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« The Big Easy » a eu son big one

Je me souviens distinctement de cette ligne d’horizon étrange, dont la vue m’avait frappé à l’occasion d’un repas d’écrevisses dégusté sur les rives du lac Pontchartrain. Instinctivement, je clignais des yeux, comme sous l’effet d’une illusion d’optique, mon oeil se refusant à admettre que le niveau du lac se confonde ainsi avec la ligne des toits des maisons bâties en contrebas de la digue. C’est de cette perspective improbable, sortie d’un tableau mal exécuté, que je me suis souvenu lorsque j’ai appris que les digues ceinturant La Nouvelle-Orléans avaient cédé en deux endroits sous les assauts de Katrina.Plus tôt dans la journée, il avait semblé que la ville mythique allait de nouveau s’en tirer. L’oeil de l’ouragan l’avait manquée d’un cheveu et les dégâts s’annonçaient en deçà du pire. Mais la chance obscène dont jouissait La Nouvelle-Orléans jusqu’à présent s’est finalement tarie.À l’heure où j’écris ces lignes, on chiffre de moins en moins timidement les pertes humaines. On évoque la possibilité d’épidémies. Dans une ville au tissu social déjà périlleusement élimé, on tire aujourd’hui au M16 sur des gangsters et sur des violeurs, mais aussi sur des voleurs d’eau en bouteille. Au désastre naturel de Katrina est en train de s’ajouter une catastrophe humanitaire sordide – et d’autant plus honteuse qu’elle était dans une large mesure évitable. Car comme les corps gonflés qui émergent maintenant par centaines dans les rues inondées de la ville, des preuves de plus en plus accablantes de l’incurie criminelle de l’administration républicaine font elles aussi surface jour après jour. Et dans un cas comme dans l’autre, ça sent tragiquement mauvais.Remisant ma rage ordinaire et repensant à mon portrait très personnel de la ville, bricolé il y a déjà trois ans pour L’actualité, ce sont forcément les gens de La Nouvelle-Orléans qui me reviennent en mémoire, particulièrement ceux qui m’ont prêté leurs mots et leurs regards le temps d’un verre partagé à la terrasse du Café du Nouveau Monde. À l’heure qu’il est, je sais pertinemment que certains sont en sécurité à Lafayette, entassés chez des cousins, contemplant avec un désarroi incrédule l’ampleur de la tâche à venir. En revanche, j’ai aussi la franche intuition que d’autres, sous les chaînes de leur indigence, ont coulé avec la ville. Pour ce que ça vaut, je les salue bien bas, les uns comme les autres.EXTRAITSLes premiers colons français de 1718, auxquels on avait textuellement promis rien de moins qu’un éden – « la Venise du Nouveau Monde »! -, ne trouvèrent à La Nouvelle-Orléans guère plus qu’un simple poste de traite, quelques cabanes et des tentes, plantés au beau milieu de marais pestilentiels peuplés de serpents et d’alligators. Ajoutez à cette première vague de colons des esclaves arrachés à l’Afrique, des Espagnols venus gérer une province sur laquelle ils ne régneront que 41 ans, des milliers d’Acadiens déportés des Maritimes – les Cajuns, qui s’établiront davantage dans les bayous que dans la ville elle-même – et vous obtenez un sacré recours collectif en perspective.En sa qualité de porte d’entrée sur le Mississippi, l’emplacement de La Nouvelle-Orléans était essentiellement stratégique. En vérité, il n’aurait jamais dû être envisagé pour y fonder une ville: il se trouve de deux à trois mètres au-dessous du niveau de la mer!Aujourd’hui, cette improbable métropole représente un véritable cauchemar pour tout urbaniste. À la moindre averse soutenue, la ville doit être drainée par 22 stations de pompage, qui rejettent, au moyen d’un vaste réseau de canaux surélevés, des milliers de mètres cubes d’eau à la seconde dans le bassin du lac Pontchartrain, au nord. Le sol est si humide qu’il est impossible d’y inhumer les morts; on les place donc dans des tombeaux hors de terre, ce qui donne aux nombreux cimetières de la ville – the cities of the dead – un caractère particulièrement macabre.Manning Ogden, qui est entrepreneur en construction, connaît bien les problèmes logistiques que posent les conditions du terrain. Tout en manoeuvrant habilement sa camionnette sur un boulevard lézardé de crevasses, il partage son exaspération. « Les résidants se plaignent tout le temps des routes, des fondations des maisons qui s’enfoncent, des pelouses inondées à la fin de l’été. Mais dès qu’on refait une digue ou un viaduc, ils se plaignent des inconvénients causés par les travaux. Qu’ils essaient donc de couler du béton sur de l’eau, pour voir! Cette ville ne devrait pas exister… C’est un privilège d’y vivre, au fond », conclut-il d’un ton sévère, soudain contraint à un détour par… la réfection d’un canal.La situation géographique particulière de la ville n’a pas comme seules conséquences les incessants inconforts de ses habitants. Au fil des décennies, l’endiguement systématique du Mississippi – pour améliorer la navigation, mais aussi pour satisfaire les besoins d’une industrie pétrochimique colossale dont les raffineries constellent les berges – a érodé la zone tampon que constituaient les marais de l’estuaire du grand fleuve. Si bien que, s’il advenait un ouragan majeur comme ceux qui, bon an, mal an, viennent frapper les côtes de la Floride, la ville serait complètement désarmée devant la crue violente des eaux.Selon le pire des scénarios, le tiers de la ville pourrait se retrouver sous 10 m d’eau, et ce, pendant des semaines. Avec un avertissement de 72 heures, un maximum de 75 000 personnes pourraient être évacuées à temps – d’après « les estimations les plus pessimistes », car il n’y a pas de consensus sur la question -, alors que le périmètre menacé en compte cinq fois plus.Les études paraissent absolument farfelues, tant leurs projections sont cataclysmiques. Et l’on sourit devant un t-shirt qui clame: « ‘Til the great flood… Laissez les bon [sic] temps rouler! » Mais quand le New York Times – qui est tout sauf un journal farfelu – affirme en substance la même chose, on se pince.Des budgets ont bien été votés pour rebâtir les remparts naturels de la ville, mais ces sommes semblent s’être égarées dans les dédales tortueux de la politique louisianaise, réputée pour former une classe à part pour ce qui est de la corruption. (Dans les années 1930, un gouverneur de la Louisiane, condamné à 10 ans de pénitencier pour fraude, déclara à la fin de son procès: « Que voulez-vous, ce sont les risques du métier! »)À l’approche de la saison des pluies, John Williamson, mon astrologue de Jackson Square, a donc fait ses bagages. « Ce n’est pas une question de si, mais une question de quand, et je sens que ce n’est pas mon été chanceux », dit-il sobrement, une catastrophe dans le regard.Attablé devant un gigantesque plateau d’écrevisses au bord du lac Pontchartrain, Manning Ogden, le pourtant pragmatique entrepreneur en construction, n’est pas plus optimiste. Alors, pourquoi reste-t-il? « Toute ma vie est ici, répond-il lentement. Et puis on ne va pas se sauver. Il y a un risque évident, mais on a tout de même inventé le poker! » Il éclate de rire, de concert avec son fils Michael, 15 ans. Les crawfish sont délicieux.Le matin de mon départ, je suis allé boire mon café au lait sur les berges du Mississippi. Fidèle à elle-même, La Nouvelle-Orléans semblait faire la grasse matinée, émergeant à regret des vapeurs d’une autre nuit de débauche. Sur le pont du Natchez, un steamer d’époque, l’orchestre entonnait un air de dixieland. La rue de Bourbon, lavée à grande eau comme chaque matin de l’année, se préparait pour les festivités du soir. À la voir ainsi, à la fois industrieuse et alanguie, j’ai songé que La Nouvelle-Orléans avait l’air aussi prête à affronter un ouragan que moi un double bourbon sans glace, c’est-à-dire pas du tout. Mais cette ville, qui a vu naître le poker, semble jouir d’une chance infatigable. Et d’un talent certain pour… le bluff. Cher Guillaume,J’ai dû y retourner juste avant l’ouragan. La maison de retraite avait abandonné ma grand-mère de 96 ans et ma grand-tante. J’ai attendu que la tempête passe et je suis parti au moment où les digues commençaient à se rompre. Je vais trouver un endroit près de La Nouvelle-Orléans – Laplace, par exemple – et attendre que le travail reprenne.Affectueusement,Manning Ogden (Courriel reçu le 6 septembre 2005)

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Bush a-t-il ruiné l’Amérique ?

