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Les soubresauts du modèle suédois

1850-1950 Révolution industrielle : en un siècle, la Suède, au départ l’un des pays les plus pauvres d’Europe, devient l’un des plus riches. Années 1950 Essor de l’économie, marquée par l’éclosion ou l’expansion d’entreprises comme IKEA, Volvo et Saab. Le Parti social-démocrate instaure un système de santé universel et un régime de retraite public. C’est la naissance du « modèle suédois ». Années 1960-1970 Multiplication des programmes sociaux. L’économie atteint des sommets. Les taux d’imposition grimpent. Années 1980 Premiers signes d’essoufflement du modèle suédois. Le chômage reste à 2 % ou 3 %, mais le taux d’inflation explose. Le gouvernement va de déficit en déficit. Années 1990 Crise économique. La dette publique passe de 43 % à 78 % du PNB de 1990 à 1994. Le taux de chômage dépasse cette année-là 8 %. Le modèle suédois est remis en cause. Stockholm entreprend de dures réformes : réduction des dépenses publiques, privatisation des secteurs de l’énergie et du transport, réforme du programme de retraite, réduction du nombre de lits dans les hôpitaux… Début des années 2000 Nouvelle croissance. Le gouvernement multiplie les surplus et maintient de généreux programmes sociaux. 2006 Révolution politique : après 12 ans de règne des sociaux-démocrates, une coalition de centre droit prend le pouvoir. Au programme : réduction des impôts, des indemnités de chômage et de la taille de l’État, privatisation de sociétés d’État, libéralisation du marché du travail.

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Pleins pouvoirs aux directeurs d’école !

Des milliers de directeurs d’écoles publiques du Québec rêveraient sans doute de prendre sa place. Mais Mats Nilsson ne l’échangerait pour rien au monde. « Je ne voudrais plus travailler dans un système qui me force à embaucher des enseignants en fonction de leur ancienneté », dit ce blond longiligne, qui dirige l’établissement public de Rydebäcks, banlieue tranquille de Helsinbörg, dans le sud de la Suède. Depuis la refonte du système scolaire, dans les années 1990, Mats Nilsson a la liberté d’embaucher qui il veut — dans la mesure où, bien sûr, il parvient à convaincre les meilleurs candidats de se joindre à son équipe. « Cette liberté d’embauche est capitale, parce que c’est ainsi que je peux créer une culture propre à mon école et la préserver. » Ce pouvoir accru des directeurs n’est qu’une des multiples métamorphoses qu’a subies le milieu scolaire suédois, il y a une dizaine d’années. Le gouvernement a alors délégué la gestion des établissements primaires et secondaires aux municipalités. Il a aussi instauré un système de « bons d’éducation », qui permet aux parents d’envoyer gratuitement leurs enfants à l’école de leur choix, publique ou privée. Cette décision a eu l’effet d’une potion magique sur les établissements privés. Ils accueillent aujourd’hui 8 % des élèves du primaire et du secondaire, contre moins de 1 % avant la réforme. Et leur poids continue d’augmenter. Victimes de cette nouvelle concurrence, de nombreuses écoles communales (publiques) ont dû fermer leurs portes, dont trois en six ans dans la région de Helsingbörg. Les directeurs des établissements encore ouverts doivent composer avec des effectifs scolaires pour le moins instables. Fier apôtre du système public, Mats Nilsson demeure pourtant un partisan de la réforme, qui a poussé, selon lui, les écoles publiques à se réinventer. « Nous luttons à armes égales avec les écoles privées. Nous jouissons de la même liberté. La seule différence, c’est que je ne peux pas faire de profits. » Les enseignants doivent respecter les objectifs dictés par le ministère de l’Éducation, mais ils jouissent d’une très grande liberté pour élaborer leur programme éducatif. Mats Nilsson les réunit chaque semaine, en groupes de 8 à 10, pour faire le point sur les activités en cours et s’entendre sur des perspectives à long terme — portant parfois sur cinq ans ou plus. « On n’est pas obligés d’être toujours d’accord. L’important, c’est d’avoir un objectif commun. » Depuis la réforme, Mats Nilsson a hérité d’une tâche délicate : évaluer ses enseignants. Deux fois l’an, il les rencontre individuellement pour établir des objectifs et faire le bilan de l’année. C’est en soi une petite révolution : le salaire des professeurs suédois, comme ceux d’une partie de la fonction publique, ne dépend plus uniquement de leur ancienneté, mais aussi de leur performance. « S’ils répondent aux objectifs fixés et contribuent au rayonnement de l’école, je leur accorde la prime mensuelle maximale, environ 1 200 couronnes [soit 200 dollars]. Sinon, ils peuvent ne recevoir que 100 couronnes [15 dollars] par mois. » Comme tous ses confrères, Mats Nilsson gère son budget comme il l’entend. Il veut embaucher un nutritionniste, un psychologue ou aménager un terrain de soccer ? À lui de décider. Et de défendre ensuite ses décisions devant ses vrais « patrons », les parents des élèves ! « Je dois convaincre les gens, les mettre en confiance, et pour cela, je dois “ faire passer mon produit ”, mes professeurs et mes choix. Le désavantage du système, ajoute-t-il en riant, c’est que je ne peux blâmer personne d’autre que moi-même pour de mauvais résultats ! » (Des palmarès des écoles sont publiés chaque année, mais les Suédois y accordent peu d’attention, dit-il. « Les gens savent qu’il s’agit d’une opération tendancieuse, parce que le milieu socioéconomique et le niveau d’éducation des parents des élèves diffèrent grandement d’une ville à l’autre. ») D’abord peu enthousiaste, le syndicat des enseignants, le Lärarförbundet, a décidé d’appuyer la réforme. Mais certains enseignants ne la digèrent toujours pas, car elle a introduit dans le système scolaire la notion de concurrence — entre les écoles, d’abord, mais aussi entre les professeurs. Certains jeunes profs ont ainsi négocié de meilleurs salaires que leurs aînés, ce qui entraîne de la jalousie. Mais la majorité des enseignants semblent satisfaits. « Ce qu’on a perdu en sécurité d’emploi, on l’a regagné en liberté, dit Jessica Lundin, 34 ans. Nous avons désormais plus d’espace pour créer, et j’ai l’impression de collaborer davantage au programme éducatif de l’école. » Avoir travaillé 20 ans auprès des élèves « n’est pas une garantie de compétence », ajoute-t-elle. « L’essentiel de notre travail, c’est de capter l’attention des jeunes, d’éveiller leur intérêt. L’ancienneté a peu à voir là-dedans. Le monde change rapidement et l’école devrait toujours être la première à prendre le virage. »

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Le nouveau visage de la Suède

