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Culture

Neil Bissoondath, le marchand de vérités

Neil Bissoondath a fêté ses 30 ans le jour de la sortie de son premier recueil de nouvelles. Dix ans et quatre livres plus tard, la quarantaine rayonnante, son talent a dépassé les frontières du Canada, ce pays qu’il a choisi de faire sien en 1973, quand il a quitté ses Antilles natales. Que L’actualité l’ait retenu parmi ses personnalités de l’année l’étonne et le ravit à la fois: « Un écrivain ne s’attend pas à ce genre de reconnaissance. Cela fait du bien et prouve que l’on sert à quelque chose. »Il est bien le seul à douter de son utilité. « Par sa force intellectuelle, il nous aide à mieux penser notre monde », dit de lui Jacques Godbout, le président des éditions du Boréal.À l’automne 1994, il jette un pavé dans la mare du multiculturalisme canadien en publiant, en anglais, le très politically incorrect Marché aux illusions. Faute de proposer une image forte de la culture du pays, la politique multiculturelle nuirait à l’intégration des immigrants. La réaction est vive au Canada anglais et Neil Bissoondath se retrouve catapulté d’un coup sous les projecteurs de l’actualité.Sollicité de toutes parts, il devient, un peu à son corps défendant, le spécialiste incontournable de toutes les questions touchant à l’immigration, au multiculturalisme, au racisme, à l’intégration, etc. Pendant la campagne référendaire, le téléphone sonne quatre ou cinq fois par jour dans son appartement de Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.Ce livre, il ne le destinait pourtant pas aux politiciens et autres idéologues. Il ne l’a pas non plus écrit en se disant qu’il passerait à la télévision, « cet autre marché aux illusions ». Il l’a écrit en pensant à sa fille de quatre ans et demi. À la société qu’il avait envie de lui laisser. Il l’a écrit en espérant qu’Élyssa ne serait jamais, aux yeux de ses compatriotes, une « franco-québéco-amérindo-indo-trinidadoantillo-canadienne », comme il le dit avec humour dans son essai. Car ce qui l’intéresse profondément dans l’oeuvre d’écrivain qu’il bâtit au fil des ans, ce sont les individus. Pour l’émission Markings, qu’il anime à Vision TV et à TV Ontario, il choisit ses invités en fonction de leur capacité à « expliquer en langage simple leur vision du monde ».Aujourd’hui, Neil Bissoondath ne peut quasiment plus sortir de chez lui sans être reconnu. « Devrais-je me raser, me déguiser? » Ne lui en déplaise, ce ne serait sans doute pas suffisant: avec sa tête de prince hindou, il ne se laisse pas facilement oublier. En le privant de l’anonymat si nécessaire au romancier – ce discret observateur du monde -, son essai l’a paradoxalement rappelé à sa véritable vocation. « J’aurais pu voyager pendant un an grâce au multiculturalisme mais j’ai dû mettre les freins, car je ne veux pas que ce livre définisse ma carrière. »Ses plus beaux voyages, c’est dans l’écriture romanesque que ce fils littéraire et neveu biologique du grand écrivain V.S. Naipaul les fait. Et il se languit aujourd’hui de reprendre le bateau qui le mènera vers les autres rivages de sa réalité. Les personnages de son prochain roman sont là, ils l’attendent et trépignent de l’impatience d’exister. Mot après mot, ils construiront une histoire que l’écrivain ne connaît pas encore.Ni blanc ni noir, Neil Bissoondath est un homme rose qui trouve ses plus belles images en passant l’aspirateur ou les mains plongées dans l’eau de vaisselle. Sa vie, il la partage entre sa fille, sa femme, Anne, cette avocate qui lui a fait choisir le Québec, les livres qui débordent de sa bibliothèque, son ordinateur et ses amis. Le sourire facile et l’optimisme au bout des lèvres, ce romancier de la misère, du déracinement et de l’exil ne ressemble pas à ses personnages.On l’a souvent rangé aux côtés des Paul Auster, Milan Kundera, Michael Ondaatje, Salman Rushdie et les autres dans ce nouveau courant littéraire appelé World Fiction. Mais lui trouve son appartenance et son identité dans sa seule liberté d’écrire et de dire tout haut ce en quoi il croit profondément. Il n’a jamais eu peur de publier son livre. « La liberté d’expression ne veut rien dire si on n’a pas le droit d’offenser. »Pourtant, Neil Bissoondath n’a rien d’un surhomme et il a son lot d’angoisses et de doutes. Il avait 39 ans quand son livre est sorti et l’idée de la mort, avec sa grande faux, lui est soudainement apparue. « Mon oncle Shiva Naipaul est mort à 40 ans. Ma mère, à 50 ans. J’étais incapable de mettre ensemble les mots « mère » et « morte » et j’étais tout aussi incapable d’allier les mots « moi » et « 40 ». » Il est sorti de sa crise existentielle par une pirouette de romancier: « La vraie réalité est celle des émotions. Or, je ne me sens pas du tout comme un homme de 40 ans. »Maintenant qu’il a terminé le scénario adapté de son dernier roman, L’Innocence de l’âge, pour le réseau CBC, que la poussière d’étoile commence à retomber, l’écrivain va pouvoir enfin rejoindre l’univers qui est le sien: l’imaginaire.En quittant son appartement, je me suis souvenue d’une des phrases du Marché aux illusions: « Rien n’est plus triste, peut-être, qu’un homme à la peau sombre sous la neige. » Neil Bissoondath, sous la neige ou sous le soleil, ressemble à ce qu’il est: un Canadien heureux.Né en 1955 à l’île de Trinité, dans les Petites Antilles, émigre au Canada en 1973 et s’installe à Toronto. Étudie la littérature française à l’Université York et obtient son bac en 1977. Enseigne le français et l’anglais pendant plusieurs années puis devient directeur adjoint du Language Workshop de Toronto. En 1984, décide de se consacrer à temps plein à l’écriture. En 1990, s’installe à Montréal avec sa femme. Auteur de scénarios pour la télé et de nombreux articles. Bibliographie: Digging up the Mountains (Macmillan, en cours de traduction chez Boréal), Retour à Casaquemada (Phébus), À l’aube de lendemains précaires (Boréal), L’Innocence de l’âge (Phébus), Le Marché aux illusions (Boréal-Liber).

