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Quel avenir pour le Darfour ?

(Photo : Ben Curtis / AP / PC) La femme, la trentaine avancée, se laisse tomber lourdement sur une natte de plastique jetée à même le sol aride du Tchad, entre les tentes rondes en toile aux couleurs des Nations unies. Un réfugié fraîchement arrivé au camp surpeuplé, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière, vient de lui apprendre la mort de son fils, retourné avec des amis au Darfour , du côté soudanais, quérir les ânes laissés derrière par la famille. « Mais ils se sont retrouvés face aux janjawids [des cavaliers armés]. On les a tués », laisse échapper la mère, la voix éraillée. Pieds nus sous sa longue jupe, un foulard noir sur la tête, Khamisa Hussein pleure son fils mais également son mari, mort six mois plus tôt lorsque les janjawids sont venus incendier leur village. Comme 200 000 de ses compatriotes, elle a alors quitté le Darfour et pris la route du Tchad. Pour sauver sa peau assouad (noire, en arabe). Car depuis plus d’un an, les janjawids, ces miliciens nomades d’origine arabe à la solde du gouvernement soudanais, pillent, violent et tuent leurs compatriotes d’origine africaine au Darfour . Selon l’ONU, cette région de l’ouest du Soudan est le théâtre de la plus grave crise humanitaire du moment. Un désert et des larmes… Les manchettes peuvent laisser croire qu’il s’agit d’un conflit ethnique. Une population noire contre des milices arabes. Mais c’est également un conflit lié à la politique, à l’économie. L’histoire d’une province pauvre de cinq millions d’habitants, de la taille de la France, en lutte contre le pouvoir central de ce pays qui fait une fois et demie le Québec – le plus grand d’Afrique. Un pouvoir central à qui la province reproche d’accaparer les richesses pétrolières et minières encore inexploitées de son sous-sol et de ne lui laisser que des miettes. Bref, un conflit où la religion a bien peu à voir. Mais qui a fait jusqu’ici, selon l’ONU, entre 30 000 et 50 000 victimes, un million de déplacés et 200 000 exilés. Le Darfour , c’est 500 000 km2 de terres désertiques, peuplées surtout de paysans et d’éleveurs noirs. Un territoire chiche en ressources, mais dont le sous-sol regorge d’uranium, de cuivre… et de pétrole. Au point que le président soudanais, Omar al-Béchir, a récemment accusé les puissances occidentales de soutenir les rebelles – l’Armée de libération du Soudan (ALS) et le Mouvement justice et égalité (voir « Rencontre avec les rebelles ») – simplement pour mettre le grappin sur cet or noir. Ces rebelles en turbans – jaunes pour la plupart – exigent, kalachnikov à la main, une place au pouvoir et une part des richesses du sous-sol du Darfour . Encouragés par les gains obtenus par d’autres rebelles, dans le Sud. Les violences au Darfour surviennent en effet au moment où la communauté internationale semble avoir trouvé une solution au conflit qui aura ravagé le sud du Soudan pendant 20 ans et fait près de deux millions de morts. La guérilla revendiquait là aussi plus de pouvoir et un meilleur partage des richesses. Elle s’est opposée à Khartoum, qui s’acharnait à imposer la charia (loi islamique) à une population d’obédience soit chrétienne, soit animiste. Dans le conflit au Darfour , la question religieuse ne pèse pas bien lourd, puisque les principales ethnies – massalit, zaghawa et four – partagent la même religion que les Arabes, l’islam. Ce que la population noire craint, c’est l’arabisation du Soudan: l’emprise croissante des tribus arabes sur l’appareil d’État, l’organisation de la société, le contrôle des terres agricoles et du bétail. Au début de 2003, l’Armée populaire de libération du Soudan (à distinguer de l’ALF, qui elle est active au Darfour ) fait des gains importants dans le Sud: Khartoum renonce à imposer la charia et, surtout, accepte de partager les importantes ressources pétrolières de la région. Pour Khartoum, la multiplication de tels accords serait une menace à l’équilibre du pays. Il n’est donc pas question d’accorder aux rebelles du Darfour ce qu’a obtenu à l’arraché la guérilla du Sud. En guise d’émissaires, le pouvoir central envoie aux Darfouriens ses bombardiers Antonov. Les cultivateurs noirs fuient en masse devant la terreur des milices dites « arabes ». Le Québécois Jean-Sébastien Matte, 32 ans, chef de mission de la section française de Médecins sans frontières au Tchad, est l’un des rares témoins étrangers des violences perpétrées au Darfour (voir L’actualité, 1er mai 2004). Au début de l’année, ce natif de Sainte-Thérèse, en banlieue nord de Montréal, travaillait à Mornay, un des nombreux villages du Darfour convertis en camps de déplacés depuis le début du conflit. « On ne voit pas les attaques des vieux bombardiers russes, cela se passe de nuit. Mais on les entend. Et on voit les colonnes de feu à l’horizon. En une journée, j’en ai compté 11 », raconte ce gaillard aux longs cheveux bruns, dont le calme et le regard franc imposent d’emblée le respect. Le pilonnage incessant, pendant plusieurs semaines, a provoqué un important afflux de réfugiés à Mornay. « Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà 25 000 déplacés. En trois semaines, ils sont passés à 65 000. » Tous ces Darfouriens parlent des avions Antonov qui ont bombardé leurs villages, funeste prélude aux razzias des janjawids, accusés de brûler leurs cases, de voler le bétail, de contaminer les puits en y jetant des animaux morts. Cela pour s’assurer que personne ne reviendra habiter les lieux. La terreur se poursuit parfois jusque dans les camps de ces déplacés. « Quelquefois, des milices venaient voler du bétail le soir, raconte Jean-Sébastien Matte. Presque quotidiennement, il y avait des coups de feu. » C’est justement pour protéger les exilés des incursions des milices que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a érigé ses camps au Tchad, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière soudanaise. À Breidjing, le plus important, ils sont plus de 40 000 enfants, vieillards et femmes (dont certaines sont enceintes) à s’entasser dans des tentes en toile disposées de façon plus ou moins anarchique sur une terre rouge et dure – le « rocher de fer », comme l’appellent les habitants du village adjacent, perdu en brousse. En cette journée inondée de soleil, les tenues bigarrées des femmes portant le foulard sont autant de touches de lumière. Elles se rendent au puits chercher de l’eau en papotant assez joyeusement, avant de s’éloigner un peu du camp, à la recherche de brindilles pour alimenter le feu. Autour d’elles, les enfants courent et rient, en jetant un regard curieux sur les étrangers. « Il n’y a plus rien là-bas », explique Dabaï Atim, 35 ans, en parlant de son village pillé, au Darfour . Un béret bordeaux de travers sur ses tresses rastas, des souliers verts en plastique moulé aux pieds, la jeune femme transporte un sac de riz à moitié plein sur sa tête et son enfant sur son dos. Elle fait partie de ceux qu’on nomme ici les « spontanés »: elle s’est rendue dans un camp du Tchad sans attendre la bénédiction du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Avant de se retrouver là, elle est restée 11 mois à la frontière avec ses proches. « Dès que je suis arrivée au Tchad, j’ai trouvé certains parents de mon ethnie: je suis zaghawa. Je me suis installée tout près d’eux pour travailler et j’ai pu nourrir mes enfants. » La terre de ses hôtes étant pauvre et ingrate, le départ vers un des camps est rapidement devenu une nécessité pour Dabaï Atim. « Avec la saison des pluies, je n’avais pas d’abri. » Dabaï Atim est l’une des rares Zaghawas à Breidjing. La plupart des exilés dans ce camp sont massalits. Les Zaghawas, eux, se sont massivement installés dans les camps situés plus loin dans le nord du Tchad, où ils ont retrouvé des membres de leur communauté. Les Fours, aussi victimes des violences des milices, sont restés au Darfour (le « pays des Fours », en arabe). « On va passer notre vie ici, au Tchad », dit Adam Idriss Mohamed sur un ton résigné. À 76 ans, ce vieillard au dos voûté ne sait pas s’il mourra au camp de Breidjing. Mais ses petits-enfants y feront certainement leurs premiers pas. Sur le terrain, les membres des ONG ne sont pas optimistes. À mots couverts, chacun y va de son pronostic. Trois ans, cinq ans, dix ans, avant la fin du conflit? Les réfugiés parqués dans les camps, eux, attendent l’intervention de la communauté internationale. « Nous voulons que l’Amérique organise une opération pour chasser les milices et assurer la sécurité totale, sans laquelle il nous est impossible de retourner au Darfour « , martèle Mohamed Baredin, prenant la parole au nom d’un groupe d’hommes âgés, les cheikhs. L’interprète ajoute: « Par Amérique, les gens ici veulent dire la communauté internationale. » Communauté internationale ou Amérique? Voilà la question. Dans le camp de Breidjing, sous un arbre à l’écart des tentes, des observateurs du gouvernement américain recueillent les témoignages des nouveaux exilés. Leur rapport atterrira au début de septembre sur la table du secrétaire d’État américain, Colin Powell, qui parlera dès lors de « génocide ». « Appelez cela une guerre civile, appelez cela du nettoyage ethnique ou un génocide. Ou rien de tout cela. La réalité est la même. Il y a des gens au Darfour qui ont désespérément besoin de la communauté internationale », a déclaré le chef de la diplomatie états-unienne au début de septembre. Alors qu’un génocide entraîne normalement l’intervention de la communauté internationale, Washington se contente pour l’heure de menacer le Soudan de sanctions pétrolières. Et délègue l’épineuse question de la sécurité du territoire et des rivalités tribales aux Africains eux-mêmes. Avec 300 hommes au Darfour et un mandat limité, l’Union africaine (UA) n’a pas la force nécessaire pour intimider Khartoum, selon de nombreux observateurs. L’ONU et l’UA espèrent porter à 3 000 le nombre de militaires africains sur le terrain et élargir leur mission. Du coup, Kofi Annan a demandé à l’Occident de signer un nouveau chèque de 284 millions de dollars à l’UA. En attendant, à quelques kilomètres du camp de Breidjing, sur la frontière, l’armée française patrouille. Paris, qui a fait du Tchad – une ancienne colonie, indépendante depuis 1960 – la plaque tournante de ses opérations militaires au centre de l’Afrique, invite les pays européens (en clair, l’Allemagne) à lui envoyer des renforts. C’est à savoir qui, de Washington ou de Paris, en désaccord profond sur l’Irak, entend jouer les héros au Darfour . Et, surtout, quand les spectateurs de la tragédie entreront en scène.