« Salâm aleïkoum ! » Les prières du vendredi viennent à peine de se terminer à la mosquée de Rösengard et des centaines de fidèles se saluent dans la bonne humeur avant de se disperser lentement dans les rues du quartier. « Quand je suis arrivé à Malmö, en 1962, il n’y avait pas plus d’une dizaine de musulmans », dit Bejzat Becirov, directeur et fondateur de la mosquée, construite en 1984 — l’une des premières à avoir vu le jour en Scandinavie. Aujourd’hui, se réjouit l’homme d’affaires d’origine macédonienne, Malmö compte plus de 60 000 fidèles de Mahomet, soit le quart de la population de cette ville cosmopolite du sud de la Suède. Ils viennent surtout d’Iran, d’Irak, du Liban et d’autres zones ravagées par la guerre. Attirés par les politiques généreuses de la Suède à l’égard des réfugiés, ils y affluent en masse depuis quelques années, transformant le visage du pays. Fait peu connu, sur les 9 millions de Suédois, 1,2 million sont nés à l’étranger — la proportion la plus élevée d’immigrants par rapport à la population dans toute l’Europe de l’Ouest — et le pays abrite aujourd’hui 400 000 musulmans. Un bond vertigineux pour cette société de culture protestante, encore souvent perçue à l’étranger comme homogène. Réputée pour son ouverture et sa tolérance, elle n’échappe pas aux vifs débats sur l’intégration des immigrants qui secouent de nombreux pays d’Occident. « Le modèle suédois peut paraître génial quand on l’observe en surface et qu’on s’émerveille devant la générosité de l’État envers les immigrants. Mais quand on gratte un peu, on trouve une tout autre histoire », dit Zanyar Adami, rédacteur en chef du magazine Gringo. Ce Kurde d’origine iranienne, âgé de 28 ans, a été élevé à Hässelby, en banlieue de Stockholm. Frustré par l’image négative des immigrants que la presse généraliste véhicule, selon lui, il a fondé Gringo pour « donner une voix aux centaines de milliers de gens qui vivent dans les ghettos et n’ont jamais vraiment eu la parole ». Avec ses espaces aux allures de loft, où trône une table de ping-pong et où les collaborateurs, en tenue décontractée, se déplacent en patins à roues alignées, la rédaction du magazine fait penser aux locaux d’une entreprise de haute technologie de la Silicon Valley. Là s’arrêtent toutefois les comparaisons. Gringo niche au troisième étage d’un petit immeuble de Skärholmen, banlieue pauvre de Stockholm où s’élèvent de multiples tours d’habitation anonymes peuplées surtout d’immigrants. Lancé en 2004, le magazine a connu un succès quasi instantané. Le populaire quotidien gratuit Metro lui a même ouvert ses pages — jusqu’à récemment, Gringo y publiait chaque mois un cahier entier. Zanyar Adami est lui-même devenu une star médiatique, et il est fréquemment invité à commenter l’actualité à la radio ou à la télé. Il multiplie également les conférences dans les entreprises, les écoles et les organismes publics. Le jeune rédacteur en chef voudrait se servir de sa notoriété pour redéfinir la « suédicité ». Le Suédois d’aujourd’hui, martèle-t-il partout, n’est pas forcément un blond aux yeux bleus… Il souhaite aussi modifier la perception des Suédois au sujet de l’immigration. « Ils considèrent essentiellement l’accueil des immigrants comme une œuvre humanitaire, presque un acte de charité. Et se soucient peu du talent des nouveaux arrivants, de ce qu’ils peuvent apporter à la société. » Les premières grandes vagues d’immigrants, dans les années 1970, s’étaient très bien intégrés à la société. Tirant avantage d’une pénurie de main-d’œuvre, ils avaient été nombreux à se dénicher un emploi dans les ateliers de Volvo, d’ABB et d’autres grandes entreprises. La réalité est plus sombre pour ceux d’aujourd’hui, le plus souvent des réfugiés. Beaucoup sont peu scolarisés et les autres éprouvent de la difficulté à faire reconnaître leurs diplômes et « compétences ». Le taux de chômage parmi eux est donc très élevé et la plupart trouvent l’apprentissage du suédois ardu. (La télé a pris l’habitude de sous-titrer les témoignages des immigrants qui s’expriment avec un accent étranger.) Bon nombre de réfugiés vivent ainsi des prestations de l’État et restent en marge de la société. Les grandes villes comptent plusieurs ghettos, dont celui de Rösengard, quartier de Malmö peuplé à 95 % d’immigrants — en majorité musulmans —, où le taux de chômage dépasse 50 %. « Rösengard est un foyer de ségrégation », reconnaît Bejzat Becirov, directeur de la mosquée et du centre islamique, au cœur du quartier. Il jure de tout faire pour inverser la tendance. « Le centre islamique, c’est un lieu d’intégration. » L’école primaire qui y est rattachée accueille 240 élèves de 19 nationalités, dont 80 % sont nés à l’extérieur du pays. « Ils se sentent à l’abri ici, dit la directrice, Ann-Louise Wallner. Ils peuvent conserver leur culture, mais ils doivent aussi faire un pas vers la société d’accueil. On organise des visites dans d’autres quartiers, pour qu’ils puissent rencontrer des petits Suédois — enfin, des Suédois d’ici, vous comprenez… On reçoit aussi tous les jours des classes de Suédois venus d’ailleurs dans la ville ou dans la région. » Dans le pays, de nombreux penseurs, dont la sociologue Aje Carlbom, de l’Université de Malmö, craignent toutefois que de tels ghettos musulmans ne deviennent des terreaux fertiles pour les islamistes radicaux. « Notre tolérance nous aveugle », dit-elle. Le centre islamique a été trois fois la proie des flammes, de 2003 à 2005, et a été gravement endommagé lors du dernier incendie (non revendiqué), que certains attribuent à des islamistes insatisfaits des positions modérées de son directeur. Même la directrice de l’école, Ann-Louise Wallner, admet que le modèle suédois en matière d’intégration des immigrants doit être revu. « On aurait intérêt à s’inspirer de ce que vous faites au Canada, dit-elle. J’ai le sentiment que les immigrants ne s’y sentent pas aussi à l’écart de la société. » Elle n’est pas seule à se laisser séduire par le « modèle canadien ». Le magazine d’affaires publiques suédois Fokus et la grande chaîne de télévision publique TV4 ont tous deux dépêché des équipes à Toronto pour enquêter sur le sujet. L’ambassadeur du Canada en Suède, Lorenz Friedlaender, confirme l’intérêt grandissant des Suédois pour le « modèle canadien ». Maîtrisant le suédois, il est fréquemment appelé à témoigner devant des parlementaires, des commissions d’études et des organismes publics. « Il y a beaucoup d’atomes crochus entre la Suède et nous, dit-il. Nous ne sommes pas d’anciennes puissances coloniales, nous partageons les mêmes valeurs et on peut même ajouter un élément de folklore : notre passion pour le hockey. » Le gouvernement suédois envisage d’ailleurs de déposer une politique d’immigration inspirée de celle du Canada, et le ministre responsable de ce dossier prévoit effectuer une visite à Ottawa et Toronto cet automne. Zanyar Adami espère que cette politique modifiera la perception des Suédois à l’endroit des immigrants. « C’est crucial si on veut éviter que la ségrégation continue sur le marché du travail, dit le rédacteur en chef de Gringo. Une société multiculturelle est-elle une bonne ou une mauvaise chose ? Les immigrants sont-ils une source de valeurs ou de problèmes ? Tout découle de la réponse à ces questions. »

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Réinventer la Suède

Pour certains, c’est la société qui a le mieux réussi dans l’histoire du monde… Source d’inspiration pour des générations de politiciens et de leaders d’opinions québécois, la Suède se réinvente. Le fameux modèle suédois» survivra-t-il aux réformes du nouveau gouvernement de centre-droit? Balade au cœur d’un pays en mutation.

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Réinventer la Suède

Pour certains, c’est la société qui a le mieux réussi dans l’histoire du monde… Source d’inspiration pour des générations de politiciens et de leaders d’opinions québécois, la Suède se réinvente. Le fameux « modèle suédois » survivra-t-il aux réformes du nouveau gouvernement de centre-droit? Balade au cœur d’un pays en mutation.

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Coupez les vivres à l’Afrique !

