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Ispahan : à l’ombre de la bombe

Le soir descend sur Ispahan et Mansour va bientôt replier l’auvent de sa galerie d’artisanat — l’une des centaines de boutiques installées sous les arcades en brique ocre qui ceinturent la place de l’Imam et son parc. Près du bassin central, les conducteurs de calèches somnolent pendant que les hirondelles valsent entre les jets d’eau claire des fontaines. Des familles iraniennes se prélassent sur les fraîches pelouses quadrillées d’allées et bordées de cèdres nains. Autour de la place — la huitième des plus grandes places du monde —, la circulation se fait moins dense. Soudain, on voit s’illuminer les coupoles des deux mosquées, toutes revêtues de faïence turquoise et dont les motifs rappellent ceux des tapis persans. En face, la terrasse aux graciles colonnes du palais Ali Qapu et l’entrée du grand bazar se découpent sur le ciel, où brillent déjà quelques étoiles. « Cette place fait d’Ispahan un endroit unique au monde, dit Mansour. C’est un rare chef-d’œuvre. » Cœur et poumon de la ville d’Ispahan depuis sa création, en 1602, par les Safavides — la dynastie d’empereurs chiites qui régnèrent sur l’Iran aux 16e et 17e siècles —, la place de l’Imam est aussi l’un des joyaux du patrimoine mondial de l’Unesco. Malheureusement, déplore Mansour, elle attire moins de touristes depuis que l’Iran a repris son programme nucléaire. « Le pays a mauvaise presse et les étrangers ont peur de venir », dit-il en farsi, la langue nationale. « Nous devons maintenant nous serrer la ceinture ou, avec un peu de chance, écouler notre marchandise à Dubaï ou dans les pays du Golfe. » C’est à Ispahan, en effet, que se trouve le Centre de technologie nucléaire — l’une des sources de conflit entre l’Iran et le reste de la communauté internationale. Ce centre dispose d’une usine de conversion d’uranium et de quatre réacteurs nucléaires expérimentaux permettant de produire du plutonium. La République islamique prétend que l’uranium sert à la production de combustible pour ses centrales électriques civiles. Mais l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) soupçonne qu’il est plutôt destiné à la fabrication d’armes nucléaires. Le directeur de l’Office du tourisme, de l’artisanat et du patrimoine culturel d’Ispahan, Saeid Baktash, ne semble pas prendre en compte les doléances des commerçants et refuse d’admettre que le nombre de touristes a chuté. « Il se maintient chaque année à environ trois millions, dont seulement 20 % sont des étrangers », assure ce représentant du régime islamique, interrogé dans son vaste bureau de l’avenue Chahar Bagh (des quatre jardins), l’artère principale de la ville. « C’est le commerce intérieur qui fait vivre Ispahan, pas le tourisme extérieur, dit-il. La ville n’est donc pas atteinte par la crise internationale. » Saeid Baktash a beau minimiser l’incidence économique des visiteurs étrangers, il n’en reste pas moins que mon interprète, Nadareh, a vu son salaire de guide touristique passer, en quelques années, de cinq à trois millions de rials par mois (soit de 585 à 350 dollars). Et que certaines variétés d’artisanat local, comme le cuivre ciselé, risquent de disparaître, car elles sont prisées uniquement par les riches touristes. « Déjà, après le 11 septembre et l’anathème d’axe du mal qui a frappé l’Iran, la situation était difficile », me confie Nadareh, petite femme au teint clair, sur la terrasse de la maison de thé Queysarieh, qui surplombe la place de l’Imam. « Mais elle a empiré depuis l’élection du président Ahmadinejad et les menaces de sanctions internationales. C’est dommage, car les Ispahanis adorent les étrangers. » À première vue, Ispahan paraît idyllique. Située à 400 km au sud de Téhéran, la troisième ville du pays n’a rien à envier à la capitale bruyante, polluée et embouteillée. Oasis au milieu d’un désert, lui-même encerclé par les montagnes, ce chef-lieu de l’art islamique offre un panorama coquet et bucolique. Dès les premiers éclats du printemps, les habitants pique-niquent sur les rives du fleuve Zayandeh (qui donne la vie), bordé d’arbres et de promenades, lequel sillonne Ispahan d’est en ouest. La nuit, les amoureux se donnent rendez-vous sur le pont Si-o-Seh (l’un des 12 ponts de la ville, dit « pont aux 33 arches »), qui abrite des maisons de thé à chacune de ses extrémités. Ispahan peut également se targuer d’être l’un des pôles multiculturels du pays grâce à ses communautés juive (2 000 personnes) et arménienne (10 000). Mais cette vie paisible est menacée par la surpopulation et l’industrialisation. Comme l’explique Morteza Saghaian Nejad, maire d’Ispahan, la population de la ville a quintuplé dans les quatre dernières décennies, atteignant aujourd’hui les deux millions d’habitants. « L’exode rural et la création d’industries lourdes, telles que l’aciérie, en périphérie de la ville ont changé la nature d’Ispahan, dit-il, provoquant des embouteillages et de la pollution. » Dans son bureau orné d’une immense photo de la ville et d’une fontaine où nagent des poissons rouges, ce docteur en ingénierie électrique ne cache pas sa fierté pour Ispahan, tout en se montrant préoccupé. Évitant de parler du sujet de l’heure, le nucléaire, il insiste sur le défi actuel, qui est, selon lui, de préserver l’héritage culturel de la ville tout en permettant son développement. « Un peu comme pour le vieux et le nouveau Montréal », conclut-il en évoquant la métropole, qu’il a visitée dans les années 1980. Bien qu’Ispahan soit l’une des villes les plus prospères d’Iran, elle reste néanmoins touchée par les problèmes du pays, dont le chômage et l’inflation galopante (22 %). En dépit des promesses électorales du président Ahmadinejad de redresser l’économie, les prix sont montés en flèche au cours de la dernière année. Dans le souk populaire au nord de la ville, un quartier moins fortuné et plus conformiste où toutes les femmes déambulent en tchador noir, un vendeur de tissu se plaint que le coût du mètre pour la confection du voile soit passé de 74 000 à 110 000 rials (de 9 à 13 dollars) en un an. La population exprime de plus en plus son mécontentement. « Nous ne devrions pas vivre aussi pauvrement, puisque nous avons du gaz et du pétrole ! » s’indigne un chauffeur de taxi borgne, qui a perdu son œil gauche à l’époque où il travaillait sur un chantier de construction. Avec trois enfants à charge, cet homme, qui gagne 2 800 000 rials (338 dollars) par mois, ne parvient plus à subvenir aux besoins de sa famille. « Ce gouvernement donne de l’argent à l’Irak, aux Palestiniens et au Hezbollah libanais, mais il néglige son propre peuple », poursuit-il en essuyant la vitre sale de sa vieille Peykan blanche aux relents de tabac. « Ce régime est comme un clou enfoncé dans le mur et qui ne veut plus sortir. J’espère que les sanctions internationales déclencheront une seconde révolution. Sinon, que les Américains viennent nous bombarder ! » À l’Université d’Ispahan — l’un des cinq complexes universitaires de la ville ; il compte 25 000 étudiants —, la polémique au sujet du nucléaire bat son plein. Sur le campus de la Faculté des langues étrangères, chacun tente de faire entendre son point de vue. « Ce n’est pas l’Afghanistan ni l’Irak ici ! Les Américains n’oseront pas attaquer l’Iran. Nous sommes trop forts », lance Amine dans un anglais imparfait. « Il n’y aura pas la guerre, on va négocier », poursuit Kasra. « Et pourquoi nous empêchent-ils d’avoir la bombe, alors qu’ils l’ont ? » réplique Omid, en fronçant les sourcils. Tout le monde parle en même temps. « L’Amérique a peur ! » « On n’est pas satisfaits de notre gouvernement, mais on ne veut pas d’intervention étrangère. » « On veut l’évolution, pas la révolution ! » « Aimez-vous Ispahan ? » « Et les Canadiens dans tout cela ? Que pensent-ils de l’Iran ? » Les étudiants sont curieux. La plupart d’entre eux ne sont jamais sortis du pays, principalement en raison des difficultés à obtenir un visa pour l’étranger. « Ce régime nous maintient dans un état de pauvreté culturelle », s’insurge Samar, étudiante en médecine qui porte un foulard à pois multicolores. « On n’apprend rien sur le monde. Très peu de gens parlent une seconde langue. C’est pour mieux garder le contrôle sur nous. » Malgré ces contraintes, les étudiants affichent un fort sentiment nationaliste. Mais ne cachent pas pour autant leur désir de partir. Pour aller où ? « Aux États-Unis ! » répondent-ils en chœur. Tel est le paradoxe iranien. Il fut un temps où les Américains accueillaient les Iraniens en grand nombre. Comme le précise le maire d’Ispahan, qui a vécu plus de huit ans aux États-Unis, plusieurs figures politiques iraniennes ont étudié en Amérique et plus de 50 % des enseignants des universités d’Ispahan sont diplômés d’une université américaine. Le frère et les neveux de Morteza Saghaian Nejad vivent en Ohio et la plus importante communauté d’Iraniens en dehors du pays se trouve à Los Angeles. « Mais les temps ont changé, affirme le maire. Depuis la révolution islamique et la dégradation des rapports entre les deux pays, l’Amérique ne favorise plus l’échange de culture. Aujourd’hui, le Canada, l’Europe et l’Australie sont devenus les destinations de choix des Iraniens. » C’est à quelque 25 km à l’est d’Ispahan que se cache le complexe nucléaire. La route qui y mène traverse un chapelet de villages et de champs agricoles aux confins du désert, jusqu’à ce que se profile une série de bâtiments carrés en brique, semblables à des établissements scolaires, derrière des fils de fer barbelés et des rangées de cyprès. Tout autour, des soldats perchés sur des batteries antiaériennes, protégées par des monticules de sacs de sable, surveillent les environs. Cette zone militaire est jalonnée de panneaux sur lesquels on peut lire : « Interdit de photographier ». Face au complexe nucléaire, en contrebas, s’étend le village de Zardanjan, avec ses 3 000 âmes. Sur les sentiers de terre battue, des paysannes reviennent du marché tandis que quelques hommes boivent le thé dans la cour intérieure de leurs maisons de torchis. Personne ici ne semble conscient des risques que représente la proximité d’une centrale nucléaire. La plupart des villageois n’ont jamais entendu parler de Tchernobyl et les autorités n’ont mis en place aucun plan de sécurité en cas d’exposition aux radiations à la suite d’un accident technique ou d’un bombardement du complexe. Au contraire, tous les interrogés s’entendent pour affirmer que la centrale est une bénédiction pour la région. Depuis son ouverture, en 2004, le réseau routier s’est développé, soulignent-ils, et des gazoducs alimentent maintenant les foyers de Zardanjan. Avec l’agriculture et la confection de tapis, la centrale est l’une des seules sources de revenus du village, parce qu’elle a créé une vingtaine d’emplois, comme l’expose Mohsen, 25 ans. Chaque mois, ce jeune homme, qui habite avec sa mère veuve, gagne trois millions de rials (350 dollars) en travaillant à la centrale comme agent de sécurité. Un seul homme semble préoccupé par les dangers d’éventuelles frappes américaines. Il s’appelle Mohammed Ali. La cinquantaine, cheveux roux et yeux clairs, ce colosse a été victime d’une attaque au gaz moutarde quand il combattait sur le front pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Depuis, il souffre de troubles respiratoires et il crache du sang. Malgré cela, pas question de quitter le village. Il fait partie de ces agriculteurs qui, de père en fils, mourront sur leurs terres. Et à ses yeux, il est primordial que l’Iran se dote de l’énergie nucléaire civile. « Si nous n’avons pas de masques à gaz, dit-il en mimant ses paroles, il faut prendre une serviette humide, la placer sur sa bouche et respirer à travers. C’est aussi simple que cela. » Mohammed Ali semble ignorer qu’une serviette ne le protégera pas des radiations. Sur le chemin du retour, mon interprète m’avoue qu’elle partage l’opinion de la majorité. « Personne ne pense vraiment que l’Amérique peut frapper l’Iran. Mes proches à Los Angeles sont plus inquiets que je ne le suis ici ! » Comment expliquer cette attitude insouciante ? Selon Ladane Nasseri, journaliste iranienne en poste à Téhéran, la majorité de la population n’a pas accès aux sources d’information étrangères et serait dupée par la propagande médiatique du régime islamique. Surtout en dehors de la capitale. Pas difficile à croire, lorsqu’on lit les manchettes du plus vieux quotidien d’Ispahan, Nasle-e Farda (la génération future), ou qu’on regarde les chaînes de télévision officielles. Partout, la même campagne : on fait l’éloge de la force militaire iranienne et on érige en dogmes les paroles du guide suprême, l’imam Ali Khamenei, qui en appelle au droit iranien de développer l’énergie nucléaire. Si les Ispahanis ne craignent pas un éventuel conflit, c’est aussi parce qu’ils en ont l’habitude. Comme en témoigne la Golestan Shohada(roseraie des martyrs), l’immense cimetière consacré aux 26 000 combattants morts durant la guerre Iran-Irak, Ispahan a déjà donné du sang pour la cause. « Toute notre vie, nous avons été victimes des menaces, des sanctions et des guerres de l’Amérique », lance Hassan Ali Tasslemi en nettoyant la tombe de son jeune frère, mort à l’âge de 17 ans. À ses côtés, sa mère et ses sœurs servent du thé et des biscuits à d’autres familles venues se recueillir sur les sépultures de leurs proches. Tout autour s’étendent des rangées de portraits encadrés fixés au-dessus des tombes : un spectacle saisissant. « Ispahan est notre patrie, nous la défendrons », poursuit Hassan sur un ton déterminé. De son portefeuille, il sort une carte d’appartenance aux fameux bassidjis, force paramilitaire dont le mandat est de faire respecter les valeurs de la révolution islamique. « Nous sommes tous des bassidjis dans la famille, dit l’une de ses sœurs avec le sourire. Et les bassidjis sont toujours prêts à se battre au nom de l’islam. » N’empêche que certains Ispahanis n’ont pas l’esprit tranquille. C’est le cas de Fakhri et de Forough, deux éducatrices à la retraite, rencontrées dans le salon de thé du luxueux hôtel Abassi. À voix basse, elles avouent leurs inquiétudes. « Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. L’Amérique peut très bien répéter le scénario afghan et irakien », dit Fakhri. « Si Ispahan est bombardée, renchérit Forough, je fais mes valises. » Légèrement voilée, son foulard laissant paraître des mèches de cheveux bruns sur son front, Fakhri confie qu’elle tente d’envoyer son fils, diplômé en informatique, au Canada. « Il n’y a pas d’avenir ici », dit-elle en soupirant. Et pourtant, cette femme admet avoir participé à la révolution islamique en tant que militante. Elle distribuait des tracts sur la place de l’Imam. Aujourd’hui, ses enfants l’accusent d’avoir amené ce gouvernement au pouvoir. « Que puis-je leur dire d’autre que : je suis désolée ? » lance-t-elle avec déception. Mais à Ispahan, comme dans toutes les grandes villes d’Iran, l’emprise du régime islamique s’effrite et le désir de liberté se manifeste ostensiblement. La nuit, dans le quartier arménien de Jolfa, l’avenue commerçante Nezar se transforme en boulevard de drague. Des grappes de jeunes hommes, cheveux gominés et chaussures pointues, hèlent les filles fardées, teintes en blond, portant jean moulant et talons aiguilles, qui se pavanent devant les boutiques illuminées. On dirait presque la Sainte-Catherine, version iranienne. Les caféset les pizzerias, qui ont essaimé dans les cinq dernières années, sont devenus les lieux de rencontre privilégiés de la jeunesse. Devant un lait fouetté à la banane ou un café crème, les amis se courtisent et les nouveaux couples se font les yeux doux tout en écoutant les vieux succès des Eagles, de Bob Marley et de Leonard Cohen. Ispahan reste néanmoins traditionnelle et conservatrice — la troisième agglomération religieuse après Qom et Machhad, deux villes saintes du chiisme. Le vendredi, jour sacré, la place de l’Imam se transforme en lieu de prière. Les échoppes ferment leurs stores, le bazar se tait et les pasdarans (les gardiens de la révolution, qui contrôlent la sécurité) investissent l’espace. Dans les fontaines, les vieillards font leurs ablutions. Les femmes achètent des cassettes et des affiches religieuses. Sur les escaliers de la mosquée de l’Imam, les réfugiés afghans vendent des versets du Coran pour 25 cents. Puis, l’appel à la prière retentit et tout le monde se précipite sur les tapis distribués pour l’occasion. L’oraison est lancée par un « Makbar America ! Makbar Israel ! » (Mort à l’Amérique ! Mort à Israël !), et elle est suivie aussitôt du sermon de l’imam, teinté de politique. « L’Amérique a enfin admis qu’elle avait eu tort pendant plus de 27 ans, déclare-t-il par l’intermédiaire des haut-parleurs. C’est le signe que nous sommes protégés par Dieu. Depuis qu’Israël a perdu la guerre au Liban, les chiites sont plus forts que jamais. » Quelque peu en retrait sur la place, Amir, un jeune étudiant qui me traduit le prêche, avoue que cette prière collective relève davantage de la mise en scène. « Le régime force les gens à venir, sinon il n’y aurait personne », ironise-t-il en regardant la place aux trois quarts vide. Il admet par contre que c’est ce genre de manifestation publique qui effraie les étrangers. « Pourtant, personne ne souhaite la guerre en Iran. Ce n’est que de la provocation ! » affirme-t-il, convaincu. « Malheureusement, c’est un jeu de pouvoir dangereux… et on risque d’en payer le prix. »

