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Santé et Science

L’université des patenteux

Une voiture made in Québecqui fait 687 km au litre, ça vous dirait? Le Québec conçoit également les meilleurs sous-marins-robots, avions-cargos, hélicoptères intelligents, motoneiges silencieuses et sous-marins à propulsion humaine… Serait-il en train de monter secrètement une armée futuriste? Qu’on se rassure: il s’agit de prototypes d’engins élaborés par les clubs étudiants de l’École de technologie supérieure (ETS), la dernière-née des écoles d’ingénieurs du Québec. Depuis 10 ans, les étudiants de l’ETS s’illustrent dans presque toutes les compétitions interuniversitaires, battant souvent à plate couture des facultés aussi prestigieuses que celles du Massachusetts Institute of Technology ou du California Institute of Technology. Lors des compétitions 2005 de la série Mini Baja (véhicule tout-terrain amphibie), ils ont même dominé outrageusement, remportant les trois concours organisés par la Society of Automotive Engineers, une première en 100 ans. Et dire que le Québec n’a pas d’industrie automobile! La clé de ces succès: de petits débrouillards capables de concevoir leur propre transmission, de monter un banc d’essai pour hélice d’avion, d’assembler une carte électronique maison, d’usiner une roue de voiture de course… Cette performance s’explique par le fait que tous les étudiants arrivent à l’ETS avec, dans leur coffre à outils, un diplôme d’études collégiales en technologie plutôt qu’un DEC en sciences de la nature. Ce profil de technicien qualifié et de patenteux génial n’est qu’un des traits qui distinguent l’ETS des autres écoles et facultés de génie québécoises et même canadiennes. Ce jeune établissement, fondé en 1973, compte maintenant autant d’étudiants — près de 5 000 — que la vénérable École polytechnique, pourtant centenaire. Déjà, 8 000 des 48 000 ingénieurs du Québec sont issus de ses rangs et cette proportion est appelée à croître, puisqu’on y forme le quart des étudiants en génie de la province. Outre le profil particulier de ses recrues, l’ETS a trois autres particularités: des stages obligatoires; une pédagogie axée sur la pratique; et une approche appliquée du génie qui se décline dans ses laboratoires, ses clubs étudiants et son incubateur d’entreprises. L’ETS est en effet l’une des deux seules écoles de génie au Canada (avec l’Université de Waterloo, en Ontario) où les stages en entreprise — au nombre de trois — sont obligatoires depuis les débuts. Chaque année, 12 agents de l’École sillonnent le Québec et démarchent 9 000 entreprises pour permettre à 2 150 étudiants de mettre leurs connaissances à l’épreuve. La réponse du milieu est si enthousiaste que le tiers des stages ne trouvent pas preneur. «L’École de technologie supérieure a été créée pour aider le Québec à combler son retard technologique», dit Yves Beauchamp, son directeur général, qui ne perd pas de vue que l’établissement a deux «clientèles»: les étudiants, mais aussi l’industrie québécoise, qui occupe la moitié des sièges au conseil d’administration. Pierre Rivet, directeur des stages, explique pour sa part que l’École joue un rôle stratégique pour les PME. «Les employeurs aiment beaucoup nos stagiaires, qui sont d’entrée de jeu des techniciens qualifiés, qui connaissent les ateliers de production, les machines, qui maîtrisent le maniement d’un oscilloscope ou la lecture des plans… Et à la fin de leurs études, 40% d’entre eux seront embauchés par l’entreprise qui les avait accueillis.» Rémunérés à environ 11 000 dollars chacun, ces stages annuels assurent aux ingénieurs en herbe un revenu minimal et limitent d’autant leurs dettes d’études. Pierre Rivet a constaté que 20% des étudiants abandonnent s’ils attendent au troisième trimestre pour faire leur premier stage, alors que seulement 10% jettent l’éponge s’ils le font en 1re année. Retenir les étudiants est une question cruciale à une époque où le nombre de ceux qui s’intéressent aux sciences est en baisse, et à plus forte raison pour une école comme l’ETS, dont le profil de l’effectif n’est pas celui des «bollés» en maths, physique et chimie du secondaire. «Vous ne pouvez pas savoir combien d’étudiants qui pochaient les cours de sciences au secondaire sont venus me trouver pour me dire qu’ils étaient surpris qu’on ait pu non seulement leur faire comprendre ces matières, mais aussi les leur faire aimer», dit Robert Papineau, qui a dirigé l’ETS pendant 18 ans avant de passer à Polytechnique, en 2004. L’ETS a mis au point — deuxième grande particularité — une pédagogie axée sur la pratique et l’application. «Ses dirigeants consultent beaucoup l’industrie pour valider le contenu des cours offerts», confirme Réal Laporte, ancien de l’ETS devenu président d’Hydro-Québec Équipement et PDG de la Société d’énergie de la Baie James. La plupart des sujets de thèse de maîtrise et de doctorat de ses étudiants collent d’ailleurs de très près aux besoins de l’industrie. Les classes sont petites — 32 étudiants en moyenne et jamais plus de 50 —, alors qu’elles font facilement le double, voire le triple, dans les autres facultés. De plus, tous les cours sont suivis d’un labo obligatoire de deux heures par semaine ou, dans le cas des maths, d’un tutorat concernant les problèmes pratiques, contre 30% des cours à Polytechnique. «Et tous nos professeurs doivent avoir une expérience dans l’industrie, dit Yves Beauchamp. Les bons candidats qui n’en ont pas, nous les envoyons six mois ou un an se former en entreprise!» Christian Masson, titulaire de la Chaire sur l’aérodynamique des éoliennes en milieu nordique, lui-même un pur produit de Polytechnique, a adapté son enseignement. «Les étudiants connaissent très bien les produits existants et les fabricants, explique-t-il. Le diamètre d, la vitesse v, ça passe en classe, mais un élève demandera certainement comment l’équation marche avec une turbine de deux mètres de telle ou telle marque. Il est faux de croire que la plupart des étudiants en génie sont des petits vites qui ont gossé dans des moteurs de tondeuse. C’est cependant vrai des étudiants de l’ETS.» Et au terme de leur cursus, ils seront devenus des spécialistes à part entière, des «ingénieurs d’application». Un type dont la profession a grandement besoin, car les trois quarts des ingénieurs ont une formation beaucoup plus théorique. Selon le doyen de la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval, Jean Sérodes, «il n’y a pas de distinction fondamentale dans les programmes. Cela dit, des différences d’orientation vont faire que certains diplômés de l’ETS sont plus pratiques mais plus limités devant un problème théorique, plus manuels que cérébraux.» Alain Chabot, étudiant en génie mécanique de l’ETS et membre du club Formule SAE (qui construit des bolides de course), rétorque: «Un étudiant de Polytechnique qui tombe dans un trou va se demander pourquoi et comment. Nous, on cherche à sortir du trou.» «Au fil des années, sur le terrain, les différences de profil ont tendance à s’estomper», précise toutefois Réal Laporte. La troisième grande particularité de l’École de technologie supérieure est qu’elle consacre deux directions séparées à ses clubs étudiants et à son incubateur d’entreprises. Les étudiants sont fortement encouragés à y participer — même si ces activités périscolaires ne sont pas comptabilisées —, car les clubs et les entreprises en gestation sont une véritable école dans l’École, et leurs participants sont au bout du compte les candidats les plus recherchés lors des stages et à l’embauche. La raison: ces étudiants ont dû faire face à la réalité du travail; ils ont géré un budget de développement, trouvé les mots pour intéresser des commanditaires; ils ont travaillé au sein d’équipes multidisciplinaires et se sont même colletaillés aux autorités. Cet apprentissage ne se fait pas sans heurts. «L’année dernière, les douaniers américains ont jugé notre prototype suspect et nous sommes arrivés à San Diego avec seulement une moitié de sous-marin!» raconte Félix Pageau, étudiant en génie logiciel et capitaine de l’équipe du sous-marin-robot SONIA (pour «système d’opération nautique intelligent et autonome»), qui s’est malgré tout classé deuxième. «Pour récupérer les pièces saisies à la douane, ce fut une véritable course contre la montre!» L’incubateur d’entreprises participe du même projet pédagogique. Son fondateur, Jacques Fortin, était le comptable de l’ETS, mais surtout un passionné d’entrepreneuriat. Au début des années 1990, il s’est aperçu que rien n’était fait pour affûter le sens des affaires de ses étudiants. Dès 1995, il avait établi un système de parrainage. L’incubateur regroupe à ce jour 37 entreprises en devenir, sans compter les 28 autres qui volent déjà de leurs propres ailes et emploient près de 300 personnes. Parmi les vedettes, il y a le Groupe GBA, avec ses pieux vissés, SOE Technologie, avec sa transmission à 110 vitesses, et Théorème, qui conçoit une ampoule de serre utilisant seulement 25% de l’énergie d’une ampoule classique et durant de quatre à cinq fois plus longtemps! Difficile aujourd’hui de croire que l’ETS a failli mourir dans l’œuf parce que ses diplômés n’étaient pas reconnus par l’Office des professions du Québec et par l’Ordre des ingénieurs du Québec, ce dernier jugeant, en 1978, qu’ils n’avaient pas suffisamment de compétences et d’années d’études pour devenir ingénieurs. L’École fut sauvée grâce à l’intervention providentielle de Robert Papineau, ingénieur qui l’a dirigée de 1986 à 2004. Il a réglé la crise en rehaussant les standards de l’établissement, faisant passer le nombre d’unités de 70 à 105, et le temps de formation de deux ans à trois ans et demi. En trois ans, l’ETS obtient la reconnaissance officielle comme école d’ingénieurs et organise des séries d’examens extrêmement exigeants permettant aux anciens diplômés de devenir ingénieurs. Depuis cette renaissance, la maison d’enseignement a vu le nombre de ses étudiants quintupler et s’est établie au coin des rues Peel et Notre-Dame. Sa croissance est telle qu’elle lance un programme d’agrandissement de 64 millions de dollars — on manque de labos. Il règne une fébrilité particulière au sein du corps professoral de l’ETS. «Nous sommes une jeune école et tout est à bâtir», dit le professeur Louis A. Dessaint, titulaire de la Chaire de recherche TransÉnergie sur la simulation et la commande des réseaux électriques. Moins de deux ans après sa reconnaissance officielle, en 1990, l’École crée un premier programme de maîtrise, puis en ouvre un de doctorat, en 1998. Ses programmes de cycles supérieurs attirent aujourd’hui 1 000 étudiants, dont la moitié venus de l’étranger. Depuis 2003, elle a plus que doublé ses budgets de recherche et créé sept nouvelles chaires de recherche. L’École de technologie supérieure avait aussi pour mission d’aider le Québec à rattraper son retard économique. L’apport des écoles d’ingénierie à ce chapitre est mesurable: le nombre d’ingénieurs pour 100 000 habitants est passé au Québec de 77 à 125 en 15 ans. D’autres statistiques illustrent la contribution majeure de l’ETS au Québec de demain. Par exemple, 80% de ceux qui la fréquentent sont des étudiants universitaires de première génération, c’est-à-dire qu’aucun de leurs parents n’avait fréquenté l’université. Autre exemple: l’ETS envoie dans les régions — aux prises avec un fort exode rural — 20% de ses ingénieurs, alors que seulement 15% de ses étudiants en viennent. «L’ETS est un puissant message d’espoir pour les jeunes et le Québec», dit le professeur Kamal Al-Haddad, qui dirige le Groupe de recherche en électronique de puissance et commande industrielle. «Autrefois, ceux qui n’avaient pas de DEC en sciences de la nature se faisaient dire qu’ils resteraient des techniciens à vie. L’ETS leur permet non seulement de devenir ingénieurs, mais de faire une maîtrise, un doctorat et — qui sait? — d’obtenir le Nobel! The sky is the limit!»