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Société

Le décrochage ça se soigne!

À la polyvalente des Rives, 28 adolescents de 15 à 19 ans accordent des participes passés et résolvent des équations à coeur de jour dans un petit local, les fesses vissées à leur chaise, la tête penchée sur leur cahier. Ce sont des durs à cuire, des doubleurs émérites, des décrocheurs en puissance qui ont rendu leurs derniers profs complètement marteaux.Serge Bouchard, directeur de cette école secondaire de Baie-Comeau depuis bientôt 20 ans, leur a concocté un régime pédagogique à peine plus séduisant qu’une assiette de navets et guère plus avant-gardiste qu’un vieux missel. Pourtant, ses petits moutons noirs sont passés de 220 absences par année, en moyenne, à moins de 60, et tous ont fait des progrès scolaires époustouflants.«Ces élèves ont bouclé en 63 heures des programmes évalués à 90 heures par le ministère de l’Éducation», se réjouit DanielleArsenault, une des deux enseignantes affectées au programme. Le plus drôle, c’est que les ados adorent ce régime austère. «Plusieurs élèves nous ont téléphoné pendant l’été parce qu’ils s’ennuyaient de l’école», raconte Claudine Jourdain, sa collègue.«En un an, je suis passée d’un classement de sixième année en français à celui de secondaire cinq et, en maths, de secondaire un à secondaire quatre!» pavoise Isabelle Caron, 19 ans. Quant à Stéphane Ouellet, 15 ans, tripleur de troisième secondaire, ses nouveaux profs ont découvert qu’il était surdoué. «Si t’avais vu la tête de mes parents le soir où on leur a annoncé ça!» dit-il en riant.Le fameux programme, CREA-POLY (CREA: Centre régional d’éducation des adultes), c’est tout bêtement l’enseignement pour adultes à la polyvalente. «Les décrocheurs de 16 ans ont besoin d’être écoutés, dirigés, encouragés… et « ramassés » quand ça ne va plus, dit Serge Bouchard. À la polyvalente des Rives, on a adapté la formule à leur réalité d’adolescents. C’est le meilleur des deux mondes!» Ainsi, de l’enseignement pour adultes, on a retenu l’approche individualisée et le programme français-mathématiques-anglais. «On a flushé l’enseignement moral, la chimie et toutes ces singeries», comme disent les jeunes. «Le secret, c’est de leur faire vivre des réussites tout de suite, poursuit le directeur. Plus tard, on ajoute les matières dont ils ont besoin pour être admis au cégep ou dans le secteur professionnel. C’est l’éducation à la carte.»L’an dernier, 18 des 26 jeunes inscrits au CREA-POLY ont tenu le coup jusqu’en juin. Les jeunes ont la permission d’organiser des parties de quilles ou de soccer pendant les heures de classe, mais ils n’y pensent même pas. Dès qu’ils découvrent le succès, ils foncent à toute allure dans leurs cahiers. «C’est facile, les profs expliquent bien», disent-ils. Les enseignantes jurent pourtant qu’elles n’y sont pour rien: «Nous sommes deux pour 28 élèves. Dès que l’un d’eux bloque, on lui explique tranquillement la matière dans un langage qu’il comprend.»«Ce qui est bon, c’est que les profs s’acharnent sur nous», confie Stéphane Langlois, 19 ans, qui n’avait pas tenu six mois à l’enseignement pour adultes.Danielle Arsenault et Claudine Jourdain s’étaient pourtant juré qu’elles frotteraient des parquets plutôt que de travailler dans une polyvalente avec de jeunes boutonneux en crise hormonale. Harcelées par Serge Bouchard, elles ont finalement laissé tomber l’enseignement pour adultes et accepté de s’embarquer dans le CREA-POLY. «Je n’en reviens pas encore, confie Claudine Jourdain. Ces jeunes-là sont l’fun. C’est vraiment chouette de vivre avec eux.» «Ils sont beaux, drôles, intelligents et attachants, ajoute Danielle Arsenault. Je ne voudrais plus travailler ailleurs.»L’idée du CREA-POLY est née il y a trois ans. Serge Bouchard avait fait passer un test à ses 242 élèves de deuxième secondaire. Dix-huit d’entre eux avaient obtenu une note parfaite… en décrochage. «Ils avaient déjà décroché mais sans quitter l’école. Je les ai retirés de leur groupe, je leur ai assigné un prof à temps plein et un intervenant psychosocial à mitemps. Au bout de quelques semaines, je me suis retrouvé avec des pseudo-délinquants dans mon bureau, les larmes aux yeux parce qu’ils venaient de réussir un examen! Le prof collait des étoiles dans leurs cahiers et ils étaient contents. Je n’en revenais pas.»