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Concours de photos: les gagnants

Le premier concours de photos de géographica, consacré à «L’arbre», en 2001, avait réuni 425 photographes. L’année suivante: 728 concurrents. L’an dernier, tout près d’un millier de photographes avaient soumis quelque 2 500 photos. Cette année, le sixième concours nous a valu 2 691 photos bien comptées. Est-ce là une conséquence de l’hégémonie du numérique, qui a de beaucoup réduit le coût de la photographie et facilité le travail technique?[…] Sur les 2 691 photos soumises, 277 ont été retenues lors d’une première vérification, dont 79 ont ensuite été sélectionnées en semi-finale. Un deuxième jury (formé de Louise Arbique, directrice du marketing français à Mountain Equipment Co-op; Paule Beaugrand-Champagne, éditrice de L’actualité; Pierre Dunnigan, photographe; Charles Grandmont, rédacteur en chef adjoint de L’actualité; et Jean Paré, directeur de géographica) a choisi ses cinq préférées dans chaque catégorie, puis a finalement désigné deux gagnants et accordé trois mentions. Les lauréats des quatre premiers prix reçoivent un chèque-cadeau de 1 000 dollars de Mountain Equipment Co-op; les gagnants des deuxièmes prix, un chèque-cadeau de 250 dollars de Mountain Equipment Co-op. LOISIRS ET PLEIN AIR Premier prix Steve Deschenes, de Québec Facile, cette fontaine scintillante: il suffit d’apprendre à pagayer et de suivre ce kayak à travers le lac Saint-Jean. Deuxième prix Mario Boutin, de Coaticook À Saint-Philémon de Bellechasse, on se prépare pour la prochaine ère glaciaire. Mentions Yanik Chauvin, de Gatineau David Thomassin, de Québec Keith Ewenson, de Dollard des Ormeaux FAUNE Premier prix Denis Samson, de Québec Ce canard qui sait prendre la pose est un habitué d’un étang artificiel «près de mon chalet, à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier». Deuxième prix Serge Chenard, de Sherbrooke Faune ou flore, au choix. Et c’était «chez la voisine». Mentions Julie Baribeau, de Montréal Claude Rochon, de St-Sulpice Guy Boudreau, de Rivière-du-Loup FLORE Premier prix Émilie Ouellet, de Vancouver Végétaux thallophytes chlorophylliens… À la plage Spanish Banks, à Vancouver, on dit simplement goémons. Deuxième prix Rodrigue Tremblay, de Saint-Eustache Roseaux partout, mais ceux-là sont du parc régional du Bois de Belle-Rivière, à Mirabel. Mentions: Manuel Filion, de Longueuil Serge Chenard, de Sherbrooke Suzanne Gagnon, de Québec PAYSAGES Premier prix Bernard Brault, de Longueuil Cap-à-l’Aigle, son église, un coup de main du ciel de Charlevoix, après un orage au-dessus du fleuve. Deuxième prix Simon Dutil-Paquette, de Montréal Sur la côte est de Terre-Neuve, on voit bien que la terre est ronde. Mentions Claudine Pinel, de Montréal Josée Laurendeau, de Sherbrooke Caroline Smith, de Montréal

Société

Le fabuleux destin d’Alex Kovalev

Quand il pilote son bimoteur privé, à quelques milliers de mètres au-dessus de Manhattan et de sa résidence principale, Alex Kovalev a la douce impression de décrocher. «Voler est un besoin pour moi. Ça me permet de m’évader, de me changer les idées… et de revenir plus « affamé » sur la patinoire», dit le costaud joueur étoile du Canadien. Sur ses patins, le numéro 27 donne aussi l’impression, quand il n’est pas branché sur le pilote automatique, de survoler la patinoire. «C’est un magicien avec la rondelle, dit son coéquipier Steve Bégin. Il peut déculotter des joueurs adverses et tricoter des jeux spectaculaires. Moi, le mieux que je pourrais faire, c’est de me tricoter une paire de bas!» Ce n’est pas un hasard si on le surnomme «l’artiste», ajoute son entraîneur-chef, Guy Carbonneau. «Je ne connais pas beaucoup de joueurs dans le monde capables de manier la rondelle aussi bien que lui.» À sa 13e année dans la Ligue nationale de hockey, Alex Kovalev, médaillé d’or olympique (avec l’équipe nationale russe, en 1992) et champion de la Coupe Stanley (avec les Rangers de New York, en 1994), est encore perçu comme l’un des joueurs les plus doués du circuit professionnel. Critiqué pour son rendement en montagnes russes par une partie des amateurs, adulé par les autres, il reste, à 33 ans, l’un des hockeyeurs les plus flamboyants à porter le maillot tricolore depuis Guy Lafleur, dans les années 1970. Mais si son style de jeu fait des étincelles, il se démarque encore davantage par son style de vie loin des projecteurs du Centre Bell. Adepte des sensations fortes, Kovalev pilote son propre avion (un Cessna 414 payé 250 000 dollars américains et pouvant accueillir cinq passagers), a son permis de pilote d’hélicoptère et compte bientôt tester les limites, à 300 km/h, d’une voiture de formule 1. Il excelle au golf, pratique la plongée sous-marine, joue du saxophone et jure de séjourner un jour dans l’espace – avec son salaire annuel de 4,5 millions de dollars américains, ce n’est pas un rêve inaccessible. Un destin exceptionnel pour un fils d’ouvrier élevé dans des conditions plus que modestes, à Togliatti, sa ville natale, sur les rives de la Volga, à 1 000 km au sud-est de Moscou. «Si je suis affecté à Montréal, c’est en bonne partie en raison de la présence de Kovalev au sein du Canadien», dit Genadi Boguslavski, correspondant à Montréal du quotidien russe Sovietski Sport, tiré à deux millions d’exemplaires. «C’est vraiment une personnalité hors du commun et il est très populaire chez nous.» Le parcours unique et rocambolesque d’Alex Kovalev a récemment fait l’objet d’un documentaire tourné en russe et présenté l’été dernier à Moscou. Il pourrait aussi inspirer des scénaristes de Hollywood. De son enfance marquée par un père autoritaire à sa conquête de la coupe Stanley, en passant par ses manoeuvres pour échapper au service militaire soviétique, sa vie rassemble tous les ingrédients d’un film à succès. C’est pourtant un homme modeste qui se présente à l’entrevue, dans un coin du Salon des Anciens, petit pub privé situé près du vestiaire du club, au Centre Bell. Vêtu d’un t-shirt vert à l’effigie de Popeye qui laisse deviner des pectoraux sculptés au couteau, il offre ses excuses pour son retard, dû à une très longue séance d’entraînement dans la salle de musculation de l’équipe. En cette avant-dernière journée du stage d’entraînement, une meute de journalistes ont été dépêchés pour connaître la liste des derniers joueurs retranchés de l’équipe avant le début de la «vraie» saison. Kovalev, qui en a vu d’autres avec les Rangers de New York, se dit peu surpris par cette tempête médiatique. Mais très étonné, en revanche, de voir les 21 273 places du Centre Bell occupées soir après soir, même lors des matchs hors concours. «En Russie, en pleine saison, de 8 000 à 9 000 personnes à peine assistaient aux matchs de mon équipe, le Dynamo de Moscou», dit-il dans un anglais teinté de russe. Selon sa femme, cette passion des Montréalais pour leur club a été un facteur déterminant dans la décision du joueur d’accepter l’offre du Canadien, en 2004. «La grande différence entre New York, Pittsburgh [où Kovalev a aussi joué] et Montréal, c’est qu’ici les gens comprennent vraiment le hockey», lance en riant Eugenia Kovalev, une minuscule mais pétillante blonde aux yeux pers et aux longues bottes en cuir, qu’Alex connaît depuis la fin de l’adolescence. «Aux États-Unis, le public aime plus le jeu physique. Ici, il apprécie plus la finesse. Sa perception ressemble davantage à celle des Russes et des Européens. Mon mari le sent et il aime ça.» Cette ferveur quasi religieuse des amateurs pour la «sainte Flanelle» a un revers: les attentes à l’égard de Kovalev sont extraordinairement élevées. «Pourquoi ne lève-t-il pas les bras en l’air quand il marque un but?» se plaignent certains amateurs. Et pourquoi ne démontre-t-il pas plus de passion quand il fonce vers les filets adverses? «Avec le talent qu’il a, Kovalev devrait remplir les buts!» lance le bouillant Michel Bergeron, ancien entraîneur des Nordiques. Alex Kovalev affiche, comme à son habitude, un air stoïque quand on lui rapporte certaines critiques à son endroit. «Dans les médias, t’es une superstar un jour et le lendemain, t’es un zéro. Pourquoi ruiner sa journée à cause d’un mauvais commentaire ou d’un article de journal? Je préfère ne rien lire.» Ce détachement, cette carapace risquent-ils, malgré lui, d’alimenter la désillusion du public à l’égard des athlètes professionnels, parfois accusés de se préoccuper davantage de la gestion de leurs millions que de leur rendement sportif? Kovalev ne semble nullement offusqué de la question. «C’est vrai, il y a des joueurs dans cette ligue qui rêvaient, tout jeunes, d’être riches, qui le sont devenus et qui ralentissent peut-être un peu le rythme, dit-il. Dans mon cas, l’argent n’a jamais été une motivation. Ça ne pouvait même pas l’être, quand j’étais jeune, en URSS. À l’époque, les joueurs ne s’enrichissaient pas. Même quand j’ai été repêché par les Rangers, je ne savais pas ce qui m’attendait. J’avais à peine entendu parler de la Ligue nationale.» Comme à Montréal, Trois-Rivières ou La Tuque, le hockey occupait une place de choix dans le coeur des habitants de Togliatti. «Aussitôt que l’hôpital m’a appelé pour me dire que mon bébé était un garçon, j’ai décidé d’en faire un joueur de hockey», écrit son père Viacheslav dans La route vers le succès, un petit ouvrage paru il y a une douzaine d’années. Après avoir été initié, dès l’âge de trois ans, au soccer et au ski de fond, Alex donne à quatre ans ses premiers coups de patins, sur des flaques d’eau glacées et des terrains de soccer gelés transformés en patinoires improvisées. Incapable de dénicher des patins à sa taille, son père avait attaché des lames sous des bottes de feutre. Le jeune Alex préférera emprunter les patins artistiques de sa soeur Irina… Quand son père lui procure enfin ses premiers «vrais» patins, raconte celui-ci, le fils a le style d’un patineur artistique. Viacheslav Kovalev se démène pour lui trouver d’autres pièces d’équipement. C’est en échangeant une boîte de bougies qu’il parvient à lui offrir un bâton de hockey digne de ce nom! Entraîneur adjoint au plus important club de hockey local, le Lada Togliatti (du nom du constructeur d’automobiles Lada, principal employeur de la ville), Viacheslav Kovalev est bien placé pour superviser les progrès d’Alex. Les vacances d’été ne donneront aucun répit à la future star, soumise à un entraînement digne de l’armée rouge. En plus de soulever des poids et haltères et de pratiquer la course à pied, il se rend chaque matin à l’aréna pour travailler ses frappes. Chaque tir raté lui vaut une dizaine de redressements assis en guise de punition… «Il était comme de l’argile entre mes mains», écrit son père avant de saluer, dans un style soviétique, la force de caractère d’Alex. «Je devais l’élever comme un grand travailleur, parce que je savais que sa vie de sportif n’allait pas être une partie de plaisir.» Cette discipline éreintante porte fruit. Tout au long de son enfance et de son adolescence, Alex Kovalev se démarque de ses coéquipiers, même s’il évolue le plus souvent en compagnie de joueurs plus âgés que lui. En 1987, le Dynamo de Moscou l’invite à étudier à son école, qui offre un programme sport-études aux meilleurs hockeyeurs du pays. Il a alors 14 ans. Ses parents acceptent, en pleurs, de laisser filer leur fils. Les années suivantes mettront grandement à l’épreuve le jeune hockeyeur. Comme tous ses camarades, Kovalev loge dans un hôtel délabré de la capitale russe. «Quand on revenait à l’hôtel le soir, après un match, je faisais toujours très attention. J’ai déjà trouvé ma chambre ravagée par les rats», raconte-t-il. Il lave ses vêtements à la main, apprend la cuisine. «Ça donne de bonnes leçons de vie.» Survient ensuite l’événement qui changera son existence. En juillet 1991, à la veille de l’éclatement de l’URSS, les Rangers de New York le choisissent au 15e rang du repêchage. Il devient alors le tout premier joueur russe à être repêché au premier tour dans l’histoire de la LNH. «Quand on me l’a annoncé, je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait vouloir dire. Je me suis dit: « Est-ce que je leur appartiens? »» Son nouveau club versera 400 000 dollars au Dynamo pour qu’il le laisse partir. Il se joindra aux Rangers en 1993, après avoir remporté, l’année précédente, la médaille d’or aux Jeux d’Albertville, avec l’équipe nationale russe. Lâché seul dans la jungle new-yorkaise – sa femme l’y rejoindra plus tard -, Alex Kovalev doit tout apprendre, à commencer par l’anglais. Un choc dont il se relèvera bien vite. Menée par le capitaine Mark Messier, son équipe remportera la coupe Stanley en 1994, un an seulement après son arrivée dans la ligue. Emballés par son talent exceptionnel, la presse sportive new-yorkaise et les dirigeants des Rangers perdront toutefois patience devant les nombreux passages à vide du jeune joueur au cours des saisons suivantes. C’est à Pittsburgh, où il aboutit à la suite d’un échange en 1998, qu’il fera enfin honneur à son surnom, AK 27 – ses initiales et son numéro de maillot, un clin d’oeil à la mitraillette russe AK 47. En compagnie de Mario Lemieux, il se hisse parmi les meilleurs marqueurs de la ligue en 2001, avec 95 points. Il conserve une grande admiration pour Lemieux. «Il aurait effacé tous les records de Wayne Gretzky s’il n’avait pas été si souvent blessé», dit-il. Renvoyé à New York quand Pittsburgh sera incapable de lui verser le salaire de star qu’il exige désormais, Kovalev n’y restera que deux saisons avant d’être cédé à Montréal. La meilleure chose qui pouvait lui arriver, selon le journaliste Genadi Boguslavski, de Sovietski Sport. «À Pittsburgh et à New York, il était dans l’ombre d’autres grandes vedettes, dit-il. Kovalev a plus de temps de jeu ici. Il a besoin d’être un leader, et le Canadien a besoin d’un attaquant comme lui s’il veut se rendre de nouveau au sommet de cette ligue.» À Montréal, Alex Kovalev se retrouve au sein d’une véritable escouade russe, avec le défenseur Andrei Markov et l’attaquant Sergei Samsonov. Sur la patinoire, ils échangent parfois des blagues, en russe, pendant les matchs. «Mais on essaie de ne pas abuser pour ne pas exclure les autres!» dit en riant Samsonov. Kovalev aimerait aussi apprendre à communiquer en français avec ses coéquipiers québécois. Il compte reprendre sous peu les cours de français commencés, puis abandonnés, peu après son arrivée à Montréal. «Nos enfants vont sûrement parler le français avant nous», dit sa femme, Eugenia. Ivan (deux ans et demi) et Nikita (quatre ans et demi) fréquentent une garderie bilingue et – qui sait – pourraient aller à l’école française si leur père réalise son rêve: jouer encore une dizaine d’années dans la Ligue nationale. Idéalement à Montréal. «Je me sens en forme et j’aime cette ville, en particulier le Vieux-Montréal, dit le hockeyeur. Ça me rappelle l’Europe.» C’est dans un condo de ce quartier qu’il a élu domicile, avec sa famille. Les Kovalev n’ont toutefois aucune intention de se départir de leur vaste résidence du Connecticut, dans la grande région de New York. Ne constitue-t-elle pas le prétexte idéal pour permettre à Kovalev de sauter dans son Cessna (garé à l’aéroport de Saint-Hubert) et de disparaître dans les nuages? —- ET ENCORE… La vie après l’URSS Alex Kovalev a beau y avoir remporté une médaille d’or, il garde un étrange souvenir des Jeux olympiques d’Albertville, en 1992. L’Union soviétique venait alors de s’effondrer, les joueurs étaient vêtus d’un maillot tout blanc, sans écusson, et il n’y avait pas d’hymne national pour souligner leur victoire. «C’était bizarre. On avait l’habitude de voir les lettres CCCP sur nos maillots. On savait d’où on venait, mais on ne savait pas où on allait…» À l’instar d’autres expatriés, il s’inquiète aujourd’hui pour son pays, où l’espérance de vie des hommes a dramatiquement chuté. «La Russie a beaucoup changé, dit-il. Ceux qui en ont les moyens peuvent se payer tout ce qu’ils veulent, mais d’autres vont jusqu’à tuer pour de l’argent. Des aînés ne peuvent se payer des biens essentiels, comme du pain et des patates. On a l’impression de retourner à la Deuxième Guerre mondiale! C’est pénible à voir.» Impliqué auprès des enfants malades, il a créé une fondation en Russie, A Russian Gift of Life, qui recueille des dons pour venir en aide aux nouveau-nés, aux jeunes handicapés et aux enfants sans assurance maladie. Cet intérêt pour les enfants l’a tout naturellement amené, en octobre dernier, à reprendre la loge du Centre Bell que José Théodore louait pour les enfants malades du Québec. Sujet tabou Selon un rapport d’enquête du Sénat américain publié à la fin des années 1990, 80% des joueurs russes ont déjà été victimes d’extorsion de la part de groupes criminels dans leur pays d’origine. À l’époque de ce rapport, Alex Kovalev évoluait dans la Ligue nationale depuis plusieurs années déjà. A-t-il eu vent de ce problème? A-t-il été intimidé? Le joueur refuse de commenter.