David Walker sait ce qui attend les Américains dans quelques années et ce qu’il entrevoit lui donne froid dans le dos. Il n’est pourtant pas astrologue. Il est comptable. Son titre: contrôleur général des États-Unis – ce qui fait de lui le vérificateur en chef du plus important et du plus puissant gouvernement du monde. Depuis des mois, il le crie sur les toits, à qui veut l’entendre: la pagaille règne au sein des finances publiques des États-Unis d’Amérique et la situation est loin de s’améliorer. À tel point que si le pays ne prend pas bientôt des mesures draconiennes pour résoudre ses problèmes budgétaires, le monde entier risque d’être secoué par un séisme économique sans précédent. Dans le silence feutré de son bureau lambrissé de bois, en plein centre de Washington, David Walker prend le temps de mesurer la portée de ses paroles avant de parler. Il ne voudrait surtout pas, comme certains économistes en vue, jouer les prophètes de malheur. « Je n’aime pas adopter un ton alarmiste », dit-il en s’avançant sur le bout de son fauteuil. « Néanmoins, je crois qu’il est extrêmement important que la population américaine ainsi que les élus qui la représentent comprennent bien à quel point l’heure est grave. » Il faut dire que les chiffres sont effarants: au rythme où vont les choses, les finances publiques des États-Unis auront à faire face à un trou de 43 000 milliards de dollars américains d’ici 10 ans. Les implications économiques de ce trou sont presque inconcevables pour une génération de politiciens et d’électeurs qui ont grandi durant une période plutôt prospère et pour qui la crise des années 1930 n’est qu’un mauvais souvenir de leurs parents. N’empêche que le douillet style de vie nord-américain auquel nous nous sommes tous habitués a été acheté à crédit, et l’échéance du paiement approche. Si les États-Unis s’avèrent alors incapables de régler la facture, leurs déboires financiers se répercuteront bien au-delà de leurs frontières. Au Canada, pas une seule région ni une seule industrie ne sera épargnée. David Walker espère ne pas prêcher dans le désert. « Plus vite nous nous attaquerons au problème, dit-il, mieux ça vaudra. L’accumulation des déficits, qui peut avoir un effet bénéfique sur l’activité économique à très court terme, devient néfaste sur une période prolongée. Nous devons d’abord arrêter de creuser avant de trouver un moyen de combler le trou. » Comment les États-Unis se sont-ils retrouvés dans un tel pétrin? En janvier 2001, George W. Bush prenait les commandes d’une nation en excellente santé financière, portée par une croissance économique soutenue et un marché boursier en plein essor. Le même mois, le Congressional Budget Office (CBO), l’organisme fédéral qui fournit au Congrès les analyses nécessaires pour le vote du budget, annonçait que le gouvernement américain pouvait s’attendre à un généreux surplus budgétaire, estimé à 5 600 milliards de dollars américains sur 10 ans. La question politique de l’heure était de savoir comment distribuer cette manne. L’équipe de Bush était déterminée à remettre l’argent dans les poches des contribuables en réduisant massivement leur fardeau fiscal. Or, personne ne se doutait que ce surplus escompté était en grande partie illusoire, résultat d’une grave erreur de comptabilité. Les projections optimistes du CBO se fondaient en effet sur de fausses hypothèses. D’une part, on avait fortement surestimé la croissance des recettes du gouvernement, tablant sur des résultats comparables à ceux des années 1990. D’autre part, on avait sous-estimé le taux de croissance des dépenses, jugeant que celui-ci resterait inférieur au taux d’inflation durant la prochaine décennie. Laurence Kotlikoff, professeur d’économie de l’Université de Boston bien connu pour ses virulentes critiques de la planification budgétaire américaine, avait publié à l’époque un article démolissant ce qu’il appelait le « fantasme fiscal » du CBO. Mais sur la colline du Capitole, personne ne lui prêta la moindre attention. Le vaste programme de réduction d’impôts avait le vent dans les voiles, et rien n’allait l’arrêter. Depuis, le CBO, comme d’autres organismes gouvernementaux, a révisé ses calculs et admis qu’il aurait été plus réaliste de prévoir un surplus 2,5 fois plus petit – soit de 2 200 milliards de dollars. De toute façon, ce coussin réduit a rapidement fondu au fur et à mesure que Bush éliminait taxe après taxe (celle sur le mariage, par exemple), baissait les impôts des particuliers, réduisait les taux de taxation des dividendes, des dons et des gains en capital, augmentait le crédit d’impôt pour enfants. (La plupart des baisses de taxes et d’impôts consenties depuis 2001 ne sont que temporaires, mais les républicains ont clairement manifesté leur intention de les rendre permanentes avant la fin de leur présent mandat.) Le Center for Budget and Policy Priorities, institut privé de recherche de Washington lié aux démocrates, estime que, de 2001 à 2004, les recettes de l’État fédéral ont chuté de quelque 600 milliards de dollars. La santé financière du pays a achevé de se dégrader après les attentats du 11 septembre 2001, notamment avec les opérations militaires en Afghanistan et en Irak qui ont suivi. De 2001 à 2004, le budget annuel du Pentagone et de la Sécurité intérieure a été augmenté de 87,1 milliards de dollars – ce qui représente une hausse de 27,5% en quatre ans. Résultat: le surplus budgétaire, qui était de 128 milliards en 2001, s’est inversé en un déficit de 412 milliards l’an dernier – le plus important de toute l’histoire des États-Unis. « Le véritable problème, ce ne sont pas les déficits actuels, mais les déficits futurs », dit Josh Bivens, économiste de l’Economic Policy Institute (EPI), de Washington, groupe de réflexion sans parti pris qui élabore des stratégies pour assurer la prospérité et la justice économique. « Si les réductions d’impôts de Bush deviennent permanentes, on ne verra plus la fin des déficits. » En février, la dette publique des États-Unis a atteint 7 700 milliards de dollars. On a beau savoir que ce nombre comporte 13 chiffres, il est difficile d’en imaginer l’ampleur. On peut se dire que 7 700 milliards de dollars américains représentent presque huit fois la valeur de toute l’économie canadienne, ou sept fois les revenus annuels des six plus importantes compagnies de pétrole. Ou encore que si l’on convertissait cette somme en coupures de 1 000 dollars, on obtiendrait une pile de 840 km – soit la distance entre Montréal et le parc de la Gaspésie… Et pourtant, cette dette abyssale est loin d’avoir atteint sa limite. En effet, elle augmente de 1,2 milliard de dollars par jour, puisque le pays se prépare cette année à un autre déficit record, de 427 milliards cette fois. Comme les taux d’intérêt sont encore bas, les coûts d’emprunt de tout cet argent ne dépasseront pas 8,6% du budget fédéral en 2005. Mais lorsque les taux d’intérêt monteront, le service de la dette sera d’autant plus lourd: les prévisions actuelles de la Maison-Blanche suggèrent que d’ici 2010, il atteindra 314 milliards par année. Ces projections budgétaires ne reflètent pas toute la profondeur du gouffre financier américain. D’abord, elles n’incluent pas le financement des campagnes militaires en Irak et en Afghanistan, qui exigeront, selon les estimations, des fonds additionnels de 80 milliards au cours des mois qui viennent. Les projections ne prennent pas non plus en considération les coûts associés à la réforme bushienne du système de retraite – la Social Security -, qui donnerait aux travailleurs la possibilité de verser une partie de leurs cotisations dans des comptes de retraite personnels. Or, cette réforme obligerait le gouvernement à emprunter entre 1 000 et 2 000 milliards de dollars supplémentaires pendant la prochaine décennie. Pour le contrôleur général David Walker, tout cela n’est qu’une goutte d’eau en comparaison de ce qu’il appelle le « raz-de-marée » qui s’apprête à déferler sur les finances du pays. En effet, les États-Unis connaîtront, dans les prochaines décennies, un bouleversement démographique majeur, avec l’arrivée à la retraite des 77 millions de baby-boomers. Or, nulle part dans les projections on ne précise comment on fera pour financer la montée en flèche des coûts des programmes sociaux et des soins de santé liés au vieillissement de la population. David Walker estime que lorsqu’on tient compte des dettes non provisionnées de la Social Security, de Medicare et de Medicaid (régimes qui constituent le coeur du filet de protection pour les aînés et les plus démunis), le trou budgétaire à long terme des États-Unis se chiffre à environ 43 000 milliards de dollars, soit à peu près quatre fois la valeur de l’économie du pays et plus de vingt fois les recettes fiscales annuelles du gouvernement fédéral. Certains actuaires sont même d’avis que cette estimation est trop optimiste. Les observateurs sont de plus en plus nombreux à penser que les emprunts gouvernementaux ne pourront bientôt plus suivre le rythme effréné des dépenses. Cela aura des répercussions énormes sur toutes les activités de l’État, du financement de l’armée à la protection de l’environnement. L’EPI prévoit que dans 10 ans, si le gouvernement s’obstine à maintenir le même régime fiscal, tous ses revenus seront absorbés par quatre postes budgétaires: la santé, le système de retraite, la défense et le service de la dette. Il ne restera pas un sou pour des secteurs aussi fondamentaux que l’éducation, les transports ou la justice, qui devront être entièrement financés à crédit. David Walker voit encore plus loin: il prédit que le service de la dette publique grugera environ la moitié des recettes fiscales d’ici 2031 et qu’il excédera carrément les revenus du gouvernement 10 ans plus tard. Le professeur Laurence Kotlikoff a brossé un sombre tableau de la situation, dans un article publié l’an dernier par le magazine Fortune. « Le gouvernement américain est effectivement en faillite », constatait l’économiste bostonien, en ajoutant qu’il n’y avait que trois façons de colmater la brèche fiscale: augmenter les impôts de 78%, réduire les prestations de retraite et d’assurance maladie de plus de la moitié, ou encore éliminer toutes les dépenses discrétionnaires. « Voilà, concluait-il, le traitement douloureux auquel devra se soumettre le pays. » Les Américains vivent au-dessus de leurs moyens non seulement chez eux, mais aussi à l’étranger. En effet, ils sont les plus gros clients de la planète, important beaucoup plus qu’ils n’exportent. (Leur déficit commercial, l’an dernier, a atteint 617 milliards de dollars – un sommet!) Comment peuvent-ils maintenir un tel train de vie? En puisant à même les capitaux étrangers qui sont investis chez eux chaque année. Mais les investisseurs étrangers sont comme des banquiers qui montrent des signes d’inquiétude quand un client déjà fortement endetté ne cesse de vouloir augmenter sa limite de crédit. Combien de temps encore seront-ils prêts à soutenir les dépenses américaines – surtout aux taux d’intérêt actuels, alors que le pays ne semble avoir aucun plan de financement à long terme? Le problème est d’autant plus pressant que le billet vert est à la baisse depuis plus d’un an, faisant fondre les profits de ceux qui possèdent des bons du Trésor des États-Unis. Stephen Roach, économiste en chef de la banque Morgan Stanley, est un autre critique de la politique fiscale américaine. Il répète depuis longtemps que la dépendance croissante de l’Amérique à l’égard des prêts étrangers risque de lui faire subir tout un choc économique. Une chute soudaine du dollar pourrait provoquer, entre autres, un krach, une dépréciation du marché immobilier, une crise économique – ou tout cela à la fois. « Les États-Unis jouent avec le feu en comptant sur la bienveillance des étrangers, a-t-il écrit dans un de ses rapports l’été dernier. L’incendie est inévitable. » D’autres observateurs, comme l’ancien secrétaire du Trésor Lawrence Summers ou l’ex-président Bill Clinton, sont plus modérés dans leurs propos, mais craignent que la taille des déficits ne vienne compromettre non seulement le commerce et la sécurité du pays, mais aussi sa politique étrangère. Dans le cas d’une attaque contre Taïwan, par exemple, comment les États-Unis pourraient-ils s’opposer à la Chine quand ils lui doivent des milliards? (La Chine est le premier acheteur public international de bons du Trésor américains!) On n’a qu’à penser à la crise qui a secoué l’Argentine en 2001 pour avoir une idée de ce qui arrive lorsqu’une économie cède sous le poids d’une dette extérieure colossale. Le jour où le Fonds monétaire international a cessé de prêter au gouvernement argentin, les résultats ont été désastreux: le cours du peso a dégringolé, les économies de millions de personnes se sont envolées en fumée. Avec la flambée subséquente de l’inflation et le fléchissement soudain de la consommation, des milliers d’entreprises ont été acculées à la faillite en quelques semaines et des millions de travailleurs se sont retrouvés au chômage – ce qui a achevé de plonger l’Argentine, autrefois l’une des plus importantes économies d’Amérique du Sud, dans une grave récession. Aucun risque qu’une pareille crise se produise aux États-Unis? La plupart des économistes en envisagent pourtant l’éventualité. « Le jour où les investisseurs étrangers décideront que le budget fédéral mène le pays à la faillite, les milieux financiers seront pris de panique, explique Josh Bivens, de l’EPI. Par un effet d’entraînement, il y aura une montée en flèche des taux d’intérêt, puis une brusque chute du dollar et probablement aussi une hausse de l’inflation. » Des taux d’intérêt plus élevés ne manqueront pas d’étrangler les millions de propriétaires américains qui ont hypothéqué leur maison en comptant sur son appréciation. Et si le marché immobilier tombe, les consommateurs seront sans doute contraints de limiter leurs dépenses, aggravant d’autant plus la récession, pense Josh Bivens. Dans son ouvrage The Coming Generational Storm (la tempête des générations approche), Laurence Kotlikoff décrit ce qui guette les États-Unis en 2030: taux d’imposition sans précédent, réduction draconienne des programmes sociaux, emprunts impossibles à rembourser, augmentation exponentielle de l’inflation et explosion de l’évasion fiscale… Bref, dit-il, on se croira en Russie, au tournant du millénaire. Lorsqu’il analyse les chiffres, Josh Bivens ne peut réfuter les prévisions de Laurence Kotlikoff. « Encore six ou sept ans à ce rythme, dit-il, et les États-Unis s’exposeront à un krach spectaculaire. Prendre de tels risques quand on est un pays aussi riche, c’est plutôt insensé. » Malheureusement, ce comportement téméraire met aussi en danger tous les pays dont l’économie est liée à celle des États-Unis, estime David Rosenberg, Canadien qui est économiste en chef de la division Amérique du Nord de la maison de courtage Merrill Lynch, à New York. Depuis des décennies, explique-t-il, ce sont les dépenses somptuaires des Américains à l’étranger qui assurent la prospérité des pays développés – le Canada, l’Europe et certaines parties de l’Asie. L’an dernier, malgré la hausse du huard par rapport au billet vert, qui rendait les exportations canadiennes moins attrayantes pour nos voisins du Sud, notre excédent commercial à l’égard des États-Unis a été de 65,8 milliards de dollars américains. Les emplois de millions de travailleurs au Canada, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Japon et ailleurs dépendent directement ou indirectement de la bonne santé du marché américain. « Il faudra trouver un moyen de sauvegarder ces emplois si les Américains cessent soudain d’acheter les biens des pays étrangers », dit Josh Bivens. Comme la plupart des économistes, il redoute les conséquences d’un sérieux ralentissement aux États-Unis. « Quand un pays aussi grand a la grippe, dit-il, le reste du monde l’attrape. » Les Canadiens ne semblent pas très bien saisir cette réalité. D’après un récent sondage Maclean’s/Rogers Media, seulement 41% d’entre eux estiment que l’économie nationale est intimement liée à celle des États-Unis, alors que 11% préfèrent croire qu’elle ne l’est pas du tout. En fait, la prospérité de presque toutes les régions du Canada et de tous les secteurs de son économie – les forêts, l’énergie, les mines, l’automobile, l’agriculture, la technologie – dépend de la demande américaine. Si les consommateurs américains sont touchés par une hausse du chômage, des taux d’intérêt et de l’inflation ainsi que par la dépréciation de l’immobilier, il est inévitable que nous en sentions les répercussions de ce côté-ci de la frontière. David Rosenberg est toutefois un peu plus optimiste que ses confrères. Il ne doute pas que les États-Unis entreprendront une grande réforme de leur politique fiscale pour éviter la faillite – ce qui, pour le Canada, n’est pas une meilleure nouvelle. Car pour éliminer le déficit et réduire leur dette, les États-Uniens n’auront d’autre choix que de favoriser l’exportation de leurs biens et services, tout en limitant leurs importations. Ils tenteront donc de restreindre l’accès des étrangers à leur marché – en d’autres termes, selon l’expression des économistes, ils n’hésiteront pas à mettre leurs voisins sur la paille. « Pour l’économie mondiale, cela veut dire que la fête est finie, dit David Rosenberg. Les beaux jours où tout le monde venait faire un tour sur le grand manège américain ne reviendront plus. » ((c) Maclean’s. Traduction: Martine Desjardins)

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La ville aux oeufs d’or

Quand, à la tombée du jour, le fumet des brochettes se répand sur les quais d’Astrakhan, on n’a plus qu’une envie: s’asseoir et regarder couler la Volga… Et il ne coule pas vite, le fleuve mère de la Russie. Tant mieux, on n’est pas pressé.Près des quais, des casse-croûte flottants et leurs passerelles incitent à l’indolence. Bientôt, le soleil butera quelque part sur l’autre rive, les pêcheurs lanceront leurs lignes et, surtout, videront leurs bouteilles. Le poisson n’est pas pressé de mordre. Tant mieux.Le voyageur qui met les pieds à Astrakhan le flaire tout de suite: ça sent le Sud. Des odeurs floues de végétation, quelque chose de sensuel dans l’atmosphère, de doux et de vaporeux, des parfums qui traînent… Une invitation à l’insouciance. Ce climat douceâtre, un peu lascif, vient-il du fait que la ville se trouve à 30 m sous le niveau des océans? Peut-être bien. Déjà au mois de mai, dans la rue principale presque livrée aux piétons, règne un drôle d’air de farniente; rien de la fébrilité normale d’une ville de 500 000 habitants. Pendant qu’à 1 500 km au nord Moscou l’affairée vibre dans un horizon de grues, Astrakhan, l’ex-capitale du caviar, vit dans son cocon paisible, comme si elle se laissait encore glisser sur l’erre d’aller de l’époque soviétique.Enserrée dans les multiples bras du delta de la Volga, Astrakhan est aussi russe que le caviar, même si on y trouve, selon les chiffres mirobolants des guides et dépliants, des représentants de 150 nationalités. D’après les visages croisés dans les rues, c’est peut-être vrai. Alexandre Dumas, en 1858, avait remarqué «les passants, échantillons de toutes les races asiatiques et européennes, mélange babélique de tous les idiomes». Avant Dumas, vers 1820, un autre Français de passage à Astrakhan, Jacques-François Gamba, s’étonnait que des gens si différents quant «au costume, au langage, aux moeurs, aux usages, à la religion» aient «abjuré leur haine et leur rivalité» pour vivre ensemble paisiblement. Gamba estimait qu’au moins la moitié des 40 000 habitants de la ville n’étaient pas russes.Astrakhan est une tour de Babel qui aurait réussi. Depuis l’époque de Dumas et de Gamba, son caractère russe s’est accentué – 75% de son demi-million d’habitants sont russes -, résultat sans doute des 70 années de régime soviétique et de fermeture à l’étranger. Il y reste tout de même une quinzaine de mosquées, une synagogue, une église catholique et puis de drôles de maisons à deux faces. La loi obligeait les propriétaires, quelle que soit leur origine ethnique, à respecter le visage russe de la ville, et donc à ne pas donner un style étranger à la façade des maisons. Mais la loi était muette sur l’arrière. Il en est résulté des bâtiments étranges, qui, derrière une façade russe, présentent dans la cour un aspect totalement différent et surtout dépaysant, comme ces longues galeries sous les arcades, qui vous donnent l’impression d’être en Orient.Astrakhan n’est devenue russe que graduellement, à partir du 16e siècle. Jusqu’en 1556, année de sa conquête par Ivan le Terrible, elle avait été tatare, c’est-à-dire turco-musulmane. L’impérissable souvenir de cette victoire du tsar se trouve encore aujourd’hui au coeur de la ville: c’est le superbe kremlin (forteresse), le plus beau et le plus grand de Russie après celui de Moscou. Construit dans les années 1580, il vaut presque le voyage à lui seul. Ses murailles blanches encerclent une immense place, que domine la non moins blanche cathédrale de la Dormition (assomption de la Vierge), avec ses cinq tourelles aux capuchons verts et son clocher juxtaposé, dressée comme une grande pièce de pâtisserie recouverte de glace à la menthe. Cette cathédrale, érigée au début du 18e siècle, rivalise de splendeur avec les autres du même nom situées dans le kremlin de Moscou et, non loin de là, dans la ville historique de Vladimir. Elles sont toutes construites sur le modèle créé au 15e siècle par l’architecte italien Fioravanti, dans le goût de la Renaissance: cinq dômes couronnant un édifice carré, percé de grandes fenêtres.Deux choses ont fait la célébrité mondiale d’Astrakhan: la fourrure d’agneau bouclée, qui porte d’ailleurs le nom de la ville, et le caviar. La fourrure, il n’en est plus question aujourd’hui; mais le caviar, on essaie de ne pas l’oublier. Le mythique, le précieux, l’introuvable caviar. Le touriste, qui est un être terriblement conformiste, veut ses frites à Bruxelles et sa pizza à Naples, alors il ne passera pas à Astrakhan sans repartir avec son petit pot de caviar.Les cars de touristes font donc l’arrêt caviar obligatoire. Tout le monde descend. La divine substance se vend ici 1 250 roubles (60 dollars) le pot de 113 g, soit 530 dollars le kilo. Le même caviar coûte, à Paris comme à Montréal, dans les 2 000 dollars et plus le kilo. C’est peut-être du vrai – on n’est jamais tout à fait sûr -, c’est-à-dire des oeufs d’osciètre ou de sévruga, deux variétés d’esturgeon. Dilemme: en acheter ou pas? Les connaisseurs vous diront que, même en conserve, le caviar doit se garder au frais et être consommé dans les six semaines qui suivent sa production. Et comme on est encore loin de la maison…Aussi bien, alors, en manger du frais sur place. Du frais? Vous pouvez toujours chercher. Il n’y a pas plus de caviar frais à Astrakhan que de cosaques qui chantent en choeur sur les rives du Don. Au marché aux poissons, paraît-il, on vous en vend sous le manteau. Encore un attrape-nigaud! On dit même que certains y proposent du caviar synthétique qui tache la langue.Qu’ont-ils fait du vrai caviar? Ils l’ont tué. C’est-à-dire que les pêcheurs ont tué la poule aux oeufs d’or qui s’appelle l’esturgeon. Jadis, on accourait à Astrakhan de toute la Russie pour gagner sa croûte et peut-être faire fortune dans le caviar. La mer Caspienne toute proche et le delta de la Volga regorgeaient d’esturgeons. Puis, petit à petit dans les années 1970 et à grande vitesse dans les années 1990, la pollution, la pêche incontrôlée, la corruption et le braconnage ont failli avoir raison de l’espèce. L’agence des Nations unies qui gère la convention internationale sur les espèces menacées s’en est mêlée et a réduit les quotas d’exportation de caviar en 2004. Les pays producteurs autour de la Caspienne (Russie, Iran, Kazakhstan, Azerbaïdjan) ont été sommés de mieux gérer la production et de fournir à l’agence de l’ONU des données précises sur la récolte illégale de caviar, sinon ce sera l’interdiction totale.Et voilà pourquoi on ne trouve plus, à Astrakhan, que les mêmes petits pots de caviar qui sont vendus partout ailleurs dans le monde. La ville place ses espoirs dans une écloserie, située dans le delta, d’où sont relâchés dans la mer Caspienne des alevins de diverses variétés d’esturgeon, dont le bélouga, le roi de l’espèce. Mais il faudra de la patience. Une femelle bélouga ne produit pas d’oeufs avant l’âge de 18 ans! En revanche, elle peut vivre jusqu’à 120 ans. Le musée d’histoire de la ville possède un spécimen impressionnant de bélouga: 4,2 m de long, 966 kilos, âgé d’environ 75 ans au moment de sa prise, en 1989. Un tel poisson peut donner jusqu’à 120 kilos de caviar en une seule ponte. Du caviar qui vaut actuellement jusqu’à 6 000 dollars le kilo. Voilà ce qu’Astrakhan a perdu. Le caviar d’importation qu’on trouve aujourd’hui à Montréal, New York ou Paris provient surtout d’Iran.La navrante histoire du caviar n’empêche pas les habitants d’Astrakhan de jeter leur dévolu sur les richesses dont regorgent encore le delta du fleuve et la mer Caspienne. Le marché aux poissons déborde de sterlets (petits esturgeons), de grands silures et surtout de voblas, poissons argentés de petite taille que les vendeurs offrent en abondance dans des boîtes en carton qui traînent au soleil. Le sterlet fumé est un produit qui vaut son pesant d’or: 25 dollars le kilo, ce qui est très cher pour le porte-monnaie local. À 70 dollars le kilo, le caviar de saumon fait figure ici de produit de grand luxe.Le poisson est, aujourd’hui comme autrefois, la grande affaire d’Astrakhan: pisciculture, pêche, transformation. Il s’agit même d’un produit à haute valeur touristique, car des agences organisent des séjours sur des bases flottantes installées dans l’immense delta de la Volga, avec au menu pêche à la ligne et observation de la nature. Le delta, comme le révèlent les nombreux spécimens empaillés du musée municipal, est une réserve faunique d’une extraordinaire richesse.En dehors du delta, l’Astrakhan touristique se résume aux trésors de son kremlin et de son musée. Le voyageur qui y passe quelques heures, au départ ou à l’arrivée d’une excursion sur le fleuve, sera bien avisé d’y puiser, au fil des rues ombragées, des quais et des terrasses, une forme de bonheur devenue rare: la lenteur, la douce langueur de vivre.____QUEL CAVIAR?S’il a un arrière-goût d’huile de poisson, vous vous êtes fait avoir. Même à 6 000 dollars le kilo!Il y a caviar et caviar. On peut toujours se procurer des oeufs de saumon ou de lump, mais le grand caviar, celui des tsars et de Raspoutine, provient d’une des trois variétés d’esturgeon – le bélouga, l’osciètre et le sévruga. Le bélouga russe, très grand esturgeon qui n’a aucun lien de parenté avec la baleine du même nom que nous connaissons ici, donne le fin du fin en fait de caviar: il vaut de 100 à 200 dollars le pot de 30 g (de 3 000 à 6 000 dollars le kilo), soit une trentaine de dollars la cuillère de 10 g. La même petite cuillère de caviar d’osciètre ou de sévruga revient à une vingtaine de dollars, quasiment une aubaine! Il faut évidemment aller chez un fournisseur sérieux qui garantit l’origine et la fraîcheur du produit.Mais vaut-il la peine de payer un tel prix? En réalité, le goût du vrai caviar en déçoit beaucoup. Pas que ce soit mauvais, oh! que non, mais certains s’attendent presque à monter au septième ciel. Le caviar frais a un goût léger, très fin: un parfum subtil de sel et d’iode qui rappelle le goût de l’eau d’une huître très fraîche. Comme un souvenir de la mer. Si votre caviar a un arrière-goût d’huile de poisson, vous vous êtes fait avoir.____AU FIL DE L’EAUEt pourquoi pas une croisière sur la Volga?Astrakhan est le point d’arrivée ou de départ d’excursions menant le voyageur dans les interminables méandres de la Volga, qui étire ses 3 688 km du nord au sud de la Russie. Qu’on se le dise tout de suite: le fleuve et ses paysages n’ont rien de spectaculaire. Croyez-en Alexandre Dumas, qui a écrit: «Comme la Russie n’est qu’une vaste plaine, les quatre mille verstes de la Volga ne sont qu’une longue hésitation.» Seules brisures dans cette monotonie: cinq barrages, lesquels ont créé d’immenses réservoirs, dont le plus grand s’étend sur 650 km!L’intérêt de la Volga réside dans l’histoire des villes qui s’égrènent au fil du parcours. D’Ouglitch, ville plus que millénaire au nord de Moscou, jusqu’à Astrakhan, tout au sud, le voyageur éveillé pourra suivre un véritable cours d’histoire de la Russie. Plusieurs villes, conquises par les tsars aux dépens des peuples orientaux (mongols et tatars), ont conservé de superbes forteresses (kremlins), souvenirs de leur rôle de gardiennes des marches de la Russie.Pour le voyagiste Jean-Pierre Caron, de l’agence Incursion Voyages, qui s’intéresse à cette région depuis une dizaine d’années, la Volga constitue la voie royale pour accéder à des villes qu’il serait plus difficile d’atteindre par les routes. Le bateau permet aussi de résoudre la question de l’hébergement, toujours problématique dans la Russie actuelle. «La croisière, précise Jean-Pierre Caron, est l’occasion de mieux goûter aux diverses cultures et d’apprendre, par des conférences et animations faites en français, la riche histoire qui surgit tout au long de ce grand fleuve.» «Russophile apprivoisé» depuis une trentaine d’années, Jean-Pierre Caron dit adorer ce parcours, car si le paysage fait souvent penser à celui du Québec, l’architecture, la population et la culture rappellent soudain au voyageur qu’il n’est pas vraiment chez lui.Les rives du fleuve ont été le théâtre de grandes révoltes, qui ont fait trembler l’empire des tsars. La plus célèbre, celle de Pougatchev, qui se prétendait tsar sous le nom de Pierre III, a menacé le pouvoir de la grande Catherine, en 1772. Vaincu par une armée considérable, le faux empereur fut promené à Moscou dans une cage de fer, puis décapité.C’est également des rives de la Volga que vient un autre insurgé: Vladimir Oulianov, mieux connu sous le nom de Lénine. Sa ville natale, Simbirsk, porte aujourd’hui son nom (Oulianovsk). Attraction principale: la maison natale du personnage, entourée d’un écrasant et très soviétique édifice sur pilotis. Étrange. L’escale de Volgograd, ex-Stalingrad, réserve le moment le plus émouvant du voyage: la visite du site de la célèbre bataille de 200 jours, en 1942-1943, qui marqua le commencement de la fin de la sanglante aventure hitlérienne. Un mausolée et une statue gigantesque représentant la mère patrie rappellent le prix payé – 20 millions de morts – par le peuple russe au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Impressionnant.