«C’est simple, poursuit-il, 20% des élèves de nos polyvalentes sont incapables de travailler dans un grand groupe. Après quatre ans au secondaire, ils ont surtout retenu qu’ils étaient des « pas bons », des « poches », des « pourris ». Ils sont pourtant intelligents, doués même, mais ils ont de la difficulté à se concentrer. Au lieu de s’adapter à eux, l’école les abandonne. C’est terrible. On condamne des jeunes de 15 ans à ne pas fonctionner dans notre société. Il faut absolument croire en eux et trouver un moyen de les « réchapper ». Coûte que coûte. À moins d’une réelle déficience, chaque élève devrait au moins terminer son secondaire quatre pour accéder au secteur professionnel.»Le directeur ne s’enflamme pas pour rien. À 51 ans, cet exmaire de Pointe-aux-Outardes et actuel directeur de la Fédération des CLSC du Québec est lui-même un ancien décrocheur: «À 16 ans, je me suis fait mettre à la porte de l’école cinq fois. La dernière, c’était pour de bon. J’étais tannant parce que je m’ennuyais. Encore aujourd’hui, j’ai de la difficulté à écouter quelqu’un parler plus de 30 minutes. Je n’y peux rien: je tombe endormi!»«Écouter un prof, ça me fait capoter, mais faire des maths toute seule pendant toute une journée, ça me dérange pas», dit Karine, 16 ans, une petite nouvelle au CREA-POLY. Certains jeunes réussissent mal parce que leur style d’apprentissage est différent; d’autres parce qu’ils viennent de milieux perturbés, croit Serge Bouchard: «Quand ton père a fait maison nette pendant la nuit, les maths, ce n’est pas ta priorité.» Un élève m’a expliqué: «On a une entente avec les profs. Quand ça va vraiment pas, on le dit. Et elles en tiennent compte. On a le droit de ne pas être en forme.» Mais tout n’est pas permis. Bien au contraire. Ce même élève s’est fait renvoyer du CREA-POLY à Pâques. Serge Bouchard lui a dit: «Écoute, on a fait tout ce qu’on pouvait, on est au bout de nos ressources. L’école ne t’intéresse pas, c’est ton droit. Va vivre d’autres expériences. Si tu changes d’idée, reviens avec tous tes devoirs faits.» Au bout de quelques semaines, il est revenu avec tous ses devoirs terminés.On est quand même souple. Le vendredi, Carl construit des maisons et le mercredi, Isabelle fait des ménages: des absences autorisées parce qu’elles sont motivées. Sinon, le directeur est sans pitié. «Nous avons une liste d’attente; ceux qui sont admis doivent travailler.» «On le sait qu’on est chanceux», lâche Carl Tremblay, le plus punk du groupe avec son épingle de nourrice piquée dans la joue et ses mèches noires dressées en pointes sur le crâne.Pour les parents, le CREA-POLY est une machine à miracles. «Avant, les profs voulaient me rencontrer pour m’expliquer que mon Carl, c’est un échec, raconte Nicole Boivin. Maintenant, ils me disent que son seul problème, c’est de vouloir avancer trop vite! Qu’il faut le ralentir!»«À la première rencontre de parents, on a été surpris, dit Serge Bouchard. Dix-sept sont venus! Du jamais vu. Parmi eux, certains que j’essayais de joindre depuis trois ans!» Ils étaient curieux de savoir pourquoi leur enfant avait hâte d’aller à l’école le matin. Et si c’était bien vrai qu’il avait réussi son dernier examen. Il y a eu quatre rencontres de parents pendant l’année. Pas mal quand on songe que leurs rejetons ont de 16 à 19 ans…Serge Bouchard est tellement fier de son CREA-POLY qu’il projette de l’adapter à des élèves de 12 à 15 ans. «Ça ne coûte presque rien, plaide-t-il. Une « portion » de professeur de plus pour que ces jeunes soient mieux encadrés. C’est tout.»Le directeur cherche aussi à obtenir une quinzaine de milliers de dollars pour réembaucher l’intervenant psychosocial qui, l’an dernier, a aidé les jeunes du CREA-POLY à tenir bon quand ça brassait dans leur vie. Isabelle, la présidente de la classe, a rédigé le texte d’une pétition et les parents songent à se mobiliser. «On y croit, on veut faire quelque chose», dit Monique Canuel-Langlois, dont le fils jure qu’il serait plongeur s’il n’avait pas été admis au programme. «Nous avons réussi jusqu’ici parce que tout le monde y a mis du sien», dit Serge Bouchard, confiant en l’avenir. «J’ai eu l’appui total de ma commission scolaire et du Centre régional de l’éducation des adultes. C’est typique de chez nous, ça. On a appris à régler nos problèmes nous-mêmes, sans attendre les permissions.»

Société

Le décrochage, ça se… planifie!

