychotria est efficace contre la toux. L’uapaca, contre les dysfonctions érectiles. Le kalanchoé est un bon anti-inflammatoire. Le Trema orientalis fait des merveilles contre les pellicules. L’harungana apaise les brûlures d’estomac… « Papa Armand », comme on l’appelle amicalement à l’IMRA, se désole, car derrière les murailles végétales se cache un problème grave. « Il ne reste presque plus rien de la forêt que l’on trouvait ici il y a tout juste une dizaine d’années », dit-il. Ses collègues lui donnent raison. Et s’inquiètent. D’autant plus que, dans cette région rurale de la Grande Île, on a reboisé exclusivement à l’aide d’eucalyptus et de pins, deux espèces importées de Nouvelle-Zélande et d’Europe dans les années 1960. Une erreur, estiment-ils. L’eucalyptus est vorace et draine le sol de tous ses nutriments. « Il ne laisse rien pour les espèces indigènes », dit Christian Rabemanantsoa, médecin et biologiste à l’IMRA. Le pin acidifie le sol et l’étouffe chaque automne sous un épais tapis d’aiguilles. « Les autres arbres ne parviennent plus à s’imposer », ajoute le biotechnologiste Denis Randriamampionona, chercheur malgache au patronyme « kilométrique », comme on dit là-bas pour s’amuser de la longueur des noms de famille. Résultat: la forêt indigène d’Anjozorobe est en ruine. « À l’heure actuelle, nous en sommes réduits à tenter de préserver les lambeaux qui restent », déplore Christian Rabemanantsoa. Claudine Ramiarison, directrice générale du Service d’appui à la gestion de l’environnement (SAGE), un organisme gouvernemental, refuse toutefois d’empêcher le recours aux espèces exotiques. « Nous avons presque atteint le point de non-retour, dit cette femme élégante dont le visage rappelle celui des modèles de Gauguin. La désertification causée par le déboisement gagne du terrain, surtout dans le sud du pays. On n’a pas le choix: il faut reboiser avec des espèces à croissance rapide. En cela, l’eucalyptus est idéal. » Il atteint en huit ans la hauteur que le palissandre – une espèce indigène – met un demi-siècle à atteindre. Il est vrai que le temps presse. Les ravages causés par la déforestation sont spectaculaires. Il n’y a plus d’arbres. Ou presque. Le paysage est constitué de montagnes et de collines pelées. À leur sommet, des arbustes et de hautes herbes brûlées par le soleil; au creux des vallées, des rizières vert tendre que des femmes courbées, genoux dans l’eau, entretiennent vaillamment. Plus loin vers le sud, c’est la steppe africaine. Stérile. Austère. Seuls quelques baobabs poussent çà et là, géants orphelins entourés de huttes où vivent des nomades dans une indigence extrême. La misère, à Madagascar, sème le désespoir à la ville comme à la campagne. Avenue de l’Indépendance, au coeur d’Antananarivo – la ville aux 12 collines -, des enfants crasseux font voler des cerfs-volants bricolés avec de vieux sacs de plastique jaunis. D’autres imitent Zidane, leur idole, en dribblant du papier journal roulé en boule. Plus loin, des mères, assises sur le bord d’un trottoir, lavent leurs bébés dans une flaque d’eau grisâtre. Avec son PIB par habitant d’à peine 915 dollars – deux fois moins que celui d’Haïti -, Madagascar se classe parmi les 25 pays les plus pauvres de la planète, selon l’indicateur de développement humain des Nations unies. La situation est à ce point grave que même Médecins sans frontières a plié bagage. Venue dans la capitale il y a 12 ans pour soigner les enfants de la rue – ce qui a été fait -, l’ONG a été prise d’assaut par toute la population. La tâche était si lourde que MSF en est presque venu à jouer le rôle du système de santé à Antananarivo, ce qui n’est pas son mandat. L’organisme n’exclut toutefois pas de revenir dans la région si une situation d’urgence rendait sa présence nécessaire. Les ONG environnementales, elles, se sont ruées dans l’île comme des pompiers dans un édifice en flammes. Non seulement elles travaillent à reboiser Madagascar, mais elles tentent aussi de revaloriser la forêt auprès des populations rurales, de concert avec le gouvernement. Il y a trois ans, le ministère de l’Environnement, des Eaux et des Forêts (MINENVEF) a lancé le programme « Zéro tavy », visant à convaincre les paysans de ne plus brûler les forêts. En vain. La population voit toujours dans chaque parcelle de terrain une rizière potentielle. Les Malgaches continuent de détruire la forêt en ayant recours au tavy, c’est-à-dire en la brûlant. Madagascar sent d’ailleurs le feu de bois. Partout, de hautes colonnes de fumée grise montent vers le ciel, indiquant que des « tavystes » sont à l’oeuvre. La steppe n’est pas épargnée non plus. Toutes les raisons sont bonnes pour mettre le feu à ces vastes plaines herbeuses, explique Bernard, guide au parc national Isalo, une zone forestière protégée. Les paysans incendient les champs pour mieux surveiller les troupeaux de zébus et pour voir venir les sangliers, qui dévorent les récoltes. Les voleurs de zébus, de leur côté, mettent le feu pour éviter que les propriétaires ne les retrouvent en suivant les traces laissées par le troupeau dans le foin piétiné. « Quand les tavystes perdent le contrôle du feu, dit-il en éteignant sa cigarette et en la mettant dans sa poche, les forêts des alentours y passent. » Et des ravimaitso (plantes médicinales) partent en fumée. L’Aloe vahombe, qui pousse dans le sud-ouest du pays – et nulle part ailleurs -, est menacé par ces feux de brousse. Une catastrophe, estime Denis Randriamampionona. « Cette plante produit un immunostimulant qui pourrait être utile dans la lutte contre l’hépatite et le sida. Elle aura disparu d’ici cinq ans. » En 2002, l’IMRA a songé à recourir à la cryoconservation – congélation dans l’azote liquide – pour en préserver l’ADN. Mais l’alimentation en électricité, à Madagascar, est trop incertaine pour assurer à la fois la fabrication de l’azote liquide et le bon fonctionnement des congélateurs. L’ONG franco-malgache L’homme et l’environnement s’attaque aussi au tavy. Avec plus de succès que le MINENVEF. « Il ne suffit pas d’interdire cette pratique, on doit proposer des solutions de rechange aux paysans, dit son fondateur, Olivier Behra, un grand mince volubile. Il faut leur prouver qu’ils peuvent tirer des bienfaits de leur environnement sans tout brûler. » Derrière lui, dans son modeste bureau d’Antananarivo, une bibliothèque déborde d’oeuvres d’art malgaches et de flacons d’huiles essentielles. Une odeur de Vicks flotte d’ailleurs dans l’air: les émanations apaisantes de l’huile d’eucalyptus. La substance précieuse provient entre autres de la forêt de Vohimana, à 125 km – trois longues heures de route – à l’est d’Antananarivo. Vohimana, c’est le grand laboratoire de L’homme et l’environnement. Dans ses profondeurs, Olivier Behra et ses collaborateurs ont installé une véritable petite entreprise de production d’huiles essentielles et de recherche sur les plantes médicinales. Après 45 minutes de marche, derrière un rocher, des cases de bois et de paille apparaissent, des poules hautes sur pattes courent devant nous, des chiens aux côtes saillantes nous accueillent en remuant la queue. Plus loin, un dortoir d’une dizaine de lits superposés – dont je découvrirai le confort spartiate – et une cafétéria en plein air. Au centre de ce « village » de chercheurs: un alambic, pour récolter les huiles essentielles. Celles-ci sont piégées dans les feuilles des plantes aromatiques. « C’est la substance volatile de la plante, son odeur, en quelque sorte », dit le biologiste William Andrianantenaina. André, un géant filiforme d’au moins deux mètres, vêtu d’un bleu de travail, veille à la bonne marche de l’alambic. Il pèse les feuilles qui donneront l’huile, les plonge dans la grande cuve de distillation, alimente le feu et recueille le précieux liquide qui s’écoule goutte à goutte. À quelques pas de lui, sur un petit feu de bois, des haricots cuisent doucement dans une casserole. Son dîner. Lors de notre passage, il récoltait l’huile essentielle du dingadingana, plante qui pousse en abondance dans les alentours. Il faut 140 kilos de feuilles pour obtenir 30ml d’huile. « Nous nous inspirons du savoir des sorciers de la région, dit la biologiste Chantal Rakotoarison, 28 ans. Selon eux, le dingadingana est efficace pour éloigner les moustiques. C’est ce que nous vérifions en ce moment. » À Vohimana, L’homme et l’environnement fournit du travail à 50 personnes de façon plus ou moins régulière. Budget annuel: 90 000 dollars. « C’est beaucoup pour Madagascar », précise Olivier Behra devant mon étonnement. Les femmes qui récoltent les feuilles reçoivent 20 ariarys le kilo, ce qui leur donne un salaire quotidien équivalant à un peu moins de un dollar. Le responsable de l’alambic et les hommes qui travaillent à la construction de cases et de huttes – l’ONG s’apprête à se lancer dans le tourisme écologique – gagnent 3 000 ariarys par jour, soit 1,50 dollar. À titre comparatif, un repas trois services pour cinq adultes dans un boui-boui du coin coûte environ 12 000 ariarys (six dollars), boissons et pourboire compris. L’ONG d’Olivier Behra ratisse large: valorisation et diversification de l’agriculture, récolte d’huiles essentielles et reboisement. L’homme et l’environnement ne reproduira pas les erreurs commises à Anjozorobe. À Vohimana, pas d’eucalyptus ni de pins. L’ONG ne plantera que des espèces indigènes. De 1960 à 2005, la moitié de la forêt de Vohimana a été récoltée ou brûlée. Le gouvernement malgache a cédé la gestion de ce qui reste à L’homme et l’environnement pour 25 ans, avec mission de remettre la forêt dans son état d’origine. « Déjà, nous avons presque réussi à éliminer le tavy dans la région, dit William Andrianantenaina. Nous travaillons maintenant à recréer un corridor forestier entre deux forêts séparées par une coupe abusive. » Au total, l’ONG recouvrira de végétation 150 hectares. Cinq fois le parc La Fontaine, à Montréal. La plantation d’arbres a débuté en novembre dernier. Les botanistes ont choisi une trentaine d’espèces locales, dont le Beccariophoenix madagascariensis, un palmier en voie d’extinction. Ils espèrent ainsi permettre à la nature de reprendre ses droits et augmenter leur récolte de plantes médicinales. « Toute la planète en bénéficiera », dit William Andrianantenaina. ____Noms de famille Les noms de famille malgaches ne se transmettent pas nécessairement du père à l’enfant. Les parents peuvent, s’ils le désirent, fusionner plusieurs mots – d’où la dimension kilométrique des noms – pour donner au patronyme de leur descendance un sens particulier. Le nom de famille de William Andrianantenaina vient de la fusion des mots andriana (noblesse) et tenaina (espoir). Ce nom signifie « noble qui donne l’espoir ». Quant à Denis Randriamampionona, son nom signifie « homme (randria) qui console (mampionona) ».