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Le Caire ne dort jamais…

La première chose qui risque de frapper le visiteur arrivant au Caire, c’est une auto – probablement une Peugeot construite à l’époque où Jean Gabin faisait encore des films en noir et blanc. Car les voitures, au Caire, ne freinent pas, elles klaxonnent. Elles ne s’arrêtent ni pour un camion qui fonce en sens inverse ni pour un flic qui s’époumone dans son sifflet en gesticulant, alors elles ne s’arrêteront pas pour un piéton, surtout s’il a le moindrement l’air d’un Américain. Faut le savoir.La première chose qu’articule le visiteur en battant en retraite sur le trottoir, c’est: «Maman!» Et ce qu’il se demande en cherchant l’ombre d’un lampadaire dans la canicule saharienne, en cherchant le nord à un carrefour assez grand pour y parquer des Airbus, en regardant les indigènes traverser des boulevards larges comme des rivières, avec l’élégance concentrée de toréadors dansant entre des mastodontes, ce qu’il se demande, les yeux, le nez et l’humeur irrités par le smog, c’est: «Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette ville de fous?»C’est que le nouveau venu n’a pas appris à lire les signes.Ici, il est vrai, les voitures ne respectent pas les lignes blanches et coupent à gauche aux carrefours; une charrette tirée par une mule peut descendre à contresens la rampe d’accès d’une autoroute surélevée; et les piétons marchent sur la chaussée parce que les trottoirs sont encombrés d’étals. Pourtant, personne dans cette ville 10 fois plus peuplée et 20 fois plus ancienne – mais pas tellement plus grande – que Montréal, personne dans cet invraisemblable foutoir, tonitruant, enfumé et incessant, ne semble jamais se faire tuer.S’il n’y a pas d’hécatombe, c’est qu’il y a un système dans ce chaos. Le trafic est le premier indice signalant au visiteur fraîchement arrivé qu’il trouvera, au Caire, une civilisation, une culture, un mode de vie très différents de ce qu’il connaît. Il lui faudra cependant quelque temps encore pour comprendre l’ensemble de ces signes et apprécier la ville, au demeurant fascinante et attachante. Pour l’instant, il se demande seulement s’il ne devrait pas héler un taxi pour traverser cet immense carrefour de la place Tahrir. Mais comment hèle-t-on un taxi dans cette cohue?Il y a des villes incontournables et évidentes, comme Paris ou Rome, qui ont tout pour elles. D’autres, comme Barcelone ou Istanbul, qu’on quitte en se promettant de revenir, parce qu’on a été séduit. Et d’autres encore, comme Le Caire, qui sont comme la fille au cégep qui est moins jolie que les cheerleaders, mais qu’on finira par demander en mariage, parce qu’elle a une âme – et une âme, ce n’est pas comme une façade, il faut du temps pour la découvrir.On s’en va au Caire en rêvant de Schéhérazade, de Cléopâtre, de L’invitation au voyage de Baudelaire ou du Patient anglais de Michael Ondaatje. On ne s’attend pas à foncer sur une autoroute sur pilotis au coeur d’une mégalopole qui ressemble à un croisement bâtard entre Brooklyn et Berlin. Le Caire est la plus grosse ville du continent africain, la plus grande du monde arabe et, avec Tokyo, Mexico, São Paulo ou Shanghai, l’une des plus peuplées du monde. Le Caire est là depuis toujours, sur les bords du Nil, carrefour stratégique entre l’Orient et l’Occident. Aujourd’hui, c’est un creuset d’alchimiste dans lequel le passé et l’avenir, la mondialisation et l’islamisation se heurtent, se mélangent et parfois explosent.Le Nil est l’un des berceaux de l’humanité, le fleuve mythique qui relie le coeur de l’Afrique à la Méditerranée, le cours d’eau où une princesse égyptienne recueillit le jeune Moïse, qui flottait dans un panier d’osier, il y a de cela des milliers d’années. Bordé de boulevards étourdissants et traversé de ponts encombrés, le Nil est aussi le coeur du Caire. Ses rives sont la vitrine de la pire architecture du monde moderne, de l’immeuble d’appartements prolo-communiste au condo Miami, de la rutilante tour GloboCorp au gros hôtel république de bananes. Des quartiers européens rappelant vaguement Nice ou Marseille, mais décatis, côtoient les quartiers arabes, pittoresques, odorants, enfumés et pauvres, le tout pimenté de ruines laissées par toutes les puissances de l’histoire, Grecs, Romains, Perses, Turcs, Mongols, qui ont occupé et exploité l’Égypte depuis le déclin des pharaons.En banlieue du Caire, il y a les pyramides de Gizeh, vieilles de plus de 4 500 ans. Celle de Kheops, la plus haute, fait 137 m. À la base, elles sont aussi larges que hautes: tellement massives, immuables, inamovibles, tellement anciennes qu’elles laissent le visiteur pantois devant les connaissances et la puissance prodigieuses de la civilisation qui les a élevées.«Mais aujourd’hui, les ouvriers égyptiens ne sont pas foutus d’aligner une bordure de trottoir correctement», dit Dany Roy. Ce Montréalais d’origine a appris le métier de tailleur de pierre en France et il est devenu un expert en restauration des antiquités égyptiennes. Les grandeurs perdues de la civilisation égyptienne peuvent être un lourd héritage à porter, explique-t-il. «On se dit parfois que Le Caire a trop de passé pour son bien.»Le Caire est une ville stressée, parfois instable, souvent étonnante, mais c’est surtout une ville nostalgique, qui a connu des temps meilleurs.Cosmopolite, et arabe autant qu’européenne, le Caire a longtemps rayonné sur le commerce et la culture de tout le Moyen-Orient. Depuis la révolution nationaliste et islamisante de Nasser, dans les années 1950, elle s’est socialisée, arabisée, et appauvrie. Aujourd’hui, le leadership culturel est au Liban, la force économique est dans les Émirats du Golfe, la révolution islamique se passe en Algérie et en Iran, et la politique du Moyen-Orient est forgée dans les feux de la guerre, en Palestine et en Irak…Dans les rues, les femmes sont presque toutes coiffées d’un voile, qui va du coquet foulard de soie à l’impénétrable tchador, complétant de sinistres tuniques brunes qui les dérobent aux regards. Elles marchent rarement seules, et rarement après le coucher du soleil. Dans les cafés, des hommes moustachus ou barbus, qu’aucune présence féminine n’incite à faire le jars, tètent leur pipe à eau en regardant leur verre de thé.Quand on voit passer une femme qui exhibe ses épaules ou ses jambes, au Caire, on s’arrête pour regarder cette étrangère qui n’a pas encore compris la règle. Pas une seule couverture aguichante dans les kiosques à journaux. Les scènes d’amour, même pudiques, sont censurées dans les films montrés à la télé. Le Caire est plus pudibond qu’une ville de mormons dans les années 1930.Cette extrême pudeur est un trait culturel autant que religieux, estime Ingy Al-Qadi, journaliste de 27 ans qui se dit «occidentalisée». «Le Caire est une mégalopole, mais la vie ici est celle d’un petit village traditionnel où chacun se connaît et se surveille.» Une fille doit vivre chez ses parents jusqu’à son mariage. Impossible d’amener son amoureux chez elle, ses frères ou le bahwaab (concierge) y veillent. La nuit, les ponts et les quais du Nil sont bondés de jeunes couples d’amoureux éperdus de désir, qui n’ont nulle part où aller et qui regardent les flots glauques sans pouvoir même se tenir la main.Le Caire est au coeur du monde arabe et du monde islamique, dans la région la plus instable de la planète, le théâtre où s’affrontent hier et demain, intégristes et mondialistes, Orient et Occident, Allah et le dollar. Une contrée où les armes et la foi font parfois bon ménage, mais parfois pas.Près de la grande mosquée d’El-Azhar – centre de la vie et de la pensée islamiques d’Égypte depuis l’an 1000 -, des cordons de policiers antiémeutes enserrent le vaste périmètre en permanence, et des soldats en renfort stationnent tout près dans des camions blindés lors des célébrations du culte. Un passant en turban et djellaba à qui j’ai demandé le pourquoi de cette garnison m’a répondu «Irak! Irak!» en faisant le geste de frapper avec un tomahawk. Il y avait une belle photo à faire: ces rangs de policiers casqués, armés, bardés de boucliers, tout en noir devant le minaret blanc dans le soleil éblouissant. Mais ils ne m’ont pas laissé la prendre, évidemment.Le vendredi, chez les musulmans, c’est comme le dimanche au Québec, sauf que là-bas tout le monde va à la messe. Les prières finies, le prêche de l’imam ressemble à peu près à celui des curés: même rhétorique ampoulée, mêmes exhortations à suivre la loi de Dieu, à se méfier des infidèles, à venir nombreux et à donner généreusement. C’est après que cela se corse. La moitié des fidèles se bouscule vers la sortie, l’autre se presse au fond de la salle. Un micro, des pancartes surgissent, des slogans fusent, puis des orateurs barbus, en tunique d’intégristes, appellent à la révolte, imputant toutes les plaies d’Égypte aux riches, au système, au gouvernement et, surtout, aux Américains…Ce n’était pas clair au début. Le bonhomme ne faisait pas le geste de frapper avec un tomahawk, mais celui de brandir une pancarte. Les soldats ne sont pas là pour protéger la mosquée des attaques de l’extérieur, mais plutôt pour empêcher la mosquée de se répandre dans la rue. Les manifestations politiques sont interdites au Caire, sauf dans les temples. Comme pour la circulation automobile, les lois régissant le rapport entre l’État, la religion et le maintien de l’ordre sont souvent obscures aux yeux d’un Occidental.Normal. Le Caire, c’est le Moyen-Orient. Israël et la bande de Gaza sont juste à côté. La question palestinienne est un problème de politique locale, pas étrangère, et le militantisme islamiste, une réalité de tous les jours. Les Arabes ont leurs préjugés contre l’Occident, et nous avons aussi les nôtres à leur égard. Les Arabes que nous montre la télé sont souvent de jeunes hommes armés et très en colère lors de funérailles politisées à Bagdad ou Bethléem. Pour nous, l’Arabe apparaît souvent comme quelqu’un d’hostile, peut-être un ennemi, ou du moins le beau-frère d’un terroriste. On hésite, au début, avant de s’enfoncer dans les vieux quartiers arabes du Caire ou de s’asseoir à un de leurs cafés. On a tort. Le Caire est une ville stressée, instable, mais fondamentalement pacifique.Derrière les jolies rues touristiques du souk de Khan el-Khalili, à côté de la grande mosquée, on s’égare dans le labyrinthe d’un quartier médiéval préservé, mais pas rénové. Tout y est comme depuis toujours: les murs lépreux, les odeurs de merde, les charrettes tirées par des mules, les artisans penchés sur des établis centenaires à l’ombre de voûtes millénaires. Pas un regard de travers, pas la moindre marque d’hostilité. Au contraire, des sourires, des gestes affables, des welcome et le thé offert un peu partout.Juste derrière les ruines de l’antique quartier copte – où, dit l’Évangile, la sainte Famille résida il y a 2 000 ans -, on s’égare dans un autre quartier presque aussi ancien. On se croirait sur le plateau de tournage d’un film biblique: des bâtiments chaulés d’un étage, des venelles étroites, des places minuscules, pas une auto, pas un klaxon, des arbres qui font de l’ombre. Le marché aux fruits et légumes consiste en une charrette tirée par un âne famélique. Des poules courent près de la fontaine, des chèvres broutent les déchets du marché, le boulanger refuse, la main sur le coeur, de me faire payer un petit pain encore tiède fourré de fromage fondant, les enfants m’entourent, curieux et rieurs.Tout cela en plein coeur d’une ville moderne de près de 20 millions d’habitants? Le Caire est une machine à voyager dans le temps. À deux stations de métro de là, sur l’île de Gazira, on voit les descendants des colonials anglais boire leur gin tonic sur la pelouse impeccable du Sporting Club et, plus haut sur l’île, dans le quartier Zamalek, on trouve une foule aisée et moderne dans des bars et cafés qui pourraient aussi bien être à Beyrouth ou à Athènes.Et c’est un peu ça, le problème du Caire, dit Baha el-Din, artiste au chômage de 27 ans. «Tous les systèmes de pensée, tous les styles de vie sont bons quand ils sont purs. Le Bédouin dans le désert n’a pas de mal à vivre selon le Coran. Et vous, en Amérique, n’avez pas de problème pour vivre comme des Occidentaux. Mais ici, au Caire, nous avons les deux styles de vie à la fois, et cela crée beaucoup de tensions, de déchirements dans la société et en chaque individu.»On peut prendre la mesure de ces tensions et déchirements en comptant les policiers, soldats et autres gardes qui pullulent partout. Il y en a des blancs, des verts, des bleus, des noirs, des kaki; ils sont très jeunes, léthargiques dans la canicule, mais armés, et vous rappellent que l’état d’urgence n’a jamais été révoqué depuis les attentats terroristes du milieu des années 1980, imputés aux Frères musulmans, le redoutable groupe islamiste révolutionnaire créé dans les années 1920.Comme partout ailleurs dans le monde arabe, où le prix payé n’est jamais celui demandé, les apparences et les discours, ici, sont souvent très différents de la réalité. «Officiellement, il n’y a pas, au Caire, de prostitution, d’homosexualité, de répression, de drogue, de sida, de violence, de racisme. En vérité, on y retrouve tout ce qu’on trouve dans n’importe quelle grande ville, sauf qu’ici, c’est caché», dit Heba Farid, photographe et cinéaste cairote. Même chose en politique. L’Égypte a toute la panoplie d’institutions des sociétés démocratiques: un Parlement élu, des tribunaux, une presse nombreuse. «Mais il n’y a pas véritablement de pratique démocratique dans l’administration du pays», dit un diplomate en poste au Caire.«Je le sais, j’ai passé 18 ans de ma vie en prison pour avoir réclamé plus de démocratie», dit Rifaat al-Said, le chef du Tagamou (le rassemblement), parti réformiste de gauche. «Il n’y aura aucun espoir de progrès économique en Égypte tant qu’on n’aura pas fait une réforme démocratique. Présentement, le pays est entre les mains d’une petite classe dirigeante, et aucune institution publique ne lui fait contrepoids; elle a le champ libre et elle en profite.»Il y a cependant les Frères musulmans. Officiellement, la confrérie d’intégristes islamistes n’existe plus; dans les faits, cependant, les Frères sont partout.Les Frères musulmans furent, dans les années 1920, les premiers idéologues à prôner une interprétation du Coran justifiant le recours à la violence et à la terreur – les premiers intégristes islamistes modernes. Ils furent frappés d’interdit, puis pourchassés, après l’assassinat du président Anouar el-Sadate, à qui ils reprochaient d’avoir «pactisé» avec Israël en signant les accords de paix de Camp David, en 1979. Aujourd’hui, l’organisation des Frères musulmans est toujours illégale en Égypte, mais ils sont officiellement «tolérés» depuis qu’ils ont renoncé à la violence, en 1997 – ce qui ne les a pas empêchés de lancer récemment un appel au djihad, la guerre sainte, contre Israël. Les Frères musulmans n’ont pas le droit de faire de la politique, mais 14 députés «indépendants» font d’eux la principale force d’opposition au Parlement.Comme ils ne forment pas un vrai parti politique, ils n’ont pas de chef à proprement parler. Mais ils ont un «leader spirituel», Mohamed Mahdi Akef, petit vieillard portant des lunettes démesurées.Et Mahdi Akef est totalement opposé aux réformes démocratiques et économiques proposées par les Américains ou les progressistes égyptiens. «Si c’est la démocratie américaine que nous voyons à l’oeuvre en Palestine et en Irak, nous n’en voulons pas», dit-il en entrevue avec L’actualité. Il ne veut pas entendre parler de la libération de la femme non plus. «Le Coran respecte la femme; l’Occident en a fait un produit de consommation.»S’il y avait des élections libres et ouvertes en Égypte, un parti des Frères musulmans obtiendrait sans doute une forte majorité. Et c’est là-dessus que repose la loi d’urgence qui maintient le gouvernement du président Hosni Moubarak – avec sa dictature lite – au pouvoir depuis 25 ans. «Le peuple a le droit de choisir qui le gouverne, dit Mahdi Akef. Or, le peuple est musulman. Il pourrait donc vouloir élire un gouvernement musulman qui dirigerait le pays selon la loi coranique.» C’est exactement le discours des talibans d’Afghanistan et des clercs iraniens. Si les Égyptiens se dotaient de la démocratie ouverte qu’exigent les Américains, la première chose qu’ils feraient serait d’élire un gouvernement islamiste, comme en Iran… Et c’est bloqué là.«Une réforme démocratique en Égypte ne pourrait venir que d’en haut, du gouvernement, et pas de la base, parce que la population est démobilisée», dit Mona Makram-Ebeid, ex-députée et professeure de sciences politiques. «Il n’y a quasiment pas de société civile ici. Les seuls qui ont un contact organisé avec la population sont les islamistes.»Et l’économie est comme un souk: indescriptible. Pour la réformer, il faudrait d’abord que quelqu’un la comprenne. Le Caire ne dort jamais et ne ferme pas. À minuit, les restaurants, les cinémas se remplissent, les boucheries, fruiteries, magasins sont toujours ouverts. Les prix sont rarement affichés et varient selon la mine ou la langue du client; pas de facture, jamais de reçu.Une famille peut vivre dans un vaste appartement du centre-ville dont le loyer mensuel fut gelé à quatre livres (un dollar) par Nasser, en 1952, alors que ses voisins de palier paient 500 dollars. Un professeur d’université ayant un doctorat et 20 ans d’ancienneté gagne, en un mois, la moitié de ce qu’il touche, en une journée, à faire de la traduction simultanée pour une multinationale. Un jeune journaliste gagne environ 30 dollars par mois, mais exige cinq fois plus, par jour, pour servir de guide et d’interprète aux médias étrangers. Au début de mon séjour, une course en taxi me coûtait 20 livres (5 dollars). Après une semaine, je m’en tirais pour 5 livres. Si j’avais parlé arabe, j’aurais pu payer la moitié moins.L’essence, la farine, les pâtes sont subventionnés et offerts à des prix peu élevés (15 cents le litre pour le pétrole), occasionnant un déficit national important. Comme les salaires sont très bas, chacun a trois emplois, en plus de combines plus ou moins occultes, de sorte que personne n’est jamais vraiment au travail – «sauf pour la sieste», selon une vieille blague. Par exemple, les enseignants sèchent les cours s’ils ont mieux à faire; les étudiants aussi. Les uns et les autres se reprennent en leçons privées qui visent uniquement à préparer les examens. Les professeurs d’un même collège se battent entre eux pour avoir un élève payant. Enfin, une bureaucratie byzantine, souvent corrompue, décourage les investisseurs étrangers, hormis dans le secteur du tourisme et de l’hôtellerie – le seul en progression -, qui est contrôlé à 90% par des capitaux venus d’ailleurs.«Le Caire est un endroit rêvé pour mener la vie de bohème, tout le monde est dans la rue, on vit la nuit, c’est très cool», dit Isabelle Lavigne, cinéaste québécoise en congé sabbatique au Caire. «Mais j’imagine que diriger une affaire sérieuse et compliquée doit être l’enfer ici. Il y a un gros problème de management.»Les apparences sont trompeuses, au Caire. Cette grande ville hérissée de gratte-ciel et striée d’autoroutes est en fait un assemblage de petits villages tissés serré, habités par de modestes artisans, de petits commerçants. Une ville du deuxième monde, qui est jalouse et se méfie des puissants d’Europe, et qui est en train de se faire doubler par les économies surchauffées des pays émergents d’Asie. La mondialisation? L’Égypte et le monde arabe sont en train de rater le coche. Ou ils sont devenus le principal bastion de la résistance altermondialiste. C’est selon qui parle.On estime qu’environ 700 000 jeunes Égyptiens arrivent, chaque année, sur le marché du travail, ce qui crée une pression énorme. Le courant islamiste à la mode dans les couches populaires prône l’isolationnisme – résister à la mondialisation pour maintenir la culture, le mode de vie et l’économie traditionnels. Mais cette résistance n’a pas empêché les marques locales d’eau embouteillée ou de thé, par exemple, de tomber sous le contrôle de multinationales européennes. Elle n’a pas empêché non plus la diffusion de vidéoclips sexy produits au Liban. Et une version arabe de Star Académie de devenir un succès, au grand scandale des fondamentalistes barbus.«On se trompe sur la mondialisation: c’est ce qui va nous sauver, parce que chacun y a sa place», dit Ahmed Al-Maghrebi, professeur de théâtre italien à l’Université du Caire. Ce qui le passionne, c’est de produire des spectacles de ras, musique du continent africain que les pharaons affectionnaient et qui est l’ancêtre lointain du jazz et du blues américains. C’est une musique qui se perd en Égypte présentement. «Mais notre site Web a suscité de l’intérêt en France; nous organisons une tournée en Europe pour l’automne.»L’angoisse existentielle du Caire, cette tension de tous les instants qui en fait un endroit si intéressant, est tout entière contenue dans le projet d’Al-Maghrebi de faire renaître le ras. On trouve ici une culture très riche et très ancienne. Qui ne sait pas comment aborder l’avenir, qui lui fait peur. Qui s’est bloquée dans un présent dont tout le monde dit qu’il a trop duré, mais dont personne ne sait comment se sortir…Devant des problèmes aussi puissamment complexes, que fait-on au Caire? On trouve une table à l’ombre, commande du thé à la menthe et une shisha (pipe à eau), et on contemple le monde en silence entre les volutes, en soupirant Inch Allah… Dieu y voit.

