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Fièvre informatique en Inde

Poussière, nids-de-poule. La route qui mène du centre de Bangalore à la Silicon Valley de l’Inde est à peine carrossable. Une gigantesque antenne parabolique se dresse dans un champ comme une navette spatiale égarée dans le désert. Des milliers d’ingénieurs et d’informaticiens indiens convergent pourtant ici tous les jours pour développer des logiciels spécialisés qui seront utilisés à Los Angeles, Tokyo ou Ottawa. Les clients s’appellent General Electric, Fujitsu ou Northern Telecom, et les moyens de communication, Internet, télécopieur et satellite.L’industrie du logiciel est en pleine expansion dans ce pays où les bidonvilles font tache. Les ventes des entreprises spécialisées en informatique et en électronique sont passées de 34 millions de dollars américains en 1987 à près de 800 millions cette année. Elles devraient atteindre cinq milliards à la fin du siècle.Les géants américains tels IBM, Hewlett-Packard et Novell se sont installés (parfois réinstallés) en Inde lorsque le gouvernement a libéralisé l’économie au début des années 90. D’abord attirés par la maind’oeuvre anglophone à bon marché, ils ont découvert une mine d’informaticiens doués.«Le niveau de qualité de leur travail est aussi élevé que le nôtre (sic), mais son coût est trois fois moindre qu’au Japon ou aux États-Unis», dit un dirigeant d’Oki, le géant japonais de l’électronique.Les ingénieurs indiens ont longtemps fait, à distance et à rabais, l’entretien et la mise à jour des logiciels d’entreprises établies en Amérique et en Europe. Aujourd’hui, l’Inde offre des produits clés en main. «On a développé à Bangalore le logiciel qui sert à gérer la distribution des chaussures Reebok en France», dit Rajesh Khrisnamurthi, d’Infosys.Corel, l’entreprise d’Ottawa qui domine le marché mondial du logiciel graphique, recrute des programmeurs à Bombay. Les meilleurs sont invités à émigrer au Canada. «C’est le seul pays pour lequel nous avons un tel programme», dit la porte-parole Carrie Dobson.Les Indiens attribuent leurs compétences à leur système d’éducation (sélectif et accordant beaucoup d’importance aux maths), à l’expérience acquise dans l’utilisation des systèmes UNIX (à l’origine d’Internet)… et aux années passées à transformer en superbolides de vieux ordinateurs qu’un Nord-Américain jugerait aussi désuets que des 33 tours!«C’est simplement une question de nombre», affirme pour sa part H.N. Mahabala, conseiller principal de Tata Consultancy Services, numéro un de l’informatique en Inde et partenaire d’IBM à Bangalore. «Avec près d’un milliard d’habitants, c’est normal que l’Inde produise de nombreux informaticiens talentueux.» Pour stimuler la productivité, une firme de la région de New Delhi offre à son personnel horaire variable, cuisinette et lits à côté des bureaux! Chez Tata Consultancy Services à Madras, les employés reçoivent une session de leadership et doivent respecter un code vestimentaire. Une structure qui rappelle celle d’IBM à l’époque des habits bleus !