Monde

Cuba… zuela!

Du trou qui lui sert de fenêtre, Benito Anzola voit quasiment tout Caracas. Un tableau étrange où se mêlent, au premier plan, la misère des bidonvilles et, en arrière-fond, l’opulence du centre. Cet ancien champion de boxe amateur de 46 ans vit avec sa femme et trois de ses sept enfants à Petare, gigantesque et violent barrio qui surplombe la capitale vénézuélienne. Chaque soir, sur le coup de 23 h, il descend de la colline par le raide et sombre sentier qui se faufile entre les habitations de fortune pour aller travailler comme veilleur de nuit dans l’un des quartiers aisés de Caracas. Benito n’a pas peur du noir. Habitant de Petare depuis 10 ans, il connaît les règles du jeu imposées par les gangs. Il s’est habitué aux coups de feu qui percent fréquemment la nuit. La cicatrice ronde sur son avant-bras témoigne de cette violence omniprésente: Benito a été attaqué une fois, mais ce poing qu’il serre en racontant l’histoire a eu raison du couteau de son assaillant. Dans ce bidonville que la chance a oublié, Benito Anzola a décidé de faire bouger les choses. Le matin, au retour de son travail, il œuvre pour la «révolution» du président du Venezuela, Hugo Chávez. Depuis un peu plus d’une année, pour 150 dollars par mois, il apprend à lire et à écrire aux enfants défavorisés du quartier dans l’une des missions créées par le gouvernement. Cette éducation parallèle, qui fonctionne grâce à des volontaires, est l’une des pierres angulaires de la politique de Chávez. Réélu avec plus de 62% des voix le 3 décembre 2006, le président de 52 ans a promis d’approfondir sa «révolution» au cours des six années de son mandat. Pendant la campagne électorale, il a défini les contours théoriques de son «socialisme du 21e siècle» aux accents populistes: il s’agit de donner une dimension morale à la politique et de poursuivre la promotion de la démocratie participative — un système dans lequel les citoyens jouent un rôle central. Alberto Garrido, professeur de sciences politiques à Caracas et auteur de plusieurs livres sur Hugo Chávez, voit dans la victoire de ce dernier la fin de la «période de transition». «Chávez, explique-t-il, est convaincu qu’il faut une concentration du pouvoir dans les mains d’un chef unique. Son projet repose sur la légitimation de son leadership par le peuple et sur l’union, sous une même bannière, des cinq principaux partis qui forment sa coalition.» Hugo Chávez a d’ailleurs proposé, le 18 décembre dernier, la création du Parti socialiste uni du Venezuela (voir le clic). Alberto Garrido, qui est aussi l’un des commentateurs politiques les plus connus au Venezuela, ajoute: «Chávez aspire à une modification radicale du pouvoir. Comme il estime qu’il faut 20 ans pour implanter une révolution, il vise à achever la sienne en 2021.» S’il veut rester au pouvoir jusque-là, l’ancien parachutiste devra faire réviser la Constitution, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Il a les coudées franches pour y parvenir. En 2005, l’opposition n’a pas participé au scrutin législatif en signe de protestation contre ce qu’elle dénonçait comme des irrégularités électorales. En conséquence, Chávez, qui a survécu à un coup d’État et à un référendum demandant sa destitution, paraît largement en mesure d’obtenir l’appui des deux tiers des parlementaires nécessaire pour avaliser la révision souhaitée. Il prévoit d’ailleurs soumettre celle-ci au vote de ses concitoyens en 2010. Hugo Chávez a aussi l’intention de créer 25 nouvelles universités. Une initiative qui divise les Vénézuéliens: dans un pays qui a l’un des meilleurs taux d’alphabétisation d’Amérique latine, celui que ses partisans nomment le commandante dit vouloir permettre à 100 000 personnes issues des classes défavorisées d’avoir accès à l’éducation supérieure. Ses détracteurs l’accusent de vouloir reprendre le contrôle idéologique des hautes écoles en abaissant les conditions d’admission et en imposant un enseignement politisé. Parallèlement, Chávez souhaite aussi approfondir son approche collectiviste de l’économie et développer les coopératives agricoles. Ce projet inquiète l’opposition. Pour Trino Márquez, sociologue à l’Université centrale du Venezuela, «le président va garder les institutions du pays et garantir une certaine liberté de la presse. Il a besoin que son action conserve une apparence démocratique et sait qu’il doit faire des alliances avec les secteurs privés pour financer sa politique. Mais nous allons assister à des attaques contre la propriété privée et le capitalisme.» Retour à Petare. «Ici, tout le monde est rouge, complètement rouge», affirme fièrement Benito Anzola en montrant du doigt l’une des innombrables affiches écarlates à l’effigie de Chávez qui sont placardées aux fenêtres de son bidonville. Ces trois dernières années, le gouvernement a utilisé les revenus du pétrole pour mettre en place une infrastructure de programmes pour les démunis. Les dépenses publiques ont explosé, passant de 8 milliards de dollars en 2000 à quelque 50 milliards en 2006. La mission Robinson, pour laquelle Benito Anzola travaille, a alphabétisé 1,5 million de personnes, selon les statistiques officielles. Ivonez Martínez, elle, a la charge de l’une des «maisons alimentation» de Petare. Moyennant un salaire de 90 dollars par mois et de la nourriture gratuite pour sa famille, cette femme à la carrure imposante cuisine 150 repas par jour à l’intention des nécessiteux. À l’entrée du bidonville, une missionMercal, supermarché subventionné, propose des denrées alimentaires de base à des prix 30% moins élevés que dans le commerce. Petare est aussi parsemé de bâtiments de brique aux poutres bleues: ce sont les centres sanitaires de la mission Barrio Adentro. Le programme dont ils font partie, inauguré en mars 2003, fonctionne grâce à l’apport de médecins et de dentistes cubains. En effet, selon un accord signé en octobre 2000, Caracas exporte du pétrole à prix préférentiel vers Cuba, en échange de quoi La Havane forme les «cadres de la révolution vénézuélienne», fournissant notamment des médecins et des livres scolaires. Le gouvernement affirme que le programme a permis à 18 millions de Vénézuéliens d’accéder aux soins médicaux gratuits. Ces initiatives assurent à Hugo Chávez le soutien passionnel des pauvres. Eglis Fuentes, petite femme de 32 ans, joue un rôle important dans ce laboratoire révolutionnaire calqué sur le modèle cubain de Fidel Castro. Cette mère qui élève seule ses deux enfants de 13 et 5 ans est chargée d’organiser le réseau de «travailleurs sociaux» dans la capitale vénézuélienne. Eglis a été formée pendant quatre mois à l’Institut de travail social Celia Sánchez Manduley, à Cuba, qui accueille gratuitement, chaque trimestre, 2 000 stagiaires vénézuéliens dans le cadre de l’accord pétrolier entre La Havane et Caracas. Elle y a appris les bases théoriques et pratiques de la révolution. Dans les rues de Caracas, les partisans de Chávez disent vouloir d’un modèle cubain adapté à la réalité vénézuélienne. «J’aime les programmes sociaux de Fidel Castro, explique Lucas Graterol, informaticien de 27 ans. Mais je ne veux pas d’une dictature.» Elvia Gómez, journaliste au quotidien El Universal, l’un des principaux du pays, fait une analyse plus sombre du risque de dérive autocratique du président: «Les Vénézuéliens aiment être libres, mais ne sont pas des démocrates. S’ils l’étaient, ils n’auraient jamais voté pour Chávez.» La réalité du Venezuela reste celle d’un pays qui compte 60% de pauvres. Selon de récentes statistiques du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), plus de deux millions d’habitants, sur un total de 26 millions, vivent avec un dollar par jour. Le nombre de meurtres a augmenté de 67% depuis 1999, et les 9 962 homicides commis en 2005 font du Venezuela le pays le plus dangereux d’Amérique du Sud. La population est en outre profondément divisée entre les pro et les anti Chávez. Luisa Anzola, sœur de Benito, est voisine de son frère, mais soutient l’opposition. «J’ai signé le référendum demandant la révocation du président, en 2003, dit-elle, car la situation a empiré avec lui. Dans les bidonvilles, il y a un sentiment d’impunité pour les voyous.» Luisa affirme que le gouvernement utilise toujours la «liste Tascón» pour refuser une aide sociale aux opposants. Cette liste des signataires du référendum révocatoire avait été publiée, en 2004, par le parlementaire pro-Chávez Luis Tascón, dans le but d’empêcher les pétitionnaires d’obtenir un poste dans la fonction publique. Eglis Fuentes assure que la politique de Chávez ne met personne à l’écart. La jeune femme reconnaît que les disparités restent criantes dans les rues de Caracas, mais ajoute: «La révolution est comme le vent. Elle ne se voit pas, elle se sent. Grâce à notre président, les pauvres ne sont plus exclus de la vie politique.» Dans le train flambant neuf qui le ramène vers la capitale, un soir de décembre, Benito Anzola acquiesce. Ce jour-là, il est allé voir deux de ses filles, de 7 et 13 ans, qui habitent dans les montagnes, à deux heures de Caracas. Benito raconte qu’il n’a personnellement rien gagné avec le gouvernement et qu’il doit continuer à cumuler les emplois pour pouvoir offrir une éducation à ses enfants. «Je soutiens Chávez pour eux et pour mon pays», glisse-t-il cependant. Sur la banquette rouge vif, Benito a ôté ses chaussures de similicuir complètement craquelées. Il s’est assoupi.

