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Le paradis des ados

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Trouvez-vous acceptable qu’un ou une ado de 15-16 ans… Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 décide elle-même d’avoir un avortement 51 % 42 % 34 % 37 % ait des relations sexuelles 48 % 46 % 20 % 30 % fume la cigarette 14 % 31 % 8 % 22 % consomme à l’occasion des drogues douces 12 % 11 % 6 % 6 % boive régulièrement de l’alcool 10 % 9 % 6 % 8 %

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Le paradis des ados

Les millions de dollars dépensés en campagnes contre le tabagisme ont porté leurs fruits: d’un océan à l’autre, on tolère de moins en moins de voir des ados la cigarette au bec. Mais c’est bien l’un des rares points, en matière de comportement des jeunes de 15-16 ans, sur lesquels les Québécois et les autres Canadiens s’entendent. Relations sexuelles, consommation occasionnelle de drogues douces, consommation régulière d’alcool sont acceptables aux yeux d’un plus fort pourcentage de Québécois. Et tandis que ces derniers sont un peu plus nombreux qu’il y a 15 ans à tolérer ces comportements, leurs concitoyens du reste du pays n’ont pas changé d’avis en ce qui a trait à la consommation de drogues douces par les ados… et ont durci leur position concernant les relations sexuelles. Le Québec n’est pas le royaume du stupre et de la fornication pour autant. Seul un Québécois sur 10 se dit favorable à ce qu’un ado de 15 ou 16 ans fume ou consomme des drogues douces et de l’alcool. Ailleurs au Canada, cette proportion tombe à un sur 16. En ce moment, un Québécois sur deux estime qu’une adolescente peut décider elle-même d’avoir recours à l’avortement, alors qu’un Canadien sur trois pense la même chose. Au Québec, cette opinion a gagné du terrain au cours des 15 dernières années, tandis qu’elle en a perdu ailleurs au pays. Johanne de Passillé, du Centre de santé des femmes de Montréal, a tout de même l’impression que la société québécoise est de moins en moins tolérante. «La couverture médiatique n’est jamais favorable à l’avortement, dit-elle. Tout ce qu’on entend, c’est que les femmes avortent trop, qu’elles utilisent l’avortement comme moyen de contraception.» Roy MacGregor, chroniqueur du Globe and Mail et auteur d’une trentaine d’essais et de romans, dont plusieurs pour adolescents, voit quant à lui deux explications à la montée de l’intolérance à l’ouest de la rivière des Outaouais: l’immigration et la religion. «Au Québec, l’extrémisme religieux est chose du passé, dit-il. Pas dans le reste du Canada, où les évangéliques ne cessent de gagner du terrain.» Le chroniqueur estime par ailleurs que les racines loyalistes des premiers colons, encore sensibles chez les Canadiens anglais, ainsi que la tendance des nouveaux arrivants à pratiquer leur foi de façon plus rigoureuse contribuent aussi au recul de la tolérance au pays. «Mais je doute de la validité des réponses obtenues, précise-t-il. Les Canadiens ont l’habitude de dire aux sondeurs ce qu’ils croient que ceux-ci veulent entendre.»

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Quel placard?

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Ça ne m’inquiète pas qu’une personne homosexuelle enseigne dans une école primaire. Québec en 1992 : 64 % en 2007 : 80 % Autres provinces en 1992 : 46 % en 2007 : 71 %

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Quel placard?

Les homosexuels ne sont pas seulement égaux devant la loi, ils le sont de plus en plus dans l’esprit des gens! Sept Canadiens sur dix ne voient aucun problème à ce qu’un homosexuel enseigne dans une école primaire. Ils étaient moins de un sur deux à penser ainsi il y a 15 ans. Au Québec, le taux d’acceptation est encore plus élevé, à 80 %. Mais la progression est moins marquée qu’ailleurs au Canada, puisqu’en 1992, 64 % des Québécois étaient déjà favorables à l’idée. Cette ouverture n’étonne pas Laurent McCutcheon, président de Gai Écoute, centre d’aide téléphonique pour les gais. «Tant sur la question homosexuelle que sur bien des questions sociales, le Québec a toujours fait preuve d’une plus grande ouverture que le reste du Canada, dit-il. Les unions de fait et les unions civiles, par exemple, ont été reconnues au Québec d’abord.» Claude Gauthier, de la maison CROP, estime que les résultats du sondage suivent les efforts consacrés par les gouvernements au cours des dernières années pour assurer l’égalité entre gais et hétérosexuels. «Le débat sur le mariage entre conjoints de même sexe a beaucoup fait pour l’acceptation des homosexuels, dit-il. Il a ouvert les yeux de bien des gens sur une réalité qu’ils ne connaissaient peut-être pas.» Cela ne veut pas dire que tout est rose en ce bas monde! Trouver un seul enseignant du primaire disposé à parler ouvertement de son homosexualité a été impossible. «Un seul parent homophobe peut mettre la bisbille dans ta classe», dit un prof qui enseigne en 5e année, à Montréal, pour justifier qu’il faille garder son identité secrète. «Je ne mêle pas vie personnelle et vie professionnelle…» Les préjugés, il est vrai, peuvent parfois être tenaces. «Quelques personnes associent peut-être encore homosexualité et pédophilie, explique Claude Gauthier. Mais les résultats du sondage montrent qu’elles sont de moins en moins nombreuses.» Ce qui réjouit le prof de 5e année. «Ça fait 27 ans que j’enseigne, dit-il. Jamais je n’ai senti une telle ouverture de la part des parents à l’égard de l’homosexualité. Même chose dans la cour d’école. Il y a des années que je n’ai pas entendu mes élèves se traiter de tapettes.»

