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Vertigineuse Istanbul

Il y a des villes qui vous forcent à réapprendre à marcher. Si vous avez déjà vu un Sénégalais négocier un trottoir glacé à Montréal, vous savez ce que je veux dire.Istanbul est de celles-là.Les autos parquées sur les trottoirs, les caniveaux profonds, les pavés inégaux dans les venelles pentues, les trottoirs en escaliers, la foule compacte, incessante et besogneuse sur les grands boulevards à l’européenne dans les quartiers Beyoglu ou Taksim, ou dans les ruelles de ceux du Grand Bazar ou d’Eminönu, les étals de marchandises, le tohu-bohu des taxis, des charrettes, des tramways, des vendeurs à la criée, des musiciens de rue, des cuisines ambulantes, tout cela fait de la marche dans Istanbul une course d’obstacles perpétuelle.Si vous ne réapprenez pas vite à marcher, vous écraserez la queue d’un chat, renverserez un étal d’oranges, prendrez la bretelle de votre sac dans le rétroviseur d’un taxi en mouvement, bousculerez une vieille dame, glisserez sur une merde ou tomberez dans un soupirail.À Istanbul, cependant, on a toujours le nez en l’air, pour reluquer un minaret qui s’élance derrière un magnolia, une arcade ornée de céramique ottomane, un étalage de tapis de soie, un vieux bonhomme qui porte un ballot de marchandises sur son dos en parlant dans un cellulaire, une femme sortie des Mille et Une Nuits, un comptoir d’épices ou un détachement de militaires en armes qui flânent aux portes, bachi-bouzouks modernes dont on ne sait trop s’ils vous protègent ou vous épient.Istanbul sent les marrons grillés, la graisse d’agneau, la sueur, le diesel et l’air du large. Elle écoute de la musique klezmer, de l’arabesk, du tango gitan, de la house; elle résonne des sirènes de bateaux et des appels à la prière de centaines de mosquées. Elle vibre et gronde des bruits de la vie de ses 12 à 15 millions d’habitants. Elle vous en met plein le nez, la vue et les oreilles.Le nez en l’air dans cette foule industrieuse, on est forcément un touriste. On devient alors la proie d’une nuée d’entraîneurs, rabatteurs, guides, revendeurs, amis qui vous collent aux basques: «My friend! Where are you from? English? Deutsch?» Ils veulent vous vendre une veste, une montre, un chiche-kebab, ou cirer vos souliers. Il y a les femmes portant tchador qu’on offense en les regardant et celles portant minijupe qu’on offense presque autant en les ignorant. Les paysans basanés en vêtements d’étoffe grossière et les citadins de souche en costards coûteux, tous au coude à coude dans cette ville immense, surpeuplée, polluée, enivrante, ancienne et moderne, prospère et décrépite, à la fois occidentale et exotique, orientale et familière.Istanbul. Il y a un siècle, elle s’appelait Constantinople. Deux mille ans auparavant, Byzance. Un autre millier d’années plus tôt, elle n’avait peut-être pas de nom, mais elle était là. Dès l’âge de pierre, il y avait des gens dans ce paysage spectaculaire et stratégique, aux confins de l’Europe et de l’Asie, au carrefour des Balkans, du Caucase et de la Mésopotamie, qui y faisaient alors ce qu’on y fait aujourd’hui: le négoce des biens, des denrées et des idées entre cette partie-ci du monde et celle-là.«On estime que, dans les vieux quartiers du bord de l’eau, les ruines et les résidus du passé s’empilent jusqu’à 30 m sous le niveau actuel des rues», dit Mete Göktug, architecte qui a livré des batailles pour sauver les vieilles maisons de Galata, quartier célèbre pour sa spectaculaire tour d’observation construite à flanc de colline par les marins et commerçants génois à la fin du Moyen Âge.Mes amis stambouliotes se sont moqués de ma candeur de Nord-Américain quand j’ai demandé où se trouvait le centre de la ville. «Istanbul n’a pas de centre: son coeur est partout!» dit Hakan Gûrûn, jeune retraité vivant sur la rive asiatique du Bosphore.Je veux bien, mais Istanbul est née au bord de l’eau. Là, sur la rive de la Corne d’Or, à l’entrée du pont de Galata, à l’ombre de l’immense Mosquée Nouvelle, à la porte du bazar égyptien, au terminus du tramway, où des douzaines d’autobus enfournent et dégorgent des nuées de citadins, on a ce qui ressemble à un centre-ville: un carrefour immense, bruyant et agité, une vaste place publique noire de monde, envahie par les pigeons, les cafés, les marchands, les musiciens et les échoppes qui vendent des gadgets faits en Chine, du faux Hilfiger, des cellulaires.Mais le centre d’Istanbul peut tout aussi bien être de l’autre bord de l’eau, dans l’ancien quartier européen de Pera, à la place Taksim, le carrefour des grandes avenues. Au début du 20e siècle, c’étaient les Champs-Élysées du Levant, le quartier d’élection des marchands, des intellectuels, des rêveurs, des espions de tout l’Occident, attirés par le négoce, la géographie, la culture, les intrigues d’Istanbul. C’est resté le quartier des consulats. C’est devenu aussi le quartier cool des cybercommerces, des bars, boutiques, boîtes et restaurants. J’y suis resté coincé dans un bouchon de circulation à 2 h du matin un vendredi.Ou alors, le centre-ville est quelques kilomètres plus loin, dans le quartier Sisli, où les gratte-ciel se profilent plus haut que les minarets; c’est là qu’on trame la mondialisation de l’économie turque. À moins que le vrai coeur d’Istanbul ne soit dans les venelles millénaires du bazar égyptien, où s’achètent les herbes, les épices et les poissons depuis l’époque des caravanes.On ne sait pas. Plus on explore Istanbul, moins on la comprend.Dans ses quartiers autrefois européens, Istanbul fait penser à Barcelone ou à Milan. Dans ses quartiers d’affaires aux tours de verre reliées par des bretelles d’autoroutes, on pourrait être à Toronto ou à Francfort. Les rives du Bosphore sont bordées de palaces imités de la Riviera et copiés en Californie. Les quartiers riches, comme Tesvikiye, ressemblent à l’Upper West Side, à New York. En banlieue, les forêts d’immeubles d’habitation alignés comme des dominos ont tout du paradis du travailleur moscovite.En sortant de l’autoroute dans un quartier résidentiel densément peuplé, je suis tombé pile sur un bonhomme qui vendait des moutons – vivants – à la porte de son étable. Derrière lui, des femmes jardinaient dans un terrain vague: les squatters.Ils sont les nouveaux Stambouliotes, des paysans rustres, illettrés et conservateurs, réfugiés en situation plus ou moins régulière des régions misérables et des horreurs de l’arrière-pays turc: échappés des guerres fratricides des Balkans, des avatars soviétiques en Tchétchénie, de la violence religieuse en Afghanistan et en Iran, de la violence politique en Irak, au Kurdistan ou en Arménie. Des gens pour qui un squat de contreplaqué sans eau ni électricité, contrôlé par une mafia ou une autre, dans un quartier équivoque d’Istanbul, est une promotion, une planche de salut.Le coeur d’Istanbul? J’ai fini par comprendre qu’il est dans l’eau. Dans l’eau de la Corne d’Or, du Bosphore, de la mer de Marmara, de la mer Noire. C’est par l’eau qu’Istanbul existe; c’est là que toute sa longue histoire s’est jouée. C’est uniquement depuis l’eau, depuis la rambarde d’un traversier ou le tablier d’un pont, qu’on peut la voir, l’admirer, la comprendre.Istanbul est une ville européenne, mais pas chrétienne. Musulmane, mais pas arabe. Une ville très ancienne, et turque, et commerçante. Mais ce n’est pas cela qui la définit vraiment. Elle est, avant tout, une ville méditerranéenne, indolente et gourmande, insolente et tumultueuse, existentielle.Tout le long du pont qui enjambe la Corne d’Or, comme un trait d’union entre la Mosquée Nouvelle et la tour de Galata, entre l’Islam et l’Occident, entre la prière et la guerre, des centaines de personnes pêchent leur souper dans les eaux vertes et