Monde

Les trésors de Tombouctou

La mince porte en métal s’ouvre en grinçant sur une grande salle sombre, où s’entassent des milliers de manuscrits anciens. Ils s’alignent sur des étagères grillagées et s’empilent pêle-mêle dans des armoires de métal posées à même le sol en béton. Les odeurs se chevauchent: poussière, cuir, encens, moisissure. Nous sommes à Tombouctou, aux confins du Sahara. La chambre forte de l’Institut des hautes études et de la recherche islamique Ahmed Baba ressemble plus à un garage qu’à une bibliothèque. Mais la présence de livres dont certains sont aussi vieux qu’une cathédrale médiévale rend le moment solennel. Le directeur adjoint de l’Institut, Sidi Mohamed Ould Youbba, un Malien grisonnant vêtu d’une tunique blanche, me montre les enluminures en or qui décorent les pages d’un coran vieux de quatre siècles. Le papier est troué par endroits, mais le texte est lisible. Autour de nous, des traités scientifiques, des chroniques historiques, des journaux de voyage, des correspondances de marchands et de savants africains. Les textes sont en arabe, le «latin» de l’Afrique précoloniale. La collection compte plus de 20 000 documents. Le plus ancien est un manuel de droit islamique datant de 1204. On a trouvé ces manuscrits un peu partout dans la région entourant la mythique ville de Tombouctou, au Mali, au cours des 20 dernières années. C’est une découverte majeure. Car ils renferment un savoir perdu que l’on commence à peine à décoder: la mémoire de l’Afrique. Il y a un vaste trou dans l’histoire du continent. L’époque des missionnaires européens et des capitaines de négriers — du 17e au 19e siècle — est bien documentée. Celle des empires africains qui l’ont précédée l’est beaucoup moins. Les Africains eux-mêmes connaissent peu de choses de l’Empire songhaï, une puissance commerçante des 15e et 16e siècles, qui s’étendait sur les territoires actuels du Mali, du Burkina et du Niger, avec un accès à la côte atlantique. Ni de la percée de l’islam, apporté par les caravanes arabes. «On a longtemps cru qu’il était impossible de faire l’histoire de l’Afrique précoloniale, puisque les Africains n’avaient pas laissé de sources écrites. Ces manuscrits sont la preuve du contraire», dit Sidi Mohamed Ould Youbba. Pour les Africains, il s’agit de la mise au jour d’un grand pan de leur littérature ancienne. Comme si on exhumait, dans une Europe colonisée par l’Afrique, des textes oubliés: Candide, de Voltaire, Le prince, de Machiavel, les écrits de Martin Luther, la correspondance du cardinal de Richelieu, Le livre des merveilles, de Marco Polo! Des collections de manuscrits, on en trouve une trentaine à Tombouctou. Celle de l’Institut Ahmed Baba, organisme national financé par l’Afrique du Sud, la Norvège, le Luxembourg et la fondation Ford, aux États-Unis, est de loin la plus importante. Les autres sont conservées dans des bibliothèques privées, qui vont d’antiques maisons de style marocain à une simple pièce derrière la boutique d’un réparateur de télévisions. La sauvegarde des manuscrits de Tombouctou est un travail de coopération internationale. Le président sud-africain, Thabo Mbeki, en a fait la première mission culturelle du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Au cours de trois dîners de gala destinés à la haute société de l’Afrique du Sud, le président a recueilli 25 millions de rands (4 millions de dollars canadiens) pour la construction d’une grande bibliothèque à Tombouctou. Elle accueillera la collection de l’Institut Ahmed Baba, qui étouffe sous les livres. Tombouctou, quant à elle, étouffe sous la chaleur de juin. La ville est un four en terre cuite. L’après-midi, le mercure grimpe à 45°C. Le souffle de l’harmattan, le vent du désert, brûle le visage. Les rues se vident. Des rues? Plutôt des couloirs ensablés qui séparent les maisons. Les résidences, de deux étages, sont construites en banco, mélange de glaise et de paille dont on fait des briques. C’est un décor des Mille et une nuits, avec des terrasses sur les toits et des portes de bois munies de lourds anneaux de fer. Des bâtiments de terre sur un tapis de sable. La ville de 30 000 âmes n’a qu’une seule voie asphaltée. Elle mène à un petit aéroport où atterrissent deux avions par semaine. C’est le seul lien avec l’extérieur. À l’ombre du porche de mon hôtel, je vois défiler la vie locale. Un garçon à dos d’âne. Un troupeau de chèvres. Un dromadaire. Des Touaregs, ces hommes voilés du Sahara, magnifiques avec leurs grands sabres à la ceinture, leurs boubous et turbans jaunes, roses et indigo assortis aux voiles, appelés lithams, qui leur couvrent le bas du visage. Le Mali, pays de 12 millions d’habitants, est l’un des plus pauvres de la planète. C’est un monde de paysans, à 80% musulmans. Pourtant, il s’agit du troisième producteur d’or du continent africain, après l’Afrique du Sud et le Ghana. Mais les mines sont exploitées par des entreprises étrangères, et l’État ne touche que des redevances sur l’exportation du métal jaune, ce qui représente environ 7% du PIB. Au Moyen Âge, c’est l’or du Mali qui, après avoir transité par les royaumes du Maghreb, remplissait les coffres des monarchies françaises, anglaises, espagnoles et portugaises. «La stabilité financière des puissances européennes dépendait en grande partie des mines des empereurs maliens», indique l’historien Ismaël Diadié Haïdara. Le lettré de 49 ans possède 7 000 manuscrits, l’une des plus importantes collections privées de la ville. Au centre du commerce de l’or: Tombouctou. La cité était le point de rencontre entre l’Afrique de l’Ouest et le monde méditerranéen. Elle était le «port» du Sahara, vaste océan de sable traversé par des flottilles de dromadaires. De plus, elle s’étendait sur la rive nord du fleuve Niger, le troisième d’Afrique, qui relie de nombreuses villes du Mali, du Niger et du Nigeria. (Au fil des siècles, la région s’est ensablée et le fleuve s’est retiré à 20 km au sud. Aujourd’hui, il faut rouler, à partir du fleuve, une demi-heure dans le désert pour atteindre Tombouctou.) Au marché, outre de l’or, on trouvait de l’ivoire, du tabac, des plumes d’autruche, des esclaves et des barres de sel provenant de la mine de Taoudenni, à 16 jours de dromadaire au nord. La richesse de Tombouctou en a fait l’Oxford de l’Afrique. À son apogée, aux 15e et 16e siècles, 100 000 personnes y vivaient, dont 25 000 étudiants venant d’aussi loin que Bagdad. La réputation de son université, Sankoré, rayonnait partout dans le monde arabe. On enseignait, à l’université et dans 180 écoles privées, la charia (droit islamique), la philosophie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine, les arts. Et on écrivait des livres, reproduits par des copistes et vendus au marché. Aujourd’hui, Tombouctou semble le bout du monde… Le soir, enfin! L’air redevient respirable. La ville reprend vie. L’odeur des brochettes de mouton qui grillent parfume les rues. Tombouctou est plongée dans le noir. Dans la cour intérieure de la maison d’Abdel Kader Haïdara, trois hommes et une femme regardent la télévision, étendus sur des nattes. L’hôte, un moustachu replet au crâne dégarni, me conduit au salon, une pièce fraîche garnie d’un épais tapis bleu à motifs et de coussins. On se déchausse avant d’entrer. Abdel Kader Haïdara, 42 ans, a exercé de 1984 à 2000 un métier peu commun: chercheur de manuscrits. C’est lui qui a trouvé la plupart des documents de l’Institut Ahmed Baba. «J’ai été élevé parmi les livres. Mon père tenait une école privée et je m’occupais de la bibliothèque.» Les 9 000 manuscrits de la collection familiale lui ont été légués à la mort de son père. Une fillette entre au salon et nous sert un thé à la menthe au goût fort, très sucré. Les manuscrits n’ont jamais quitté la région, indique mon hôte. Lors de la conquête française de l’Afrique, à la fin du 19e siècle, Tombouctou avait déjà perdu sa gloire passée. «Lorsque les soldats français sont venus à Tombouctou, les notables ont craint le pillage et ont caché leurs manuscrits.» Ils les ont mis dans des coffres et les ont enterrés dans le désert. Certains les ont dissimulés dans des grottes. D’autres les ont emmurés dans leur maison. «Les manuscrits ne devaient pas être pris, parce qu’ils étaient la source de leur savoir et, par extension, de leur pouvoir.» Les décennies ont passé, le Mali a accédé à son indépendance, en 1960, et certaines familles ont ressorti les manuscrits. D’autres ont oublié leur existence… Le travail d’Abdel Kader Haïdara a pris des allures de chasse au trésor. «Les ancêtres avaient laissé des indices sur l’emplacement des caches, dit-il. J’en ai trouvé dans des lettres et des testaments que les gens gardaient précieusement dans leur maison.» Il partait ensuite en Land Rover dans les dunes du Sahara pour exhumer les coffres. «Les manuscrits enterrés étaient en assez bon état.» Ce n’était pas le cas des livres retrouvés dans les maisons de Tombouctou ou des villages environnants. «De nombreux livres étaient à moitié mangés par les termites», dit Abdel Kader Haïdara. Beaucoup de gens n’osaient s’en départir, même si la plupart ne pouvaient lire l’arabe. «Ici, les biens ayant appartenu aux ancêtres sont sacrés. On ne vend un héritage qu’en cas d’extrême nécessité.» Dans un village près de Tombouctou, il a offert à une famille pauvre deux vaches en échange d’un lot de manuscrits. «J’y suis retourné un an plus tard et, soudainement, un tas de gens voulaient me vendre leurs manuscrits!» C’est maintenant une course contre la montre pour sauver les documents. Le climat sec du Sahara les a préservés pendant des siècles. Mais les livres les plus âgés arrivent au bout de leur existence. C’est une question d’années avant que le papier tombe en poussière. Dans une salle climatisée de l’Institut Ahmed Baba où s’alignent une dizaine d’ordinateurs, on tente une opération de sauvetage: passer les pages au scanneur pour leur donner une nouvelle vie dans Internet. Une équipe de 12 chercheurs africains numérise en ce moment un manuel de grammaire arabe de 600 pages. Leur travail est facilité par une caractéristique commune à tous les manuscrits: les pages ne sont pas reliées. «C’était la façon de faire à l’époque. On plaçait des pages volantes dans une couverture de cuir de mouton ou de dromadaire», explique Mohamed Diagayeté, 42 ans, expert en civilisation islamique. L’Institut projette de traduire les manuscrits numérisés en français et en anglais, dit-il. Ils pourraient ainsi être offerts en ligne aux chercheurs du monde entier. Mohamed Diagayeté est au front de la recherche sur les manuscrits. Il est le premier lecteur à y poser les yeux depuis des siècles. «C’est palpitant. Je redécouvre le passé de mon peuple.» Il a récemment parcouru un manuel du 18e siècle s’apparentant au Kama-sutra. On y trouve des positions sexuelles, des remèdes contre l’impuissance et un chapitre intitulé «Être patient avec les femmes».Beaucoup de travail reste à faire, dit le chercheur. Sur les 20 000 manuscrits de l’Institut, seulement 3 000 ont été lus et répertoriés. Les manuscrits de Tombouctou sont encore loin d’avoir livré tous leurs secrets. Mais ce que l’on trouve étonne déjà. Abdel Kader Haïdara, le chercheur de manuscrits, possède des textes théologiques du 17e et du 18e siècle qui sont toujours pertinents en 2007. Ils font l’apologie d’un islam ouvert et tolérant. «On y parle de l’abolition des mariages forcés, du droit pour les femmes d’étudier, d’avoir une profession. Avec citations du Coran à l’appui!» Le contenu des manuscrits de l’historien Ismaël Diadié Haïdara intéresse les climatologues et les astronomes. Ses ancêtres ont noté dans les marges des livres les dates des crues et décrues du fleuve Niger ainsi que celles des événements marquants, comme les tremblements de terre. On y apprend ainsi qu’une pluie de météorites a traversé le ciel saharien en 1583! Le directeur adjoint de l’Institut Ahmed Baba, Sidi Mohamed Ould Youbba, voit pour sa part un potentiel dans les anciens traités de médecine. On y trouve des recettes de potions à base de plantes médicinales africaines. «Nous pourrions redécouvrir l’usage de ces plantes et en faire des médicaments moins chers que ceux qui nous arrivent des pays riches.» Il rêve d’une revalorisation de la médecine traditionnelle africaine à l’échelle mondiale. «La Chine a fait connaître la sienne partout dans le monde. Pourquoi ne pas réapprendre la nôtre et faire de même?» Les manuscrits peuvent devenir un outil de développement pour l’Afrique, croit l’historien Ismaël Diadié Haïdara. «En se réappropriant son passé glorieux, l’Afrique cessera de se regarder comme un continent misérable, dit-il. Nous pourrons offrir au monde des connaissances sur l’art, l’histoire, la culture. Pas seulement recevoir passivement de l’Occident.»