Culture

Les contes de Perro

Cinq heures et demie. C’est le temps que mon fils Léonard a mis pour dévorer les 250 pages du 12e et dernier tome de la série Amos Daragon, La fin des dieux. Au fil de cette lecture frénétique pendant laquelle VRAC TV, Télétoon et les multiples jeux d’ordinateur qu’il affectionne ont perdu tout intérêt à ses yeux, Léonard s’est fait happer par la quête du héros de 12 ans chargé de « rétablir l’équilibre du monde ». Harry Potter? « Pas mal, mais Amos Daragon, c’est bien mieux, dit-il. Plus facile à lire, plus captivant, et les personnages sont plus attachants. » Chaque nouvel épisode, mon préado le dévorait sans mesure, au point que sa mère et moi devions régulièrement éteindre la lumière de sa chambre à coucher pour le forcer à dormir.Il n’est pas le seul à avoir suivi de façon compulsive les exploits d’Amos, jeune successeur désigné des porteurs de masques, héros médiéval créé par un gars de 38 ans de la Mauricie, Bryan Perro. Un million d’exemplaires vendus au Québec pour les 11 premiers tomes; des traductions en 18 langues, dont le japonais (100 000 exemplaires) et le russe (40 000); des bandes dessinées mangas; une série télévisée, qui sera présentée en France et au Québec en 2009. Ce n’est pas autant que Harry Potter (1,75 million d’exemplaires au Québec, selon Gallimard, qui possède les droits de la version française), mais Amos Daragon n’a pas bénéficié de la promotion mondiale du sorcier britannique. »Il n’y aura pas de 13e tome, mais comme je supervise les scénarios des 26 épisodes du dessin animé réalisé par Spectra Animation, l’aventure d’Amos Daragon n’est pas terminée pour moi », annonce d’emblée Bryan Perro, qui me reçoit avec mes deux fils dans son vaste domaine de Saint-Mathieu-du-Parc, à un jet de pierre du parc national de la Mauricie. En pleine promotion de son petit dernier, cet hyperactif qui a touché au théâtre et à l’enseignement planche déjà sur une autre série littéraire jeunesse. Le personnage principal s’appellera Ewin Thomas et sera un peu plus vieux qu’Amos.Alors que nous marchons dans les feuilles mortes avec sa chienne Olive (croisement rottweiler-labrador), Bryan Perro signale à mes enfants les pistes d’un renard, montre du doigt le nid d’une chouette lapone et raconte sa dernière rencontre avec un ours, juste là, sur le chemin. Avec sa taille imposante (99 kilos, 1,91 m), sa barbe foncée et ses yeux noisette, Perro ne correspond pas tout à fait à l’idée qu’on se fait d’un écrivain vivant confortablement de sa plume. Il rappelle plutôt Louis Cyr, l’homme fort auquel il a consacré une pièce de théâtre, il y a 15 ans. Avec une tête de plus, tout de même. Titulaire d’une maîtrise en littérature de l’Université du Québec à Trois-Rivières (son mémoire portait sur « le loup-garou dans la tradition orale du Québec »), Bryan Perro est un expert des mythologies grecque, celtique, sumérienne et scandinave. Dans la bibliothèque qui jouxte son bureau de travail, il n’a qu’à tendre la main pour saisir des monographies sur les légendes et récits fantastiques des quatre coins du monde. « Dans cet ouvrage, par exemple, explique-t-il en tendant un livre vers mes fils, on parle de divinités gaéliques comme les kelpies et les luricans, qui ont servi d’inspiration pour le tome quatre, La malédiction de Freyja. »Véritable force de la nature, Bryan Perro répond aux centaines de courriels hebdomadaires qu’il reçoit et ne dit jamais non aux invitations dans les écoles. Selon son agente, Johanne Rodrigue, il prend part à plus de 350 rencontres par année, auxquelles chaque fois de 40 à 100 élèves assistent. Depuis la sortie du premier Amos Daragon, en 2003, il se prête de bonne grâce au jeu annuel des séances de signature aux salons du livre de Trois-Rivières, Québec, Saguenay et Montréal (dont il est l’invité d’honneur en 2006). Les files d’attente sont si longues que les visiteurs des stands voisins en sont parfois incommodés. Pas les amateurs, dont certains arrivent avec leur collection complète sous le bras et attendent plus d’une heure dans l’espoir d’échanger un mot avec le créateur d’Amos Daragon. « Je signe, j’établis un contact visuel avec mon lecteur, je lui serre la main. C’est court, mais je peux difficilement faire plus. »Bryan Perro (qui a changé la graphie de son patronyme pour qu’il soit plus facile à prononcer en anglais) sait que ses livres sont nés d’une intention commerciale et qu’ils demeurent, pour la maison d’édition Les Intouchables, une importante source de revenus. « Je lui avais promis un million de dollars pour sa série. Lorsqu’on a atteint cette somme, il y a quelques mois, je lui ai dit que je ne lui enverrais plus de chèques. Il n’était pas d’accord », relate en riant Michel Brûlé, l’éditeur des Intouchables.Brûlé m’appelle de Lettonie – où il séjourne à l’occasion par plaisir et pour y mener des dossiers de coédition – aussitôt qu’il apprend que je m’intéresse à son auteur pour L’actualité. « Je ne le cache pas, j’ai voulu profiter de la vague internationale de médiéval-fantastique créée par Harry Potter et Le seigneur des anneaux », concède l’éditeur, qui a eu l’idée de cette série en voyant une jeune fille lire un livre sur la mythologie dans un avion qui le ramenait de Roumanie. « Je me suis dit que nous avions, au Québec, des auteurs capables de réussir aussi bien, sinon mieux, que les auteurs britanniques en matière de littérature jeunesse. Et je croyais beaucoup en Bryan, même si ses trois premiers romans n’avaient pas bien marché. »En 2002, l’éditeur lui offre un à-valoir de 10 000 dollars pour qu’il quitte son travail de professeur de français au cégep de Shawinigan et se consacre à cette série. Bryan Perro en rêvait. Levé à 7 h 30 tous les matins, l’auteur avale un café et une rôtie et plonge dès 8 h dans le bois de Tarkassis, forêt mythique intemporelle habitée par les fées, entre Berrion et Ramusberget, le domaine des dragons. Là, des récits vieux comme le monde deviennent son pain quotidien. Sous sa plume, les sept plaies d’Égypte se muent en sept plaies d’Enki (sixième tome); la tour de Babel devient la tour d’El-Bab (cinquième). Des dieux vikings ou germaniques, comme Loki, Freyja, Thokk ou Odin, y tiennent leur propre rôle aux côtés de licornes et de gobelins. D’autres créatures et divinités créées par Perro s’allient pour empêcher Amos d’accomplir sa mission. Acquérant des pouvoirs (sur la terre, l’eau, le feu, l’air et l’éther) grâce à des masques magiques et à des pierres de puissance, le héros s’entoure de plusieurs amis: Béorf Bromanson, le garçon qui se transforme en ours; la gorgone Médousa, capable de statufier les gens d’un seul regard; la sorcière noire Lolya…Compagne de Bryan Perro depuis 11 ans, Anne Gilbert n’était pas rassurée quand il lui a annoncé qu’il quittait son travail au cégep pour se consacrer à l’écriture. Elle en rit aujourd’hui. « On ne savait pas que ça irait si loin », dit cette fleuriste de métier devenue l’adjointe officielle de l’auteur, ce qui constitue un boulot à temps plein. Anne aura été pendant trois ans la toute première lectrice des aventures d’Amos, puisque, éminence grise de la série, elle l’a sans cesse annotée, orientée. « Au début, nos discussions étaient un peu tendues et s’étiraient jusqu’aux petites heures du matin, dit-elle. Nous avons résolu le problème en communiquant… par courriel. »De son côté, Michel Brûlé n’a rien négligé pour faire d’Amos Daragon un succès: chaque couverture a été reproduite sur un panneau publicitaire gigantesque à la sortie du pont Jacques-Cartier, de pleines pages de publicité ont été achetées dans les magazines destinés aux adolescents et les 12 000 premiers exemplaires du premier tome ont été offerts à un prix incroyable: 99 cents! Ils se sont envolés en quelques semaines. »Amos Daragon a fait lire les garçons au Québec et on devrait honorer Bryan juste pour ça », dit Richard Migneault, directeur de l’école secondaire Frenette, à Saint-Jérôme, qui reçoit l’auteur chaque année. « J’ai proposé à des garçons en difficulté d’apprentissage d’ouvrir le premier de ses livres et de me le ramener s’ils ne l’aimaient pas. Dans bien des cas, ils ont dévoré la série jusqu’au dernier tome. Cette série est comme un sac de chips: quand on commence, on ne peut plus s’arrêter. »Même son de cloche du côté d’Éric Bernard, enseignant à la polyvalente Bélanger, école de 800 élèves située à Saint-Martin de Beauce. « Amos Daragon intéresse autant les élèves forts que les faibles, mais c’est chez ces derniers que l’effet est le plus spectaculaire. Beaucoup n’avaient jamais ouvert un livre avant de rencontrer personnellement Bryan et ils sont aujourd’hui de bons lecteurs. » Selon Éric Bernard, le porteur de masques et son auteur ont eu un effet concret et mesurable à la bibliothèque, où les prêts ont augmenté de 20% au cours de la dernière année.Une dizaine d’auteurs ont repris la formule gagnante de Bryan Perro, dont certains à l’intérieur même de la maison d’édition Les Intouchables, à la demande de Michel Brûlé. Mais les Léonis (Mario Francis), Pakkal (Maxime Roussy) et Darhan (Sylvain Hotte), de l’avis de Léonard et ses amis, ne valent pas l’original.Même s’il s’en réjouit, Bryan Perro se dit peu troublé par le succès de sa série. « Je suis fier de contribuer à l’amour de la lecture, particulièrement chez les garçons, mais si on ne lit plus mes livres dans cinq ans, je ne m’en désolerai pas; j’ai plein d’autres idées de toute façon », affirme-t-il. Fausse modestie? On peut le penser, mais cet homme, que tous décrivent comme généreux et bon vivant, n’est peut-être qu’un adolescent attardé. Lui-même en convient. « C’est parce que j’ai toujours 14 ans dans ma tête que je suis le premier à aimer mes livres », disait-il à Tout le monde en parle, le 15 octobre dernier.Fils unique, Bryan Perro a grandi à Saint-Jean-des-Piles, près de Grand-Mère. En plus de subir, à l’âge de 11 ans, la séparation de ses parents, il a beaucoup souffert de sa relation avec son paternel. « Mon père était un maniaque du sport et il m’a utilisé comme cobaye pour ses expériences », raconte-t-il sans pudeur. Dès sa naissance, bébé Bryan est plongé dans une piscine afin de démontrer les capacités innées de nage chez l’humain. Déjà, il fait les manchettes des journaux locaux. Aussitôt qu’il sait marcher, l’enfant est poussé à l’extrême de ses limites physiques: entraînements matinaux de natation, de jogging, de hockey. Chronomètre en main, son entraîneur personnel ne le lâche pas d’une semelle. Cela culmine par l’inscription de l’enfant au Marathon international de Montréal, qu’il court en 1980, à l’âge de… 12 ans. L’auteur racontera ce pénible épisode dans un livre autobiographique au titre qui en dit long: Comment j’ai tué mon père. « Mon père est l’homme que j’ai le plus détesté et le plus aimé dans ma vie », dit-il aujourd’hui.C’est à la suite d’un voyage au Portugal, à l’âge de 17 ans, que Bryan Perro refuse pour la première fois d’enfiler ses chaussures de sport, malgré les menaces paternelles. Pas question de reprendre cette torture. « Les parents ont de terribles aspirations. Il faut s’en libérer pour vivre sa vie », dit simplement Bryan. De son enfance laborieuse, il a tout de même gardé quelque chose: une discipline personnelle à toute épreuve. C’est certainement ce qui lui a permis d’écrire 12 livres en trois ans. Une oeuvre de près de 3 000 pages.Bryan Perro n’a pas eu d’enfant et ne s’en porte pas plus mal. « Je n’ai aucun talent pour les poupons. J’ai du fun avec les enfants de l’âge des tiens », dit-il en regardant Léonard (11 ans) et Edmond (8 ans). De toute façon, il a élevé en partie ceux de sa conjointe, Gabrielle, Andréanne et Charles, aujourd’hui âgés de 22, 24 et 25ans. Il les appelle d’ailleurs « mes enfants ». »Le succès ne l’a pas changé une miette, sauf qu’il a plus d’argent dans ses poches », dit François Bertrand, coordonnateur du Secteur arts et lettres au cégep de Shawinigan, où les deux hommes se sont connus il y a 10 ans. Pour lui, Bryan demeure le bon gars qu’il fréquente le temps d’un match de soccer à la télé ou d’un repas avec leurs conjointes respectives. « Et c’est le partenaire de jeu idéal. On joue ensemble à World of Warcraft, un jeu virtuel qui n’a jamais de fin. Nous sommes les frères Red. Lui, c’est Yin; moi, Yang. Parfois, je meurs et il me ressuscite. On peut jouer des soirées entières. Il appelle ça de la recherche-développement. »À Saint-Mathieu-du-Parc, la terre voisine de celle de Bryan Perro est la propriété d’un fanatique de littérature fantastique, Olivier Renard, qui organise des jeux de rôle avec chevaliers, elfes, gnomes et princesses, comme dans les livres d’Amos Daragon. « Un pur hasard; c’est la réalité qui rattrape la fiction », lance l’auteur dans un rire tonitruant. L’été prochain, il y aura à cet endroit un premier camp Amos Daragon, où les enfants pourront rencontrer Béorf, Médousa, Lolya et les autres.Le phénomène Amos Daragon n’a aucun équivalent dans l’histoire de l’édition québécoise. « Son succès démontre qu’il y a de bons lecteurs au Québec parmi les jeunes. On est sortis de l’époque des romans pour ados à la typographie gigantesque et aux chapitres de trois pages », souligne le scénariste Claude Champagne, qui se lance lui aussi dans la littérature jeunesse, avec la série Les héritiers d’Ambrosius (Trécarré). L’auteur d’Amos Daragon et lui se sont connus dans le cadre du spectacle multimédia Cosmogonia, à la Cité de l’énergie de Shawinigan. Bryan Perro y incarnait le Temps. Claude Champagne a dirigé ce comédien au « physique imposant qui avait un peu le style de Junior Bougon, en moins gras ».Dans la série de succès d’Amos Daragon, une chose échappe encore à l’éditeur: le marché anglophone (Canada et États-Unis). Michel Brûlé fulmine contre l’attitude protectionniste de nos voisins du Sud en matière de littérature, mais il a bon espoir d’en venir un jour à une entente. « Si ça marchait avec les Américains, le succès d’Amos Daragon pourrait être vertigineux, lance-t-il. Ça serait fou. »Le porteur de masques n’a peut-être pas fini de nous étonner.