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Papa change les couches, mais…

L’égalité entre les pères et les mères, c’est pour bientôt. Du moins dans le petit groupe de parents avec lesquels Louis-Michel Tremblay, 27 ans, participe aux activités familiales organisées par le Carrefour des Petits Soleils, un organisme communautaire de Montréal. «Parmi huit parents, nous sommes trois ou quatre pères, selon les semaines!» dit ce fier papa d’un petit Augustin, 16 mois. À la naissance de son fils, en novembre 2005, Louis-Michel Tremblay a pris un congé parental de 35 semaines, le maximum à l’époque. Chargé de projet au sein d’un organisme de coopération internationale du Saguenay–Lac-Saint-Jean, il a opté pour le télétravail, et la petite famille s’est installée à Montréal, le temps que maman, infirmière, termine ses études d’acupuncture au collège de Rosemont. «Pour le moment, on mise sur la carrière de ma blonde plutôt que sur la mienne», dit-il. Tout comme Louis-Michel Tremblay, 6 Québécois sur 10 ne croient pas qu’il soit «plus normal pour la femme que pour l’homme de sacrifier sa carrière au profit de la famille». Ailleurs au Canada, près des deux tiers des gens pensent au contraire qu’il est plus normal pour la femme de mettre sa carrière en veilleuse. Au Québec, les rôles des hommes et des femmes sont moins catégorisés que dans le reste du pays, confirme Denyse Côté, directrice de l’Observatoire sur le développement régional et l’analyse différenciée selon les sexes de l’Université du Québec en Outaouais. «L’union libre et les naissances hors mariage ainsi que la garde partagée sont plus fréquentes.» Les mesures favorisant la conciliation travail-famille, comme les garderies à sept dollars, encouragent aussi les mères québécoises à regagner le marché du travail, souligne Francine Descarries, professeure à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM. «Est-ce que les comportements des hommes et des femmes sont vraiment plus égalitaires au Québec?» demande Évelyne Lapierre-Adamcyk, professeure titulaire au Département de démographie de l’Université de Montréal. Il a fallu attendre le début des années 2000, fait-elle remarquer, pour qu’au Québec le pourcentage de mères avec conjoint et qui travaillaient atteigne puis dépasse celui qu’on observait en Ontario. De toute façon, «il n’y a pas de quoi se péter les bretelles!» dit Germain Dulac, chercheur invité à l’École de service social de l’Université de Montréal et spécialiste de la condition masculine: près de 4 Québécois sur 10 croient toujours que c’est à la mère de sacrifier sa carrière pour la famille. «Il y a beaucoup de travail à faire auprès de la population et des employeurs», dit-il. Le père québécois s’occupe davantage des enfants qu’il y a 20 ans, mais la mère demeure la première responsable de l’organisation familiale, selon Francine Descarries. «L’homme accepte de faire le marché, mais sa conjointe doit dresser pour lui la liste des achats à faire», dit-elle. Fait étonnant: 36 % des Québécois (41 % des hommes et 32 % des femmes) pensent que «l’homme conserve certaines supériorités naturelles sur la femme contre lesquelles on ne peut rien»! C’est plus qu’il y a 15 ans (29 %). Ailleurs au Canada, ce pourcentage a baissé, passant de 25 % à 20 %. Selon Alain Giguère, président de CROP, les gens pensent à la force physique masculine et non aux facultés intellectuelles. «Le Québec est une société latine, traditionnellement plus machiste, dit-il. Les archétypes des hommes héros et des femmes féminines et maternelles demeurent dans les esprits. Mais c’est purement symbolique.» Au quotidien, les couches de bébé rattrapent les hommes québécois. Ceux-ci, estime Alain Giguère, rêvent seulement de «faire encore un peu les coqs!»

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Papa change les couches, mais…

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Il est plus normal pour la femme que pour l’homme de sacrifier sa carrière au profit de la famille. Québec 38 % Autres provinces 65 % Quoi qu’on dise, l’homme conserve certaines supériorités naturelles sur la femme contre lesquelles on ne peut rien. Québec en 2007 : 36 % en 1992 : 29 % Autres provinces en 2007 : 20 % en 1992 : 25 %

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Le capitalisme à visage mesquin

«Ah, nous disent-ils l’air penaud, c’est un grand malheur, c’est sûr, mais on n’y peut rien. Dans le nouveau grand marché du travail mondial, un employé sur quatre est chinois. Et en Chine, vous savez, il n’y a pas de vrais syndicats. Les salaires sont bas. Les conditions de travail pitoyables. [Soupirs!] Alors, il faut s’adapter. Travailler plus pour moins cher. Si seulement les Chinois étaient mieux traités, mieux protégés, mieux organisés, mieux payés. Mais ce n’est pas demain la veille…» Et si c’était demain la veille? Ce printemps, les députés chinois devront se prononcer sur une réforme des lois du travail qui entraînerait une véritable révolution, augmentant le pouvoir de négociation des salariés et celui du syndicat national, qui, bien que complètement à la botte du Parti communiste, fait preuve ces temps-ci d’un regain de conscience ouvrière. Que se passe-t-il? En 2005, 30 000 poursuites judiciaires, 300 000 conflits de travail, quatre millions de grévistes, voilà ce qui se passe. Le gouvernement chinois craint pour la paix sociale. Les employeurs, vivant dans un véritable far west du capitalisme, abusent. Selon la loi actuelle, le salarié n’a de protection que s’il a un contrat individuel, signé par son patron. Or, 80% des patrons n’en signent pas. Plus de 12% des salariés ne reçoivent même pas le salaire minimum, dérisoire, fixé par l’État. Lorsqu’ils sont payés. Selon l’Organisation internationale du travail, dans la province du Guangdong, plus de la moitié des employeurs retiennent illégalement une partie ou la totalité des salaires. Ça ne peut pas durer. Dans un geste surprenant de réalisme politique, le gouvernement a donc déposé l’an dernier ce projet de loi qui renverserait le rapport de force en faveur de l’employé et de son syndicat. Pas de contrat? On présumera qu’il existe. Changements aux conditions de travail? Négociation obligatoire avec le syndicat ou avec des «représentants élus». Contradiction entre la version de l’employeur et celle du salarié? À moins que l’employeur n’ait une preuve écrite, le juge présumera que le salarié dit vrai. L’État a mis à la disposition des travailleurs pendant 30 jours un site Internet pour obtenir leurs commentaires. Près de 200 000 salariés y ont déversé leurs malheurs et leurs espoirs. Ils n’étaient pas les seuls à commenter. Les grandes entreprises américaines et européennes ont lu le projet de loi. Elles furent catastrophées. Loin d’y voir une occasion de rehausser le niveau de vie des travailleurs chinois et de commencer à combler l’écart avec celui des salariés occidentaux, elles ont craint pour leurs marges de profit et ont laissé planer la menace de la délocalisation. Un lobbying intense leur a permis de convaincre les législateurs de diluer le projet de loi, dont une deuxième version vient d’être produite. Version encore trop généreuse au goût de la Chambre de commerce américaine, de Wal-Mart, Microsoft, Intel et General Electric, mais encore considérée comme un progrès réel par les organisations de travailleurs et de défense des droits de la personne. La partie se corse. Ce débat législatif n’est pas chinois, il est planétaire. En Europe, les syndicats ont forcé la Chambre de commerce européenne à faire volte-face. Hier opposée au projet de loi, elle s’y dit maintenant favorable. La suédoise Ericsson, par exemple, s’est dissociée des lobbys patronaux qui ont voulu faire reculer l’État chinois. Aux États-Unis, les travailleurs du textile sont montés au créneau, ralliant des représentants démocrates. La société Nike s’est soudain trouvée mal et s’est désolidarisée des efforts du lobby patronal américain à Pékin. Beaucoup d’autres (dont Google) se taisent. Dans cette affaire, les masques tombent. De grandes entreprises qui se gargarisent de «responsabilité sociale» et qui prétendent avoir, dans les pays émergents, un comportement exemplaire se battent aujourd’hui bec et ongles pour interdire aux travailleurs chinois des droits obtenus il y a des décennies par les salariés occidentaux. Il faut savoir de plus que la pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires, dans nos secteurs manufacturiers, provient non des manœuvres condamnables d’entrepreneurs chinois véreux dans le Guangdong, mais des pratiques des grandes sociétés occidentales installées en Chine. Au cours des 12 dernières années, les deux tiers de la fulgurante augmentation des exportations chinoises furent attribuables aux entreprises étrangères en sol chinois. Toute amélioration des conditions de travail des travailleurs de ces entreprises — donc de nos entreprises établies là-bas — aura un effet positif sur la qualité de vie des salariés, partout sur la planète. La mondialisation nous a entraînés vers le fond du baril. Mais voilà que le fond du baril monte. Honte à ceux qui freinent cette ascension. — Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net.