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Affaires et économie

Indexons, pour l’amour du ciel!

Le gel des tarifs d’électricité. Voilà ce que décrétait, en 1998, Guy Chevrette, alors ministre des Ressources naturelles du Québec. Ce gel aura duré jusqu’à la fin de 2003. Cette année-là, Hydro-Québec demandait un rattrapage tarifaire de 6% pour 2004. Devant la réprobation générale, la société d’État a dû se contenter d’un réajustement de 4,4%. Il y a eu d’autres augmentations de 2004 à 2007, mais encore aujourd’hui, l’indexation des tarifs est en retard de 50% sur l’inflation subie depuis 1998. Après l’électricité, voici l’assurance automobile. Depuis 1985, les prestations versées par ce régime public ont explosé. Mais les contributions des Québécois au fonds n’ont presque pas augmenté. Inévitablement, en 2006, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a dû avertir que son fonds courait droit à la faillite. Le coût du permis de conduire un véhicule de promenade et celui de l’immatriculation d’une motocyclette doubleront donc d’ici 2010. Naturellement, les propriétaires de véhicules, et surtout les motocyclistes, sont furieux. Ensuite, les garderies. En 1997, la ministre de la Famille du Québec, Pauline Marois, a lancé le nouveau système de garderies à contribution réduite, au tarif quotidien fixe de cinq dollars. Après six ans de gel et une explosion phénoménale des coûts du programme, ses successeurs, Claude Béchard et Carole Théberge, ont été conspués pour avoir porté le tarif à sept dollars. Ce nouveau tarif est lui-même gelé depuis trois ans. Enfin, les droits de scolarité à l’université. Depuis 1994, ces droits sont gelés à 1 668 dollars pour une année de 30 unités. Dans les autres provinces canadiennes, ils sont actuellement de deux à trois fois plus élevés. Plus tôt cette année, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a fini par annoncer qu’il autoriserait une hausse des droits de scolarité de 30%, étalée sur une période de cinq ans, de 2007 à 2012. L’indexation sera partielle. Elle ne compensera qu’une fraction de l’inflation que les universités auront subie depuis 1994. Comme il fallait s’y attendre, une majorité de Québécois s’opposent à la mesure annoncée. Encore une belle chicane en perspective. Ainsi va le Québec, de crise tarifaire en crise tarifaire. Il y a une certaine fourberie à annoncer que les tarifs des services publics seront gelés. Nos politiciens n’ignorent pas que cette promesse est impossible à tenir. Mais ils s’en fichent, sachant très bien que ce sera à leurs successeurs de se débrouiller avec la crise qui s’ensuivra inévitablement. Il faut mettre fin à ce manège. Comment? Tout simplement en décrétant une politique générale d’indexation annuelle automatique des tarifs. Au Canada et au Québec, depuis 15 ans, les prix augmentent en moyenne de 2% par année. Nous sommes tellement habitués à cette inflation que nous ne nous en rendons même plus compte. Qui a envie de déchirer sa chemise sur la place publique chaque année lorsque Kraft augmente le prix de son beurre d’arachides de 2% ou que Lafleur fait de même avec ses saucisses à hot-dog? Ce sont les hausses de tarifs importantes et inattendues qui nous font grimper aux rideaux. Alors, éliminons ces augmentations inopinées en indexant annuellement les tarifs sur le coût de la vie, pour l’amour du ciel! Il y a déjà des organismes publics qui donnent l’exemple. Le Régime des rentes du Québec indexe ses prestations de retraite. Les prestations d’assurance-emploi du Canada sont également indexées. La Régie du logement décrète un taux d’indexation annuel des loyers. Le ministère du Travail indexe le salaire minimum en fonction du salaire moyen. Une bonne partie de l’impôt sur le revenu est indexée sur le coût de la vie. Alors, pourquoi pas les tarifs d’électricité, les contributions à l’assurance automobile, le tarif des garderies, les droits de scolarité et l’aide sociale? Rien que 2% par année et hop! une autre crise est évitée. Que diriez-vous de garder notre énergie collective pour des enjeux vraiment importants?