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Le retour des Gandhi

Sur les rives de la Yamuna, cette rivière sacrée du nord de l’Inde où l’on dépose avec une égale ferveur les fleurs des rituels religieux et les déchets, des femmes aux saris multicolores sont penchées sur leurs légumes. Dans ces champs illégaux encerclés par la ville de Delhi et la fumée des usines, leurs maigres bustes se balancent en suivant le va-et-vient de leurs mains. De temps en temps, elles se relèvent pour scruter le ciel, les mains sur les hanches. Elles guettent sans doute la mousson salvatrice, ce cadeau des dieux qui leur donnera de quoi survivre une autre année…Ils sont plus de 650 millions en Inde à vivre ainsi d’agriculture. Des paysans qui se sont sentis laissés pour compte dans « l’Inde qui brille », le thème de la campagne du Bharatya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien) aux élections de mai dernier. La vision d’Atal Behari Vajpayee, au pouvoir depuis 1999, pour propulser l’Inde dans le 21e siècle mondialiste était une insulte à leur endettement, leurs difficultés quotidiennes, leur misère. Et ils l’ont clairement signifié. À la surprise générale, les paysans ont voté en masse, lors de ces législatives anticipées, pour le parti du Congrès dirigé par Sonia Gandhi, veuve de l’ancien premier ministre Rajiv Gandhi.Une nouvelle fois, le destin de la plus grande démocratie du monde est lié à celui du parti du Congrès et de la famille Gandhi, qui lui a déjà donné dans le passé trois premiers ministres – dont deux sont morts assassinés par des extrémistes.L’Inde, pays d’un milliard d’habitants qui mêle traditions ancestrales et hautes technologies, qui rêve d’une vie à l’américaine sans pour autant vouloir sacrifier ses valeurs, qui s’enthousiasme pour une mission sur la Lune mais assiste, impuissant, au suicide de ses paysans endettés… C’est comme si la campagne occidentale du 19e siècle avait été soudainement transportée deux cents ans en avant. De ce choc est né le « double standard », comme les Indiens qualifient le mélange d’occidentalisation et de traditionalisme de leur pays.Et l’inattendu changement, à la dernière élection, est un parfait exemple d’une Inde en quête d’elle-même.Dans les mois qui ont précédé le scrutin, médias, observateurs, analystes – et surtout les sondages – ont annoncé la victoire du Bharatya Janata Party. Le premier ministre Vajpayee incarnait le chantre d’une Inde puissante et visionnaire. Une « Inde qui brille », forte d’une croissance économique record, capable d’attirer les délocalisations étrangères, de concurrencer le dynamisme chinois. Sous la gouverne du BJP, l’Inde promettait aussi la paix avec le vieux frère ennemi, le Pakistan. Qu’importaient les accusations de radicalisme hindou et le souvenir des massacres du Gujarat, en 2002, au cours desquels 2 000 musulmans ont péri dans des émeutes intercommunautaires sanglantes, sans que le gouvernement lève le petit doigt… Convaincu de sa victoire, le parti a même avancé la date de l’élection!Mais les Indiens en ont décidé autrement.Personne n’avait imaginé que Sonia Gandhi – « l’Italienne », comme on l’appelle encore même si elle a obtenu la nationalité indienne il y a 20 ans – serait la gagnante. Ni que, dans la foulée, elle renoncerait, à 57 ans, à prendre les rênes du pays, pour les confier à l’un de ses fidèles, le brillant économiste Manmohan Singh.Les Indiens sont, aujourd’hui encore, touchés par l’extraordinaire destin de cette fille d’un entrepreneur en bâtiment des environs de Turin, qui en 1965 tomba amoureuse de Rajiv dans un restaurant de Cambridge. Mais le mariage de Sonia aura été endeuillé à deux reprises: l’assassinat, en 1984, de sa belle-mère Indira (la fille de Nehru, père de l’Inde indépendante), puis le meurtre de Rajiv, en 1991.Sonia avait toujours refusé de faire de la politique, mais en 1988, pour contrer l’avancée des nationalistes hindous et du Bharatya Janata Party, elle a accepté la présidence du Congrès. Elle avait également longtemps refusé que ses enfants fassent de la politique. Voilà qu’elle a permis à son fils Rahul, 33 ans, de se lancer dans l’arène et qu’il a été élu député au Parlement.Quoi qu’il en soit, le pouvoir est aujourd’hui entre les mains d’une coalition de centre gauche (une vingtaine de partis de gauche et régionaux) appuyée par deux partis communistes. Cette coalition est dirigée par le Congrès, qui, il n’y a pas si longtemps encore, était considéré comme décadent, corrompu, rongé par le népotisme et les guerres intestines. Et s’il lui faut combattre ses vieux démons, la nouvelle équipe a déjà remporté une victoire idéologique de taille: la défense d’une Inde plurielle, soucieuse de résoudre le problème de la pauvreté et de respecter les minorités religieuses. En résumé, l’Inde rêve d’un avenir qui pourrait prendre tous les Indiens à son bord.Le premier ministre, Manmohan Singh, homme intelligent, respecté et compétent, est un fervent défenseur depuis toujours de l’idéologie du Congrès. Il a rassuré les marchés et la Bourse: ce brillant économiste est aussi le grand architecte des réformes libérales du pays, conduites au début des années 1990, alors qu’il était ministre des Finances.Issu d’un milieu modeste, Singh, intègre et discret, cultive sa simplicité. Depuis l’obtention de son doctorat à Oxford, ce travailleur acharné cherche à construire une Inde débarrassée de ses maux – violences communautaires, chômage et pauvreté. Premier sikh à accéder au contrôle de l’exécutif, il promet harmonie religieuse et sociale, fidèle à l’idéologie laïque et socialiste du Congrès.Voilà pour la théorie, mais la pratique, on le devine, est moins aisée. Le fond extrémiste du BJP n’est sans doute pas mort et guette une faille pour resurgir. Et malgré son désir de « réformes à visage humain », le parti du Congrès n’a guère représenté les pauvres par le passé. Certes, le gouvernement tente de résoudre le grand casse-tête: concilier l’économique et le social. Comment aider 430 millions d’Indiens vivant avec moins de deux dollars par jour? Faut-il pousser l’agriculture vers la modernité technologique ou maintenir, coûte que coûte, la petite paysannerie? Avec 200 millions de jeunes qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail d’ici 2020, le défi est énorme.Lors de la présentation de son budget, le gouvernement a pris des mesures concrètes pour le développement rural, tablant sur une croissance de 7% à 8% afin de financer les aides (prêts, fonds débloqués, allocations, etc.) et encourager la scolarisation. En même temps, il a pris soin de rassurer les élites et le milieu des affaires, inquiétés par le poids des communistes au sein de la coalition. Manmohan Singh promet ainsi de combiner « maintien de la croissance et équité »: le juste équilibre ou l’impossible compromis?Rendez-vous dans cinq ans, si tout au moins le gouvernement parvient à terminer son mandat. D’ici là, il devra aussi prouver qu’il est apte à poursuivre le processus de paix avec le Pakistan, pays voisin possesseur (comme l’Inde) de l’arme nucléaire. Tout en trouvant une solution à la dispute territoriale concernant le Cachemire. Il lui faudra encore gérer le cortège des enjeux cruciaux de l’Inde: modernisation des infrastructures, lutte contre la corruption, protection de l’environnement, santé et contrôle de la natalité, ressources en eau, etc.À moins que la vraie bataille ne se joue ailleurs, sur le terrain des mentalités… L’Inde de demain saura-t-elle remettre en question ses automatismes millénaires? Alors qu’il est aboli depuis des décennies, le système des castes ne cesse de prospérer, faisant occasionnellement les beaux jours des partis politiques. Et les 160 millions d’intouchables – les hors-castes – continuent d’être les parias de l’Inde, exclus, victimes de discrimination, humiliés, exploités. Tous les jours, deux d’entre eux sont tués et trois femmes violées. Si les intouchables parvenaient réellement à s’organiser, il est clair que le paysage politique de l’Inde en serait bouleversé. Un autre exemple des révolutions culturelles à venir: le statut de la femme. L’Inde d’aujourd’hui préfère toujours les garçons. Pis, l’écart entre le nombre des garçons et celui des filles se creuse. Selon les rapports de l’Unicef, il manquerait au pays 40 millions de femmes. À cause des infanticides, mais surtout de la technologie moderne – pensons aux appareils à ultrasons qui facilitent la sélection prénatale. Et les classes aisées des villes ne sont pas en reste, leur argent leur assurant un accès direct aux techniques médicales de pointe. À croire que l’éducation est parfois insuffisante pour changer les mentalités. Reste donc à convaincre les Indiens que la parité peut être source de développement économique.

Le miracle Indien Monde

Le miracle Indien

Un milliard d’habitants. Une économie qui tourne à plein régime, alimentée par une jeunesse de plus en plus instruite et un gouvernement vite en affaires. Faut-il avoir peur des indiens?

Monde

Duvalier ou Aristide: même combat !

Haïti va de crise en crise, de despote en dictateur, de Duvalier en Aristide. Dans ce pays qu’on dirait condamné, malgré ses efforts et ceux de la communauté internationale, à échouer inévitablement, les meilleures intentions semblent ne s’exprimer que pour être aussitôt trahies par ceux-là mêmes qui les formulent. Le divorce est total – et semble sans remède – entre les classes aisées et l’immense majorité des huit millions d’habitants, concentrés pour l’essentiel à la campagne, où ils survivent sans électricité, sans eau potable, sans vraies écoles, sans services publics. Et sans trop d’espoir. Bref, les Haïtiens souffrent, le découragement et l’immoralité grandissent pendant que le pays se dégrade. En sourdine, le monde ricane, voyant dans les difficultés d’Haïti la preuve que les Noirs sont incapables de se gouverner eux-mêmes.Professeur d’anthropologie-sociologie à l’Université de Paris-VII, André Marcel d’Ans n’est pas le premier venu quand il s’agit d’expliquer la complexe réalité haïtienne. Ce Belge naturalisé français, qui a vécu en Afrique et en Amérique latine, fréquentait déjà la perle des Antilles dans les années 1960, alors qu’il y effectuait ses premières recherches sur le créole haïtien. Jaloux de son indépendance d’esprit, cet intellectuel au verbe sans détour a exploré patiemment les multiples replis du monde haïtien, interrogeant paysans et citadins de Jérémie à Cap-Haïtien, de Jacmel à Limonade. Son constat, jamais démenti, est implacable: la trace infamante de l’esclavage n’est effacée ni dans les faits ni dans les coeurs dans ce tiers occidental de l’île d’Hispaniola, où débuta, en 1492, le génocide des populations autochtones d’Amérique et où plus rien n’est indigène – ni les plantes ni les animaux, encore moins la population, arrachée au sol africain. Pour l’auteur d’Haïti: Paysage et société – sans doute la meilleure analyse de ce pays qui n’en finit pas de sombrer dans l’océan de ses propres contradictions -, les événements des dernières semaines font la preuve qu’Haïti doit abandonner momentanément son illusoire souveraineté afin que le monde l’aide enfin à se reconstruire.L’histoire semble bégayer en Haïti. On a l’impression que plus ça change, plus c’est pareil. Pourquoi?- La même forme historique d’exercice autoritaire du pouvoir se perpétue au pays. L’opinion publique, aussi bien en Haïti qu’à l’étranger, a accrédité l’idée qu’Aristide et son parti Lavalas s’opposaient au macoutisme. Ce n’était qu’une illusion. Dans les faits, Aristide et Duvalier – je parle du père, François – se ressemblent de façon extraordinaire, en dépit des apparences. L’un comme l’autre étaient étrangers aux deux sources de légitimation traditionnelles de la société haïtienne. Aucun n’appartenait à l’élite, essentiellement urbaine, qui se pose comme une héritière des mulâtres de l’Ancien Régime et qui a exercé son hégémonie sur la sphère publique à partir de l’indépendance, en 1804. Et aucun ne faisait partie de la société paysanne: Duvalier était le fils d’un immigré martiniquais, et Aristide, bien que né à Port-Salut, bourgade rurale du sud du pays, n’avait pas d’enracinement paysan. Tous deux sont sortis de l’anonymat grâce à des études qui les ont conduits à une sorte de sacerdoce, laïque pour le médecin qu’était Duvalier, religieux pour le prêtre qu’était Aristide. Chacun était engagé socialement et poursuivait une idéologie, à la mode du temps, qui a servi à développer une sorte de ferveur mystique empruntant au vaudou.Aristide n’était-il pas beaucoup plus à gauche?- Les deux hommes prônaient un populisme fondé sur l’idée de la victime, très facile à répandre dans un pays pauvre et qui va d’échec en échec. Cela suppose une division de la société: d’un côté, les victimes, qu’on exalte, de l’autre, les oppresseurs, qu’on diabolise. Du temps de Duvalier, il y avait la césure passée entre Noirs et mulâtres. Sous Aristide, la césure s’est faite entre pauvres et possédants. Tout en exaltant soit les Noirs, soit les pauvres, on a satanisé les camoquins (rebelles) sous Duvalier et les macoutes sous Aristide. Le parallèle est frappant. En dépit des proclamations grandiloquentes, il y a eu, dans les deux cas, absence de programme politique ou économique concret. Les deux hommes ont utilisé la même rhétorique pour fanatiser leurs partisans, avec la conviction d’être investis d’une mission pour le bénéfice des victimes. Ils semblaient portés par une vision mystique, alors que leur discours par paraboles était fait à la fois d’incohérence et de mégalomanie. Une sorte de galimatias d’exorciste, qui allait jusqu’à singer l’expression religieuse: rappelez-vous « le petit catéchisme » duvaliériste et « les 10 commandements » de la démocratie d’Aristide. Tout cela a engagé les deux personnages sur une pente dictatoriale, faite d’un sentiment de légitimité supérieure qui les autorisait à sortir de la légalité et à faire appel à la violence populaire. Une violence qu’ils considéraient comme légitime.Les deux hommes se sont joués des institutions légales, remettant le pouvoir effectif à leurs partisans.- Parfaitement. Dans les deux cas, on a provoqué la violence parmi les illettrés et les petites gens en même temps qu’on leur donnait le pouvoir. C’est ce que j’appelle la vulgarisation de la corruption et, à ce chapitre, Aristide a fait comme Duvalier. Au point qu’il a tout simplement délégué la haute main sur Les Gonaïves à l’Armée cannibale, qui était même chargée de percevoir les taxes portuaires et avait carte blanche pour rançonner la population et les services publics locaux. Duvalier et ses macoutes avaient fait exactement la même chose. Donc, à la fois l’État s’est dessaisi de l’un de ses attributs – l’exercice de la violence légitime, comme disait Max Weber – et la violence a été légitimée à tous les niveaux. Cela a été possible dans la mesure où on exacerbait le culte du gouvernant suprême, devenu un messie pour ses partisans… Mais attention, il y a une grosse différence. François Duvalier a relativement réussi son dessein et son destin.Il est mort dans son lit, contrairement à bien des présidents haïtiens, victimes de coups d’État ou forcés de déguerpir à l’étranger avec la caisse…- Duvalier a fait, en gros, ce qu’il avait projeté de faire, et c’est un des rares dirigeants dans l’histoire d’Haïti qui ait réussi à mener son dessein politique à terme. Aristide, lui, est allé d’un échec à un autre. Il a été chassé du pouvoir deux fois. Corruption, enrichissement personnel, liens avec la criminalité internationale… on n’a jamais imputé ces fautes à Duvalier. Mais à Aristide, oui. L’ignominie suprême d’Aristide a été d’enrôler des enfants dans sa lutte politique. C’est l’une des choses les plus impardonnables qu’il ait faites. L’exemple africain montre que les enfants que l’on a forcés à participer à une guerre ou à la répression ne se réinséreront jamais dans la société. Haïti est maintenant aux prises avec ce problème, qu’il traînera pendant au moins une génération… Ça me révolte!Haïti ne peut-il compter sur ses élites pour faire contrepoids aux errements d’un président?- La vraie élite a été éloignée ou annihilée. Il y a déjà eu une vie intellectuelle, littéraire, politique, idéologique, scientifique intense en Haïti, mais il n’en reste rien. Et ça, c’est à mettre au compte du duvaliérisme. Bien sûr, il y a toujours des Haïtiens instruits, cultivés, mais la plupart ne sont plus en Haïti.Certains accusent les élites en place d’agir en parasites, avec le peuple et aussi avec les étrangers…- Il y a, en Haïti, une coupure entre l’élite et la majorité, c’est certain. Les deux s’accusent mutuellement d’être responsable de l’échec de l’autre et de l’échec global du pays. Aujourd’hui, la guerre se livre entre Pétionville et Cité Soleil, entre quartiers riches et bidonvilles. La société haïtienne n’a pas été capable d’exorciser l’esclavage. Elle l’a en quelque sorte reproduit à l’intérieur d’elle-même, devenant une espèce d’autocolonie. C’est tragique.Comment réagiront les bandes armées aidées d’ex-militaires qui viennent de prendre Port-au-Prince?- Pour l’instant, la population les accueille avec des « Vive l’armée! ». On verra. Ce qui me sidère, c’est l’inconscience avec laquelle on a supprimé l’armée en 1995, acte totalement anticonstitutionnel. Ceux qui ont rédigé la Constitution, en 1987, considéraient que les articles sur la police et l’armée étaient les plus importants, parce qu’ils empêchaient le retour du macoutisme. On a dissous les forces armées et on n’a jamais réussi à récupérer les armes. Aujourd’hui, au moment où il faut rétablir la légalité constitutionnelle, il va aussi falloir rétablir l’armée. Mais ceux qui viennent de prendre le pouvoir ont déjà décidé que c’étaient eux, l’armée…Certains sont des criminels notoires, comme Louis-Jodel Chamblain et Guy Philippe, le chef des rebelles, qui a été commissaire de police à l’époque où celle-ci pratiquait la tolérance zéro à l’égard des criminels appréhendés, qu’on retrouvait, au petit matin, une balle dans la nuque…- Si on cherche quelqu’un qui a les mains propres dans tout ça, on va chercher longtemps… Guy Philippe semble avoir profité de son séjour en République dominicaine pour établir de fructueuses relations avec les circuits du narcotrafic. Mais il est jeune, beau bonhomme, parle bien l’anglais, et il plaît aux médias…Le sentiment antiaméricain est très répandu parmi les Haïtiens. Pourtant, Haïti survit en grande partie grâce aux États-Unis et à la communauté haïtienne qui y est établie. Et lorsqu’on regarde les progrès accomplis au pays pendant l’occupation américaine, de 1915 à 1934, on constate que celle-ci n’a pas eu que des effets négatifs, au contraire…- Oui, c’est sous l’occupation américaine qu’on a ouvert des écoles et remis en état ce qui restait du réseau routier et du système d’irrigation. J’ai d’ailleurs recueilli des témoignages de soulagement parmi les populations paysannes qui avaient été opprimées par les armées révolutionnaires de l’époque. Dans les faits, le seul moyen de pression d’Haïti envers les États-Unis, ce sont les boat people.Aristide a aussi beaucoup parlé de la restitution de l’argent qu’Haïti a dû verser à la France pour dédommager les planteurs esclavagistes de la perte de leurs propriétés. Une dette qu’il a chiffrée à 21 685 135 571,48 dollars américains…- C’était une gesticulation provocatrice et démagogique, mais sur le plan moral, Aristide avait raison. Le monde moderne en général et la France en particulier ont une dette morale envers Haïti.Quelle dette morale le Canada peut-il avoir envers Haïti? Nous l’aidons depuis longtemps et ne l’avons jamais colonisé.- Le commerce triangulaire qui comprenait la Nouvelle-France est à la base de l’efflorescence du monde moderne, dont le Canada fait partie au même titre que la France. J’émets depuis de nombreuses années une idée provocatrice, mais qui devient de moins en moins provocante avec le temps. Il faudrait que, par un acte souverain, Haïti mette sa souveraineté en gage pour un certain temps dans le cadre d’un contrat par lequel la communauté internationale s’engagerait à reconstruire le pays. Ce qui suppose d’abord qu’on le reboise et qu’on restaure ses infrastructures. Autrement, ce pays restera condamné à son destin, car il est peuplé de gens qui ont faim, qui ont peur. Il faut reconstruire cette société, la nourrir, la soigner, l’instruire; il faut y réintroduire des sources de travail dans les domaines industriel et agricole. Cela prendrait 30 ou 40 ans. Ce n’est pas du côté des Nations unies qu’il faut chercher, car elles sont profondément déconsidérées. Mais j’imagine une sorte de super-Sénat, où siégeraient des personnalités qui jouissent d’un prestige moral, comme Nelson Mandela ou Javier Pérez de Cuéllar, et qui garantiraient l’exécution de ce contrat à la face du monde.Est-ce réaliste, surtout en Haïti, où le nationalisme est virulent?- La façon indigne dont Aristide a été écarté du pouvoir est une preuve de plus que le pays est incapable d’exercer sa propre souveraineté. Et que le véritable nationalisme serait de reconstruire une vraie nation. Tant que le pouvoir sera détenu par des gens qui n’ont d’autre programme que leurs ambitions ou leur avidité personnelles, l’impasse actuelle va perdurer, sinon empirer.À quoi peut-on s’attendre s’il n’y a pas vraiment d’État ni d’industries, si la majorité des gens ne savent ni lire ni écrire?- Je suis pessimiste, d’autant plus que les cadres dont le pays a besoin se sont taillé une place au Québec, aux États-Unis ou en France. Ils ne retourneront pas en Haïti. Malheureusement, ceux qui rentreront sont ceux qui ont échoué à l’étranger et qui arriveront avec des prétentions énormes et offensantes.C’est donc sans espoir?- Je l’ai dit tout à l’heure: le monde moderne, la France en particulier, a une dette envers Haïti. Mais si on ne fait que s’engager à moitié pour se retirer en vitesse sur la pointe des pieds dès qu’il y aura quelques signes d’apaisement, Haïti retombera dans les mêmes ornières. Oui, je suis plutôt pessimiste… Armée cannibale : nom que se donnaient les partisans de l’ex-président Aristide qui contrôlaient la ville des Gonaïves, avant qu’ils rallient les rangs de la rébellion.