J’aimais les fleurs, alors on m’a organisé un stage chez Floriculture, raconte Annie. Au début, j’adorais ça. Mais après quelques jours, j’étais un peu fatiguée d’enlever des feuilles mortes et d’arroser. Je voyais la fleuriste faire des arrangements et je me disais: « C’est ça que j’aimerais faire. » Et j’ai découvert que, pour apprendre ce métier, j’avais besoin d’un secondaire cinq.» Julie, elle, a été commis-caissière dans un dépanneur. «Je sais maintenant que je n’ai pas envie de passer ma vie à étiqueter des produits. Sais-tu qu’au salaire minimum, il faut travailler presque une heure pour se payer une poutine?»Des découvertes comme celles-là, des jeunes en font chaque année à Trois-Rivières-Ouest. L’aventure a débuté il y a neuf ans, lorsque le ministre de l’Éducation a invité les écoles secondaires à expérimenter l’«insertion sociale et professionnelle». Claudette Lesage et sa complice Pauline Bellemare, enseignantes à la polyvalente Chavigny, ont inventé un programme pour concrétiser ces trois mots vagues. L’objectif: outiller les élèves que l’école n’avait pas réussi à scolariser en espérant qu’ils dénichent un petit boulot au lieu de traîner dans les salles de jeux électroniques.«Concrètement, l’école démissionnait, explique Claudette Lesage. Fini les mathématiques et le français pour les élèves de 16 ans qui piétinaient. On les aidait à décrocher… en douceur.» Ils partageaient leur temps entre la polyvalente, où ils apprenaient à remplir un formulaire de demande d’emploi, à faire un budget et à signer un bail, et des stages en milieu de travail qui leur ouvriraient peut-être la porte d’un emploi.À sa grande surprise, Pauline découvre qu’un bon nombre de ces jeunes jugés trop faibles même pour le secteur professionnel étaient simplement dégoûtés de l’école. Du coup, elle envoie valser les consignes du ministère et offre des stages combinés à un programme scolaire individualisé. Nom de code: «Séduction». Une vraie manigance…«Les stages de Séduction permettent aux élèves d’expérimenter des boulots simples pour décider si c’est vraiment ce qu’ils aiment, et d’observer des métiers plus complexes pour voir s’ils n’auraient pas la piqûre. Tout le monde vit des périodes de découragement au cours de sa formation scolaire. Ceux qui tiennent le coup sont ceux qui ont un objectif clair», croit Claudette Lesage.Des tas de jeunes sont persuadés que l’école est une vaste fumisterie, un invraisemblable complot. «Je veux être débosseleur et on me force à faire de l’algèbre. Ben j’haïs ça, pis j’en ai pas besoin! Je vais échouer, vous allez voir, et après je ne serai pas admis en débosselage au professionnel», fulminait l’un d’eux.«Notre pari, c’est qu’un gars qui a l’impression de vouloir être débosseleur devrait pouvoir essayer! On ne peut pas changer les exigences scolaires, mais on peut souhaiter que l’élève revienne d’un stage assez emballé pour accepter de finir son secondaire quatre ou cinq et aller l’apprendre, son métier», dit Claudette Lesage.Au cours des cinq dernières années, une centaine de jeunes ont bénéficié de ce programme études-travail en alternance, programme… clandestin puisque non conforme aux règles du ministère de l’Éducation! Tout, en effet, y était «illégal»: scolariser des stagiaires, ne pas comptabiliser les heures d’enseignement, ne pas réserver les programmes spéciaux à ceux qui ont déjà décroché, offrir des stages à temps plein aux plus démotivés ou encore en improviser un de 15 jours au Grand Prix automobile Molson.Reste que les stages sont un dur atterrissage dans la réalité. «Un de nos élèves se levait tous les matins en se demandant quel prof il allait écoeurer, raconte Claudette Lesage. Or, aucun des employeurs qu’il a rencontrés n’a voulu de lui. Il a compris. On n’a pas eu à faire de discours. Les jeunes découvrent qu’au travail, lorsqu’on ne satisfait pas aux exigences, personne ne nous punit: on est congédié!»L’alternance études-travail n’est pas une sinécure. Le jour de la visite de L’actualité, Dominique, un beau grand costaud, a décroché un stage de répartiteur dans un entrepôt. «Je commence à 4 h… demain matin», a-t-il annoncé au groupe. «Ils sont courageux, disent leurs profs. On les prépare à l’entrevue, on les accompagne au premier rendez-vous, mais après, ils partent seuls, en autobus, pour vivre dans un monde d’adultes.» Pas question de leur dorer la pilule à l’école. Le programme n’offre pas d’activités étudiantes. «Pourquoi? dit Claudette Lesage. Trouvez-moi un employeur qui vous paierait une journée de ski!»Pauline Bellemare et Junior Martin, responsables des stages, ont déniché pas moins de 150 employeurs. «Un exploit, dit Claudette Lesage. À Trois-Rivières-Ouest, on n’a pas un centreville de 1000 boutiques.» On demandait aux employeurs d’entraîner bénévolement des adolescents démotivés, de les évaluer chaque semaine par écrit et même de donner des conférences à la polyvalente.«J’y trouve mon compte», dit Gaston Guilbert, quincaillier depuis 35 ans, qui sert des «ma fille» et des «mon gars» à ses stagiaires. «Et c’est pareil pour tous mes employés. On devient des modèles, c’est sérieux. Même les clients sont contents. Eux aussi sont capables de générosité. Dans le fond, tout le monde est fier de faire quelque chose.» Gaston Guilbert donne également des conférences très courues sur l’art de la vente aux élèves inscrits en insertion sociale et professionnelle et participe aux simulations d’entrevues filmées auxquelles tous les aspirants stagiaires sont soumis.«Ceux qui pensent que nos élèves sont de la maind’oeuvre bon marché se trompent, dit Claudette Lesage. Dès qu’un jeune devient productif dans son milieu de stage, il en est retiré. Si le patron est intéressé, il peut l’embaucher.» Plusieurs employeurs ont ainsi la chance de former leurs propres employés. «De plus en plus de PME ont besoin d’une maind’oeuvre spécialisée pour laquelle il n’existe pas encore de formation. Une entreprise de fabrication de néons en pleine expansion en profite pour former des jeunes qui sont très excités d’être associés à quelque chose d’aussi nouveau.»Depuis septembre, le ministre de l’Éducation reconnaît l’alternance études-travail dans le cadre de son «programme expérimental de diversification des voies». Du coup, le programme Séduction a reçu l’approbation officielle du ministre ainsi qu’une subvention spéciale. «Je ne suis pas plus « catholique » pour autant», prévient Claudette Lesage en riant. «En préparant mon document, je savais ce que le ministre pouvait accepter et ce qu’il préférait ne pas savoir.» Le MEQ exige que les jeunes poursuivent le même stage tout le long de l’année? Elle en organise quatre: «Ils doivent vivre des expériences diverses pour se découvrir», plaide-t-elle. Le ministre réserve l’alternance étudestravail aux élèves de troisième secondaire en cheminement particulier? À l’école Chavigny, on ne fait pas de chichi avec l’âge, le programme ou le degré de scolarité.Depuis le début, l’équipe peut compter sur l’appui de la direction de l’école, de la commission scolaire et des parents. «Ils nous ont donné carte blanche, dit-elle. Personne n’a demandé si le projet répondait aux normes du ministère… Quant à nous, à chaque petite délinquance, on se rappelait notre objectif: tout faire pour que nos jeunes deviennent des citoyens actifs.»Un jour, pourtant, un administrateur, furieux de constater que la petite équipe de profs jouissait d’une grande autonomie, a décidé de calculer en détail leur charge de travail. Claudette, Pauline et Junior ont haussé les épaules et ont continué leur boulot. Au bout de quelques mois, le fonctionnaire est revenu penaud: «La commission scolaire doit 10 jours à chacun de vous et vous êtes en « dépassement d’élèves ».» L’affaire s’est arrêtée là.Parent pauvre dans bien des écoles, l’insertion sociale et professionnelle est un des fleurons de l’école secondaire Chavigny. Il y a une liste d’attente de professeurs désireux d’y participer et les élèves inscrits ont fondé leur propre société, qui compte plusieurs compagnies: Récupération Chavigny, qui regroupe un centre de tri (prix 1995 du Centre d’entreprenariat du coeur du Québec) financé par une entreprise privée mais géré et exploité par les élèves, une troupe de théâtre (prix de l’Épervier des commissions scolaires du Québec), un centre de compostage et un centre de récupération de livres et de lunettes d’occasion. «Et nous avons encore quelques petites idées», se permet d’ajouter Claudette Lesage.