Culture

Poète du vertige

La voie de la poésie est pierreuse et obscure. Pourquoi diable s’y être engagée à 25 ans, quand on a des neurones plein la fabrique à frisettes? C’est la question que j’avais posée à Hélène Dorion lors d’une entrevue pour un quotidien, en novembre 2002. Elle avait répondu en cinq mots. «J’ai besoin du vertige…» Ce jour-là, j’ai su ce qu’est la poésie. Ni jolis vers ni envolées lyriques. Non: la faculté de changer une vie en quelques syllabes. Peu après, je renonçais à mon boulot dans un journal pour devenir reporter à la pige; un choix périlleux, mais aussi, je l’espérais, respectueux de mes aspirations profondes. «La poésie est un sport extrême en ce sens qu’elle propose de vivre pleinement, acquiesce l’écrivaine de 49 ans. C’est du bungee! Le vertige, l’abîme. Est-ce que je vais remonter?» La trapéziste du verbe, elle, a atteint des sommets. En 2006, le quotidien The Gazette la classait parmi les personnalités de l’année. «Avec le chef d’orchestre Kent Nagano et le hockeyeur Cristobal Huet. Ça prouve que les poètes peuvent apporter quelque chose à la société, non?» Elle s’évapore dans un rire vibrant et sonore — une bourrasque dans une corde à linge. Dans une autre vie, Hélène Dorion a dû parcourir le Japon en kimono. Un maître zen déguisé en petite blonde aux yeux pers! Elle a une présence paisible, un regard lumineux, une voix grave qui semble monter du ventre, comme une respiration profonde. Ses propos coulent de source, si clairs et si nets qu’on voudrait les imprimer tels quels (voir l’encadré). Un vrai charisme intellectuel. Elle est sans doute le seul poète à avoir jamais fait office de cadeau d’anniversaire. C’était l’an dernier, pour les 50 ans d’une Montréalaise. Invitée en secret par des amis de la jubilaire, elle s’est pointée à la fête. La lectrice a fondu d’émotion… comme son écrivaine-culte. «C’est quand même extraordinaire, s’étonne celle-ci, touchée au cœur. Je n’écris pas du Harlequin.» En novembre 2005, Hélène Dorion est devenue la première Canadienne à remporter le prestigieux Prix de poésie de l’Académie Mallarmé, décerné en France par un jury d’une trentaine de poètes. En 2006, consécration! Elle décroche le Prix du Gouverneur général pour son recueil Ravir: Les lieux; elle se voit consacrer une rétrospective de 800 pages, Mondes fragiles, choses frêles (L’Hexagone); elle est élue membre de l’Académie des lettres du Québec, comme jadis Rina Lasnier et Alain Grandbois. Bibliothèque et Archives Canada s’empresse d’acquérir ses carnets de notes et manuscrits. Avec ses 21 titres, dont plusieurs ont été réimprimés, et ses 14 livres d’artiste, l’auteure appartient au club des poètes québécois les plus lus. Ici et ailleurs, puisque ses vers sont traduits en huit langues. «Elle est la plus connue et la plus accessible, grâce à la transparence de son écriture, qui donne accès à une expérience du monde. Elle crée des lecteurs pour la poésie», croit Paul Bélanger, patron des Éditions du Noroît, où ont paru plusieurs de ses recueils. «Hélène Dorion dit notre quête de lumière. Dans un monde bruyant et bavard, les lecteurs ont besoin de cette ouverture», explique le poète Pierre Nepveu, professeur de littérature à l’Université de Montréal. Elle a un style épuré, intemporel, limpide… en apparence. «Quand on lit ses poèmes, on les croit très simples. Quand on les relit, on se rend compte de leur complexité!» Lire Hélène Dorion, c’est partir avec elle à la recherche du sens de la vie. Un périple qu’elle évoque dans Un visage appuyé contre le monde (1990): «Aurons-nous le temps d’aller très loin / de traverser les carrefours, les mers, les nuages / d’habiter ce monde qui va parmi nos pas / d’un infini secret à l’autre […] / je ne sais pas encore.» Ses vers méditatifs remuent dans nos mémoires les questions existentielles enfouies au plus creux. D’où venons-nous? Où allons-nous? Et surtout, qui sommes-nous? Aventures d’un peu d’air et de sang, pulsations d’ombres et de lumières, collisions de particules arrachées à l’univers, petites infinités endiguées sous le réel. Sans bord, sans bout du monde (1995) traite d’amour; Les murs de la grotte (1998), d’histoire; Portraits de mers (2000), de voyage initiatique. Des livres «où on entre seul et dont on ressort épousé», s’est émerveillée la chroniqueuse Josée Blanchette. Ce chant métaphysique réverbère la voix lointaine des philosophes présocratiques (Parménide, Héraclite) ou encore de Nietzsche, de Sartre, de Camus. Car Hélène Dorion est bachelière en… philosophie. «Je suis devenue poète à mon insu. La génération spontanée!» blague-t-elle. Allons donc. «Toute petite, elle jouait à écrire en dessinant des vaguelettes, raconte sa sœur aînée, Joanne Dorion, productrice télé. Déjà, ça se profilait: c’était une intellectuelle.» Elle naît le 21 avril 1958, à Sainte-Foy, banlieue de Québec. Papa Raymond vend des systèmes de chauffage-ventilation et dévore les journaux; maman Paule joue du piano. Enfant secrète et solitaire, la benjamine a un cerveau vorace qui en impose aux religieuses de l’école Notre-Dame-de-Bellevue. Elle a aussi une sacrée poisse. En quelques années, elle est victime d’un accident de voiture, puis d’un incendie, elle subit deux opérations et faillit se noyer! Ces événements formeront la trame de son récit impressionniste Jours de sable, prix Anne-Hébert 2004. Puis, un jour, elle découvre les vers de Jacques Brault. «Les mots n’étaient plus des corridors qui laissaient passer le sens, mais une matière, comme celle d’un tableau», souffle-t-elle, encore sous le charme. Après sa maîtrise en création littéraire à l’Université Laval, elle publie L’intervalle prolongé, suivi de La chute requise, en 1983: «la fissure tient lieu / de regard / j’explore / ce vide». «Je trouvais ça un peu éthéré, désincarné, confesse en souriant Pierre Nepveu, qui avait critiqué ce premier recueil pour Lettres québécoises. Mais Hélène Dorion a construit une œuvre exemplaire par sa fidélité à elle-même. Elle a su maintenir un ton dépouillé sans se répéter.» À 26 ans, l’écrivaine déménage à Saint-Jérôme pour un contrat de trois mois comme professeure de littérature au cégep. Quand arrive la permanence, que fait-elle? Elle part, bien sûr! Vertige oblige. Elle sera codirectrice des Éditions du Noroît, de 1991 à 2000, avant de se consacrer toute à sa passion. «Dès que j’ai ouvert le carton contenant les exemplaires de mon premier recueil, j’ai su que j’étais sur un chemin d’écriture. Et j’ai décidé que j’y resterais, tout en pressentant qu’il y aurait des exigences.» Elle s’interrompt, regarde par la fenêtre. Dehors, février pourchasse la poudreuse sur le lac Connelly. C’est là qu’elle vit, dans une grande maison aux plafonds en bois de grange, à Saint-Hippolyte, dans les Laurentides. L’été, elle sillonne le lac à bord de son voilier, se promène avec son bouvier des Flandres, prend ses repas végétariens sur la véranda. «J’ai des amis qui trouvent que je vis loin. Au contraire, je suis au cœur des choses! Ce sont eux qui sont loin!» Et elle rit derechef. Pas très poète torturée, Hélène Dorion. «C’est une grande sensible, facilement blessée. Mais elle aime avoir du plaisir. Ses nombreux amis vous diront combien elle est drôle. Un vrai singe», dit avec amour sa sœur Joanne. «Ce qui me frappe le plus chez elle, c’est sa concentration quand on lui parle, explique Stéphanie Béliveau. Tout s’arrête autour. Elle écoute.» L’artiste multidisciplinaire crée actuellement des eaux-fortes inspirées d’œuvres récentes de la poète, pour un livre d’artiste à paraître cet automne. «Elle a un œil très sensible aux formes, aux couleurs, aux symboles. On comprend que ses poèmes soient pleins d’images.» Intoxiquée de peinture, l’écrivaine a conçu 14 livres en duo avec des artistes et un charmant livre pour enfants, La vie bercée, avec l’illustratrice Janice Nadeau. Chez elle, des œuvres originales sont piquées sur chaque mur. «C’est comme avoir plusieurs fenêtres, explique-t-elle. Ça laisse entrer d’autres paysages…» Dans la maisonnette où elle a installé son bureau, à deux pas de sa résidence, les placards sont convertis en bibliothèques, la cuisine est bourrée de papeterie, la salle de bains équipée d’un photocopieur! Sur une table en bois balafrée d’une coulure d’encre, elle rédige ses poèmes, parfois à la plume, sans se presser. «John Updike dit qu’écrire est un métier comme un autre, de 9 à 5. Si c’est vrai, ça ne m’intéresse pas, rigole-t-elle. Pour moi, c’est une démarche intérieure. J’ai davantage l’impression de m’écouter que de m’exprimer.» Près de son ordinateur, La promenade au phare, de Virginia Woolf. Après deux décennies de pure poésie, Hélène Dorion prépare — ô mystère — un premier roman. Et deux recueils. L’un s’intitule provisoirement Comme livres d’amour et tourne autour du mot «cœur». L’autre, 80 GB, est une étude intuitive sur les nouvelles technologies. Le téléphone cellulaire, Internet… «Toutes ces petites dépendances changent nos rapports avec les gens, avec le monde, avec nous-mêmes, s’inquiète-t-elle. On fait mille choses et aucune en même temps. À trop vouloir l’instantanéité, on perd le sens de l’instant.» La poésie, à quoi ça sert de nos jours? À comprendre le monde, répond l’auteure. L’émotion mène à la connaissance, tout comme la raison. «Quand j’écris un poème à propos d’un arbre, je ressens ce que c’est que d’avoir du vent dans les feuilles. J’agrandis l’expérience d’être au monde.» La poésie accroît notre sensibilité et, par ricochet, notre intelligence des choses. Prenez l’écologie. «On parle de pluies acides, mais beaucoup de gens y restent encore insensibles. Si — par miracle — j’arrive à leur faire sentir ce que c’est d’être un arbre, peut-être qu’ils le verront comme un être vivant, et non plus juste comme cette chose qui perd tout le temps des feuilles!» Branchée sur le contact humain comme un ordinateur sur l’électricité, la poète visite les plus modestes clubs de lecture, donne souvent des conférences. Lorsque quelqu’un prend ses poèmes comme «une main tendue», alors elle considère qu’elle a réussi. Ainsi, cette désespérée rencontrée il y a 15 ans lors d’une lecture publique, en France, qui lui a écrit récemment une lettre heureuse pour lui dire combien ses livres l’avaient aidée… Pourquoi avoir choisi la poésie, Hélène Dorion? Parce que, écrit-elle dans Portraits de mers: «Je n’ai pas de réponse, ma vie tient à ce fil / de poèmes lentement édifiés. / S’y élève et s’y brise. Telle est ma demeure / et telle, ma destinée.»