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L'erreur tropicale Monde

L’erreur tropicale

À Madagascar, la forêt se volatilise à un rythme effrené. Si rien n’est fait, disent les experts, dans 15 ans les arbres auront totalement disparu de l’île, et avec eux des espèces végétales uniques.

Monde

Ispahan : à l’ombre de la bombe

Le soir descend sur Ispahan et Mansour va bientôt replier l’auvent de sa galerie d’artisanat — l’une des centaines de boutiques installées sous les arcades en brique ocre qui ceinturent la place de l’Imam et son parc. Près du bassin central, les conducteurs de calèches somnolent pendant que les hirondelles valsent entre les jets d’eau claire des fontaines. Des familles iraniennes se prélassent sur les fraîches pelouses quadrillées d’allées et bordées de cèdres nains. Autour de la place — la huitième des plus grandes places du monde —, la circulation se fait moins dense. Soudain, on voit s’illuminer les coupoles des deux mosquées, toutes revêtues de faïence turquoise et dont les motifs rappellent ceux des tapis persans. En face, la terrasse aux graciles colonnes du palais Ali Qapu et l’entrée du grand bazar se découpent sur le ciel, où brillent déjà quelques étoiles. « Cette place fait d’Ispahan un endroit unique au monde, dit Mansour. C’est un rare chef-d’œuvre. » Cœur et poumon de la ville d’Ispahan depuis sa création, en 1602, par les Safavides — la dynastie d’empereurs chiites qui régnèrent sur l’Iran aux 16e et 17e siècles —, la place de l’Imam est aussi l’un des joyaux du patrimoine mondial de l’Unesco. Malheureusement, déplore Mansour, elle attire moins de touristes depuis que l’Iran a repris son programme nucléaire. « Le pays a mauvaise presse et les étrangers ont peur de venir », dit-il en farsi, la langue nationale. « Nous devons maintenant nous serrer la ceinture ou, avec un peu de chance, écouler notre marchandise à Dubaï ou dans les pays du Golfe. » C’est à Ispahan, en effet, que se trouve le Centre de technologie nucléaire — l’une des sources de conflit entre l’Iran et le reste de la communauté internationale. Ce centre dispose d’une usine de conversion d’uranium et de quatre réacteurs nucléaires expérimentaux permettant de produire du plutonium. La République islamique prétend que l’uranium sert à la production de combustible pour ses centrales électriques civiles. Mais l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) soupçonne qu’il est plutôt destiné à la fabrication d’armes nucléaires. Le directeur de l’Office du tourisme, de l’artisanat et du patrimoine culturel d’Ispahan, Saeid Baktash, ne semble pas prendre en compte les doléances des commerçants et refuse d’admettre que le nombre de touristes a chuté. « Il se maintient chaque année à environ trois millions, dont seulement 20 % sont des étrangers », assure ce représentant du régime islamique, interrogé dans son vaste bureau de l’avenue Chahar Bagh (des quatre jardins), l’artère principale de la ville. « C’est le commerce intérieur qui fait vivre Ispahan, pas le tourisme extérieur, dit-il. La ville n’est donc pas atteinte par la crise internationale. » Saeid Baktash a beau minimiser l’incidence économique des visiteurs étrangers, il n’en reste pas moins que mon interprète, Nadareh, a vu son salaire de guide touristique passer, en quelques années, de cinq à trois millions de rials par mois (soit de 585 à 350 dollars). Et que certaines variétés d’artisanat local, comme le cuivre ciselé, risquent de disparaître, car elles sont prisées uniquement par les riches touristes. « Déjà, après le 11 septembre et l’anathème d’axe du mal qui a frappé l’Iran, la situation était difficile », me confie Nadareh, petite femme au teint clair, sur la terrasse de la maison de thé Queysarieh, qui surplombe la place de l’Imam. « Mais elle a empiré depuis l’élection du président Ahmadinejad et les menaces de sanctions internationales. C’est dommage, car les Ispahanis adorent les étrangers. » À première vue, Ispahan paraît idyllique. Située à 400 km au sud de Téhéran, la troisième ville du pays n’a rien à envier à la capitale bruyante, polluée et embouteillée. Oasis au milieu d’un désert, lui-même encerclé par les montagnes, ce chef-lieu de l’art islamique offre un panorama coquet et bucolique. Dès les premiers éclats du printemps, les habitants pique-niquent sur les rives du fleuve Zayandeh (qui donne la vie), bordé d’arbres et de promenades, lequel sillonne Ispahan d’est en ouest. La nuit, les amoureux se donnent rendez-vous sur le pont Si-o-Seh (l’un des 12 ponts de la ville, dit « pont aux 33 arches »), qui abrite des maisons de thé à chacune de ses extrémités. Ispahan peut également se targuer d’être l’un des pôles multiculturels du pays grâce à ses communautés juive (2 000 personnes) et arménienne (10 000). Mais cette vie paisible est menacée par la surpopulation et l’industrialisation. Comme l’explique Morteza Saghaian Nejad, maire d’Ispahan, la population de la ville a quintuplé dans les quatre dernières décennies, atteignant aujourd’hui les deux millions d’habitants. « L’exode rural et la création d’industries lourdes, telles que l’aciérie, en périphérie de la ville ont changé la nature d’Ispahan, dit-il, provoquant des embouteillages et de la pollution. » Dans son bureau orné d’une immense photo de la ville et d’une fontaine où nagent des poissons rouges, ce docteur en ingénierie électrique ne cache pas sa fierté pour Ispahan, tout en se montrant préoccupé. Évitant de parler du sujet de l’heure, le nucléaire, il insiste sur le défi actuel, qui est, selon lui, de préserver l’héritage culturel de la ville tout en permettant son développement. « Un peu comme pour le vieux et le nouveau Montréal », conclut-il en évoquant la métropole, qu’il a visitée dans les années 1980. Bien qu’Ispahan soit l’une des villes les plus prospères d’Iran, elle reste néanmoins touchée par les problèmes du pays, dont le chômage et l’inflation galopante (22 %). En dépit des promesses électorales du président Ahmadinejad de redresser l’économie, les prix sont montés en flèche au cours de la dernière année. Dans le souk populaire au nord de la ville, un quartier moins fortuné et plus conformiste où toutes les femmes déambulent en tchador noir, un vendeur de tissu se plaint que le coût du mètre pour la confection du voile soit passé de 74 000 à 110 000 rials (de 9 à 13 dollars) en un an. La population exprime de plus en plus son mécontentement. « Nous ne devrions pas vivre aussi pauvrement, puisque nous avons du gaz et du pétrole ! » s’indigne un chauffeur de taxi borgne, qui a perdu son œil gauche à l’époque où il travaillait sur un chantier de construction. Avec trois enfants à charge, cet homme, qui gagne 2 800 000 rials (338 dollars) par mois, ne parvient plus à subvenir aux besoins de sa famille. « Ce gouvernement donne de l’argent à l’Irak, aux Palestiniens et au Hezbollah libanais, mais il néglige son propre peuple », poursuit-il en essuyant la vitre sale de sa vieille Peykan blanche aux relents de tabac. « Ce régime est comme un clou enfoncé dans le mur et qui ne veut plus sortir. J’espère que les sanctions internationales déclencheront une seconde révolution. Sinon, que les Américains viennent nous bombarder ! » À l’Université d’Ispahan — l’un des cinq complexes universitaires de la ville ; il compte 25 000 étudiants —, la polémique au sujet du nucléaire bat son plein. Sur le campus de la Faculté des langues étrangères, chacun tente de faire entendre son point de vue. « Ce n’est pas l’Afghanistan ni l’Irak ici ! Les Américains n’oseront pas attaquer l’Iran. Nous sommes trop forts », lance Amine dans un anglais imparfait. « Il n’y aura pas la guerre, on va négocier », poursuit Kasra. « Et pourquoi nous empêchent-ils d’avoir la bombe, alors qu’ils l’ont ? » réplique Omid, en fronçant les sourcils. Tout le monde parle en même temps. « L’Amérique a peur ! » « On n’est pas satisfaits de notre gouvernement, mais on ne veut pas d’intervention étrangère. » « On veut l’évolution, pas la révolution ! » « Aimez-vous Ispahan ? » « Et les Canadiens dans tout cela ? Que pensent-ils de l’Iran ? » Les étudiants sont curieux. La plupart d’entre eux ne sont jamais sortis du pays, principalement en raison des difficultés à obtenir un visa pour l’étranger. « Ce régime nous maintient dans un état de pauvreté culturelle », s’insurge Samar, étudiante en médecine qui porte un foulard à pois multicolores. « On n’apprend rien sur le monde. Très peu de gens parlent une seconde langue. C’est pour mieux garder le contrôle sur nous. » Malgré ces contraintes, les étudiants affichent un fort sentiment nationaliste. Mais ne cachent pas pour autant leur désir de partir. Pour aller où ? « Aux États-Unis ! » répondent-ils en chœur. Tel est le paradoxe iranien. Il fut un temps où les Américains accueillaient les Iraniens en grand nombre. Comme le précise le maire d’Ispahan, qui a vécu plus de huit