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Le Kama-sutra de pierre

Les exquises sculptures érotiques des temples de Khajuraho sont tout aussi épicées et stimulantes pour nos sens anesthésiés par la morale que la gamme infinie des fameux caris indiens. Ce haut lieu de pèlerinage des connaisseurs de l’art indien médiéval est aussi l’une des destinations préférées de ceux qui cherchent un antidote au puritanisme…Notre guide s’appelait Ramesh Kamdar. Ramesh est un Indien de petite taille, aux yeux noirs et intelligents. Au soleil, ses cheveux soigneusement peignés luisaient d’huile de noix de coco et sa chemise blanche éblouissait le groupe de touristes auquel je m’étais joint. Notre circuit a débuté par les temples de l’Ouest. Nous y avons découvert avec émerveillement des sculptures qui célèbrent l’amour physique le plus explicite: moins de 4% de ces sculptures sont érotiques, mais elles sont si osées qu’elles sont un véritable Kama-sutra sculpté dans la pierre. On passe d’un couple perdu dans les plaisirs du soixante-neuf à une femme assise qui honore à pleine bouche le sexe d’un amant béat. Une autre se laisse prendre par l’arrière, penchée vers l’avant, les paumes au sol…Ramesh Kamdar s’acharnait à situer tant de hardiesse érotique dans un contexte religieux et philosophique: « En Occident, le sexe n’est qu’une satisfaction physique. Chez nous, c’est aussi un moyen d’accomplissement spirituel. Le savant hindou Krishna Deva nous dit que l’union sexuelle de l’homme et de la femme exprime la dimension cosmique de la création. Dans son désir de s’unir à son contraire, l’Être suprême féconde la nature: de cette union naît toute création, toute vie. Le plaisir sexuel reflète donc symboliquement la joie infinie de la divinité dans la création. »Cette envolée un peu précieuse passait par-dessus la tête de tout le monde: visiblement, aucun d’entre nous n’était tellement intéressé à la dimension spirituelle de la sexualité chez les hindous!Pendant que notre guide continuait à ronronner avec pédanterie, nous poursuivîmes notre promenade entre les sculptures. Parmi nous il y avait un couple de jeunes Français en voyage de noces qui, de toute évidence, venait de trouver une source infinie d’inspiration et d’amusement. « Dis donc! Ça, alors! » s’exclama le jeune homme devant une scène d’amour collective impliquant… un éléphant! Une jeune personne souriante faisait avec beaucoup de féminité mais peu d’orthodoxie une démonstration étonnante de la souplesse de la trompe du pachyderme. Ramesh Kamdar fit carrément la gueule quand le Français commenta de quelques réflexions paillardes un autre collectif d’amants dont les curieuses acrobaties rendraient jaloux les contorsionnistes du Cirque du Soleil. Mais les nouveaux mariés ne tardèrent pas à se perdre dans les ruines, d’où une volée de corneilles dérangées par une interprétation toute gauloise des plaisirs d’Orient s’élancèrent dans le ciel en croassant…Les temples de Khajuraho sont situés à Chattarpur, dans la province de Madhya Pradesh, au centre de l’Inde. Ils furent édifiés entre 950 et 1050 de notre ère, sous la dynastie des Candella. Ce sont parmi les plus beaux exemples de l’art médiéval indien. Il ne reste que 22 des 85 temples originaux. À de rares exceptions près, ils ont été construits dans un grès ambré qui, tôt le matin ou à la tombée du jour, prend la couleur du miel. Ce qui frappe au premier abord, ce sont les sikharas, ces hautes tours qui surplombent chaque temple, entraînant irrésistiblement le regard vers le ciel. Chacune est flanquée de tourelles, et l’ensemble évoque une chaîne de montagnes, symbolisant l’Himalaya, la demeure des dieux du brahmanisme.Les parois sont couvertes de centaines de hauts-reliefs: dieux et déesses, danseurs célestes, servantes, animaux réels ou mythiques, ou couples mithuna (dans le