Monde

Lisbonne change de cap

C’était jadis le mini-Broadway de Lisbonne. De fières actrices y exhibaient leur porte-jarretelles pour faire rire. La légendaire Amália Rodrigues y chantait du fado pour faire pleurer. À son apogée, dans les années 1950, les théâtres de variétés du parc Mayer étaient l’un des rares endroits où il était possible de se moquer, du moins en public, d’António Salazar, le dictateur qui a dirigé le Portugal d’une main de fer jusqu’au jour où, en septembre 1968, sa chaise s’est effondrée sous lui. Victime d’un accident cérébral, il est entré dans le coma et est mort deux ans plus tard. Le rideau tombait enfin sur le très catholique dictateur, qui avait occupé le devant de la scène portugaise pendant 38 ans.Le quartier des théâtres est aujourd’hui déserté et délabré. Les couleurs vives des façades d’inspiration Art déco sont un leurre. Une seule salle fonctionne. Et les abords ne sont plus maintenant qu’un parking (comme on dit en portugais), où les nouveaux riches garent leur BMW ou leur Porsche. C’est ce parc que la Ville de Lisbonne souhaite faire revivre en le confiant aux soins de Frank Gehry, architecte américain originaire de Toronto, qui a donné à Bilbao, en Espagne, son futuriste Musée Guggenheim, et à Los Angeles sa toute nouvelle salle de concerts Walt Disney.Si ce projet voit le jour, Gehry rejoindra une capitale qui est en train de devenir le rendez-vous des grands noms de l’architecture contemporaine. Car l’Italien Renzo Piano (le Centre Georges-Pompidou, à Paris), le Britannique Norman Foster (le Reichstag, à Berlin) et le Français Jean Nouvel (l’Institut du monde arabe, à Paris) pourraient, eux aussi, marquer une ville qui n’en finit plus de se métamorphoser. Le Portugal a longtemps été l’un des pays les plus pauvres du continent. Grâce aux fonds qui lui viennent de l’Union européenne, son économie a repris du poil de la bête. Depuis le début des années 1990, son taux de croissance dépasse chaque année la moyenne européenne (même s’il a fléchi à partir de 2001). « Le Portugal fait du rattrapage », explique Pedro Gadanho, un des directeurs de la Biennale du design de Lisbonne. « Nous avions tellement de retard, comparativement aux autres pays européens, qu’il nous fallait construire toutes sortes de choses. Et cela se poursuit. »Après l’incendie, le 25 août 1988, du Chiado, quartier du 18e siècle en plein coeur de la ville, Lisbonne avait pleuré la disparition d’un inestimable patrimoine. On avait alors fait appel au plus célèbre des architectes portugais, Álvaro Siza Vieira. Le théoricien de l’école de Porto, ville du Nord où il a formé plusieurs générations d’architectes, est souvent considéré comme le successeur de l’Allemand Mies van der Rohe (voir « Sculpteur de villes », L’actualité, 1er novembre 2001), mondialement connu pour avoir conçu le Seagram Building, à New York. Mais, précise Béatrice Hajjar Lemaitre, architecte québécoise qui travaille au Portugal depuis 1997, « Siza s’est beaucoup inspiré de l’architecture populaire portugaise, qu’il a stylisée, épurée et monumentalisée ».Dans le Chiado, toutefois, Siza a choisi de reconstruire les bâtiments « à l’identique »: même emplacement, même hauteur. Seuls quelques détails (portes, poignées et intérieurs) ont été changés. Ceux qui espéraient un geste architectural plus audacieux ont été déçus. « Siza a respecté les règles imposées par l’histoire », dit Béatrice Hajjar Lemaitre. Le quartier a retrouvé ses petits commerces, ses cafés et ses librairies, où les livres sont rangés sur des étagères qui vont, comme jadis, jusqu’au plafond. La circulation automobile a été réduite, et les piétons flânent entre le café A Brasileira, prisé des touristes, et le cybercafé Amote Chiado (Je t’aime, Chiado), où un DJ mixe gentiment de l’électropop.Pour l’audace, il faut mettre le cap vers l’ouest de la ville. C’est là, à Belém, sur les bords du Tage – fleuve qui a permis aux navigateurs portugais de sillonner l’Atlantique et, au-delà, toutes les mers du monde -, que Lisbonne s’est dotée d’un complexe culturel d’avant-garde. Créé en 1993 par l’Italien Vittorio Gregotti et le Portugais Manuel Salgado, le Centre culturel de Belém, qui comprend musées, salles d’exposition, théâtres et cinémas, allait chambouler les habitudes des Lisboètes. Aujourd’hui, sa popularité est telle qu’il a insufflé une vie nouvelle à un quartier jusqu’alors surtout connu pour son monastère, remarquable ouvrage du 16e siècle, certes, mais peu fréquenté le samedi soir… Le succès du CCB, comme on l’appelle, annonçait une petite révolution, car il allait attirer les habitants de Lisbonne au bord du Tage. Eux qui lui avaient si longtemps tourné le dos allaient avoir une insatiable envie de s’y mirer.Le soir, les Lisboètes prennent un verre sous le Golden Gate local, le pont du 25-Avril, qui commémore la révolution des OEillets, marquant le retour à la démocratie, en 1974. Même si les bars et restos des environs coûtent cher, que la pizza au poulet et à la banane est peu convaincante, ces établissements ne désemplissent pas. Comme si les Lisboètes avaient surmonté une très ancienne peur de l’eau. « Avant, les riches habitaient face au fleuve et la classe moyenne lui tournait le dos, m’explique Frederico Valsassina, un des architectes les plus en vue de Lisbonne. Aujourd’hui, tout le monde veut voir le fleuve. »Surtout depuis que l’Exposition internationale de 1998, consacrée à la mer, a permis de mettre en valeur des berges peu utilisées et a dynamisé un quartier de l’Est, où se dressent aujourd’hui de nombreuses grues. Le site – le fleuve se transforme ici en estuaire – est impressionnant. Son architecture, vive et inventive. À commencer par la gare, dont le toit est couvert d’une forêt d' »arbres » de fer et de verre, clin d’oeil à l’architecte catalan Antoni Gaudí. Sans oublier la station de métro, en dessous, qui déborde d’oeuvres d’art en céramique et qui nous fait comprendre que la station Île-Sainte-Hélène (aujourd’hui Jean-Drapeau), qui donnait accès à l’Expo 67, à Montréal, était bien tristounette.Le véritable prodige de l’Expo 98 est d’avoir survécu. Cinq ans après la manifestation, le parc des Nations, comme on l’appelle désormais, continue d’attirer des visiteurs par milliers. On y vient autant pour son exceptionnel aquarium que pour ses salons. Car les organisateurs ont eu la bonne idée d’inviter la plupart des pays participants à s’installer dans un vaste complexe de quatre bâtiments, chacun plus grand que la salle d’exposition de l’hôtel Bonaventure, à Montréal. Ces mégabâtiments abritent aujourd’hui la Foire internationale de Lisbonne, qui accueille de grands salons professionnels ou commerciaux.La pièce maîtresse, un chef-d’oeuvre de Siza, reste le pavillon du Portugal, avec sa marquise, une « toile » de béton recouvrant une vaste esplanade. Chose tout à fait incompréhensible, cet immeuble est maintenant inoccupé. Le gouvernement avait envisagé un moment de s’y installer. Plus récemment, la presse a évoqué la possibilité d’y abriter l’importante collection du financier José Berardo, dont une partie des oeuvres sont exposées au Musée d’art moderne de Sintra, en banlieue de Lisbonne. De fait, on ignore encore ce qu’il adviendra du pavillon du Portugal.Après l’Eurofoot 2004, la grande fiesta du soccer européen, qui aura lieu en juin et juillet, Lisbonne espérait accueillir la Coupe de l’America, en 2006, ce qui aurait donné l’occasion de braquer une fois de plus les projecteurs sur les rives du Tage. Pour António Sérgio Rosa de Carvalho, du Service d’urbanisme de la Ville, il est primordial de confirmer la vocation atlantique de Lisbonne. « Il faut que l’on devienne la West Coast de l’Europe. C’est beaucoup mieux que le Portugal, pays méditerranéen . » Une image inadéquate, de toute façon, puisque les côtes du Portugal donnent exclusivement sur l’Atlantique…Sidónio Pardal, professeur d’architecture à l’Université technique de Lisbonne, reproche à la Ville sa préoccupation pour l’image. Frank Gehry, comme les autres grands noms de l’architecture, se livrera, selon lui, à un travail expérimental. « Ce sera un exercice de style, une architecture très high-tech, dont le résultat sera soit très intéressant, soit catastrophique. Mais nous sommes sur le terrain d’un marketing architectural qui donne plus d’importance au nom de l’architecte qu’au confort et à la sécurité des usagers, éléments qui laissent souvent à désirer dans les entreprises de prestige. »La rénovation du « quartier des théâtres » n’est pas sans embûches. Quelques mois après avoir annoncé en grande pompe que Frank Gehry avait été choisi pour retaper le parc Mayer, le maire de Lisbonne, Pedro Santana Lopes, a déclaré que les honoraires de l’architecte, que la presse évalue à 26 millions de dollars, étaient finalement peut-être trop élevés. Il est vrai que la Ville, qui a déjà versé 1,5 million pour la maquette du projet, a procédé sans appel d’offres…Habiter les bords du Tage et ses quartiers historiques est devenu « branché ». C’est le cas dans la Baixa (nom qui veut dire « basse », d’où « ville basse »), quartier du 18e siècle tout en damier, dont la conception a marqué un tournant dans l’histoire de l’architecture. La mairie souhaite que l’Unesco le reconnaisse comme « patrimoine de l’humanité ». « La Baixa est un des rares exemples de développement urbain issu des Lumières », explique António Sérgio Rosa de Carvalho, du Service d’urbanisme.D’une harmonie rare, la ville basse, reconstruite après le tremblement de terre de 1755, possède ce que les spécialistes appellent une « trame urbaine standardisée », c’est-à-dire que les bâtiments, conformes à un modèle unique, s’y insèrent dans une grille planifiée. Dans l’histoire de l’urbanisme, il s’agissait d’une première, de sorte que la Baixa est l’ancêtre d’un quartier comme le Plateau-Mont-Royal. Sauf qu’il ne s’agit pas, à Lisbonne, de duplex et de triplex, comme à Montréal, mais essentiellement d’immeubles de quatre étages avec un seul balcon – au dernier niveau – et une mansarde.Malgré ses charmes, le vieux Lisbonne s’est vidé de ses habitants à partir des années 1960. Aujourd’hui, la mairie cherche à le repeupler en y attirant la classe moyenne, qui s’est installée dans des banlieues où l’urbanisme est réduit à sa plus simple expression. Ce sont ces ex-Lisboètes, ou à tout le moins leurs enfants, que la Ville voudrait voir revenir, malgré les risques que suppose l’embourgeoisement. « On n’a pas peur de l’embourgeoisement ou des yuppies, précise António Sérgio Rosa de Carvalho. On n’est pas en train de chasser qui que ce soit: les immeubles sont vides! »Il est vrai que de très nombreux bâtiments anciens restent inoccupés, et passablement dégradés, même sur la prestigieuse avenida da Liberdade, les « Champs-Élysées » de Lisbonne. Il faudrait les rénover avant qu’ils puissent être habités, ce que refusent de faire les propriétaires. « Ça coûte plus cher de rénover que de construire », déplore l’architecte Frederico Valsassina. Il sait de quoi il retourne, car il est en train de restaurer un palácio du 18e siècle que la Grande-Bretagne a acheté en 1937 pour en faire son ambassade. L’immeuble, racheté par la compagnie d’assurances Lusitania, accueillera bientôt un musée de la monnaie. Mais à quelques portes de ce joyau, on trouve un bâtiment abandonné…La Ville a mis sur pied des programmes d’aide à la rénovation. Rua da Madalena – une artère du centre -, par exemple, une cinquantaine (!) d’immeubles seront refaits grâce à la mairie. Lorsque les propriétaires manquent d’empressement, l’administration municipale prend les choses en main. C’est le cas rua dos Olivais, où elle fait les travaux en lieu et place du propriétaire, qui recevra toutefois la note. Il faut dire que cet immeuble, en très mauvais état, gâchait une superbe place…La mairie n’est pas sans reproche, selon l’architecte Sidónio Pardal, puisqu’elle refuse d’augmenter les évaluations qui servent à calculer l’impôt foncier, une mesure qui serait trop impopulaire. Sauf que les taxes sont si basses qu’un spéculateur peut se permettre de laisser une propriété à l’abandon. À Lisbonne, dit Sidónio Pardal, « on arrive à la situation aberrante où l’immeuble le plus rentable, c’est celui qui est abandonné »! Sa valeur immobilière augmente d’environ 12% annuellement, deux fois plus que s’il était loué – un bénéfice considérable lorsque la Bourse recule.L’administration municipale est moins sévère que celle de bien d’autres capitales européennes, qui réglementent depuis belle lurette la couleur des façades dans les quartiers historiques – à Paris, par exemple, le beige est obligatoire dans la plupart des secteurs anciens. À Lisbonne, la palette des couleurs (traditionnellement le jaune pâle, le rose, le gris) s’est considérablement élargie, un peu trop au goût de certains. « Il existe un règlement municipal sur les couleurs, mais les gens ne le respectent pas », déplore l’architecte et urbaniste canadien d’origine portugaise Norberto Corrêa. « On dirait que les Portugais se plient moins facilement à l’autorité, à toute autorité, depuis qu’ils ont découvert la liberté avec la révolution des OEillets. »Mais le véritable ennemi de Lisbonne reste peut-être l’automobiliste. Les Portugais, ces « obsédés de la bagnole », ainsi que les qualifie António Sérgio Rosa de Carvalho, se garent sur les trottoirs comme si de rien n’était, ce qui a pour effet de les endommager. Or, les trottoirs de Lisbonne sont faits de petits pavés de pierre, noirs ou blancs, avec lesquels les ouvriers façonnent des mosaïques, parfois très élaborées.L’architecture, en tout cas, est devenue un sport national. Le Portugal, pays de 10 millions d’habitants, possède désormais 23 écoles d’architecture! Cet engouement tient peut-être surtout au fait qu’Álvaro Siza Vieira, connu mondialement, est un modèle pour beaucoup de jeunes. Pour Pedro Gadanho, de la Biennale de design, il n’y a pas de mystère. « Seulement trois Portugais, dit-il, ont une réputation internationale: Amália Rodrigues, pour le fado, José Saramago, pour son prix Nobel [de littérature, en 1998], et Siza. » Victime d’un phénomène de mode ou non, la nouvelle génération d’architectes déterminera le futur visage de Lisbonne. Si les spéculateurs et le laisser-aller ne l’abîment pas trop entre-temps.