ans aux États-Unis, plusieurs figures politiques iraniennes ont étudié en Amérique et plus de 50 % des enseignants des universités d’Ispahan sont diplômés d’une université américaine. Le frère et les neveux de Morteza Saghaian Nejad vivent en Ohio et la plus importante communauté d’Iraniens en dehors du pays se trouve à Los Angeles. « Mais les temps ont changé, affirme le maire. Depuis la révolution islamique et la dégradation des rapports entre les deux pays, l’Amérique ne favorise plus l’échange de culture. Aujourd’hui, le Canada, l’Europe et l’Australie sont devenus les destinations de choix des Iraniens. » C’est à quelque 25 km à l’est d’Ispahan que se cache le complexe nucléaire. La route qui y mène traverse un chapelet de villages et de champs agricoles aux confins du désert, jusqu’à ce que se profile une série de bâtiments carrés en brique, semblables à des établissements scolaires, derrière des fils de fer barbelés et des rangées de cyprès. Tout autour, des soldats perchés sur des batteries antiaériennes, protégées par des monticules de sacs de sable, surveillent les environs. Cette zone militaire est jalonnée de panneaux sur lesquels on peut lire : « Interdit de photographier ». Face au complexe nucléaire, en contrebas, s’étend le village de Zardanjan, avec ses 3 000 âmes. Sur les sentiers de terre battue, des paysannes reviennent du marché tandis que quelques hommes boivent le thé dans la cour intérieure de leurs maisons de torchis. Personne ici ne semble conscient des risques que représente la proximité d’une centrale nucléaire. La plupart des villageois n’ont jamais entendu parler de Tchernobyl et les autorités n’ont mis en place aucun plan de sécurité en cas d’exposition aux radiations à la suite d’un accident technique ou d’un bombardement du complexe. Au contraire, tous les interrogés s’entendent pour affirmer que la centrale est une bénédiction pour la région. Depuis son ouverture, en 2004, le réseau routier s’est développé, soulignent-ils, et des gazoducs alimentent maintenant les foyers de Zardanjan. Avec l’agriculture et la confection de tapis, la centrale est l’une des seules sources de revenus du village, parce qu’elle a créé une vingtaine d’emplois, comme l’expose Mohsen, 25 ans. Chaque mois, ce jeune homme, qui habite avec sa mère veuve, gagne trois millions de rials (350 dollars) en travaillant à la centrale comme agent de sécurité. Un seul homme semble préoccupé par les dangers d’éventuelles frappes américaines. Il s’appelle Mohammed Ali. La cinquantaine, cheveux roux et yeux clairs, ce colosse a été victime d’une attaque au gaz moutarde quand il combattait sur le front pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Depuis, il souffre de troubles respiratoires et il crache du sang. Malgré cela, pas question de quitter le village. Il fait partie de ces agriculteurs qui, de père en fils, mourront sur leurs terres. Et à ses yeux, il est primordial que l’Iran se dote de l’énergie nucléaire civile. « Si nous n’avons pas de masques à gaz, dit-il en mimant ses paroles, il faut prendre une serviette humide, la placer sur sa bouche et respirer à travers. C’est aussi simple que cela. » Mohammed Ali semble ignorer qu’une serviette ne le protégera pas des radiations. Sur le chemin du retour, mon interprète m’avoue qu’elle partage l’opinion de la majorité. « Personne ne pense vraiment que l’Amérique peut frapper l’Iran. Mes proches à Los Angeles sont plus inquiets que je ne le suis ici ! » Comment expliquer cette attitude insouciante ? Selon Ladane Nasseri, journaliste iranienne en poste à Téhéran, la majorité de la population n’a pas accès aux sources d’information étrangères et serait dupée par la propagande médiatique du régime islamique. Surtout en dehors de la capitale. Pas difficile à croire, lorsqu’on lit les manchettes du plus vieux quotidien d’Ispahan, Nasle-e Farda (la génération future), ou qu’on regarde les chaînes de télévision officielles. Partout, la même campagne : on fait l’éloge de la force militaire iranienne et on érige en dogmes les paroles du guide suprême, l’imam Ali Khamenei, qui en appelle au droit iranien de développer l’énergie nucléaire. Si les Ispahanis ne craignent pas un éventuel conflit, c’est aussi parce qu’ils en ont l’habitude. Comme en témoigne la Golestan Shohada(roseraie des martyrs), l’immense cimetière consacré aux 26 000 combattants morts durant la guerre Iran-Irak, Ispahan a déjà donné du sang pour la cause. « Toute notre vie, nous avons été victimes des menaces, des sanctions et des guerres de l’Amérique », lance Hassan Ali Tasslemi en nettoyant la tombe de son jeune frère, mort à l’âge de 17 ans. À ses côtés, sa mère et ses sœurs servent du thé et des biscuits à d’autres familles venues se recueillir sur les sépultures de leurs proches. Tout autour s’étendent des rangées de portraits encadrés fixés au-dessus des tombes : un spectacle saisissant. « Ispahan est notre patrie, nous la défendrons », poursuit Hassan sur un ton déterminé. De son portefeuille, il sort une carte d’appartenance aux fameux bassidjis, force paramilitaire dont le mandat est de faire respecter les valeurs de la révolution islamique. « Nous sommes tous des bassidjis dans la famille, dit l’une de ses sœurs avec le sourire. Et les bassidjis sont toujours prêts à se battre au nom de l’islam. » N’empêche que certains Ispahanis n’ont pas l’esprit tranquille. C’est le cas de Fakhri et de Forough, deux éducatrices à la retraite, rencontrées dans le salon de thé du luxueux hôtel Abassi. À voix basse, elles avouent leurs inquiétudes. « Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. L’Amérique peut très bien répéter le scénario afghan et irakien », dit Fakhri. « Si Ispahan est bombardée, renchérit Forough, je fais mes valises. » Légèrement voilée, son foulard laissant paraître des mèches de cheveux bruns sur son front, Fakhri confie qu’elle tente d’envoyer son fils, diplômé en informatique, au Canada. « Il n’y a pas d’avenir ici », dit-elle en soupirant. Et pourtant, cette femme admet avoir participé à la révolution islamique en tant que militante. Elle distribuait des tracts sur la place de l’Imam. Aujourd’hui, ses enfants l’accusent d’avoir amené ce gouvernement au pouvoir. « Que puis-je leur dire d’autre que : je suis désolée ? » lance-t-elle avec déception. Mais à Ispahan, comme dans toutes les grandes villes d’Iran, l’emprise du régime islamique s’effrite et le désir de liberté se manifeste ostensiblement. La nuit, dans le quartier arménien de Jolfa, l’avenue commerçante Nezar se transforme en boulevard de drague. Des grappes de jeunes hommes, cheveux gominés et chaussures pointues, hèlent les filles fardées, teintes en blond, portant jean moulant et talons aiguilles, qui se pavanent devant les boutiques illuminées. On dirait presque la Sainte-Catherine, version iranienne. Les caféset les pizzerias, qui ont essaimé dans les cinq dernières années, sont devenus les lieux de rencontre privilégiés de la jeunesse. Devant un lait fouetté à la banane ou un café crème, les amis se courtisent et les nouveaux couples se font les yeux doux tout en écoutant les vieux succès des Eagles, de Bob Marley et de Leonard Cohen. Ispahan reste néanmoins traditionnelle et conservatrice — la troisième agglomération religieuse après Qom et Machhad, deux villes saintes du chiisme. Le vendredi, jour sacré, la place de l’Imam se transforme en lieu de prière. Les échoppes ferment leurs stores, le bazar se tait et les pasdarans (les gardiens de la révolution, qui contrôlent la sécurité) investissent l’espace. Dans les fontaines, les vieillards font leurs ablutions. Les femmes achètent des cassettes et des affiches religieuses. Sur les escaliers de la mosquée de l’Imam, les réfugiés afghans vendent des versets du Coran pour 25 cents. Puis, l’appel à la prière retentit et tout le monde se précipite sur les tapis distribués pour l’occasion. L’oraison est lancée par un « Makbar America ! Makbar Israel ! » (Mort à l’Amérique ! Mort à Israël !), et elle est suivie aussitôt du sermon de l’imam, teinté de politique. « L’Amérique a enfin admis qu’elle avait eu tort pendant plus de 27 ans, déclare-t-il par l’intermédiaire des haut-parleurs. C’est le signe que nous sommes protégés par Dieu. Depuis qu’Israël a perdu la guerre au Liban, les chiites sont plus forts que jamais. » Quelque peu en retrait sur la place, Amir, un jeune étudiant qui me traduit le prêche, avoue que cette prière collective relève davantage de la mise en scène. « Le régime force les gens à venir, sinon il n’y aurait personne », ironise-t-il en regardant la place aux trois quarts vide. Il admet par contre que c’est ce genre de manifestation publique qui effraie les étrangers. « Pourtant, personne ne souhaite la guerre en Iran. Ce n’est que de la provocation ! » affirme-t-il, convaincu. « Malheureusement, c’est un jeu de pouvoir dangereux… et on risque d’en payer le prix. »