Culture

Un vieux fantasme de Tremblay

L’humour populaire, qu’on savait rentable, subventionne désormais le théâtre. En effet, la comédie musicale Demain matin, Montréal m’attend est financée en grande partie par un jeune humoriste de 26 ans qui fait courir les foules… au Théâtre des Variétés!Patrick Huard avait la couche aux fesses, en août 1970, quand Lola Lee et sa joyeuse troupe de travestis ont exécuté leurs premières «steppettes» sur la scène du Jardin des étoiles. Il n’a jamais vu la comédie musicale – ni aucune autre pièce de Michel Tremblay d’ailleurs – et ne l’a pas lue non plus. «Je me réserve la surprise», dit-il.Au risque de la lui gâcher, rappelons que cette comédie a une histoire aussi brève à résumer que celle qu’elle raconte. Une jeune campagnarde gagne un concours de chant amateur et saute dans le premier autobus pour la grande ville, où, croit-elle, une glorieuse carrière l’attend. Elle compte sur sa soeur aînée, la célèbre Lola Lee, pour lui ouvrir toutes les portes. Mais la grande soeur a payé très cher son ascension au sommet et n’a que faire d’une rivale de plus. Pour la convaincre de retourner right back à Saint-Martin, elle entraîne la jeune ingénue dans une tournée des pires «trous» de la ville.La présentation de la version originale en 1970 n’a pas provoqué d’hystérie collective. Le collègue René Homier-Roy exprimait dans La Presse son «regret de n’être pas emballé» par cette oeuvre inclassable, à mi-chemin entre le freak show et la revue musicale. Soulignons, à la décharge des auteurs, que cette production avait été montée à la hâte pour répondre à une commande de la Ville de Montréal.Malgré la minceur du livret – le spectacle initial durait à peine une heure -, cette première ébauche contenait assez d’éléments prometteurs pour qu’on remette ça en mars 1972, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Cette version améliorée, plus substantielle que la première (les auteurs avaient ajouté une dizaine de chansons), a été mieux reçue. Elle a gardé l’affiche pendant trois semaines avant de faire l’objet d’une courte tournée. Sauf erreur, Demain matin… n’a pas été rejouée depuis.Bref, ce n’est pas tant le 25e anniversaire d’une oeuvre majeure dans la dramaturgie québécoise qu’on célèbre ces jours-ci que la réalisation d’un vieux fantasme de Michel Tremblay: faire de la comédie musicale à grand déploiement, comme à Broadway. «Avec 101 costumes et sept décors différents, ça va être un show comparable à Kiss of the Spider Woman», promet François Flamand, ami de longue date de Tremblay et instigateur du projet. Flamand, 38 ans, est aussi l’agent de Patrick Huard depuis cinq ans et son associé dans Sortie 22, la compagnie qui a investi 2,2 millions dans Demain matin…Michel Tremblay a écrit les textes de trois nouvelles chansons et resserré un peu certains dialogues. François Dompierre a modernisé tous les arrangements musicaux, en plus d’écrire la musique de ces trois chansons. Le texte, dans sa nouvelle mouture (publiée chez Leméac), est plus «politiquement correct», l’auteur ayant coupé surtout dans les échanges vitrioliques entre travestis. Il a un peu «déjoualisé la parlure», enlevant quelques jurons et troquant les «icitte» contre des «ici», les «ta yeule, toé!» contre des «veux-tu te taire, toi!». Il a aussi inventé un nouveau personnage pour Nathalie Simard, dont on fait grand état dans ce spectacle. Une bien modeste participation toutefois – neuf répliques -, mais un rôle de prostituée qui confirme que la jeune chanteuse a définitivement changé de village!