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Haïti, la fortune des exilés

On estime à deux millions le nombre d’Haïtiens installés à l’étranger, principalement aux États-Unis et au Canada. Chaque année, ils feraient parvenir à leurs proches des centaines de millions de dollars en espèces. Impossible d’avoir des chiffres précis, mais ces sommes sont d’une importance telle qu’elles contribueraient à réduire la dette extérieure du pays. Au cours des années 1990, elles ont même permis de maintenir le déficit « dans des limites raisonnables », selon une étude du ministère des Haïtiens vivant à l’étranger, ce ministère créé en 1994 sous la pression de la diaspora pour améliorer la « coopération » entre les expatriés et leur pays. Au jour le jour, 70% (!) des ménages urbains survivraient grâce à cet apport de l’étranger. L’actualité a interviewé Camille Ratia au téléphone.L’émigration étant rentable, le gouvernement haïtien a-t-il intérêt à favoriser le départ de ses ressortissants ?- C’est la question que j’ai posée à Leslie Voltaire, ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, qui m’a déclaré qu’il ne pouvait répondre par l’affirmative, du moins officiellement, parce que cela froisserait les États-Unis. Mais il a ajouté que le gouvernement considérait les Haïtiens de la diaspora comme une importante source de revenus.Faut-il s’attendre à voir des Haïtiens continuer de quitter leur pays ?- L’écart est tellement important entre la pauvreté des uns et la richesse des autres qu’il ne faut pas trop s’en étonner. Haïti n’est pas le seul pays dans cette situation. Mais le problème est peut-être plus aigu là-bas: un responsable du ministère des Haïtiens vivant à l’étranger a déjà déclaré que le pays se viderait en trois mois si on donnait des passeports à tout le monde!Les Haïtiens de la diaspora ont-ils, outre la contribution financière, des idées politiques à apporter ? – J’ai des scrupules à parler de politique. Je constate toutefois que de nombreux Haïtiens sont rentrés au pays après la chute de Duvalier. Certains avaient quelque chose à apporter. D’autres sont rentrés par opportunisme, pour profiter de la situation.

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La vie secrète de La Havane

Raúl Rivero est un costaud, tignasse blanche, grosse bedaine, voix rocailleuse. Il pourrait être un vieux chauffeur de taxi de Montréal, mais c’est un poète cubain, traduit, publié en Europe. «Les Cubains aiment La Havane, et la ville le leur rend bien, c’est une bonne ville», dit-il, fumant une cigarette sur son balcon dans El Cerro, un quartier populaire du centre.Vue de là, au crépuscule, La Havane ressemble à ce qu’on en voit dans le dernier film de James Bond: animée, décrépite, bruyante, exotique. De la musique fuse de partout. Des femmes semblent danser entre les trous et les débris de la chaussée. Des hommes les observent distraitement, fumant, adossés à des façades qui rappellent Barcelone ou La Nouvelle-Orléans. Des gamins jouent au baseball, frappant avec un bout de planche une pelote de chiffon ficelé, courant entre les autos: les célèbres bazous de La Havane, certains montés sur des blocs, dépecés, immobiles à jamais dans la chaleur poussiéreuse de la capitale cubaine.Rivero est un dissident, un des rares Cubains à oser critiquer ouvertement le régime autoritaire de Fidel Castro, en place contre vents et marées depuis la révolution populaire de 1959. «La révolution a été un échec, tout le monde sait ça, mais personne ne l’admet – alors nous faisons tous semblant Le régime survit parce que c’est un système totalitaire, qui contrôle l’information et distille la peur.»Depuis le 19 mars 2003, Raúl Rivero est aussi un prisonnier politique.Trois semaines après notre rencontre, il sera épinglé, avec quelque 80 autres intellectuels et dissidents soupçonnés d’atteinte à la sécurité de l’État et de sédition, pendant que le reste du monde aura la tête tournée vers l’Irak. La sentence de Rivero est tombée le 7 avril: 20 ans pour lui, de 15 à 28 pour les autres dissidents – à la suite de procès expéditifs.«La Havane est fière et noble, elle est ancienne et indomptable; elle a l’âme canaille des grands ports de mer, dit Rivero sur son balcon. Mais elle a été kidnappée.» Pour la sauver, ajoute-t-il, il faudra la reprendre au gouvernement et aux étrangers, et la redonner aux Cubains, qui sauront s’en occuper.«Nous sommes prisonniers chez nous. Cela fait 50 ans qu’on nous promet un avenir glorieux, mais qui est toujours reporté à plus tard.»Au journaliste qui s’étonne de l’entendre dire des choses aussi dures d’un régime politique qui supporte mal la critique, Raúl Rivero répond: «Je ne fais que décrire ce que je vois. Je me sens plus libre que voici cinq ans; l’emprise du régime sur la ville a faibli un peu et les gens en profitent.»Puis, prophétiquement, il ajoute: «Mais on ne sait jamais ici. À La Havane, les choses ne sont jamais telles qu’elles semblent être.»Tu parles! Un poète qui a l’air d’un camionneur, qui dit que le régime accorde plus de libertés aujourd’hui, puis se fait boucler pour avoir fréquenté des étrangersLa Havane est une énigme faite de contradictions enrobées d’illusions. Une vieille ville européenne en Amérique, une économie socialiste qui carbure aux dollars, un paradis touristique dans un État policier, une ville figée dans le temps, qui vend de la nostalgie aux touristes tout en promettant aux indigènes un avenir meilleur grâce à ces mêmes touristes.Le coup de filet de la mi-mars a énervé les milieux diplomatiques et les cercles d’intellectuels. La Havane, elle, est restée sonnée. D’habitude, la plupart des prévenus sont relâchés après quelques semaines. Pas cette fois. «Ces arrestations sont l’aboutissement d’une escalade de la répression. Les autorités ont commencé par des razzias dans les boîtes de nuit, ensuite ils sont tombés sur les jiniteras [les prostituées de la capitale], puis sur tous ceux qui avaient un petit business privé. On se doutait bien que le tour des dissidents viendrait. »La Havane est beaucoup trop belle, trop romantique et trop cool pour passer pour un goulag. Les lames de l’Atlantique se cassent et déferlent sur le Malecon, le grand boulevard de mer, à côté de vieilles forteresses d’où on a tiré de vrais boulets de canon sur de vrais pirates. Elle possède le plus riche héritage de l’époque coloniale espagnole et des quartiers entiers d’édifices élégants et somptueux, témoins d’autant d’époques différentes d’opulence, de gloire et de puissance. «Il n’y a pas de bidonvilles ici comme dans le reste de l’Amérique latine, parce que nous avons transformé les palais en taudis», dit Diana, une enseignante cubaine.Mais il y a plus. Il y a ce qu’on ne voit pas à La Havane. Très peu de grands boulevards et de circulation dans cette ville aussi peuplée que Montréal. Très peu d’éclairage la nuit; on peut voir les étoiles entre les toits. Aucun des panneaux-réclames, néons et vitrines éclatantes, aucun des drugstores et salles de jeux électroniques clinquants, aucun des McDonald’s et des gratte-ciel postmodernes en miroir fumé qui font que toutes les villes se ressemblent de plus en plus, de Kuala Lumpur à Istanbul. La Havane offre un silence pour les yeux qui repose étrangement et donne l’impression de découvrir comment c’était avant.Surtout, il y a la musique: celle suave et coquine des bars, casinos et bordels havanais des années 1950, remise à la mode par le phénoménal succès planétaire du Buena Vista Social Club. À toute heure, dans les hôtels, sur les places et dans les cafés, de petits ensembles de musiciens inondent la ville d’airs de samba, de mambo, de salsa et de son, la musique traditionnelle cubaine qui a fertilisé toute cette vague latina de l’après-Deuxième Guerre mondiale.Pendant longtemps, les intellectuels de gauche, les Québécois surtout, ont voué un culte romantique à Cuba, le petit pays opiniâtre qui a osé la faire, cette révolution d’indépendance, nationaliste, politique et socialiste. Ce n’est cependant plus tellement cela qui marche aujourd’hui.Ce que cherche le riche touriste européen ou canadien à La Havane – et un nombre croissant d’Américains venus en catimini depuis Montréal, Toronto ou Cancún -, c’est un rôle de figurant dans un film d’époque, un film de gangsters hédonistes, où on se balade en DeSoto, fume des cigares longs comme ça et boit des mojitos (cocktails à la menthe) en regardant les chicas danser la salsa.La Havane est devenue, sans trop l’avoir voulu, semble-t-il, la capitale mondiale du rétro-cool, un musée vivant des fifties dans lequel le voyageur moderne descend d’avion; il bascule dans le passé et n’en revient pas de sitôt. Il y aurait une fortune à faire en vendant sur place, à la pièce, les pages des beaux livres célébrant le Cuba rétro – une république de bananes gérée par des gangsters américains depuis les casinos Art déco d’El Vedado – qu’on trouve dans les librairies branchées du reste de l’Occident. Le gouvernement cubain ne l’entend pas ainsi, évidemment, et tout ce qu’on offre comme souvenirs dans les boutiques officielles est de l’iconographie révolutionnaire caduque, gravitant autour de l’effigie de Che Guevara, mort en 1967, héros éteint d’une révolution qui a maintenant atteint l’âge de la retraite.À La Havane, rien n’est ce qu’il semble être, dit Raúl Rivero… On peut très bien comprendre le touriste, évadé pour un jour ou deux des tout compris de Varadero ou de Cayo Largo, de tomber dans le panneau. De croire que «sa» Habana, rétro, musicale, sensuelle, ivre et coquine, n’est pas de la frime. Restez plus longtemps et viendra le moment où vous aussi entendrez jouer «Guantanamera» une fois de trop. Quelque chose cassera alors en vous, vos yeux croiseront le regard d’un Cubain qui vous dira, en silence: «Bienvenue à La Havane, citoyen, là où la vraie vie est tout autre chose».Dans leur vraie vie à eux, les Havanais ne fument pas de cigares à 10 dollars, ne boivent pas de mojitos à la mémoire d’Ernest Hemingway. Ils écoutent la pop latina quétaine des radios de Miami, en se demandant comment faire pour mettre la main sur quelques dollars. Des dólares résolument postrévolutionnaires et totalement américains.Dollars? Touristes!L’effondrement de l’Union soviétique a plongé Cuba dans des difficultés extrêmes. Pour se renflouer, le gouvernement a accéléré le développement de l’industrie touristique, en partenariat avec des capitalistes étrangers. Le plan était simple: l’État est le seul autorisé à pratiquer le capitalisme. Il négocie en dollars, aux tarifs internationaux, avec les étrangers, mais paie ses travailleurs cubains en pesos – à 25 pesos le dollar. Les touristes consomment en dollars, les Cubains en pesos, et les deux ne se mêlent pas. Au péage de l’autoroute, le guichet des extranjeros réclame deux dollars américains, celui des Cubains, deux pesos (huit cents). Une visite au Musée de la révolution, l’ancien palais présidentiel de Fulgencio Batista, coûte quatre dollars américains au touriste, quatre pesos (16 cents) à l’indigène. Même les Cubains qui en auraient les moyens ne peuvent dormir à l’hôtel. Et les touristes n’ont pas le droit de consommer des services en pesos dans les bars, restaurants, taxis réservés aux Cubains.Il y a cependant une partie de cet apartheid qui n’a pas marché: les Cubains ont le droit de posséder des dollars, mais pas celui d’en gagner. Alors ils trichent. «Mettre la main sur des dollars est devenu un jeu pour eux, une obsession de tous les instants, un sport national», dit une diplomate européenne. En fait, pour la moitié d’entre eux. L’autre moitié – concierge, flic, soldat, garde civil, surveillant, contremaître, agent de sécurité, membre du Parti communiste – fait partie d’un extravagant dispositif de surveillance et d’oppression visant à empêcher les premiers d’en empocher.«Nous ne sommes pas des criminels», dit Peter, mon nouvel ami, buvant des espressos et du rhum dans un bar-en-pesos. Son vrai nom est Pedro, mais le chic à La Havane est de porter un nom anglais. «Partout ailleurs, notre activité serait considérée comme parfaitement normale. Partout sauf ici. Ici, il est impossible de vivre et de nourrir sa famille autrement», dit Ernie, son copain – Ernesto.Je n’ai pas réussi à savoir ce que ces deux-là faisaient au juste, mais ils m’ont expliqué comment fonctionne l’économie souterraine cubaine. «C’est simple, dit Ernesto, tout ce qui n’est pas tombé du camion s’obtient por la izquierda [par la main gauche].»Les Cubains ont un dicton: «Qui vole un voleur gagne 100 ans d’indulgence.» Ils sont toujours en train de voler leur employeur, toujours l’État. Le garçon de table met des sachets de thé dans sa poche. Le chauffeur de camion laisse quelques sacs de ciment de sa cargaison ici et là, ou du riz, du café, du rhum, de l’huile, des langoustes, réservés aux seuls touristes et qui sont revendus par des colporteurs – quand il ne détourne pas le camion pour la journée à des fins plus lucratives. Le livreur emplit un bidon supplémentaire en faisant le plein. Prenez un taxi ailleurs qu’à l’hôtel, le chauffeur vous fait un prix hors compteur et empoche.Ce qui s’obtient par la main gauche: tous les services détournés de leur objectif premier moyennant dollars américains. Le flic qui regarde ailleurs pendant que la jinitera racole au bar dont il a la surveillance, l’enseignante qui fait l’école buissonnière pour servir d’interprète à des investisseurs étrangers, le douanier qui n’ouvre pas les valises des Cubains-de-Miami, la femme de ménage, la prostituée, le «guide touristique», le chauffeur improvisé payés en dollars. Les chambres à louer, à la journée ou à l’heure, et hors registre, sont un business florissant. Les restaurants, cantines, discothèques, taxis clandestins aussi.C’est un jeu de cache-cache que les Cubains jouent avec leur gouvernement seulement. Des gens d’affaires étrangers ont tous affirmé qu’il n’y a pas, à Cuba, de crime sérieusement organisé, ce qui en fait un des rares pays d’Amérique latine à peu près dépourvu de corruption. «Ce n’est pas le Mexique ou la Colombie, dit un homme d’affaires de Toronto. Pour nous, Canadiens, le marché noir a une connotation très négative: drogues, chaînes stéréo volées… Ici, quelqu’un t’aborde en disant: Psst! tu veux acheter des pommes de terre?»Pedro enseignait le russe, un service qui n’est plus tellement demandé, et Ernesto était une sorte de technicien. Cuba a produit des dizaines de milliers de ces travailleurs spécialisés qui se sont recyclés dans le secteur des dollars – ingénieurs qui servent aux tables, conduisent des taxis ou fricotent dans le petit trafic des denrées, contre dollars.«La légalisation du dollar a complètement chamboulé l’ordre social, du jour au lendemain», dit Mark Entwistle, ancien ambassadeur du Canada maintenant consultant international, qui retourne régulièrement à La Havane. «Traditionnellement, l’élite était composée de ceux qui avaient une position enviable dans le Parti communiste, l’armée ou le gouvernement. Aujourd’hui, quiconque touche des dollars se retrouve au sommet de la pyramide sociale.»Selon Mark Entwistle, la légalisation du dollar au début des années 1990 aura marqué le début de la fin du régime communiste cubain. «Elle a donné naissance à une nouvelle classe moyenne urbaine. Ces gens-là sont en contact avec les étrangers, et avec l’extérieur aussi, et leur succès nourrit leur ambition.» Ils seront, prédit-il, les principaux agents du changement, quand «Le Changement» viendra.Ernesto ne sait peut-être pas qu’il fait partie de l’élite commerçante de La Havane; ce qu’il sait, cependant, c’est qu’il en a marre, de tout: «Ça fait 45 ans qu’on attend des jours meilleurs. Aujourd’hui, on attend Le Changement , c’est tout.» À La Havane, on ne prononce pas le nom de Fidel Castro en public; on ne dit pas qu’on espère qu’il mourra bientôt. On dit qu’on attend «Le Changement». Qui ne va pas se produire tant que le Lider Maximo, 76 ans, doyen des grands dictateurs, sera aux commandesLa légalisation du dollar a peut-être enclenché le début de la fin du régime, «mais c’est aussi une catastrophe sociale et humaine», dit Oscar Espinosa Chepe, économiste interviewé à La Havane, condamné à 20 ans de prison après les rafles de la mi-mars. «Cela a créé de grandes injustices sociales entre ceux qui ont accès aux dollars et les autres. Si vous êtes un honnête membre du Parti, vous êtes pauvre. Si vous enlevez vos vêtements pour les touristes ou avez un oncle à Miami, vous êtes riche. Cela est assez éloigné de l’idéal socialiste.»Alors, comment promouvoir le progrès sous un régime totalitaire qui se dit révolutionnaire? «Il faut utiliser des moyens pacifiques», dit Oswaldo Payá, le plus connu des dissidents cubains – ce qui explique peut-être qu’il ait été épargné par les rafles de mars. Payá, un chrétien militant, est le promoteur du projet Varela (une pétition qui circule à Cuba pour réclamer une réforme politique ainsi que le rétablissement du droit de parole et d’association, de la liberté de presse, de même que le droit à des élections démocratiques). «Nous savons tous que la majorité des Cubains veulent des changements, mais les gens ici ont perdu la faculté de s’exprimer publiquement. Toute la force du projet Varela vient de ce que, malgré la peur et les embûches, des milliers de Cubains ont laissé tomber le masque et ont signé la pétition.»Selon Oscar Espinosa, beaucoup de gens bien placés dans le gouvernement cubain sont en train de se positionner, «de se préparer à agir quand viendra Le Changement , mais avec la plus grande discrétion».Tout plein d’entrepreneurs et d’investisseurs étrangers se préparent eux aussi à récolter la manne qui tombera quand Cuba rejoindra le village planétaire. Selon la plupart de ces gens branchés, n’en déplaise aux radicaux de La Havane, de Washington ou de Miami, l’après-Castro ne dégénérera peut-être pas en bain de sang ou en guerre civile, tout compte fait. Et il ne prendra peut-être pas non plus la forme d’un retour au libéralisme économique à tout crin.«Les Cubains, cette fois, vont sûrement vouloir garder le contrôle de leur situation et vont être prudents», dit un homme d’affaires de Toronto ayant des intérêts dans le secteur de l’énergie. Mark Entwistle croit que les Cubains imposeront «une réforme économique à la chinoise ou, au mieux, un socialisme à la suédoise» lorsqu’arrivera «Le Changement». Selon l’économiste Oscar Espinosa, La Havane devra régler ses problèmes, mais d’une manière graduelle. «Nous ne sommes pas en position de subir des changements politiques ou économiques trop violents.»Les Cubains devront d’abord réapprendre à se faire confiance les uns aux autres, ajoute Oswaldo Payá. «N’oubliez pas que chaque famille cubaine compte un exilé et un membre du Parti communiste, un dissident et un travailleur au noir.»Ces appels à la modération et à la conciliation trouvent maintenant un écho là où on l’attendait le moins: parmi les exilés. Un sondage du Miami Herald indiquait cet hiver que, pour la première fois, une majorité de Cubains établis en Floride se montrent conciliants et disent maintenant que ce sera aux Cubains-de-l’île de gérer l’après-Castro. Eux qui naguère encore parlaient d’envoyer les marines pour remettre de l’ordre à Cuba…Cameron Young, avocat d’affaires montréalais établi à La Havane, sait comment les choses se passent quand un régime totalitaire s’effondre. Il travaillait pour un grand cabinet américain à Budapest dans les années qui ont suivi l’implosion de l’Empire soviétique, en 1991. «Ça prend un déclencheur, puis tout se passe très vite Le Changement va déclencher une activité économique fébrile. Les Cubains ne sont pas bien préparés pour gérer les investissements très importants que cela va générer.»Cent ans avant que Maisonneuve débarque à Montréal, il y avait, dans les rues bordant la place Saint-François-d’Assise, à La Havane, des soldats, des marins, des prêtres, des marchands et des esclaves, déjà occupés à bâtir une ville qui voyait grand et en mènerait large. Deux siècles plus tard, La Havane rivalisait avec New York et Montréal pour le titre de plus important port de commerce impérial des Amériques. Pendant les deux autres siècles qui ont suivi, Cuba s’est affranchie de l’Espagne par les armes, pour tomber sous le joug des Américains, dont elle s’est aussi affranchie par les armes, pour tomber sous le joug de l’URSS, à laquelle elle a survécu. Cuba est maintenant en train d’apprendre à devenir un pays indépendant, pour la première fois de sa longue histoire.Ces jours-ci, avec les bars et les jiniteras sous surveillance, avec les dissidents derrière les barreaux, il ne se brasse pas beaucoup d’affaires à La Havane. Mais c’est temporaire. Un jour arrivera «Le Changement», et alors tout changera très vite.