tantrisme, mithuna est le coït, qui représente l’unité parfaite de l’univers) tout occupés à d’inventifs et brûlants ébats. Ces frises racontent par le menu le fabuleux âge d’or de la dynastie Candella. Elles illustrent la danse et la musique, décrivent des scènes de chasse et des réjouissances. Les artistes de cette grande époque ont traduit avec génie toute la gamme des émotions humaines: de l’amour au désir, de la tendresse à la jalousie, la peur comme l’ennui.Saisies dans un large éventail de gestuelles et d’humeurs, les femmes y sont particulièrement désirables et voluptueuses, avec leurs seins comme des melons. Ces langoureuses demoiselles se déshabillent, font leur toilette, essorent leurs longs cheveux mouillés, enduisent leurs pieds de henné, mettent du khôl sur leurs paupières, bâillent, se grattent le dos, caressent leur poitrine. D’autres jouent de la flûte, écrivent ou jouent avec de petits animaux.Le temple de Kandariya Mahadeva, dédié à Siva, porte cinq sikharas et abrite un gigantesque lingam, un phallus de marbre d’un mètre de circonférence au moins!… Et bien sûr, nous aurons droit à une autre conférence de Ramesh Kamdar : « Mesdames et messieurs, dans la religion hindoue, nous avons le yoga – la révélation spirituelle – et le bhoga – le plaisir physique. Ce sont les deux voies possibles pour atteindre le but suprême, qui est de nous libérer du cycle de la réincarnation. »Tout le monde se moquait pas mal de ces « yogabhoga » par lesquels passe le salut! On était bien plus excités par les sculptures qui ornent les murs extérieurs du temple: « Quand même fascinant de voir ce que les gens peuvent faire avec leurs seuls organes génitaux et un peu d’imagination! » déclara un vieil Anglais à moustache jaunie. À côté, un homme d’affaires de New Delhi contemplait toutes ces mithunas avec une lueur de regret. « Cela me rappelle des plaisirs oubliés. Je suis marié depuis 30 ans, alors le sexe, vous savez… »Un couple d’Américains d’un âge certain était aussi plongé dans la minutieuse observation des sculptures: « Personne n’est capable de faire ça! » protestait le vieil homme en montrant d’un index tremblant un couple entrelacé formant un véritable noeud de membres. « Tu veux qu’on essaie, daddy ? » rétorqua sa femme, affligée d’une tête qui aurait pu figurer dans une annonce d’embaumeur! L’idée fit paniquer Ramesh: « De grâce, s’écria-t-il, n’y songez même pas! Cette posture exige des années d’entraînement et, sans préparation, vous pourriez, monsieur, causer des dommages peut-être irréparables à votre organe de reproduction. Et comme je suis responsable de votre sécurité, j’aurais des ennuis… »Il fut interrompu par l’arrivée d’un car de touristes qui s’immobilisa devant l’entrée du temple: un groupe de Japonais en jaillit en jacassant, portant en bandoulière le même sac blanc « Kinkki Tourist » et, à peine arrivés, en sortirent de coûteuses caméras vidéo et se mirent à filmer autour d’eux avec enthousiasme.Le pauvre Ramesh Kamdar essaya une dernière fois de nous rassembler et de nous élever vers des pensées plus éthérées: « De la même façon que l’homme oublie tout dans l’étreinte de sa bien-aimée, de même il oublie tout, en lui et hors de lui, dans le sein de la connaissance de soi … » Mais peine perdue: il n’arrivait plus à capter notre attention et s’avoua vaincu. « Mesdames et messieurs, puisque vous n’êtes pas intéressés par mon exposé, déclara-t-il avec dignité, je vous retrouverai tous dans deux heures à l’autobus. Vous pouvez visiter les autres temples tout seuls. » Libérés des commentaires assommants de notre cicérone, nous nous dispersâmes joyeusement entre les temples, en un grand concours de Nikon et d’Instamatic, rivalisant avec les vidéos des Japonais et filmant avec joie tous ces délices bassement terrestres immortalisés dans la pierre il y a plus de 1000 ans.