Monde

Dublin, la coquine

Il est minuit et demi; les pubs de Dublin viennent de fermer. Mais la nuit ne fait que commencer, et les noctambules se pressent au Lillie’s Bordello. Malgré son nom, ses miroirs kitsch et ses murs tapissés de velours rouge, ce n’est pas un bordel, mais une discothèque. L’épaule dénudée, le cheveu blondi et repassé, de très jeunes femmes sirotent des cocktails à la vodka en épiant la section VIP, réservée aux gens riches et célèbres. Avec un peu de chance, elles reconnaîtront un musicien de U2, un joueur de soccer, une Miss Météo. Comme la musique techno rend toute conversation impossible, les dragueurs cherchent à les entraîner vers la section fumeurs – c’est-à-dire dehors, puisqu’il est interdit de fumer dans tous les lieux publics d’Irlande. C’est là qu’ils pourront enfin prendre langue…Dublin la catholique a bien changé. Les grenouilles se sont échappées du bénitier pour aller se prélasser dans un bassin aux eaux beaucoup plus chaudes: celui du plaisir autorisé, assumé et avoué. Les Irlandais en général, et les Dublinois en particulier, découvrent qu’ils peuvent jouir de la vie et, ma foi, jouir tout court. En république d’Irlande – une théocratie qui ne disait pas son nom -, l’influence de l’Église n’est plus ce qu’elle était. Jusqu’à récemment, elle imprégnait presque toutes les facettes de la vie, à commencer par l’éducation.Trinity College, la plus célèbre université du pays, en plein coeur de Dublin, attire des étudiants et des touristes de tous les continents. Les visiteurs admirent sa bibliothèque, réputée pour sa collection de manuscrits anciens. Ils sont loin de se douter que, jusque dans les années 1970, les catholiques qui souhaitaient poursuivre leurs études dans cet établissement protestant devaient obtenir une dispense de l’archevêché de Dublin. Aujourd’hui, la majorité des 13 000 étudiants de Trinity sont catholiques, du moins sur le papier. Comme beaucoup de jeunes Dublinois, ils traînent moins à l’église que dans les pubs près du campus, peut-être surtout dans Temple Bar – qui n’est pas un bar, mais le petit quartier culturel de la ville.La bien nommée Anne Sexton, 32 ans, est la seule sex columnist de la presse irlandaise. Dans la chronique qu’elle tient dans Hot Press, magazine bimensuel destiné aux jeunes adultes où il est abondamment question de musique, elle traite de sexualité. Franchement et sans fioritures. Elle se souvient de l’époque pas si lointaine où sa mère, catholique pratiquante, devait obtenir une autorisation spéciale de l’évêque pour pouvoir importer des capotes anglaises (elles aussi bien nommées, puisqu’elles venaient d’Angleterre). Il est ahurissant de penser qu’en Irlande la vente de condoms a été interdite jusqu’en 1991, soit sept ans après la découverte du virus du sida!Aujourd’hui, on trouve une «capoterie» en plein centre-ville de Dublin, rue Dame. L’accès à la contraception a eu des répercussions importantes. «Les femmes qui avaient des relations sexuelles avant le mariage craignaient deux choses: que cela se sache et, surtout, de tomber enceintes», dit Anne Sexton. Jusque dans les années 1990, il n’était pas impossible qu’une mère célibataire perde la garde de son enfant et se fasse envoyer – c’est-à-dire plus ou moins incarcérer – dans un couvent. (C’est le drame que raconte le film irlandais Les soeurs Madeleine.)L’avortement, par contre, est encore interdit et des milliers d’Irlandaises se rendent chaque année au Royaume-Uni pour interrompre leur grossesse. Une campagne pro-choix bat son plein, mais sans grand espoir de réussir à court terme.La libido ne pose plus de problèmes, du moins pas plus qu’ailleurs en Europe, et les Irlandais assument. Ils découvrent le sexe, ou plutôt le redécouvrent, puisque les maisons closes de Dublin étaient célèbres dans toute l’Europe avant l’indépendance de l’Irlande, en 1916. Un important contingent de militaires anglais était alors basé à Dublin, «le paradis du soldat», selon le mot d’un rapport de l’armée britannique, puisque 1 600 prostituées y exerçaient leur vieux métier.Dans Ulysse, le chef-d’oeuvre qui a révolutionné la littérature, le romancier irlandais James Joyce décrit le quartier chaud de Dublin, Monto, qu’il rebaptise Nighttown, «la ville de la nuit». La scène du bordel se déroule dans une maison de Lower Tyrone Street, dans les bas quartiers de Dublin – les plus misérables d’Europe, au début du 20e siècle. De nos jours, cette rue porte le nom de Railway Street. Les vieilles maisons insalubres qu’habitaient les ouvriers catholiques ont été rasées et remplacées par des HLM, aujourd’hui délabrées, toujours habitées par des ouvriers catholiques. Seules les fleurs en plastique, posées aux fenêtres, disent l’attente de jours meilleurs.Est-ce parce qu’elle a été si pauvre que l’Irlande est si riche en prix Nobel de littérature? Aucun autre pays n’en a remporté autant (quatre). Pourtant, Dublin n’a pas été tendre avec ses écrivains, qu’elle a plus ou moins exilés: outre James Joyce, c’est le cas de George Bernard Shaw, de William Butler Yeats, d’Oscar Wilde et de Samuel Beckett. Le romancier français Michel Déon a fait le chemin inverse: il a choisi de vivre à Dublin. Dans Cavalier, passe ton chemin! – Pages irlandaises (Gallimard), il écrit: «La ville s’abandonne à la nuit, lovée sur elle-même, ni hostile ni amie, mais autre avec ses noirs mystères, ses souvenirs en ruine et, peut-être, ce réflexe de culpabilité qui la poursuit depuis qu’elle a recouvré la liberté après avoir été si cruelle avec ses écrivains, ses artistes et ses héros.»La liberté que Dublin a toujours su conserver, c’est celle de la langue, aussi verte que l’Irlande elle-même. Rien – aucun monument ou statue – n’échappe à la grivoiserie. Pas même la flèche qui symbolise la ville, une «aiguille à tricoter» de 120 m érigée sur l’ancien emplacement de la colonne Nelson (dynamitée par l’Armée républicaine irlandaise, dans les années 1980). Officiellement, elle s’appelle The Dublin Spire. Dans la plus pure tradition dublinoise, elle a toutefois été surnommée «The Stiffy on the Liffey». Impossible à traduire. Il suffit de savoir que stiffy renvoie à «érection» (pas celle d’un monument) et que Liffey est le nom du fleuve qui traverse Dublin et sert de frontière entre le nord et le sud de la ville.La distinction entre ces deux zones, moins naturelle que sociale, remonte aux années 1740, époque à laquelle un notable fit construire sa résidence sur la rive sud du fleuve. Son déménagement – le nord était jusqu’alors considéré comme le quartier chic – a déclenché un mouvement irréversible. La classe moyenne est aujourd’hui confortablement installée sur le South Side, loin des ouvriers confinés au nord. Les blagues abondent sur les contrastes nord-sud. Là aussi, la grivoiserie est au rendez-vous. «Quelle est la différence entre une femme de la rive nord et une femme de la rive sud? La première a de faux bijoux; la seconde, de faux orgasmes…»À en croire Anne Sexton, cette image serait franchement dépassée. Après avoir longtemps «fait tapisserie», les Dublinoises de tous les milieux sont plus, comment dire, entreprenantes qu’avant. Il suffit de se rendre dans un bar à la mode, comme le Café en Seine, rue Grafton, pour le constater. À l’heure de l’apéro, les plantureuses sculptures Art nouveau ne sont pas les seules à laisser admirer leurs charmes…Un ami québécois prénommé Jean – plutôt beau garçon, il est vrai – m’a déjà confié à quel point sa première visite à Dublin, il y a quelques années, l’avait désarçonné. Au pub, avec une bande de copains, il se présente à la ronde. En entendant son prénom, une jeune Dublinoise suppose qu’il est français. «Nous ne sommes peut-être pas aussi jolies que les Françaises, lui dit-elle, mais au lit, nous sommes de vraies tigresses.»Cela jette un nouvel éclairage sur l’expression «tigre celtique», normalement utilisée pour désigner le boum économique irlandais. Au cours des dernières années, il est arrivé que le taux de croissance flirte avec les 9%. À Dublin, le taux de chômage ne dépasse pas 3%, avec le résultat que les femmes travaillent plus que jamais. «Elles ont de bons boulots, elles ont de l’argent et elles ont une grande confiance en elles», explique la chroniqueuse Anne Sexton.L’amour courtois, c’est de l’histoire ancienne. Ailleurs en Europe, Tristan et Iseult passent pour des personnages légendaires. Mais pas à Dublin, où les rêveurs prétendent qu’Iseult a véritablement existé: on peut encore apercevoir les ruines de la tour qu’elle habitait, Isolde’s Tower. «Iseult était une princesse irlandaise», insiste Pat Liddy, un historien de Dublin. Mais les vestiges de son château attirent moins de visiteurs que le pub du même nom.L’alcool joue encore un rôle de «lubrifiant social», dit pudiquement Anne Sexton. Comme on peut s’y attendre, la clientèle des pubs se dévergonde plus facilement à la fin de la soirée qu’au début. Dublin compte environ 700 pubs, ce qui n’est pas rien pour une ville de 1,5 million d’habitants! Il est vrai que le premier permis d’alcool fut délivré en 1198. L’honneur en revient au Brazen Head Inn, rue Bridge, un pub qui existe toujours (bien qu’il ait été refait au 17e siècle). Mon préféré, quant à moi, est le Stag’s Head, dans une petite rue appelée Dame Court. La tête de cerf empaillée qui a donné son nom à l’établissement veille sur la clientèle. Combien d’expressions a inspiré ce cerf vidé: stag show, ancienne façon de dire «strip-tease», ou encore stag party, qui ne désigne pas un «party de chevreuils», mais plutôt un enterrement de vie de garçon… Ce pub aux boiseries patinées passerait pour raffiné si l’ambiance n’y était pas si chaleureuse.Dans tous les pubs de Dublin, la célèbre Guinness, autre symbole de la ville, coule à flots. Les touristes peuvent visiter le musée qui fait partie de la brasserie où elle est fabriquée, la Mecque des amateurs de bière. Depuis son ouverture, en 2000, le Guinness Storehouse est même devenu l’une des principales attractions touristiques de toute l’Irlande, peut-être parce qu’on s’y fait proposer, à la fin de la visite, une consommation dans un bar avec vue panoramique sur Dublin. Mais ce verre de stout n’est franchement pas donné, puisque le billet d’entrée coûte 14 euros (20 dollars). Nous ne sommes pas ici dans un musée public – qui serait gratuit, comme ils le sont tous -, mais dans une entreprise privée, qui a déjà été le principal employeur du pays.C’est peut-être chez les gais que les bouleversements sont les plus importants. Il fut un temps où un homosexuel comme Oscar Wilde devait s’exiler, pour des raisons tant littéraires que sexuelles, à Londres (où il fut néanmoins condamné aux travaux forcés pour «outrage à la pudeur», à la fin du 19e siècle). De nos jours, les bars gais donnent l’impression d’avoir toujours fait partie du paysage. Mais les confidences qu’on y recueille rappellent que la sortie du placard en Irlande est, comme ailleurs, un parcours semé d’embûches. Au GUBU, bar branché de la rue Capel, un homme, au début de la trentaine, m’a raconté comment il avait pris son courage à deux mains pour révéler son orientation sexuelle à son père, très âgé, très catholique et très autoritaire. «C’est une phase que tu traverses, lui répondit le paternel. Je sais ce que c’est. Je l’ai traversée, moi aussi.» Le fils fut sidéré: son père avait-il refoulé ses désirs pour les hommes toute sa vie?En face du GUBU, le Slattery’s organise chaque semaine des soirées gaies. J’y ai été témoin d’une scène difficile à imaginer ailleurs qu’en Irlande. Au vestiaire, un jeune homme essayait de récupérer son blouson. «Il est facile à reconnaître, dit-il à la préposée. Dans la poche intérieure, il y a un horaire des messes!»L’Église a été éclaboussée par les scandales. Le père Michael Cleary, le «prêtre chantant» de Dublin qui avait animé la visite du pape Jean-Paul II, en 1979, a connu le succès, et pas uniquement à la guitare. Ses paroissiens ont appris bien plus tard qu’ils avaient de bonnes raisons de l’appeler «père»: Cleary avait deux enfants! Des affaires de pédophilie ont aussi entaché la réputation de l’Église. Une commission d’enquête a révélé récemment que 21 prêtres du diocèse de Ferns avaient abusé d’une centaine d’enfants de 1962 à 2002 et que leurs évêques n’avaient rien fait pour venir en aide aux victimes. Ce n’est pas un hasard si l’Église connaît aujourd’hui une grave «crise de vocations», comme elle désigne ses problèmes de recrutement.«C’est sa malhonnêteté qui a discrédité l’Église catholique en matière de sexualité», estime David Norris, 61 ans, seul sénateur à avoir déclaré publiquement son homosexualité. Figure très connue de la vie politique, Norris est de ceux qui ont le plus fait pour obtenir la dépénalisation de l’homosexualité – en 1993, 25 ans après le Canada -, en intentant un procès à l’Irlande devant la Cour européenne des droits de l’homme (avec l’aide d’une avocate qui allait devenir présidente de l’Irlande dans les années 1990, Mary Robinson).David Norris a même présenté un projet de loi pour faciliter les unions entre couples de même sexe. Vu l’opposition des milieux plus conservateurs, le mariage gai n’est pas à l’ordre du jour. Une conception catholique du mariage, union sacrée entre un homme et une femme, reste ancrée dans les mentalités, puisque même le divorce n’a été légalisé qu’en 1995 (après deux référendums)! La Haute Cour entend actuellement une affaire qui pourrait tout bouleverser: deux lesbiennes, qui se sont épousées au Canada en 2003, font valoir qu’elles sont victimes de discrimination parce qu’on refuse de reconnaître leur union.Aujourd’hui, Dublin assume son côté franchement coquin. Le Miss Fantasia, dans South William Street, est le plus grand sex-shop de la ville. Le cuir, le latex et la cotte de mailles (jamais un chevalier médiéval n’aurait imaginé une combinaison aussi seyante) y sont très prisés. On aurait tort de croire que ces gadgets sont réservés à une microminorité. Le Miss Fantasia organise des «soirées cuir» qui, selon Justin Parr, son gérant, attirent jusqu’à 500 personnes!Pour se remettre de leurs émotions, les couples peuvent pousser une pointe jusqu’à Howth, village de bord de mer à une demi-heure du centre-ville. Lorsque j’y suis passé, on peinait à distinguer Dublin dans la brume que les rayons du soleil avaient fait naître sur la mer. Sur la jetée, des tourtereaux sans ailes se promenaient bras dessus, bras dessous. Je ne pouvais m’empêcher de penser au stationnement du parc du Mont-Royal – pas le belvédère d’où l’on peut admirer le centre-ville, mais la zone où les amoureux contemplent l’est de Montréal. Comme Montréal, Dublin est encore plus belle lorsqu’on l’observe à deux.