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Les sauveurs d’enfance

En 1900, Montréal était une tueuse en série de nouveau-nés. Elle était la grande ville du monde où les bébés mouraient le plus, après… Calcutta — du moins parmi celles qui tenaient des statistiques. Un enfant montréalais sur quatre ne survivait pas à sa première année. Et il y avait quatre fois plus de mortalité infantile à Saint-Henri, quartier ouvrier francophone, qu’à Westmount. Pour tenter d’endiguer la saignée, un groupe de femmes bourgeoises a fondé un petit dispensaire de 12 lits rue Saint-Denis, l’Hôpital Sainte-Justine. Au fil des déménagements et des agrandissements, il est passé à 34 lits en 1910, à 80 lits en 1915, à 164 lits en 1925 et à 500 lits en 1935! Aujourd’hui, le CHU Sainte-Justine est le plus important établissement de soins pédiatriques au Québec et le plus grand centre mère-enfant au Canada. Dans l’ouvrage Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007, l’historienne Denyse Baillargeon, de l’Université de Montréal, fait revivre les 100 ans de cette institution. Elle nous parle ici des premières décennies. De quoi mouraient tant les enfants au début du 20e siècle? — La plupart mouraient de diarrhées ou d’entérites, principalement à cause du lait contaminé qu’ils buvaient. À Montréal, il y aura des lois imposant la pasteurisation du lait, mais seulement dans les années 1920, et elles ne seront appliquées de manière stricte qu’à partir des années 1930. Le lait provenait parfois de troupeaux non vaccinés contre la tuberculose. On le transportait de la campagne à la ville dans des conditions abominables et il pouvait traîner près des gares au soleil pendant des heures! Dans les crèches, où se retrouvaient les bébés des filles-mères, le taux de mortalité était absolument catastrophique: huit sur dix n’atteignaient pas un an. Les femmes n’allaitaient pas? — Les Canadiennes françaises allaitaient peu. Souvent, elles arrêtaient après un mois à peine. Les raisons de cela sont probablement culturelles. D’ailleurs, on retrouve les mêmes comportements chez les Normandes et les Bretonnes à la fin du 19e siècle. La place qu’a prise l’Église catholique ici, le discours qu’elle avait sur le corps, ça a sûrement quelque chose à voir. Il était hors de question que les Canadiennes françaises donnent le sein devant les autres membres de la famille, par exemple. Ce n’était pas évident, les jeunes mariés habitant souvent avec leurs parents ou beaux-parents, dans des logements urbains exigus. Comment la mortalité des enfants était-elle perçue? — Elle scandalisait toute la communauté canadienne-française bien-pensante, c’est-à-dire les curés, les médecins, les bourgeois. Il faut comprendre qu’à l’époque, pour tous ces gens-là, cela voulait dire que l’avenir de la race était en danger. On ne voulait pas sauver chaque bébé pour lui-même, mais parce qu’il représentait l’avenir de la nation! De quels milieux étaient issus les patients de Sainte-Justine? — C’était surtout des gens pauvres. Parce que les pauvres étaient plus malades — ils vivaient dans des quartiers industriels surpeuplés et enfumés — et parce que les riches se faisaient soigner par des infirmières ou des médecins à domicile. À l’hôpital, il y avait trois types de patients: les patients privés, qui payaient tous leurs frais; les patients semi-privés, qui payaient une partie de leurs frais; et les patients publics, qui étaient totalement à la charge de l’assistance publique. Ce système-là allait demeurer jusqu’à la Loi sur l’assurance hospitalisation, en 1961. De quelles maladies souffraient les enfants? — La plupart souffraient d’une infection quelconque. Des yeux, des oreilles, de la gorge, des intestins. On voyait beaucoup de pleurésies, de pneumonies. Et dans les premières décennies, il n’y avait pas d’antibiotiques [NDLR: la pénicilline sera introduite à Sainte-Justine en 1944]. On déplorait que les parents tardent à amener l’enfant à l’hôpital. Si bien que quand ils arrivaient, il était parfois trop tard. C’était dangereux dans les cas d’appendicite — on pouvait en mourir! — et d’otite, qui risquaient de mener à la surdité. Pourquoi les gens attendaient-ils avant d’aller à l’hôpital, si ce n’était pas une question d’argent? — La société d’alors n’était pas médicalisée comme celle d’aujourd’hui. Les parents n’avaient pas ce réflexe. Il y avait aussi une gêne, une crainte. Aller à l’hôpital, pour un ouvrier ou un journalier quasi analphabète, c’était entrer dans un univers incompréhensible. Il y côtoyait des gens d’une autre classe sociale: médecins, infirmières, bénévoles. Devant eux, il devait étaler sa pauvreté, car son enfant n’était pas nécessairement bien mis. Il s’attirait des reproches sur sa façon de prendre soin de lui. Quels ont été les moments les plus difficiles dans l’histoire de l’hôpital? — Trois grandes épidémies de poliomyélite ont touché Sainte-Justine, en 1931, 1946 et 1959. Ce furent des temps forts. En 1946, on a hospitalisé près de 500 enfants. Ils arrivaient de tous les coins du Québec. Il y avait des enfants partout, dans les corridors, partout! Il a fallu réquisitionner les lits, repousser toutes les opérations chirurgicales non urgentes et mobiliser le personnel. Le taux de mortalité n’a pas été si élevé, mais beaucoup d’enfants ont gardé des séquelles et ont continué à fréquenter l’hôpital pendant de nombreuses années. Qu’est-ce qui vous a surprise dans vos recherches? — J’ai vu des parents qui abandonnaient leur enfant à l’hôpital! Ils ne venaient pas le chercher, une fois guéri, et l’hôpital ne retrouvait pas leur trace. On devait alors le placer à l’orphelinat. Ce n’est pas arrivé très fréquemment, mais quand même quelques fois. Il y a aussi des parents qui tardaient à venir chercher leur bébé, parce qu’ils profitaient d’un répit à la maison ou parce qu’ils estimaient qu’il était bien à l’hôpital, où il avait son propre lit et mangeait à sa faim. L’hôpital devenait pour eux une espèce de substitut familial. Quel rôle a joué Justine Lacoste-Beaubien? — Elle a été la présidente du conseil d’administration de Sainte-Justine pendant près de 60 ans! C’était son hôpital. Elle avait une autorité absolue, même sur les médecins. Une chose m’a frappée. Elle était à la fois une grande philanthrope et une femme férue de progrès scientifique. Elle voulait les appareils les plus modernes, les meilleures techniques chirurgicales, les plus grands spécialistes. Elle n’hésitait pas à envoyer ses médecins en congrès aux États-Unis ou en Europe. Elle-même a beaucoup voyagé et on dit que, partout où elle allait, elle visitait des hôpitaux! — Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007, par Denyse Baillargeon, Boréal. En librairie le 25 avril.