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L’homme qui change de peaux

Pour un distingué diplômé de l’École des langues orientales de Paris, et qui a déjà vécu quelques vies – « dans la peau d’un Chinois » pendant une année, mendiant à Bénarès, en Inde – Marc Boulet a l’air étonnamment jeune. Les cheveux presque en brosse, le pif gros et retroussé, il ressemble à un gamin toujours prêt à faire des gags. La vérité, c’est que Boulet, s’il n’a que 34 ans, a commencé très jeune à courir l’aventure à travers le monde. Et que, si ses expériences diverses méritent le plus grand sérieux, elles ressemblent parfois à des gags, ou à des paris un peu idiots qu’on fait un soir de fête quand on a vraiment trop bu…Son récit Dans la peau d’un intouchable (Seuil) raconte sa dernière aventure : il a vécu pendant une dizaine de semaines la vie d’un paria, un intouchable. Un de ces 130 millions d’Indiens, généralement misérables, victimes d’une ségrégation totale par le reste de la population. D’octobre à fin décembre 1992, Marc Boulet a donc été mendiant dans la ville sacrée de Bénarès. Quêtant au milieu des lépreux et des éclopés quelques roupies – 50 cents par jour – pour acheter de quoi manger aux marchands de la rue. Dormant sur les trottoirs ou dans les gares. Recevant à la porte des temples la nourriture que les prêtres jettent par terre pour éviter tout contact avec ces sous-hommes.Bien que ses recherches sur le terrain soient guidées par des motifs intellectuels et anthropologiques fort sérieux, le Français Marc Boulet a manifestement une vieille propension à la mystification et au déguisement. « Ce n’est pas tellement ça, me dit-il, mais le fait qu’on ne peut comprendre une situation étrangère qu’en se fondant au groupe en question. »Esprit curieux et non conformiste, Boulet a passé les 12 dernières années à changer de peau. Influencé par la vieille tradition anarchiste française, il s’est souvent intéressé – sans aucune bienveillance – aux régimes communistes. En 1982, pour un journal, il endossait le rôle d’un étudiant en psychanalyse (« un domaine où l’on peut dire n’importe quoi sans risquer d’être contredit ») et se joignait à un petit groupe de spécialistes français communistes en visite de travail… en URSS.Il est clair que rien ne lui fait plus plaisir que de réussir parfaitement ses déguisements, de n’être jamais démasqué. Pour se transformer en Indien, il s’est fait les cheveux presque crépus, a foncé sa peau avec des produits dermatologiques, s’est mis à l’étude intensive de l’hindi, lisant même des romans de gare ou pornos pour apprendre le langage de la rue ! Pour expliquer sa maîtrise imparfaite de la langue, il s’est donné des origines lointaines, celles des Mundâs, une tribu aborigène d’un million d’individus. Et cela a fonctionné ! Comme en Chine, en 1986 et 1987, alors qu’il s’était inventé une identité turque de la périphérie chinoise pour expliquer là encore sa maîtrise imparfaite du chinois… et son « long nez » !La Chine constituera d’ailleurs pour lui un plat de résistance : une année de marginalité sous une identité chinoise – au terme de laquelle il se marie avec une jeune Chinoise. Il retournera en Chine deux ans plus tard pour écrire un livre… sur les subtilités culturelles et politiques de la cuisine, et s’entretiendra longuement avec l’ancien chef personnel de Mao. Il y séjournera une fois de plus, sous les traits d’un richissime homme d’affaires français cherchant à placer ses millions dans la région de Canton.Au milieu de ces pérégrinations diverses, il étudie très sérieusement l’albanais et le coréen. « Ces deux langues m’intéressaient car les nations qui les parlent sont toutes deux divisées par des régimes politiques totalement opposés : les Coréens ultracommunistes au nord et capitalistes au sud; les Albanais vivant dans une dictature, ou dans une province yougoslave, le Kosovo. Je voulais voir si les langues avaient évolué du fait de cette division, si le vocabulaire était le même. » Il ne réussira jamais à mettre les pieds en Corée du Nord, mais fera deux stages comme boursier du Quai d’Orsay à Tirana, capitale de l’Albanie. « J’étais