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Rencontre avec les rebelles

Photo : Ben Curtis / AP / PC Dans un restaurant d’Abéché, ville caravanière de l’est du Tchad balayée par le sable, quatre hommes en pantalon et chemise nous attendent en sirotant un Coca-Cola ou un Fanta à la pomme. « On ne peut pas parler ici, il faut quitter la ville », nous dit l’un d’eux, après les salam aleikoum d’usage, puis les salutations en anglais. Les rebelles de la province du Darfour font de la pub pour leur cause. Il suffit d’un coup de fil au directeur des opérations du Mouvement justice et égalité ou à l’Armée de libération du Soudan pour obtenir une tournée des zones sinistrées en leur compagnie. À condition d’avoir du temps et de l’argent – il faut compter un chauffeur privé pour la semaine, plus les bakchichs -, surtout depuis que la présence des grandes chaînes de télé américaines et britanniques a fait monter les enchères. Nous nous sommes contentés d’une simple rencontre, commencée dans un restaurant du Tchad et qui s’est poursuivie dans le désert. Mamadou, notre jeune conducteur de rickshaw (ce trois-roues très prisé en Inde et dont la puissance dépasse de peu celle d’un moteur de tondeuse à gazon), a pour mission de nous faire sortir de la ville. Puis de nous faire passer le barrage de l’armée tchadienne et de nous conduire dans le désert, à l’abri des regards. C’est ainsi qu’assis sur un rocher, au crépuscule, un des rebelles a traduit en anglais la pensée de ses frères de combat, qui eux s’exprimaient dans un arabe littéraire délicat, le ton calme, posé, étrangement serein. Pourquoi vous rebeller contre le gouvernement soudanais? – Le Soudan présente une grande diversité culturelle et ethnique. Le régime a fait en sorte que le pouvoir soit monopolisé par une seule ethnie (les Arabes) et il marginalise les autres. C’est cette discrimination raciale qui a provoqué la révolte armée. Les ethnies marginalisées doivent prendre les armes pour se battre contre le gouvernement. Sa politique est celle de l’arabisation imposée. Il a créé les janjawids afin de convaincre la communauté internationale que le problème au Darfour est un problème tribal entre Arabes et Noirs, et non une révolution. Nous ne voulons pas affronter les janjawids, nous voulons les inclure. Ils viennent pour la plupart du Darfour et ont le même genre de problèmes que nous. Que voulez-vous de Khartoum? – Nous voulons que le gouvernement répartisse la richesse et le pouvoir. Que le Soudan soit pour tous les Soudanais, sans distinction culturelle et tribale, et sans discrimination raciale. Nous voulons que ce soit un pays démocratique, où le gouvernement est élu par la majorité, et non par une minorité qui a confisqué le pouvoir depuis l’indépendance, en 1956. [NDLR: Dans la foulée de la fin de la monarchie en Égypte, le Soudan gagne son indépendance. Les tribus arabes du Nord optent alors pour l’arabisation et l’islamisation de ce pays fragmenté.] Nous ne cherchons pas à obtenir l’autonomie. Nous voulons la mise en place d’un système fédéral démocratique, comme dans d’autres pays, le Canada par exemple. Selon certains observateurs, il n’y aurait pas de volonté d’intervention de la part des grandes puissances. Tout au plus, il y aura l’envoi de la force de l’Union africaine… – Nous ne croyons pas que la communauté africaine puisse apporter la paix au Darfour dans les conditions actuelles. Nous voulons que les États-Unis et la communauté internationale se mobilisent pour protéger les populations civiles du Darfour.

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Quel avenir pour le Darfour ?

(Photo : Ben Curtis / AP / PC) La femme, la trentaine avancée, se laisse tomber lourdement sur une natte de plastique jetée à même le sol aride du Tchad, entre les tentes rondes en toile aux couleurs des Nations unies. Un réfugié fraîchement arrivé au camp surpeuplé, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière, vient de lui apprendre la mort de son fils, retourné avec des amis au Darfour , du côté soudanais, quérir les ânes laissés derrière par la famille. « Mais ils se sont retrouvés face aux janjawids [des cavaliers armés]. On les a tués », laisse échapper la mère, la voix éraillée. Pieds nus sous sa longue jupe, un foulard noir sur la tête, Khamisa Hussein pleure son fils mais également son mari, mort six mois plus tôt lorsque les janjawids sont venus incendier leur village. Comme 200 000 de ses compatriotes, elle a alors quitté le Darfour et pris la route du Tchad. Pour sauver sa peau assouad (noire, en arabe). Car depuis plus d’un an, les janjawids, ces miliciens nomades d’origine arabe à la solde du gouvernement soudanais, pillent, violent et tuent leurs compatriotes d’origine africaine au Darfour . Selon l’ONU, cette région de l’ouest du Soudan est le théâtre de la plus grave crise humanitaire du moment. Un désert et des larmes… Les manchettes peuvent laisser croire qu’il s’agit d’un conflit ethnique. Une population noire contre des milices arabes. Mais c’est également un conflit lié à la politique, à l’économie. L’histoire d’une province pauvre de cinq millions d’habitants, de la taille de la France, en lutte contre le pouvoir central de ce pays qui fait une fois et demie le Québec – le plus grand d’Afrique. Un pouvoir central à qui la province reproche d’accaparer les richesses pétrolières et minières encore inexploitées de son sous-sol et de ne lui laisser que des miettes. Bref, un conflit où la religion a bien peu à voir. Mais qui a fait jusqu’ici, selon l’ONU, entre 30 000 et 50 000 victimes, un million de déplacés et 200 000 exilés. Le Darfour , c’est 500 000 km2 de terres désertiques, peuplées surtout de paysans et d’éleveurs noirs. Un territoire chiche en ressources, mais dont le sous-sol regorge d’uranium, de cuivre… et de pétrole. Au point que le président soudanais, Omar al-Béchir, a récemment accusé les puissances occidentales de soutenir les rebelles – l’Armée de libération du Soudan (ALS) et le Mouvement justice et égalité (voir « Rencontre avec les rebelles ») – simplement pour mettre le grappin sur cet or noir. Ces rebelles en turbans – jaunes pour la plupart – exigent, kalachnikov à la main, une place au pouvoir et une part des richesses du sous-sol du Darfour . Encouragés par les gains obtenus par d’autres rebelles, dans le Sud. Les violences au Darfour surviennent en effet au moment où la communauté internationale semble avoir trouvé une solution au conflit qui aura ravagé le sud du Soudan pendant 20 ans et fait près de deux millions de morts. La guérilla revendiquait là aussi plus de pouvoir et un meilleur partage des richesses. Elle s’est opposée à Khartoum, qui s’acharnait à imposer la charia (loi islamique) à une population d’obédience soit chrétienne, soit animiste. Dans le conflit au Darfour , la question religieuse ne pèse pas bien lourd, puisque les principales ethnies – massalit, zaghawa et four – partagent la même religion que les Arabes, l’islam. Ce que la population noire craint, c’est l’arabisation du Soudan: l’emprise croissante des tribus arabes sur l’appareil d’État, l’organisation de la société, le contrôle des terres agricoles et du bétail. Au début de 2003, l’Armée populaire de libération du Soudan (à distinguer de l’ALF, qui elle est active au Darfour ) fait des gains importants dans le Sud: Khartoum renonce à imposer la charia et, surtout, accepte de partager les importantes ressources pétrolières de la région. Pour Khartoum, la multiplication de tels accords serait une menace à l’équilibre du pays. Il n’est donc pas question d’accorder aux rebelles du Darfour ce qu’a obtenu à l’arraché la guérilla du Sud. En guise d’émissaires, le pouvoir central envoie aux Darfouriens ses bombardiers Antonov. Les cultivateurs noirs fuient en masse devant la terreur des milices dites « arabes ». Le Québécois Jean-Sébastien Matte, 32 ans, chef de mission de la section française de Médecins sans frontières au Tchad, est l’un des rares témoins étrangers des violences perpétrées au Darfour (voir L’actualité, 1er mai 2004). Au début de l’année, ce natif de Sainte-Thérèse, en banlieue nord de Montréal, travaillait à Mornay, un des nombreux villages du Darfour convertis en camps de déplacés depuis le début du conflit. « On ne voit pas les attaques des vieux bombardiers russes, cela se passe de nuit. Mais on les entend. Et on voit les colonnes de feu à l’horizon. En une journée, j’en ai compté 11 », raconte ce gaillard aux longs cheveux bruns, dont le calme et le regard franc imposent d’emblée le respect. Le pilonnage incessant, pendant plusieurs semaines, a provoqué un important afflux de réfugiés à Mornay. « Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà 25 000 déplacés. En trois semaines, ils sont passés à 65 000. » Tous ces Darfouriens parlent des avions Antonov qui ont bombardé leurs villages, funeste prélude aux razzias des janjawids, accusés de brûler leurs cases, de voler le bétail, de contaminer les puits en y jetant des animaux morts. Cela pour s’assurer que personne ne reviendra habiter les lieux. La terreur se poursuit parfois jusque dans les camps de ces déplacés. « Quelquefois, des milices venaient voler du bétail le soir, raconte Jean-Sébastien Matte. Presque quotidiennement, il y avait des coups de feu. » C’est justement pour protéger les exilés des incursions des milices que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a érigé ses camps au Tchad, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière soudanaise. À Breidjing, le plus important, ils sont plus de 40 000 enfants, vieillards et femmes (dont certaines sont enceintes) à s’entasser dans des tentes en toile disposées de façon plus ou moins anarchique sur une terre rouge et dure – le « rocher de fer », comme l’appellent les habitants du village adjacent, perdu en brousse. En cette journée inondée de soleil, les tenues bigarrées des femmes portant le foulard sont autant de touches de lumière. Elles se rendent au puits chercher de l’eau en papotant assez joyeusement, avant de s’éloigner un peu du camp, à la recherche de brindilles pour alimenter le feu. Autour d’elles, les enfants courent et rient, en jetant un regard curieux sur les étrangers. « Il n’y a plus rien là-bas », explique Dabaï Atim, 35 ans, en parlant de son village pillé, au Darfour . Un béret bordeaux de travers sur ses tresses rastas, des souliers verts en plastique moulé aux pieds, la jeune femme transporte un sac de riz à moitié plein sur sa tête et son enfant sur son dos. Elle fait partie de ceux qu’on nomme ici les « spontanés »: elle s’est rendue dans un camp du Tchad sans attendre la bénédiction du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Avant de se retrouver là, elle est restée 11 mois à la frontière avec ses proches. « Dès que je suis arrivée au Tchad, j’ai trouvé certains parents de mon ethnie: je suis zaghawa. Je me suis installée tout près d’eux pour travailler et j’ai pu nourrir mes enfants. » La terre de ses hôtes étant pauvre et ingrate, le départ vers un des camps est rapidement devenu une nécessité pour Dabaï Atim. « Avec la saison des pluies, je n’avais pas d’abri. » Dabaï Atim est l’une des rares Zaghawas à Breidjing. La plupart des exilés dans ce camp sont massalits. Les Zaghawas, eux, se sont massivement installés dans les camps situés plus loin dans le nord du Tchad, où ils ont retrouvé des membres de leur communauté. Les Fours, aussi victimes des violences des milices, sont restés au Darfour (le « pays des Fours », en arabe). « On va passer notre vie ici, au Tchad », dit Adam Idriss Mohamed sur un ton résigné. À 76 ans, ce vieillard au dos voûté ne sait pas s’il mourra au camp de Breidjing. Mais ses petits-enfants y feront certainement leurs premiers pas. Sur le terrain, les membres des ONG ne sont pas optimistes. À mots couverts, chacun y va de son pronostic. Trois ans, cinq ans, dix ans, avant la fin du conflit? Les réfugiés parqués dans les camps, eux, attendent l’intervention de la communauté internationale. « Nous voulons que l’Amérique organise une opération pour chasser les milices et assurer la sécurité totale, sans laquelle il nous est impossible de retourner au Darfour « , martèle Mohamed Baredin, prenant la parole au nom d’un groupe d’hommes âgés, les cheikhs. L’interprète ajoute: « Par Amérique, les gens ici veulent dire la communauté internationale. » Communauté internationale ou Amérique? Voilà la question. Dans le camp de Breidjing, sous un arbre à l’écart des tentes, des observateurs du gouvernement américain recueillent les témoignages des nouveaux exilés. Leur rapport atterrira au début de septembre sur la table du secrétaire d’État américain, Colin Powell, qui parlera dès lors de « génocide ». « Appelez cela une guerre civile, appelez cela du nettoyage ethnique ou un génocide. Ou rien de tout cela. La réalité est la même. Il y a des gens au Darfour qui ont désespérément besoin de la communauté internationale », a déclaré le chef de la diplomatie états-unienne au début de septembre. Alors qu’un génocide entraîne normalement l’intervention de la communauté internationale, Washington se contente pour l’heure de menacer le Soudan de sanctions pétrolières. Et délègue l’épineuse question de la sécurité du territoire et des rivalités tribales aux Africains eux-mêmes. Avec 300 hommes au Darfour et un mandat limité, l’Union africaine (UA) n’a pas la force nécessaire pour intimider Khartoum, selon de nombreux observateurs. L’ONU et l’UA espèrent porter à 3 000 le nombre de militaires africains sur le terrain et élargir leur mission. Du coup, Kofi Annan a demandé à l’Occident de signer un nouveau chèque de 284 millions de dollars à l’UA. En attendant, à quelques kilomètres du camp de Breidjing, sur la frontière, l’armée française patrouille. Paris, qui a fait du Tchad – une ancienne colonie, indépendante depuis 1960 – la plaque tournante de ses opérations militaires au centre de l’Afrique, invite les pays européens (en clair, l’Allemagne) à lui envoyer des renforts. C’est à savoir qui, de Washington ou de Paris, en désaccord profond sur l’Irak, entend jouer les héros au Darfour . Et, surtout, quand les spectateurs de la tragédie entreront en scène.