Culture

Les disques – 15 avril 2007

Holly soit qui mal y pense… Holly Cole Holly Cole Alert/Universal On aime ou on n’aime pas Holly Cole. Mais cet ouvrage éponyme à la pochette infiniment sobre et sensuelle est certainement la chose la plus raffinée que la chanteuse canadienne ait réalisée depuis ses débuts discographiques, il y a 15 ans et six albums déjà. Mis à part une délicieuse reprise de l’éternelle «Waters of March», de Jobim, et un «Be Careful, It’s My Heart», d’Irving Berlin, qu’elle s’approprie sans tapage et de fort belle manière, l’interprète de Halifax délaisse son trio de jadis (qu’elle formait avec Aaron Davis et David Pitch) pour s’allouer les services d’un somptueux nonette new-yorkais, sous la direction du pianiste et arrangeur Gil Goldstein. C’est soyeux, à l’image de cette reprise romantique de Michel Legrand, «I Will Wait for You», dans laquelle on entend même du cor français. La demoiselle Cole y va en outre de sa propre chanson bilan, «Larger Than Life», qui voisine sans détonner avec les standards de classe. Le charme, c’est qu’il y a ici une part de réserve ou de retenue, qui est aussi du talent. Et ça, Holly le sait très bien… Pour toujours Young Neil Young Massey Hall 1971 Reprise/Warner Le 19 janvier 1971, Neil Young a donné deux concerts au Massey Hall, dans le centre-ville de Toronto. Située entre la sortie, en septembre 1970, de son épique After the Gold Rush et l’enregistrement imminent, à Nashville, du mythique Harvest, cette performance en solo inédite a quelque chose de mémorable et même de capital. D’autant qu’elle nous arrive accompagnée de précieux documents visuels. Seul sur scène avec sa voix cassée et sa chemise à carreaux, le visage enfoui dans ses longs cheveux, l’auteur-compositeur fait la démonstration de ces valeurs essentielles — dépouillement, sincérité, éloquence — qui semblent s’être complètement évaporées de la pop d’aujourd’hui. Mais peut-on vraiment parler d’époque révolue quand ce live complètement à contre-courant du marché se place parmi les 10 plus grands succès de vente aux États-Unis et surclasse toute la production au Canada la même semaine en 2007? Il faut dire que la version de «Cowgirl in the Sand» est plus belle que celle gravée jadis sur le double vinyle 4 Way Street, de CSNY. Quant à «A Man Needs a Maid» et le futur succès «Heart of Gold», c’est comme une double ébauche qui fait l’objet d’un pot-pourri au piano. Inédit, on vous dit! Papi fait de la résistance Papillon Pop Rop Sphère/Dep Qui a peur de Stéphane Papillon? Difficile d’imaginer un rockeur plus «flyé» et plus attachant que cet émule québécois de Mick Jagger et d’Iggy Pop qui a tout lu sauf Comment se faire des amis, de Dale Carnegie. Le chanteur «mal élevé» (c’était le titre de son premier album, un tantinet dérangeant) persiste et signe, et s’affiche aujourd’hui comme un marginal «pas propre» (traduction libre de la transcription phonétique qui sert de titre à ce deuxième opus). Vocalement, le vilain petit Papi se métamorphose d’une chanson à l’autre, faisant tour à tour le gueulard, le cynique — ou le tendre, lorsqu’il parle de ses deux filles. Mais autant la musique est décapante (riffs appuyés de Steve Hill et de Marc Gendron, alias «le monstre du Loundness»), autant les textes restent intelligibles et fourmillent de rimes incisives et franchement drôles. Comme cette ballade mondaine à travers la faune du spectacle Showbizzz québécois, dans laquelle l’auteur cite négligemment des noms avant de se résumer par une pirouette cinglante: «Dehors, c’est comme dedans, mais à l’envers / Finalement, c’est le paradis, mais en enfer.» Prophète d’un temps nouveau…Abd Al Malik Gibraltar Atmosphériques/Select Sa famille africaine est originaire du Congo-Brazzaville, mais ce jeune Noir allumé vient de conquérir Paris après un détour par la Faculté des lettres de Strasbourg. Malik est le nouveau gagnant d’un véritable grand chelem: Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros, Victoire 2007 de la musique urbaine et, pour couronner le tout, prix Constantin, nouvelle appellation associée à l’ex-patron de Barclay, Philippe Constantin, grand découvreur des musiques du monde devant l’Éternel. Ce n’est pas rien! Converti récemment à l’islam et au soufisme, ce rappeur intello a abandonné son patronyme français pour un nom musulman. Puis il s’est associé à Régis Ceccarelli, jazzman drôlement inspiré, afin de réaliser cet album stupéfiant de nouveauté. Une intelligence de tous les instants, une diction et un phrasé impeccables, un discours poétique sans fanatisme sur des trames sonores où s’amalgament Gil Scott Heron, Gérard Jouannest et Nina Simone: c’est ce courant que l’Hexagone appelle le slam. Peut-on vénérer à la fois Allah, Brel et Jay-Z? La réponse incroyable est ici, dans des titres prophétiques et cinglants comme «12 septembre 2001», «Le grand frère» et «La gravité», qui mêlent étrangement candeur et lucidité… C’est un roc!