un personnage étranger officiel, j’avais donc une voiture avec chauffeur. Alors que le pays est d’une pauvreté extrême, que l’on rencontre, même à Tirana, des gens pieds nus… C’était le pays le plus fliqué, le plus sinistre que j’aie jamais vu. Aucun Albanais n’a osé m’adresser la parole, il était interdit de parler à un étranger. Il y avait des tableaux ou des boîtes pour les dénonciations dans toutes les entrées d’immeubles… »Longtemps journaliste pigiste pour les publications françaises les plus diverses, Marc Boulet affiche depuis quelques années un titre professionnel tout à fait honorable : interprète d’albanais pour le ministère français des Affaires étrangères. Les relations entre Paris et Tirana étant épisodiques, cela lui laisse beaucoup de loisirs. Dont celui de consacrer toute une année à l’Inde et à son système de castes.« J’ai décidé de devenir intouchable dans une grande ville indienne pour connaître le degré zéro de la misère humaine. Pas celle provoquée par une guerre, une famine, mais la misère organisée, érigée en système, et qui dure. »Vêtu de haillons, il s’est fondu dans la ville de Bénarès, et a effectivement constaté qu’on pouvait survivre, misérablement et indéfiniment, dans ce système. En mendiant avec un peu de zèle la moitié de la journée, il ramassait la dizaine de roupies suffisante, non pour acheter une bouteille d’eau minérale ou un cola, mais de la bouffe de rue « non identifiable, mais parfois délicieuse », et même, à l’occasion, pour se payer un cinéma populaire crasseux ou de l’alcool bon marché.Le livre de Marc Boulet n’apprendra probablement rien aux spécialistes de l’Inde et de l’hindouisme. Il réserve cependant des surprises à ceux qui n’ont qu’une vague connaissance du système des castes.De subdivisions en exclusions, le nombre de castes – liées entre autres au métier – se situe entre 2000 et 3000. Mais, si l’on va à l’essentiel, les classifications sont plus simples. D’abord, les quatre varna, ou ordres traditionnels, regroupant les humains nés du Créateur : tout en haut, les brahmanes (du nom de Brahmâ, le Créateur); en dessous, les guerriers; plus bas encore, les commerçants. Les premiers sont nés de la bouche de Brahmâ, les deuxièmes de ses bras, les troisièmes de ses cuisses. Même inégales, elles sont aryennes et supérieures. Et, sous elles, grouille la foule innombrable des shudra, les serviteurs, nés des pieds du Créateur.Reste un cinquième groupe humain, qui n’a même pas été engendré par le Créateur, et dont l’origine lointaine serait étrangère. Les chandâl, les intouchables, sont « des shudra sales », exerçant historiquement des professions dégradantes (cordonniers, balayeurs, blanchisseurs, etc.), et ayant toujours eu des moeurs immondes : ils boivent de l’alcool, mangent du porc et même de la vache, pourtant sacrée en Inde !Officiellement, le système des castes a été aboli en 1947 par Gandhi. En pratique, presque rien n’a changé. « Non seulement les intouchables forment l’immense majorité des classes les plus pauvres (personnel d’entretien dans les villes, travailleurs agricoles dans les campagnes), mais on les traite comme des animaux, on peut les battre, etc. Un peu comme les Noirs dans le sud des États-Unis dans les années 30 ou 50… »Le temps n’est plus donc où les intouchables devaient avoir, accroché au cou, un pot de terre – il leur était interdit de souiller la terre de leurs crachats ! Officiellement, ils ont accès à tous les lieux publics. Dans les faits, rien n’a changé : la meilleure preuve en est qu’il y a toujours, au Parlement, des quotas de députés intouchables, et des postes ministériels qui leur sont réservés. « Jamais un brahmane ou un guerrier n’entrerait dans la maison d’un intouchable, même riche, dit Boulet. Jamais il ne mangerait de la nourriture que cet homme aurait touchée. J’avais un copain vendeur de journaux, pauvre et sale, mais brahmane; il méprisait les intouchables, même devenus riches ou puissants. Dans certains quartiers aisés des grandes villes, il arrive que les castes se mêlent. Mais s’il y a dans le voisinage la maison d’un « cordonnier » qui a réussi, tout le monde