opaques avec de longues perches à éperlan. Des nuées de taksis jaunes se bousculent comme à Times Square. Au centre de la chaussée, un homme portant un panier d’osier sur la tête vend des bagels aux automobilistes. Les trottoirs sont congestionnés. Accroupie sur l’un d’eux, une vieille paysanne offre pour la vente une unique perceuse électrique. Une autre propose d’utiliser son pèse-personne moyennant monnaie. Au large, sur la mer de Marmara, des centaines de barques et de traversiers s’égaillent parmi autant de cargos et de paquebots qui attendent leur tour de passer le Bosphore, pendant que le soleil descend entre les minarets de la Mosquée Bleue et ceux de Topkapi – le fastueux palais des héritiers du sultan Mehmet, qui conquit Constantinople et établit la domination des Ottomans sur le plus vaste, le plus riche empire du monde connu, il y a 1 000 ans.Mais voilà: la Turquie n’est plus l’Empire ottoman, qui s’est effondré en 1923. C’est un vaste pays du deuxième monde, déchiré entre le village planétaire et son héritage culturel, un pays logé au coeur d’une région instable et explosive, qui ne sait pas trop s’il est plutôt soviétique ou plutôt libéral.Et Istanbul, elle, n’est plus la cité romantique et cosmopolite célébrée par Agatha Christie ou Ernest Hemingway. Elle est devenue une grande ville turque, la mégalopole stressée d’un pays en difficulté.J’étais là juste avant Pâques et les choses n’allaient pas très bien. La livre turque s’était dévaluée de 40% par rapport au dollar américain en quelques jours. Le prix des produits importés et des emprunts contractés en dollars montait en flèche. L’économie était paralysée. Les commerçants, les petits entrepreneurs, qui voyaient leur business s’effondrer, étaient en colère et manifestaient dans la rue comme des étudiants.Le gouvernement, à Ankara, paraissait lointain, insensible ou dépassé.La grande entreprise était, quant à elle, discréditée. Des magnats de la finance, propriétaires de banques et de chaînes de médias, étaient jetés en prison, accusés de fraudes mirobolantes. Des journalistes étaient régulièrement cités à procès et emprisonnés pour délits d’opinion. Des détenus mouraient chaque jour de grèves de la faim, en signe de protestation contre la répression politique, ethnique ou religieuse. Des escarmouches racistes entre Turcs et Kurdes dans l’est de l’Anatolie devenaient inquiétantes, tandis qu’on sentait le courant islamiste intégriste prendre de la force dans ce pays très majoritairement musulman mais officiellement laïc.Un après-midi, des citoyens consternés regardaient, dans la vitrine d’un marchand de téléviseurs, la couverture en direct d’une violente émeute des commerçants, refoulés aux jets d’eau dans les rues d’Ankara.Je demande à Gül Erbil, réalisatrice de télévision mise au chômage par la crise, si la situation l’inquiète. Elle compte sur ses doigts comme une enfant qui énumère ses jouets: «Dans ma vie, j’ai connu trois coups d’État militaires, un président exécuté, trois vagues terroristes – une de droite, une nationaliste, une religieuse -, deux tremblements de terre, dont un a fait 40 000 morts à une heure d’ici, et un certain nombre de crises économiques comme celle-ci, la dernière datant de trois mois. Parfois, je voudrais être idiote pour croire ce que les politiciens nous disent et dormir tranquille.»Un jour, égaré à l’une des sorties du Grand Bazar – un centre commercial couvert vieux de 500 ans -, je tombe sur une foule d’hommes très agités, agglutinés dans une ruelle, gesticulant et criant avec ferveur. C’étaient des agents de change. C’est là, rue des Orfèvres, que s’établit le taux de change en vigueur. Les transactions se font au comptant. Les renseignements sont relayés par cellulaire aux différents bureaux de change de la ville. Chaque jour, on y convertit plusieurs centaines de millions de dollars américains.«Personne ne va dans une banque pour changer des devises, personne n’a confiance», dit Gurçan Kinaci, un homme d’affaires diplômé de Harvard rencontré au Hyatt d’Istanbul. Vrai. Le premier jour, j’ai changé mes dollars dans une banque. Je me suis fait avoir de 30%. Voyager, ça déniaise.Istanbul n’est pas une ville dangereuse. J’y ai souvent vu des gens compter leur argent dans la rue. Il ne semble pas y avoir de drogue vendue au détail dans les ruelles et les bars; il y a beaucoup de flics, je n’y ai pas vu de junkies et, par comparaison avec Montréal, il y a très peu de mendiants. On n’a pas peur de se faire voler, mais on a toujours l’impression de se faire rouler. Les prix ne sont jamais affichés, les commerçants font des propositions en dollars, en lires turques, en francs suisses ou français, en marks, sans sourciller ni même sembler calculer. Les prix sont faits sur la gueule, celle du client. Un verre de bière coûte 700 000 lires turques – un dollar canadien – pour un gars comme moi, je ne sais combien pour un indigène qui commande en turc. On vous offre le thé et les pâtisseries dans les boutiques, mais on aime moins écrire des factures, des reçus.«À Istanbul, tout ce qui touche les prix, l’argent, sa nature, sa provenance est très flou, dit Alev Çuhadardoglu, consultante internationale dans l’industrie du vêtement. Tu me montres une chose offerte à 100 dollars dans une galerie commerciale et je vais te la trouver ailleurs en ville pour 10 dollars.» Avec ses collègues, elle discutait d’un sac à main Louis Vuitton acheté 40 dollars américains la veille, sorti du coffre d’une BMW, dans un quartier bien. Ces spécialistes ne parvenaient pas à déterminer s’il s’agissait d’un faux de qualité exceptionnelle ou d’un article authentique, peut-être échappé d’une manufacture, peut-être locale.«Le plus gros problème en Turquie, c’est la corruption, dit Gurçan Kinaci. Elle est partout: au gouvernement, dans les banques, les affaires, les mafias, l’armée, la politique, les médias, partout. Ici, tout le monde triche – les petits pour un dollar et les gros pour un million -, c’est un mode de vie. Chacun s’en plaint, mais… »Kermal Ulussoy, qui gère une entreprise de transport international, est philosophe et goguenard: «Chacun essaie d’éviter de payer les taxes et les impôts, alors le gouvernement est ruiné. Mais si on payait tous les impôts, on n’aurait plus d’argent pour vivre, et c’est l’économie qui serait ruinée!»Jeffrey Tucker, un commerçant, se souvient de la maison de ses grands-parents sur les rives du Bosphore. «Ils ne parlaient qu’anglais, mangeaient à l’anglaise, fréquentaient uniquement des Anglais.» Les Juifs, les Grecs, les Arméniens, les Levantins faisaient pareil. «Istanbul parlait couramment six ou sept langues à l’époque», dit Tucker. Au cours de sa vie, des populations ont été déportées, exterminées, ou encore ont choisi d’émigrer. Les autres se sont assimilées. Aujourd’hui, Istanbul parle le turc, comme Tucker. Qui est aussi devenu musulman.Istanbul en a vu d’autres; on sait qu’elle va se sortir de la présente crise économique et politique, même si on ne voit pas comment.«Istanbul est comme New York ou Hongkong, one of the most entrepreneurial cities in the world», dit Gurçan Kinaci.Dans la cohue du quartier du Grand Bazar, j’ai vu l’âme d’Istanbul. Un monsieur âgé vêtu d’un complet sombre et démodé, digne et droit comme un vieux soldat, voulait vendre une unique paire de pantoufles, qu’il tenait dans ses mains. Je lui ai demandé par gestes la permission de prendre sa photo; il a fait non des yeux. Je lui ai offert un dollar. Il croyait que c’était pour les pantoufles et m’a fait comprendre qu’il en voulait davantage. Mais il était prêt à négocier Je lui ai donné l’argent et n’ai pris ni la photo ni les pantoufles.Il était comme Istanbul. Riche et pauvre. Opiniâtre. Vieux, mais digne. Prêt à négocier. Mais pas à se vendre.