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Dublin, la coquine

Il est minuit et demi; les pubs de Dublin viennent de fermer. Mais la nuit ne fait que commencer, et les noctambules se pressent au Lillie’s Bordello. Malgré son nom, ses miroirs kitsch et ses murs tapissés de velours rouge, ce n’est pas un bordel, mais une discothèque. L’épaule dénudée, le cheveu blondi et repassé, de très jeunes femmes sirotent des cocktails à la vodka en épiant la section VIP, réservée aux gens riches et célèbres. Avec un peu de chance, elles reconnaîtront un musicien de U2, un joueur de soccer, une Miss Météo. Comme la musique techno rend toute conversation impossible, les dragueurs cherchent à les entraîner vers la section fumeurs – c’est-à-dire dehors, puisqu’il est interdit de fumer dans tous les lieux publics d’Irlande. C’est là qu’ils pourront enfin prendre langue…Dublin la catholique a bien changé. Les grenouilles se sont échappées du bénitier pour aller se prélasser dans un bassin aux eaux beaucoup plus chaudes: celui du plaisir autorisé, assumé et avoué. Les Irlandais en général, et les Dublinois en particulier, découvrent qu’ils peuvent jouir de la vie et, ma foi, jouir tout court. En république d’Irlande – une théocratie qui ne disait pas son nom -, l’influence de l’Église n’est plus ce qu’elle était. Jusqu’à récemment, elle imprégnait presque toutes les facettes de la vie, à commencer par l’éducation.Trinity College, la plus célèbre université du pays, en plein coeur de Dublin, attire des étudiants et des touristes de tous les continents. Les visiteurs admirent sa bibliothèque, réputée pour sa collection de manuscrits anciens. Ils sont loin de se douter que, jusque dans les années 1970, les catholiques qui souhaitaient poursuivre leurs études dans cet établissement protestant devaient obtenir une dispense de l’archevêché de Dublin. Aujourd’hui, la majorité des 13 000 étudiants de Trinity sont catholiques, du moins sur le papier. Comme beaucoup de jeunes Dublinois, ils traînent moins à l’église que dans les pubs près du campus, peut-être surtout dans Temple Bar – qui n’est pas un bar, mais le petit quartier culturel de la ville.La bien nommée Anne Sexton, 32 ans, est la seule sex columnist de la presse irlandaise. Dans la chronique qu’elle tient dans Hot Press, magazine bimensuel destiné aux jeunes adultes où il est abondamment question de musique, elle traite de sexualité. Franchement et sans fioritures. Elle se souvient de l’époque pas si lointaine où sa mère, catholique pratiquante, devait obtenir une autorisation spéciale de l’évêque pour pouvoir importer des capotes anglaises (elles aussi bien nommées, puisqu’elles venaient d’Angleterre). Il est ahurissant de penser qu’en Irlande la vente de condoms a été interdite jusqu’en 1991, soit sept ans après la découverte du virus du sida!Aujourd’hui, on trouve une «capoterie» en plein centre-ville de Dublin, rue Dame. L’accès à la contraception a eu des répercussions importantes. «Les femmes qui avaient des relations sexuelles avant le mariage craignaient deux choses: que cela se sache et, surtout, de tomber enceintes», dit Anne Sexton. Jusque dans les années 1990, il n’était pas impossible qu’une mère célibataire perde la garde de son enfant et se fasse envoyer – c’est-à-dire plus ou moins incarcérer – dans un couvent. (C’est le drame que raconte le film irlandais Les soeurs Madeleine.)L’avortement, par contre, est encore interdit et des milliers d’Irlandaises se rendent chaque année au Royaume-Uni pour interrompre leur grossesse. Une campagne pro-choix bat son plein, mais sans grand espoir de réussir à court terme.La libido ne pose plus de problèmes, du moins pas plus qu’ailleurs en Europe, et les Irlandais assument. Ils découvrent le sexe, ou plutôt le redécouvrent, puisque les maisons closes de Dublin étaient célèbres dans toute l’Europe avant l’indépendance de l’Irlande, en 1916. Un important contingent de militaires anglais était alors basé à Dublin, «le paradis du soldat», selon le mot d’un rapport de l’armée britannique, puisque 1 600 prostituées y exerçaient leur vieux métier.Dans Ulysse, le chef-d’oeuvre qui a révolutionné la littérature, le romancier irlandais James Joyce décrit le quartier chaud de Dublin, Monto, qu’il rebaptise Nighttown, «la ville de la nuit». La scène du bordel se déroule dans une maison de Lower Tyrone Street, dans les bas quartiers de Dublin – les plus misérables d’Europe, au début du 20e siècle. De nos jours, cette rue porte le nom de Railway Street. Les vieilles maisons insalubres qu’habitaient les ouvriers catholiques ont été rasées et remplacées par des HLM, aujourd’hui délabrées, toujours habitées par des ouvriers catholiques. Seules les fleurs en plastique, posées aux fenêtres, disent l’attente de jours meilleurs.Est-ce parce qu’elle a été si pauvre que l’Irlande est si riche en prix Nobel de littérature? Aucun autre pays n’en a remporté autant (quatre). Pourtant, Dublin n’a pas été tendre avec ses écrivains, qu’elle a plus ou moins exilés: outre James Joyce, c’est le cas de George Bernard Shaw, de William Butler Yeats, d’Oscar Wilde et de Samuel Beckett. Le romancier français Michel Déon a fait le chemin inverse: il a choisi de vivre à Dublin. Dans Cavalier, passe ton chemin! – Pages irlandaises (Gallimard), il écrit: «La ville s’abandonne à la nuit, lovée sur elle-même, ni hostile ni amie, mais autre avec ses noirs mystères, ses souvenirs en ruine et, peut-être, ce réflexe de culpabilité qui la poursuit depuis qu’elle a recouvré la liberté après avoir été si cruelle avec ses écrivains, ses artistes et ses héros.»La liberté que Dublin a toujours su conserver, c’est celle de la langue, aussi verte que l’Irlande elle-même. Rien – aucun monument ou statue – n’échappe à la grivoiserie. Pas même la flèche qui symbolise la ville, une «aiguille à tricoter» de 120 m érigée sur l’ancien emplacement de la colonne Nelson (dynamitée par l’Armée républicaine irlandaise, dans les années 1980). Officiellement, elle s’appelle The Dublin Spire. Dans la plus pure tradition dublinoise, elle a toutefois été surnommée «The Stiffy on the Liffey». Impossible à traduire. Il suffit de savoir que stiffy renvoie à «érection» (pas celle d’un monument) et que Liffey est le nom du fleuve qui traverse Dublin et sert de frontière entre le nord et le sud de la ville.La distinction entre ces deux zones, moins naturelle que sociale, remonte aux années 1740, époque à laquelle un notable fit construire sa résidence sur la rive sud du fleuve. Son déménagement – le nord était jusqu’alors considéré comme le quartier chic – a déclenché un mouvement irréversible. La classe moyenne est aujourd’hui confortablement installée sur le South Side, loin des ouvriers confinés au nord. Les blagues abondent sur les contrastes nord-sud. Là aussi, la grivoiserie est au rendez-vous. «Quelle est la différence entre une femme de la rive nord et une femme de la rive sud? La première a de faux bijoux; la seconde, de faux orgasmes…»À en croire Anne Sexton, cette image serait franchement dépassée. Après avoir longtemps «fait tapisserie», les Dublinoises de tous les milieux sont plus, comment dire, entreprenantes qu’avant. Il suffit de se rendre dans un bar à la mode, comme le Café en Seine, rue Grafton, pour le constater. À l’heure de l’apéro, les plantureuses sculptures Art nouveau ne sont pas les seules