La scène se passe à Abidjan, en 1990. Un représentant de la Banque mondiale, Robert Calderisi, rencontre le ministre des Finances de la Côte d’Ivoire. Il est question de millions de dollars que la Banque pourrait verser à son pays. Le ministre somnole et finit par s’endormir ! Aux yeux de Robert Calderisi, l’anecdote est révélatrice du peu d’intérêt que beaucoup de dirigeants africains portent à la lutte contre la pauvreté, principal objectif officiel de la Banque mondiale, la plus importante organisation d’aide au développement de la planète. Faut-il venir en aide à l’Afrique ? Le débat est ouvert. Deux anciens économistes de la Banque, l’Américain William Easterly et le Québécois Robert Calderisi, mènent la charge. Ils ne prônent pas la suspension de l’aide publique au développement que les États riches apportent aux États pauvres, mais la remettent en cause radicalement. Pour Robert Calderisi, boursier Rhodes à l’Université d’Oxford — en même temps que Bill Clinton — et auteur de L’Afrique peut-elle s’en sortir ? (Fides), il faut carrément la diminuer. L’aide au développement que le Canada fournit représente 0,32 % de son PIB, moins que la moyenne des autres pays riches (0,46 % du PIB en 2006). Mais ce débat ne doit plus se résumer à une question de chiffres. L’Afrique a moins besoin d’argent que de nouveaux dirigeants et d’idées neuves, selon Calderisi. L’actualité l’a rencontré chez lui, à Montréal. — Au lieu de porter son aide à 0,7 % du PIB, objectif qu’il s’était fixé à l’époque du premier ministre Lester B. Pearson, le Canada devrait la réduire, selon vous. Pourquoi ? — Beaucoup d’argent est déjà disponible. Il faut mieux l’utiliser, à la lumière des expériences des 40 dernières années. Trop d’énergie est gaspillée en débats sur l’augmentation du niveau de l’aide. Des gens disent que les sommes en jeu sont modestes : comment comparer les 35 milliards de dollars que reçoit l’Afrique aux 300 milliards que la guerre en Irak coûte chaque année ? C’est vrai. Mais je ne vois pas comment on peut défendre le gaspillage en prônant un gaspillage plus important encore. Il est temps de parler de l’efficacité de l’aide. Pourquoi l’aide a-t-elle été aussi inefficace ? — La raison la plus importante tient au fait que, dès les années 1960, au lendemain des indépendances, l’Afrique a commencé à perdre ses parts dans le commerce mondial. Tout ce qu’elle produisait — café, cacao, coton, huile de palme, sisal — coûtait plus cher qu’en Amérique latine ou en Asie. Les États africains ont surtaxé les petits agriculteurs, et de nombreux paysans ont abandonné les cultures d’exportation pour se tourner vers l’agriculture de subsistance. En conséquence, l’Afrique a perdu 70 milliards de dollars de revenus annuels, le double de ce qu’elle reçoit aujourd’hui en aide. Résultat : l’aide a servi à financer les dépenses courantes des États, pas les investissements. Comment construire une université dans un pays qui n’a pas d’argent pour payer ses professeurs ? Quand vous écrivez qu’il n’y a presque plus de place pour l’optimisme et l’imagination, c’est un regret ou un appel à l’action ? — C’est un appel à l’action. Il y a des choses positives qui se passent en Afrique. Le fait que de grosses légumes comme Charles Taylor, l’ex-président du Liberia, soit traduit devant la justice internationale, c’est très bien, non seulement pour l’Afrique, mais pour le monde entier. Hissène Habré, l’ancien président du Tchad, doit aussi comparaître pour crimes contre l’humanité. J’ai été très content de voir que les Kényans ont voté contre le projet de Constitution qui aurait donné plus de pouvoir à leur président, Mwai Kibaki. Les Éthiopiens sont descendus dans la rue pour protester contre la fraude électorale de 2006. La victoire d’Ellen Johnson-Sirleaf, au Liberia, est un autre événement dont il faut se réjouir. Dès son discours d’investiture, elle a demandé à ses ministres de rendre publics leurs comptes bancaires. Il y a des choses comme ça qui permettent de reprendre espoir. Le fait que les Africains prennent leur destin en main n’est pas le résultat de l’aide. Il faut laisser les Africains se débrouiller seuls ? — Il n’y a pas grand-chose que le reste du monde puisse faire, sinon soutenir ceux qui luttent sur place pour avoir de meilleurs gouvernements. Le plus beau cadeau qu’on puisse faire à l’Afrique serait d’empêcher les politiciens véreux d’amasser des fortunes illégales dans des comptes à l’étranger. Les pays riches, à ce sujet, ne sont pas au-dessus de tout soupçon. En 2003, après trois ans de démarches infructueuses, le Nigeria a été forcé de faire un procès à l’État britannique pour recouvrer les milliards de dollars qu’un ancien dictateur, le général Sani Abacha, avait mis à l’abri en Grande-Bretagne ! Pour les Africains, à qui l’on répète qu’il faut lutter contre la corruption, ce manque de collaboration ressemble drôlement à de l’hypocrisie. Vous estimez qu’il faut mieux cibler l’aide… — Il faudrait la concentrer sur une poignée de pays sérieux qui prennent à cœur la réduction de la pauvreté, à qui on pourrait fournir un soutien plus généreux. Il faudrait aussi se montrer plus flexible. La communauté internationale devrait leur donner l’équivalent d’un chèque en blanc. Ils ont mérité cette marge de manœuvre. Par contre, les dirigeants indifférents à la pauvreté ne recevraient aucune aide. L’aide sert-elle à renforcer les dirigeants africains, qu’ils aient été élus démocratiquement ou non ? — Bien sûr. C’est une raison de plus pour ne pas l’augmenter, mais la concentrer sur des États qui ont montré depuis plusieurs années qu’ils cherchent le bien-être de la population. Il faut faire équipe avec ceux qui ont mis en place les politiques qui s’imposent et ont ouvert leur système politique pour le rendre plus représentatif de la population. L’Agence canadienne de développement international vient en aide, en Afrique, à 14 « pays partenaires du développement » [voir la carte]. Lesquels devraient être rayés de la liste ? — La Zambie, le Sénégal et le Bénin ont raison d’y figurer, mais pas l’Éthiopie, qui n’a pas effectué de véritable ouverture politique. Avoir une presse libre, s’assurer que le Parlement joue un véritable rôle et organiser des élections convenables, c’est un début. Il ne s’agit pas d’exiger que nos partenaires aient un système politique identique au nôtre, mais ils doivent démontrer un véritable respect du peuple. Sinon, comment penser qu’ils feront la promotion de ses intérêts économiques ? Comment être sûr que l’argent est utilisé partout, et pas seulement dans les régions favorisées par le gouvernement ? Je ne suis pas persuadé que les Éthiopiens eux-mêmes soient d’accord pour qu’on soutienne leur gouvernement. L’aide joue contre les réformateurs africains, qui se demandent pourquoi l’Occident épaule des dictateurs ou des dirigeants élus qui se comportent en dictateurs. C’est gênant. Vous donnez beaucoup d’importance à la liberté de la presse. Pourquoi ? — Parce que peu de choses sont plus dangereuses pour la santé d’un pays que le mauvais traitement des journalistes. Quand un État met un seul journaliste en prison, l’aide devrait être suspendue. Les États qui ne veulent pas se soumettre à des enquêtes à la suite du meurtre ou de la « disparition » d’un journaliste devraient être traités en parias de la communauté internationale. C’est radical. Il est difficile d’arrêter la construction d’un barrage hydroélectrique, mais c’est essentiel si on veut favoriser l’émergence d’une société ouverte. Sera-t-il possible de faire cela sans la collaboration des Africains ? — Non. Il faudrait créer des comités pour surveiller les grands programmes de développement. Ils seraient composés de personnalités indépendantes choisies au mérite par des ONG, comme les Églises, les défenseurs des droits de la personne, les groupes de femmes, les écologistes, les organisations patronales, les syndicats, etc. Leur rôle serait d’avoir à l’œil les gouvernements et les fonctionnaires, y compris les fonctionnaires internationaux. Certains affirment que l’aide, en transformant les Africains en mendiants, a fini par miner leur confiance en eux. — Je crois que c’est vrai. Même chez les décideurs, il y a un complexe de dépendance qui complique tout. Ce n’est pas le cas chez les gouvernements qui ont tracé leur voie et qui conçoivent, avec raison, l’aide étrangère comme un moyen plutôt qu’une fin. Je pense aux dirigeants de pays comme le Mali, le Ghana et le Mozambique. Pourquoi n’y a-t-il pas un vérificateur général des institutions internationales, qui ferait une véritable évaluation de l’aide ? — C’est une bonne idée. Il y a des vérificateurs, notamment à la Banque mondiale, mais ils ne rendent pas toujours leurs rapports publics. À la Banque, avez-vous déjà vu des têtes tomber par suite de programmes qui se sont révélés être des fiascos ou des gouffres financiers ? — Non. Si les pays riches réduisent leur aide, ne risquent-ils pas d’avoir moins d’influence, politique ou morale, en Afrique ? — Notre autorité morale — lorsqu’il s’agit de demander la libération d’un journaliste, par exemple — découle plutôt de notre propre exemple. J’espère que nous continuerons d’être aussi influents, tant dans les pays que nous aidons que dans ceux que nous n’aidons pas. C’est ce qui s’appelle la pression internationale. Dans l’ex-Yougoslavie, la communauté internationale est venue en aide à des populations sinistrées en leur donnant de l’argent liquide. Cela n’a jamais été fait en Afrique. Pourquoi ? — On ne peut pas transformer l’aide en programme d’assistance sociale. D’abord, parce qu’il n’y a pas assez d’argent. J’ai déjà calculé que si la Banque mondiale donnait son budget entier aux Africains qui gagnent moins d’un dollar par jour, cela leur suffirait pendant une dizaine de jours seulement ! Il faut que l’aide soit utilisée pour influer sur les politiques et les programmes d’investissement public, et pour inciter à l’investissement privé.