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Bibliopolis

Chaque année, à la fin du mois de septembre, Munich est en pleine effervescence. Oubliez l’Oktoberfest, fête de la bière, et ses hordes de touristes imbibés. Pour faire tourner les têtes, la rentrée littéraire est bien plus efficace!Munich est la capitale européenne du livre. Ses 266 maisons d’édition ont publié 7 877 titres en 1999. Il n’y a que New York qui surpasse la capitale bavaroise. C’est même à Munich que loge le plus grand éditeur américain: le géant allemand Bertelsmann a en effet avalé le groupe Random House en 1997. «À Munich, la surenchère d’événements liés à l’édition devient presque un handicap, dit Rudolf Franckerl, responsable des ventes et du marketing aux éditions DTV. Les journaux ne suffisent pas à les suivre, et les gens ne s’y retrouvent plus!»En 1998, les librairies allemandes avaient un chiffre d’affaires global de 17,8 milliards de marks, soit plus de 13,5 milliards de dollars. Car des librairies, il y en a: à elle seule, Munich en compte 195 pour 1 200 000 habitants. Leur diversité est étourdissante, surtout dans le «quartier latin» de Schwabing. Au 30, rue des Turcs (Türkenstrasse), Werner voue deux spacieux étages au graphisme et à l’architecture. La Literaturhandlung (17, Fürstenstrasse) se spécialise dans le judaïsme. Plus loin se trouvent deux boutiques consacrées au tiers-monde. Un goût d’évasion? Les commerces anglais, français, italien, espagnol et russe sont tout à côté. Quand on pense que les trois millions d’habitants de Montréal et des alentours n’ont à leur disposition que 65 librairies dignes de ce nom…L’Allemagne est vraiment le paradis des lecteurs. Les ingrédients du bonheur: un solide réseau de librairies et un système de distribution d’une efficacité redoutable. Votre libraire n’a pas l’album qui vous fait envie? En 24 heures, il peut se faire livrer la grande majorité des quelque 820 000 titres sur le marché. L’industrie du livre va si bien qu’elle est le seul secteur culturel à ne pas être subventionné par le gouvernement. Tout au plus bénéficie-t-elle d’une réduction de taxe: 7% plutôt que les 16% appliqués normalement aux biens de consommation. En comparaison, au Québec, les éditeurs reçoivent de 6 000 à 20 000 dollars de subventions par ouvrage. Quant à la banque de titres en français distribués au Canada, elle est nettement plus modeste: 333 500 livres.Après la Deuxième Guerre mondiale et les ravages du régime nazi (autodafés, assassinat de la classe intellectuelle, démolition systématique de l’infrastructure du livre), il a fallu reconstruire entièrement la ville de Munich. Pour attirer des industries sur son territoire, la Bavière a instauré une alléchante politique de remise de taxes. Jadis région agricole, elle est devenue aujourd’hui un lieu recherché des médias (250 journaux, 1 450 magazines) et de l’imprimerie. Plus de 25% des livres édités en Allemagne sortent des quelque 2 800 imprimeries bavaroises.Si Berlin peut s’enorgueillir de sa riche littérature parallèle et Francfort se vanter d’accueillir la plus grande foire mondiale du livre (2,3 millions de visiteurs chaque année!), Munich-la-folichonne, elle, récolte la palme de l’originalité. Il n’y a que là qu’on puisse trouver un programme tel que «Dial-a-Poet», qui permet d’entendre au téléphone un écrivain réciter ses propres oeuvres pendant quatre minutes! L’expérience connaît un honorable succès (1 500 appels par mois), et les auteurs adorent. Plus de 100 écrivains vivent de leur plume à Munich. C’est ici qu’a étudié Patrick Süskind, auteur du best-seller Le Parfum. Victor von Bülow, alias Loriot, célèbre humoriste allemand, a écrit plusieurs de ses sketchs dans un café de Luitpoldstrasse.Dans l’une des plus imposantes allées de Munich, Ludwigstrasse, se trouve la bibliothèque d’État bavaroise: 6,7 millions de livres, une collection fondée en 1558 par le duc Albert V de Wittelsbach, ancêtre d’Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi. Munich possède aussi le plus vaste réseau public municipal d’Allemagne avec sa cinquantaine de succursales, ses cinq bibliobus qui font le tour des quartiers éloignés et des écoles, ainsi que son service de livraison à domicile.Sur Marienplatz, la façade néogothique de l’hôtel de ville se reflète dans les fenêtres de la plus grande librairie munichoise, Hugendubel. Quatre étages de livres, de l’art à la cuisine en passant par la philosophie et l’informatique. Ses banquettes en similicuir rouge accueillent des lecteurs de tous âges. Fondée en 1893, Hugendubel a tellement grandi depuis sa naissance qu’elle doit publier une dizaine de catalogues pour guider ses clients dans la jungle des nouveautés. La chaîne Renaud-Bray, à côté de ce géant, a l’air d’une échoppe artisanale.À 200 m de là, dans une ruelle au pied de la cathédrale Notre-Dame (Frauenkirche), se niche une ravissante boutique d’à peine 20 m2. Pfeiffer am Dom vend des albums pour enfants, mais aussi des billes et des jouets en bois.Comment David et Goliath peuvent-ils ainsi vivre côte à côte? Grâce au système du prix unique : en s’assurant que le lecteur débourse partout la même somme pour un même livre, l’Allemagne maintient son réseau de librairies et, par ricochet, protège sa production littéraire.Munich connaît tout de même ses petits soucis. Depuis la chute du mur de Berlin, il y a 10 ans, la capitale fait face à une sérieuse concurrence. «On ne doit pas sous-estimer le pouvoir d’attraction de Berlin, particulièrement sur les jeunes auteurs», dit Eva Schuster, responsable de la littérature au conseil culturel de la capitale de la Bavière. «Certains écrivains ont quitté Munich ou possèdent une deuxième résidence à Berlin.» Rose Backes, de l’Association des éditeurs et libraires bavarois, renchérit: «Les Berlinois sont dans l’ensemble plus ouverts à la nouveauté, ce qui plaît beaucoup aux artistes.»Pour contrer l’exode, Munich veut attirer l’attention sur le climat dont elle jouit et sur son art de vivre. Elle finance également une résidence d’écrivains, la villa Waldberta, où des auteurs peuvent passer quelques mois à rédiger en paix. La Ville décerne six prix littéraires, et une dizaine de bourses privées sont accordées sur son territoire. Elle publie aussi un bulletin gratuit dans lequel éditeurs et libraires font connaître leur programme mensuel.Selon une étude de marché réalisée en 1998, 74% des Allemands de plus de 14 ans s’intéressent aux livres, et 43% lisent plusieurs fois par mois. Les férus de lecture ont même leur «libraire de famille»! En Allemagne, ne s’improvise pas libraire qui veut: la formation de base dure trois ans, et beaucoup continuent à suivre les cours (marketing, création de vitrines, lecture rationnelle…) qu’offre l’Académie du marché allemand du livre.Les amoureux du bouquin ont leur librairie favorite: Lehmkuhl. Célèbre pour les conférences qu’elle organise depuis des décennies avec des auteurs tels qu’Anaïs Nin et Ismail Kadaré, le Prix Nobel Günter Grass et la Chilienne Isabel Allende, Lehmkuhl attire une clientèle de connaisseurs.La littérature, ici, c’est sacré. Je l’apprends à mes dépens. Un vieil homme, en m’entendant parler «d’industrie du livre», me rabroue: «L’industrie? Voyons! Vous êtes méchante. On ne parle pas ainsi des maisons d’édition!»