Politique

La Sainte Trinité de Québec

Coups de gueule, volte-face spectaculaires, gestion autocratique… Le style de la mairesse de Québec soulève régulièrement la polémique. «Je suis venue au monde un jour de grandes rafales!» lance-t-elle avec le rire sonore qui la caractérise. Une force de la nature. Sans parti derrière elle, sans affiches, sans bénévoles ni permanence électorale, disposant d’un budget de 9 000 dollars et proposant un programme qui se résumait à «Faire moins, mais faire mieux», elle a réussi, en novembre 2005, à gagner l’élection avec plus de 24 000 voix de majorité. Première femme à diriger les destinées de la capitale nationale, Andrée Boucher est un personnage haut en couleur. Port altier, regard conquérant et robes flamboyantes, elle affiche l’orgueil d’un paon et défend ses idées avec l’âpreté d’une tigresse, comme l’indique le surnom qu’on lui donnait au temps où elle était mairesse de Sainte-Foy (1985-2001). La «reine maire» l’affirme en souriant: «Dans ma vie, seules les “rosettes” qui parsèment ma chevelure ont eu le dessus sur moi.» «Si vous l’attaquez, gare à vous!» confirme en toute connaissance de cause son mari, Marc Boucher, un ancien président de l’Ordre des dentistes du Québec. «C’est ce courage qui m’a séduit, il y a 47 ans», dit celui que sa femme qualifie de «saint homme» et de «grand démocrate». «Son esprit vif en faisait la star de nos joutes oratoires», se rappelle Claire Vézina, une compagne de classe au collège Jésus-Marie de Sillery. «Andrée ne se gênait pas non plus pour tenir tête aux religieuses lorsqu’une décision ne faisait pas son affaire.» Sa réputation est établie. Andrée Boucher sait être une femme charmante et pleine d’humour. On la dit très probe mais sachant au besoin faire preuve de malhonnêteté intellectuelle, aussi entêtée que prompte à changer d’idée. Un bourreau de travail, mais très peu à cheval sur la ponctualité: «Une réunion prévue à 9 h 30 peut facilement se tenir à 11 h!» rigole Alain Marcoux, directeur général de la Ville de Québec, qui occupait le même poste à Sainte-Foy sous Andrée Boucher. On la sait aussi extrêmement habile. Et terriblement revancharde. Perdre la bataille des fusions l’a blessée. Elle avait mené une guerre obstinée. «Quand Andrée Boucher parle, j’ai l’impression que des crapauds, de la boue et des couleuvres sortent de sa bouche», avait fulminé à l’époque en entrevue radiophonique la pourtant calme députée péquiste Louise Harel, alors ministre des Affaires municipales. Les fusions, Andrée Boucher ne les a jamais digérées. Comme elle n’est pas femme à baisser les bras, elle tentera en 2001 de ravir les clefs de la ville nouvellement fusionnée à son adversaire de toujours, Jean-Paul L’Allier, chef du Renouveau municipal de Québec (RMQ) et maire depuis 1989. Mais elle mordra la poussière. De 2002 à 2004, elle coanime l’émission d’affaires publiques Franc-parler, sur les ondes de la chaîne FM 93. «Son gros jupon dépassait! se rappelle son coanimateur, Stéphane Gasse. J’ai en mémoire ce débat où un expert tentait de faire valoir son point de vue favorable aux fusions. Elle ne cessait de l’interrompre en disant: “Taisez-vous, mais taisez-vous donc, vous dites n’importe quoi!”, alors qu’elle devait être modératrice. C’était surréaliste.» Élection de 2005. On ne l’attend plus. Contre toute attente, l’increvable walkyrie monte au front. Presque toutes les caricatures publiées durant sa campagne la montrent armée d’un tablier et d’un balai. Et pour cause: l’aspirante à la mairie se présentait comme une Madame Blancheville qui, une fois élue, ferait le ménage dans les finances de la ville. Or, son récent budget ne comportait aucune coupe majeure, mais infligeait aux contribuables une hausse de taxes variant entre 4,9% et 9,8%. Un budget aux allures de baroud d’honneur. «Les fusions forcées ne répondront pas aux promesses [d’économies d’échelle]. La Ville doit rajuster le tir», tranche Andrée Boucher. «Qu’elle propose des solutions au lieu de radoter sur le passé!» s’exaspère Ann Bourget, chef de l’opposition. L’exaspération est réciproque des deux côtés de la salle du conseil municipal. La population n’a en effet pas donné un chèque en blanc à sa mairesse. Celle-ci doit composer avec une majorité de 24 conseillers du RMQ sur 37. Être minoritaire contrarie au plus haut point cette monarque habituée à régner sans partage. Après un an et demi, le climat des réunions du conseil est moins tendu qu’au début, «mais la mairesse refuse toujours de me recevoir, comme je le lui ai demandé à plusieurs reprises», indique Ann Bourget. Elle a la couenne dure, souligne Marc Boucher avec admiration. «Quand elle rentre et que je lui demande: “Et puis, ta journée?”, elle répond: “On va en venir à bout.” Quoi qu’il se passe, elle dort aussitôt la tête sur l’oreiller. Je stresse à sa place!» Depuis quelques années, Andrée Boucher a inséré un «P» au milieu de son nom. P comme Plamondon, son nom de jeune fille. «Ma sœur est féministe: elle est fière au nom des femmes d’être rendue où elle est. Andrée est de la trempe de celles qui dirigeaient avec poigne les communautés religieuses: une mère supérieure. Chez elle, la politique tient lieu de vocation», dit Louise Plamondon, 72 ans, dont la voix au téléphone est en tous points semblable à celle de sa cadette. Sa mère serait fière d’elle, croit pour sa part le fils de la mairesse, Denis, 43 ans, associé au cabinet de relations publiques National et dernier de ses trois enfants. «Ma grand-mère était avant-gardiste, elle avait à cœur l’autonomie de ses filles. Elles ont toutes les deux fait des études universitaires, chose rare pour l’époque. Chaque fois qu’elle s’est présentée à une élection, ma mère est allée se recueillir sur la tombe de ma grand-mère le jour du scrutin.» La mairesse se plaît à répéter qu’elle est restée «25 ans à la maison» avant de se lancer en politique. Mais la chose publique l’intéresse depuis toujours. «Adolescente, je suivais l’évolution des constructions par la fenêtre de l’autobus qui me conduisait à l’école. À une autre époque, je serais probablement devenue urbaniste.» Ou avocate. Avant même qu’elle se présente comme candidate, à Sainte-Foy, ses talents étaient de notoriété publique. «Des voisins venaient déjà la consulter pour des questions de zonage, se rappelle son mari. Elle cause de lois comme d’autres de la pluie et du beau temps.» Andrée Boucher aime se définir ainsi: une femme ordinaire qui vit avec le monde ordinaire et qui est au service du monde ordinaire. «Gouvernance, société civile, collectivités locales: ces expressions à la mode me tapent sur les nerfs», n’hésite-t-elle pas à dire, avec ce ton cassant qui rappelle la maîtresse d’école qu’elle a jadis été, quelque temps après son bac en enseignement. En l’élisant, les gens de Québec ont manifesté leur désir de se mettre sur «pause», croit Serge Belley, spécialiste de l’administration municipale et régionale à l’École nationale d’administration publique (ENAP). «L’équipe L’Allier était très axée sur le développement. Ajoutez à cela la période fort agitée des fusions-défusions. Beaucoup d’électeurs sentaient le besoin de prendre un temps d’arrêt pour faire le point.» Qu’a-t-elle en tête pour l’avenir de Québec? «Bâtir une belle ville où il fera bon vivre même si l’on n’est pas riche.» Au-delà, niet. Faire parler clairement Andrée Boucher de l’avenir de la capitale est un défi sur lequel tout le monde jusqu’à maintenant s’est cassé les dents. Quelques indices. La culture, le patrimoine et l’embellissement de la ville lui tiennent à cœur. «J’ai lu toute l’histoire du développement de Québec; c’est aussi captivant qu’un roman», dit-elle avec un sincère enthousiasme. Une entreprise semble lui être chère: les célébrations du 400e anniversaire de la fondation de Québec, en 2008. Pour l’occasion, un programme somptueux comprenant une création exclusive du Cirque du Soleil, la plus grande piste de danse flottante du monde, un opéra urbain auquel la population pourra participer, selon la formule des spectacles d’ouverture des Jeux olympiques, ainsi qu’une exposition sur les parcours de vie des cinq millions de personnes qui ont vécu à Québec depuis sa fondation. La «reine maire» a en tête un gros chantier: l’aménagement de l’îlot des Palais des intendants (ces bâtiments étaient à la Nouvelle-France ce que le parlement est au Québec d’aujourd’hui), dans le secteur du Vieux-Port. Des bretelles d’autoroute inutiles qui défigurent le quartier Saint-Roch, redevenu le centre-ville, seront aussi démolies. Et la ville aidera Robert Lepage à transformer un tunnel sous l’autoroute Dufferin-Montmorency en espace de création et de diffusion artistique. Bref, pour faire prospérer Québec, elle veut «miser sur le potentiel culturel et touristique plutôt que sur les industries polluantes». Mais sa grande priorité est plus terre à terre: refaire l’infrastructure souterraine de la ville. «Tout le monde n’est pas d’accord, dit-elle. Québec a le petit côté pédant d’une capitale: un mouchoir de dentelle s’harmonise très mal avec la réfection des égouts.» Autant le style de Jean-Paul L’Allier était aristocratique, autant Andrée Boucher joue à fond la carte populiste. Dernièrement, elle a choisi de faire en automobile l’aller-retour Ottawa-Québec pour une rencontre de l’équipe du 400e avec le premier ministre Harper et s’est empressée de proclamer à la ronde qu’elle préférait «voyager économique». Du coup, elle faisait très mal paraître le directeur général et le président des fêtes, qui, eux, avaient choisi l’avion! Elle le sait, ce langage en mode «parler vrai» plaît, y compris dans les arrondissements cossus. Elle n’en tient pas moins mordicus à créer un quartier huppé «de style Beverly Hills» en surplomb du fleuve, dans le chic Sillery, parce que «Québec doit avoir son quartier de prestige comme toutes les grandes villes». Elle qui adore courir les antiquaires a sillonné l’Europe à plusieurs reprises et se passionne pour les œuvres d’art. Le bungalow beige et brun qu’elle habite sur le chemin Saint-Louis a beau être d’allure modeste, des Jean-Paul Lemieux et des René Richard y sont suspendus aux murs. «C’est une femme extrêmement cultivée, dit le peintre québécois Claude A. Simard, dont elle possède plusieurs toiles.» Andrée Boucher n’en est pas à une contradiction près. Elle s’est indignée à maintes reprises des missions trop coûteuses de Jean-Paul L’Allier. Or, Radio-Canada affirmait en novembre que les frais de voyage des élus et des fonctionnaires s’étaient élevés à 114 000 dollars en 2006, comparativement à 82 000 en 2005, la dernière année au pouvoir de l’équipe L’Allier. «Mme Boucher continue d’engager des dépenses chromées qu’elle aurait vivement dénoncées il y a peu de temps, soulignait le chroniqueur du Journal de Québec Jean-Jacques Samson. Il a fallu un tollé pour que la facture des travaux de rénovation non essentiels à l’hôtel de ville de Québec soit coupée radicalement.» Il cible aussi l’initiative de l’îlot des Palais. «Elle coûtera au bas mot 17 millions (prévoyez des dépassements). Elle est certes intéressante à l’occasion du 400e, mais c’est du crémage sur le gâteau.» Le coût de l’hôtel de ville qu’elle a fait construire à Sainte-Foy, en 1995 (malgré deux refus référendaires de la population), s’est chiffré à quelque 40 millions et l’immeuble a été surnommé «TajMal». «On est loin de la bonne maman qui gère scrupuleusement ses sous», ironise Jean Normand, qui a affronté plus d’une fois Andrée Boucher à Sainte-Foy à titre de seul conseiller d’opposition. Ses volte-face dans plusieurs dossiers (un exemple: elle a d’abord refusé de combattre pour sauver le zoo de Québec, pour se porter à sa défense quelques semaines plus tard) sont de notoriété publique. «Elle est sûre de détenir la vérité», dit Renaud Auclair, ex-maire de la banlieue de Saint-Émile, qui l’a côtoyée alors qu’elle dirigeait le mouvement «antifusionniste». «Elle nous a fait le coup à plusieurs reprises, à nous les maires. Nous décidions ensemble d’une position commune et, le lendemain, elle annonçait publiquement le contraire.» Bref, la mairesse de Québec n’est pas toujours facile à suivre. En déplorant le climat de «morosité» qui règne selon elle sur la ville, lors du récent lancement du programme des célébrations du 400e anniversaire, elle a fait montre d’un certain culot, juge Régis Labeaume. «S’il y a une morosité à Québec, elle y est pour une bonne part», dit l’ex-candidat à la succession de Jean-Paul L’Allier au Renouveau municipal, qui est président de la Fondation des entrepreneurs de Québec. Allusion aux coups de gueule de l’ex-mairesse de banlieue contre plusieurs ambitieux projets pour la capitale. Dont la tenue des Jeux olympiques de 2002. «Être mairesse de Québec est la plus belle job du monde, et Québec est la plus belle ville du monde!» s’enthousiasmait récemment celle qui ne manque toutefois jamais une occasion de rappeler qu’elle a grandi rue de l’Église, à Sainte-Foy. «Andrée était fière d’habiter cette banlieue et voulait en faire connaître les trésors, se rappelle Raymonde Gagnon, une compagne de classe. Un jour, nous sommes parties du collège à bicyclette en direction d’un de ses endroits préférés, qu’elle désirait nous faire découvrir: la plage Jacques-Cartier.» Cette plage, elle l’aménagera en 1993, une fois devenue mairesse de Sainte-Foy: un kilomètre et demi de fleuve remis à la population. Sa réalisation la plus admirable. On salue aussi sa gestion extrêmement serrée des dépenses durant ce mandat. «Quand je suis arrivée à Sainte-Foy, en 1985, la ville était la plus taxée au pays. Lorsque je suis partie, en 2001, elle était devenue l’une des moins taxées.» Son style a par contre irrité. «Souvenir d’une période noire», s’intitulait une lettre parue dans Le Soleil en 2005 et signée Jean Lavoie, ex-directeur général adjoint de Sainte-Foy congédié en 1991. Son auteur évoque le caractère acariâtre, imprévisible et inquisiteur de la mairesse. «On se faisait taper sur les doigts assez souvent. Verbalement ou par missive.» Il dénonce aussi son côté très autocratique. Sur ce point, la souveraine n’a visiblement pas changé. Les conseils de quartier et les consultations publiques ne sont vraiment pas dans son genre. Les groupes communautaires «menés par des dames patronnesses modernes qui prétendent incarner la bonne conscience collective mais n’ont aucun scrupule à étrangler le contribuable avec leurs demandes» n’ont pas sa faveur non plus. «Quand certains résidants de logements sociaux sont mieux logés que les petites gens qui paient péniblement leurs taxes, j’ai un problème.» Elle aurait avantage à laisser de côté ce style présidentiel pour tirer profit de tout le potentiel des mécanismes délibératifs «plutôt que d’opter pour la voie musclée du rough and tough», croit Serge Belley, de l’ENAP. Le bilan qu’elle fait de sa première année en poste? «On parlera de bilan quand j’aurai terminé un mandat», rétorquait-elle récemment à un journaliste un peu trop insistant à son goût. Un manque flagrant de vision. Voilà ce que ses adversaires lui reprochent le plus. «Elle gère au cas par cas, dénonce Ann Bourget. Tout ce qui compte pour elle, c’est de faire des réalisations dont elle pourra s’enorgueillir à court terme. Au lieu de mettre en route des entreprises de longue haleine, la revitalisation d’un nouveau secteur de la ville, par exemple. C’est grave, Québec en pâtira.» «Le problème n’est pas ce que Mme Boucher a fait, résumait François Bourque, chroniqueur du journal Le Soleil, le jour anniversaire de son élection. C’est ce qu’elle n’a pas encore fait. Rien pour lutter contre le vieillissement de la population et l’exode des jeunes; pas de vision sur l’immigration, le transport, l’emploi.» Demain, la ville sera plus en ordre, «mais sera-t-elle plus vivante?» Partout dans le monde, les villes sont en passe de devenir les coordonnateurs sur le terrain des États pour des questions comme l’immigration ou le développement économique, rappelle Gérard Divay, spécialiste du management local à l’ENAP. Pour l’instant, la gestion d’Andrée Boucher semble davantage «municipale» qu’urbaine. L’expert met toutefois en garde contre les jugements trop rapides. «Attendons voir. J’ai connu plus d’un leader municipal qui éprouvait de la difficulté à verbaliser sa pensée, mais dont les réalisations au final ont été d’une grande cohérence.» Les Québécois sont dans l’expectative et prêts à donner sa chance à la sprinteuse. Un sondage Léger Marketing – Le Journal de Québec publié l’automne dernier révélait que la population se disait satisfaite à 63% du travail accompli jusque-là par sa mairesse. L’an 2007 s’annonce plus rude pour Andrée Boucher. Les conventions collectives des employés de la Ville arrivaient à terme le 31 décembre dernier. La mairesse devra trouver des façons de réduire la masse salariale, qui accapare maintenant 43% du budget municipal. Saura-t-elle éviter l’affrontement, ne pas heurter son électorat? Peu de choses déstabilisent la «reine maire». «Je me suis glissée dans ce nouveau poste comme dans de vieilles pantoufles, affirme-t-elle sans sourciller. Être mairesse de Québec ou de Sainte-Foy, c’est du pareil au même. Le même monde habite partout avec les mêmes besoins à satisfaire. Quand on veut faire deux fois plus, il suffit de doubler la recette.» Le genre de remarque qui vous laisse pantois. Mais qui oserait contredire une reine?