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Dernière chance pour Haïti ?

En 1994, quand Jean-Bertrand Aristide est rentré d’exil, Haïti l’a accueilli comme un sauveur. Neuf ans plus tard, le pays est un enfer. Au point que certains Haïtiens se surprennent presque à regretter le si honni Jean-Claude Duvalier. Au moment où la communauté internationale, à l’instigation de Denis Paradis, secrétaire d’État du Canada pour l’Amérique latine, l’Afrique et la Francophonie, songe à intervenir (« Haïti mise en tutelle par l’ONU? », 1er mars 2003), L’actualité a voulu mieux comprendre ce que vivent les Haïtiens.Jacquelin Télémaque, d’origine haïtienne, est arrivé à Montréal en 1970, à 19 ans. Journaliste, il a travaillé à Radio Centre-Ville, à La Presse, à Radio-Québec. Il est rentré à Port-au-Prince en 1986, un mois après la chute de Duvalier. Il collabore désormais exclusivement à des médias étrangers (dont La Presse et Radio-Canada) et avec des producteurs privés, des agences. « Je suis retourné dans mon pays d’origine, dit-il, mais je dois des explications à mon pays d’adoption. C’est mon devoir de lui donner l’heure juste en ce qui concerne Haïti. » L’actualité l’a rencontré lors de son dernier passage à Montréal, au début de mars.À quoi ressemble la vie quotidienne du Haïtien moyen ?- Elle est difficile. Le taux de chômage officiel est de 60%, le taux réel est plus élevé encore. On vit de boulots, les rues grouillent de petits commerces, les gens vendent de tout, partout. Beaucoup survivent grâce à l’argent envoyé par la diaspora haïtienne: de 500 à 800 millions de dollars américains par an. À cause du déboisement, de l’état des sols et de la sécheresse, certaines régions sont stériles: on y meurt littéralement de faim. Le 29 janvier, un dollar américain valait 35 gourdes haïtiennes. Deux semaines plus tard, 55 gourdes. Or, presque toutes les denrées étant importées et payées en dollars américains, quand la gourde baisse, tout augmente. Sauf les salaires, bien sûr, qui tournent toujours autour de deux dollars américains par jour. Et l’essence, ces jours-ci, coûte 82 cents américains le litre!Et les infrastructures ?- C’est le quart-monde. Port-au-Prince, construite pour 250 000 habitants, en compte dix fois plus. Toutes les infrastructures sont cruellement inadéquates. Avec six téléphones pour 1 000 habitants, Haïti n’atteint même pas le niveau des pays africains les plus pauvres (huit pour 1 000 habitants). Le téléphone est un luxe, qu’on paie… mais qu’on n’a pas nécessairement. Pendant des années, j’ai payé deux lignes sans avoir de service téléphonique L’une d’elles, officiellement en panne, était en fait (je l’ai découvert récemment) détournée: j’ai gentiment acquitté le compte d’un inconnu pendant des années! On n’a pas plus de quatre heures d’électricité par semaine, ce qui ne dispense pas les abonnés de régler leur facture, qui augmente sans arrêt! L’eau, c’est pareil: le service public étant parfaitement inefficace, on achète l’eau de camions-citernes et on recueille l’eau de pluie. Et ne parlons ni du système de santé ni des routes.Donc, pas de grands progrès depuis le départ de Duvalier ?- Sous Duvalier, il y avait beaucoup de prisonniers politiques. Maintenant, il y a beaucoup de gens liquidés pour des raisons politiques. Et l’impunité pour des criminels qui sont les hommes de main du pouvoir. Comme si les Hells Angels servaient de gardes du corps à Jean Chrétien. Ç’a existé dans toute l’histoire d’Haïti: sous Duvalier, il y avait les tontons macoutes; sous Prosper Avril, les attachés; sous Aristide, les chimères. Le pouvoir utilise la corruption et le banditisme pour imposer sa loi. Une nouvelle classe sociale monte, propulsée par les avantages du pouvoir. Des porte-parole du régime sans fonction définie circulent en voiture officielle, parlent au nom du parti d’Aristide, font et défont les lois, bénéficient de largesses. Les ressources de l’État, les impôts, les revenus des compagnies d’électricité et de téléphone, tout est pompé par le régime. Le lendemain d’une manifestation pro-Aristide, les participants s’attroupent devant les ministères ou les douanes pour réclamer leur « salaire ». Parce que marcher et crier en faveur d’Aristide, c’est considéré comme un travail.Comment un tel régime peut-il se maintenir ?- Par la force: on va de répression en répression. Et par l’indifférence internationale, la faiblesse de l’opposition. Mais même les Haïtiens ne sont pas indéfiniment « compressibles »! Il y a maintenant une montée contre le pouvoir. Un groupe, appelé « la société civile », qui comprend plus de 200 organisations (de femmes, d’écrivains, d’étudiants, de militants des droits de la personne, de paysans, de commerçants), orchestre des marches contre le pouvoir en place, demande l’arrestation de criminels, la liberté d’association, le droit de se réunir et de manifester, toutes choses qui ne sont pas tolérées. Cette société civile considère que tous les scénarios sont possibles, y compris le départ d’Aristide.Et la communauté internationale dans tout ça ? Les États-Unis ?- Les signaux des Américains sont contradictoires et laissent tout le monde, le gouvernement comme l’opposition, insatisfait. La Communauté européenne est plus claire, mais elle ne fait pas le poids face aux États-Unis. Cela dit, il y a un élément important: la drogue. Les Américains évaluent que de 8% à 12% de la drogue qui entre chez eux a transité par Haïti. Ils en font une affaire de sécurité nationale. Dernièrement, ils ont rendu publique une liste de 12 personnalités haïtiennes dont ils ont annulé les visas il y a six mois en raison de leur implication dans le trafic de drogue. Pourquoi la publier maintenant? Je pense que ça sent le roussi et que ça pourrait débloquer rapidement.Pour aller vers quoi ?- Si le couvercle saute, il y aura des gens pour prendre les choses en main après le départ d’Aristide. Des officiels américains sont discrètement venus tâter le terrain, évaluer les solutions. Tous les partis d’opposition – et ça, il faut le faire en Haïti! – se sont déjà mis d’accord sur une formule de gouvernement transitoire: un juge de la cour de cassation comme président et un corps consultatif constitué de différents secteurs de la société qui, pendant 18 ou 24 mois, prendraient en main certaines choses, dont la préparation d’élections. Avec un plan de sauvetage national d’urgence. À mon avis, la population est prête.Cette fois pourrait-elle être la bonne ?- Les Haïtiens ont la mauvaise habitude d’attendre que les États-Uniens viennent faire le boulot à leur place. C’est une mentalité de colonisés: ils ne comprennent pas que leur avenir dépend d’eux. Cependant, ils ont fait leur propre ménage en 1986, au départ de Duvalier, et peut-être quelques fois après. Cependant, ils s’engagent par à-coups. Les gens n’ont pas compris qu’il faut bâtir et faire vivre des institutions, des organisations par lesquelles on intervient politiquement. Ça s’appelle la démocratie. En 1986, les Haïtiens avaient commencé, mais ils ont abandonné en 1990, à l’arrivée d’Aristide. Une erreur fondamentale.Est-il possible de remettre le pays sur les rails ? – Quel autre choix avons-nous? Ce n’est pas vrai que huit millions de personnes vont s’en aller. Dans le meilleur des cas, il faudra deux ans rien que pour arrêter la dégringolade. Mais c’est possible: on a commencé à faire de la pisciculture; des agronomes disent qu’un programme draconien de reboisement pourrait permettre, d’ici quelques années, la remise en culture de certaines terres. Pour mettre Haïti sur les rails, il faudra toutefois des décennies de travail acharné et de sacrifices. Créé en 1804, le pays aura bientôt 200 ans. Mais c’est 200 ans de retard. Pour un Haïtien, c’est difficile à admettre.

Monde

Haïti mise en tutelle par l’ONU ?