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Naissance d’une armée

Ce pourraient être les portes du paradis si ce n’était des rafales de kalachnikovs qui déchirent le silence des collines. Au loin, les nuages s’accrochent dans les pics enneigés des premiers massifs de l’Hindu Kuch, cette barrière naturelle entre l’Afghanistan et le nord du Pakistan. Sous nos pieds s’étendent les collines, vertes puis de plus en plus dénudées à mesure qu’on s’approche des monstres de roche. Sur cette terre où passait jadis la route de la soie, les commerçants vendraient l’oxygène à prix d’or s’ils pouvaient le mettre en pot. À 1 800 m, Kaboul est la capitale d’Asie dont l’altitude est la plus élevée. Les recrues de l’armée nationale afghane, qui s’entraînent aux limites extérieures de la ville, au creux des premiers dénivelés, doivent constamment reprendre leur souffle. Assis par terre dans la poussière, Nazef-Allah regarde ses compagnons terminer le parcours de formation au tir. Un soleil de plomb brûle les yeux et embrase l’air. Le mercure frôle déjà les 30°C en cette fin d’avant-midi d’avril. En juillet, il fera régulièrement plus de 40° à l’ombre. « J’ai été policier pendant trois ans, mais je ne me sentais pas utile, dit Nazef-Allah. Je veux me battre pour mon pays. Nous sommes en guerre depuis 25 ans et je veux arrêter ça. Il nous faut de la sécurité. » À 23 ans, Nazef-Allah, un Tadjik du Nord, en paraît facilement 35, avec sa petite moustache et ses rides au coin des yeux creusées par le soleil. Sa tenue de camouflage kaki tranche avec les uniformes modernes couleur sable des Canadiens. Un petit pois dans le désert. Nazef-Allah et ses compagnons portent sur leurs épaules tous les espoirs d’une coalition internationale qui veut se retirer d’Afghanistan le plus tôt possible. Pour que les Canadiens et leurs alliés de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) puissent rentrer chez eux, il faudra que l’armée nationale afghane soit en mesure d’assurer la sécurité du pays. Un objectif encore illusoire, particulièrement dans le Sud, où les combats contre les talibans font rage. La reconstruction de l’armée afghane a déjà deux ans de retard, ce qui force l’OTAN à repousser à 2010 la réalisation de son ambitieux programme — former 70 000 hommes. À peine la moitié ont jusqu’ici répondu à l’appel des armes. Avant l’invasion soviétique, en 1979, l’Afghanistan pouvait compter sur une armée de 500 000 hommes, équipés de 5 000 chars d’assaut et de 400 avions. Mais 25 années de guerre — contre l’URSS jusqu’en 1989, puis guerre civile et combats contre les talibans — ont anéanti cet arsenal. Aujourd’hui, les blindés rouillent au pied des collines. Ne subsistent que les souvenirs des guerriers qui ont repoussé non seulement les Soviétiques, mais aussi les Britanniques, au 19e siècle, et bien d’autres hordes d’envahisseurs avant eux. « Nous avons défendu le pays pendant 5 000 ans contre les violentes attaques et de grandes invasions », répète régulièrement le ministre afghan de la Défense, Abdoul Rahim Wardak, pour motiver ses troupes. La route qui mène au centre d’entraînement militaire, aux limites de Kaboul, est sans doute la plus dangereuse de la région. Les commerces de fortune qui la bordent sont délabrés, les nids-de-poule ressemblent à des nids d’autruche, les mulets surchargés et les charrettes tirées par des chevaux sont souvent aussi rapides que les camions empêtrés dans les embouteillages. Tout cela facilite la vie des talibans, qui tirent à la roquette ou cachent des explosifs en bordure de la route. Selon la coalition, seuls 1 500 « vrais » talibans participeraient à la déstabilisation de ce pays de près de 32 millions d’habitants. Les 5 000 autres insurgés seraient des criminels, seigneurs de guerre rebelles et trafiquants de tout poil. Au camp militaire, 300 soldats-entraîneurs de six pays, dont 15 Canadiens (le reste vient des États-Unis, de Grande-Bretagne, de France, des Pays-Bas et de Nouvelle-Zélande), tentent d’inculquer aux recrues les rudiments de la guerre. À une dizaine de kilomètres plus au sud, au tout nouveau camp Morehead, des instructeurs américains et français ont entrepris, en mai, la formation de 3 900 hommes, qui constitueront les forces spéciales — pour les missions de nuit et les actions de type commando. Et à 480 km de là, près de Kandahar, une troupe de « mentors » canadiens — qui passe ces jours-ci de 65 à 200 soldats-instructeurs — aide les officiers afghans à planifier les opérations et à les mener efficacement sur le terrain. La formation de l’armée afghane est la nouvelle priorité des Forces canadiennes. « Nous allons utiliser tous les moyens possibles pour que les talibans ne reprennent pas le dessus, et un de ces moyens, c’est de s’assurer que l’armée nationale est efficace », dit le chef d’état-major, Rick Hillier. Dans la province de Kandahar, le grand patron de l’armée canadienne espère que 3 000 soldats afghans seront pleinement opérationnels au printemps 2008. « Ils auront encore besoin de notre aide, mais je pense que le gros des combats contre les talibans l’été prochain seront menés par l’armée afghane », dit-il avec optimisme. Le fusil en bandoulière, le regard déterminé, Nazef-Allah explique pourquoi il est ici, au centre d’entraînement des recrues de Kaboul, plutôt qu’avec sa famille, près de la frontière avec le Tadjikistan. Il fixe le sol en grimaçant, puis relève la tête et prononce quelques mots en dari. L’interprète, l’air étonné, lui demande de répéter. À 23 ans, Nazef-Allah a déjà trois enfants. S’il veut rétablir la sécurité dans son pays, c’est pour que ceux-ci ne subissent pas les mêmes épreuves que lui. Sa mère, son père, ses oncles et quatre de ses frères ont été tués durant la guerre contre les Soviétiques… Hakmat, 25 ans, ne cherche pas à avoir l’air d’un dur comme son compagnon d’armes. Décontracté, lunettes de soleil sur le nez, lèvres fissurées par la sécheresse, il raconte être revenu en 2004 d’un exil de huit ans en Iran et au Pakistan. Il affirme s’être enrôlé pour contrer les ambitions de ces pays qui ceinturent l’Afghanistan. Pendant son absence forcée, il a fréquenté ces frontières poreuses par où transitaient les armes et les combattants qui alimentaient les « étudiants en théologie » au pouvoir. Peu de choses ont changé depuis. « Les pays autour ne veulent pas que l’Afghanistan soit indépendant et libre. Ça complique le travail de l’armée et il faut que ça cesse », dit Hakmat, qui refuse de donner son nom complet par peur des représailles contre sa famille. Derrière Hakmat et Nazef-Allah, les apprentis soldats de l’armée nationale afghane s’entraînent pour la première fois au tir en mouvement. Les hommes font une dizaine de pas à la course, se couchent au sol et tirent sur une cible située à 100 m. Les coups de feu soulèvent la poussière dans toutes les directions, sauf au bon endroit. « Le lieu le plus sûr, ici, c’est derrière la cible ! » rigole l’entraîneur canadien qui supervise l’exercice. Le soldat Jalam-Mhomad, 28 ans, avoue n’avoir jamais tenu une arme de sa vie. « J’étais fermier avant de venir dans l’armée. Je me sens plus utile ici, mais il faut apprendre. » À une dizaine de mètres de là, le major Jim Molloy, qui commande les 15 soldats-entraîneurs canadiens en poste à Kaboul, surveille attentivement l’exercice. « Le maniement des armes est un gros défi. Quand on pense aux Afghans, on se dit qu’ils ont tous déjà été moudjahidin ou qu’ils ont une arme à la maison, mais ce n’est pas vrai. Ceux qui ont combattu les Russes sont vieux maintenant. Et 90 % des jeunes qui viennent ici n’ont jamais touché à une arme. Certains tirent bien et d’autres de façon atroce. » Mais le pire casse-tête de Jim Molloy, c’est de bâtir une armée professionnelle, ce qui semble aussi difficile que de franchir les cols enneigés de l’Hindu Kuch à dos d’âne ! Dans le baraquement réservé aux soldats-entraîneurs canadiens, le major explique que les plus grandes difficultés des troupes afghanes sont typiques d’une armée naissante : les officiers sont trop peu nombreux et manquent de leadership. Les besoins sont tels sur le champ de bataille que l’entraînement dure à peine quatre mois — au Canada, il est de six mois à un an. Les soldats afghans rejoignent ensuite un bataillon déjà formé, plutôt que de partir avec leurs compagnons ; la cohérence du groupe en souffre. De plus, dans ce pays grand producteur d’opium, certains soldats consomment de la drogue, ce qui ne facilite pas le maintien de la discipline. Et il y a les absences… Il arrive que, en