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Le progrès en tap-tap

Le silence est total, brisé seulement par les soupirs du propriétaire de la barque, qui tente de réparer son hors-bord crasseux. Il y a plus d’une heure que nous sommes au milieu du canal des Vents, entre l’île de la Tortue et la Grande Terre, comme on appelle ici Haïti. Il commence à se faire tard, et les méduses dansent dans l’eau sombre, infestée de requins. Écoeuré, un homme arrache une planche du faux plancher de la chaloupe et se met à ramer. Un autre s’empare d’une longue perche.Nous atteindrons finalement la côte à la nuit tombée, contents de nous être tirés du pétrin. Comme l’espèrent, en somme, les sept millions d’Haïtiens qui doivent apprendre à ramer dans les eaux autrement plus traîtresses de la modernité.Un échec, la jeune et tumultueuse démocratie haïtienne? Peut-être pas… «Il faut en finir avec cette réputation d’enfer, d’endroit dangereux qui colle à Haïti», dit Micheline Bégin, responsable à Port-au-Prince de l’International Foundation for Electoral Systems, un organisme chargé de la formation du personnel des bureaux de scrutin. «En fait, mes patrons ont bien plus peur à Washington qu’à Port-au-Prince», dit cette ancienne employée du Directeur général des élections du Québec. «En Haïti, les choses ont changé. Les gens s’expriment librement; ils craignent beaucoup moins pour leur sécurité. Les nouveaux policiers sont extrêmement polis. On entretient les routes, il y a même de l’électricité à certaines heures…»Le Québécois Robert Liboiron, propriétaire du restaurant Le Trottoir, à Pétionville, vit en Haïti depuis plus de 15 ans. Lui aussi est confiant. «La Direction générale des impôts informatise ses activités et a commencé à répertorier les commerces. À Pétionville, on n’était que cinq à payer des impôts. L’État va enfin accroître ses revenus.»Le Fonds monétaire international assure que l’économie haïtienne connaît une «évolution encourageante». Depuis un an, l’inflation a diminué de façon constante, note l’organisme. La gourde – la monnaie nationale – s’est raffermie, et quelques milliers d’emplois ont été créés dans les industries d’assemblage, une première depuis le coup d’État contre Jean-Bertrand Aristide en 1991.Même le tourisme revit. En décembre, un paquebot de croisière, le premier depuis 10 ans, a accosté à Cap-Haïtien. Les rues de Port-au-Prince sont moins sales, et on a repavé une partie de celles du centre-ville.Mais les rivages rieurs du développement sont encore loin pour la population – aux trois quarts analphabète -, qui n’a connu que des régimes plus ou moins despotiques et que méprisent ses élites. Quatre ans après le débarquement de 20 000 marines américains venus déloger les putschistes qui avaient mis fin au «règne démocratique» de Jean-Bertrand Aristide, les luttes intestines pour la plus petite parcelle de pouvoir paralysent encore Haïti. «La fourchette de la division ne peut pas boire la soupe de la démocratie», dit, dans son style imagé habituel, l’ex-président «Titid», candidat probable aux élections de 2000.Entre-temps, le pays est sans véritable gouvernement depuis plus d’un an. «Celui que j’avais désigné comme premier ministre n’a pas été accepté par le Parlement, soupire l’actuel président René Préval. Il ne pouvait présenter l’acte de naissance de sa grand-mère.»«L’unique consensus, c’est que l’heure est grave», résume la Fondation des industries d’Haïti, un organisme patronal. Ces querelles byzantines entre grands mangeurs, comme sont qualifiés ici politiciens et gens d’affaires, coûtent cher au pays, le plus pauvre d’Occident. L’absence de gouvernement agace les bailleurs de fonds internationaux, qui exigent que les Haïtiens s’entendent avant de profiter de la pluie de dollars promise à l’intérieur du programme d’aide conclu à Washington en 1996. L’hiver dernier, Haïti a ainsi perdu des crédits de plus de 200 millions de dollars de la Banque interaméricaine de développement. Un coup dur pour l’État, dont le budget dépend aux deux tiers de l’étranger.Le pays a pourtant des besoins pressants. Le chômage touche plus de la moitié de la population. Près de deux siècles après leur indépendance, les descendants des esclaves révoltés vivent en grande majorité dans la pauvreté et n’ont accès qu’à des soins de santé sommaires, prodigués pour l’essentiel par des communautés religieuses ou des organismes internationaux. Les deux tiers des enfants ne vont pas à l’école et 93% des chanceux qui se rendent jusqu’à la fin du secondaire échouent aux examens. Même le ministre de l’Éducation, Jacques Édouard Alexis, parle de «formation camelote».Haïti est le seul pays d’Occident à faire partie du club peu sélect des pays les moins avancés du monde. De quoi embarrasser les nationalistes haïtiens, qui dénoncent un nébuleux «plan néolibéral» auquel les Blan’ – les étrangers – voudraient assujettir la République noire.Pourtant, depuis trois ans, l’État a presque doublé ses recettes, sans augmenter les impôts. Le problème, c’est qu’à peine 100 000 Haïtiens gagnent assez d’argent pour en payer. Et si peu. Les trois quarts des 43 000 salariés du secteur privé font moins de 200 dollars par mois, la moitié du salaire des 40 000 fonctionnaires. La société L.V. Myles, le plus important sous-traitant de Disney en Haïti, ne verse que la moitié du salaire minimum légal, l’un des plus bas de l’hémisphère. Peu de gens réussissent à emprunter dans les banques. L’an dernier, 133 clients exactement monopolisaient les deux tiers des emprunts de plus de 5000 dollars.La majorité de la population vivote toujours à la campagne. La réforme agraire promise par Aristide et enclenchée par son successeur, René Préval, a permis à des milliers de paysans de l’Artibonite, la région la plus fertile du pays, de s’approprier des parcelles de terre autrefois accaparées par les grands dons, de grands propriétaires qui avaient fait main basse sur les terres de l’État. Une véritable révolution. La région recommence à produire.On mise sur la production agricole, certes, mais aussi sur la revitalisation des zones franches, délaissées par de nombreuses industries après le départ précipité de Jean-Claude Duvalier en 1986. Plusieurs bâtiments du parc industriel de Port-au-Prince sont vides. L’approvisionnement en électricité est toujours problématique. Électricité d’Haïti n’arrive à se faire payer que 23% de l’énergie qu’elle produit, le reste se perdant dans d’innombrables fuites et prises clandestines. Téléco, la compagnie nationale du téléphone, est aux prises avec des gangs qui piratent ses lignes. À peine une personne sur 100 a le téléphone.Serrée entre des terrains vagues et la mer, Cité Soleil est un inextricable dédale de venelles où s’entassent des cahutes et des maisonnettes. Environ 200 000 personnes vivent dans ce bidonville gigantesque près de Port-au-Prince où les policiers craignent de s’aventurer. Ramassis hétéroclite de pauvres choses et de pauvres gens, cette «cité antillaise de la joie» incarne l’inquiétant phénomène d’urbanisation sans industrialisation qui ronge la capitale haïtienne.Le président René Préval tente de réformer les institutions, mais bute contre un Parlement fragmenté et des fonctionnaires qui déclenchent grève sur grève pour obtenir des augmentations de salaire et faire échec aux compressions. La pagaille donne parfois lieu à des scènes surréalistes. Il y a quelques mois, le maire de Port-au-Prince, Manno Charlemagne, prenait la tête d’une manifestation de ses cols bleus pour réclamer le paiement de plus de 24 mois d’arriérés de salaire.L’État essaie toutefois de régler les conflits par le dialogue plutôt que par la confrontation. «On entend moins d’appels à monter aux barricades», dit Réjean Gardner, un cadre d’Urgences-santé qui vient de réorganiser de fond en comble le système ambulancier de Port-au-Prince.