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Le Caire ne dort jamais…

La première chose qui risque de frapper le visiteur arrivant au Caire, c’est une auto – probablement une Peugeot construite à l’époque où Jean Gabin faisait encore des films en noir et blanc. Car les voitures, au Caire, ne freinent pas, elles klaxonnent. Elles ne s’arrêtent ni pour un camion qui fonce en sens inverse ni pour un flic qui s’époumone dans son sifflet en gesticulant, alors elles ne s’arrêteront pas pour un piéton, surtout s’il a le moindrement l’air d’un Américain. Faut le savoir.La première chose qu’articule le visiteur en battant en retraite sur le trottoir, c’est: «Maman!» Et ce qu’il se demande en cherchant l’ombre d’un lampadaire dans la canicule saharienne, en cherchant le nord à un carrefour assez grand pour y parquer des Airbus, en regardant les indigènes traverser des boulevards larges comme des rivières, avec l’élégance concentrée de toréadors dansant entre des mastodontes, ce qu’il se demande, les yeux, le nez et l’humeur irrités par le smog, c’est: «Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette ville de fous?»C’est que le nouveau venu n’a pas appris à lire les signes.Ici, il est vrai, les voitures ne respectent pas les lignes blanches et coupent à gauche aux carrefours; une charrette tirée par une mule peut descendre à contresens la rampe d’accès d’une autoroute surélevée; et les piétons marchent sur la chaussée parce que les trottoirs sont encombrés d’étals. Pourtant, personne dans cette ville 10 fois plus peuplée et 20 fois plus ancienne – mais pas tellement plus grande – que Montréal, personne dans cet invraisemblable foutoir, tonitruant, enfumé et incessant, ne semble jamais se faire tuer.S’il n’y a pas d’hécatombe, c’est qu’il y a un système dans ce chaos. Le trafic est le premier indice signalant au visiteur fraîchement arrivé qu’il trouvera, au Caire, une civilisation, une culture, un mode de vie très différents de ce qu’il connaît. Il lui faudra cependant quelque temps encore pour comprendre l’ensemble de ces signes et apprécier la ville, au demeurant fascinante et attachante. Pour l’instant, il se demande seulement s’il ne devrait pas héler un taxi pour traverser cet immense carrefour de la place Tahrir. Mais comment hèle-t-on un taxi dans cette cohue?Il y a des villes incontournables et évidentes, comme Paris ou Rome, qui ont tout pour elles. D’autres, comme Barcelone ou Istanbul, qu’on quitte en se promettant de revenir, parce qu’on a été séduit. Et d’autres encore, comme Le Caire, qui sont comme la fille au cégep qui est moins jolie que les cheerleaders, mais qu’on finira par demander en mariage, parce qu’elle a une âme – et une âme, ce n’est pas comme une façade, il faut du temps pour la découvrir.On s’en va au Caire en rêvant de Schéhérazade, de Cléopâtre, de L’invitation au voyage de Baudelaire ou du Patient anglais de Michael Ondaatje. On ne s’attend pas à foncer sur une autoroute sur pilotis au coeur d’une mégalopole qui ressemble à un croisement bâtard entre Brooklyn et Berlin. Le Caire est la plus grosse ville du continent africain, la plus grande du monde arabe et, avec Tokyo, Mexico, São Paulo ou Shanghai, l’une des plus peuplées du monde. Le Caire est là depuis toujours, sur les bords du Nil, carrefour stratégique entre l’Orient et l’Occident. Aujourd’hui, c’est un creuset d’alchimiste dans lequel le passé et l’avenir, la mondialisation et l’islamisation se heurtent, se mélangent et parfois explosent.Le Nil est l’un des berceaux de l’humanité, le fleuve mythique qui relie le coeur de l’Afrique à la Méditerranée, le cours d’eau où une princesse égyptienne recueillit le jeune Moïse, qui flottait dans un panier d’osier, il y a de cela des milliers d’années. Bordé de boulevards étourdissants et traversé de ponts encombrés, le Nil est aussi le coeur du Caire. Ses rives sont la vitrine de la pire architecture du monde moderne, de l’immeuble d’appartements prolo-communiste au condo Miami, de la rutilante tour GloboCorp au gros hôtel république de bananes. Des quartiers européens rappelant vaguement Nice ou Marseille, mais décatis, côtoient les quartiers arabes, pittoresques, odorants, enfumés et pauvres, le tout pimenté de ruines laissées par toutes les puissances de l’histoire, Grecs, Romains, Perses, Turcs, Mongols, qui ont occupé et exploité l’Égypte depuis le déclin des pharaons.En banlieue du Caire, il y a les pyramides de Gizeh, vieilles de plus de 4 500 ans. Celle de Kheops, la plus haute, fait 137 m. À la base, elles sont aussi larges que hautes: tellement massives, immuables, inamovibles, tellement anciennes qu’elles laissent le visiteur pantois devant les connaissances et la puissance prodigieuses de la civilisation qui les a élevées.«Mais aujourd’hui, les ouvriers égyptiens ne sont pas foutus d’aligner une bordure de trottoir correctement», dit Dany Roy. Ce Montréalais d’origine a appris le métier de tailleur de pierre en France et il est devenu un expert en restauration des antiquités égyptiennes. Les grandeurs perdues de la civilisation égyptienne peuvent être un lourd héritage à porter, explique-t-il. «On se dit parfois que Le Caire a trop de passé pour son bien.»Le Caire est une ville stressée, parfois instable, souvent étonnante, mais c’est surtout une ville nostalgique, qui a connu des temps meilleurs.Cosmopolite, et arabe autant qu’européenne, le Caire a longtemps rayonné sur le commerce et la culture de tout le Moyen-Orient. Depuis la révolution nationaliste et islamisante de Nasser, dans les années 1950, elle s’est socialisée, arabisée, et appauvrie. Aujourd’hui, le leadership culturel est au Liban, la force économique est dans les Émirats du Golfe, la révolution islamique se passe en Algérie et en Iran, et la politique du Moyen-Orient est forgée dans les feux de la guerre, en Palestine et en Irak…Dans les rues, les femmes sont presque toutes coiffées d’un voile, qui va du coquet foulard de soie à l’impénétrable tchador, complétant de sinistres tuniques brunes qui les dérobent aux regards. Elles marchent rarement seules, et rarement après le coucher du soleil. Dans les cafés, des hommes moustachus ou barbus, qu’aucune présence féminine n’incite à faire le jars, tètent leur pipe à eau en regardant leur verre de thé.Quand on voit passer une femme qui exhibe ses épaules ou ses jambes, au Caire, on s’arrête pour regarder cette étrangère qui n’a pas encore compris la règle. Pas une seule couverture aguichante dans les kiosques à journaux. Les scènes d’amour, même pudiques, sont censurées dans les films montrés à la télé. Le Caire est plus pudibond qu’une ville de mormons dans les années 1930.Cette extrême pudeur est un trait culturel autant que religieux, estime Ingy Al-Qadi, journaliste de 27 ans qui se dit «occidentalisée». «Le Caire est une mégalopole, mais la vie ici est celle d’un petit village traditionnel où chacun se connaît et se surveille.» Une fille doit vivre chez ses parents jusqu’à son mariage. Impossible d’amener son amoureux chez elle, ses frères ou le bahwaab (concierge) y veillent. La nuit, les ponts et les quais du Nil sont bondés de jeunes couples d’amoureux éperdus de désir, qui n’ont nulle part où aller et qui regardent les flots glauques sans pouvoir même se tenir la main.Le Caire est au coeur du monde arabe et du monde islamique, dans la région la plus instable de la planète, le théâtre où s’affrontent hier et demain, intégristes et mondialistes, Orient et Occident, Allah et le dollar. Une contrée où les armes et la foi font parfois bon ménage, mais parfois pas.Près de la grande mosquée d’El-Azhar – centre de la vie et de la pensée islamiques d’Égypte depuis l’an 1000 -, des cordons de policiers antiémeutes enserrent le vaste périmètre en permanence, et des soldats en renfort stationnent tout près dans des camions blindés lors des célébrations du culte. Un passant en turban et djellaba à qui j’ai demandé le pourquoi de cette garnison m’a répondu «Irak! Irak!» en faisant le geste de frapper avec un tomahawk. Il y avait une belle photo à faire: ces rangs de policiers casqués, armés, bardés de boucliers, tout en noir devant le minaret blanc dans le soleil éblouissant. Mais ils ne m’ont pas laissé la prendre, évidemment.Le vendredi, chez les musulmans, c’est comme le dimanche au Québec, sauf que là-bas tout le monde va à la messe. Les prières finies, le prêche de l’imam ressemble à peu près à celui des curés: même rhétorique ampoulée, mêmes exhortations à suivre la loi de Dieu, à se méfier des infidèles, à venir nombreux et à donner généreusement. C’est après que cela se corse. La moitié des fidèles se bouscule vers la sortie, l’autre se presse au fond de la salle. Un micro, des pancartes surgissent, des slogans fusent, puis des orateurs barbus, en tunique d’intégristes, appellent à la révolte, imputant toutes les plaies d’Égypte aux riches, au système, au gouvernement et, surtout, aux Américains…Ce n’était pas clair au début. Le bonhomme ne faisait pas le geste de frapper avec un tomahawk, mais celui de brandir une pancarte. Les soldats ne sont pas là pour protéger la mosquée des attaques de l’extérieur, mais plutôt pour empêcher la mosquée de se répandre dans la rue. Les manifestations politiques sont interdites au Caire, sauf dans les temples. Comme pour la circulation automobile, les lois régissant le rapport entre l’État, la religion et le maintien de l’ordre sont souvent obscures aux yeux d’un Occidental.Normal. Le Caire, c’est le Moyen-Orient. Israël et la bande de Gaza sont juste à côté. La question palestinienne est un problème de politique locale, pas étrangère, et le militantisme islamiste, une réalité de tous les jours. Les Arabes ont leurs préjugés contre l’Occident, et nous avons aussi les nôtres à leur égard. Les Arabes que nous montre la télé sont souvent de jeunes hommes armés et très en colère lors de funérailles politisées à Bagdad ou Bethléem. Pour nous, l’Arabe apparaît souvent comme quelqu’un d’hostile, peut-être un ennemi, ou du moins le beau-frère d’un terroriste. On hésite, au début, avant de s’enfoncer dans les vieux quartiers arabes du Caire ou de s’asseoir à un de leurs cafés. On a tort. Le Caire est une ville stressée, instable, mais fondamentalement pacifique.Derrière les jolies rues touristiques du souk de Khan el-Khalili, à côté de la grande mosquée, on s’égare dans le labyrinthe d’un quartier médiéval préservé, mais pas rénové. Tout y est comme depuis toujours: les murs lépreux, les odeurs de merde, les charrettes tirées par des mules, les artisans penchés sur des établis centenaires à l’ombre de voûtes millénaires. Pas un regard de travers, pas la moindre marque d’hostilité. Au contraire, des sourires, des gestes affables, des welcome et le thé offert un peu partout.Juste derrière les ruines de l’antique quartier copte – où, dit l’Évangile, la sainte Famille résida il y a 2 000 ans -, on s’égare dans un autre quartier presque aussi ancien. On se croirait sur le plateau de tournage d’un film biblique: des bâtiments chaulés d’un étage, des venelles étroites, des places minuscules, pas une auto, pas un klaxon, des arbres qui font de l’ombre. Le marché aux fruits et légumes consiste en une charrette tirée par un âne famélique. Des poules courent près de la fontaine, des chèvres broutent les déchets du marché, le boulanger refuse, la main sur le coeur, de me faire payer un petit pain encore tiède fourré de fromage fondant, les enfants m’entourent, curieux et rieurs.Tout cela en plein coeur d’une ville moderne de près de 20 millions d’habitants? Le Caire est une machine à voyager dans le temps. À deux stations de métro de là, sur l’île de Gazira, on voit les descendants des colonials anglais boire leur gin tonic sur la pelouse impeccable du Sporting Club et, plus haut sur l’île, dans le quartier Zamalek, on trouve une foule aisée et moderne dans des bars et cafés qui pourraient aussi bien être à Beyrouth ou à Athènes.Et c’est un peu ça, le problème du Caire, dit Baha el-Din, artiste au chômage de 27 ans. «Tous les systèmes de pensée, tous les styles de vie sont bons quand ils sont purs. Le Bédouin dans le désert n’a pas de mal à vivre selon le Coran. Et vous, en Amérique, n’avez pas de problème pour vivre comme des Occidentaux. Mais ici, au Caire, nous avons les deux styles de vie à la fois, et cela crée beaucoup de tensions, de déchirements dans la société et en chaque individu.»On peut prendre la mesure de ces tensions et déchirements en comptant les policiers, soldats et autres gardes qui pullulent partout. Il y en a des blancs, des verts, des bleus, des noirs, des kaki; ils sont très jeunes, léthargiques dans la canicule, mais armés, et vous rappellent que l’état d’urgence n’a jamais été révoqué depuis les attentats terroristes du milieu des années 1980, imputés aux Frères musulmans, le redoutable groupe islamiste révolutionnaire créé dans les années 1920.Comme partout ailleurs dans le monde arabe, où le prix payé n’est jamais celui demandé, les apparences et les discours, ici, sont souvent très différents de la réalité. «Officiellement, il n’y a pas, au Caire, de prostitution, d’homosexualité, de répression, de drogue, de sida, de violence, de racisme. En vérité, on y retrouve tout ce qu’on trouve dans n’importe quelle grande ville, sauf qu’ici, c’est caché», dit Heba Farid, photographe et cinéaste cairote. Même chose en politique. L’Égypte a toute la panoplie d’institutions des sociétés démocratiques: un Parlement élu, des tribunaux, une presse nombreuse. «Mais il n’y a pas véritablement de pratique démocratique dans l’administration du pays», dit un diplomate en poste au Caire.«Je le sais, j’ai passé 18 ans de ma vie en prison pour avoir réclamé plus de démocratie», dit Rifaat al-Said, le chef du Tagamou (le rassemblement), parti réformiste de gauche. «Il n’y aura aucun espoir de progrès économique en Égypte tant qu’on n’aura pas fait une réforme démocratique. Présentement, le pays est entre les mains d’une petite classe dirigeante, et aucune institution publique ne lui fait contrepoids; elle a le champ libre et elle en profite.»Il y a cependant les Frères musulmans. Officiellement, la confrérie d’intégristes islamistes n’existe plus; dans les faits, cependant, les Frères sont partout.Les Frères musulmans furent, dans les années 1920, les premiers idéologues à prôner une interprétation du Coran justifiant le recours à la violence et à la terreur – les premiers intégristes islamistes modernes. Ils furent frappés d’interdit, puis pourchassés, après l’assassinat du président Anouar el-Sadate, à qui ils reprochaient d’avoir «pactisé» avec Israël en signant les accords de paix de Camp David, en 1979. Aujourd’hui, l’organisation des Frères musulmans est toujours illégale en Égypte, mais ils sont officiellement «tolérés» depuis qu’ils ont renoncé à la violence, en 1997 – ce qui ne les a pas empêchés de lancer récemment un appel au djihad, la guerre sainte, contre Israël. Les Frères musulmans n’ont pas le droit de faire de la politique, mais 14 députés «indépendants» font d’eux la principale force d’opposition au Parlement.Comme ils ne forment pas un vrai parti politique, ils n’ont pas de chef à proprement parler. Mais ils ont un «leader spirituel», Mohamed Mahdi Akef, petit vieillard portant des lunettes démesurées.Et Mahdi Akef est totalement opposé aux réformes démocratiques et économiques proposées par les Américains ou les progressistes égyptiens. «Si c’est la démocratie américaine que nous voyons à l’oeuvre en Palestine et en Irak, nous n’en voulons pas», dit-il en entrevue avec L’actualité. Il ne veut pas entendre parler de la libération de la femme non plus. «Le Coran respecte la femme; l’Occident en a fait un produit de consommation.»S’il y avait des élections libres et ouvertes en Égypte, un parti des Frères musulmans obtiendrait sans doute une forte majorité. Et c’est là-dessus que repose la loi d’urgence qui maintient le gouvernement du président Hosni Moubarak – avec sa dictature lite – au pouvoir depuis 25 ans. «Le peuple a le droit de choisir qui le gouverne, dit Mahdi Akef. Or, le peuple est musulman. Il pourrait donc vouloir élire un gouvernement musulman qui dirigerait le pays selon la loi coranique.» C’est exactement le discours des talibans d’Afghanistan et des clercs iraniens. Si les Égyptiens se dotaient de la démocratie ouverte qu’exigent les Américains, la première chose qu’ils feraient serait d’élire un gouvernement islamiste, comme en Iran… Et c’est bloqué là.«Une réforme démocratique en Égypte ne pourrait venir que d’en haut, du gouvernement, et pas de la base, parce que la population est démobilisée», dit Mona Makram-Ebeid, ex-députée et professeure de sciences politiques. «Il n’y a quasiment pas de société civile ici. Les seuls qui ont un contact organisé avec la population sont les islamistes.»Et l’économie est comme un souk: indescriptible. Pour la réformer, il faudrait d’abord que quelqu’un la comprenne. Le Caire ne dort jamais et ne ferme pas. À minuit, les restaurants, les cinémas se remplissent, les boucheries, fruiteries, magasins sont toujours ouverts. Les prix sont rarement affichés et varient selon la mine ou la langue du client; pas de facture, jamais de reçu.Une famille peut vivre dans un vaste appartement du centre-ville dont le loyer mensuel fut gelé à quatre livres (un dollar) par Nasser, en 1952, alors que ses voisins de palier paient 500 dollars. Un professeur d’université ayant un doctorat et 20 ans d’ancienneté gagne, en un mois, la moitié de ce qu’il touche, en une journée, à faire de la traduction simultanée pour une multinationale. Un jeune journaliste gagne environ 30 dollars par mois, mais exige cinq fois plus, par jour, pour servir de guide et d’interprète aux médias étrangers. Au début de mon séjour, une course en taxi me coûtait 20 livres (5 dollars). Après une semaine, je m’en tirais pour 5 livres. Si j’avais parlé arabe, j’aurais pu payer la moitié moins.L’essence, la farine, les pâtes sont subventionnés et offerts à des prix peu élevés (15 cents le litre pour le pétrole), occasionnant un déficit national important. Comme les salaires sont très bas, chacun a trois emplois, en plus de combines plus ou moins occultes, de sorte que personne n’est jamais vraiment au travail – «sauf pour la sieste», selon une vieille blague. Par exemple, les enseignants sèchent les cours s’ils ont mieux à faire; les étudiants aussi. Les uns et les autres se reprennent en leçons privées qui visent uniquement à préparer les examens. Les professeurs d’un même collège se battent entre eux pour avoir un élève payant. Enfin, une bureaucratie byzantine, souvent corrompue, décourage les investisseurs étrangers, hormis dans le secteur du tourisme et de l’hôtellerie – le seul en progression -, qui est contrôlé à 90% par des capitaux venus d’ailleurs.«Le Caire est un endroit rêvé pour mener la vie de bohème, tout le monde est dans la rue, on vit la nuit, c’est très cool», dit Isabelle Lavigne, cinéaste québécoise en congé sabbatique au Caire. «Mais j’imagine que diriger une affaire sérieuse et compliquée doit être l’enfer ici. Il y a un gros problème de management.»Les apparences sont trompeuses, au Caire. Cette grande ville hérissée de gratte-ciel et striée d’autoroutes est en fait un assemblage de petits villages tissés serré, habités par de modestes artisans, de petits commerçants. Une ville du deuxième monde, qui est jalouse et se méfie des puissants d’Europe, et qui est en train de se faire doubler par les économies surchauffées des pays émergents d’Asie. La mondialisation? L’Égypte et le monde arabe sont en train de rater le coche. Ou ils sont devenus le principal bastion de la résistance altermondialiste. C’est selon qui parle.On estime qu’environ 700 000 jeunes Égyptiens arrivent, chaque année, sur le marché du travail, ce qui crée une pression énorme. Le courant islamiste à la mode dans les couches populaires prône l’isolationnisme – résister à la mondialisation pour maintenir la culture, le mode de vie et l’économie traditionnels. Mais cette résistance n’a pas empêché les marques locales d’eau embouteillée ou de thé, par exemple, de tomber sous le contrôle de multinationales européennes. Elle n’a pas empêché non plus la diffusion de vidéoclips sexy produits au Liban. Et une version arabe de Star Académie de devenir un succès, au grand scandale des fondamentalistes barbus.«On se trompe sur la mondialisation: c’est ce qui va nous sauver, parce que chacun y a sa place», dit Ahmed Al-Maghrebi, professeur de théâtre italien à l’Université du Caire. Ce qui le passionne, c’est de produire des spectacles de ras, musique du continent africain que les pharaons affectionnaient et qui est l’ancêtre lointain du jazz et du blues américains. C’est une musique qui se perd en Égypte présentement. «Mais notre site Web a suscité de l’intérêt en France; nous organisons une tournée en Europe pour l’automne.»L’angoisse existentielle du Caire, cette tension de tous les instants qui en fait un endroit si intéressant, est tout entière contenue dans le projet d’Al-Maghrebi de faire renaître le ras. On trouve ici une culture très riche et très ancienne. Qui ne sait pas comment aborder l’avenir, qui lui fait peur. Qui s’est bloquée dans un présent dont tout le monde dit qu’il a trop duré, mais dont personne ne sait comment se sortir…Devant des problèmes aussi puissamment complexes, que fait-on au Caire? On trouve une table à l’ombre, commande du thé à la menthe et une shisha (pipe à eau), et on contemple le monde en silence entre les volutes, en soupirant Inch Allah… Dieu y voit.