Culture

Dépaysements variés

C’est rare, un style. Stéfani Meunier en a un, on le sait depuis son précédent roman, L’étrangère. C’est un style qui ne fait jamais d’esbroufe, qui se contente de peu: des phrases généralement assez courtes, presque banales (tout est dans le «presque»), où tout à coup un mot inattendu, une syntaxe un peu bancale nous avertissent que se joue là quelque chose de grave. Ce deuxième roman, intitulé comme négligemment Ce n’est pas une façon de dire adieu, se passe pour l’essentiel à New York, plus précisément à Brooklyn, dans les dernières années de l’ère Beatles. Un jeune musicien montréalais nommé Sean, rockeur, bien sûr, vient se réfugier chez son ami new-yorkais Ralf, «homme à tout faire au cimetière Green-Wood». Il y a un chien, aussi, appelé à juste titre Lennon et qui n’est pas le personnage le moins substantiel du roman. Arrive une belle jeune femme, Héloïse, qui fait couple avec Sean. La distribution est complète. On n’y rencontre, il est important de le noter, que des personnages extrêmement ordinaires, y compris le chien, mais la romancière semble nous dire entre les lignes que nous ne perdons rien pour attendre. Il faut dire qu’Héloïse s’est installée chez Ralf pendant que Sean jouait avec son groupe dans un bar assez miteux d’une île du Sud. À son retour, la loi du triangle amoureux, ou plutôt de la trahison amoureuse, jouera infailliblement. Il y aura un baiser, un seul, et cela suffira pour introduire la tragédie dans cette trop tranquille histoire. Un baiser passionné, presque violent, et Sean s’enfuira dans les Cantons-de-l’Est pour essayer de l’oublier. Quant à Héloïse, elle retournera à l’appartement de Ralf et… Mais la fin est trop banale et émouvante — oui, cela se peut — pour être simplement évoquée ici. Une phrase d’Héloïse suffira: «Nous n’avons pas pleuré, Ralf et moi, quand les Beatles se sont séparés.» La vie en prose, de Yolande Villemaire, était-ce avant les Beatles ou pendant leur règne? Pour moi, qui me fiche du rock comme de ma première chemise, c’était le roman-culte de 1980, un gros roman plein de verve et d’ésotérisme, qu’on a trop vite oublié. J’en relis aujourd’hui quelques pages, et le charme opère encore. Depuis ce grand coup, Yolande Villemaire a considérablement réduit le poids de ses livres, qui sacrifient un peu trop au reportage personnel. La voici — mais déguisée en Miliana Tremblay — faisant du tourisme spirituel en Inde. Spirituel ou non, le tourisme en Inde, ce n’est pas toujours une promenade de tout repos. Ni pour Miliana ni pour le lecteur, qui peine à se retrouver dans le dédale des routes et des noms de personnes. Il est d’ailleurs significatif que la narratrice, la voyageuse, devienne amoureuse du patron de son agence de voyages. Égarée souvent, comme nous, dans ce trop grand pays, elle harcèle le monsieur, elle dépense une fortune en appels téléphoniques à Sept-Îles, où se trouve sa fillette, appelée Adamanti, et l’Inde n’est pas pour elle l’éden rêvé. Le plus drôle de l’histoire, c’est un colloque sur la culture québécoise à l’Université Jawaharlal Nehru, où un «spécialiste de Gérard Bessette» explique les subtilités du Libraire, un autre celles de la traduction en tamoul des Belles-sœurs, de Tremblay, et où une professeure de l’Université de Goa parle de «l’écriture des femmes au Québec». India, India, on l’aura compris, ressemble plus à un récit de voyage, plein de péripéties mineures, qu’à un véritable roman. Mais ça se laisse lire, parce que Yolande Villemaire nous fait sentir, par mille détails concrets, l’étrangeté fondamentale de l’Inde. — Ce n’est pas une façon de dire adieu, parStéfani Meunier, Boréal, 213 p., 22,95$. India, India, par Yolande Villemaire, XYZ éditeur, 278 p., 25$.