«Pour quelqu’un qui se rend une première fois en Haïti, c’est très difficile de voir un progrès», dit Vanel Pagé, un Haïtien du quartier Saint-Michel à Montréal qui revient chaque hiver visiter sa famille. «C’est évident que ça va mieux. Haïti ne peut pas se développer d’un seul coup, mais ti-goutte pa’ ti-goutte, comme on dit chez nous.»À Frères, en banlieue de Port-au-Prince, la maison luxueuse d’un grand mangeur trône au milieu des lotissements jonchés d’ordures que fouillent des chiens faméliques. Le soir tombe, et l’odeur prenante des braseros saute par-dessus le haut mur d’enceinte garni de tessons de bouteilles. Mon hôte fulmine. «J’ai 150 000 tonnes de riz qui attendent d’être placées dans mes entrepôts, dit-il, et on ne veut pas me donner le permis d’importation. Nous sommes gouvernés par une bande d’aventuriers. Ce qu’il nous faut, c’est un régime fort, musclé. On n’a pas de temps à perdre avec la démocratie!» Son épouse, québécoise, demeure silencieuse dans la cuisine gardée par un mastiff obèse. «Il n’est pas méchant, mais si je lui donne l’ordre de sauter sur vous, il va le faire», me prévient l’homme d’affaires.La corruption, financée en bonne partie par l’argent de la drogue, menace l’État convalescent. Tout s’achète. À deux pas du Palais national, n’importe qui peut se procurer un acte de naissance ou de décès «officiel» pour une dizaine de dollars. Des papiers fort utiles aux candidats à l’émigration qui veulent prouver un lien de parenté et bénéficier des programmes de réunification des familles immigrantes mis en place par certains pays, dont le Canada. Même des élus sont impliqués dans les multiples trafics. Le député Kérold De La Cruz est incarcéré en Suisse pour une affaire de stupéfiants. Un autre député a été pris en flagrant délit de vol du moteur d’une voiture garée… dans le stationnement du Parlement! Un autre a reconnu avoir vendu un visa américain.«Les institutions sont encore fragiles», reconnaît Andrée Gilbert, directrice d’Oxfam-Québec en Haïti. «Mais il n’y aura plus de coups d’État, ça c’est certain. Il commence à y avoir de vrais partis et une culture de participation à la vie politique, comme ça existe chez nous. Lors de la dernière inscription pour entrer dans la police, les gens ont fait la queue pendant trois jours et trois nuits. Il n’y avait plus de parents, de cousins, d’amis… Tout le monde était sur le même pied.»Mais les vieilles habitudes ont la vie dure. La nouvelle police nationale, qui a pris la relève de l’armée dissoute, n’est pas à la hauteur du boulot qui l’attend, loin s’en faut. Des dizaines de policiers, dont certains formés par la Gendarmerie royale du Canada, ont dû être congédiés parce qu’ils s’adonnaient au trafic de stupéfiants. Au moins, les officiers n’arrêtent plus les véhicules pour extorquer de l’argent à leur chauffeur, comme c’était naguère une pratique courante.«Il y a une volonté réelle d’améliorer les choses», confirme Grégory Charles, responsable du programme d’appui au développement local mis en place par le Centre canadien d’étude et de coopération internationale. «Mais ça va prendre du temps pour changer les mentalités. Si des exactions sont commises par des policiers, au moins ce n’est plus caché. On en parle même dans les tribunes téléphoniques, un phénomène nouveau.»En matière de justice aussi, des progrès sensibles ont été accomplis. Les juges, payés moins de 1000 dollars par mois, sont de moins en moins nombreux à exiger des justiciables qu’ils paient l’essence de leur véhicule quand ils se déplacent à la campagne. «Avant, on traitait les gens comme des bêtes», m’explique un employé du Tribunal civil de Port-de-Paix en me faisant visiter les lieux, immaculés. «Maintenant, on les traite comme des êtres humains. La justice est mieux servie.»Mieux servir la justice, c’était justement le but du Centre canadien d’étude et de coopération internationale, qui a supervisé les travaux de construction et de rénovation de 14 des 15 palais de justice. Les Canadiens ont aussi fourni les bureaux, chaises, classeurs et machines à écrire indispensables à ce projet clés en main de 4,5 millions de dollars qui doit contribuer à remettre un peu d’ordre dans le dantesque système judiciaire haïtien.Une tâche d’autant plus délicate que l’État est absent des campagnes et que les grozorteils, comme on appelle les paysans qui vont souvent pieds nus, ont tendance à se faire justice eux-mêmes. Chaque semaine, des petits criminels sont lynchés par des paysans qui n’en peuvent plus des lenteurs et des fourberies du système. En province, la plupart des prisonniers n’ont pas encore vu un juge, souvent après des mois d’incarcération. «Au moins, il n’y a plus d’exactions», observe un gendarme béninois membre de la mission internationale des Nations unies aux Gonaïves, la ville où fut proclamée l’indépendance en 1804. «On visite les prisons afin de s’assurer que les prisonniers et les prévenus ne sont plus battus et qu’ils mangent trois fois par jour.»Il n’est pas le seul étranger à être surpris par l’ampleur de la tâche à accomplir dans ce pays qui a pourtant reçu, au fil des ans, des milliards de dollars en aide internationale.Et qui n’a vraisemblablement pas fini de dépendre de l’étranger.LES FRÈRES DE L’ÎLEDes religieux québécois ont accompli un petit miracle: apprendre à lire à près de 90% des enfants de l’île de la Tortue.Hubert Boulanger, ex-directeur général du cégep Marie-Victorin, à Rivière-des-Prairies, connaît Haïti depuis plus de 20 ans. Responsable de la petite mission des Frères des écoles chrétiennes de Haut-Palmiste, sur l’île de la Tortue, il s’étonne encore de l’état de désorganisation générale qui prévaut dans ce pays. «La grande majorité des gens vivent comme il y a 500 ans avant Jésus-Christ, dit-il. Ils se déplacent à dos d’âne, cultivent de minuscules parcelles de terre, naviguent à la voile. Il n’y a ni livres ni journaux. Dans ce monde, les gens n’ont pas vraiment besoin de savoir lire pour gagner leur vie.»Par leur action énergique, les «frères de la côte», comme aiment à se qualifier les religieux québécois installés depuis 1974 dans cet ancien repaire de pirates et de flibustiers, sont néanmoins en voie de réaliser un miracle. En bonne partie grâce à eux, 7000 des 8000 enfants de l’île sont scolarisés. Un record de tous les temps en Haïti!La palme revient sans conteste au frère Bruno Blondeau, 76 ans, qui a mis sur pied un réseau d’écoles où 350 enfants finissent chaque année leurs études primaires. À son arrivée, en 1977, seuls trois élèves y parvenaient… Il a aussi aménagé, «à l’huile de bras», précise-t-il, la piste d’une soixantaine de kilomètres qui court sur la crête de l’île, à quelques centaines de mètres d’altitude. Sur la plage de sable blanc de la pointe ouest, j’observe frè Bwuno’ engager la conversation avec des pêcheurs à demi nus qui s’affairent à boucaner des poissons tropicaux. Il tente de les persuader de conserver les arêtes: broyées et mélangées avec les gousses d’un arbuste local, elles pourraient constituer une moulée pour les animaux. Peine perdue. Les pêcheurs veulent être payés d’abord. «Comme si on faisait de l’argent avec ça», grommelle le frère Bruno, qui s’éloigne en pestant contre le manque d’initiative des Haïtiens.