La dernière fin de semaine de janvier, une rencontre secrète s’est tenue à Ottawa et sur les bords du lac Meech, dans le parc de la Gatineau. Le secrétaire d’État du Canada pour l’Amérique latine, l’Afrique et la Francophonie, Denis Paradis, a invité des représentants de l’Organisation des États américains (OEA), de la Commission économique européenne (CEE) et de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie à « brasser des idées » sur le drame haïtien. La France avait délégué son ministre de la Coopération, Pierre-André Wiltzer; le Secrétariat d’État américain avait envoyé deux fonctionnaires de haut rang; et le Salvador, sa ministre des Affaires étrangères, Maria Da Silva.Le groupe réuni par Denis Paradis (et qui porte pour l’instant le nom de code « Initiative d’Ottawa sur Haïti ») n’est pas prêt à attendre les élections de 2005 pour que le régime change. En fait, la communauté internationale souhaiterait régler cette question avant le 1er janvier 2004 et le bicentenaire de la plus ancienne république des Antilles. »Je ne veux pas finir comme Roméo Dallaire », a dit le ministre Paradis à ses invités. Les événements de 1994 au Rwanda ont en effet exposé au grand jour les horreurs auxquelles peut conduire l’inaction de la communauté internationale: les Casques bleus de l’ONU, placés sous le commandement du général canadien Dallaire, assistèrent, impuissants, au massacre de 500 000 à un million de personnes.En Haïti, ce sont 8,2 millions de francophones (plus que la population du Québec) qui vivent dans un état de pauvreté « écoeurante », a constaté Denis Paradis au cours d’un premier voyage, en 2000, à l’époque où il était secrétaire parlementaire du ministre des Affaires étrangères, John Manley. « Si les Canadiens traitaient leurs animaux comme les autorités haïtiennes traitent les citoyens, dit-il, on les mettrait en prison. »Un taux de chômage officiel de 60% et un produit intérieur brut par habitant de 469 dollars par année, une espérance de vie de moins de 50 ans pour les hommes et de 54 ans pour les femmes: Haïti se classe, selon l’Indice de développement humain des Nations unies, 150e sur les 173 pays recensés. L’anarchie est telle qu’au moins un milliard de dollars en aide internationale sont retenus par les bailleurs de fonds, qui craignent que les sommes ne soient utilisées à d’autres fins.La misère des Haïtiens, qui échoue à l’occasion sur les côtes de la Floride et des îles françaises de la Guadeloupe et de la Martinique, reste le secret le mieux gardé de la planète. L’île est loin du siège social de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie, à Paris. La France est trop préoccupée par ce qui se passe en Côte d’Ivoire. Les pays membres de l’OEA sont divisés sur la façon d’intervenir en Haïti, qui serait aussi une importante plaque tournante du trafic de la drogue. Et les États-Unis, obsédés par leur sécurité intérieure, ne s’intéressent guère à cette république de 27 797 km2 – plus petite que la Belgique -, sans pétrole, sans intérêt stratégique, où l’on parle français de surcroît.Le Canada s’est toujours senti une responsabilité particulière envers ce petit pays francophone des Antilles, d’autant qu’on estime à 120 000 le nombre d’Haïtiens qui vivent au Québec – le président Aristide a lui-même étudié à la faculté de théologie de l’Université de Montréal. Le gouvernement Mulroney appuyait le retour au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide, qui avait été destitué et condamné à l’exil après un coup d’État, en septembre 1991. Mais les élections de novembre 2000 ont créé une impasse entre le Lafanmi Lavalas – le parti du président – et l’Organisation du peuple en lutte, qui contrôle le Parlement. Depuis, c’est un véritable régime de terreur qui s’est installé.La communauté internationale entend, selon un nouveau principe des Nations unies, se prévaloir de sa « responsabilité de protéger ». Ce principe a été établi en décembre 2001 par la Commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des États, créée par le Canada en septembre 2000, à la suite d’un appel du secrétaire général des Nations unies. La responsabilité de protéger est ainsi définie: « Quand une population souffre gravement des conséquences d’une guerre civile, d’une insurrection, de la répression exercée par l’État ou de l’échec de ses politiques, et que l’État en question n’est pas disposé ou apte à mettre un terme à ces souffrances ou à les éviter, la responsabilité internationale de protéger prend le pas sur le principe de non-intervention. »C’était la première fois que la Communauté économique européenne et l’Agence intergouvernementale de la Francophonie participaient à une réunion avec l’Organisation des États américains. Aucune décision n’était à l’ordre du jour, mais dans les milieux diplomatiques français, on indique qu’on a beaucoup parlé d’une sorte de « mise en tutelle », comme au Kosovo.Pour Denis Paradis, qui, avec la complicité de Jean Chrétien, en avait fait une croisade personnelle au retour de son voyage, en 2000, c’est l’aboutissement de plus de deux ans de campagne de sensibilisation dans une vingtaine de capitales. Accompagnant le premier ministre en Afrique l’an dernier, il avait d’ailleurs sensibilisé tous les chefs de gouvernement qu’il avait rencontrés. « En Afrique, j’ai vu la pauvreté dans la dignité, raconte Denis Paradis. En Haïti, il n’y a même plus de dignité! »Le groupe « Initiative d’Ottawa sur Haïti » se réunira de nouveau à la mi-avril, au Salvador. Il se propose d’y rédiger un projet de résolution qui sera déposé aux Nations unies. On y parlera sûrement de respect des droits de la personne et de rétablissement de l’État de droit. Même si les Nations unies ne souhaitent pas que ce genre d’intervention conduise à une occupation militaire, celle-ci pourrait être inévitable jusqu’à ce que des élections aient été organisées. La communauté internationale devra ensuite, comme à la fin des années 1990, surveiller la mise en place d’une police et d’une armée démocratiques. Les besoins sont énormes: la population, dont 80% vit sous le seuil de pauvreté, n’a généralement pas accès à l’eau ni à l’électricité. Et le temps presse, car on estime que le nombre d’habitants en Haïti pourrait atteindre 20 millions en 2019. Vingt millions de francophones, dans un état de misère abjecte, aux portes des Amériques. « C’est une bombe à retardement, qu’il faut désamorcer tout de suite », plaide Denis Paradis.

Monde

La ville qui ne devait pas exister

L’odeur pesante des marécages se glisse par la fenêtre entrouverte de la navette reliant l’aéroport au centre-ville. Certains vous diront que les marécages sentent l’humus, les eaux stagnantes, la végétation. D’autres, qu’ils exhalent la vie vaseuse qui y grouille. Autant de façons polies de dire que La Nouvelle-Orléans est encerclée d’une belle et franche odeur de merde.En descendant en bordure du Vieux Carré, le quartier le plus ancien de la ville, avec mon inutile veste de cuir et mes sacs, je prends enfin la mesure de la chaleur. À 11 h du soir, il fait 32°C, avec un facteur humidex de bain turc. Ce n’est plus chaud, c’est cocasse. Je comprends intuitivement pourquoi La Nouvelle-Orléans enregistre un taux d’homicides parmi les plus élevés du pays: c’est un temps à égorger quelqu’un. Un trompettiste fait la quête, un air de be-bop aux lèvres. Caricatural. Je souris.De prime abord, La Nouvelle-Orléans se présente telle qu’on se l’imagine. Berceau du jazz, haut lieu du vaudou, cette ville clinquante et colorée d’undemi-million d’habitants (1 300 000 en incluant la banlieue) est à la hauteur de ses mythes. D’instinct, on a envie de la parcourir lentement. Plus pressé, on serait indélicat.Ainsi, à marcher au coeur du Historic District, quartier ouvrier à la fois vivant et délabré, on pense aux parties de cartes que Stanley Kowalski y faisait dans Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams. Le Garden District, qu’il vaut la peine de traverser à bord du tramway de l’avenue Saint-Charles, a le charme alangui quoiqu’un peu ronflant du vieux Sud, avec ses larges allées bordées de chênes, ses façades helléniques ostentatoires, ses parcs somptueux et ses universités.Le Vieux Carré, au contraire, n’étale pas son faste au grand jour: la rue est pour les touristes, mais les vrais trésors de ce quartier encore vaguement européen dorment dans le secret de ses magnifiques cours intérieures, que l’on devine, çà et là, au hasard d’une porte cochère entrebâillée. Dans le charme tranquille des lieux, la célébrissime Bourbon Street s’avère une indécente balafre. Mardi gras ou pas, il y règne une foire permanente dès le soir tombé. À de rares exceptions près – telle la Maison Bourbon, « vouée à la préservation du jazz », comme dit son slogan -, l’attrait majeur de ce gigantesque exutoire se cantonne à l’anthropologique. Les rabatteurs de bar vous hurlent leur baratin à tue-tête, des hommes mûrs se comportent en adolescents attardés et des jeunes filles (qui auront mal à la personnalité le lendemain) exhibent leurs seins ou davantage en échange de quelques colliers sans valeur lancés d’un balcon. Bourbon Street empeste la bière chaude et le vomi, mais, comme tout ce qui répugne, elle fascine aussi. À l’instar de La Nouvelle-Orléans en entier, elle est la fière caricature d’elle-même – car la caricature, d’un point de vue touristique, est avant tout extrêmement payante.À l’angle des rues de Bourbon et Saint-Philippe se dresse la vieille forge qui servait de repaire à l’illustre pirate Jean Laffite. Ailleurs, on en aurait fait un musée, sans doute, avec ses cordons rouges et ses heures d’ouverture spartiates. Ici, on l’a transformée en taverne, et le piano trône à côté de l’ancien foyer où Laffite faisait retremper l’acier de ses armes. Nicole, qui sert la bière avec une lenteur toute caraïbe, connaît l’histoire de sa ville. Elle ne tarit pas d’anecdotes, drôles ou sombres, de renseignements insolites que l’on n’apprend pas dans les livres, mais en fouinant, en écoutant et en collant son oreille à la pierre. »Sais-tu pourquoi la statue du général Andrew Jackson le représente avec son chapeau à la main, le regard braqué vers un des appartements cossus bordant le square? La riche mécène qui l’a fait ériger était ulcérée que le général, au cours d’une promenade, n’ait pas daigné se départir de son couvre-chef devant elle! Ainsi, il se décoiffe aujourd’hui en permanence en direction de l’ancienne demeure de la dame »Nicole n’a rien d’une exception: la connaissance intime de l’histoire de leur ville semble être la norme chez les Néo-Orléanais. Ce qui n’est pas étonnant, étant donné que beaucoup vivent du tourisme. Difficile d’imaginer un marché plus saturé que celui-là: les visites guidées de cimetières, de plantations et de lieux prétendument hantés, les pèlerinages jazz et vaudou font la fortune des voyagistes. Si le coeur vous en dit, vous pouvez passer deux semaines à ne faire que ça.Mais à déambuler en file indienne derrière un guide, certes captivant, on risque de passer à côté du trait le plus séduisant de la ville: son rythme, cette langueur qui lui vaut le sensuel surnom de « Big Easy ». Et l’on se priverait de succomber à la faculté presque occulte qu’elle a de ramener nos pas dans Royal Street, le long de la Moon Walk, en bordure du fleuve, ou au Café du Monde pour y manger d’infects « beignets » (en français). Au bout d’une semaine, on se surprend ainsi à adopter un restaurant (le Café Pontalba), à saluer une clarinettiste époustouflante (Doreen) ou à prononcer le nom de la ville comme les gens du coin: « N’Awlins ». La formule qu’ont ses habitants pour la décrire évoque d’ailleurs très bien la convivialité particulière qui y règne: « The biggest small town in America » (La plus grande petite ville d’Amérique).De rencontre en rencontre, on a l’impression que La Nouvelle-Orléans se fait un plaisir d’adopter tout ce que l’Amérique compte de marginaux. Comme Travis, originaire d’une petite ville du Minnesota, qui est attablé au Déjà Vu, un café bon marché de la rue Dauphine. Il a les yeux maquillés, les ongles peints en noir et porte un accoutrement de vampire du 19e siècle. (Anne Rice, auteure de romans de vampires à succès, vient de La Nouvelle-Orléans et nombreux sont ceux qui lui vouent un culte infatigable.) Une incroyable quincaillerie orne son visage androgyne. Il a 20 ans et rêve de lancer sa troupe de théâtre gothique, mais en attendant, une amie serveuse, Pixie, lui paie un repas. « Personne ne te juge dans cette ville », commence-t-il. Il se tâte le menton, réfléchit. « Probablement parce qu’ils sont tous encore plus tordus que toi! » conclut-il avec un sourire.Rayven, qui se tire un tarot à la table d’à côté, hoche la tête. « À commencer par moi… » Natif de l’Arizona, il est gai, séropositif et soi-disant voyant. Il cohabite avec Herb (du Vermont), qui fait du mime dans la rue Decatur. Ils logent dans une mansarde infâme au-dessus de Big Daddy’s, un bar de danseuses non moins sordide. « La vie ici n’est pas plus facile qu’ailleurs, dit-il, mais au moins on te la laisse vivre comme tu en as envie »Toute tolérante qu’elle soit, La Nouvelle-Orléans est aussi une métropole extrêmement dure, peuplée de requins. De part et d’autre, on prodigue au visiteur des conseils à faire frémir: vers le nord, ne pas dépasser Bourbon Street le soir tombé; éviter, à toute heure, le parc Louis-Armstrong (nommé en l’honneur du trompettiste de jazz, un autre fils célèbre de la ville); ne visiter les vieux cimetières qu’en compagnie d’un groupe guidé. Sinon? La réponse est invariable, toujours accompagnée d’un sourire: « Tu vas te faire braquer. » Le consensus est tel que l’on est presque surpris de ne pas retrouver ces consignes de sécurité sur des panneaux de signalisation. »À certains feux de circulation, il vaut mieux ne pas s’arrêter », m’avertit Manning Ogden, costaud et jovial père de famille de 42 ans, tandis que nous roulons dans une grande artère qui traverse un des innombrables housing projects, appellation pudique donnée à ces lugubres ghettos de HLM dont l’Amérique urbaine est parsemée. Pas une fois, ni chez lui ni chez aucun autre Blanc de La Nouvelle-Orléans, n’ai-je perçu la moindre trace de racisme – et, à considérer l’histoire honteuse du vieux Sud sur le plan des relations interraciales, il est fort heureux que de telles attitudes soient maintenant taboues. La Nouvelle-Orléans ne voit plus la couleur de la peau, paraît-il, mais bien la taille du portefeuille. Pourtant, dans les housing projects, les visages sont tous noirs. « Alors quoi, tu brûles les feux rouges? » Manning réfléchit un moment. « Surtout quand j’ai les enfants à bord. »Curieusement, si tous ici s’entendent sur le problème d’une criminalité endémique, fruit d’iniquités économiques aussi vieilles que le vieux Sud, ils semblent s’y résoudre avec un sentiment qui avoisine la fierté. Car cela aussi fait partie du caractère de La Nouvelle-Orléans. Au cours des dernières années, elle s’est vu décerner, par divers organismes fédéraux ainsi que par des associations publiques et privées, nombre de distinctions peu enviables. Ville américaine la moins adaptée aux handicapés et aux personnes âgées. Ville ayant les pires routes, le pire système d’éducation et le pire niveau de corruption policière au pays. Elle arrive en outre en première position pour l’usage de stupéfiants, en troisième pour la consommation d’alcool, en quatrième pour le taux d’obésité. Et, cerise sur le gombo: après un recul important au cours de la dernière décennie, La Nouvelle-Orléans reprend aujourd’hui sa place sur le podium en tant que capitale du meurtre aux États-Unis. Pour rivaliser avec elle, il faudrait à Montréal, qui n’en connaît qu’une soixantaine, 700 homicides par année! »La Nouvelle-Orléans est une ville d’arnaque. Soit t’es un arnaqueur, soit tu te fais arnaquer. C’est comme ça, me dit John Williamson, astrologue dans la cinquantaine tenant kiosque à Jackson Square. Alors, si tu comptes rester, trouve-toi une arnaque au plus vite… Question d’autodéfense. » À jeter un regard sur l’histoire de cette ville aussi improbable que légendaire – dont les contributions culturelles incluent le jeu de poker -, on se rend compte que l’arnaque, au même titre que la cuisine créole, fait partie du tableau depuis longtemps.Les premiers colons français de 1718, auxquels on avait textuellement promis rien de moins qu’un éden – « la Venise du Nouveau Monde »! -, ne trouvèrent à La Nouvelle-Orléans guère plus qu’un simple poste de traite, quelques cabanes et des tentes, plantés au beau milieu de marais pestilentiels peuplés de serpents et d’alligators. Ajoutez à cette première vague de colons des esclaves arrachés à l’Afrique, des Espagnols venus gérer une province sur laquelle ils ne régneront que 41 ans, des milliers d’Acadiens déportés des Maritimes – les Cajuns, qui s’établiront davantage dans les bayous que dans la ville elle-même – et vous obtenez un sacré recours collectif en perspective.En sa qualité de porte d’entrée sur le Mississippi, l’emplacement de La Nouvelle-Orléans était essentiellement stratégique. En vérité, il n’aurait jamais dû être envisagé pour y fonder une ville: il se trouve de deux à trois mètres au-dessous du niveau de la mer!Aujourd’hui, cette improbable métropole représente un véritable cauchemar pour tout urbaniste. À la moindre averse soutenue, la ville doit être drainée par 22 stations de pompage, qui rejettent, au moyen d’un vaste réseau de canaux surélevés, des milliers de mètres cubes d’eau à la seconde dans le bassin du lac Pontchartrain, au nord. Le sol est si humide qu’il est impossible d’y inhumer les morts; on les place donc dans des tombeaux hors de terre, ce qui donne aux nombreux cimetières de la ville – the cities of the dead – un caractère particulièrement macabre.Manning Ogden, qui est entrepreneur en construction, connaît bien les problèmes logistiques que posent les conditions du terrain. Tout en manoeuvrant habilement sa camionnette sur un boulevard lézardé de crevasses, il partage son exaspération. « Les résidants se plaignent tout le temps des routes, des fondations des maisons qui s’enfoncent, des pelouses inondées à la fin de l’été. Mais dès qu’on refait une digue ou un viaduc, ils se plaignent des inconvénients causés par les travaux. Qu’ils essaient donc de couler du béton sur de l’eau, pour voir! Cette ville ne devrait pas exister… C’est un privilège d’y vivre, au fond », conclut-il d’un ton sévère, soudain contraint à un détour par… la réfection d’un canal.La situation géographique particulière de la ville n’a pas comme seules conséquences les incessants inconforts de ses habitants. Au fil des décennies, l’endiguement systématique du Mississippi – pour améliorer la navigation, mais aussi pour satisfaire les besoins d’une industrie pétrochimique colossale dont les raffineries constellent les berges – a érodé la zone tampon que constituaient les marais de l’estuaire du grand fleuve. Si bien que, s’il advenait un ouragan majeur comme ceux qui, bon an, mal an, viennent frapper les côtes de la Floride, la ville serait complètement désarmée devant la crue violente des eaux.Selon le pire des scénarios, le tiers de la ville pourrait se retrouver sous 10 m d’eau, et ce, pendant des semaines. Avec un avertissement de 72 heures, un maximum de 75 000 personnes pourraient être évacuées à temps – d’après « les estimations les plus pessimistes », car il n’y a pas de consensus sur la question -, alors que le périmètre menacé en compte cinq fois plus.Les études paraissent absolument farfelues, tant leurs projections sont cataclysmiques. Et l’on sourit devant un t-shirt qui clame: « ‘Til the great flood Laissez les bon [sic] temps rouler! » Mais quand le New York Times – qui est tout sauf un journal farfelu – affirme en substance la même chose, on se pince.Des budgets ont bien été votés pour rebâtir les remparts naturels de la ville, mais ces sommes semblent s’être égarées dans les dédales tortueux de la politique louisianaise, réputée pour former une classe à part pour ce qui est de la corruption. (Dans les années 1930, un gouverneur de la Louisiane, condamné à 10 ans de pénitencier pour fraude, déclara à la fin de son procès: « Que voulez-vous, ce sont les risques du métier! »)À l’approche de la saison des pluies, John Williamson, mon astrologue de Jackson Square, a donc fait ses bagages. « Ce n’est pas une question de si , mais une question de quand et je sens que ce n’est pas mon été chanceux », dit-il sobrement, une catastrophe dans le regard.Attablé devant un gigantesque plateau d’écrevisses au bord du lac Pontchartrain, Manning Ogden, le pourtant pragmatique entrepreneur en construction, n’est pas plus optimiste. Alors, pourquoi reste-t-il? « Toute ma vie est ici, répond-il lentement. Et puis on ne va pas se sauver Il y a un risque évident, mais on a tout de même inventé le poker! » Il éclate de rire, de concert avec son fils Michael, 15 ans. Les crawfish sont délicieux. Le matin de mon départ, je suis allé boire mon café au lait sur les berges du Mississippi. Fidèle à elle-même, La Nouvelle-Orléans semblait faire la grasse matinée, émergeant à regret des vapeurs d’une autre nuit de débauche. Sur le pont du Natchez, un steamer d’époque, l’orchestre entonnait un air de dixieland. La rue de Bourbon, lavée à grande eau comme chaque matin de l’année, se préparait pour les festivités du soir. À la voir ainsi, à la fois industrieuse et alanguie, j’ai songé que La Nouvelle-Orléans avait l’air aussi prête à affronter un ouragan que moi un double bourbon sans glace, c’est-à-dire pas du tout. Mais cette ville, qui a vu naître le poker, semble jouir d’une chance infatigable. Et d’un talent certain pour… le bluff.