Société

La route du bout du monde

On a beau s’y attendre, c’est un choc: à l’aéroport de Chevery, un troupeau de motoneiges guette l’arrivée du Twin Otter de Regionair.La seule route de Chevery, un tronçon de quelques kilomètres qui mène de l’aéroport au village, est fermée de décembre à mai. Les rares voitures disparaissent sous la neige; quelques centimètres de carrosserie émergent encore ici et là en cet après-midi de février mais à la prochaine tempête, tout sera enseveli. Richard Monger, administrateur de la municipalité de la Basse-Côte-Nord, est venu m’accueillir en Bombardier.Une douzaine de motoneiges, auxquelles sont attelés de grands traîneaux de bois, encerclent le petit dépanneur de Chevery. Le ravitaillement de la semaine vient d’arriver. En faisant la queue, les femmes commentent l’arrivage. «Zut! Pas encore d’oranges.» «Oh wow! Des pamplemousses.» Les champignons se sont déjà envolés. Les poivrons verts aussi. Il reste deux laitues romaines agonisantes, à 3,82$ chacune.Les bleus du ciel sont ahurissants à Chevery. La vie aussi. Ce soir-là, après avoir réglé ma montre à l’heure de la Basse-Côte-Nord – là-bas, on refuse l’heure d’hiver – et apprivoisé le guidon d’une motoneige, je me suis gavée de liqueur de chicouté, de pétoncles géants, d’orignal servi en fondue bourguignonne et de gâteau au fromage aux «graines rouges». En revenant de cette extraordinaire boustifaille, j’ai cru rêver: un monstrueux bolide avalant les bosses de la piste à une vitesse supersonique m’a doublée. La conductrice n’avait pas 10 ans!Chevery est le centre administratif d’une vaste région, une métropole de… 300 habitants, sur la Basse-Côte-Nord. De là, pour atteindre Kegaska, Tête-à-la-Baleine, La Tabatière, Saint-Augustin ou Vieux-Fort, à 50, 100 ou 300 km, il faut enfourcher une motoneige ou prendre l’avion.La route 138 s’arrête à Havre-Saint-Pierre, devant l’archipel de Mingan. C’est là qu’un autre pays commence. Un chapelet de 20 villages s’égrène jusqu’à Blanc-Sablon sur quelque 1000 km d’anses secrètes et de baies somptueuses, où les épinettes ont capitulé devant le froid et les vents déments. Une dizaine de milliers de Québécois y vivent, coupés du reste du monde… et diablement contents d’être là.Une odyssée d’hiver, là où la route s’arrête, c’est aussi exotique qu’un voyage à Tombouctou. Pour bien comprendre, il faut emprunter l’«autoroute blanche», un chemin de motoneige à deux voies, balisé et entretenu par le ministère des Transports du Québec. Un interminable ruban de neige gaufré reliant les oasis d’un grand désert blanc. Tous les 10 ou 20 km, comme un mirage entre les dunes piquées d’arbres rabougris, un panneau de signalisation vert battu par les vents indique la distance jusqu’à Baie-Johan-Beetz, Harrington Harbour, Baie-des-Moutons…Ce matin-là, nous avons quitté Havre-Saint-Pierre tôt, après avoir fait le plein Chez Julie: oeufs, pétoncles, crevettes et confitures de chicoutés, ces drôles de mûres jaunes au goût d’abricot. J’accompagnais Jean Méthot, conseiller pédagogique, et Réjean Cyr, directeur de l’enseignement pour la Moyenne-Côte- Nord, en tournée dans leurs écoles. Les cométiques – ces anciens traîneaux à chiens aujourd’hui tirés par de grosses motoneiges – sont chargés de vêtements, de café chaud, de guides pédagogiques et de nouvelles disquettes pour trois ordinateurs. Après deux heures de piste et de nombreux portages (ce qui ne veut pas dire qu’on porte sa motoneige sur le dos, mais qu’on pénètre à l’intérieur des terres par un chemin plus étroit), un village surgit de nulle part.L’école Saint-François Régis, à Baie-Johan-Beetz, est la plus petite du Québec: sept élèves, de la maternelle à la première année du secondaire. Les grands de la deuxième à la cinquième secondaire sont pensionnaires à Havre-Saint-Pierre. Éric, 13 ans, le seul adolescent du village, rêve de jouer dans une ligue de hockey. Il se console en trappant dans les bois avec son père les fins de semaine. L’an dernier, il a piégé sa première perdrix. Son dernier exploit a été de ramener deux lièvres. «C’est super-excitant», raconte-t-il, le regard explosant de fierté. «Mais c’est dur, ajoute-t-il aussitôt. Quand les lièvres ne sont pas morts, ils crient comme des bébés. Ça déchire le coeur.»Hockey ou pas, Éric n’a pas du tout envie de déménager un jour à Québec, à Montréal ou à Chicoutimi. «Peut-être à Sept-Îles… Mais si je peux, j’aimerais mieux vivre à Baie-Johan-Beetz.»Ghislaine Nadeau, une fille de Tête-à-la-Baleine aujourd’hui installée à Chevery, est conseillère en orientation à la commission scolaire du Littoral: 1000 élèves, francophones, anglophones, catholiques et protestants confondus, dispersés sur 450 km, de Kegaska à la frontière du Labrador. «Quand je demande aux jeunes de cinquième secondaire quels métiers les intéressent, ils répondent tous à peu près la même chose. Ils veulent un métier qui leur permettra de revenir travailler dans leur village ou ailleurs sur la Côte. C’est un grand cri du coeur.»Les enfants de Ghislaine fréquentent l’école de Tête-à-la-Baleine, à 50 km de Chevery. Ils partent seuls en motoneige, le dimanche après-midi, avec quelques bougies et une courroie de rechange dans leur sac à dos, passent la semaine chez leur grand-mère et rentrent le vendredi… souvent avec plusieurs amis.De toutes les écoles de la