Monde

Fièvre informatique en Inde

Poussière, nids-de-poule. La route qui mène du centre de Bangalore à la Silicon Valley de l’Inde est à peine carrossable. Une gigantesque antenne parabolique se dresse dans un champ comme une navette spatiale égarée dans le désert. Des milliers d’ingénieurs et d’informaticiens indiens convergent pourtant ici tous les jours pour développer des logiciels spécialisés qui seront utilisés à Los Angeles, Tokyo ou Ottawa. Les clients s’appellent General Electric, Fujitsu ou Northern Telecom, et les moyens de communication, Internet, télécopieur et satellite.L’industrie du logiciel est en pleine expansion dans ce pays où les bidonvilles font tache. Les ventes des entreprises spécialisées en informatique et en électronique sont passées de 34 millions de dollars américains en 1987 à près de 800 millions cette année. Elles devraient atteindre cinq milliards à la fin du siècle.Les géants américains tels IBM, Hewlett-Packard et Novell se sont installés (parfois réinstallés) en Inde lorsque le gouvernement a libéralisé l’économie au début des années 90. D’abord attirés par la maind’oeuvre anglophone à bon marché, ils ont découvert une mine d’informaticiens doués.«Le niveau de qualité de leur travail est aussi élevé que le nôtre (sic), mais son coût est trois fois moindre qu’au Japon ou aux États-Unis», dit un dirigeant d’Oki, le géant japonais de l’électronique.Les ingénieurs indiens ont longtemps fait, à distance et à rabais, l’entretien et la mise à jour des logiciels d’entreprises établies en Amérique et en Europe. Aujourd’hui, l’Inde offre des produits clés en main. «On a développé à Bangalore le logiciel qui sert à gérer la distribution des chaussures Reebok en France», dit Rajesh Khrisnamurthi, d’Infosys.Corel, l’entreprise d’Ottawa qui domine le marché mondial du logiciel graphique, recrute des programmeurs à Bombay. Les meilleurs sont invités à émigrer au Canada. «C’est le seul pays pour lequel nous avons un tel programme», dit la porte-parole Carrie Dobson.Les Indiens attribuent leurs compétences à leur système d’éducation (sélectif et accordant beaucoup d’importance aux maths), à l’expérience acquise dans l’utilisation des systèmes UNIX (à l’origine d’Internet)… et aux années passées à transformer en superbolides de vieux ordinateurs qu’un Nord-Américain jugerait aussi désuets que des 33 tours!«C’est simplement une question de nombre», affirme pour sa part H.N. Mahabala, conseiller principal de Tata Consultancy Services, numéro un de l’informatique en Inde et partenaire d’IBM à Bangalore. «Avec près d’un milliard d’habitants, c’est normal que l’Inde produise de nombreux informaticiens talentueux.» Pour stimuler la productivité, une firme de la région de New Delhi offre à son personnel horaire variable, cuisinette et lits à côté des bureaux! Chez Tata Consultancy Services à Madras, les employés reçoivent une session de leadership et doivent respecter un code vestimentaire. Une structure qui rappelle celle d’IBM à l’époque des habits bleus !

Monde

Le Kama-sutra de pierre

Les exquises sculptures érotiques des temples de Khajuraho sont tout aussi épicées et stimulantes pour nos sens anesthésiés par la morale que la gamme infinie des fameux caris indiens. Ce haut lieu de pèlerinage des connaisseurs de l’art indien médiéval est aussi l’une des destinations préférées de ceux qui cherchent un antidote au puritanisme…Notre guide s’appelait Ramesh Kamdar. Ramesh est un Indien de petite taille, aux yeux noirs et intelligents. Au soleil, ses cheveux soigneusement peignés luisaient d’huile de noix de coco et sa chemise blanche éblouissait le groupe de touristes auquel je m’étais joint. Notre circuit a débuté par les temples de l’Ouest. Nous y avons découvert avec émerveillement des sculptures qui célèbrent l’amour physique le plus explicite: moins de 4% de ces sculptures sont érotiques, mais elles sont si osées qu’elles sont un véritable Kama-sutra sculpté dans la pierre. On passe d’un couple perdu dans les plaisirs du soixante-neuf à une femme assise qui honore à pleine bouche le sexe d’un amant béat. Une autre se laisse prendre par l’arrière, penchée vers l’avant, les paumes au sol…Ramesh Kamdar s’acharnait à situer tant de hardiesse érotique dans un contexte religieux et philosophique: « En Occident, le sexe n’est qu’une satisfaction physique. Chez nous, c’est aussi un moyen d’accomplissement spirituel. Le savant hindou Krishna Deva nous dit que l’union sexuelle de l’homme et de la femme exprime la dimension cosmique de la création. Dans son désir de s’unir à son contraire, l’Être suprême féconde la nature: de cette union naît toute création, toute vie. Le plaisir sexuel reflète donc symboliquement la joie infinie de la divinité dans la création. »Cette envolée un peu précieuse passait par-dessus la tête de tout le monde: visiblement, aucun d’entre nous n’était tellement intéressé à la dimension spirituelle de la sexualité chez les hindous!Pendant que notre guide continuait à ronronner avec pédanterie, nous poursuivîmes notre promenade entre les sculptures. Parmi nous il y avait un couple de jeunes Français en voyage de noces qui, de toute évidence, venait de trouver une source infinie d’inspiration et d’amusement. « Dis donc! Ça, alors! » s’exclama le jeune homme devant une scène d’amour collective impliquant… un éléphant! Une jeune personne souriante faisait avec beaucoup de féminité mais peu d’orthodoxie une démonstration étonnante de la souplesse de la trompe du pachyderme. Ramesh Kamdar fit carrément la gueule quand le Français commenta de quelques réflexions paillardes un autre collectif d’amants dont les curieuses acrobaties rendraient jaloux les contorsionnistes du Cirque du Soleil. Mais les nouveaux mariés ne tardèrent pas à se perdre dans les ruines, d’où une volée de corneilles dérangées par une interprétation toute gauloise des plaisirs d’Orient s’élancèrent dans le ciel en croassant…Les temples de Khajuraho sont situés à Chattarpur, dans la province de Madhya Pradesh, au centre de l’Inde. Ils furent édifiés entre 950 et 1050 de notre ère, sous la dynastie des Candella. Ce sont parmi les plus beaux exemples de l’art médiéval indien. Il ne reste que 22 des 85 temples originaux. À de rares exceptions près, ils ont été construits dans un grès ambré qui, tôt le matin ou à la tombée du jour, prend la couleur du miel. Ce qui frappe au premier abord, ce sont les sikharas, ces hautes tours qui surplombent chaque temple, entraînant irrésistiblement le regard vers le ciel. Chacune est flanquée de tourelles, et l’ensemble évoque une chaîne de montagnes, symbolisant l’Himalaya, la demeure des dieux du brahmanisme.Les parois sont couvertes de centaines de hauts-reliefs: dieux et déesses, danseurs célestes, servantes, animaux réels ou mythiques, ou couples mithuna (dans le tantrisme, mithuna est le coït, qui représente l’unité parfaite de l’univers) tout occupés à d’inventifs et brûlants ébats. Ces frises racontent par le menu le fabuleux âge d’or de la dynastie Candella. Elles illustrent la danse et la musique, décrivent des scènes de chasse et des réjouissances. Les artistes de cette grande époque ont traduit avec génie toute la gamme des émotions humaines: de l’amour au désir, de la tendresse à la jalousie, la peur comme l’ennui.Saisies dans un large éventail de gestuelles et d’humeurs, les femmes y sont particulièrement désirables et voluptueuses, avec leurs seins comme des melons. Ces langoureuses demoiselles se déshabillent, font leur toilette, essorent leurs longs cheveux mouillés, enduisent leurs pieds de henné, mettent du khôl sur leurs paupières, bâillent, se grattent le dos, caressent leur poitrine. D’autres jouent de la flûte, écrivent ou jouent avec de petits animaux.Le temple de Kandariya Mahadeva, dédié à Siva, porte cinq sikharas et abrite un gigantesque lingam, un phallus de marbre d’un mètre de circonférence au moins!… Et bien sûr, nous aurons droit à une autre conférence de Ramesh Kamdar : « Mesdames et messieurs, dans la religion hindoue, nous avons le yoga – la révélation spirituelle – et le bhoga – le plaisir physique. Ce sont les deux voies possibles pour atteindre le but suprême, qui est de nous libérer du cycle de la réincarnation. »Tout le monde se moquait pas mal de ces « yogabhoga » par lesquels passe le salut! On était bien plus excités par les sculptures qui ornent les murs extérieurs du temple: « Quand même fascinant de voir ce que les gens peuvent faire avec leurs seuls organes génitaux et un peu d’imagination! » déclara un vieil Anglais à moustache jaunie. À côté, un homme d’affaires de New Delhi contemplait toutes ces mithunas avec une lueur de regret. « Cela me rappelle des plaisirs oubliés. Je suis marié depuis 30 ans, alors le sexe, vous savez… »Un couple d’Américains d’un âge certain était aussi plongé dans la minutieuse observation des sculptures: « Personne n’est capable de faire ça! » protestait le vieil homme en montrant d’un index tremblant un couple entrelacé formant un véritable noeud de membres. « Tu veux qu’on essaie, daddy ? » rétorqua sa femme, affligée d’une tête qui aurait pu figurer dans une annonce d’embaumeur! L’idée fit paniquer Ramesh: « De grâce, s’écria-t-il, n’y songez même pas! Cette posture exige des années d’entraînement et, sans préparation, vous pourriez, monsieur, causer des dommages peut-être irréparables à votre organe de reproduction. Et comme je suis responsable de votre sécurité, j’aurais des ennuis… »Il fut interrompu par l’arrivée d’un car de touristes qui s’immobilisa devant l’entrée du temple: un groupe de Japonais en jaillit en jacassant, portant en bandoulière le même sac blanc « Kinkki Tourist » et, à peine arrivés, en sortirent de coûteuses caméras vidéo et se mirent à filmer autour d’eux avec enthousiasme.Le pauvre Ramesh Kamdar essaya une dernière fois de nous rassembler et de nous élever vers des pensées plus éthérées: « De la même façon que l’homme oublie tout dans l’étreinte de sa bien-aimée, de même il oublie tout, en lui et hors de lui, dans le sein de la connaissance de soi … » Mais peine perdue: il n’arrivait plus à capter notre attention et s’avoua vaincu. « Mesdames et messieurs, puisque vous n’êtes pas intéressés par mon exposé, déclara-t-il avec dignité, je vous retrouverai tous dans deux heures à l’autobus. Vous pouvez visiter les autres temples tout seuls. » Libérés des commentaires assommants de notre cicérone, nous nous dispersâmes joyeusement entre les temples, en un grand concours de Nikon et d’Instamatic, rivalisant avec les vidéos des Japonais et filmant avec joie tous ces délices bassement terrestres immortalisés dans la pierre il y a plus de 1000 ans.