le montre du doigt… »Durant son séjour en Inde, tel une sorte de Candide professionnel, Boulet se contente d’enregistrer ce qu’il voit. Il y passe d’abord plusieurs mois « dans la peau d’un Blanc », pour se familiariser. Son voisin est alors un distingué scientifique, moderne et libéral, mais qui ne mentionne jamais le mot « intouchable ». Il a plutôt recours à la terminologie officielle et « polie » : il parle des « enfants de Dieu » ou, mieux encore, des « castes répertoriées ». Quand Boulet le presse de questions, il essaie de changer de sujet. Mais il ressort de ses propos que, s’il n’a rien contre ces gens, il s’arrange impérativement pour ne pas les côtoyer.« Avec la modernisation et l’évolution de la société, on assiste à certaines dérogations, mais peu nombreuses, explique Boulet. Au sein de la police et de l’armée, les trois castes dominantes se côtoient. À l’université, des guerriers pourront éventuellement fréquenter des commerçants. Mais cela demeure exceptionnel : dans l’ensemble, chacun reste chez soi. »Au cours de ses déambulations indiennes, Marc Boulet constate que cette société gigantesque est partout traversée de dizaines, de centaines de frontières invisibles, la plupart infranchissables. Chez les intouchables eux-mêmes, il y a des hiérarchies très strictes. Dans les bidonvilles, des rues séparent le quartier des tireurs de vin de palme de celui des cordonniers. Et si un étranger particulièrement curieux réussit à se faire inviter chez des « cordonniers » pour un repas de fête, il lui faut éviter de faire comme Marc Boulet : il a touché la viande par mégarde, et de sa main gauche – impure – en plus ! C’est tout juste s’il n’a pas fallu jeter à la poubelle la totalité du festin. Boulet a alors constaté que pour ces intouchables, réprouvés de la société, un étranger se situe encore plus bas, dans l’impureté totale !Bien que rattaché au Quai d’Orsay, Boulet ne fait pas vraiment dans le genre diplomatique. Même s’il adore la Chine, il ne se prive pas de dire que « les Chinois ne sont pas polis : ils ignorent, méprisent et haïssent l’étranger, le diable blanc, cette créature barbare qui est responsable de tous les maux, eux qui sont héritiers de la plus vieille civilisation du monde. » Au sujet de l’hindouisme, il ne prend pas de gants : « Les Occidentaux croient les Indiens tolérants. En fait, de par leur religion, ils sont profondément indifférents à autrui : l’hindouisme n’impose de devoirs qu’envers soi-même. Pour être bien réincarné après sa mort, il faut mener une vie parfaite de brahmane ou de guerrier, selon sa caste. Et éviter les impuretés. Mais, contrairement aux religions chrétienne, juive ou musulmane, l’hindouisme ne véhicule aucune notion de charité ou de compassion. Un hindou a le devoir de bien se comporter vis-à-vis de lui. Mais vous pouvez crever sous ses yeux dans la rue, il s’en fout. »

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La crise secrète de la bombe A du pauvre

En mai 1990, le conflit indo-pakistanais sur le Cachemire est venu à un doigt de dégénérer en guerre nucléaire, révèle le journaliste Seymour Hersh dans le magazine New Yorker.Au printemps 1990, en effet, les États-Unis apprennent que le chef d’état-major de l’armée pakistanaise a l’intention d’utiliser la bombe atomique contre l’Inde si un conflit éclate au Cachemire, province indienne à majorité musulmane qui réclame son indépendance et où des émeutes font des centaines de morts.Des spécialistes américains du renseignement assistent même au prépositionnement près de la frontière indienne de chasseurs F-16 modifiés pour le transport de bombes atomiques. C’est le conseiller pour la sécurité du président Bush, Robert Gates, qui empêche la catastrophe, alors que la tension est à son comble, en disant aux dirigeants pakistanais : « Nous avons étudié tous les scénarios d’une guerre indo-pakistanaise, et nous avons découvert que vous n’avez pas une seule chance de la gagner. » Seymour Hersh cite Richard Kerr, directeur adjoint de la CIA à l’époque : « Même pendant la crise des missiles à Cuba, nous ne sommes jamais venus aussi près d’un conflit nucléaire. »