Société

Un Québec assagi?

Vous n’avez pas trouvé ça étonnant, vous, de voir les Québécois afficher cette indifférence trop cool quand le gouvernement de Stephen Harper a fait voter aux Communes une motion les reconnaissant comme une nation, l’automne dernier? Au quotidien The Globe and Mail, à Toronto, les commentateurs grimpaient aux rideaux, montaient aux barricades, prédisaient l’érosion, la balkanisation imminente du Canada. Ici? Presque rien, si peu, bof. Étonnant, non? Cet irréductible village gaulois aurait tout de suite voté oui à l’indépendance pure et dure si le premier ministre du temps, Robert Bourassa, avait seulement dit «let’s go» après l’échec de Meech, en 1990 — parce qu’on lui refusait le statut de «société distincte». Un statut de nation officielle offert 16 ans plus tard, sans que nous l’ayons même demandé, nous laisse indifférents… Pourquoi? Pour la même raison qui pousse bon nombre de Québécois — qui se déclarent pourtant souverainistes quand les sondeurs les appellent — à ne plus vouloir rien entendre quand l’aile pure et dure du Parti québécois s’excite à l’idée de tenir un nouveau référendum au plus tôt. Ou qui les fait tomber de leur chaise quand les vieux thèmes périréférendaires — la partition du Québec, les transferts du fédéral — refont surface lors de la campagne électorale. C’est que, pour bien des gens, la séparation a déjà eu lieu, et ils sont passés à autre chose. Le Québec ne s’est pas séparé du Canada, mais bien des Québécois l’ont fait, eux. Ils ont abandonné le Canada — individuellement, sans trop se consulter, sans même trop le savoir. Le résultat est toutefois le même. Quel résultat? Depuis cette séparation tranquille, c’est le Canada qui pédale pour essayer de nous rejoindre. Le Canada moderne, celui d’aujourd’hui, ce sont les Québécois qui l’ont défini, plus encore que les financiers ou les médias de Toronto, que les conservateurs ou les pétroliers de Calgary: bilinguisme, avortement, libre-échange, tolérance de la marijuana, mariage homosexuel, présence du Québec à l’Unesco, d’un parti séparatiste aux Communes… Ce n’est pas par hasard que le premier ministre du Canada — un anglophone conservateur de l’Alberta — entame toujours ses communications officielles à Ottawa en français. Sa survie politique en dépend. Le Canada, c’est nous! La séparation tranquille s’est produite vers 1992, à l’époque où Roy «Ovila» Dupuis et Marina «Émilie» Orsini marquaient le Québec dans Les filles de Caleb, et qu’«ostin d’beu!», le juron de Rémi Duval dans Jamais deux sans toi, voulait dire quelque chose. Les BB étaient sacrés groupe de l’année et Jean Leloup tournait en dérision la première guerre en Irak dans sa chanson «1990». Le Léolo de Jean-Claude Lauzon se dirigeait vers Cannes, alors que Lothaire Bluteau se révélait dans Jésus de Montréal, de Denys Arcand — des noms que personne ne connaissait au Canada. À cette époque-là, l’Union soviétique s’effondrait, Internet n’était pas encore entré dans les foyers, et la mondialisation naissante laissait entrevoir une ère de paix et de prospérité… Ici, nous étions dans le sillage turbulent de l’échec de l’accord du lac Meech, accord qui devait réparer «l’affront» du rapatriement unilatéral de la Constitution de 1980. Ce rapatriement aurait dû tenir compte des demandes «traditionnelles» d’un statut particulier pour le Québec: un retour à l’idée originale de la Constitution de l867, qui, elle, suivait l’Acte d’Union de 1840, lui-même une tentative malheureuse de réparer les pots cassés sur les plaines d’Abraham, en 1759. Bref, c’était l’époque de la commission Bélanger-Campeau, où les fédéralistes libéraux en avaient eux-mêmes ras le bol des impasses politiques sur le statut du Québec au sein du Canada, et ne savaient plus où se mettre. C’est à cette époque que les Québécois décidèrent massivement de tourner la page des vieilles chicanes identitaires avec Ottawa et de s’embarquer dans une nouvelle aventure, unique, inédite, créatrice, stimulante et… mondialisante: la création du seul et unique melting-pot de langue française en Amérique. Créer cette société mondiale mais francophone en Amérique fut l’œuvre, ainsi que le principal véhicule culturel et politique, de la génération qui a suivi celle des boomers péquistes. Ce métissage nouveau genre nous a tenus très occupés. Personne ne réclamait vraiment un référendum politique en 1995. La célèbre bourde de Jacques Parizeau, le soir du vote — «On a été battus par l’argent et des votes ethniques» —, révélait clairement ce qui s’était déjà produit ici: pour de nombreux Québécois, l’argent et les votes ethniques étaient devenus aussi québécois que le couscous, la salsa ou les sushis. À Montréal, du moins. La campagne électorale qui vient tout juste de se terminer a laissé voir une certaine impatience, un peu partout en région, et parmi quelques candidats adéquistes, face à cette vision — ludique, pluraliste, postmoderne — du Québec véhiculée par les médias montréalais. Un virage à droite? Pas vraiment, dit Alain Giguère, de CROP. «Le débat dans la campagne s’est tenu très loin des valeurs de la droite morale américaine, ou de certains conservateurs de l’Ouest canadien.» L’actualité a mis le doigt sur ce qui se passait en janvier 1992 en publiant un sondage qui fit beaucoup de bruit à l’époque, parce qu’il définissait, pour la première fois, cette fameuse «société distincte» mentionnée dans l’accord du lac Meech — et ce n’était pas le Québec profond à la ceinture fléchée, xénophobe et passéiste qu’aimait décrire Mordecai Richler. Au contraire, notre numéro spécial décrivait plutôt les Québécois comme «un peuple postmoderne, à un niveau atteint par peu d’autres sociétés au monde». Postmoderne, en 1992, ça voulait dire: «qui a coupé la plupart des ponts avec son passé, ses institutions, ses symboles, ses tabous». Nous citions le sondeur canadien Michael Adams: le Québec vit au présent, il accepte la «nouvelle morale informelle», sexuelle et personnelle, disait-il. «Il est davantage tourné vers la recherche du plaisir que lié par un sens patriotique ou religieux du devoir.» La série de reportages étayant ce sondage décrivait un Québec branché, internationaliste, culturellement autosuffisant, épicurien, «qui cultive la joie de vivre à la limite de l’insouciance». À l’époque, les Canadiens disaient préférer quelqu’un qui fait son devoir, et les Québécois, quelqu’un qui cherche son bonheur. Les Québécois accordaient moins d’importance au mariage — et, donc, à la fidélité conjugale — que les autres Canadiens. Les Canadiens s’énervaient beaucoup plus que les Québécois si leur fille de 15 ans avait des relations sexuelles, fumait du pot ou décidait de se faire avorter. Ça dérangeait beaucoup moins les Québécois que les autres Canadiens si un homosexuel faisait la classe à leurs enfants au primaire. Les Québécois de 1992 achetaient quatre fois plus de lait entier, plus de billets de loterie, de cigarettes et de légumes que les Ontariens. Et ils étaient beaucoup plus nombreux que les autres au pays à dire que consommer, se payer quelque chose de nouveau, était «un des grands plaisirs de la vie»… Et aujourd’hui? Nous avons demandé à CROP de poser les mêmes questions aux habitants du Québec et du reste du Canada. Résultat? Le Québec est toujours, tout à la fois, le mouton noir, la cigale, le petit cochon et la tête de cochon du Canada. Les Québécois sont en général plus insouciants, plus tolérants, moins disciplinés, plus coquins et moins généreux de leur temps et de leurs efforts que les autres Canadiens — comme il y a 15 ans. «Le Québec est resté le Québec; nous sommes ce que nous sommes», dit Alain Giguère, président de CROP. Mais le monde a changé, la vie est devenue plus difficile, plus dangereuse à certains égards, ajoute-t-il, «et la réalité nous a rattrapés ces dernières années». Depuis, le Canada a beaucoup cheminé sur la voie du modèle postmoderne à la québécoise: il a refusé de s’engager en Irak, a permis aux homosexuels de se marier, s’est fait à l’idée que le cinéma canadien est avant tout québécois, s’est trouvé un goût pour la bonne bouffe et le vin. Mais le trafic d’influence s’est opéré dans les deux sens. Cette année, les Québécois semblent beaucoup moins frivoles et insouciants qu’il y a 15 ans. Aujourd’hui, plus de Québécois répondent préférer d’abord les gens qui font leur devoir… Lawrence Martin, analyste au Globe and Mail qu’on ne peut soupçonner d’être une taupe de la Société Saint-Jean-Baptiste, écrivait le 1er mars que le Canada doit, dans une bonne mesure, son enviable réputation de société ouverte, libérale et tolérante — «sa réputation de phare pour les autres pays» — au Québec, la province récalcitrante, qui rue toujours dans les brancards canadiens. La conclusion de Lawrence Martin? Les pétrodollars font de l’Alberta le cœur économique du Canada; c’est vers là que tout le monde émigre en ce moment, c’est de là que viennent les surplus budgétaires d’Ottawa — et le premier ministre du pays. Mais qui a le vrai pouvoir de définir le Canada? «Le Québec. Qu’on le veuille ou non, c’est le Québec qui définit le Canada d’aujourd’hui», écrit-il. Le Québec? Tout sauf ennuyeux…