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L’homme qui change de peaux

Pour un distingué diplômé de l’École des langues orientales de Paris, et qui a déjà vécu quelques vies – « dans la peau d’un Chinois » pendant une année, mendiant à Bénarès, en Inde – Marc Boulet a l’air étonnamment jeune. Les cheveux presque en brosse, le pif gros et retroussé, il ressemble à un gamin toujours prêt à faire des gags. La vérité, c’est que Boulet, s’il n’a que 34 ans, a commencé très jeune à courir l’aventure à travers le monde. Et que, si ses expériences diverses méritent le plus grand sérieux, elles ressemblent parfois à des gags, ou à des paris un peu idiots qu’on fait un soir de fête quand on a vraiment trop bu…Son récit Dans la peau d’un intouchable (Seuil) raconte sa dernière aventure : il a vécu pendant une dizaine de semaines la vie d’un paria, un intouchable. Un de ces 130 millions d’Indiens, généralement misérables, victimes d’une ségrégation totale par le reste de la population. D’octobre à fin décembre 1992, Marc Boulet a donc été mendiant dans la ville sacrée de Bénarès. Quêtant au milieu des lépreux et des éclopés quelques roupies – 50 cents par jour – pour acheter de quoi manger aux marchands de la rue. Dormant sur les trottoirs ou dans les gares. Recevant à la porte des temples la nourriture que les prêtres jettent par terre pour éviter tout contact avec ces sous-hommes.Bien que ses recherches sur le terrain soient guidées par des motifs intellectuels et anthropologiques fort sérieux, le Français Marc Boulet a manifestement une vieille propension à la mystification et au déguisement. « Ce n’est pas tellement ça, me dit-il, mais le fait qu’on ne peut comprendre une situation étrangère qu’en se fondant au groupe en question. »Esprit curieux et non conformiste, Boulet a passé les 12 dernières années à changer de peau. Influencé par la vieille tradition anarchiste française, il s’est souvent intéressé – sans aucune bienveillance – aux régimes communistes. En 1982, pour un journal, il endossait le rôle d’un étudiant en psychanalyse (« un domaine où l’on peut dire n’importe quoi sans risquer d’être contredit ») et se joignait à un petit groupe de spécialistes français communistes en visite de travail… en URSS.Il est clair que rien ne lui fait plus plaisir que de réussir parfaitement ses déguisements, de n’être jamais démasqué. Pour se transformer en Indien, il s’est fait les cheveux presque crépus, a foncé sa peau avec des produits dermatologiques, s’est mis à l’étude intensive de l’hindi, lisant même des romans de gare ou pornos pour apprendre le langage de la rue ! Pour expliquer sa maîtrise imparfaite de la langue, il s’est donné des origines lointaines, celles des Mundâs, une tribu aborigène d’un million d’individus. Et cela a fonctionné ! Comme en Chine, en 1986 et 1987, alors qu’il s’était inventé une identité turque de la périphérie chinoise pour expliquer là encore sa maîtrise imparfaite du chinois… et son « long nez » !La Chine constituera d’ailleurs pour lui un plat de résistance : une année de marginalité sous une identité chinoise – au terme de laquelle il se marie avec une jeune Chinoise. Il retournera en Chine deux ans plus tard pour écrire un livre… sur les subtilités culturelles et politiques de la cuisine, et s’entretiendra longuement avec l’ancien chef personnel de Mao. Il y séjournera une fois de plus, sous les traits d’un richissime homme d’affaires français cherchant à placer ses millions dans la région de Canton.Au milieu de ces pérégrinations diverses, il étudie très sérieusement l’albanais et le coréen. « Ces deux langues m’intéressaient car les nations qui les parlent sont toutes deux divisées par des régimes politiques totalement opposés : les Coréens ultracommunistes au nord et capitalistes au sud; les Albanais vivant dans une dictature, ou dans une province yougoslave, le Kosovo. Je voulais voir si les langues avaient évolué du fait de cette division, si le vocabulaire était le même. » Il ne réussira jamais à mettre les pieds en Corée du Nord, mais fera deux stages comme boursier du Quai d’Orsay à Tirana, capitale de l’Albanie. « J’étais un personnage étranger officiel, j’avais donc une voiture avec chauffeur. Alors que le pays est d’une pauvreté extrême, que l’on rencontre, même à Tirana, des gens pieds nus… C’était le pays le plus fliqué, le plus sinistre que j’aie jamais vu. Aucun Albanais n’a osé m’adresser la parole, il était interdit de parler à un étranger. Il y avait des tableaux ou des boîtes pour les dénonciations dans toutes les entrées d’immeubles… »Longtemps journaliste pigiste pour les publications françaises les plus diverses, Marc Boulet affiche depuis quelques années un titre professionnel tout à fait honorable : interprète d’albanais pour le ministère français des Affaires étrangères. Les relations entre Paris et Tirana étant épisodiques, cela lui laisse beaucoup de loisirs. Dont celui de consacrer toute une année à l’Inde et à son système de castes.« J’ai décidé de devenir intouchable dans une grande ville indienne pour connaître le degré zéro de la misère humaine. Pas celle provoquée par une guerre, une famine, mais la misère organisée, érigée en système, et qui dure. »Vêtu de haillons, il s’est fondu dans la ville de Bénarès, et a effectivement constaté qu’on pouvait survivre, misérablement et indéfiniment, dans ce système. En mendiant avec un peu de zèle la moitié de la journée, il ramassait la dizaine de roupies suffisante, non pour acheter une bouteille d’eau minérale ou un cola, mais de la bouffe de rue « non identifiable, mais parfois délicieuse », et même, à l’occasion, pour se payer un cinéma populaire crasseux ou de l’alcool bon marché.Le livre de Marc Boulet n’apprendra probablement rien aux spécialistes de l’Inde et de l’hindouisme. Il réserve cependant des surprises à ceux qui n’ont qu’une vague connaissance du système des castes.De subdivisions en exclusions, le nombre de castes – liées entre autres au métier – se situe entre 2000 et 3000. Mais, si l’on va à l’essentiel, les classifications sont plus simples. D’abord, les quatre varna, ou ordres traditionnels, regroupant les humains nés du Créateur : tout en haut, les brahmanes (du