Culture

Sculpteur de choc

Il fait un temps splendide à New York, et j’ai rendez-vous avec David Altmejd, le jeune dieu de l’art contemporain chargé de représenter le Canada à la 52e Biennale de Venise, en juin. Son atelier est situé au sixième étage d’un vieil entrepôt, dans un quartier en transformation dominé par la structure métallique du métro aérien et des gratte-ciels en construction. Comme c’est dimanche, la rue est silencieuse, l’entrepôt désert, les locaux ne sont pas chauffés et l’ascenseur ne fonctionne pas. Je m’attendais à voir des miroirs, des cristaux, des ossements, des fleurs artificielles, des perruques… bref, tous les éléments du vocabulaire baroque qui a fait la réputation du sculpteur de loups-garous. Au lieu de quoi j’aboutis dans une pièce presque vide, au milieu de laquelle se tient David Altmejd. Avec ses cheveux très courts, son air juvénile et ses vêtements quelconques, il fait davantage penser à un commis de bibliothèque qu’à l’artiste de la décomposition encensé par la critique américaine. Âgé de 32 ans, David Altmejd fait partie des Québécois qui sont arrivés à l’âge adulte avec Internet. Enfant de la planète, il se sent aussi à l’aise à New York, où il a son atelier, et à Londres, où son chum vit, qu’à Montréal, où il est né et a grandi. Diplômé de l’École des arts visuels de l’UQAM, il a fait une maîtrise à l’Université Columbia, en 2001. D’abord mis sous contrat par une petite galerie de Manhattan, il s’est graduellement taillé une place dans les circuits de l’art international, a participé à la Biennale d’Istanbul en 2003, puis à celle du musée Whitney, à New York, l’année suivante. À cette occasion, il a exposé une spectaculaire installation dans Central Park, deux cubes de verre de 1,5 m de hauteur à l’intérieur desquels se profilaient des dépouilles étranges recouvertes de cheveux. Une des pièces se trouve actuellement dans la collection de New Line Cinema, la maison qui a produit la trilogie Le Seigneur des anneaux. Sous ses dehors d’enfant sage, et malgré sa timidité en société, David Altmejd est une star. Chez Andrea Rosen, la prestigieuse galerie qui le représente à New York, toutes ses œuvres sont vendues à l’avance. Il a également un marchand attitré à Londres, où il passe presque la moitié de son temps. Les musées Guggenheim et Whitney lui ont tous deux acheté une sculpture (ses grands labyrinthes valent maintenant plus de 75 000 dollars). Malgré cet indéniable succès, l’artiste demeure relativement peu connu au Québec. Dominées par la figure mythique du loup-garou, les grandes sculptures de David Altmejd évoquent la fin d’un monde. À la fois mélodramatiques, romantiques, gothiques, futuristes et postapocalyptiques, elles nous disent également cette chose étrange: que la destruction peut être séduisante et agréable à regarder. Comme dans les Nouvelles extraordinaires, d’Edgar Allan Poe, il y a chez lui du beau, du licencieux et du bizarre en quantité. On note par ailleurs dans ses assemblages une sorte d’innocence, comme les premières lueurs d’un paradis retrouvé. Pour l’auteur-compositeur Pierre Lapointe, il est impossible de rester indifférent devant une œuvre dont l’ambiguïté, dit-il, naît «d’une combinaison constante entre ce qui est charmant et ce qui est repoussant». Dans les dispositifs fantaisistes de son compatriote, il découvre en outre un curieux mélange de rétro et de futurisme. «Ce n’est pas kitsch, ajoute-t-il. Mais on ne comprend pas tout.» Ancien étudiant en biologie (il a abandonné ses études de sciences à McGill avant de s’inscrire en arts à l’UQAM), David Altmejd est aussi fasciné par la vie artificielle. Dans son atelier, où le bruit assourdissant du métro aérien enterre nos voix à intervalles réguliers, il m’explique à quel point il aimerait que ses sculptures acquièrent «une intelligence indépendante» une fois sorties de ses mains. De fait, il voit ses œuvres comme «des organismes vivants», qui lui ressemblent, mais pas complètement. À Venise, où tout le gratin de l’art se réunira à compter du 7 juin, le plus jeune Canadien à représenter son pays à la Biennale compte transformer le pavillon national en volière, aux portes de laquelle il placera deux géants démembrés de 5,5 m et de 3,7 m. Il mentionne également des hommes-oiseaux, des vautours, des mésanges et des perroquets… «Non, corrige-t-il, pas de perroquets, car je me limiterai aux espèces nordiques.» «Les oiseaux vont devenir les boss du lieu, enchaîne-t-il. Le loup-garou, qui constituait la figure centrale dans mon travail, sera relégué à un rôle de second plan. Pour la première fois, le visiteur pourra circuler à l’intérieur de ma sculpture. Alors que jusqu’ici, tout ce que j’ai fait était contenu sur une plate-forme.» Pour meubler ses décors exubérants, il s’inspire des manuels d’anatomie, des contes médiévaux, des films d’horreur, des comptoirs (tout en miroirs) de cosmétiques des grands magasins. Il trouve également un grand nombre d’accessoires sur eBay, le marché aux puces du cyberespace. Entre les articles de luxe et les objets de pacotille, il a tendance à préférer ces derniers. De fait, ses références culturelles sont multiples, et s’il peut parler avec passion de son admiration pour l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, il s’exprimera avec la même chaleur à propos d’un roman de science-fiction ou d’un album de bandes dessinées. Mais ne comptez pas sur lui pour discourir sur la trans-avant-garde ou l’imprésentable-dans-la-représentation. Pas mondain pour deux sous, il se réjouit avant tout que ses sculptures «plaisent aux enfants» et il est particulièrement fier de la réaction qu’il a suscitée à Istanbul auprès des ouvriers qui travaillaient à l’emplacement de la Biennale. «Ils prenaient leur pause-déjeuner autour de ma sculpture. Ils capotaient sur ce que je faisais», lance-t-il en riant. Solitaire («Le moindre party me stresse davantage que de participer à la Biennale», dit-il), il n’appartient à aucune école et se fie essentiellement à son instinct. «Je commence souvent avec un élément simple, explique-t-il, une table, par exemple. Puis, pour meubler cet espace, pour lui insuffler de l’énergie, il me faut un élément perturbateur. J’aurais pu porter mon choix sur un corps fragmenté, mais c’est du déjà-vu. Alors m’est venue l’idée du loup-garou. Pourquoi le loup-garou? Parce que je le trouve sexy et parce que sa présence suppose la transformation, la douleur de la transformation — il n’y a qu’à se remémorer la mine douloureuse de cet homme-loup lorsqu’il passe au stade animal. Il y a aussi dans mon travail l’idée de la décapitation, de la violence. Pour moi, une tête de loup-garou, c’est un générateur d’énergie que je place à l’intérieur de la sculpture.» Un critique du mensuel américain Artforum International a comparé ses œuvres à des «sarcophages disco». Chez David Altmejd, en effet, la mort est omniprésente, mais elle arrive masquée, à demi dissimulée dans un décor chromé. On trouve également, dans ses autels gothiques, une réminiscence de la liturgie catholique, alors que certaines de ses pièces, celle sur Anne Frank par exemple, peuvent aisément renvoyer à ses origines juives. Issu d’une pluralité de traditions et d’influences diverses, David Altmejd est le produit des soubresauts de l’histoire et du choc des civilisations. Originaire d’une vieille famille juive et communiste, son père, Victor Altmejd, est né en Pologne, où il a vécu jusqu’à l’âge de 23 ans. Il a immigré au Québec en 1969. Professeure de sociologie, sa mère, Danielle Laberge, est depuis décembre rectrice par intérim de l’UQAM. Enfant, au grand désespoir de ses parents, David Altmedj passait des heures rivé à la télévision. Émissions scientifiques, documentaires, films, variétés: il gobait tout avec la même curiosité, l’œil alerte, les sens en éveil. Son père se souvient qu’à cinq ans il pouvait reconnaître un tableau de Van Gogh ou de Monet simplement par le style. À l’UQAM, ses premières œuvres trahissent une fascination pour les lignes pures de la tradition minimaliste. «Il y avait aussi beaucoup d’humour dans sa démarche», dit Monique Régimbald-Zeiber, qui lui a enseigné. Ce n’est qu’en 1999, année de l’obtention de son diplôme, qu’il introduit dans son travail la figure du loup-garou. Au même moment ou presque, il est accepté à l’Université Columbia. Le tournant de sa vie. Comme le dit son père, «New York et David étaient faits pour se rencontrer». Dans ses cours, il bénéficie des conseils de Matthew Barney et de Kiki Smith, qui sont à l’art contemporain d’aujourd’hui ce qu’Andy Warhol représentait dans les années 1960. Avec son accent québécois, et malgré son absence de prétention — peu commune dans ce milieu —, il sait profiter au mieux de son immersion dans la fournaise artistique américaine. De son passage à Columbia, il retient l’énorme liberté dont il a bénéficié. Il se rappelle aussi cette observation de Matthew Barney au sujet de ses sculptures: «Il les trouvait optimistes, dit-il. Il a employé le terme hopeful.» D’une certaine façon, David Altmejd humanise le monde des arts visuels. Il le galvanise. Ce pouvoir de régénération est en partie ce qui a poussé Louise Déry à tenter l’expérience de Venise avec lui. C’était il y a deux ans et demi. La directrice de la Galerie de l’UQAM s’était rendue à New York pour le vernissage de la première exposition individuelle d’Altmejd, chez Andrea Rosen. Depuis la fin des années 1990, Louise Déry suit attentivement la carrière de l’ancien étudiant de l’université de la rue Saint-Denis. Ce jour-là, elle lui propose de rédiger un catalogue pour faire connaître ses œuvres, puis de soumettre sa candidature. À partir de là, les planètes se sont mises à tourner de manière favorable pour le tandem montréalais. La proposition de la commissaire Déry a été acceptée par le Conseil des arts du Canada, en juin dernier. La Biennale est une manifestation compétitive et on y attribue des prix très importants. Pour réussir à «marquer le coup», Louise Déry s’est donné pour mission d’aller chercher un million de dollars. C’est ce qu’il en coûte pour payer le transport de l’œuvre, préparer les opérations de relations de presse et de publicité, imprimer le catalogue et couvrir les frais de déplacement de l’équipe. Ne se contentant pas des seuls appuis des pouvoirs publics (qui lui fourniront plus de la moitié du budget), elle a entrepris différentes campagnes de collecte de fonds auprès des artistes et des collectionneurs. Elle a obtenu l’appui de mécènes importants, comme la fondation montréalaise DHC/ART, dirigée par Phoebe Greenberg. Une première au Québec. Entre-temps, Louise Déry présente le travail de son protégé à la Galerie de l’UQAM, du 11 mai au 8 juillet. Des œuvres complexes, qui parlent de la fin, mais aussi du recommencement, et qui pour cette raison, comme l’a observé Matthew Barney, distillent énormément d’espoir.