Santé et Science

Raz-de-marée sur l’archipel

Le tourisme est devenu un pilier économique pour les îles de la Madeleine, ces «fleurs dans l’eau», comme disait Félix Leclerc. Avec environ 50 000 visiteurs annuels et des retombées de 50 millions de dollars, c’est le deuxième secteur économique après la pêche, qui rapporte encore environ 76 millions de dollars. Les visiteurs sont attirés par des paysages enchanteurs, des plages interminables, des eaux qui semblent de plus en plus chaudes, de bonnes tables et des bistrots sympathiques, une faune aviaire passionnante à observer. Mais le boom touristique des cinq dernières années a imposé l’adaptation non seulement des infrastructures d’accueil, mais aussi des Madelinots eux-mêmes. Cette manne indispensable peut même apparaître parfois comme une invasion pour les 13 425 habitants de l’archipel. «C’est sûr que 50 000 visiteurs par été, ça bouscule les habitudes d’une collectivité insulaire, dit Isabelle Cummings, responsable du marketing et des communications pour Tourisme Îles de la Madeleine. Plus la saison avance, plus les gens se sentent essoufflés et souhaitent retrouver leur rythme de vie.» Thérèse Bergeron est propriétaire de l’auberge Havre-sur-Mer depuis 1990 et a donc vu l’évolution de l’industrie touristique: «C’est un touriste québécois très éduqué qui fréquente les Îles, qui les adore, qui les respecte. Le problème, c’est que tout le monde arrive en même temps, entre le 15 juillet et le 15 août! Pour recevoir davantage de visiteurs à ces dates, il faudrait d’autres établissements et tout avoir en plus. Nous, les particuliers, avec nos petits budgets, on ne peut pas faire grand-chose. Nous recevons l’aide de l’Association touristique des Îles et nous sommes également affiliés au Québec maritime pour notre publicité, mais il n’est pas possible d’ajouter des services quand on a de la misère à arriver pendant les trois mois qui fonctionnent bien. Ce serait trop cher pour un mois dans l’année.» Une population qui double tout au long de juillet et d’août, ça veut aussi dire le double de déchets, le double de consommation d’eau. Jean Hubert est ingénieur et directeur adjoint du Service d’hygiène du milieu de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine: «Pour l’eau, on connaît deux pointes: celle due aux usines de transformation du poisson, au printemps, et celle due aux touristes, en juillet et août. Nous sommes un des rares endroits au Québec où la totalité de l’approvisionnement vient de la nappe souterraine. Les réserves sont suffisantes et la gestion, très convenable. Pour les déchets, les gens qui louent une maison apprennent à faire le tri, comme les Madelinots. On recycle tout ou presque.» Mais il y a une autre invasion que celle du touriste de passage, une invasion plus discrète, plus pernicieuse: celle des «étranges»!Ce sont les «terriens» qui achètent des maisons, pour ne les habiter que quelques mois par année… ou les louer aux touristes. «Les saisonniers, c’est gentil, mais c’est pas la vie, dit Thérèse Bergeron. Ça nous fait des maisons vides et tristes autour, comme partout sur les bords de mer. J’ai vu en Espagne des villages complets qui étaient déserts. Aux Îles, c’est le même problème. Pour nous, c’est dur de nous faire une vie normale quand les gens sont absents.» «Une maison habitée seulement deux mois l’été, ça ne crée pas la même dynamique, confirme Isabelle Cummings. Et les Madelinots ont peur de perdre quelque chose qui leur a appartenu de tout temps.» Autres menaces: de monstrueuses résidences de plusieurs centaines de mètres carrés, semblables à celles qu’on retrouve dans les banlieues de Montréal et Québec, ont surgi ici et là, sinistres balafres dans ce paysage de dunes. Ce à quoi il faut ajouter la hausse du fardeau fiscal que provoque l’augmentation en flèche de la valeur des maisons et des terrains. L’évaluation de certains terrains est passée de 15 000 à 90 000 dollars en quelques années. Pour beaucoup, la chose est d’autant plus difficile qu’ils n’avaient déjà pas les moyens de rénover leurs vieilles maisons patrimoniales. Bien des investisseurs regrettent leur achat et désertent les Îles après quelques années, laissant derrière eux des maisons que les jeunes Madelinots qui reviennent, de plus en plus nombreux — c’est la seule région du Québec où le solde migratoire est positif —, ne pourront jamais s’offrir. «Il y a quelques années seulement, des maisons de 150 000 dollars aux Îles, ça n’existait pas, ni les sous pour rénover, dit Isabelle Cummings. Les maisons patrimoniales assurent la conservation du patrimoine bâti, ça fait partie de la culture, du vécu, mais si un étranger achète une telle maison, c’est important pour nous que le cachet demeure et qu’on n’impose pas une architecture qui gâterait le paysage.» «L’urbanisation est essentielle pour éviter l’étalement et pour réduire les coûts des services, dit Jean Hubert. Il faut arriver à un équilibre: les maisons patrimoniales dispersées sur le territoire pour garder le cachet, et l’aménagement urbain pour réduire les coûts collectifs.» L’activité touristique a aussi des effets visibles sur le paysage. Selon Pascal Poirier, technicien en aménagement de la faune, c’est le principal problème environnemental. L’organisme Attention FragÎles s’emploie à contrôler la circulation des tout-terrains sur les dunes et à protéger les pluviers siffleurs — les Îles sont le seul endroit au Québec où ils nichent — ainsi que les bécasseaux, les grands chevaliers et les grands hérons. Chaque année, une équipe de quatre personnes parcourt les plages à pied, pour protéger les dunes. Sans elles, les lagunes se transformeraient en baies, les réseaux hydroélectrique et routier seraient menacés. Depuis 1988, on tente de sensibiliser les écoliers. De son côté, Arrimage se consacre à la protection de la culture, pendant que la Société de conservation veille sur le patrimoine bâti. «Il faut conscientiser, informer, dit Isabelle Cummings. C’est au milieu de décider comment il veut développer son industrie touristique et quelle expérience il veut offrir aux visiteurs: culture, patrimoine bâti, insulaires eux-mêmes avec leur accent, leur façon de vivre, leur rythme de vie, leurs traditions. En fait, on en est au même point que l’Île-du- Prince-Édouard il y a une vingtaine d’années.» Pour le maire, Joël Arseneau, «il n’y a pas de quoi s’inquiéter. On est très sensibilisés depuis cinq ans. Les gens ont pris conscience qu’il n’y avait pas que de bons côtés au tourisme et qu’il fallait ralentir la cadence pour ne pas piller la ressource qui fait notre richesse.» Aujourd’hui, on peut dire que le déclin de la pêche est terminé. Désormais, les revenus se sont stabilisés. Les stocks de homards se maintiennent grâce à la vigilance des homardiers, qui s’imposent des restrictions sévères. La mariculture et sa production de moules — et bientôt de pétoncles — viennent compenser la disparition de la pêche traditionnelle. Et comme un peu partout, on assiste, grâce à de jeunes entrepreneurs, à une explosion des produits du terroir: moules d’élevage, poisson fumé, «pot-en-pot» (préparation de fruits de mer ou de poissons et de pommes de terre en croûte), terrines de homard, fines herbes, fromage, légumes biologiques, bière artisanale, alcools de petits fruits, vendus sur place et exportés sur le continent. De mai à octobre, si tout le monde — sauf les pêcheurs — travaille d’une façon ou d’une autre à accueillir la visite, l’automne ramène le repos. Puis, peu à peu, l’ennui s’installe et on rêve au retour du printemps, de la chasse aux phoques, de la pêche au homard, de l’activité… et pourquoi pas, des touristes.

Société

Des femmes en or!