plein entraînement, un soldat disparaisse pendant quatre ou cinq jours d’affilée, le temps d’aller porter sa paye à sa famille. « Il n’y a pas de service postal fiable et leur solde n’est évidemment pas versée dans leur compte, puisqu’il n’y a pas de banque », explique le major Molloy. Le gros des effectifs (70 %) viennent de la région de Kaboul, 20 % du Nord ou de l’Ouest. Le Sud, fief des talibans, ne fournit que 10 % des recrues, selon un officier-formateur français rencontré à Kaboul. « Ceux qui sont désabusés par la situation dans le Sud se tournent plutôt vers les talibans », explique-t-il. Le président Hamid Karzaï s’est inspiré de l’ancienne armée afghane et a imposé le mélange ethnique des troupes. Ainsi, des Tadjiks (27 % de la population), des Ouzbeks (9 %), des Hazaras (9 %) et des Turkmènes (3 %), plus des membres de quelques ethnies très minoritaires, côtoient des Pachtouns, qui forment l’ethnie majoritaire — des musulmans sunnites, dont sont issus les talibans. La coalition internationale suit de près le recrutement pour éviter les conflits ethniques. Elle veut notamment veiller à ce que les Pachtouns (42 % de la population) aient la place qui leur revient — l’armée étant composée majoritairement de hauts gradés des ethnies du Nord. Le gouvernement afghan refuse de dévoiler la composition ethnique exacte de son armée. On sait cependant que, en 2003, 37 généraux sur 38 étaient des Tadjiks. Les Ouzbeks étaient aussi fortement représentés parmi les hauts gradés. C’est que sous le règne des talibans, seuls les seigneurs de guerre Rachid Dostom, un Ouzbek, et Shah Massoud, un Tadjik, avaient une armée organisée. « L’expérience des Ouzbeks et des Tadjiks est donc plus forte, ce qui leur a assuré des places parmi les hauts gradés », explique Marc-André Boivin, coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM, de l’Université de Montréal. Dans le Sud, où vivent la majorité des Pachtouns, les adjoints sont souvent issus de cette ethnie, question de faciliter les relations avec la population. Dans cette tour de Babel militaire, deux interprètes — un pour chacune des deux langues officielles, le dari et le pachto — travaillent en permanence. L’enseignement est nécessairement ralenti par leurs interventions, sans compter que la plupart des recrues, qui ont en moyenne 20 ans, ne savent pas lire. Mais, soutient le major Molloy, « nous n’avons pas de problèmes ethniques. Tout se passe bien. » Lors de l’éclatement de l’armée afghane, en 1992, et pendant la guerre civile de quatre ans qui a suivi, les soldats sont retournés auprès des seigneurs de guerre de leur tribu. Au moment du renversement des talibans, fin 2001, les chefs de guerre, alimentés par l’argent de l’opium, payaient grassement leurs combattants, qui n’avaient aucun intérêt à se joindre à une armée multiethnique, sous-financée et sous-équipée. Il a fallu le ralliement de nombreux seigneurs de guerre au gouvernement Karzaï et la hausse de la rémunération des soldats pour relancer l’armée. Une autre difficulté est d’empêcher les désertions. C’est même devenu la priorité de l’OTAN. Selon le quotidien International Herald Tribune, seuls 42 % des soldats afghans restent dans l’armée plus de trois ans. Et à peine 20 000 seraient véritablement opérationnels, non pas 35 000, comme l’avance l’OTAN. Retenir les recrues est particulièrement difficile en été. La solde a beau être de 125 dollars américains par mois — le double du revenu moyen en Afghanistan —, ce n’est rien comparativement aux 300 dollars qu’offrent les trafiquants de drogue et les talibans pour mener la guérilla. En 2006, l’Afghanistan a produit 90 % de l’opium mondial, pour des revenus estimés à trois milliards de dollars américains. Cette récolte finance en grande partie la guérilla des talibans. Pour ne pas décourager le recrutement, le gouvernement de Hamid Karzaï garde secret le nombre de morts et de blessés. Mais des officiers occidentaux sur le terrain estiment que l’armée afghane a perdu autant de soldats, sinon plus, que les forces de la coalition — qui, elles, déplorent plus de 600 pertes humaines depuis 2001. À l’hôpital de l’OTAN (dirigé par le Canada), situé à l’aéroport de Kandahar, 45 % des 1 900 blessés traités en 2006 étaient des soldats afghans ou des policiers, contre 19 % de membres de la coalition, alors que les deux groupes comptent le même nombre de militaires à l’œuvre. (Le reste des blessés étaient des civils occidentaux ou afghans.) Il faut dire que les militaires afghans sont beaucoup moins bien équipés et entraînés que leurs collègues de l’OTAN. Ils se déplacent souvent dans des camionnettes non blindées, et les gilets pare-balles ne sont pas en nombre suffisant. Les vieilles kalachnikovs ont tendance à s’enrayer. Et les soldats afghans, qui représentent l’autorité du gouvernement, sont souvent la cible d’attentats. Dans cette guérilla où les talibans se fondent dans le décor et trouvent refuge chez les habitants (souvent en les menaçant), l’OTAN sait qu’elle doit gagner le cœur de la population pour espérer l’emporter. Donner l’image d’une force d’occupation ne ferait que pousser davantage de rebelles dans les bras des talibans. L’OTAN joue donc à fond la carte de la grande tradition des armées afghanes de jadis. Cette armée en reconstruction est pour elle plus qu’une machine de guerre, c’est aussi une agence de relations publiques. « On ne mène aucune opération sans l’armée afghane. Il faut donner un visage afghan au conflit, c’est primordial », explique le lieutenant-colonel Jean Trudel. L’armée afghane agit donc en première ligne. Dans les petits villages qui entourent Kandahar, militaires afghans et canadiens traquent les talibans dans les ruelles étroites bordées de murs d’argile séchée. Des dizaines de petites maisons d’à peine deux mètres de hauteur, entassées les unes contre les autres dans un véritable labyrinthe, y sont autant de pièges potentiels qui mettent les nerfs des soldats à l’épreuve. L’armée afghane installe aussi des points de contrôle sur les routes fréquentées et escorte des convois militaires de ravitaillement. Mais sera-t-elle prête à prendre la relève de l’OTAN dans un avenir prévisible ? « Ça prend forme », dit Marc-André Boivin, du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, qui a séjourné deux fois en Afghanistan depuis un an. « L’armée afghane prend une part beaucoup plus active qu’avant dans les opérations de combat avec l’OTAN. Mais on est loin d’une armée autonome qui puisse assurer sans aide la sécurité d’un pays instable comme l’Afghanistan. » Sur le terrain, les soldats font le même constat. L’armée afghane a encore de la difficulté à garder seule le contrôle d’une région que la coalition a débarrassée des talibans, comme ce fut le cas à la frontière des provinces de Kandahar et de Helmand ce printemps. « Il se crée un vide à mesure qu’on avance », soutient le capitaine Alain Dionne, 43 ans, du Royal 22e Régiment de Valcartier, qui a donné un coup de main aux Britanniques lors de cette opération. « On fait le ménage, on sécurise le coin et quand on repart, on regarde par-dessus notre épaule et on se demande si on a vraiment été utiles. » La police et la justice n’arrivent pas à suivre, et les talibans profitent de ce terreau fertile pour cultiver leur propagande. Pour le lieutenant-colonel afghan Babagul Haqmal, chef des instructeurs tactiques de l’école d’officiers du centre d’entraînement militaire de Kaboul, on est encore à des lieues de disposer d’une armée capable de prendre la relève des 35 000 soldats de la force internationale. « Soixante-dix mille hommes, ce n’est même pas assez pour la seule province de Kaboul, a-t-il dit à l’Agence France-Presse. Il nous faudrait 200 000 hommes, équipés d’armement moderne, sinon l’ennemi sera toujours plus fort. Sans forces aériennes, sans chars, sans blindés, il n’est pas possible de faire la guerre. » Malgré les difficultés, le major canadien Jim Molloy soutient que l’évolution de l’armée afghane est bonne. Rien n’est encore comparable aux forces ultra-équipées de l’OTAN, mais ses armes et ses véhicules sont de plus en plus modernes. Et l’armée américaine a annoncé une aide de 8,4 milliards de dollars américains pour l’équiper. Les cours de base sont maintenant donnés par des officiers afghans fraîchement formés, ce qui permet aux militaires de l’OTAN de se consacrer à l’enseignement de tactiques plus complexes. « Notre mission est de rendre les soldats autonomes, afin qu’ils n’aient plus besoin de nous le plus vite possible », dit Jim Molloy.