à laisser admirer leurs charmes…Un ami québécois prénommé Jean – plutôt beau garçon, il est vrai – m’a déjà confié à quel point sa première visite à Dublin, il y a quelques années, l’avait désarçonné. Au pub, avec une bande de copains, il se présente à la ronde. En entendant son prénom, une jeune Dublinoise suppose qu’il est français. «Nous ne sommes peut-être pas aussi jolies que les Françaises, lui dit-elle, mais au lit, nous sommes de vraies tigresses.»Cela jette un nouvel éclairage sur l’expression «tigre celtique», normalement utilisée pour désigner le boum économique irlandais. Au cours des dernières années, il est arrivé que le taux de croissance flirte avec les 9%. À Dublin, le taux de chômage ne dépasse pas 3%, avec le résultat que les femmes travaillent plus que jamais. «Elles ont de bons boulots, elles ont de l’argent et elles ont une grande confiance en elles», explique la chroniqueuse Anne Sexton.L’amour courtois, c’est de l’histoire ancienne. Ailleurs en Europe, Tristan et Iseult passent pour des personnages légendaires. Mais pas à Dublin, où les rêveurs prétendent qu’Iseult a véritablement existé: on peut encore apercevoir les ruines de la tour qu’elle habitait, Isolde’s Tower. «Iseult était une princesse irlandaise», insiste Pat Liddy, un historien de Dublin. Mais les vestiges de son château attirent moins de visiteurs que le pub du même nom.L’alcool joue encore un rôle de «lubrifiant social», dit pudiquement Anne Sexton. Comme on peut s’y attendre, la clientèle des pubs se dévergonde plus facilement à la fin de la soirée qu’au début. Dublin compte environ 700 pubs, ce qui n’est pas rien pour une ville de 1,5 million d’habitants! Il est vrai que le premier permis d’alcool fut délivré en 1198. L’honneur en revient au Brazen Head Inn, rue Bridge, un pub qui existe toujours (bien qu’il ait été refait au 17e siècle). Mon préféré, quant à moi, est le Stag’s Head, dans une petite rue appelée Dame Court. La tête de cerf empaillée qui a donné son nom à l’établissement veille sur la clientèle. Combien d’expressions a inspiré ce cerf vidé: stag show, ancienne façon de dire «strip-tease», ou encore stag party, qui ne désigne pas un «party de chevreuils», mais plutôt un enterrement de vie de garçon… Ce pub aux boiseries patinées passerait pour raffiné si l’ambiance n’y était pas si chaleureuse.Dans tous les pubs de Dublin, la célèbre Guinness, autre symbole de la ville, coule à flots. Les touristes peuvent visiter le musée qui fait partie de la brasserie où elle est fabriquée, la Mecque des amateurs de bière. Depuis son ouverture, en 2000, le Guinness Storehouse est même devenu l’une des principales attractions touristiques de toute l’Irlande, peut-être parce qu’on s’y fait proposer, à la fin de la visite, une consommation dans un bar avec vue panoramique sur Dublin. Mais ce verre de stout n’est franchement pas donné, puisque le billet d’entrée coûte 14 euros (20 dollars). Nous ne sommes pas ici dans un musée public – qui serait gratuit, comme ils le sont tous -, mais dans une entreprise privée, qui a déjà été le principal employeur du pays.C’est peut-être chez les gais que les bouleversements sont les plus importants. Il fut un temps où un homosexuel comme Oscar Wilde devait s’exiler, pour des raisons tant littéraires que sexuelles, à Londres (où il fut néanmoins condamné aux travaux forcés pour «outrage à la pudeur», à la fin du 19e siècle). De nos jours, les bars gais donnent l’impression d’avoir toujours fait partie du paysage. Mais les confidences qu’on y recueille rappellent que la sortie du placard en Irlande est, comme ailleurs, un parcours semé d’embûches. Au GUBU, bar branché de la rue Capel, un homme, au début de la trentaine, m’a raconté comment il avait pris son courage à deux mains pour révéler son orientation sexuelle à son père, très âgé, très catholique et très autoritaire. «C’est une phase que tu traverses, lui répondit le paternel. Je sais ce que c’est. Je l’ai traversée, moi aussi.» Le fils fut sidéré: son père avait-il refoulé ses désirs pour les hommes toute sa vie?En face du GUBU, le Slattery’s organise chaque semaine des soirées gaies. J’y ai été témoin d’une scène difficile à imaginer ailleurs qu’en Irlande. Au vestiaire, un jeune homme essayait de récupérer son blouson. «Il est facile à reconnaître, dit-il à la préposée. Dans la poche intérieure, il y a un horaire des messes!»L’Église a été éclaboussée par les scandales. Le père Michael Cleary, le «prêtre chantant» de Dublin qui avait animé la visite du pape Jean-Paul II, en 1979, a connu le succès, et pas uniquement à la guitare. Ses paroissiens ont appris bien plus tard qu’ils avaient de bonnes raisons de l’appeler «père»: Cleary avait deux enfants! Des affaires de pédophilie ont aussi entaché la réputation de l’Église. Une commission d’enquête a révélé récemment que 21 prêtres du diocèse de Ferns avaient abusé d’une centaine d’enfants de 1962 à 2002 et que leurs évêques n’avaient rien fait pour venir en aide aux victimes. Ce n’est pas un hasard si l’Église connaît aujourd’hui une grave «crise de vocations», comme elle désigne ses problèmes de recrutement.«C’est sa malhonnêteté qui a discrédité l’Église catholique en matière de sexualité», estime David Norris, 61 ans, seul sénateur à avoir déclaré publiquement son homosexualité. Figure très connue de la vie politique, Norris est de ceux qui ont le plus fait pour obtenir la dépénalisation de l’homosexualité – en 1993, 25 ans après le Canada -, en intentant un procès à l’Irlande devant la Cour européenne des droits de l’homme (avec l’aide d’une avocate qui allait devenir présidente de l’Irlande dans les années 1990, Mary Robinson).David Norris a même présenté un projet de loi pour faciliter les unions entre couples de même sexe. Vu l’opposition des milieux plus conservateurs, le mariage gai n’est pas à l’ordre du jour. Une conception catholique du mariage, union sacrée entre un homme et une femme, reste ancrée dans les mentalités, puisque même le divorce n’a été légalisé qu’en 1995 (après deux référendums)! La Haute Cour entend actuellement une affaire qui pourrait tout bouleverser: deux lesbiennes, qui se sont épousées au Canada en 2003, font valoir qu’elles sont victimes de discrimination parce qu’on refuse de reconnaître leur union.Aujourd’hui, Dublin assume son côté franchement coquin. Le Miss Fantasia, dans South William Street, est le plus grand sex-shop de la ville. Le cuir, le latex et la cotte de mailles (jamais un chevalier médiéval n’aurait imaginé une combinaison aussi seyante) y sont très prisés. On aurait tort de croire que ces gadgets sont réservés à une microminorité. Le Miss Fantasia organise des «soirées cuir» qui, selon Justin Parr, son gérant, attirent jusqu’à 500 personnes!Pour se remettre de leurs émotions, les couples peuvent pousser une pointe jusqu’à Howth, village de bord de mer à une demi-heure du centre-ville. Lorsque j’y suis passé, on peinait à distinguer Dublin dans la brume que les rayons du soleil avaient fait naître sur la mer. Sur la jetée, des tourtereaux sans ailes se promenaient bras dessus, bras dessous. Je ne pouvais m’empêcher de penser au stationnement du parc du Mont-Royal – pas le belvédère d’où l’on peut admirer le centre-ville, mais la zone où les amoureux contemplent l’est de Montréal. Comme Montréal, Dublin est encore plus belle lorsqu’on l’observe à deux.