Culture

Quelques heures chez les Anglos

Leonard Cohen, c’est avant tout, pour moi et pour beaucoup d’autres, une chanson. Une chanson simple, faussement simple, avec des paroles qui restent proches du langage courant, et une mélodie qui bouge à peine, chantée d’une voix rauque qui n’essaie pas de faire des effets spéciaux. Je l’ai réentendue, l’autre jour ; elle n’a pas vieilli d’une ligne, d’une note. Elle a pour titre « Suzanne ». Mais si cette chanson est inoubliable, elle ne constitue évidemment pas le tout de l’œuvre de Leonard Cohen. Il a écrit deux romans tout à fait remarquables, dont l’action se déroule dans sa ville natale, Montréal — des romans assez sulfureux, particulièrement The Favorite Game, dont l’héroïne n’est autre qu’une des premières Amérindiennes converties au christianisme, Kateri Tekakwitha. Les plus âgés d’entre nous se souviennent d’avoir rencontré ce personnage à l’école, dans le cours d’histoire du Canada. Malgré leur énorme succès critique — un commentateur américain a vu en leur auteur un nouveau James Joyce —, ces deux romans ne sont pas ce qui fait actuellement le prestige de Leonard Cohen, mais ses chansons et ses poèmes. L’érotisme et la spiritualité y tiennent, comme tout ce qui vient de la plume de Cohen, une place prépondérante. L’auteur de « Suzanne »a séjourné il y a quelques années dans un monastère zen de Californie. Il en est sorti, bien sûr : la stabilité n’est pas sa principale qualité — ou son principal défaut. Le poète québécois Michel Garneau est un vieil ami de Cohen, et il a déjà traduit beaucoup de ses poèmes. En voici d’autres, plus quelques textes en prose, dans un gros ouvrage intitulé Livre du constant désir (traduction libre de Book of Longing), où l’on retrouve la thématique du romancier-poète, le mélange d’ésotérisme, de religiosité et de sexualité qui marque l’ensemble de son œuvre. Et tout cela orné d’une interminable série d’autoportraits dont on ne sait trop, parfois, s’ils transmettent une réalité intérieure ou se moquent à la fois du lecteur et de l’auteur. Il y a aussi quelques dames bien en chair, des guitares, ici une main toute seule, détachée du corps, et quelque part un Pierre Elliott Trudeau assez ressemblant. On se promène dans ce livre comme dans un jardin, en suivant le conseil donné, page 204, à un lecteur chinois : « Ceci est un livre difficile, même en anglais, s’il est pris trop sérieusement. Puis-je suggérer que vous ignoriez les parties qui vous déplairaient ? Butinez par-ci par-là. » C’est ce que, Chinois honoraire, j’ai fait. Et j’ai lu : « il ne me reste plus beaucoup de temps / et pourtant / je n’ai pas chanté / la vraie chanson / la grande chanson ». Tel est le Leonard Cohen que je préfère, celui de la simplicité absolue, de la vérité douloureuse, de la difficulté de vivre. Toute sa vie, le poète-chanteur a porté ce rêve ou cette nostalgie d’une « vraie chanson », qui est, au-delà des circonstances, le véritable sujet de son œuvre. Anne Coleman est moins connue des lecteurs québécois que Leonard Cohen. Mais le héros de son livre, Sept étés de ma jeunesse : Souvenirs de North Hatley, est un personnage important du paysage littéraire montréalais, l’auteur du livre-événement que fut Two Solitudes, Hugh MacLennan. Je ne sais pas si on lit encore ce roman un peu lourd qui explorait avec une bonne volonté touchante les difficultés de la cohabitation entre Canadiens français et Canadiens anglais. Mais ce n’est pas d’abord le romancier qui existe dans les souvenirs d’Anne Coleman, ou le professeur d’histoire à McGill, c’est l’homme qui passe les mois d’été à North Hatley, et auquel la narratrice des Sept étés voue dès l’âge de 14 ans, au début des années 1950, une passion plus ou moins platonique. Rien, ou presque, ne se passera — comme on dit — entre la jeune fille et l’écrivain. Il est marié — mal marié, semble-t-il — et la différence d’âge entre eux est assez considérable pour constituer un obstacle à l’épanouissement charnel d’une passion. Anne Coleman est un véritable écrivain, qui évoque leurs rencontres avec une délicatesse, une force d’évocation tout à fait remarquables. D’autres personnages traversent le récit, mais c’est bien Hugh MacLennan qui en occupe le centre, bien que ses apparitions soient irrégulières. Ce MacLennan, je l’ai lu, à l’époque, je l’ai même rencontré à une reprise, en compagnie de Frank Scott, si je me souviens bien, dans l’extraordinaire Faculty Club de l’Université McGill, mais j’ai l’impression de le voir pour la première fois, énigmatique, angoissé, mystérieux. Anne Coleman décrit aussi avec beaucoup d’efficacité le bastion anglophone qu’était à cette époque North Hatley. C’est très beau — mais un peu gâté, je suis désolé d’avoir à le noter, par une traduction souvent maladroite. — Livre du constant désir, parLeonard Cohen, traduit de l’anglais par Michel Garneau, L’Hexagone, 237 p., 27,95 $. Sept étés de ma jeunesse : Souvenirs de North Hatley, par Anne Coleman, traduit de l’anglais par Hélène Rioux, XYZ éditeur, 184 p., 24 $. Livre du constant désir « Tu es un beau vieillard me suis-je dit dans le miroir Et qui plus est tu as l’attitude correcte il t’indiffère que cela finisse ou que cela continue Et pour ce qui est des femmes et de la musique il y en aura en abondance au Paradis » Puis je suis allé à la Mosquée de la Mémoire pour exprimer ma gratitude

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Santé et Science

Beaux parleurs, petits faiseurs

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Vous habitez une petite ville où le taux de chômage est de 15%. Une usine veut s’y installer, mais ses eaux usées rendraient impossibles la baignade et la pêche dans un lac voisin. Devrait-on autoriser l’usine? Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 OUI, si elle crée 100 emplois 14 % 16 % 14 % 10 % OUI, si elle crée 1 000 emplois 10 % 15 % 6 % 15 % NON 76 % 69 % 80 % 75 % Seriez-vous prêt à payer plus d’impôts pour protéger l’environnement et empêcher la pollution? Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 A) 10 % D’IMPÔTS DE PLUS Prêt 55 % 46 % 66 % 60 % Pas prêts 44 % 49 % 33 % 35 % B) 2 % D’IMPÔTS DE PLUS Prêt 76 % 64 % 82 % 77 % Pas prêt 22 % 29 % 17 % 18 %