Monde

Saccage chez les Mayas

Au moment où la barque accoste sur les berges boueuses de la rivière La Pasión, le silence de la forêt vierge est soudain déchiré par les cris rauques des singes hurleurs. Le guide Carmen Chub Coy prend les devants et nous conduit jusqu’aux ruines de Cancuén — l’un des grands sites archéologiques du Guatemala. Il enjambe les racines géantes d’une ceiba — l’arbre emblème du pays — et s’arrête devant une dalle de calcaire qui gît à même le sol, sur le bord du sentier. Sur cette stèle de deux mètres, explique-t-il, figurait autrefois un bas-relief d’une extrême finesse représentant Taj Chan Ahk, le roi maya qui régna sur la cité-État de Cancuén de 759 à 796. «Toute la face sculptée a été prélevée à la tronçonneuse et emportée par les pillards, dans les années 1980», dit-il. Puis, il montre du doigt une pile de blocs un peu plus loin. «C’est ce qui reste de l’escalier qui montait vers le palais de Taj Chan Ahk. Toutes les marches sculptées ont disparu.» Ce palais, encore largement enfoui sous la végétation, est non seulement le joyau de Cancuén, mais l’une des plus grandes constructions à subsister de la civilisation maya. Bâti sur trois niveaux autour de 11 cours, il est dominé par un vaste patio bordé d’arcades et couvre, d’après les archéologues, une superficie équivalente à six terrains de football. Combien ses 200 chambres recèlent-elles de fresques, de bijoux en jade, de miroirs en pyrite, de couteaux aux lames d’obsidienne, de parures en plumes de quetzal? Nous ne le saurons peut-être jamais: les pillards ne cessent de les éventrer. Site martyr, Cancuén ne représente pas un cas isolé. Le Guatemala, qui compte plus de vestiges archéologiques que l’Égypte, est en train de devenir l’eldorado des trafiquants d’antiquités. Selon le Conseil national des zones protégées, 70% des sites du Petén — la province du nord, que les Mayas occupèrent durant environ 1 200 ans, jusqu’au 9e siècle — témoignent de déprédations plus ou moins graves. Les chasseurs de trésors peuvent continuer leur œuvre de destruction en toute quiétude: sur les 2 900 sites recensés, seuls 49 bénéficient d’une surveillance permanente. Les archéologues, manquant souvent de fonds pour protéger leurs découvertes, en sont réduits à les enfouir de nouveau sous d’épaisses couches d’humus. Colliers de jade, vases anthropomorphes, encensoirs délicats: la cote toujours plus élevée des artefacts mayas, dans les salles de ventes aux enchères, stimule la frénésie des pillards. «Les plus belles pièces — des stèles, des sculptures — peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers de dollars», estime Salvador López, chef du Service des monuments préhispaniques au ministère de la Culture. La disparition du patrimoine guatémaltèque a commencé dès l’arrivée des conquistadors espagnols, au 16e siècle. Sous l’autorité de l’évêque missionnaire Diego de Landa, des milliers d’idoles «démoniaques» et de livres «blasphématoires» avaient alors été mis en pièces ou incendiés. Trois siècles plus tard, une vague d’explorateurs vidèrent les villes antiques de Palenque, de Copán ou de Tikal pour enrichir les musées occidentaux de merveilles qui ne reverront jamais leur pays d’origine. Mais ces rapines semblent bien inoffensives en comparaison du saccage qui se produit dans la région du Petén depuis quelques années. «Nous avons affaire aujourd’hui à des bandes organisées, qui utilisent des véhicules tout-terrain, des outils de pointe, et même des fusils d’assaut, affirme Salvador López. L’année dernière, le site de Dos Pilas a été forcé par des hommes équipés d’AK 47! Ils ont découpé deux glyphes — des cartouches gravés — et… ils sont repartis. C’était à l’évidence une commande, un vol par catalogue.» Si les histoires de pillards résonnent partout dans les sombres locaux du ministère de la Culture, situés dans un ancien monastère de Ciudad Guatemala, elles prennent un tour encore plus inquiétant du côté de l’Unité de prévention du trafic illicite. «La cocaïne colombienne à destination des États-Unis transite par le Petén, où l’on compte des dizaines de pistes d’atterrissage clandestines, dit Oscar Mora, coordinateur de l’Unité. C’est en construisant ces pistes que les trafiquants locaux découvrent des vestiges. Certaines bandes paient même la drogue avec des pièces archéologiques!» Le marché des œuvres mayas est également alimenté par les milliers de colons qui défrichent la forêt du Petén, où les grandes cités de l’ère classique avaient été protégées pendant des siècles par une végétation impénétrable. À Zapote Bobal, au nord de Cancuén, les arbres ont ainsi fait place à une vaste pâture où les vaches déambulent entre une multitude de ruines naguère complètement ensevelies. Les fermiers du voisinage, déplorent les archéologues, en ont déjà exhumé la moitié. «Le problème, ce n’est pas seulement la disparition de pièces précieuses ou prestigieuses», explique la céramologue française Mélanie Forné en rangeant les caisses de tessons qui s’accumulent dans son laboratoire de Ciudad Guatemala. «Lorsque nous faisons des fouilles, ces éclats de vases ou de jarres nous permettent de reconstituer la chronologie, de deviner la fonction des édifices, d’étudier les influences régionales. Mais si le site a été pillé, si la