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Visages changeants de la Russie Monde

Visages changeants de la Russie

Du nord au sud, de Saint-Pétersbourg à Astrakhan, la Russie d’aujourd’hui présente les visages les plus divers et parfois les plus surprenants. La Russie de Dostoïevski — «un pays en bois, pauvre et dangereux», disait le romancier — subsiste encore à l’heure où Moscou se donne des airs de Las Vegas.

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Guerre en Afghanistan

La participation militaire canadienne en Afghanistan De 2001 à 2009* : 4,3 milliards de dollars + Achat d’équipement, de chars d’assaut, d’avions, de véhicules blindés de transport, etc. : près de 2 milliards sur 20 ans + Dépenses normales de roulement : 1,9 milliard depuis 2002 * Prévisions de l’armée en mai 2007 L’aide canadienne à l’Afghanistan Depuis 2001 639 millions de dollars Projections 2007-2011 561 millions Total 1,2 milliard

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Visages changeants de la Russie

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Départ canon pour Sarko

Comme tous les jeudis, les journalistes se pressent au palais de l’Élysée. Le porte-parole de Nicolas Sarkozy se fait attendre. Les reporters poireautent en feuilletant les journaux. Ce matin, Le Figaro titre : « Sarkozy veut aller “ vite et loin ” ». Le retardataire arrive, s’excuse et se prépare à détailler l’agenda du « président Sarkozy », une tournure un peu anglaise qui est en train de s’imposer à Paris. Sous son prédécesseur, Jacques Chirac, on parlait plutôt du « président de la République ». On dit désormais « le président Sarkozy » comme on le fait pour « le président Bush ». Ce n’est peut-être pas un hasard. Dans les jours qui viennent, annonce le porte-parole, Sarkozy doit : — rencontrer le premier ministre britannique, Gordon Brown, le président du Tchad (au sujet du Darfour), le patron de la Francophonie, Abdou Diouf (au sujet du sommet de Québec), et le président des Émirats arabes unis ; — se rendre au Sénégal, au Gabon et, peut-être, en Libye ; — recevoir des dirigeants politiques (du Front national, du Parti communiste et du Parti vert) ainsi que des chefs d’entreprise ; — participer à une commémoration de la Shoah ; — déjeuner avec les membres de l’équipe française de rugby en prévision de la Coupe du monde, qui aura lieu en France, du 7 septembre au 20 octobre, « comme le savent les dames ». La précision fait soupirer ma voisine, et les questions commencent à tomber dru. Un confrère allemand, dont le ton trahit la perplexité, se hasarde à demander : « Quand le président de la République va-t-il prendre des vacances ? » Le porte-parole fait mine de s’étonner : « Vous voulez déjà qu’on parte en vacances ! » Sarkozy ira-t-il « vite et loin » ? Il est trop tôt pour le savoir, mais il y va ! Le président intervient sur tous les fronts, dans tous les médias. Ses surnoms s’accumulent : hyperprésident et omniprésident, César et Napoléon. Ses partisans clament qu’il aura autant fait, en 100 jours, que Jacques Chirac en 12 ans ! C’est exagéré. Mais selon les sondages, deux Français sur trois sont satisfaits de leur nouveau président. Beaucoup d’électeurs socialistes (40 %) sont du même avis. C’est la lune de miel, « l’état de grâce », comme on dit plutôt en France. « Le démarrage est réussi », dit Nicolas Baverez, avocat, économiste et auteur de La France qui tombe (Perrin, 2003). « Il fallait réveiller les Français. Incontestablement, c’est en route. On ne sait pas si Nicolas Sarkozy et son équipe vont réussir à moderniser le pays, mais les conditions sont réunies pour le faire. » Entre Chirac et Sarkozy, il y a d’abord une formidable différence de style. Sarkozy, comme Bush, fait du jogging et met ses enfants en scène pour les caméras. Leur papa est le premier divorcé à l’Élysée, et force est de constater que cette famille recomposée — Sarkozy a deux enfants d’une première union et un fils avec sa femme, Cécilia — ressemble à celle des Français d’aujourd’hui. On ne peut pas en dire autant de la famille de Jacques Chirac, qui, lui, fait le baisemain aux dames et vouvoie sa femme, Bernadette, comme aux temps jadis. En 100 jours, le nouveau locataire de l’Élysée a bousculé les habitudes. À commencer par les relations avec les médias. Les journalistes ont désormais droit à des points de presse hebdomadaires et à des courriels quotidiens, y compris la fin de semaine, comme si le plus célèbre joggeur de France était encore dans la course à la présidence. « Sarkozy fait du spectacle, des coups d’éclat », estime Thierry Pech, secrétaire général de la République des idées, un groupe de réflexion de centre gauche. « Il est en train de changer le style présidentiel pour le rendre plus américain. » Et cela pourrait ne pas se limiter au style. Sarkozy voudrait pouvoir s’adresser aux parlementaires comme le président des États-Unis peut se rendre au Capitole pour prendre la parole devant les membres du Congrès. Actuellement, le président a uniquement le droit de s’exprimer à l’Assemblée nationale par l’intermédiaire d’un tiers aux députés, qui doivent rester debout ! Il voudrait aussi redéfinir (lire : accroître) ses pouvoirs. Le poste de premier ministre pourrait carrément être supprimé, si on se fie à un ballon d’essai que le gouvernement a lancé cet été pour sonder l’opinion. De tels changements nécessiteraient une réforme constitutionnelle, à laquelle un comité, présidé par l’ex-premier ministre Édouard Balladur, est chargé de réfléchir. Et cela ne se fera pas sans une rude bataille politique. « Il est temps de dire clairement non à cette dérive présidentialiste », avertissait récemment l’ancien ministre communiste Charles Fiterman. En politique étrangère, Nicolas Sarkozy a déjà présenté (avec la chancelière allemande Angela Merkel) un traité dit « simplifié » pour sortir l’Union européenne de l’impasse dans laquelle elle se trouvait depuis que les Français et les Néerlandais avaient rejeté le projet de Constitution européenne par référendum, en 2005. Il a joué un rôle dans la libération des infirmières bulgares condamnées à mort, en Libye, pour avoir prétendument inoculé le virus du sida à des enfants. Si la Commission européenne travaillait sur ce dossier depuis longtemps, Sarkozy a donné le « coup de pouce » qu’il fallait pour débloquer la situation, avec l’aide de sa femme, Cécilia, que ses détracteurs surnomment désormais « Super-Cécilia ». L’opposition lui reproche de s’être substitué au ministre des Affaires étrangères. La question s’est posée avec acuité lorsque, après le retour des infirmières en Bulgarie, Saïf al-Islam, le fils de Kadhafi, a révélé que son pays allait signer avec Paris un contrat portant sur l’achat de missiles antichars et la construction d’une usine d’armement, le premier contrat de vente d’armes d’un pays occidental à la Libye. « Quand les responsables ne sont plus responsables, qui est responsable devant le Parlement ? » s’est interrogé le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), François Hollande. En politique intérieure, Sarkozy a déjà fait adopter une loi sur les peines « planchers » (minimales) pour les récidivistes. Il a amorcé des réformes de la fiscalité et des universités. Il a présenté un projet de loi visant non pas à allonger la semaine de travail de 35 heures — qu’il a souvent dénoncée, parce qu’elle empêcherait de « travailler plus pour gagner plus », un leitmotiv de sa campagne —, mais à favoriser le recours aux heures supplémentaires. Le gouvernement a annoncé sa volonté de tripler le nombre de caméras de vidéosurveillance sur la voie publique (elles sont déjà présentes, notamment, dans tous les autobus parisiens) et de s’attaquer à l’immigration illégale : depuis le 1er juillet, les employeurs sont tenus de faire contrôler la validité des papiers de leurs employés étrangers. Pour cette bataille, Sarkozy a créé un ministère dont le nom a d’emblée soulevé la controverse : le ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement. Cette « identité nationale » serait impossible à définir par un État démocratique, selon les universitaires qui ont signé une pétition contre cet intitulé. (La définition qu’en a esquissée Sarkozy pendant la campagne — laïcité, égalité hommes-femmes, francophonie — convient d’ailleurs plutôt bien au Québec…) Le président a étonné en recrutant, pour son conseil des ministres, des femmes « issues de l’immigration », comme on dit avec pudeur (Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade). Mais il a stupéfié la France en débauchant des dirigeants socialistes au nom de « l’ouverture ». Il y avait là, bien entendu, un aspect tactique. En arrachant au Parti socialiste des poids lourds, comme Bernard Kouchner (devenu ministre des Affaires étrangères), Dominique Strauss-Kahn (candidat de la France à la présidence du Fonds monétaire international) ou Jack Lang (nommé au comité de réforme des institutions), Sarkozy a désarçonné le camp adverse — et pour longtemps. Pour le