Monde

Le retour des Gandhi

Sur les rives de la Yamuna, cette rivière sacrée du nord de l’Inde où l’on dépose avec une égale ferveur les fleurs des rituels religieux et les déchets, des femmes aux saris multicolores sont penchées sur leurs légumes. Dans ces champs illégaux encerclés par la ville de Delhi et la fumée des usines, leurs maigres bustes se balancent en suivant le va-et-vient de leurs mains. De temps en temps, elles se relèvent pour scruter le ciel, les mains sur les hanches. Elles guettent sans doute la mousson salvatrice, ce cadeau des dieux qui leur donnera de quoi survivre une autre année…Ils sont plus de 650 millions en Inde à vivre ainsi d’agriculture. Des paysans qui se sont sentis laissés pour compte dans « l’Inde qui brille », le thème de la campagne du Bharatya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien) aux élections de mai dernier. La vision d’Atal Behari Vajpayee, au pouvoir depuis 1999, pour propulser l’Inde dans le 21e siècle mondialiste était une insulte à leur endettement, leurs difficultés quotidiennes, leur misère. Et ils l’ont clairement signifié. À la surprise générale, les paysans ont voté en masse, lors de ces législatives anticipées, pour le parti du Congrès dirigé par Sonia Gandhi, veuve de l’ancien premier ministre Rajiv Gandhi.Une nouvelle fois, le destin de la plus grande démocratie du monde est lié à celui du parti du Congrès et de la famille Gandhi, qui lui a déjà donné dans le passé trois premiers ministres – dont deux sont morts assassinés par des extrémistes.L’Inde, pays d’un milliard d’habitants qui mêle traditions ancestrales et hautes technologies, qui rêve d’une vie à l’américaine sans pour autant vouloir sacrifier ses valeurs, qui s’enthousiasme pour une mission sur la Lune mais assiste, impuissant, au suicide de ses paysans endettés… C’est comme si la campagne occidentale du 19e siècle avait été soudainement transportée deux cents ans en avant. De ce choc est né le « double standard », comme les Indiens qualifient le mélange d’occidentalisation et de traditionalisme de leur pays.Et l’inattendu changement, à la dernière élection, est un parfait exemple d’une Inde en quête d’elle-même.Dans les mois qui ont précédé le scrutin, médias, observateurs, analystes – et surtout les sondages – ont annoncé la victoire du Bharatya Janata Party. Le premier ministre Vajpayee incarnait le chantre d’une Inde puissante et visionnaire. Une « Inde qui brille », forte d’une croissance économique record, capable d’attirer les délocalisations étrangères, de concurrencer le dynamisme chinois. Sous la gouverne du BJP, l’Inde promettait aussi la paix avec le vieux frère ennemi, le Pakistan. Qu’importaient les accusations de radicalisme hindou et le souvenir des massacres du Gujarat, en 2002, au cours desquels 2 000 musulmans ont péri dans des émeutes intercommunautaires sanglantes, sans que le gouvernement lève le petit doigt… Convaincu de sa victoire, le parti a même avancé la date de l’élection!Mais les Indiens en ont décidé autrement.Personne n’avait imaginé que Sonia Gandhi – « l’Italienne », comme on l’appelle encore même si elle a obtenu la nationalité indienne il y a 20 ans – serait la gagnante. Ni que, dans la foulée, elle renoncerait, à 57 ans, à prendre les rênes du pays, pour les confier à l’un de ses fidèles, le brillant économiste Manmohan Singh.Les Indiens sont, aujourd’hui encore, touchés par l’extraordinaire destin de cette fille d’un entrepreneur en bâtiment des environs de Turin, qui en 1965 tomba amoureuse de Rajiv dans un restaurant de Cambridge. Mais le mariage de Sonia aura été endeuillé à deux reprises: l’assassinat, en 1984, de sa belle-mère Indira (la fille de Nehru, père de l’Inde indépendante), puis le meurtre de Rajiv, en 1991.Sonia avait toujours refusé de faire de la politique, mais en 1988, pour contrer l’avancée des nationalistes hindous et du Bharatya Janata Party, elle a accepté la présidence du Congrès. Elle avait également longtemps refusé que ses enfants fassent de la politique. Voilà qu’elle a permis à son fils Rahul, 33 ans, de se lancer dans l’arène et qu’il a été élu député au Parlement.Quoi qu’il en soit, le pouvoir est aujourd’hui entre les mains d’une coalition de centre gauche (une vingtaine de partis de gauche et régionaux) appuyée par deux partis communistes. Cette coalition est dirigée par le Congrès, qui, il n’y a pas si longtemps encore, était considéré comme décadent, corrompu, rongé par le népotisme et les guerres intestines. Et s’il lui faut combattre ses vieux démons, la nouvelle équipe a déjà remporté une victoire idéologique de taille: la défense d’une Inde plurielle, soucieuse de résoudre le problème de la pauvreté et de respecter les minorités religieuses. En résumé, l’Inde rêve d’un avenir qui pourrait prendre tous les Indiens à son bord.Le premier ministre, Manmohan Singh, homme intelligent, respecté et compétent, est un fervent défenseur depuis toujours de l’idéologie du Congrès. Il a rassuré les marchés et la Bourse: ce brillant économiste est aussi le grand architecte des réformes libérales du pays, conduites au début des années 1990, alors qu’il était ministre des Finances.Issu d’un milieu modeste, Singh, intègre et discret, cultive sa simplicité. Depuis l’obtention de son doctorat à Oxford, ce travailleur acharné cherche à construire une Inde débarrassée de ses maux – violences communautaires, chômage et pauvreté. Premier sikh à accéder au contrôle de l’exécutif, il promet harmonie religieuse et sociale, fidèle à l’idéologie laïque et socialiste du Congrès.Voilà pour la théorie, mais la pratique, on le devine, est moins aisée. Le fond extrémiste du BJP n’est sans doute pas mort et guette une faille pour resurgir. Et malgré son désir de « réformes à visage humain », le parti du Congrès n’a guère représenté les pauvres par le passé. Certes, le gouvernement tente de résoudre le grand casse-tête: concilier l’économique et le social. Comment aider 430 millions d’Indiens vivant avec moins de deux dollars par jour? Faut-il pousser l’agriculture vers la modernité technologique ou maintenir, coûte que coûte, la petite paysannerie? Avec 200 millions de jeunes qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail d’ici 2020, le défi est énorme.Lors de la présentation de son budget, le gouvernement a pris des mesures concrètes pour le développement rural, tablant sur une croissance de 7% à 8% afin de financer les aides (prêts, fonds débloqués, allocations, etc.) et encourager la scolarisation. En même temps, il a pris soin de rassurer les élites et le milieu des affaires, inquiétés par le poids des communistes au sein de la coalition. Manmohan Singh promet ainsi de combiner « maintien de la croissance et équité »: le juste équilibre ou l’impossible compromis?Rendez-vous dans cinq ans, si tout au moins le gouvernement parvient à terminer son mandat. D’ici là, il devra aussi prouver qu’il est apte à poursuivre le processus de paix avec le Pakistan, pays voisin possesseur (comme l’Inde) de l’arme nucléaire. Tout en trouvant une solution à la dispute territoriale concernant le Cachemire. Il lui faudra encore gérer le cortège des enjeux cruciaux de l’Inde: modernisation des infrastructures, lutte contre la corruption, protection de l’environnement, santé et contrôle de la natalité, ressources en eau, etc.À moins que la vraie bataille ne se joue ailleurs, sur le terrain des mentalités… L’Inde de demain saura-t-elle remettre en question ses automatismes millénaires? Alors qu’il est aboli depuis des décennies, le système des castes ne cesse de prospérer, faisant occasionnellement les beaux jours des partis politiques. Et les 160 millions d’intouchables – les hors-castes – continuent d’être les parias de l’Inde, exclus, victimes de discrimination, humiliés, exploités. Tous les jours, deux d’entre eux sont tués et trois femmes violées. Si les intouchables parvenaient réellement à s’organiser, il est clair que le paysage politique de l’Inde en serait bouleversé. Un autre exemple des révolutions culturelles à venir: le statut de la femme. L’Inde d’aujourd’hui préfère toujours les garçons. Pis, l’écart entre le nombre des garçons et celui des filles se creuse. Selon les rapports de l’Unicef, il manquerait au pays 40 millions de femmes. À cause des infanticides, mais surtout de la technologie moderne – pensons aux appareils à ultrasons qui facilitent la sélection prénatale. Et les classes aisées des villes ne sont pas en reste, leur argent leur assurant un accès direct aux techniques médicales de pointe. À croire que l’éducation est parfois insuffisante pour changer les mentalités. Reste donc à convaincre les Indiens que la parité peut être source de développement économique.