céramique a été déplacée, une partie de cette information sera à jamais perdue.» Déjà, en 2002, le professeur Robert Sharer Shoemaker, de l’Université de Pennsylvanie, affirmait, devant une commission du département d’État américain: «Les poteries mayas que l’on trouve sur le marché de l’art ou dans les collections privées sont mille fois plus nombreuses que celles qui ont été correctement étudiées, dans un contexte archéologique bien documenté. Une telle disparité indique que les pillages ont sérieusement compromis notre espoir de comprendre un jour cette civilisation.» Cette dernière, en effet, n’a pas livré tous ses secrets. Durant son âge d’or, soit entre 250 et 900, le monde maya se partageait entre 70 cités-États couvrant le sud du Mexique et l’Amérique centrale. Son écriture hiéroglyphique, encore imparfaitement comprise par les spécialistes, fut la plus développée de l’ère précolombienne. Ses scribes, utilisant comme support de la pâte de figuier couverte de plâtre et pliée en accordéon, rédigeaient des almanachs, des livres de prophéties, des traités d’astronomie, connus sous le nom de «codex mayas» et dont il ne subsiste, hélas, que quatre exemplaires dans le monde. Astronomes hors pair, mathématiciens familiers avec les notions de zéro et d’infini, les Mayas conçurent également un calendrier solaire plus précis que son homologue grégorien, en vigueur à la même époque en Europe. «Ces Mayas se consacrant à la science, à l’art, à la religion ont longtemps été considérés comme les sages des Amériques», rappelle le Français René Viel, spécialiste du site maya de Copán, au Honduras. Leurs prouesses intellectuelles rendent d’autant plus mystérieux le fait qu’ils aient déserté, vers l’an 900, toutes leurs grandes cités situées au sud du Yucatán. «On évoque un manque de nourriture, une surexploitation des terres entraînant une catastrophe écologique, dit René Viel. Mais on n’est sûr de rien.» Pour répondre à ces questions, étonnamment proches de nos préoccupations contemporaines, les archéologues doivent reconstituer un puzzle dont Cancuén pourrait très bien être l’une des pièces principales. Ce port fluvial, ancré à la frontière des hauts plateaux guatémaltèques et de la forêt du Petén, était une plate-forme commerciale dont l’influence s’étendait jusqu’au golfe du Mexique. Pourquoi cette cité de plusieurs milliers d’habitants, 20 fois grande comme Pompéi, comprenant des ateliers d’artisans, des entrepôts et même un immense terrain de jeu de pelote, s’est-elle soudain dépeuplée? En 2005, l’exhumation d’un bassin, au pied du palais de Taj Chan Ahk, a donné lieu à une découverte sans précédent. «On y a retrouvé les corps de 32 membres de la famille royale qui avaient été assassinés à coups de lances et de haches, raconte Tomas Barrientos, codirecteur des fouilles. Après ce massacre, Cancuén a été abandonnée, comme les autres villes en aval de la rivière. C’est le seul témoignage direct que nous ayons du déclin et de la chute des cités mayas.» La peur de perdre ce patrimoine unique au monde a fait réagir les autorités guatémaltèques. En 1998, le pays s’est doté d’une loi sur la protection des biens culturels de la nation, qui condamne les contrevenants à des peines de six à neuf ans de prison. Ces cinq dernières années, plus de 500 pièces exportées illégalement aux États-Unis ont par ailleurs été rapatriées au Guatemala grâce à une convention signée entre les deux pays. «Les vols d’antiquités, aujourd’hui, sont très médiatisés et les contrôles sont plus importants, note Jorge Mario Ortiz, adjoint de Salvador López au Service des monuments préhispaniques. Il y a une véritable prise de conscience.» Mais c’est de Cancuén, encore, que vient le plus grand espoir. L’équipe américano-guatémaltèque, qui a commencé ses fouilles en 1999, s’est appuyée sur des ouvriers et des restaurateurs issus des villages voisins pour sensibiliser la population maya et l’intéresser à la protection des vestiges. Ce programme d’«archéologie éthique» ne s’en est pas tenu là: des guides et des artisans ont été formés, et une initiative touristique a permis d’ouvrir les ruines au public en 2005. «Comme l’État n’a pas les moyens de surveiller toutes les zones archéologiques, il est nécessaire d’intégrer les populations qui vivent aujourd’hui en leur sein, affirme Tomas Barrientos. L’idée est de faire comprendre qu’un pillage ne bénéficie qu’à un seul individu, alors que le travail communautaire profite à tout le monde.» Les Mayas de Cancuén, qui sont devenus les meilleurs gardiens de la ville de leurs ancêtres, ont ainsi contribué, en 2004, à la sauvegarde d’un autel érigé en 796 et représentant le roi Taj Chan Ahk en train de jouer à la pelote avec un autre seigneur. «L’autel avait été mis au jour par le passage d’une tempête tropicale, alors que les archéologues étaient absents, raconte Tomas Barrientos. Un des gardiens a alors décidé de l’emporter, pour le vendre à un intermédiaire. Les gens de son village, qui l’avaient vu déplacer cette pièce de 270 kilos, prenaient des risques s’ils témoignaient. Mais ils ont décidé de nous parler. Ils ont dénoncé un des leurs, et les pillards de Cancuén ont été les premiers Guatémaltèques à être condamnés pour trafic d’antiquités… Pour nous, c’est une véritable victoire.»