comprendre, il suffit d’imaginer l’avenir du Parti libéral du Canada si tous les candidats au leadership, à l’exception de Stéphane Dion, rejoignaient Stephen Harper ! Ce faisant, Sarkozy a aussi augmenté ses chances de réussite, la présence de socialistes lui permettant de présenter ses réformes comme étant le fruit d’un consensus. Ces nominations ont fait toussoter dans les rangs de son propre parti, l’Union pour une majorité populaire (UMP), majoritaire à l’Assemblée nationale. Mais ses adhérents finiront par se soumettre à l’autorité du chef, selon la politologue Florence Haegel. « Ils sont un peu déroutés, mais cela sera accepté. Il y a sûrement des résistances, mais ils se disent : “ Sarkozy nous a quand même amenés à la victoire ! ” » La victoire, Sarkozy et ses proches l’ont fêtée, le soir du 6 mai, au Fouquet’s, brasserie chic des Champs-Élysées. Touristes impécunieux s’abstenir ! En entrée, la salade de tomates (« tomates vieilles de France, vinaigrette à la réglisse, pissenlit et pourpier d’été ») est à 54 dollars. C’est là que Sarkozy a retrouvé ses intimes, dont les milliardaires Vincent Bolloré (président de Havas, groupe mondial de communications) et Paul Desmarais (patron de Power Corporation, du Canada, dont une filiale, Gesca, publie La Presse et Le Soleil). Le magazine L’Express a noté également que l’épouse de ce dernier, Jacqueline, était à la permanence du candidat de l’UMP le soir du premier tour, le 22 avril. Sarkozy-Desmarais, même combat ? On pourrait le croire. Desmarais n’a jamais fait un mystère de ce qu’il pensait des impôts et de leurs conséquences sur les investisseurs. (« Lorsque le gouvernement est trop gourmand, les gens cherchent d’autres solutions », a-t-il déjà dit.) Dans la même veine, les propos de Sarkozy, lorsqu’il évoque l’assainissement des finances publiques, ne détonneraient pas au Québec. Depuis son arrivée au pouvoir, le président a déjà rencontré le premier ministre Harper (deux fois) et il l’a cité (deux fois) dans la première interview qu’il a donnée à la télévision, en juin. Chercherait-il à aller dans le sens des réformes fédérales canadiennes ? Si l’équilibre des finances publiques a été renvoyé à 2012, le gouvernement a annoncé la création d’un Conseil de la modernisation des politiques publiques, que Sarkozy présidera lui-même, pour revoir « toutes les dépenses de l’État », dixit le ministre du Budget, Éric Woerth. Cet organisme pourrait-il un jour être le maître d’œuvre d’une titanesque refonte de l’État ? Pendant la campagne, Sarkozy a réussi l’exploit de se présenter comme un candidat du changement, voire de l’opposition, même s’il a été nommé ministre pour la première fois il y a 14 ans. Mais sur le fond, est-il si différent de Chirac ? La droite s’interroge déjà. Pour Philippe Manière, directeur général de l’Institut Montaigne, groupe de réflexion financé par le secteur privé, il est trop tôt pour juger du démarrage. « Mais, insiste-t-il, on est en droit de s’attendre à des réformes plus radicales. Les conditions sont réunies pour faire des réformes plus importantes encore. » Il donne pour exemple la fiscalité. Sarkozy n’a pas supprimé, mais allégé l’impôt sur la fortune (ISF) que paient les plus riches. Le maximum des prélèvements fiscaux passe de 60 % à 50 % des revenus. « C’est beaucoup moins bien que d’avoir aboli l’ISF, dit Philippe Manière. Cela ne sera pas suffisant pour convaincre ceux qui sont partis à Bruxelles ou à Londres de revenir. » À l’instar de Chirac, Sarkozy conçoit l’État comme un levier pour relancer l’économie. Conformément à la politique économique que John Maynard Keynes a théorisée dans les années 1930, il s’agit d’inciter les ménages à consommer pour faire tourner l’économie. Sauf que Sarkozy fait du « keynésianisme inégalitaire », aux yeux de Thierry Pech, de la République des idées. Ses réformes fiscales, prédit ce dernier, accentueront les inégalités. Pendant que les plus fortunés bénéficient d’un allègement fiscal et que la classe moyenne est autorisée à déduire une partie des intérêts d’emprunt immobilier pendant cinq ans, le salaire minimum est pour ainsi dire gelé. Il vient d’être corrigé pour tenir compte de l’inflation. Dans le passé, il était habituellement augmenté lorsqu’un nouveau président arrivait au pouvoir. « L’état de grâce » risque de se terminer lorsque Sarkozy s’attaquera au droit du travail, sujet éminemment délicat. Estimant qu’une trop grande sécurité d’emploi freine l’embauche, le nouveau président voudrait permettre aux entreprises de licencier plus facilement. Mais ce terrain est miné — une tentative de réforme du droit du travail, en 2006, a provoqué un grand mouvement de protestation —, et les syndicats l’attendent au tournant, surtout dans la fonction publique. Pendant la campagne, Sarkozy avait évoqué des suppressions de postes : les fonctionnaires partant à la retraite ne devaient plus être remplacés. Mais le gouvernement a récemment expliqué que cela ne se ferait pas avant 2008, et que cela concernerait uniquement un départ sur trois. Sarkozy a évité un accrochage avec les syndicats au moment où a été présentée la loi sur le « service minimum » dans les transports en commun en cas de grève. Ce dernier est déjà assuré, du moins si on compare à la situation qui existe au Québec : à Paris, les arrêts de travail ne réussissent jamais à bloquer tous les trains et rames de métro. Si beaucoup d’électeurs de droite ont envie d’en découdre avec les syndicats, Sarkozy a présenté un projet de loi qui se borne à stipuler, notamment, que les jours de grève ne seront pas payés. « Là-dessus, Sarkozy est plus mou que l’opinion qui le soutient, explique Jacques Marseille, professeur d’histoire de l’économie à la Sorbonne. Beaucoup de Français s’opposent à l’idée qu’une poignée de syndicalistes arc-boutés sur des privilèges soient capables d’empêcher des millions de personnes d’aller travailler. » Le Canard enchaîné, hebdomadaire satirique dont les révélations ont souvent embarrassé le pouvoir, occupe trois étages d’un immeuble de la rue Saint-Honoré, dans le centre de Paris. Une anecdote a rendu ses locaux célèbres : les services secrets français ont tenté, dans les années 1970, d’installer des micros dans le bureau du directeur, qui a surpris ces castors bricoleurs en flagrant délit ! En pleine époque du Watergate, le journal avait titré : « Watergaffe ! » L’hebdomadaire continue de s’intéresser à des sujets qui soulèvent l’inquiétude : les médias et la justice. Le Canard enchaîné rapporte que Nicolas Sarkozy et des proches ont tenté, avant et après son élection, d’empêcher la publication dans la presse d’articles qui lui étaient défavorables. Le candidat est même intervenu, avant son élection, pour interdire la parution d’une biographie de sa femme écrite par Valérie Domain (finalement sortie sous forme de roman chez Fayard). Sarkozy est peut-être moins libéral qu’on ne le dit, qu’il s’agisse de politique économique ou de libre circulation des idées. Le Canard enchaîné révèle aussi que le procureur chargé de deux dossiers compromettants pour Chirac s’est récemment présenté en visite à l’Élysée. De telles rencontres seraient considérées, à Ottawa ou à Québec, comme une atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, pilier de tout régime démocratique. Cela est d’autant plus préoccupant que Sarkozy a déjà demandé, à l’époque où il était ministre de l’Intérieur, que soit puni un juge pour avoir fait relâcher deux repris de justice (ils avaient assassiné une jeune femme à leur sortie de prison). Il a déjà dit, également, que celui qui avait manœuvré contre lui dans l’affaire Clearstream — un imbroglio ayant récemment valu à l’ex-premier ministre Dominique de Villepin une mise en examen (l’équivalent d’une mise en accusation) pour « complicité de dénonciation calomnieuse » — finirait sur un « croc de boucher ». « Tous les dossiers sensibles, tout ce qui peut intéresser le pouvoir, remontent au ministère de la Justice et à l’Élysée, comme sous Chirac ou Mitterrand », dit Hervé Liffran, journaliste au Canard enchaîné. « Le pouvoir exécutif continue de tenir le pouvoir judiciaire en laisse, et la laisse est courte ! » Dans l’hebdomadaire Le Point, Nicolas Baverez, lui aussi, mettait en garde contre d’éventuelles « dérives du pouvoir personnel si des contre-pouvoirs solides ne sont pas réintroduits, qu’il s’agisse du contrôle des nominations effectuées par le président, des pouvoirs du Parlement, de l’indépendance de la justice ». Malgré ces considérations, la popularité de Nicolas Sarkozy risque, à long terme, de dépendre d’une seule variable : le nombre de chômeurs. Il vient de passer sous la barre des deux millions, selon le ministère de l’Emploi. Cela ne s’était pas vu depuis 1983. Si l’embellie se poursuit, le président pourrait être tenté d’aller moins vite, peut-être, mais plus loin encore. Avec l’aval d’une majorité de Français. Sinon, le « peuple de gauche », celui qui descend si facilement dans la rue, pourrait se rappeler à son bon souvenir.