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Le miracle Indien Monde

Le miracle Indien

Un milliard d’habitants. Une économie qui tourne à plein régime, alimentée par une jeunesse de plus en plus instruite et un gouvernement vite en affaires. Faut-il avoir peur des indiens?

Monde

Duvalier ou Aristide: même combat !

Haïti va de crise en crise, de despote en dictateur, de Duvalier en Aristide. Dans ce pays qu’on dirait condamné, malgré ses efforts et ceux de la communauté internationale, à échouer inévitablement, les meilleures intentions semblent ne s’exprimer que pour être aussitôt trahies par ceux-là mêmes qui les formulent. Le divorce est total – et semble sans remède – entre les classes aisées et l’immense majorité des huit millions d’habitants, concentrés pour l’essentiel à la campagne, où ils survivent sans électricité, sans eau potable, sans vraies écoles, sans services publics. Et sans trop d’espoir. Bref, les Haïtiens souffrent, le découragement et l’immoralité grandissent pendant que le pays se dégrade. En sourdine, le monde ricane, voyant dans les difficultés d’Haïti la preuve que les Noirs sont incapables de se gouverner eux-mêmes.Professeur d’anthropologie-sociologie à l’Université de Paris-VII, André Marcel d’Ans n’est pas le premier venu quand il s’agit d’expliquer la complexe réalité haïtienne. Ce Belge naturalisé français, qui a vécu en Afrique et en Amérique latine, fréquentait déjà la perle des Antilles dans les années 1960, alors qu’il y effectuait ses premières recherches sur le créole haïtien. Jaloux de son indépendance d’esprit, cet intellectuel au verbe sans détour a exploré patiemment les multiples replis du monde haïtien, interrogeant paysans et citadins de Jérémie à Cap-Haïtien, de Jacmel à Limonade. Son constat, jamais démenti, est implacable: la trace infamante de l’esclavage n’est effacée ni dans les faits ni dans les coeurs dans ce tiers occidental de l’île d’Hispaniola, où débuta, en 1492, le génocide des populations autochtones d’Amérique et où plus rien n’est indigène – ni les plantes ni les animaux, encore moins la population, arrachée au sol africain. Pour l’auteur d’Haïti: Paysage et société – sans doute la meilleure analyse de ce pays qui n’en finit pas de sombrer dans l’océan de ses propres contradictions -, les événements des dernières semaines font la preuve qu’Haïti doit abandonner momentanément son illusoire souveraineté afin que le monde l’aide enfin à se reconstruire.L’histoire semble bégayer en Haïti. On a l’impression que plus ça change, plus c’est pareil. Pourquoi?- La même forme historique d’exercice autoritaire du pouvoir se perpétue au pays. L’opinion publique, aussi bien en Haïti qu’à l’étranger, a accrédité l’idée qu’Aristide et son parti Lavalas s’opposaient au macoutisme. Ce n’était qu’une illusion. Dans les faits, Aristide et Duvalier – je parle du père, François – se ressemblent de façon extraordinaire, en dépit des apparences. L’un comme l’autre étaient étrangers aux deux sources de légitimation traditionnelles de la société haïtienne. Aucun n’appartenait à l’élite, essentiellement urbaine, qui se pose comme une héritière des mulâtres de l’Ancien Régime et qui a exercé son hégémonie sur la sphère publique à partir de l’indépendance, en 1804. Et aucun ne faisait partie de la société paysanne: Duvalier était le fils d’un immigré martiniquais, et Aristide, bien que né à Port-Salut, bourgade rurale du sud du pays, n’avait pas d’enracinement paysan. Tous deux sont sortis de l’anonymat grâce à des études qui les ont conduits à une sorte de sacerdoce, laïque pour le médecin qu’était Duvalier, religieux pour le prêtre qu’était Aristide. Chacun était engagé socialement et poursuivait une idéologie, à la mode du temps, qui a servi à développer une sorte de ferveur mystique empruntant au vaudou.Aristide n’était-il pas beaucoup plus à gauche?- Les deux hommes prônaient un populisme fondé sur l’idée de la victime, très facile à répandre dans un pays pauvre et qui va d’échec en échec. Cela suppose une division de la société: d’un côté, les victimes, qu’on exalte, de l’autre, les oppresseurs, qu’on diabolise. Du temps de Duvalier, il y avait la césure passée entre Noirs et mulâtres. Sous Aristide, la césure s’est faite entre pauvres et possédants. Tout en exaltant soit les Noirs, soit les pauvres, on a satanisé les camoquins (rebelles) sous Duvalier et les macoutes sous Aristide. Le parallèle est frappant. En dépit des proclamations grandiloquentes, il y a eu, dans les deux cas, absence de programme politique ou économique concret. Les deux hommes ont utilisé la même rhétorique pour fanatiser leurs partisans, avec la conviction d’être investis d’une mission pour le bénéfice des victimes. Ils semblaient portés par une vision mystique, alors que leur discours par paraboles était fait à la fois d’incohérence et de mégalomanie. Une sorte de galimatias d’exorciste, qui allait jusqu’à singer l’expression religieuse: rappelez-vous « le petit catéchisme » duvaliériste et « les 10 commandements » de la démocratie d’Aristide. Tout cela a engagé les deux personnages sur une pente dictatoriale, faite d’un sentiment de légitimité supérieure qui les autorisait à sortir de la légalité et à faire appel à la violence populaire. Une violence qu’ils considéraient comme légitime.Les deux hommes se sont joués des institutions légales, remettant le pouvoir effectif à leurs partisans.- Parfaitement. Dans les deux cas, on a provoqué la violence parmi les illettrés et les petites gens en même temps qu’on leur donnait le pouvoir. C’est ce que j’appelle la vulgarisation de la corruption et, à ce chapitre, Aristide a fait comme Duvalier. Au point qu’il a tout simplement délégué la haute main sur Les Gonaïves à l’Armée cannibale, qui était même chargée de percevoir les taxes portuaires et avait carte blanche pour rançonner la population et les services publics locaux. Duvalier et ses macoutes avaient fait exactement la même chose. Donc, à la fois l’État s’est dessaisi de l’un de ses attributs – l’exercice de la violence légitime, comme disait Max Weber – et la violence a été légitimée à tous les niveaux. Cela a été possible dans la mesure où on exacerbait le culte du gouvernant suprême, devenu un messie pour ses partisans… Mais attention, il y a une grosse différence. François Duvalier a relativement réussi son dessein et son destin.Il est mort dans son lit, contrairement à bien des présidents haïtiens, victimes de coups d’État ou forcés de déguerpir à l’étranger avec la caisse…- Duvalier a fait, en gros, ce qu’il avait projeté de faire, et c’est un des rares dirigeants dans l’histoire d’Haïti qui ait réussi à mener son dessein politique à terme. Aristide, lui, est allé d’un échec à un autre. Il a été chassé du pouvoir deux fois. Corruption, enrichissement personnel, liens avec la criminalité internationale… on n’a jamais imputé ces fautes à Duvalier. Mais à Aristide, oui. L’ignominie suprême d’Aristide a été d’enrôler des enfants dans sa lutte politique. C’est l’une des choses les plus impardonnables qu’il ait faites. L’exemple africain montre que les enfants que l’on a forcés à participer à une guerre ou à la répression ne se réinséreront jamais dans la société. Haïti est maintenant aux prises avec ce problème, qu’il traînera pendant au moins une génération… Ça me révolte!Haïti ne peut-il compter sur ses élites pour faire contrepoids aux errements d’un président?- La vraie élite a été éloignée ou annihilée. Il y a déjà eu une vie intellectuelle, littéraire, politique, idéologique, scientifique intense en Haïti, mais il n’en reste rien. Et ça, c’est à mettre au compte du duvaliérisme. Bien sûr, il y a toujours des Haïtiens instruits, cultivés, mais la plupart ne sont plus en Haïti.Certains accusent les élites en place d’agir en parasites, avec le peuple et aussi avec les étrangers…- Il y a, en Haïti, une coupure entre l’élite et la majorité, c’est certain. Les deux s’accusent mutuellement d’être responsable de l’échec de l’autre et de l’échec global du pays. Aujourd’hui, la guerre se livre entre Pétionville et Cité Soleil, entre quartiers riches et bidonvilles. La société haïtienne n’a pas été capable d’exorciser l’esclavage. Elle l’a en quelque sorte reproduit à l’intérieur d’elle-même, devenant une espèce d’autocolonie. C’est tragique.Comment réagiront les bandes armées aidées d’ex-militaires qui viennent de prendre Port-au-Prince?- Pour l’instant, la population les accueille avec des « Vive l’armée! ». On verra. Ce qui me sidère, c’est l’inconscience avec laquelle on a supprimé l’armée en 1995, acte totalement anticonstitutionnel. Ceux qui ont rédigé la Constitution, en 1987, considéraient que les articles sur la police et l’armée étaient les plus importants, parce qu’ils empêchaient le retour du macoutisme. On a dissous les forces armées et on n’a jamais réussi à récupérer les armes. Aujourd’hui, au moment où il faut rétablir la légalité constitutionnelle, il va aussi falloir rétablir l’armée. Mais ceux qui viennent de prendre le pouvoir ont déjà décidé que c’étaient eux, l’armée…Certains sont des criminels notoires, comme Louis-Jodel Chamblain et Guy Philippe, le chef des rebelles, qui a été commissaire de police à l’époque où celle-ci pratiquait la tolérance zéro à l’égard des criminels appréhendés, qu’on retrouvait, au petit matin, une balle dans la nuque…- Si on cherche quelqu’un qui a les mains propres dans tout ça, on va chercher longtemps… Guy Philippe semble avoir profité de son séjour en République dominicaine pour établir de fructueuses relations avec les circuits du narcotrafic. Mais il est jeune, beau bonhomme, parle bien l’anglais, et il plaît aux médias…Le sentiment antiaméricain est très répandu parmi les Haïtiens. Pourtant, Haïti survit en grande partie grâce aux États-Unis et à la communauté haïtienne qui y est établie. Et lorsqu’on regarde les progrès accomplis au pays pendant l’occupation américaine, de 1915 à 1934, on constate que celle-ci n’a pas eu que des effets négatifs, au contraire…- Oui, c’est sous l’occupation américaine qu’on a ouvert des écoles et remis en état ce qui restait du réseau routier et du système d’irrigation. J’ai d’ailleurs recueilli des témoignages de soulagement parmi les populations paysannes qui avaient été opprimées par les armées révolutionnaires de l’époque. Dans les faits, le seul moyen de pression d’Haïti envers les États-Unis, ce sont les boat people.Aristide a aussi beaucoup parlé de la restitution de l’argent qu’Haïti a dû verser à la France pour dédommager les planteurs esclavagistes de la perte de leurs propriétés. Une dette qu’il a chiffrée à 21 685 135 571,48 dollars américains…- C’était une gesticulation provocatrice et démagogique, mais sur le plan moral, Aristide avait raison. Le monde moderne en général et la France en particulier ont une dette morale envers Haïti.Quelle dette morale le Canada peut-il avoir envers Haïti? Nous l’aidons depuis longtemps et ne l’avons jamais colonisé.- Le commerce triangulaire qui comprenait la Nouvelle-France est à la base de l’efflorescence du monde moderne, dont le Canada fait partie au même titre que la France. J’émets depuis de nombreuses années une idée provocatrice, mais qui devient de moins en moins provocante avec le temps. Il faudrait que, par un acte souverain, Haïti mette sa souveraineté en gage pour un certain temps dans le cadre d’un contrat par lequel la communauté internationale s’engagerait à reconstruire le pays. Ce qui suppose d’abord qu’on le reboise et qu’on restaure ses infrastructures. Autrement, ce pays restera condamné à son destin, car il est peuplé de gens qui ont faim, qui ont peur. Il faut reconstruire cette société, la nourrir, la soigner, l’instruire; il faut y réintroduire des sources de travail dans les domaines industriel et agricole. Cela prendrait 30 ou 40 ans. Ce n’est pas du côté des Nations unies qu’il faut chercher, car elles sont profondément déconsidérées. Mais j’imagine une sorte de super-Sénat, où siégeraient des personnalités qui jouissent d’un prestige moral, comme Nelson Mandela ou Javier Pérez de Cuéllar, et qui garantiraient l’exécution de ce contrat à la face du monde.Est-ce réaliste, surtout en Haïti, où le nationalisme est virulent?- La façon indigne dont Aristide a été écarté du pouvoir est une preuve de plus que le pays est incapable d’exercer sa propre souveraineté. Et que le véritable nationalisme serait de reconstruire une vraie nation. Tant que le pouvoir sera détenu par des gens qui n’ont d’autre programme que leurs ambitions ou leur avidité personnelles, l’impasse actuelle va perdurer, sinon empirer.À quoi peut-on s’attendre s’il n’y a pas vraiment d’État ni d’industries, si la majorité des gens ne savent ni lire ni écrire?- Je suis pessimiste, d’autant plus que les cadres dont le pays a besoin se sont taillé une place au Québec, aux États-Unis ou en France. Ils ne retourneront pas en Haïti. Malheureusement, ceux qui rentreront sont ceux qui ont échoué à l’étranger et qui arriveront avec des prétentions énormes et offensantes.C’est donc sans espoir?- Je l’ai dit tout à l’heure: le monde moderne, la France en particulier, a une dette envers Haïti. Mais si on ne fait que s’engager à moitié pour se retirer en vitesse sur la pointe des pieds dès qu’il y aura quelques signes d’apaisement, Haïti retombera dans les mêmes ornières. Oui, je suis plutôt pessimiste… Armée cannibale : nom que se donnaient les partisans de l’ex-président Aristide qui contrôlaient la ville des Gonaïves, avant qu’ils rallient les rangs de la rébellion.