Encore aujourd’hui, Céline Dion, infirmière au Centre hospitalier de Verdun, a du mal à y croire. Imaginez: une hausse de salaire de 5 000 dollars par an et un chèque d’environ 11 000 dollars en guise de paiement rétroactif! Quand elle a appris, en juin dernier, que c’est ce que l’application de la Loi sur l’équité salariale lui vaudrait, l’infirmière de 48 ans a sauté de joie. «Ça fait tellement longtemps qu’on attend, on se demande toutes si on va vraiment l’avoir!» En s’entendant cet été avec le gouvernement du Québec, les 360 000 syndiquées de la fonction publique et du parapublic — dont 42 000 infirmières et 72 000 enseignantes — ainsi que les 30 000 éducatrices des centres de la petite enfance (CPE) ont fait un pas de géant dans la marche des femmes vers l’équité salariale. Du coup, les entreprises privées qui tardent toujours à se conformer à la Loi — certaines attendaient que le principal employeur des Québécoises le fasse pour lui emboîter le pas — n’ont plus d’excuse! Ces retardataires représentent la moitié du nombre total d’entreprises. Cette longue marche, des centaines de féministes, ministres, syndicalistes, députées et universitaires la poursuivent depuis 30 ans, pour que soit reconnu le principe du «salaire égal pour un travail équivalent». La Loi sur l’équité salariale, adoptée en 1996, va en effet au-delà du simple principe du «salaire égal pour un travail égal». En vertu de la loi 35, la secrétaire d’une entreprise doit être rémunérée comme son collègue soudeur. Et la préposée aux bénéficiaires d’un centre pour personnes âgées doit recevoir le même salaire que le préposé à l’entretien des bâtiments. Puisqu’ils font un travail équivalent. Environ 500 000 Québécoises, dont 140 000 du secteur privé, ont déjà reçu ou recevront — d’ici le 21 novembre 2007 dans le cas de la fonction publique et du parapublic (santé et éducation) — un réajustement de leur salaire. Sans oublier les hommes qui exercent des métiers traditionnellement féminins. Dans la fonction publique, les hausses atteindront en moyenne 5%, et 6% pour le parapublic, précise Monique Jérôme-Forget, présidente du Conseil du Trésor. Rien qu’en paiements rétroactifs, la facture s’élèvera à 1,7 milliard de dollars pour l’État. Dans le secteur privé, les augmentations varient jusqu’ici de 2% à 14%, pour une moyenne de 6,5%. C’est la reconnaissance de ce grand pas vers l’équité — et particulièrement les efforts de neuf femmes — que L’actualité célèbre en 2006. «La Loi québécoise est l’exemple le plus achevé d’un cadre législatif pour l’égalité salariale», dit Marie-Thérèse Chicha, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, qui a participé à la première ébauche de la Loi. Elle vient de publier une analyse comparative du droit à l’égalité en matière de rémunération pour le Bureau international du travail, à Genève, analyse portant sur le Québec, la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Suisse. «Le Québec est très en avance, dit-elle, même si la Loi comporte des lacunes.» Des lacunes, certes. Mais la Loi engendre aussi du mécontentement quant à son application. L’étalement des paiements rétroactifs, par exemple, ne fait pas l’affaire des syndiquées de la fonction publique. Au lieu des cinq versements prévus par la Loi, la Commission de l’équité salariale permet à Québec d’étaler les paiements sur six ans, ce qui veut dire sept versements — le dernier en novembre 2007. Pour les syndiquées, «le manque à gagner est important», déplore Céline Dion. Même imparfaite aux yeux de certains, la loi 35 est en train de révolutionner les relations de travail au Québec «aussi sûrement que l’ont fait les lois sur la santé et la sécurité du travail dans les années 1980», dit Hélène Bourcier, consultante spécialisée en équité salariale et associée de la société AVRH, à Québec. La loi québécoise inspire d’ailleurs d’autres provinces et pays. Pour Jeanne Blackburn, ministre de la Condition féminine dans le gouvernement de Jacques Parizeau de 1994 à 1996, qui a déposé l’avant-projet de loi sur l’équité salariale en décembre 1995, cette loi a eu des répercussions aussi importantes que les lois québécoises sur le travail des enfants (au tournant du 20e siècle). «Là aussi, les employeurs profitaient d’une main-d’œuvre pas chère, comme c’est encore le cas dans de trop nombreux pays, dit-elle. Et là aussi, on a dit que cela allait pénaliser lourdement les entreprises.» La Loi québécoise sur l’équité salariale est révolutionnaire «parce qu’elle reconnaît, d’un point de vue financier, la valeur du travail des femmes», dit Nathalie Goulet, directrice du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT). Dès qu’on parle de sous, dit-elle, les femmes sont gênées. «Quand elles comprennent qu’on met des mots, et de l’argent, sur leur description de tâches, beaucoup sont déboussolées. La Loi va bouleverser la façon de voir les emplois traditionnellement féminins.» Ce fut d’ailleurs difficile de trouver une femme qui consente à dire combien d’argent elle a fait — ou fera — avec la loi 35! Louise Lauzon, 59 ans, est l’une des rares qui ait accepté d’en parler. Commis spécialisée à l’usine de camions Paccar, à Sainte-Thérèse, elle a reçu un chèque de 1 000 dollars, assorti d’une augmentation de 15 dollars par semaine. «Le salaire des commis a été comparé à celui des assembleurs d’usine, dit-elle. Jusque-là, cet emploi était mieux payé que le nôtre, alors qu’il demande moins d’études et comporte moins de responsabilités. On trouvait ça effrayant!» Une partie de l’écart salarial entre les emplois, selon qu’ils sont majoritairement masculins ou féminins, est explicable: parce que les femmes peuvent compter moins d’années d’expérience que les hommes ou travailler moins d’heures… Certains aspects du travail des femmes ne sont cependant pas rémunérés à leur juste valeur. Par exemple, pour un emploi de secrétaire-réceptionniste, on sous-évalue la capacité d’écoute et la patience nécessaires pour traiter avec des clients mécontents. Alors que ces compétences sont prises en considération pour un poste d’agent de recouvrement. En voulant corriger cette discrimination subtile, volontaire ou non, la Loi touche à des valeurs profondément ancrées dans les mentalités, dit Rosette Côté, l’énergique présidente de la Commission de l’équité salariale. «On a sorti de l’invisibilité toutes les compétences considérées comme naturellement féminines — soin des personnes, disponibilité, minutie… — et jusque-là jugées sans valeur sur le plan salarial.» Le concept d’un salaire égal pour un travail équivalent est difficile à démontrer, reconnaît Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, qui a milité contre la discrimination et pour la parité dès les années 1970. «Il y avait une adhésion spontanée de la population au principe du salaire égal pour un travail égal. Mais c’était une autre paire de manches en ce qui concerne les emplois différents.» Elle et ses troupes martèleront alors des exemples-chocs — comme celui des éducatrices en garderie, qui sont moins payées que les gardiens de zoo, pour des responsabilités aussi grandes, sinon plus… «La Loi est encore très mal comprise, tant dans le grand public que chez les employeurs», dit Esther Déom, professeure de relations industrielles à l’Université Laval, qui a travaillé avec Marie-Thérèse Chicha à l’élaboration de la loi 35. «Beaucoup disent qu’ils assurent déjà l’équité salariale, puisqu’ils rémunèrent les hommes et les femmes de la même façon! Il y a encore de la confusion entre le principe du “travail égal, salaire égal” et celui du “travail équivalent, salaire égal”.» Dans la fonction publique, il aura fallu des années de discussions, d’évaluations et de reports avant que soit conclue l’«entente historique» de juin dernier. «C’est une loi très complexe», dit la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget. «Il y avait 350 catégories d’emplois à évaluer, suivant 17 paramètres, et avec une pondération sur chacun des paramètres. Un travail de moine!» C’est un travail qu’a suivi Rosette Côté, à la tête de la Commission de l’équité salariale. Ex-enseignante et ex-syndicaliste (elle fut vice-présidente de la Centrale de l’enseignement du Québec de 1986 à 1992), cette «batailleuse» — le mot est d’elle — a été de tous les combats féministes. Chef de cabinet de Jeanne Blackburn, elle a contribué à l’élaboration des lois sur la perception des pensions alimentaires (1995) et sur l’équité salariale (1996). Dès son arrivée à la tête de la Commission, en 2002, cette femme réputée pour son franc-parler et son débit de mitraillette lui a imprimé son rythme. «La Commission était absente de la scène publique. J’ai brassé les affaires et nous avons réussi à imposer un changement majeur des mentalités: l’équité salariale est devenue une priorité pour les Québécois.» Elle n’en a pas moins essuyé des critiques, de la part de la droite comme de la gauche, du gouvernement comme des syndicats. «Mon poste n’est pas un concours de popularité! Mes sorties ont cependant contribué au règlement du dossier dans la fonction publique.» Élaboré aux États-Unis, le concept d’équité salariale a fait son chemin au Québec dès les années 1970. L’Ontario a toutefois été la première province canadienne à adopter une loi en ce sens, en 1988, sous le gouvernement néo-démocrate de Bob Rae. En 1995, les professeures Esther Déom et Marie-Thérèse Chicha sont invitées par la ministre de la Condition féminine de l’époque, Jeanne Blackburn, à faire partie d’une commission de consultation sur le sujet. Elles rédigent un document, inspiré de la loi ontarienne, qui sera présenté lors d’une tournée de consultation dans l’ensemble du Québec. Leur rapport à la ministre sera le point de départ de la loi 35. L’avant-projet est déposé en décembre 1995. Explosif! «On me disait que j’allais tuer les entreprises et jeter l’économie du Québec à terre. Comme si celle-ci reposait sur les bas salaires des femmes!» raconte Jeanne Blackburn. Louise Harel, nouvelle ministre de la Condition féminine, hérite de ce dossier brûlant en 1996. «On mécontentait tout le monde, milieux d’affaires et milieux syndicaux, se souvient-elle. Il fallait trouver le dénominateur commun.» Et faire des compromis. La Loi subit une vingtaine d’amendements, dont un, notamment, qui prévoit l’établissement de régimes différents selon la taille des entreprises. À l’Assemblée nationale, la vis-à-vis de Louise Harel est alors la libérale Monique Gagnon-Tremblay, porte-parole de l’opposition officielle en matière d’emploi et de formation professionnelle. Les deux femmes se sont déjà retrouvées face à face, en 1989, quand Monique Gagnon-Tremblay, alors ministre de la Condition féminine dans le cabinet de Robert Bourassa, a déposé sa loi sur le patrimoine familial. «Elle a toujours su que, sans moi, son projet de loi ne serait jamais passé, dit Louise Harel. Avec l’équité salariale, j’avais ma contrepartie.» Ce que confirme sans hésiter Monique Gagnon-Tremblay: «C’est souvent ainsi dans les dossiers qui touchent la condition féminine. L’intérêt des femmes prime tout le reste.» Elle avait tout de même quelques réserves, liées aux coûts qu’entraînerait la loi 35 et à sa complexité. La Loi sera tout de même adoptée à l’unanimité. «Sans la solidarité des femmes députées, c’était impensable!» dit Louise Harel. Au cours des discussions ayant mené, cet été, à l’entente entre le principal employeur des Québécoises et les syndicats, la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, a senti le découragement la gagner. «J’ai dit à Claudette Carbonneau [présidente de la CSN]: “Si on n’arrive pas à s’entendre, je démissionne! J’envoie tout à la Commission de l’équité salariale et elle réglera le problème.” Mme Carbonneau m’a répondu: “Madame Jérôme-Forget, nous, les femmes, nous ne démissionnons jamais.” Et je l’ai écoutée!» Cette féministe convaincue (Monique Jérôme-Forget fut vice-présidente de la Fédération des femmes du Québec à la fin des années 1970) se félicite que le dossier soit réglé. «On va réparer une injustice qui a duré tellement d’années, dit-elle. Si j’avais une seule raison d’être venue en politique, celle-ci serait une raison valable.» Si le principal employeur du Québec s’est conformé à la loi, il y a des retardataires . De nombreux patrons de PME entament les démarches à contrecœur, parce qu’ils ne connaissent pas bien cette loi «très technique et dont le processus exige beaucoup de temps», croit André La Rue, gestionnaire-conseil en ressources humaines à Québec. «Quand ils comprennent que ça va leur permettre de mieux gérer la rémunération de leurs employés, ils embarquent.» Selon la Commission de l’équité salariale, 43% des entreprises privées qui ont terminé l’opération évoquent des retombées positives: amélioration du climat de travail et de la productivité, meilleure connaissance des emplois, mise en place d’une politique salariale… D’autant que dans 70% des cas, le pourcentage moyen d’augmentation est inférieur à 1,5% de la masse salariale. «L’équité n’est pas acquise une fois pour toutes, dit cependant Claudette Carbonneau, de la CSN. C’est tout un défi de faire vivre ça, avec le changement des emplois, l’évolution et la complexification des tâches. Il faut rester vigilants.» Le mandat de Rosette Côté à la Commission de l’équité salariale prendra fin en février 2007. «Si on ne fait rien pour maintenir les acquis, on va se retrouver dans 10 ans avec le même écart qu’on a voulu corriger, dit-elle. Comme le dit Benoîte Groult [NDLR: auteure féministe française], les droits des femmes sont des cadeaux qui peuvent être repris à tout moment.» Encore du chemin à faire Le gouvernement du Québec lui-même a traîné la patte. La Loi sur l’équité salariale, votée en 1996, donnait aux employeurs jusqu’au 21 novembre 2005 au plus tard pour corriger les écarts salariaux. Québec n’a signé une entente avec les syndicats qu’en juin 2006, sept mois après sa propre date butoir… Et les versements ne seront faits qu’en 2007. Les employeurs n’ont aucun rapport à rendre à la Commission de l’équité salariale. Celle-ci a créé un programme de vérification aléatoire des entreprises, mais le nombre d’inspecteurs demeure insuffisant. Quant aux sanctions encourues, elles sont peu dissuasives, dit Marie-Thérèse Chicha, de l’Université de Montréal (amendes de 1 000 à 25 000 dollars, avec possibilité de les doubler en cas de récidive). À ce jour, aucune amende n’a été imposée (5% des entreprises se montreraient récalcitrantes). La Commission a cependant reçu 3 000 plaintes d’employées et de syndicats, dont la grande majorité ont été réglées. D’autres n’ont pas la possibilité de se plaindre: les entreprises comptant moins de 10 salariés ne sont pas assujetties à la loi 35 (les employées peuvent néanmoins invoquer la Charte québécoise des droits et libertés devant la Commission de l’équité salariale). «Cela représente 25% des travailleuses», déplore Nathalie Goulet, du CIAFT, organisme qui fut porte-parole de la Coalition québécoise en faveur de l’équité salariale dans les années 1990. «La Loi sur l’équité salariale repose sur une idée profondément progressiste et constitue un avancement majeur, mais il reste beaucoup à faire pour les travailleuses des PME, souvent non syndiquées et donc moins bien informées et moins en mesure de porter plainte.» Dans un mémoire qu’il a cosigné cette année avec la Fédération des femmes du Québec et l’organisme Au bas de l’échelle, le CIAFT propose au ministre du Travail différentes modifications de la loi 35 — et notamment l’adoption d’un plan d’action visant à améliorer la situation des travailleuses non syndiquées.