Monde

Cauchemar au Cachemire

Piarra Singh prend une poignée de terre et la jette dans le vent. « C’est ce qu’il adviendra de nous et de nos maisons si la guerre a lieu », dit le quinquagénaire en contemplant son champ de blé verdoyant désormais encerclé de barbelés. La brise agite les petits panneaux triangulaires rouges accrochés aux fils, rappelant au paysan que sa terre est minée. Comme s’il pouvait l’oublier.Sa terre se trouve à Galar, minuscule hameau de l’État de Jammu-et-Cachemire, la partie du Cachemire appartenant à l’Inde. À 200 m de chez lui, c’est l’Azad Cachemire, la zone pakistanaise. Il y a bien 10 ans que la frontière qui sépare les deux est devenue une ligne de feu tant les affrontements y sont nombreux. Mais depuis décembre, la tension a atteint un nouveau sommet.Voilà 50 ans que l’Inde et le Pakistan se disputent le Cachemire, cet ancien État princier coincé entre leurs pays, la Chine et l’Afghanistan. Vallée fertile en bordure de l’Himalaya, ce fut longtemps un des greniers de l’Asie. Jadis glorifiée pour sa beauté et sa douceur, cette « Suisse de l’Asie », comme on l’a souvent appelée, n’a plus le pouvoir d’attirer les touristes. Pourtant, jusqu’à la fin des années 80, ils étaient 700 000 à y venir chaque année…Deux fois déjà, en 1947 et 1965, le Pakistan a attaqué l’Inde pour récupérer la part qu’il estime être sienne. Une autre guerre indo-pakistanaise serait plus catastrophique encore que les précédentes. Car les deux puissances se sont lancées ces dernières années dans une course folle à l’armement nucléaire.La situation est particulièrement explosive depuis le 13 décembre dernier. Ce jour-là, le parlement de New Delhi, en plein coeur de la capitale indienne, a été attaqué par un commando suicide. Aussitôt, l’Inde a accusé le Pakistan d’avoir soutenu les terroristes responsables. Excédée par 10 années d’attentats réguliers perpétrés par des extrémistes entraînés au Pakistan, parfois en Afghanistan, elle a immédiatement renforcé ses positions militaires sur toute la frontière. Le Pakistan a renchéri: minage des champs, construction de bunkers, postes et camps militaires, lignes et tranchées… On estime que 800 000 hommes se font désormais face le long de la frontière commune. « Je n’ai jamais vu de ma vie un tel déploiement d’armées ! » dit Piarra Singh.Dans son village, une douzaine d’habitations ont été détruites et 25 personnes blessées au cours des dernières semaines. Seuls lui et quelques autres n’ont pu se résigner à laisser leur bétail, leurs terres, leurs maisons de torchis. Tous les autres ont fui. Des 300 habitants, il n’en restait plus qu’une cinquantaine à la fin de janvier. Dans les villages voisins, les femmes et les enfants ont tous été envoyés loin de cette ligne de feu, chez des parents ou dans des camps. On estime que 70 000 des six millions d’habitants de l’État de Jammu-et-Cachemire ont ainsi pris la route de l’exil en décembre. Selon les observateurs locaux, il en irait de même parmi les 3,3 millions d’habitants de la zone pakistanaise.Le conflit du Cachemire n’en finit pas de se compliquer (voir l’encadré). Depuis la fin des années 80, en effet, des extrémistes musulmans ont multiplié les attentats sanglants dans cette région à majorité musulmane. Leur but : libérer le Cachemire de la présence indienne et y prôner la ligne dure de l’islam.Alors que les nationalistes désirent un Cachemire multiconfessionnel et indépendant, ces militants extrémistes, que l’Inde accuse d’être soutenus par les services secrets pakistanais, se battent pour un Cachemire islamique rattaché au Pakistan. Et ils ont choisi la manière forte – de plus en plus forte – pour se faire entendre.Désireuse de les intercepter dès leur entrée sur son territoire, l’armée indienne ne ménage pas les tirs à la frontière. Autant d’échanges de coups de feu, de tirs de mortiers qui s’ajoutent aux escarmouches entre soldats pakistanais et indiens… En 10 années d’attentats, de tirs à la frontière et d’opérations militaires, 30 000 personnes ont été tuées.Pour ceux qui restent aujourd’hui près de la ligne de contrôle – comme on appelle ici la frontière entre les deux territoires -, la vie est devenue impossible. Les champs ayant tous été minés, les hommes n’ont plus de travail et passent leurs journées à discuter. D’après les observateurs sur place, l’Inde et le Pakistan auraient miné presque toute leur frontière sur deux kilomètres vers l’intérieur. Cinquante mines par hectare. Quand la paix sera revenue, il faudra 20 jours pour déminer un seul champ.À Abdulian, à 100 m du Pakistan, les enfants sont allés en classe jusqu’en janvier, du moins quand les pluies de balles n’étaient pas trop fortes. Il y a quelques semaines, on a même célébré un mariage. « On était tellement heureux! raconte Bachan, un habitant du village. Mais pendant la cérémonie, les bruits de balles ont commencé à retentir. Alors on a mis le son de la musique aussi fort que possible ! » Bachan, 35 ans, est toujours célibataire et s’est résigné à son sort. « Qui voudrait d’un mari qui a pour voisins depuis 10 ans des tanks pakistanais prêts à charger ? »Les maisons affichent les marques des événements des dernières semaines: traces d’impact de balles, trous dans les toits, intérieurs calcinés. Dans une cour, un veau et sa mère portent sur leurs flancs les blessures des tirs de l’avant-veille. Il y a eu quatre morts en quelques mois. Tant de tirs sont échangés que les villageois collectionnent les balles pakistanaises perdues, qu’ils conservent dans de petites boîtes métalliques selon les calibres.Tous parlent du coût énorme qu’il leur faut payer en raison de cette situation: fermeture des petits commerces, champs laissés à l’abandon, etc. Quand ils le peuvent, les paysans vendent leurs récoltes au rabais, emportent quelques affaires et laissent un parent sur place pour veiller sur le bétail. Mais pour beaucoup, il a fallu partir dans l’urgence, au lendemain d’une alerte ou de tirs très nourris. Les écoles éloignées de la ligne de contrôle sont devenues des refuges. À Samba, à une cinquantaine de kilomètres de Jammu – la capitale d’hiver du Jammu-et-Cachemire -, un centre industriel en construction a été réquisitionné pour y loger 2 500 personnes. « Ce sont des mesures provisoires, mais personne ne peut dire ce qui va se passer si la situation se prolonge », admet un officier de police.Pour ces gens qui ont tout laissé derrière eux, la vie est difficile. À Devipur, à une soixantaine de kilomètres de Jammu, 40 000 personnes s’entassent dans quatre camps, certaines depuis trois ans. Normalement, le gouvernement assure les biens de première nécessité. Mais voilà trois mois qu’aucun officiel ne s’est présenté pour les distributions. Il n’y a que 2 500 tentes et il faut souvent se résigner à dormir sous le ciel d’hiver. On trouve bien un médecin, mais pas de médicaments, explique Asharani. Elle-même a perdu tout espoir. « Mon dernier fils est né ici et notre vie s’organise dans la misère. Pour repartir, nous attendons un cessez-le-feu et le déminage des champs. » Mais quand cela surviendra-t-il? demande-t-elle. Dans une semaine, un mois, un an ?Dès 1947, le Conseil de sécurité de l’ONU a proposé un référendum qui aurait permis aux Cachemiris de choisir le rattachement à l’Inde ou au Pakistan. Une solution qui s’est perdue dans les conditions sans fin qu’imposaient les deux pays. Et qui de toute façon ne fait plus vraiment recette: les minorités hindoue, bouddhiste et sikh du Jammu-et-Cachemire seraient nécessairement laissées à l’écart.Des élections doivent avoir lieu au Jammu-et-Cachemire dans le courant de l’année. Le parti Hurriyat, modéré, pourrait se présenter malgré le chantage des terroristes, qui l’a jusqu’ici tenu éloigné de toute élection. Ce serait enfin l’occasion de connaître l’opinion du peuple. Celui-ci semble toujours désirer obtenir une certaine autonomie, mais pas forcément pour se rattacher au Pakistan : depuis plus de 50 ans, presque deux générations sont nées du côté indien, et sont donc « indianisées ». Ce que l’on sait, par contre, c’est que les Cachemiris partagent tous une immense lassitude face à ce conflit interminable.Ces dernières semaines, le président pakistanais a semblé faire des efforts véritables pour combattre l’intégrisme sur son territoire : discours spectaculaires, arrestations de militants, mesures rigoureuses et même interdiction de certains mouvements extrémistes. Mais l’Inde n’est pas satisfaite: elle exige le démantèlement de tous les mouvements terroristes au Cachemire. Et à la veille des élections en Inde, prévues pour février, le BJP, le parti nationaliste au pouvoir, tenait un discours antipakistanais très agressif pour séduire un électorat qu’il était en passe de perdre. Le premier ministre indien, A.B. Vajpayee, a même parlé de récupérer l’Azad Cachemire: « Si les Américains ont attaqué les talibans en réplique aux attentats dont ils ont été victimes à New York, pourquoi l’Inde n’attaquerait-elle pas le Pakistan en réplique à ceux dont elle est victime au Cachemire ? » Les Américains ne peuvent trouver grand-chose à redire à une telle attitude: on soupçonne une parenté entre les groupes extrémistes cachemiris et Oussama ben Laden.Par ailleurs, l’Inde refuse l’intervention d’un pays tiers ou de l’ONU pour régler le problème: il est hors de question pour elle de remettre en cause sa légitimité territoriale au Cachemire. Quant à la communauté internationale, elle se montre plutôt favorable à l’idée d’une solution négociée entre les deux pays, mais encore faudrait-il qu’ils parviennent un jour à communiquer.En attendant, dans une ruelle de Galar, un petit artisan bijoutier travaille à l’intérieur de sa boutique. Depuis longtemps, il n’y a plus de clientes. Il a même perdu la clef de sa minuscule vitrine. Mais il continue. Il passe ses journées à fabriquer des bagues avec les balles pakistanaises perdues, les montant à la manière de pierres précieuses. D’étranges bijoux, une étrange obsession.Triste histoire d’un conflitEn vendant le Cachemire, la Grande-Bretagne en a fait un lieu de convoitise.Il était une fois la Grande-Bretagne, qui étendait son prestigieux empire sur tout le sous-continent indien. Pour renflouer ses caisses dégarnies par ses guerres de conquête, elle choisit de vendre une province – le Cachemire – à un maharajah hindou, Gulab Singh. Celui- ci, et après lui son fils, imposèrent leur religion et leur culture à un peuple à forte majorité musulmane, malgré la grogne de la population.En 1947, la Grande-Bretagne renonce à ses colonies et démantèle l’empire des Indes. Face aux pressions religieuses internes de plus en plus violentes, elle crée deux nations: l’Inde, pour les hindous, et le Pakistan, pour les musulmans. Coincé désormais entre les deux – sans compter la Chine et l’Afghanistan -, le maharajah Hari Singh hésite entre l’indépendance et le rattachement à l’un des pays.Lorsque des tribus pakistanaises déferlent sur le Nord-Ouest pour aider les Cachemiris à se libérer, Hari Singh demande l’aide de l’Inde. Une guerre éclate alors, au terme de laquelle le Pakistan reconquiert environ le tiers de la superficie, soit les Territoires du Nord et l’Azad Cachemire – « le Cachemire libre ». Une zone censée bénéficier depuis d’une certaine autonomie, tout comme le Jammu-et-Cachemire du côté indien.L’Inde conserve la plus grande partie – le Jammu-et-Cachemire, 25e État de l’Union indienne, et le seul à majorité musulmane, où vivent aujourd’hui plus de six millions de personnes. En 1962, elle subira une défaite humiliante face à la Chine et lui cédera l’Aksai Chin, à l’extrême est, ainsi qu’une bande de terre au nord. Après l’indépendance du Pakistan oriental, devenu en 1971 le Bangladesh, le Cachemire souffle un peu. En 1972, selon les accords de Simla, le Pakistan et l’Inde s’entendent en effet sur la création d’une ligne de cessez-le-feu – l’actuelle ligne de contrôle. Mais le répit sera de courte durée, car ni l’un ni l’autre n’accepte l’idée d’un Cachemire coupé en deux. Et aujourd’hui plus que jamais, la menace de la guerre continue de gronder à la frontière.