Santé et Science

Garde-chasse en ville !

Alain Dechêsne traque les braconniers, vient au secours des renards piégés ou blessés et ramène les chevreuils égarés dans le droit chemin. Rien d’original pour un garde-chasse. Sauf que son métier, il l’exerce à Montréal! «Quand je m’installe sous les manèges de La Ronde pour surveiller les pêcheurs d’esturgeons ou de brochets sous le pont Jacques-Cartier, je m’étonne toujours de travailler dans un milieu aussi urbain», dit-il en riant. Si les braconniers opèrent en ville, c’est qu’on y trouve beaucoup plus d’espèces animales qu’il n’y paraît. Les huit agents de protection de la faune — comme on appelle aujourd’hui les gardes-chasse — qui couvrent le grand Montréal ne manquent pas de boulot. «L’an dernier, nous avons dû intervenir au parc des Îles-de-Boucherville, où des Montréalais chassaient le chevreuil la nuit, raconte Alain Dechêsne. Ils se servaient d’arbalètes plutôt que de fusils, pour éviter que les coups de feu ne les fassent repérer. Nous avons aussi eu des cas de chasse au collet, dans le coin de Rivière-des-Prairies. Le plus souvent, les braconniers pistent le chevreuil ou pêchent, mais il y a de plus en plus de cas de captures illégales de chardonnerets, de petits oiseaux colorés, qui sont vendus sur le marché noir.» Le travail de ces gardes-chasse urbains ressemble un peu à celui des détectives. «Pour démanteler les réseaux, il faut d’abord découvrir leur modus operandi, les observer avec des télescopes et des lunettes de vision nocturne, dit Alain Dechêsne, qui a 30 ans de métier. Dans la forêt, on peut se cacher derrière les arbres, c’est facile. Mais quand on fait de la surveillance au milieu de la foule dans le Vieux-Port, où des gens pêchent illégalement le brochet et le doré, passer inaperçu avec tout notre équipement demande pas mal d’ingéniosité!» Mis à part les braconniers, les agents doivent faire face à des propriétaires d’animaux originaux. «Dans une ville comme Montréal, il y en a qui ont des goûts particuliers et qui se procurent illégalement des animaux exotiques. J’ai déjà saisi des alligators chez quelqu’un qui avait transformé son appartement de Rosemont en une véritable forêt tropicale. Le type avait des serpents venimeux et avait installé les alligators dans une pataugeoire pour enfants! Ça puait là-dedans…» Alain Dechêsne et ses collègues ne s’étonnent plus de ce genre de cas. L’homme sourit toutefois en évoquant la surprise des jeunes agents qui arrivent de la Gaspésie ou de la Côte-Nord et qui se retrouvent aux prises avec la faune urbaine. «Ils n’ont aucune idée de ce que le travail en ville exige. Par exemple, à Montréal, contrairement aux régions, on compte beaucoup de communautés culturelles. Et ces communautés sont souvent adeptes de chasse et de pêche. Il y a quelques années, nous avons découvert que des Chinois allaient à Rivière-des-Prairies pour y pêcher, même en période interdite, une espèce menacée: l’alose savoureuse. Pour réussir à faire respecter la loi en dépit de la barrière linguistique, le ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec a fait imprimer un petit livre qui énumère les règles dans une dizaine de langues.» Les gardes-chasse mettent souvent la main au collet des mêmes contrevenants. Les actes de braconnage relèvent du Code pénal et ceux qui se font prendre doivent payer une amende, souvent dérisoire. Mais Alain Dechêsne est optimiste: «Quand j’ai commencé à travailler, les petits braconniers étaient valorisés par leur entourage. Aujourd’hui, les mentalités ont changé, surtout en ville. Le sentiment antichasse y est fort et les gens sont prompts à dénoncer ceux qui s’en prennent aux animaux. En fait, le pire ennemi des agents qui travaillent à Montréal, ce sont les bouchons de circulation!»