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Société

Il a vaincu la terreur

Ce Québécois de l’année est un ex-Montréalais trilingue, un musulman sunnite, pieux et barbu, un ingénieur en télécommunications au chômage, vivant maintenant à Kamloops, en Colombie-Britannique, et qui ne veut plus rien savoir. II a refusé d’accorder une entrevue à L’actualité cet hiver, en faisant dire par son avocat qu’il a déjà assez donné de lui-même en tentant de reconquérir les pans de sa vie qu’on lui avait volés. On le comprend. Ce citoyen canadien d’origine syrienne de 36 ans, maintenant officiellement déclaré au-dessus de tout soupçon, a vu son existence basculer dans un mauvais roman d’espionnage il y a plus de quatre ans: un cauchemar en trois dimensions qui lui a coûté son boulot, ses économies, une partie de sa santé physique et mentale, la plupart de ses illusions, de même qu’une partie de son nom: Maher Arar est disparu derrière «l’affaire Arar», sordide et inquiétant dérapage policier, politique et diplomatique d’envergure internationale. Dans ces mésaventures de Maher Arar, les puissances de l’axe du bien, et leurs polices secrètes, apparaissent tout aussi fourbes, cyniques et totalitaires que les tyrannies de l’axe du mal, qu’elles combattent au nom de la liberté et de la démocratie. Ceux qui le connaissent disent que Maher Arar est un homme discret, qui n’avait aucun intérêt pour la chose publique ni aucun désir de devenir célèbre ou influent: c’est un ingénieur, un petit entrepreneur, un membre d’une minorité visible, un workaholic, un père de famille qui se tient à carreau. En septembre 2002, il laisse sa femme, Monia, et leurs deux enfants en vacances avec la belle-famille, en Tunisie, pour retourner au boulot. Afin de profiter de son programme de milles aériens, il passe par la Suisse, puis par New York. Il attend l’avion pour Montréal quand il est arrêté et interrogé par des policiers américains. Ils le menottent, l’amènent en prison. L’interrogent sans ménagement. Pas d’avocat. Dix jours plus tard, il est embarqué à bord d’un jet privé et, menotté, il est expédié en Syrie, via Rome et Amman. Pendant tout ce temps, Maher Arar semble être le seul à ignorer pourquoi il est dans ce merdier. En Syrie, il est battu, torturé, humilié, brisé. Il confesse être un complice d’Oussama Ben Laden, avoir suivi un entraînement clandestin en Afghanistan, n’importe quoi. Des diplomates canadiens qui le visitent en prison ne remarquent pas qu’il est mal en point. Il passe près d’un an en isolement dans un cachot souterrain aux dimensions d’une tombe. Puis, il est relâché et revient à Ottawa, où vit sa famille à l’époque. Dès lors, Maher Arar devient, à 33 ans, un personnage public, connu et influent. Il vient de vivre le cauchemar de sa vie, il livrera la bataille de sa vie. Il obligera les Canadiens (et les autres Occidentaux) à revoir certaines des certitudes nées des attentats terroristes du 11 septembre 2001 — la vision du monde esquissée par la Maison-Blanche de George W. Bush. Une vision manichéenne, dans laquelle nous — les démocraties occidentales et chrétiennes — sommes les bons et eux — les tyrans islamistes — sont les méchants. «Vu l’état dans lequel il était à son retour, Maher aurait bien pu faire ce que la majorité d’entre nous aurait fait: s’écraser, se taire, panser ses plaies, dit Lorne Waldman, un de ses avocats. Mais il ne l’a pas fait.» Arar choisit plutôt de raconter ses déboires par le menu, lors d’une conférence de presse qui eut l’effet d’une bombe à Ottawa, en novembre 2003. C’est là qu’on apprit cette pratique des services secrets américains d’expédier les suspects de terrorisme vers un tiers pays, où il est plus facile de les interroger en secret, sous la torture, et sans procès. On apprendra aussi, beaucoup plus tard, que le nom de Maher Arar est apparu sur une liste de suspects de la GRC de manière totalement fortuite: il a été vu en compagnie de gens que la GRC surveillait déjà à Ottawa — et qui furent eux aussi emprisonnés en Syrie, torturés, puis innocentés. Il sera finalement établi que la GRC n’avait aucune raison sérieuse de ficher Maher Arar comme suspect de terrorisme. Mais elle le fit, et transmit son nom aux services secrets américains, qui épinglèrent Arar à New York et lui firent son affaire sans autre formalité. «J’ai trois objectifs, dit Maher Arar en 2003. Laver mon nom, comprendre ce qui m’est arrivé, et assurer que jamais plus cela n’arrivera à des Canadiens à l’avenir.» Alors même qu’il menait une campagne d’opinion pour réclamer la tenue d’une enquête publique, des sources anonymes au sein des services secrets multipliaient les déclarations aux grands quotidiens du pays, accusant Arar de complicités terroristes — dans l’espoir de faire dérailler sa campagne. Mais il l’obtint, sa commission d’enquête, et le 18 septembre 2006, le juge Dennis O’Connor remit un rapport clamant l’innocence d’Arar et soulignant plusieurs manquements professionnels graves de la police canadienne. Le juge recommanda aussi au gouvernement de dédommager Arar de ses peines et de ses frais. Arar a intenté des poursuites contre les gouvernements américain et syrien, qui furent annulées en raison de détails de procédure. Il poursuit aussi diverses instances canadiennes, pour un total de 400 millions de dollars. Les parties étaient en négociation cet hiver, ce qui explique peut-être la réticence d’Arar à accorder des entrevues. Maher Arar a immigré de Syrie avec ses parents à 17 ans; ils se sont installés à Montréal, où ils avaient déjà de la famille. Il a obtenu des diplômes de l’Institut national de la recherche scientifique et de l’Université McGill, où il a rencontré son épouse, Monia Mazigh, docteure en économie, qui enseigne maintenant à Kamloops. Ils ont deux enfants. Chômeur et meurtri, Arar est retourné aux études. Il essaie, avec difficulté, de tourner la page, de retrouver une vie normale. Il souffre de symptômes post-traumatiques, fait des cauchemars, a maintenant une peur bleue de l’avion, qui se transforme en panique si l’appareil semble survoler le territoire américain. Et la réputation du Canada — bastion des droits de la personne — en a pris pour son rhume avec les révélations de l’enquête. L’épreuve de Maher Arar n’est pas seulement le résultat d’un travail policier mal exécuté, dit Peter Leuprecht, directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal. «C’est ce qui arrive quand un État assujettit les droits de la personne à la sécurité nationale, dit-il. Le cas de M. Arar illustre le prix payé par des gens innocents lorsqu’une société perd ses repères en matière de droits.» Arar a confié à des proches avoir été très déçu du tiède soutien, politique et financier, reçu de l’importante communauté musulmane du Canada. Personne ne lui a même offert un emploi à son retour à Ottawa. Mais il dit avoir retrouvé la foi — même si elle a été souvent ébranlée — dans les vertus démocratiques du Canada, «un pays où les membres des divers groupes ethniques ne sont pas traités différemment des autres Canadiens». Dans les tragédies grecques de l’Antiquité, les dieux s’amusaient à multiplier les embûches sur le chemin des mortels, dépassés par le destin. Dans les films de Hollywood, les Rambo à qui cela arrive prennent le bazooka pour se faire justice dans le sang et les explosions. Entre le fatalisme et la violence, il y avait la voie démocratique. Elle ne semblait ni claire ni invitante, mais c’est la voie que Maher Arar a choisi de suivre. L’actualité souligne son courage de citoyen.

Sa guerre a un goût d'espoir Santé et Science

Sa guerre a un goût d’espoir

Les livres sur les aliments anticancer du Dr Richard Béliveau ont fait des vedettes du chou-fleur et de la graine de lin. Le biochimiste a donné des armes à tous ceux qui veulent faire de la prévention au quotidien.

Société

Aux biberons, citoyens!

Les 90 employés du Centre de service à la clientèle du régime québécois d’assurance parentale n’ont pas vu le temps filer cette année. Depuis l’inauguration de leurs bureaux, à Rouyn-Noranda, il y a un peu plus d’un an, ils sont inondés d’appels à propos du régime amélioré de prestations de maternité et de paternité — selon les plus récentes projections, ils devraient avoir répondu à plus de 600 000 demandes d’information en 2006! Est-ce l’effet de ce généreux congé parental? Des conditions économiques favorables? D’un retour aux valeurs familiales? En 2006, les couples québécois auront donné naissance à plus de 80 000 bébés, du jamais-vu depuis 10 ans. «C’est remarquable», dit Normand Thibault, démographe à l’Institut de la statistique du Québec. Comme tout scientifique rigoureux, il se garde bien de tirer des conclusions trop hâtives de ce sursaut de fécondité. Il est encore trop tôt, dit-il, pour parler de baby-boom — il faudrait pour cela que le phénomène s’observe pendant plusieurs autres années. Mais il n’y a pas de doute dans son esprit quant à l’année qui s’achève: elle se démarque par l’augmentation importante du nombre de naissances, poursuivant une tendance amorcée en 2005. Et Normand Thibault ne peut s’empêcher de s’en réjouir. «C’est humain. Je pourrais me contenter de dire que je suis un informaticien qui observe froidement des tendances, des chiffres. Mais admettons-le, c’est positif, des bébés!» Ils s’appellent William, Mégane, Mathis, Léa… Pour leurs 160 000 parents, leurs 320 000 grands-parents ainsi que des millions de jeunes frères et sœurs, d’oncles, de parrains ou d’amis proches, rien n’a été plus important cette année que leur naissance. Aux quatre coins du Québec, à grand renfort de cigares, de champagne ou de jus d’orange, leur entourage a célébré cet événement à la fois si intime et si crucial pour la suite du monde. Après avoir été le royaume des familles nombreuses, le Québec s’est révélé, pendant de nombreuses années, l’une des sociétés les moins fécondes de la planète. Grâce au mini baby-boom amorcé l’an dernier, le taux de fécondité du seul État francophone d’Amérique soutient aujourd’hui la comparaison avec celui du reste du Canada, et devance celui de la Colombie-Britannique, des provinces de l’Atlantique ainsi que de nombreux pays industrialisés, tels l’Italie, l’Allemagne et le Japon. Longtemps figé à 1,45, l’indice synthétique de fécondité — le nombre moyen d’enfants par femme — pourrait cette année atteindre 1,6. Une hausse en apparence modeste, mais susceptible, si elle se confirme, d’avoir d’importantes répercussions à long terme sur l’économie et les finances publiques québécoises. La chute de la natalité est un facteur dont Québec tient compte dans presque toutes ses décisions importantes depuis quelques années, de l’augmentation des quotas d’immigrants aux mesures encourageant la retraite progressive en passant par le soutien aux régions et la création du Fonds des générations. Les couples québécois déjoueront-ils les sombres pronostics des démographes, qui prédisent en chœur un vieillissement accéléré du Québec et une chute de son poids au sein du Canada? Quoi qu’il advienne au cours des prochaines années, le bouleversement de la pyramide des âges et l’afflux massif de retraités transformeront à coup sûr la société québécoise, comme ils l’ont déjà fait dans de nombreux pays industrialisés (voir «Québec: Les années zéro», L’actualité, 15 mars 2005, et la série sur le choc démographique dans les 14 numéros suivants). Mais si la tendance se maintient, comme dirait Bernard Derome, elle pourrait à tout le moins retarder le déclin probable de la population du Québec, prévu pour 2031. Sans tambour ni trompette, l’Institut de la statistique du Québec a d’ailleurs revu à la hausse, en juin dernier, ses projections à long terme sur la population québécoise. «On se rapproche de ce qu’on appelait le “scénario fort” dans nos prévisions sur l’évolution démographique du Québec entre 2001 [NDLR: date du dernier recensement] et 2026», dit Normand Thibault. «C’est une très bonne nouvelle», dit la ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne, convaincue qu’il faut voir là l’influence du nouveau régime bonifié de congés parentaux, dont elle a piloté la mise sur pied. «On avait prévu que ce programme provoquerait une augmentation du nombre de naissances, on s’aperçoit que l’effet est réel. En Abitibi, en Montérégie, en Chaudière-Appalaches, partout au Québec, je n’ai jamais vu autant de femmes enceintes.» De nombreux couples ont sciemment retardé le moment d’abandonner les mesures contraceptives afin de profiter du nouveau régime. L’Institut de la statistique a noté une baisse du nombre de naissances en décembre 2005, suivie d’une hausse sensible en janvier. Mais on ne peut pas toujours prévoir le jour exact du passage de la cigogne… Stéphane Brouillard et Catherine Bureau, de Montréal, espéraient secrètement que leur premier bébé, dont la naissance était annoncée pour le 27 décembre 2005, se blottirait dans le ventre de maman jusqu’au jour de l’An. Le petit Léon a finalement pointé le bout de son nez le 26 décembre et ses parents ont dû se contenter de l’ancien régime de congés parentaux. Un manque à gagner de 10 000 dollars pour Stéphane et Catherine. «Mais on a très vite oublié ça quand Léon est né», tient à préciser la nouvelle — et heureuse — maman de 32 ans. Avec ses prestations parentales, ses garderies subventionnées et ses déductions fiscales pour enfants, la politique familiale (et non nataliste , insiste le gouvernement) québécoise ressemble à s’y méprendre à celles mises en place dans les pays scandinaves. Le Québec suivra-t-il l’exemple de la Suède, où le taux de fécondité n’a cessé d’augmenter (il avoisine 1,8), après avoir chuté à 1,5 enfant par femme il y a sept ans? C’est bien possible, s’il faut en croire les conclusions d’une étude menée par des démographes pour le compte du ministère de la Famille. «Le Québec se situe très près des pays nordiques en ce qui concerne l’adoption, par les couples, de valeurs modernes», écrivent les auteurs, Laurent Roy et Jean Bernier, qui ont étudié une foule d’indicateurs, tels le nombre de mariages, de divorces, de naissances hors mariage, le taux d’activité des femmes et la pratique religieuse. Alors que les valeurs modernes ont entraîné, au Québec et ailleurs, une chute de la fécondité, on observe une remontée de celle-ci en Scandinavie. La faible fécondité des Québécoises s’expliquerait donc au moins en partie, selon les auteurs, par le retard qu’a pris le gouvernement québécois par rapport à ceux des pays nordiques pour «adapter ses institutions aux valeurs et aux réalités des couples à deux revenus». Les deux chercheurs sont d’avis que la politique familiale québécoise se trouve aujourd’hui à un niveau comparable à celui atteint en Scandinavie dans les années 1985-1990! Mais puisque Québec travaille d’arrache-pied à combler ce retard, concluent-ils, la fécondité pourrait se redresser durablement au Québec. Le festival des poussettes ne fait donc peut-être que commencer… Chicoine sera content… L’âge moyen des enfants qui entrent à la garderie aurait augmenté. En place depuis moins d’un an, le régime bonifié d’assurance parentale semble déjà avoir un effet sur la fréquentation du réseau des centres de la petite enfance. L’Association québécoise des CPE note une tendance à l’arrivée plus tardive des poupons en garderie — vers 10 à 12 mois plutôt qu’autour de 6 mois. Des données propres à réjouir le pédiatre Jean-François Chicoine, qui a provoqué un vif débat cette année avec son livre Le bébé et l’eau du bain, écrit en collaboration avec l’éditorialiste Nathalie Collard, de La Presse. Le flamboyant spécialiste y décrit minutieusement le processus d’attachement des enfants et soulève des questions troublantes sur les CPE, qui ont des horaires trop rigides, se substituent trop souvent aux parents et font, selon lui, l’objet d’un interdit de discussion au Québec. Accusé de culpabiliser les parents, et en particulier les femmes, avec son réquisitoire — il estime que les enfants ne devraient pas fréquenter la garderie avant 18 mois —, il rétorque avoir voulu placer les bébés au centre du discours. «Certains me crachent dessus, d’autres m’idolâtrent. Mais les commentaires les plus importants, parmi les milliers que j’ai reçus, sont ceux de gens qui se posent des questions. De parents qui se demandent combien d’heures par jour et combien de jours par semaine leur enfant devrait fréquenter la garderie, en fonction de son état, de son cheminement, de son caractère. De la même façon qu’on s’est collectivement posé des questions sur la gestion de nos forêts et de notre réseau routier, on doit se pencher sur nos services de garde.» Son livre, dit-il, est avant tout une réflexion sur le temps, celui qu’on accorde ou non aux enfants. L’agressivité chez les jeunes bébés, l’échec scolaire et même le taxage proviennent souvent, à la source, d’une grande insécurité affective. Or, dit-il, la majorité des problèmes affectifs et sociaux découlent des trois premières années d’existence. «La prévention, ce n’est pas seulement choisir des légumes pour vaincre le cancer. Je fais de la prévention en sécurité affective.»