nom de Brahmâ, le Créateur); en dessous, les guerriers; plus bas encore, les commerçants. Les premiers sont nés de la bouche de Brahmâ, les deuxièmes de ses bras, les troisièmes de ses cuisses. Même inégales, elles sont aryennes et supérieures. Et, sous elles, grouille la foule innombrable des shudra, les serviteurs, nés des pieds du Créateur.Reste un cinquième groupe humain, qui n’a même pas été engendré par le Créateur, et dont l’origine lointaine serait étrangère. Les chandâl, les intouchables, sont « des shudra sales », exerçant historiquement des professions dégradantes (cordonniers, balayeurs, blanchisseurs, etc.), et ayant toujours eu des moeurs immondes : ils boivent de l’alcool, mangent du porc et même de la vache, pourtant sacrée en Inde !Officiellement, le système des castes a été aboli en 1947 par Gandhi. En pratique, presque rien n’a changé. « Non seulement les intouchables forment l’immense majorité des classes les plus pauvres (personnel d’entretien dans les villes, travailleurs agricoles dans les campagnes), mais on les traite comme des animaux, on peut les battre, etc. Un peu comme les Noirs dans le sud des États-Unis dans les années 30 ou 50… »Le temps n’est plus donc où les intouchables devaient avoir, accroché au cou, un pot de terre – il leur était interdit de souiller la terre de leurs crachats ! Officiellement, ils ont accès à tous les lieux publics. Dans les faits, rien n’a changé : la meilleure preuve en est qu’il y a toujours, au Parlement, des quotas de députés intouchables, et des postes ministériels qui leur sont réservés. « Jamais un brahmane ou un guerrier n’entrerait dans la maison d’un intouchable, même riche, dit Boulet. Jamais il ne mangerait de la nourriture que cet homme aurait touchée. J’avais un copain vendeur de journaux, pauvre et sale, mais brahmane; il méprisait les intouchables, même devenus riches ou puissants. Dans certains quartiers aisés des grandes villes, il arrive que les castes se mêlent. Mais s’il y a dans le voisinage la maison d’un « cordonnier » qui a réussi, tout le monde le montre du doigt… »Durant son séjour en Inde, tel une sorte de Candide professionnel, Boulet se contente d’enregistrer ce qu’il voit. Il y passe d’abord plusieurs mois « dans la peau d’un Blanc », pour se familiariser. Son voisin est alors un distingué scientifique, moderne et libéral, mais qui ne mentionne jamais le mot « intouchable ». Il a plutôt recours à la terminologie officielle et « polie » : il parle des « enfants de Dieu » ou, mieux encore, des « castes répertoriées ». Quand Boulet le presse de questions, il essaie de changer de sujet. Mais il ressort de ses propos que, s’il n’a rien contre ces gens, il s’arrange impérativement pour ne pas les côtoyer.« Avec la modernisation et l’évolution de la société, on assiste à certaines dérogations, mais peu nombreuses, explique Boulet. Au sein de la police et de l’armée, les trois castes dominantes se côtoient. À l’université, des guerriers pourront éventuellement fréquenter des commerçants. Mais cela demeure exceptionnel : dans l’ensemble, chacun reste chez soi. »Au cours de ses déambulations indiennes, Marc Boulet constate que cette société gigantesque est partout traversée de dizaines, de centaines de frontières invisibles, la plupart infranchissables. Chez les intouchables eux-mêmes, il y a des hiérarchies très strictes. Dans les bidonvilles, des rues séparent le quartier des tireurs de vin de palme de celui des cordonniers. Et si un étranger particulièrement curieux réussit à se faire inviter chez des « cordonniers » pour un repas de fête, il lui faut éviter de faire comme Marc Boulet : il a touché la viande par mégarde, et de sa main gauche – impure – en plus ! C’est tout juste s’il n’a pas fallu jeter à la poubelle la totalité du festin. Boulet a alors constaté que pour ces intouchables, réprouvés de la société, un étranger se situe encore plus bas, dans l’impureté totale !Bien que rattaché au Quai d’Orsay, Boulet ne fait pas vraiment dans le genre diplomatique. Même s’il adore la Chine, il ne se prive pas de dire que « les Chinois ne sont pas polis : ils ignorent, méprisent et haïssent l’étranger, le diable blanc, cette créature barbare qui est responsable de tous les maux, eux qui sont héritiers de la plus vieille civilisation du monde. » Au sujet de l’hindouisme, il ne prend pas de gants : « Les Occidentaux croient les Indiens tolérants. En fait, de par leur religion, ils sont profondément indifférents à autrui : l’hindouisme n’impose de devoirs qu’envers soi-même. Pour être bien réincarné après sa mort, il faut mener une vie parfaite de brahmane ou de guerrier, selon sa caste. Et éviter les impuretés. Mais, contrairement aux religions chrétienne, juive ou musulmane, l’hindouisme ne véhicule aucune notion de charité ou de compassion. Un hindou a le devoir de bien se comporter vis-à-vis de lui. Mais vous pouvez crever sous ses yeux dans la rue, il s’en fout. »

Monde

La crise secrète de la bombe A du pauvre

En mai 1990, le conflit indo-pakistanais sur le Cachemire est venu à un doigt de dégénérer en guerre nucléaire, révèle le journaliste Seymour Hersh dans le magazine New Yorker.Au printemps 1990, en effet, les États-Unis apprennent que le chef d’état-major de l’armée pakistanaise a l’intention d’utiliser la bombe atomique contre l’Inde si un conflit éclate au Cachemire, province indienne à majorité musulmane qui réclame son indépendance et où des émeutes font des centaines de morts.Des spécialistes américains du renseignement assistent même au prépositionnement près de la frontière indienne de chasseurs F-16 modifiés pour le transport de bombes atomiques. C’est le conseiller pour la sécurité du président Bush, Robert Gates, qui empêche la catastrophe, alors que la tension est à son comble, en disant aux dirigeants pakistanais : « Nous avons étudié tous les scénarios d’une guerre indo-pakistanaise, et nous avons découvert que vous n’avez pas une seule chance de la gagner. » Seymour Hersh cite Richard Kerr, directeur adjoint de la CIA à l’époque : « Même pendant la crise des missiles à Cuba, nous ne sommes jamais venus aussi près d’un conflit nucléaire. »

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