Monde

Lisbonne change de cap

C’était jadis le mini-Broadway de Lisbonne. De fières actrices y exhibaient leur porte-jarretelles pour faire rire. La légendaire Amália Rodrigues y chantait du fado pour faire pleurer. À son apogée, dans les années 1950, les théâtres de variétés du parc Mayer étaient l’un des rares endroits où il était possible de se moquer, du moins en public, d’António Salazar, le dictateur qui a dirigé le Portugal d’une main de fer jusqu’au jour où, en septembre 1968, sa chaise s’est effondrée sous lui. Victime d’un accident cérébral, il est entré dans le coma et est mort deux ans plus tard. Le rideau tombait enfin sur le très catholique dictateur, qui avait occupé le devant de la scène portugaise pendant 38 ans.Le quartier des théâtres est aujourd’hui déserté et délabré. Les couleurs vives des façades d’inspiration Art déco sont un leurre. Une seule salle fonctionne. Et les abords ne sont plus maintenant qu’un parking (comme on dit en portugais), où les nouveaux riches garent leur BMW ou leur Porsche. C’est ce parc que la Ville de Lisbonne souhaite faire revivre en le confiant aux soins de Frank Gehry, architecte américain originaire de Toronto, qui a donné à Bilbao, en Espagne, son futuriste Musée Guggenheim, et à Los Angeles sa toute nouvelle salle de concerts Walt Disney.Si ce projet voit le jour, Gehry rejoindra une capitale qui est en train de devenir le rendez-vous des grands noms de l’architecture contemporaine. Car l’Italien Renzo Piano (le Centre Georges-Pompidou, à Paris), le Britannique Norman Foster (le Reichstag, à Berlin) et le Français Jean Nouvel (l’Institut du monde arabe, à Paris) pourraient, eux aussi, marquer une ville qui n’en finit plus de se métamorphoser. Le Portugal a longtemps été l’un des pays les plus pauvres du continent. Grâce aux fonds qui lui viennent de l’Union européenne, son économie a repris du poil de la bête. Depuis le début des années 1990, son taux de croissance dépasse chaque année la moyenne européenne (même s’il a fléchi à partir de 2001). « Le Portugal fait du rattrapage », explique Pedro Gadanho, un des directeurs de la Biennale du design de Lisbonne. « Nous avions tellement de retard, comparativement aux autres pays européens, qu’il nous fallait construire toutes sortes de choses. Et cela se poursuit. »Après l’incendie, le 25 août 1988, du Chiado, quartier du 18e siècle en plein coeur de la ville, Lisbonne avait pleuré la disparition d’un inestimable patrimoine. On avait alors fait appel au plus célèbre des architectes portugais, Álvaro Siza Vieira. Le théoricien de l’école de Porto, ville du Nord où il a formé plusieurs générations d’architectes, est souvent considéré comme le successeur de l’Allemand Mies van der Rohe (voir « Sculpteur de villes », L’actualité, 1er novembre 2001), mondialement connu pour avoir conçu le Seagram Building, à New York. Mais, précise Béatrice Hajjar Lemaitre, architecte québécoise qui travaille au Portugal depuis 1997, « Siza s’est beaucoup inspiré de l’architecture populaire portugaise, qu’il a stylisée, épurée et monumentalisée ».Dans le Chiado, toutefois, Siza a choisi de reconstruire les bâtiments « à l’identique »: même emplacement, même hauteur. Seuls quelques détails (portes, poignées et intérieurs) ont été changés. Ceux qui espéraient un geste architectural plus audacieux ont été déçus. « Siza a respecté les règles imposées par l’histoire », dit Béatrice Hajjar Lemaitre. Le quartier a retrouvé ses petits commerces, ses cafés et ses librairies, où les livres sont rangés sur des étagères qui vont, comme jadis, jusqu’au plafond. La circulation automobile a été réduite, et les piétons flânent entre le café A Brasileira, prisé des touristes, et le cybercafé Amote Chiado (Je t’aime, Chiado), où un DJ mixe gentiment de l’électropop.Pour l’audace, il faut mettre le cap vers l’ouest de la ville. C’est là, à Belém, sur les bords du Tage – fleuve qui a permis aux navigateurs portugais de sillonner l’Atlantique et, au-delà, toutes les mers du monde -, que Lisbonne s’est dotée d’un complexe culturel d’avant-garde. Créé en 1993 par l’Italien Vittorio Gregotti et le Portugais Manuel Salgado, le Centre culturel de Belém, qui comprend musées, salles d’exposition, théâtres et cinémas, allait chambouler les habitudes des Lisboètes. Aujourd’hui, sa popularité est telle qu’il a insufflé une vie nouvelle à un quartier jusqu’alors surtout connu pour son monastère, remarquable ouvrage du 16e siècle, certes, mais peu fréquenté le samedi soir… Le succès du CCB, comme on l’appelle, annonçait une petite révolution, car il allait attirer les habitants de Lisbonne au bord du Tage. Eux qui lui avaient si longtemps tourné le dos allaient avoir une insatiable envie de s’y mirer.Le soir, les Lisboètes prennent un verre sous le Golden Gate local, le pont du 25-Avril, qui commémore la révolution des OEillets, marquant le retour à la démocratie, en 1974. Même si les bars et restos des environs coûtent cher, que la pizza au poulet et à la banane est peu convaincante, ces établissements ne désemplissent pas. Comme si les Lisboètes avaient surmonté une très ancienne peur de l’eau. « Avant, les riches habitaient face au fleuve et la classe moyenne lui tournait le dos, m’explique Frederico Valsassina, un des architectes les plus en vue de Lisbonne. Aujourd’hui, tout le monde veut voir le fleuve. »Surtout depuis que l’Exposition internationale de 1998, consacrée à la mer, a permis de mettre en valeur des berges peu utilisées et a dynamisé un quartier de l’Est, où se dressent aujourd’hui de nombreuses grues. Le site – le fleuve se transforme ici en estuaire – est impressionnant. Son architecture, vive et inventive. À commencer par la gare, dont le toit est couvert d’une forêt d' »arbres » de fer et de verre, clin d’oeil à l’architecte catalan Antoni Gaudí. Sans oublier la station de métro, en dessous, qui déborde d’oeuvres d’art en céramique et qui nous fait comprendre que la station Île-Sainte-Hélène (aujourd’hui Jean-Drapeau), qui donnait accès à l’Expo 67, à Montréal, était bien tristounette.Le véritable prodige de l’Expo 98 est d’avoir survécu. Cinq ans après la manifestation, le parc des Nations, comme on l’appelle désormais, continue d’attirer des visiteurs par milliers. On y vient autant pour son exceptionnel aquarium que pour ses salons. Car les organisateurs ont eu la bonne idée d’inviter la plupart des pays participants à s’installer dans un vaste complexe de quatre bâtiments, chacun plus grand que la salle d’exposition de l’hôtel Bonaventure, à Montréal. Ces mégabâtiments abritent aujourd’hui la Foire internationale de Lisbonne, qui accueille de grands salons professionnels ou commerciaux.La pièce maîtresse, un chef-d’oeuvre de Siza, reste le pavillon du Portugal, avec sa marquise, une « toile » de béton recouvrant une vaste esplanade. Chose tout à fait incompréhensible, cet immeuble est maintenant inoccupé. Le gouvernement avait envisagé un moment de s’y installer. Plus récemment, la presse a évoqué la possibilité d’y abriter l’importante collection du financier José Berardo, dont une partie des oeuvres sont exposées au Musée d’art moderne de Sintra, en banlieue de Lisbonne. De fait, on ignore encore ce qu’il adviendra du pavillon du Portugal.Après l’Eurofoot 2004, la grande fiesta du soccer européen, qui aura lieu en juin et juillet, Lisbonne espérait accueillir la Coupe de l’America, en 2006, ce qui aurait donné l’occasion de braquer une fois de plus les projecteurs sur les rives du Tage. Pour António Sérgio Rosa de Carvalho, du Service d’urbanisme de la Ville, il est primordial de confirmer la vocation atlantique de Lisbonne. « Il faut que l’on devienne la West Coast de l’Europe. C’est beaucoup mieux que le Portugal, pays méditerranéen . » Une image inadéquate, de toute façon, puisque les côtes du Portugal donnent exclusivement sur l’Atlantique…Sidónio Pardal, professeur d’architecture à l’Université technique de Lisbonne, reproche à la Ville sa préoccupation pour l’image. Frank Gehry, comme les autres grands noms de l’architecture, se livrera, selon lui, à un travail expérimental. « Ce sera un exercice de style, une architecture très high-tech, dont le résultat sera soit très intéressant, soit catastrophique. Mais nous sommes sur le terrain d’un marketing architectural qui donne plus d’importance au nom de l’architecte qu’au confort et à la sécurité des usagers, éléments qui laissent souvent à désirer dans les entreprises de prestige. »La rénovation du « quartier des théâtres » n’est pas sans embûches. Quelques mois après avoir annoncé en grande pompe que Frank Gehry avait été choisi pour retaper le parc Mayer, le maire de Lisbonne, Pedro Santana Lopes, a déclaré que les honoraires de l’architecte, que la presse évalue à 26 millions de dollars, étaient finalement peut-être trop élevés. Il est vrai que la Ville, qui a déjà versé 1,5 million pour la maquette du projet, a procédé sans appel d’offres…Habiter les bords du Tage et ses quartiers historiques est devenu « branché ». C’est le cas dans la Baixa (nom qui veut dire « basse », d’où « ville basse »), quartier du 18e siècle tout en damier, dont la conception a marqué un tournant dans l’histoire de l’architecture. La mairie souhaite que l’Unesco le reconnaisse comme « patrimoine de l’humanité ». « La Baixa est un des rares exemples de développement urbain issu des Lumières », explique António Sérgio Rosa de Carvalho, du Service d’urbanisme.D’une harmonie rare, la ville basse, reconstruite après le tremblement de terre de 1755, possède ce que les spécialistes appellent une « trame urbaine standardisée », c’est-à-dire que les bâtiments, conformes à un modèle unique, s’y insèrent dans une grille planifiée. Dans l’histoire de l’urbanisme, il s’agissait d’une première, de sorte que la Baixa est l’ancêtre d’un quartier comme le Plateau-Mont-Royal. Sauf qu’il ne s’agit pas, à Lisbonne, de duplex et de triplex, comme à Montréal, mais essentiellement d’immeubles de quatre étages avec un seul balcon – au dernier niveau – et une mansarde.Malgré ses charmes, le vieux Lisbonne s’est vidé de ses habitants à partir des années 1960. Aujourd’hui, la mairie cherche à le repeupler en y attirant la classe moyenne, qui s’est installée dans des banlieues où l’urbanisme est réduit à sa plus simple expression. Ce sont ces ex-Lisboètes, ou à tout le moins leurs enfants, que la Ville voudrait voir revenir, malgré les risques que suppose l’embourgeoisement. « On n’a pas peur de l’embourgeoisement ou des yuppies, précise António Sérgio Rosa de Carvalho. On n’est pas en train de chasser qui que ce soit: les immeubles sont vides! »Il est vrai que de très nombreux bâtiments anciens restent inoccupés, et passablement dégradés, même sur la prestigieuse avenida da Liberdade, les « Champs-Élysées » de Lisbonne. Il faudrait les rénover avant qu’ils puissent être habités, ce que refusent de faire les propriétaires. « Ça coûte plus cher de rénover que de construire », déplore l’architecte Frederico Valsassina. Il sait de quoi il retourne, car il est en train de restaurer un palácio du 18e siècle que la Grande-Bretagne a acheté en 1937 pour en faire son ambassade. L’immeuble, racheté par la compagnie d’assurances Lusitania, accueillera bientôt un musée de la monnaie. Mais à quelques portes de ce joyau, on trouve un bâtiment abandonné…La Ville a mis sur pied des programmes d’aide à la rénovation. Rua da Madalena – une artère du centre -, par exemple, une cinquantaine (!) d’immeubles seront refaits grâce à la mairie. Lorsque les propriétaires manquent d’empressement, l’administration municipale prend les choses en main. C’est le cas rua dos Olivais, où elle fait les travaux en lieu et place du propriétaire, qui recevra toutefois la note. Il faut dire que cet immeuble, en très mauvais état, gâchait une superbe place…La mairie n’est pas sans reproche, selon l’architecte Sidónio Pardal, puisqu’elle refuse d’augmenter les évaluations qui servent à calculer l’impôt foncier, une mesure qui serait trop impopulaire. Sauf que les taxes sont si basses qu’un spéculateur peut se permettre de laisser une propriété à l’abandon. À Lisbonne, dit Sidónio Pardal, « on arrive à la situation aberrante où l’immeuble le plus rentable, c’est celui qui est abandonné »! Sa valeur immobilière augmente d’environ 12% annuellement, deux fois plus que s’il était loué – un bénéfice considérable lorsque la Bourse recule.L’administration municipale est moins sévère que celle de bien d’autres capitales européennes, qui réglementent depuis belle lurette la couleur des façades dans les quartiers historiques – à Paris, par exemple, le beige est obligatoire dans la plupart des secteurs anciens. À Lisbonne, la palette des couleurs (traditionnellement le jaune pâle, le rose, le gris) s’est considérablement élargie, un peu trop au goût de certains. « Il existe un règlement municipal sur les couleurs, mais les gens ne le respectent pas », déplore l’architecte et urbaniste canadien d’origine portugaise Norberto Corrêa. « On dirait que les Portugais se plient moins facilement à l’autorité, à toute autorité, depuis qu’ils ont découvert la liberté avec la révolution des OEillets. »Mais le véritable ennemi de Lisbonne reste peut-être l’automobiliste. Les Portugais, ces « obsédés de la bagnole », ainsi que les qualifie António Sérgio Rosa de Carvalho, se garent sur les trottoirs comme si de rien n’était, ce qui a pour effet de les endommager. Or, les trottoirs de Lisbonne sont faits de petits pavés de pierre, noirs ou blancs, avec lesquels les ouvriers façonnent des mosaïques, parfois très élaborées.L’architecture, en tout cas, est devenue un sport national. Le Portugal, pays de 10 millions d’habitants, possède désormais 23 écoles d’architecture! Cet engouement tient peut-être surtout au fait qu’Álvaro Siza Vieira, connu mondialement, est un modèle pour beaucoup de jeunes. Pour Pedro Gadanho, de la Biennale de design, il n’y a pas de mystère. « Seulement trois Portugais, dit-il, ont une réputation internationale: Amália Rodrigues, pour le fado, José Saramago, pour son prix Nobel [de littérature, en 1998], et Siza. » Victime d’un phénomène de mode ou non, la nouvelle génération d’architectes déterminera le futur visage de Lisbonne. Si les spéculateurs et le laisser-aller ne l’abîment pas trop entre-temps.

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Haïti, la fortune des exilés

On estime à deux millions le nombre d’Haïtiens installés à l’étranger, principalement aux États-Unis et au Canada. Chaque année, ils feraient parvenir à leurs proches des centaines de millions de dollars en espèces. Impossible d’avoir des chiffres précis, mais ces sommes sont d’une importance telle qu’elles contribueraient à réduire la dette extérieure du pays. Au cours des années 1990, elles ont même permis de maintenir le déficit « dans des limites raisonnables », selon une étude du ministère des Haïtiens vivant à l’étranger, ce ministère créé en 1994 sous la pression de la diaspora pour améliorer la « coopération » entre les expatriés et leur pays. Au jour le jour, 70% (!) des ménages urbains survivraient grâce à cet apport de l’étranger. L’actualité a interviewé Camille Ratia au téléphone.L’émigration étant rentable, le gouvernement haïtien a-t-il intérêt à favoriser le départ de ses ressortissants ?- C’est la question que j’ai posée à Leslie Voltaire, ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, qui m’a déclaré qu’il ne pouvait répondre par l’affirmative, du moins officiellement, parce que cela froisserait les États-Unis. Mais il a ajouté que le gouvernement considérait les Haïtiens de la diaspora comme une importante source de revenus.Faut-il s’attendre à voir des Haïtiens continuer de quitter leur pays ?- L’écart est tellement important entre la pauvreté des uns et la richesse des autres qu’il ne faut pas trop s’en étonner. Haïti n’est pas le seul pays dans cette situation. Mais le problème est peut-être plus aigu là-bas: un responsable du ministère des Haïtiens vivant à l’étranger a déjà déclaré que le pays se viderait en trois mois si on donnait des passeports à tout le monde!Les Haïtiens de la diaspora ont-ils, outre la contribution financière, des idées politiques à apporter ? – J’ai des scrupules à parler de politique. Je constate toutefois que de nombreux Haïtiens sont rentrés au pays après la chute de Duvalier. Certains avaient quelque chose à apporter. D’autres sont rentrés par opportunisme, pour profiter de la situation.