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Visite guidée au coeur de Shangai

Shanghaï est devenue le New York de l’Asie, comme en témoigne Pudong, le quartier des affaires. La ville compte 4000 gratte-ciel, près de deux fois plus que Manattan. Nanjing, l’artère commerçante la plus fréquentée, est également la plus éclairée. Ici, on n’hésite pas à couvrir les façades des immeubles de lumières et de publicités aux néons criards. Le fleuve Huangpu sépare la nouvelle ville en deux. Il borde aussi le port de la métropole, le plus gros de la Chine continentale et troisième dans le monde. Dans sa course effrénée à la modernité, le gouvernement détruit tout ce qui reste de l’ancien Shanghaï. À l’exception de quelques enclaves historiques préservées pour les touristes, la vieille ville est devenue un véritable chantier à ciel ouvert. Figées dans un décor qui ne leur appartient plus, ces petites maisons attendent d’être démolies. Certains de leurs occupants ont refusé de quitter, espérant obtenir une meilleure indemnisation de départ. Sur les chantiers s’activent des milliers de mingongs, des travailleurs migrants venus des campagnes dans l’espoir d’améliorer leur sort. À peine payés et condamnés à dormir sur leur lieu de travail, ils forment une main d’œuvre plus que bon marché. Avec 14 000 habitants au kilomètre carré, le centre-ville est une véritable fourmilière. Shanghaï est la cinquième ville du monde en terme de population, après Mexico, Tokyo, Sao Paulo et New York. Les Shanghaiens, riches ou pauvres, n’ont pas de sécheuse, en raison de l’étroitesse des appartements, mais aussi du coût très élevé de l’électricité. Résultat : on installe des cordes à linge partout, même sur les panneaux de signalisation! Un tabouret et des outils, voilà tout ce qu’il faut pour faire quelques yuans… De nombreux réparateurs de vélo et affûteurs de couteaux ont établi leur petit commerce sur les trottoirs. Même si les voitures sont très présentes, le vélo demeure le moyen de transport de prédilection. Peu importe le chargement… Le bronzage n’a pas la cote en Chine. Au contraire, une peau brunie par le soleil est associée au travail extérieur, donc à la pauvreté. Pour s’en préserver, certaines femmes portent des visières teintées et des gants. Les Shanghaiens font toujours leurs achats dans des marchés publics. Mais les centres commerciaux poussent comme des champignons, au grand plaisir de la jeune classe moyenne. Cette scène plutôt inusitée pour un Occidental, n’a rien d’étonnant à Shanghaï. Que ce soit pour faire les courses ou promener le chien, le pyjama est de mise à toute heure du jour. Pourquoi se priver de confort ? La cueillette des matières recyclables est devenu un métier en soi. Des familles entières s’y adonnent, dénichant bouteilles de plastique, cartons et métaux qui seront ensuite vendus au centre de tri. Les appartements construits près du pont Lupu verront leur valeur augmenter de façon fulgurante d’ici 2010. La zone industrielle qui se trouve de l’autre côté du pont deviendra l’emplacement de l’Exposition universelle. L’événement, qui aura pour thème «Meilleure ville, meilleure vie», sera l’occasion pour Shanghaï de se présenter au monde comme une ville de premier plan.

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La vie la vie… à Kinshasa

Même si elle a les joues creuses, ses yeux brillent et elle respire une féroce envie de vivre. Elle s’appelle Kinshasa. C’est la capitale de la République démocratique du Congo, la ville d’Afrique noire la plus peuplée après Lagos (Nigeria). Notre histoire a commencé lorsque le Fonds des Nations unies pour l’enfance – l’Unicef – m’a demandé d’y animer un atelier sur «le journalisme au service du développement». La République démocratique du Congo, le plus grand pays d’Afrique centrale, se relève d’une guerre civile qui a fait plus de quatre millions de morts. Le conflit tire à sa fin, mais la démocratie reste à construire, y compris une presse libre.Pendant une semaine, des journalistes congolais devaient chacun, sous ma houlette, rédiger un reportage. Je pensais que j’aurais une ou deux choses à leur apprendre. J’avais sous-estimé à quel point il s’agirait d’un véritable échange, car mes confrères, eux, allaient m’apprendre non pas une ou deux, mais quantité de choses sur Kinshasa.Les sujets proposés portaient sur les tracas de la vie courante dans une ville africaine de huit millions d’habitants. Certaines idées étaient plutôt cocasses. Pour faire reculer le harcèlement sexuel, un vice-président congolais avait incité les femmes à s’habiller plus sobrement. Un journaliste se proposait de demander aux coquettes Congolaises si elles se plieraient aux désirs vice-présidentiels. Le sujet, moins léger qu’on ne pouvait le croire, cernait les rapports entre les citoyens et les responsables politiques. Les dirigeants avaient peut-être moins d’autorité qu’on ne l’imaginait.Un autre journaliste souhaitait rédiger un article sur une femme dont la fille de 11 ans était accusée de sorcellerie, un véritable phénomène de société et non un simple fait divers. Il se demandait s’il pouvait écrire à partir d’un témoignage personnel: lui et sa femme avaient recueilli cette mère et sa fille. Bien sûr que oui.D’autres encore voulaient écrire sur la prostitution, le sida, les agressions sexuelles, les enfants de la rue – des phénomènes qui semblaient être en pleine recrudescence. Un sujet m’a fait bondir: des hôpitaux employaient les grands moyens pour obliger les patientes à régler leur note.Les articles étaient, pour le reporter québécois que je suis, stupéfiants. Mais mes collègues se posaient des questions qui taraudent les journalistes partout. D’abord sur la langue: pouvaient-ils, eux qui travaillent dans des journaux francophones, utiliser des expressions tirées des langues nationales parlées en République démocratique du Congo? Le débat, au Québec, n’a toujours pas été tranché, ai-je répondu. Certains journaux utilisent le joual (je leur ai expliqué de quoi il s’agissait), mais le magazine pour lequel j’écris ne se le permet que très rarement.Leur fallait-il rémunérer leurs sources? Mauvaise idée: une personne ne risquait-elle pas de leur parler dans le seul but de gagner un peu d’argent (et donc de leur raconter n’importe quoi)? Dans le groupe, les avis étaient partagés. Une journaliste de Lubumbashi, dans le sud du pays, a avoué qu’elle donnait habituellement un petit quelque chose à ses informateurs de confiance. La somme, a-t-elle insisté, était modeste: 50 francs congolais (environ 15 cents). Ça en dit long sur l’extrême pauvreté des Congolais: la majorité de la population vit avec moins d’un dollar américain par jour. Mais cela rappelle aussi qu’en République démocratique du Congo tout s’achète et se vend, y compris les sources et les journalistes.Mes confrères touchent une «aide» lorsqu’ils se rendent aux conférences de presse. En clair: si les organisateurs ne leur donnent rien, ils ne se déplacent pas. Il faut savoir que les autobus sont rares à Kinshasa. Comme tant d’autres biens publics, ils ont été pillés lors de la chute de l’ex-président Mobutu Sese Seko (au pouvoir de 1965 à 1997). Il faut donc circuler en taxi collectif, ce qui n’est pas bon marché. La ville est grande (30 km d’est en ouest, 15 km du nord au sud) et la traverser coûte 500 francs, soit 1,25$. Cette somme n’est pas dérisoire lorsqu’on gagne, comme c’est le cas d’un journaliste congolais débutant, 60 dollars par mois.À l’issue d’une conférence de presse, des enveloppes sont donc distribuées discrètement: un reporter de la presse écrite touchera de 15 à 25 dollars; une équipe de télé en touchera 60, dont la moitié sera reversée à son employeur à titre de «frais de diffusion». Cette pratique est généralisée. En fait, seules la Banque mondiale et la Mission des Nations unies au Congo se permettent de ne rien donner aux journalistes. Elles savent que, malgré cela, leurs conférences de presse seront « couvertes ». De là à conclure qu’il s’agit des vrais maîtres du Congo…Faut-il vraiment que les journalistes, chaque fois qu’ils posent une question au chef d’État, le président Joseph Kabila, la fassent précéder de «Votre Excellence»? Ce n’était pas à moi, un étranger, de leur dicter leur conduite, mais je leur ai expliqué que leurs confrères québécois ne disaient pas systématiquement «Votre Excellence» lorsqu’ils s’adressaient à la gouverneure générale du Canada. La question trahissait leur désir d’avoir des rapports plus égalitaires avec leurs dirigeants. Cela ne va pas de soi dans un pays producteur d’or et de diamants où la majorité vit dans le besoin.Mes confrères congolais n’ont même pas accès aux outils que les journalistes des pays riches utilisent tous les jours. Dans mon groupe (une quinzaine de personnes), seule la moitié avait déjà navigué sur la Toile. Presque tous écrivent leurs textes à la main. On trouve des ordinateurs dans les rédactions, mais les journalistes doivent se les partager et il n’est pas rare que les reporters fassent la queue pour pouvoir taper leur texte.Les quotidiens kinois coûtent cher (500 francs, 1,50$ US), ce qui explique la faiblesse des tirages, lesquels ne dépassent pas quelques milliers d’exemplaires. L’analphabétisme, bien sûr, y est aussi pour quelque chose, car seule la moitié de la population sait lire. Mais il ne faut pas croire que les journaux soient peu lus. Au contraire: ils circulent, sont prêtés et sont même revendus après une première lecture. En définitive, la République démocratique du Congo, quoique pauvre, est un pays riche en sujets, en lecteurs et en journalistes.____RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGOCapitale: KinshasaSuperficie: 2,35 millions de km2 (environ le quart du Canada)Population: 62,66 millions d’habitantsÂge médian: 16,2 ansEspérance de vie: 51,46 ansMortalité infantile: 88,62 pour 1 000 naissancesAlphabétisation… des hommes: 76,2%des femmes: 55,1% (en 2003)PIB par habitant: 700 dollars (en 2005)(Source: The World Factbook)