Basse-Côte-Nord, la plus fascinante est à Aylmer Sound, un minuscule village d’une cinquantaine d’habitants. L’institutrice, Kimberley Cox, a huit élèves, un de plus que l’école de Baie-Johan-Beetz; mais elle n’en a pas deux du même âge. Elle enseigne à des élèves de la maternelle à la cinquième année du primaire et à ceux de la première du secondaire! Elle habite la petite maison verte à côté de l’école et, faute de secrétaire, se balade toujours avec un téléphone sans fil. Kimberley a hérité de cette joyeuse bande d’enfants en décembre quand l’autre institutrice a pris son congé de maternité. Je l’imaginais aussi débordée que découragée. Du chemin de motoneige, je l’ai aperçue faisant du ski de fond, le sourire aux lèvres, avec ses huit élèves en file indienne.Kimberley Cox est née à Harrington Harbour, le plus isolé de tous les villages de la Basse-Côte-Nord. Harrington est un îlot de roc; on dirait le dos d’une grosse baleine. Des maisons couleur bonbon semblent échouées par erreur sur ce gros rocher. De larges trottoirs de bois courent entre les demeures. Il n’y a pas d’aéroport, même pas une piste d’atterrissage. Gordon Foreman, le propriétaire du magasin général, doit se ravitailler à Chevery. Il a construit trois gros cométiques à parois isolantes pour que les brocolis ne se gâtent pas en route. À l’«entre-saisons», quand la glace bloque déjà les bateaux mais ne peut encore supporter le poids d’une motoneige, le transport se fait en hélicoptère, celui du lait et des petits pois comme celui des élèves de deuxième et troisième secondaire venus des autres villages.«L’hiver, ici, c’est le paradis, dit pourtant Gordon Foreman. On est libre. Plus besoin d’attendre les bateaux. On saute sur une motoneige et on peut aller n’importe où. Je ne rêve pas à la Floride. Les gens pensent qu’on s’ennuie ici. Ça me fait rire. Je parle souvent avec les institutrices qui nous arrivent des grandes villes. Je ne vois pas ce qu’on manque. En ville, les gens se lèvent tôt pour aller travailler parce que les routes sont toujours bloquées. Ils rentrent tard, fatigués, et s’écrasent devant leur télé. La télévision, on l’a déjà, mais nous, en plus, on a tout ça…»Le «ça» de Gordon Foreman, c’est la mer glacée, le ciel presque mauve et ce semblant d’infini qui donne aux gens de la Basse-Côte-Nord l’impression de posséder le monde.La route 138 est un mythe là-bas. On en parle depuis 100 ans. De peine et de misère, elle s’est étirée jusqu’à Havre-Saint-Pierre, il y a 15 ans. Le nouveau gouvernement a promis de l’asphalter jusqu’à Natashquan d’ici deux ans, mais Roland Jomphe, 78 ans, ex-sacristain devenu poète, reste sceptique: «Quand j’étais petit, les vieux juraient qu’on marcherait sur la Lune avant que la route atteigne le Havre et ils ont eu raison. Même que les Américains sont allés sur la Lune dans un vaisseau fabriqué avec du titane de Havre-Saint-Pierre. On va peutêtre marcher sur Mars avant d’être relié à Natashquan.»Le plus étonnant, c’est que le prolongement de la 138 ne fait pas l’unanimité. Même que, plus on s’éloigne, moins la route est la bienvenue. «Bof! Ça ne changerait pas grandchose et ce n’est pas si nécessaire. Ce qui serait préférable, ce serait de relier quelques villages entre eux», dit Richard Monger, administrateur de la municipalité de la Basse-Côte-Nord.«C’est ce qu’on a fait ici», dit l’abbé Alfred Proulx, curé de cinq églises à la frontière du Labrador. Un bout de route en effet relie Blanc-Sablon à cinq autres villages. «Mais les gens n’ont pas plus de services, remarque le curé. Chacun veut tout dans son hameau. Ils sont toujours en rivalité. Avant, il y avait plus d’entraide.»Les jours où ils rêvent de route, les Nord-Côtiers pensent à la manne d’emplois qui pourrait tomber, au prix du lait qui diminuerait et à leurs enfants éparpillés qui viendraient plus facilement leur rendre visite. Mais l’idée de ne plus être isolés, d’être raccordés au reste du Québec, les inquiète. «Je me sens déjà bien assez relié au reste du monde», dit Wilson Evans, 33 ans, fils de pêcheur, président de l’Association des Côtiers et homme à tout faire à Harrington Harbour. «Franchement? Je voudrais que Harrington reste exactement comme ça.»L’hiver, quand les attirails de pêche sont rangés et les pourvoiries fermées, la fête commence. Vive le hockey! Tous les vendredis, des cortèges de 20, 30, 50 motoneiges sillonnent l’autoroute blanche en direction du village où a lieu le tournoi. La fin de semaine avant ma visite, les gars jouaient à Vieux-Fort, à -35 °C. Dans la salle paroissiale de ce village de 300 habitants, on a vendu pour 30 000 dollars de bière, de chips et de hot dogs!Les tournois coïncident avec un carnaval. Pour éviter les chicanes, c’est le hasard qui désigne la reine et ses duchesses. Elles gagnent presque toujours un voyage à Sept-Îles. Vous riez? Ça vaut près de 800 dollars! Un aller-retour Montréal-Blanc-Sablon coûte aussi cher qu’un billet pour Rio.Les week-ends de carnaval et de hockey, la population du village double. La nuit, les maisons sont pleines à craquer: les villageois se disputent l’hébergement des visiteurs. Ces soirs-là, avant d’éteindre, toute la Basse-Côte-Nord connaît les vainqueurs du tournoi; ceux qui n’ont pu assister au match l’ont écouté en direct sur les ondes de la radio communautaire.