Société

Les cigales sont fauchées

Du bonheur ou du devoir, qu’est-ce qui est le plus important? Le bonheur, ont toujours répondu la plupart des Québécois. Le devoir, rétorquaient les Canadiens d’ailleurs au pays. «C’est la joie de vivre latine contre l’éthique protestante!» résume Claude Gauthier, vice-président de CROP. En 1992, les Québécois n’étaient que 43 % à choisir le devoir, contre 63 % des autres Canadiens. Quinze ans ont passé, et le Canada tout entier a pris une dose de sérieux. Mais la différence entre les deux solitudes subsiste. Hors Québec, ils sont maintenant 68 % (plus des deux tiers!) à préférer la satisfaction du devoir accompli, alors qu’une très mince majorité de Québécois (52 %, soit une hausse de 9 %) pensent de même. Les Québécois deviennent-ils plus responsables? Peut-être. Après tout, ils vieillissent. Au début des années 1990, leur âge médian était de 37 ans. En 2006, il est passé à 39,6 ans. Or, la sagesse est, paraît-il, comme les cheveux gris: un effet secondaire de la maturité… Les valeurs et les attitudes des jeunes adultes ont énormément changé en 15 ans. «Les jeunes adultes de l’époque entraient dans un monde marqué par la précarité de l’emploi et un taux de chômage élevé, un monde en mutation qui n’avait pas encore assimilé la mondialisation, les changements technologiques, le bouleversement des valeurs, fait remarquer Madeleine Gauthier, directrice de l’Observatoire Jeunes et Société de l’INRS. Devant ces sombres perspectives d’avenir, ils se tournaient vers le bonheur individuel et l’instant présent.» Quinze ans plus tard, changement de tableau. Favorisés par la donne démographique — «Mes étudiants se font courir après par les employeurs potentiels!» dit-elle —, les jeunes d’aujourd’hui voient l’avenir sous un bien meilleur jour. D’autant que la société actuelle a digéré, en bonne partie du moins, les grands bouleversements de la dernière décennie. Ils se disent tout à fait disposés à travailler dur pour se bâtir la vie qu’ils savent possible. «Disparu depuis plus d’une dizaine d’années, le mot “effort” est revenu dans la bouche des jeunes adultes», conclut-elle. Thérèse Richer, présidente de l’Union des consommateurs et coordonnatrice de l’ACEF Rive-Sud de Québec, ne croit pas beaucoup à cette poussée de sagesse dans la population en général. «Les Québécois ne sont pas devenus des fourmis, dit-elle. Ce sont des cigales fauchées!» Avec des dettes qui atteignent en moyenne 125 % de leur revenu annuel, ils n’ont tout simplement plus les moyens de leurs envies, croit-elle. En 2005, le Québec, qui compte pour 24 % de la population canadienne, a enregistré 35 % des faillites du pays, soit 29 568, une hausse de 6 % sur l’année précédente. Et il suffirait que les taux d’intérêt augmentent de 1 % ou 2 % pour précipiter des milliers de familles québécoises dans les difficultés financières, précise Jacques Audet, de l’ACEF du Nord de Montréal. Une étude plus poussée des résultats du sondage semble leur donner raison à tous les deux. Car les francophones, pris isolément, ne sont que 50 % à choisir le devoir. Contre 65 % des autres Québécois, anglophones, nouveaux arrivants ou allophones! Question de valeurs profondes, mais aussi, plus simplement, de culture, croit Roya Daneshmand. Iranienne d’origine, elle a quitté son pays à l’aube de la vingtaine. Pour la France, d’abord, où elle a fait un doctorat en sociologie de l’éducation, puis pour les États-Unis, où elle a rencontré le Québécois qui allait devenir son mari. Arrivée au Québec il y a 15 ans, elle est très active au Centre social d’aide aux immigrants, organisme communautaire de Westmount, où elle côtoie des nouveaux arrivants de toutes les origines. «Beaucoup d’immigrants viennent de cultures où on vit dans un cadre de valeurs fixe, basé sur la famille et les obligations religieuses, et où la notion de bonheur individuel n’a pas beaucoup de signification», dit-elle. Un système de valeurs renforcé par l’expérience même de l’immigration (les nouveaux arrivants se préoccupent d’abord et avant tout de se construire un avenir, à eux et à leurs enfants) et qu’on transmet, en partie du moins, à ses héritiers. Sens accru du devoir ou pas, les Québécois n’accordent pas plus d’importance au mariage qu’autrefois. Au contraire. Ils sont 62 % à considérer cette institution comme importante, contre 69 % en 1992. Ils sont aussi plus indulgents envers l’aventure extraconjugale: 16 % la jugent «pas si grave que ça», alors que seulement 7 % des autres Canadiens voient les choses ainsi. Peut-être est-ce parce que les notions mêmes de devoir et de bonheur évoluent, croit Marie Rhéaume, directrice de la Fédération québécoise des organismes communautaires Famille. «Le devoir a perdu sa connotation de sacrifice, dit-elle. Faire son devoir ne veut pas dire rester dans une relation amoureuse insatisfaisante. Ni se priver d’une incartade occasionnelle.» Dans cette société où l’individu a, de plus en plus, la liberté et la responsabilité de choisir sa vie et son système de valeurs, la satisfaction du devoir accompli deviendrait-elle une composante importante du bonheur? Consultez notre dossier «Qui nous sommes»!

Société

Les cigales sont fauchées

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Préférez-vous les gens qui font leur devoir ou qui recherchent le bonheur ? Au Québec en 2007 en 1992 Le devoir 52 % 43 % Le bonheur 40 % 48 % Autres provinces Le devoir 68 % 63 % Le bonheur 22 % 25 % Le mariage est une institution importante pour moi. en 2007 en 1992 Au Québec 62 % 69 % Autres provinces 81 % 92 % Avoir une aventure extraconjugale de temps en temps n’est pas si grave. en 2007 en 1992 Au Québec 16 % 19 % Autres provinces 7 % 9 %

Société

Deux autres solitudes

On dit «heureux comme Dieu en France»… Pourrait-on dire aussi «heureux comme Max Gros-Louis au Québec»? Quand ils voient la tête joviale et emplumée du grand chef de la nation huronne-wendate, qui est aussi chevalier de l’Ordre national du mérite de France, les Québécois sont plutôt rassurés sur le sort de leurs autochtones. En tout cas, leur perception à ce sujet est nettement plus optimiste que celle des autres Canadiens. Les Québécois estiment dans une proportion de 62% que les autochtones sont traités avec respect; ailleurs au Canada, ce taux chute à 45%. Ils pensent aussi que les autochtones sont plutôt bien nantis: 61% des Québécois croient que les autochtones vivent aussi bien sinon mieux qu’eux, un taux qui n’est plus que de 40% hors Québec. De deux choses l’une: ou bien la situation des autochtones est carrément meilleure au Québec qu’ailleurs au pays, ou bien les Québécois se font des illusions. Ou peut-être… la vérité se situe-t-elle quelque part entre ces deux options. Un fait majeur joue en faveur de la situation des autochtones du Québec (on parle surtout ici des Amérindiens): ils vivent dans des réserves dans une proportion de 72%, ce qui est exactement l’inverse de la situation qui a cours ailleurs au Canada. En 2005, sur les 72 000 membres des 10 nations amérindiennes du Québec, 52 000 vivaient dans des réserves. Or, on sait que la situation des Amérindiens «résidents» — ceux qui vivent dans les réserves — est en général bien meilleure que celle des non-résidents. À titre d’exemple, les 15 000 Cris du Nord-du-Québec, dont la réussite économique est bien connue, vivent dans des réserves dans une proportion qui frise les 90%. Ces Cris, qui font la fortune de nombreux marchands de Val-d’Or (voir «Des Cris en or», L’actualité, 1er août 2005), n’ont rien de commun avec les Amérindiens de l’Ouest, qui quittent leurs réserves et ne trouvent souvent, dans des villes comme Winnipeg et Vancouver, que le chômage et la misère. Le Québec a sous les yeux de nombreux exemples de réussites amérindiennes, qu’il s’agisse de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean (voir «Là où les affaires roulent», L’actualité, 1er nov. 2006), de Wendake, en banlieue de Québec, ou encore d’Essipit, sur la Côte-Nord. «Le Québec a fait des efforts, mais des exemples comme Wendake sont plutôt des exceptions», nuance Thierry Rodon, spécialiste des politiques autochtones et professeur aux universités Carleton et Laval. «La situation des autochtones est extrêmement diversifiée. On a l’impression qu’ils sont avantagés, et je rencontre souvent cette opinion chez mes étudiants. Mais ce n’est pas le cas.» En matière de santé et d’éducation, la situation générale des autochtones du Québec n’est guère reluisante: diabète, embonpoint, tabagisme, alcoolisme, suicide, mauvaise alimentation, faible scolarisation y sévissent à des degrés nettement plus élevés que dans le reste de la population, selon un rapport d’enquête publié en 2002 par la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador. D’après Georges E. Sioui, d’origine huronne et directeur du programme d’études autochtones à l’Université d’Ottawa, il y a un fossé entre l’opinion de la majorité des Québécois au sujet des autochtones et la perception qu’ont ceux-ci de leur propre situation. «Si on posait les questions de ce sondage aux Amérindiens, les réponses seraient très différentes.» La paix des braves a fait des heureux, mais dans bien des chaumières les héros sont fatigués.