Culture

Le festin de Yanick

Incontournable canard S’il est un luxe à Noël, c’est bien le foie gras. Celui d’une ferme artisanale de la région de Québec, Les Canardises, m’a tout bonnement fait fondre. Les propriétaires, Geneviève Ajas, Yolande Klein et Bernard Klein, sont venus ici avec leurs accents, qui sont chantants. Leur savoir-faire, qui est enchantant. Et la respectable ambition de «démocratiser le foie gras». Élevage, gavage, transformation, vente au détail, ils font tout. Méticuleusement. Délicieusement. Leur parfait de foie gras, sur mini-canapé avec un carré de magret fumé, est une magnifique mise en bouche. De quoi vous conduire en beauté au foie gras frais (à servir, bien sûr, avec un cidre de glace du Québec). Ou au confit. Ou à un cassoulet plus authentique que nature, dans lequel les saucisses de canard maison ne sont pas le moindre attrait. Même les humbles rillettes ont, comme en-cas, sur pain de campagne, des allures de festin. Et si vous prenez le tajine de canard confit aux dattes, vous dégusterez le fruit d’un étonnant métissage: Toulouse, l’Alsace, l’Afrique du Nord… et Saint-Ferréol-les-Neiges! Où s’en procurer? À la boutique-bistrot Les Canardises, 9630, boulevard Sainte-Anne, Sainte-Anne-de-Beaupré; à Québec et dans sa région: au marché du Vieux-Port et dans plusieurs épiceries fines; à Montréal: au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon) et aux 5 Saisons, rue Bernard. L’agneau de Noël Pourquoi attendre Pâques pour célébrer l’agneau? Cette viande de choix peut très bien faire honneur à votre table maintenant. Et quand je dis agneau, je dis, forcément, agneau du Québec — il est de superbe venue. Choisissez-le frais. Le carré est princier. Le gigot est royal. Mais vous en étonnerez plus d’un avec un roulé d’épaule désossée. Ça, c’est pour l’agneau nature, qu’on trouve dans les bonnes boucheries. Une petite entreprise de Saint-Antoine-de-Tilly, L’Agneau du gourmet, propose aussi de sympathiques produits cuisinés à base d’agneau. Je n’ai pas résisté à ses croustillants au confit d’agneau et à la graisse de canard, sorte de rouleaux de printemps ma foi très savoureux. Où s’en procurer? Au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon), à Montréal; au marché du Vieux-Port, à Québec; et dans les épiceries fines de la région de Québec. Tendance canneberges Converti. Je me suis converti à la canneberge. Pas au jus, dont on nous rebat les oreilles depuis des lustres. Pas non plus à la traditionnelle gelée d’atoca servie avec la dinde. Mais à des produits fins proposés par Nutra-Fruits, une toute jeune entreprise de Québec créée par Yolande Kougioumoutzakis et Jean-François Veilleux. Des produits séduisants, inventifs, avec des jeux de textures, d’arômes et de goûts particulièrement convaincants. D’une carte de plus de 20 gourmandises, je retiens la gelée de canneberge et cidre de glace, les canneberges au poivre rose ou à l’ail et au romarin, le confit d’oignons et de canneberges et la salsa piquante à la canneberge. C’est fait pour l’étonnement et pour le plaisir. C’est santé et plein d’oméga-3. C’est joliment présenté, sous d’élégantes étiquettes et dans de chics présentoirs blanc et rouge. Bref, c’est bon et c’est tendance. Où s’en procurer? Dans les épiceries fines de Québec et de sa région; à Montréal: au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon) et au marché Atwater. Vive le cochon! Après être devenu fromager, le Québec se fera-t-il charcutier? On pourrait le croire, et le souhaiter, en dégustant les cochonnailles des Cochons Tout Ronds, des Îles-de-la-Madeleine. Cette charcuterie artisanale a été créée il y a deux ans par deux Madelinots d’adoption, le chef Patrick Mathey et Vincent Lalonde, l’un des fondateurs, en 1998, de la Fromagerie du Pied-De-Vent. «Le cochon rentre dans ses boyaux», dit l’adage. Et les boyaux en question donnent ici de savoureux saucissons secs: du frisé, gros et plat; du chaudin, presque aussi gros et bien ficelé; du chasseur, ou saucisson de ménage, un classique que j’aime bien dur; du figatelli, fin, long, au goût relevé; du chorizo, en forme de fer à cheval, pimenté, rouge paprika, adorable. Le plus beau, c’est que voilà des saucissons de garde. Déjà affinés pendant des semaines ou des mois par les producteurs, ils peuvent continuer à vieillir chez vous, à l’air libre, suspendus dans une pièce pas trop chaude. Quand les amis arrivent, on coupe quelques rondelles. Et si on en a la chance, on ajoute des tranches du jambon cru séché des mêmes charcutiers. Il est tout simplement délicieux. Où s’en procurer? En saison, au comptoir des Îles-de-la-Madeleine; en décembre, au Salon des métiers d’art de Montréal, Place Bonaventure; toute l’année, au marché Jean-Talon, à Montréal. Chocolatement incorrect Un Noël sans chocolat serait-il un vrai Noël? Sans doute que non. Et ce n’est pas Geneviève Grandbois qui me contredira. Chocolatière passionnée, la propriétaire des Chocolats Geneviève Grandbois dit vouloir «vendre du plaisir» en imaginant, à partir des meilleurs chocolats bruts, «des mariages de saveurs harmonieux». Des mariages tantôt classiques, tantôt audacieux. Et toujours heureux. Avec du thé noir et du gingembre, ou de l’huile d’olive extra-vierge, ou du piment d’Espelette, c’est raffiné; ou encore avec de la fleur de sel, c’est inattendu et séduisant. Dans sa collection «Chuao», du nom d’un légendaire chocolat du Venezuela, les mariés s’appellent infusion de feuilles de cigare Montecristo, vinaigre balsamique vieux ou huile de truffe noire: subtiles sensations garanties. Comble de séduction, ces chocolats de haut vol sont toujours présentés dans des emballages extrêmement soignés, au design très contemporain. Impeccable. Où s’en procurer? À Montréal: à la boutique principale, 162, rue Saint-Viateur Ouest, et au marché Atwater; dans quelques épiceries fines ailleurs au Québec, notamment en Montérégie, en Estrie, en Outaouais et à Québec. Tombez dans les tommes Les fromages demeurent la valeur sûre des plaisirs de la table concoctés au Québec. Cette année, je me suis laissé séduire par les tommes, des fromages à pâte dure, dont plusieurs petits nouveaux ont tout pour devenir des grands. Sur mon plateau, j’ai donc réuni: la tomme de Grosse-Île, délicatement salée, comme l’air du Bas-du-Fleuve; la tomme du Kamouraska, avec la pointe d’acidité de la brebis; la tomme des Demoiselles, bien sèche, bien salée, une rareté qui nous provient de la fromagerie madelinienne du Pied-De-Vent; la tomme du Maréchal, vieillie à point; la tomme des P’tits Vieux, un nom banal pour un fromage qui ne l’est pas du tout, un plus que cheddar, une réussite de la Fromagerie Médard, au Lac-Saint-Jean. Et sur les conseils d’Andrée Tremblay, amoureuse de fromages de la Fromagerie du Vieux-Port, à Québec, j’ai ajouté un Zéphyr de la Fromagerie des Cantons, à Farnham — une sorte de tomme qui étonne car elle est affinée… dans le vin rouge. «Ce sera mon fromage de Noël, m’a confié Andrée Tremblay. Surtout, mangez la croûte!» Où s’en procurer? Dans les fromageries spécialisées zu les épiceries fines, un peu partout au Québec, et dans certaines grandes surfaces. Ils en fument du très bon La beauté des lieux les a amenés à s’installer en Gaspésie. La gourmandise leur a donné envie de fumer du saumon. La qualité de leur travail a séduit les amis, puis les voisins, puis le village gaspésien où ils se trouvent toujours, Mont-Louis, puis la région et bien plus. Aujourd’hui, les produits des frères Atkins sont distribués partout au Québec. Et c’est un bonheur, parce que ces enfants de la contre-culture en fument vraiment du très bon. À tout seigneur tout honneur: le saumon est roi chez Atkins et Frères, qui le proposent en trois façons. Le saumon fumé à l’ancienne, en filets, riche au nez comme en bouche — «notre produit phare», dit James avec fierté. Le rôti de saumon fumé, lui aussi en filets et traité par fumaison à chaud, presque croustillant, parfumé, subtilement citronné. Et le nova lox, classique, présenté en tranches, fumé à froid après une salaison délicate rehaussée de liqueur de rhum — on est à des encablures du saumon fumé standard. Sensuelle variation sur un même thème: je les ai dégustés en trio, avec ou sans huile d’olive, à la fourchette ou sur canapé. Festif. Il sort aussi de ces fumoirs-là de la truite et du maquereau au poivre, un délice pour des entrées vite faites. Et les calmars fumés, marinés et confits sont à découvrir: croquants et moelleux à la fois, ils plaisent au palais comme à la dent. Rien que du bon, vous dis-je. Où s’en procurer? Au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon), à Montréal; au marché du Vieux-Port, à Québec; et dans de nombreuses épiceries fines et grandes surfaces partout au Québec.

Art de vivre

Une caisse de bons vins

Jamais, dans sa longue histoire, le vin n’aura suscité autant de curiosité et de fascination. En Europe, en Amérique et maintenant en Asie — en Chine, la consommation a bondi de 20% en quatre ans et devrait progresser d’environ 50% d’ici 2009 —, le vin est devenu la boisson civilisée par excellence. Au Québec, la consommation annuelle est la plus élevée au Canada — 18 litres par habitant. Le vin touche maintenant une jeune génération, elle aussi séduite par la richesse inépuisable de cet univers et curieuse d’en explorer les mille et un sentiers. Les 12 recommandations suivantes ne sont que quelques-unes des plus belles fleurs cueillies cette année dans le jardin luxuriant des vins fins et authentiques. Même si la France est aux prises avec une crise viticole sans précédent, le pays continue d’offrir une pléthore de bons vins, qui traduisent, chacun à sa manière, les richesses de ses multiples terroirs. À Bordeaux, le Château Martinat 2003, Côtes de Bourg témoigne éloquemment des progrès accomplis même dans des appellations longtemps mésestimées. Ce vin rouge éminemment charmeur, charnu et enrobé de tanins mûrs s’avère déjà bon tant il est bien équilibré (S-10389072; 24,30$). Maintenant planté à l’échelle planétaire, de l’Afrique du Sud à la Nouvelle-Zélande en passant par la Californie, le sauvignon a d’abord été cultivé dans le centre de la France. Issu d’une petite appellation d’à peine 100 hectares située dans le département de l’Yonne, dans le nord de la Bourgogne, le Saint-Bris 2004 de Ghislaine et Jean-Hugues Goisot se signale par sa fougue aromatique et surtout par sa nervosité naturelle. Cet excellent vin blanc sec et vivifiant, sentant bon les agrumes, est une expression très originale du sauvignon (S-10520819; 19,85$). Sans doute pour mener une offensive sur des champs de bataille étrangers de plus en plus occupés par les vins du Nouveau Monde, la famille Perrin de Châteauneuf-du-Pape a créé la marque «VF» — pour «Very Fruity, Very Fun, Very French». Le vin est offert dans une bouteille à capsule vissée habillée d’une étiquette annonçant le concept «100% Rhône, 0% bouchon». Le VF Lasira 2005, Costières de Nîmes est donc un vin rouge résolument moderne, misant à fond sur le fruit, la souplesse et la fraîcheur. Taillé sur mesure pour séduire une nouvelle génération de consommateurs, il plaira tout autant aux plus vieux, qui ne manqueront pas de le trouver, eux aussi, very fine (C-540684; 12,95$). À prix également très abordable, le Terres de Méditerranée 2004, Vin de Pays d’Oc de Dupéré-Barrera est sans doute l’un des meilleurs achats de l’heure. Ce vin rouge remarquable, élaboré dans le dépouillement — sans filtration, sans collage, sans bois —, est un petit chef-d’œuvre signé par la Québécoise Emmanuelle Dupéré et le Français Laurent Barrera. Unis dans la vie comme en affaires, ils ont mis sur pied une maison de négoce spécialisée en vins fins de Provence et du sud de la vallée du Rhône. Syrah, cabernet, carignan et grenache forment un ensemble magique dont la richesse, la tenue et le grain exquis ont vite fait d’enchanter le palais (S-10507104; 13,80$). Autre exemple des immenses progrès accomplis dans le Languedoc, la cuvée Le Cas 2004 du Mas Conscience, Vin de Pays de l’Hérault puise sa richesse et sa profondeur dans de vieux plants de carignan de plus de 50 ans cultivés en biodynamie. Comme tous les vins dits naturels — c’est-à-dire non filtrés, non collés et non levurés, mais résultant de soins attentifs! —, ce vin rouge a une forte personnalité et laisse en bouche une délectable impression de plénitude (S-10506902; 21,70$). Moins cher, le Château Tour Boisée 2004, Cuvée Marielle et Frédérique, Minervois est l’un des meilleurs achats du moment. Composé de syrah, de grenache et de carignan, ce vin rouge vibrant, charnu, débordant de fruit et de vitalité est d’une qualité exemplaire et explique sans doute pourquoi les vins du Languedoc sont si populaires chez nous (S-896381; 16,75$). De l’autre côté des Alpes, à l’ombre des Dolomites, la coopérative de Mezzacorona joue un rôle important dans la viticulture locale avec une production annuelle frisant les 25 millions de bouteilles. Des nombreux vins qu’elle commercialise, il faut signaler le Teroldego Rotaliano 2001, Riserva, délicieux vin rouge sphérique, à pleine maturité et ayant développé une palette de saveurs à la fois nuancées et généreuses. Très satisfaisant à ce prix (S-964593; 15,90$). En Espagne, juste au sud de la Rioja, la coopérative de Borsao exporte au Québec depuis trois ans des vins rouges particulièrement friands et généreux. Le plus complet est le Tres Picos 2004, Garnacha, Campo de Borja. Issu de vieilles vignes de grenache de 40 ans, ce vin rouge robuste et vineux s’exprime avec une générosité rassasiante. Charnu et vigoureux, mais sans lourdeur. Un achat avisé à ce prix (S-10362380; 22,10$). Participant aussi à cette vague planétaire, le Portugal a vu la qualité de ses vins progresser à grands pas au cours des dernières années. Et comme tant d’autres, le Quinta de la Rosa 2003, Douro puise son originalité dans l’utilisation de cépages portugais traditionnels: touriga nacional, roriz, franca et barroca. Cela nous vaut un très bon vin rouge plein et savoureux, ferme sans être dur et très satisfaisant (S-928473; 19,40$). Au sud de l’équateur, les choses vont aussi bon train, les différents pays viticoles apportant une contribution de plus en plus significative à la planète vin. Ainsi, en Argentine, le géant Trapiche commercialise, sous la marque Broquel, un savoureux Bonarda 2004. Très répandue dans le pays, cette variété d’origine italienne couvre environ 16 000 hectares et vient au deuxième rang derrière le malbec. Ce vin rouge fougueux, au caractère épicé fort original, s’exprime pleinement s’il est rafraîchi à environ 15°C, sans quoi il paraît lourd (S-10394761; 16,80$). En Australie, on remarque maintenant de plus en plus de vins fins et distingués, qui se démarquent des habituels colosses alcoolisés, au goût de confitures. Pour s’en convaincre, il suffit de goûter le Cabernet sauvignon 2001, Pyrenees Victoria, de Taltarni Vineyards. Par sa droiture et ses heureuses proportions, cet excellent vin rouge se révèle ferme, mais sans dureté. Il offre un profil qui rappelle certains très bons crus de Bordeaux (S-10273977; 24,35$). Nouvelle terre promise du pinot noir, la Nouvelle-Zélande a le vent dans les voiles. Profitant d’un environnement climatique idéal, les vignobles les plus au sud du monde n’ont mis que quelques années pour donner des vins purs et aromatiques qui ont vite fait de s’imposer sur les marchés internationaux. Le Pinot noir 2005, Roaring Meg, Central Otago, de Mount Difficulty montre bien de quoi ce pays est capable. Rafraîchi autour de 14°C, ce vin rouge fruité et coulant, au bon goût de fruit mûr évoquant la framboise, est un vrai régal (S-10383762; 25,55$). — Michel Phaneuf est l’auteur du Guide du vin 2007, publié aux Éditions de l’Homme.