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Oubliez l’Iran, le danger, c’est le Pakistan!

Il a déjà rencontré Ben Laden et serré la main de l’imam Khomeiny. Il a suivi tous les conflits qui secouent le monde arabo-musulman depuis plus de 30 ans, de la guerre civile libanaise à l’invasion américaine de l’Irak. Journaliste et chroniqueur au quotidien anglais The Independent, le Britannique Robert Fisk est l’un des plus grands spécialistes du Moyen-Orient à ce jour. Il est très sollicité pour donner des conférences à l’étranger. Son plus récent livre, La grande guerre pour la civilisation (2005), est un best-seller en Grande-Bretagne et a déjà été traduit en huit langues. Fisk dérange par sa plume acérée, son ton dénonciateur et son engagement contre la politique américaine au Moyen-Orient. Certains l’adulent, d’autres l’abhorrent. L’actualité l’a rencontré à Beyrouth. — Quelle est la plus grande menace actuelle au Moyen-Orient ? — [Sans hésitation] Le Pakistan. Ce pays est peuplé de talibans et de sympathisants d’al-Qaida, et il dispose de la bombe nucléaire. La dictature en place peut être renversée à n’importe quel moment et les services de sécurité pakistanais soutiennent, pour la plupart, les talibans et al-Qaida. Actuellement, le général Pervez Mucharraf est l’ami des États-Unis, donc il n’y a aucun problème. C’est l’Iran, le méchant, aux yeux des Américains. On nous dit que la plus grande menace est l’Iran, mais ce sont des sottises. Je vais vous raconter l’histoire de la crise nucléaire iranienne. À l’origine, le chah d’Iran, qui était le gendarme des grandes puissances dans le Golfe — l’ami des Occidentaux —, voulait des installations nucléaires. Les pays amis ont accédé à sa demande. L’usine nucléaire de Busher, dans le sud-ouest du pays, a été construite par Siemens, une société allemande ! J’étais à Téhéran, pendant la révolution islamique, lorsque l’ayatollah Khomeiny a dit : « Les installations nucléaires sont l’œuvre du diable. Nous allons les fermer. » Et il l’a fait. En 1985, lorsque Saddam Hussein a utilisé des armes chimiques en Iran — gracieuseté des États-Unis —, les Iraniens ont souhaité remettre leurs centrales nucléaires en activité, de crainte qu’il n’utilise l’arme nucléaire contre eux. Et aujourd’hui, l’ONU s’oppose à ce que l’Iran développe son programme nucléaire ! Après les événements à la Mosquée rouge (voir l’encadré), en juillet dernier, à quoi peut-on s’attendre ? — Ce qui est sûr avec les islamistes, c’est qu’ils ne bluffent pas. Ils avaient annoncé qu’il y aurait une série d’attaques et ce fut le cas. Aujourd’hui, les escarmouches avec l’armée pakistanaise se poursuivent au quotidien au Baloutchistan, à la frontière nord, et ce n’est pas terminé. Les islamistes se vengeront certainement de l’assaut contre la Mosquée rouge. Récemment, le responsable des services secrets militaires américains, James Clapper, déclarait que les États-Unis parviendront peut-être à neutraliser les militants d’al-Qaida au Pakistan, mais pas à les éliminer. Le pire, pour les chancelleries occidentales, serait un coup d’État islamiste, ce qui est fort possible vu les nombreuses tentatives passées d’assassiner Mucharraf. Les prochaines élections générales auront lieu le 11 octobre. Le mieux serait des élections démocratiques, mais… ce n’est pas gagné. Qui pourrait apaiser cette poudrière ? — Malheureusement, il n’y a aucun interlocuteur valable. L’un des problèmes majeurs est la corruption : la classe politique pakistanaise est entièrement corrompue ! L’opposition démocratique l’est tout autant que les services de renseignement. Les Américains tentent de financer de petites institutions locales pour gagner le soutien de la population, mais cette tactique ne fonctionne pas dans une société tribale comme celle du Pakistan. Ensuite, on ne peut pas isoler le Pakistan du reste de la région. Les talibans seront populaires aussi longtemps qu’il y aura des injustices sociales contre les musulmans, qu’ils seront financés par l’Arabie saoudite et que les États-Unis fermeront les yeux sur cette réalité. Arrêtons de nous leurrer : les islamistes ne sont pas nés avec l’incident à la Mosquée rouge. Ils sont implantés dans la région au moins depuis l’invasion soviétique de l’Afghanistan, en 1979. Quel pourrait être le pire scénario catastrophe ? — Je ne crois pas que les Pakistanais souhaitent une guerre nucléaire ni que les Iraniens veulent attaquer Israël. Tout comme je ne pense pas que les Palestiniens souhaitent encore la destruction de l’État d’Israël ni que les Libanais veulent une autre guerre civile. Nous devrions commencer, en Occident, à traiter les habitants du Moyen-Orient comme des égaux, des gens aussi intelligents que nous. Et arrêter de les considérer comme des enfants qui ne comprennent pas les dangers de la guerre. Ils ne les connaissent que trop bien, pour avoir subi beaucoup plus de conflits que nous depuis la Deuxième Guerre mondiale. Vous blâmez les Occidentaux pour leur politique étrangère à l’égard du monde arabe… — Je blâme les Arabes aussi ! Je ne comprends pas pourquoi cette société n’est pas davantage autocritique. Est-ce parce que, dans une société patriarcale, il est interdit de remettre en question la figure du père ? Je ne sais pas. Mais certes, je blâme les puissances occidentales pour le chaos qui règne. J’ai un jour demandé au professeur Kamal Salibi, qui enseigne à l’Université américaine de Beyrouth, pourquoi les Arabes n’avaient pas connu de Renaissance comme en Occident. Il m’a répondu : « L’ennemi était aux portes. L’Occident — vous — n’a cessé de provoquer, d’envahir. Comment ces gens peuvent-ils remettre en question leur religion, leur politique, leur vie, si vos navires, vos flottes et vos armées guettent toujours près du rivage ? » Je crois qu’il dit vrai. Les Américains vont-ils se retirer d’Irak ? — Ils n’ont pas d’autre choix. Les Américains disent toujours : « On ne parlera jamais avec les insurgés, ce sont tous des terroristes ! » Ils ont dit cela à propos des Nord-Coréens durant la guerre de Corée, et ils se sont retrouvés à Panmunjom pour y signer l’armistice. Idem avec les Viêt-cong, et ils ont rencontré les Vietnamiens du Nord à Paris. Nous, les Britanniques, avons déclaré que nous ne discuterions jamais avec l’IRA [l’Armée républicaine irlandaise], et pourtant, tout le monde a fini par prendre le thé avec la reine. Croyez-moi, les Américains finiront par entamer des pourparlers avec les insurgés irakiens. Quel est le changement le plus frappant des 30 dernières années au Moyen-Orient ? — Les Arabes ont cessé d’avoir peur. Lorsque je suis arrivé au Liban, dans les années 1970, chaque fois que les Israéliens faisaient des incursions à la frontière sud, les Palestiniens et les Libanais fuyaient, craignant pour leur vie. Aujourd’hui, ils se précipitent au sud pour combattre. Lorsqu’un peuple est constamment soumis à des invasions, à des bombardements, et qu’il est continuellement agressé, il finit par se dire : ça suffit ! Depuis la Première Guerre mondiale, les Arabes ont été perpétuellement écrasés par les puissances occidentales et réprimés par leurs propres dirigeants. Désormais, ils n’acceptent plus cette situation. C’est un changement politique majeur dans l’histoire de cette région. D’autre part, la situation au Moyen-Orient s’est beaucoup dégradée… — Ça ne fait aucun doute. Le monde arabe est beaucoup plus dangereux qu’avant. Il y a 30 ans, on parlait de 10 à 20 morts par jour ; aujourd’hui, en Palestine, en Afghanistan, en Irak, on compte plus de 100 morts au quotidien. La plus grande crise que j’aie connue fut la guerre Iran-Irak [1980-1988], où plus d’un million et demi de personnes ont été tuées. Depuis l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, la machine de guerre broie avec autant d’intensité. Pour reprendre l’expression utilisée par Winston Churchill à propos de la Palestine en 1947, l’Irak est désormais un « désastre infernal ». Et les forces de la coalition ne s’en rendent toujours pas compte ! Pourquoi ce désastre infernal ? — Parce que nous, les Anglais et les Américains, ne sommes pas désireux d’accorder aux peuples arabes ce qu’ils réclament. On leur dit : « On vous donnera la démocratie et la liberté ! » Mais nous n’avons aucune intention de le faire. Ce que les Arabes veulent, c’est la justice. En Irak, le peuple réclame la justice pour ses morts. Les soldats de la coalition ont tué et torturé des Irakiens, et pourtant, jusqu’à ce jour, très peu d’entre eux ont été jugés : 10 ou 20 au maximum. Prenez la Cisjordanie : la résolution 242 de l’ONU appelle au retrait de l’armée israélienne des territoires occupés pendant la guerre de 1967, en échange de la sécurité de l’État hébreu. Ça permettrait aux Palestiniens d’avoir leur propre État, mais les Israéliens refusent de s’y soumettre. Lorsque Saddam refusait d’appliquer les résolutions de l’ONU, les grandes puissances l’y contraignaient. Les Israéliens, eux, n’ont aucune obligation de respecter le droit international. Quel type de justice est-ce ? Y a-t-il de l’espoir pour le Moyen-Orient ? — Pas à court terme. La situation ne s’améliorera pas, à moins que de nouveaux gouvernements, en Occident, ne changent d’attitude et ne soient prêts à dialoguer avec les peuples du Moyen-Orient dans le respect et de façon raisonnable. En attendant, la région sera continuellement déchirée par des conflits. Lors d’une conférence que j’ai prononcée dans la ville de Nabatiyé, au Liban-Sud, on m’a demandé si je croyais en la possibilité d’une troisième guerre mondiale et j’ai répondu : « Non, mais nous sommes plongés dans une terrible situation de désespoir. Une situation très dangereuse. » Alors pourquoi continuez-vous à revenir au Moyen-Orient ? — C’est comme lire un grand roman. Les aiguilles se rapprochent de minuit et vous vous dites : « Un autre chapitre. » Et avant même que vous vous en aperceviez, l’aube se lève… C’est pour cette raison que je reste au Moyen-Orient : je veux savoir ce qui va se passer après.