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La vie secrète de La Havane

Raúl Rivero est un costaud, tignasse blanche, grosse bedaine, voix rocailleuse. Il pourrait être un vieux chauffeur de taxi de Montréal, mais c’est un poète cubain, traduit, publié en Europe. «Les Cubains aiment La Havane, et la ville le leur rend bien, c’est une bonne ville», dit-il, fumant une cigarette sur son balcon dans El Cerro, un quartier populaire du centre.Vue de là, au crépuscule, La Havane ressemble à ce qu’on en voit dans le dernier film de James Bond: animée, décrépite, bruyante, exotique. De la musique fuse de partout. Des femmes semblent danser entre les trous et les débris de la chaussée. Des hommes les observent distraitement, fumant, adossés à des façades qui rappellent Barcelone ou La Nouvelle-Orléans. Des gamins jouent au baseball, frappant avec un bout de planche une pelote de chiffon ficelé, courant entre les autos: les célèbres bazous de La Havane, certains montés sur des blocs, dépecés, immobiles à jamais dans la chaleur poussiéreuse de la capitale cubaine.Rivero est un dissident, un des rares Cubains à oser critiquer ouvertement le régime autoritaire de Fidel Castro, en place contre vents et marées depuis la révolution populaire de 1959. «La révolution a été un échec, tout le monde sait ça, mais personne ne l’admet – alors nous faisons tous semblant Le régime survit parce que c’est un système totalitaire, qui contrôle l’information et distille la peur.»Depuis le 19 mars 2003, Raúl Rivero est aussi un prisonnier politique.Trois semaines après notre rencontre, il sera épinglé, avec quelque 80 autres intellectuels et dissidents soupçonnés d’atteinte à la sécurité de l’État et de sédition, pendant que le reste du monde aura la tête tournée vers l’Irak. La sentence de Rivero est tombée le 7 avril: 20 ans pour lui, de 15 à 28 pour les autres dissidents – à la suite de procès expéditifs.«La Havane est fière et noble, elle est ancienne et indomptable; elle a l’âme canaille des grands ports de mer, dit Rivero sur son balcon. Mais elle a été kidnappée.» Pour la sauver, ajoute-t-il, il faudra la reprendre au gouvernement et aux étrangers, et la redonner aux Cubains, qui sauront s’en occuper.«Nous sommes prisonniers chez nous. Cela fait 50 ans qu’on nous promet un avenir glorieux, mais qui est toujours reporté à plus tard.»Au journaliste qui s’étonne de l’entendre dire des choses aussi dures d’un régime politique qui supporte mal la critique, Raúl Rivero répond: «Je ne fais que décrire ce que je vois. Je me sens plus libre que voici cinq ans; l’emprise du régime sur la ville a faibli un peu et les gens en profitent.»Puis, prophétiquement, il ajoute: «Mais on ne sait jamais ici. À La Havane, les choses ne sont jamais telles qu’elles semblent être.»Tu parles! Un poète qui a l’air d’un camionneur, qui dit que le régime accorde plus de libertés aujourd’hui, puis se fait boucler pour avoir fréquenté des étrangersLa Havane est une énigme faite de contradictions enrobées d’illusions. Une vieille ville européenne en Amérique, une économie socialiste qui carbure aux dollars, un paradis touristique dans un État policier, une ville figée dans le temps, qui vend de la nostalgie aux touristes tout en promettant aux indigènes un avenir meilleur grâce à ces mêmes touristes.Le coup de filet de la mi-mars a énervé les milieux diplomatiques et les cercles d’intellectuels. La Havane, elle, est restée sonnée. D’habitude, la plupart des prévenus sont relâchés après quelques semaines. Pas cette fois. «Ces arrestations sont l’aboutissement d’une escalade de la répression. Les autorités ont commencé par des razzias dans les boîtes de nuit, ensuite ils sont tombés sur les jiniteras [les prostituées de la capitale], puis sur tous ceux qui avaient un petit business privé. On se doutait bien que le tour des dissidents viendrait. »La Havane est beaucoup trop belle, trop romantique et trop cool pour passer pour un goulag. Les lames de l’Atlantique se cassent et déferlent sur le Malecon, le grand boulevard de mer, à côté de vieilles forteresses d’où on a tiré de vrais boulets de canon sur de vrais pirates. Elle possède le plus riche héritage de l’époque coloniale espagnole et des quartiers entiers d’édifices élégants et somptueux, témoins d’autant d’époques différentes d’opulence, de gloire et de puissance. «Il n’y a pas de bidonvilles ici comme dans le reste de l’Amérique latine, parce que nous avons transformé les palais en taudis», dit Diana, une enseignante cubaine.Mais il y a plus. Il y a ce qu’on ne voit pas à La Havane. Très peu de grands boulevards et de circulation dans cette ville aussi peuplée que Montréal. Très peu d’éclairage la nuit; on peut voir les étoiles entre les toits. Aucun des panneaux-réclames, néons et vitrines éclatantes, aucun des drugstores et salles de jeux électroniques clinquants, aucun des McDonald’s et des gratte-ciel postmodernes en miroir fumé qui font que toutes les villes se ressemblent de plus en plus, de Kuala Lumpur à Istanbul. La Havane offre un silence pour les yeux qui repose étrangement et donne l’impression de découvrir comment c’était avant.Surtout, il y a la musique: celle suave et coquine des bars, casinos et bordels havanais des années 1950, remise à la mode par le phénoménal succès planétaire du Buena Vista Social Club. À toute heure, dans les hôtels, sur les places et dans les cafés, de petits ensembles de musiciens inondent la ville d’airs de samba, de mambo, de salsa et de son, la musique traditionnelle cubaine qui a fertilisé toute cette vague latina de l’après-Deuxième Guerre mondiale.Pendant longtemps, les intellectuels de gauche, les Québécois surtout, ont voué un culte romantique à Cuba, le petit pays opiniâtre qui a osé la faire, cette révolution d’indépendance, nationaliste, politique et socialiste. Ce n’est cependant plus tellement cela qui marche aujourd’hui.Ce que cherche le riche touriste européen ou canadien à La Havane – et un nombre croissant d’Américains venus en catimini depuis Montréal, Toronto ou Cancún -, c’est un rôle de figurant dans un film d’époque, un film de gangsters hédonistes, où on se balade en DeSoto, fume des cigares longs comme ça et boit des mojitos (cocktails à la menthe) en regardant les chicas danser la salsa.La Havane est devenue, sans trop l’avoir voulu, semble-t-il, la capitale mondiale du rétro-cool, un musée vivant des fifties dans lequel le voyageur moderne descend d’avion; il bascule dans le passé et n’en revient pas de sitôt. Il y aurait une fortune à faire en vendant sur place, à la pièce, les pages des beaux livres célébrant le Cuba rétro – une république de bananes gérée par des gangsters américains depuis les casinos Art déco d’El Vedado – qu’on trouve dans les librairies branchées du reste de l’Occident. Le gouvernement cubain ne l’entend pas ainsi, évidemment, et tout ce qu’on offre comme souvenirs dans les boutiques officielles est de l’iconographie révolutionnaire caduque, gravitant autour de l’effigie de Che Guevara, mort en 1967, héros éteint d’une révolution qui a maintenant atteint l’âge de la retraite.À La Havane, rien n’est ce qu’il semble être, dit Raúl Rivero… On peut très bien comprendre le touriste, évadé pour un jour ou deux des tout compris de Varadero ou de Cayo Largo, de tomber dans le panneau. De croire que «sa» Habana, rétro, musicale, sensuelle, ivre et coquine, n’est pas de la frime. Restez plus longtemps et viendra le moment où vous aussi entendrez jouer «Guantanamera» une fois de trop. Quelque chose cassera alors en vous, vos yeux croiseront le regard d’un Cubain qui vous dira, en silence: «Bienvenue à La Havane, citoyen, là où la vraie vie est tout autre chose».Dans leur vraie vie à eux, les Havanais ne fument pas de cigares à 10 dollars, ne boivent pas de mojitos à la mémoire d’Ernest Hemingway. Ils écoutent la pop latina quétaine des radios de Miami, en se demandant comment faire pour mettre la main sur quelques dollars. Des dólares résolument postrévolutionnaires et totalement américains.Dollars? Touristes!L’effondrement de l’Union soviétique a plongé Cuba dans des difficultés extrêmes. Pour se renflouer, le gouvernement a accéléré le développement de l’industrie touristique, en partenariat avec des capitalistes étrangers. Le plan était simple: l’État est le seul autorisé à pratiquer le capitalisme. Il négocie en dollars, aux tarifs internationaux, avec les étrangers, mais paie ses travailleurs cubains en pesos – à 25 pesos le dollar. Les touristes consomment en dollars, les Cubains en pesos, et les deux ne se mêlent pas. Au péage de l’autoroute, le guichet des extranjeros réclame deux dollars américains, celui des Cubains, deux pesos (huit cents). Une visite au Musée de la révolution, l’ancien palais présidentiel de Fulgencio Batista, coûte quatre dollars américains au touriste, quatre pesos (16 cents) à l’indigène. Même les Cubains qui en auraient les moyens ne peuvent dormir à l’hôtel. Et les touristes n’ont pas le droit de consommer des services en pesos dans les bars, restaurants, taxis réservés aux Cubains.Il y a cependant une partie de cet apartheid qui n’a pas marché: les Cubains ont le droit de posséder des dollars, mais pas celui d’en gagner. Alors ils trichent. «Mettre la main sur des dollars est devenu un jeu pour eux, une obsession de tous les instants, un sport national», dit une diplomate européenne. En fait, pour la moitié d’entre eux. L’autre moitié – concierge, flic, soldat, garde civil, surveillant, contremaître, agent de sécurité, membre du Parti communiste – fait partie d’un extravagant dispositif de surveillance et d’oppression visant à empêcher les premiers d’en empocher.«Nous ne sommes pas des criminels», dit Peter, mon nouvel ami, buvant des espressos et du rhum dans un bar-en-pesos. Son vrai nom est Pedro, mais le chic à La Havane est de porter un nom anglais. «Partout ailleurs, notre activité serait considérée comme parfaitement normale. Partout sauf ici. Ici, il est impossible de vivre et de nourrir sa famille autrement», dit Ernie, son copain – Ernesto.Je n’ai pas réussi à savoir ce que ces deux-là faisaient au juste, mais ils m’ont expliqué comment fonctionne l’économie souterraine cubaine. «C’est simple, dit Ernesto, tout ce qui n’est pas tombé du camion s’obtient por la izquierda [par la main gauche].»Les Cubains ont un dicton: «Qui vole un voleur gagne 100 ans d’indulgence.» Ils sont toujours en train de voler leur employeur, toujours l’État. Le garçon de table met des sachets de thé dans sa poche. Le chauffeur de camion laisse quelques sacs de ciment de sa cargaison ici et là, ou du riz, du café, du rhum, de l’huile, des langoustes, réservés aux seuls touristes et qui sont revendus par des colporteurs – quand il ne détourne pas le camion pour la journée à des fins plus lucratives. Le livreur emplit un bidon supplémentaire en faisant le plein. Prenez un taxi ailleurs qu’à l’hôtel, le chauffeur vous fait un prix hors compteur et empoche.Ce qui s’obtient par la main gauche: tous les services détournés de leur objectif premier moyennant dollars américains. Le flic qui regarde ailleurs pendant que la jinitera racole au bar dont il a la surveillance, l’enseignante qui fait l’école buissonnière pour servir d’interprète à des investisseurs étrangers, le douanier qui n’ouvre pas les valises des Cubains-de-Miami, la femme de ménage, la prostituée, le «guide touristique», le chauffeur improvisé payés en dollars. Les chambres à louer, à la journée ou à l’heure, et hors registre, sont un business florissant. Les restaurants, cantines, discothèques, taxis clandestins aussi.C’est un jeu de cache-cache que les Cubains jouent avec leur gouvernement seulement. Des gens d’affaires étrangers ont tous affirmé qu’il n’y a pas, à Cuba, de crime sérieusement organisé, ce qui en fait un des rares pays d’Amérique latine à peu près dépourvu de corruption. «Ce n’est pas le Mexique ou la Colombie, dit un homme d’affaires de Toronto. Pour nous, Canadiens, le marché noir a une connotation très négative: drogues, chaînes stéréo volées… Ici, quelqu’un t’aborde en disant: Psst! tu veux acheter des pommes de terre?»Pedro enseignait le russe, un service qui n’est plus tellement demandé, et Ernesto était une sorte de technicien. Cuba a produit des dizaines de milliers de ces travailleurs spécialisés qui se sont recyclés dans le secteur des dollars – ingénieurs qui servent aux tables, conduisent des taxis ou fricotent dans le petit trafic des denrées, contre dollars.«La légalisation du dollar a complètement chamboulé l’ordre social, du jour au lendemain», dit Mark Entwistle, ancien ambassadeur du Canada maintenant consultant international, qui retourne régulièrement à La Havane. «Traditionnellement, l’élite était composée de ceux qui avaient une position enviable dans le Parti communiste, l’armée ou le gouvernement. Aujourd’hui, quiconque touche des dollars se retrouve au sommet de la pyramide sociale.»Selon Mark Entwistle, la légalisation du dollar au début des années 1990 aura marqué le début de la fin du régime communiste cubain. «Elle a donné naissance à une nouvelle classe moyenne urbaine. Ces gens-là sont en contact avec les étrangers, et avec l’extérieur aussi, et leur succès nourrit leur ambition.» Ils seront, prédit-il, les principaux agents du changement, quand «Le Changement» viendra.Ernesto ne sait peut-être pas qu’il fait partie de l’élite commerçante de La Havane; ce qu’il sait, cependant, c’est qu’il en a marre, de tout: «Ça fait 45 ans qu’on attend des jours meilleurs. Aujourd’hui, on attend Le Changement , c’est tout.» À La Havane, on ne prononce pas le nom de Fidel Castro en public; on ne dit pas qu’on espère qu’il mourra bientôt. On dit qu’on attend «Le Changement». Qui ne va pas se produire tant que le Lider Maximo, 76 ans, doyen des grands dictateurs, sera aux commandesLa légalisation du dollar a peut-être enclenché le début de la fin du régime, «mais c’est aussi une catastrophe sociale et humaine», dit Oscar Espinosa Chepe, économiste interviewé à La Havane, condamné à 20 ans de prison après les rafles de la mi-mars. «Cela a créé de grandes injustices sociales entre ceux qui ont accès aux dollars et les autres. Si vous êtes un honnête membre du Parti, vous êtes pauvre. Si vous enlevez vos vêtements pour les touristes ou avez un oncle à Miami, vous êtes riche. Cela est assez éloigné de l’idéal socialiste.»Alors, comment promouvoir le progrès sous un régime totalitaire qui se dit révolutionnaire? «Il faut utiliser des moyens pacifiques», dit Oswaldo Payá, le plus connu des dissidents cubains – ce qui explique peut-être qu’il ait été épargné par les rafles de mars. Payá, un chrétien militant, est le promoteur du projet Varela (une pétition qui circule à Cuba pour réclamer une réforme politique ainsi que le rétablissement du droit de parole et d’association, de la liberté de presse, de même que le droit à des élections démocratiques). «Nous savons tous que la majorité des Cubains veulent des changements, mais les gens ici ont perdu la faculté de s’exprimer publiquement. Toute la force du projet Varela vient de ce que, malgré la peur et les embûches, des milliers de Cubains ont laissé tomber le masque et ont signé la pétition.»Selon Oscar Espinosa, beaucoup de gens bien placés dans le gouvernement cubain sont en train de se positionner, «de se préparer à agir quand viendra Le Changement , mais avec la plus grande discrétion».Tout plein d’entrepreneurs et d’investisseurs étrangers se préparent eux aussi à récolter la manne qui tombera quand Cuba rejoindra le village planétaire. Selon la plupart de ces gens branchés, n’en déplaise aux radicaux de La Havane, de Washington ou de Miami, l’après-Castro ne dégénérera peut-être pas en bain de sang ou en guerre civile, tout compte fait. Et il ne prendra peut-être pas non plus la forme d’un retour au libéralisme économique à tout crin.«Les Cubains, cette fois, vont sûrement vouloir garder le contrôle de leur situation et vont être prudents», dit un homme d’affaires de Toronto ayant des intérêts dans le secteur de l’énergie. Mark Entwistle croit que les Cubains imposeront «une réforme économique à la chinoise ou, au mieux, un socialisme à la suédoise» lorsqu’arrivera «Le Changement». Selon l’économiste Oscar Espinosa, La Havane devra régler ses problèmes, mais d’une manière graduelle. «Nous ne sommes pas en position de subir des changements politiques ou économiques trop violents.»Les Cubains devront d’abord réapprendre à se faire confiance les uns aux autres, ajoute Oswaldo Payá. «N’oubliez pas que chaque famille cubaine compte un exilé et un membre du Parti communiste, un dissident et un travailleur au noir.»Ces appels à la modération et à la conciliation trouvent maintenant un écho là où on l’attendait le moins: parmi les exilés. Un sondage du Miami Herald indiquait cet hiver que, pour la première fois, une majorité de Cubains établis en Floride se montrent conciliants et disent maintenant que ce sera aux Cubains-de-l’île de gérer l’après-Castro. Eux qui naguère encore parlaient d’envoyer les marines pour remettre de l’ordre à Cuba…Cameron Young, avocat d’affaires montréalais établi à La Havane, sait comment les choses se passent quand un régime totalitaire s’effondre. Il travaillait pour un grand cabinet américain à Budapest dans les années qui ont suivi l’implosion de l’Empire soviétique, en 1991. «Ça prend un déclencheur, puis tout se passe très vite Le Changement va déclencher une activité économique fébrile. Les Cubains ne sont pas bien préparés pour gérer les investissements très importants que cela va générer.»Cent ans avant que Maisonneuve débarque à Montréal, il y avait, dans les rues bordant la place Saint-François-d’Assise, à La Havane, des soldats, des marins, des prêtres, des marchands et des esclaves, déjà occupés à bâtir une ville qui voyait grand et en mènerait large. Deux siècles plus tard, La Havane rivalisait avec New York et Montréal pour le titre de plus important port de commerce impérial des Amériques. Pendant les deux autres siècles qui ont suivi, Cuba s’est affranchie de l’Espagne par les armes, pour tomber sous le joug des Américains, dont elle s’est aussi affranchie par les armes, pour tomber sous le joug de l’URSS, à laquelle elle a survécu. Cuba est maintenant en train d’apprendre à devenir un pays indépendant, pour la première fois de sa longue histoire.Ces jours-ci, avec les bars et les jiniteras sous surveillance, avec les dissidents derrière les barreaux, il ne se brasse pas beaucoup d’affaires à La Havane. Mais c’est temporaire. Un jour arrivera «Le Changement», et alors tout changera très vite.