«Sept-Îles et le Havre, c’est deux mondes», m’a expliqué Théo, un adolescent de l’école secondaire Monseigneur-Labrie à Havre-Saint-Pierre. «À Sept-Îles, la fin de semaine, les jeunes jouent aux machines à boules. Nous, on descend au lac à l’Ours en motoneige avec nos parents, on pêche la truite et on écoute Lara Guidou.» Entre 17 h et 20 h, le samedi, tout le monde écoute Lara Guidou, qui anime Les Amis du country, trois heures de musique western. Parents et amis enregistrent l’émission de radio pour les cégépiens en exil à Québec, Montréal, Rimouski ou Sept-Îles. Entre deux chansons, l’illustre animateur livre des messages communautaires: «Ti-Guenon et Le Blanc viennent de partir pour le campe de Richard à Babun, et Anne à Oscar est en route pour chez Pichoune.»Heureusement que Théo m’avait initiée à la vie socioculturelle de la Côte! Je n’ai donc pas été trop insultée en débarquant à Blanc-Sablon. J’avais contacté une dizaine de personnes, pêcheurs, commerçants, infirmiers, instituteurs… mais à mon arrivée, un samedi, tout ce beau monde s’était sauvé dans les terres, à une heure ou deux de motoneige, pour pêcher la truite, chasser le lièvre, «slusher» les lacs et «foirer» entre amis dans des cabanes de bois.La rumeur veut que Lourdes et Blanc-Sablon soient «contaminés»: la route aurait corrompu les moeurs, les gens seraient moins accueillants… Pourtant, lorsque ma voiture de location s’est enfoncée dans un banc de neige entre les deux villages, en trois minutes deux jeeps et trois camions volaient à mon secours. Je n’ai pas eu le temps de dire un mot que deux hommes pelletaient devant, un autre avait disparu sous la carrosserie pour accrocher un câble assez gros pour tirer un bateau et, avant même que j’aie dit merci, on m’avait remis mes clés et tout le monde était parti.Les corvées sont encore fréquentes. Il y a deux ans, les villageois de Kegaska et de La Tabatière se sont retroussé les manches pour aménager une piste d’atterrissage. «Ces gens-là se tiennent. L’automne dernier, quand j’ai dû atterrir d’urgence, la nuit, à Kegaska, pour emmener une victime d’un infarctus, deux grandes files de motoneiges, phares allumés, balisaient la piste pour que je puisse me poser», raconte Guy Marcoux, pilote de Regionair.Pour survivre dans cette région, mieux vaut être dégourdi. Imaginez! Votre motoneige rend l’âme entre deux villages; il n’y a ni garage ni téléphone. Que de la neige à perte de vue. Mais «les gars de la Côte, ce sont les meilleurs hommes!» m’a juré Anne-Marie Tanguay, institutrice à Baie-Johan-Beetz, avec tant de conviction que j’en aurais bien ramené un dans ma valise. Selon ses dires, ils savent tout faire: bâtir une maison, installer l’électricité, refaire la plomberie, couper le bois de chauffage et, bien sûr, réparer tout ce qui se détraque. On ne jette rien sur la Côte. Avec deux vieilles motoneiges on en fait une neuve. Et s’il manque une pièce, quelqu’un saura bien la trouver.Il faut dire qu’on a le temps. L’hiver, le chômage touche jusqu’à 80% de la population. «Cette année, dit Marie-Paule Marcoux, du centre d’emploi de Tête-à-la-Baleine, plusieurs pêcheurs n’ont pas réussi à travailler douze semaines.» Faute d’emplois, les gens s’en vont. Tête-à-la-Baleine et Aylmer Sound ont perdu près de la moitié de leurs habitants en 10 ans.La pêche à la morue est interdite. Les gars se recyclent dans le crabe, fouillant la mer, de l’île aux Trois Collines jusqu’à la baie des Loups, pour ramener ces bestioles qu’ils relançaient jadis à la mer. Les pêcheurs s’ennuient du loup marin et rêvent de couper Brigitte Bardot en morceaux…«Avec le loup marin, on ne perdait rien. La peau, la viande, tout servait. Jusqu’à ce que cette blonde excitée berce un bébé phoque devant des caméras de télé! fulmine Félix Monger. Surtout que nous, on le pêchait, il mourait noyé. Mais depuis, il n’y a plus de marché. Et si ça continue, on ne pourra même plus trouver de crabe. Les loups marins bouffent tout! Un de mes amis en a tué un la semaine dernière. Il avait 22 crabes dans le ventre!»Reste la chasse, la trappe, la pêche aux coquillages. Les congélateurs sont bourrés de sauce à spaghetti au caribou, de pâtés au moyac (eider), de côtes d’orignal. Les femmes mettent le loup marin et le lièvre en pots; elles font bouillir les têtes de caribou et mariner les bigorneaux.«On dirait que tout le monde redécouvre le bois», dit l’abbé Proulx. Avec leurs parents ou en classe neige, les enfants apprennent à tendre un collet. Dans les villages, on s’est remis à travailler les peaux. À Tête-à-la-Baleine, Lisette Guillemette, 30 ans, confectionne pantoufles, chapeaux, mitaines et toutous en fourrures diverses.Il y a des tas de chasseurs à la retraite, la tête pleine d’histoires époustouflantes. Havre-Saint-Pierre vaut le détour, ne serait-ce que pour entendre Frank Misson, 89 ans, l’oeil vif et les mains larges comme des pattes d’ours, raconter sa meilleure saison. «Vingt-sept ours, madame. Et des colosses! Jusqu’à 375 livres.»Florent Déraps, 31 ans, est né à Aguanish, entre le Havre et Baie-Johan-Beetz. Après avoir fini l’école, il a travaillé six mois à Montréal. «Je pensais devenir fou tellement je m’ennuyais du bois», raconte-t-il, en dévorant son omelette alors que le soleil se lève sur la rivière Aguanus. Pendant 10 ans, Florent a tendu des collets et des pièges, deux mois à l’automne, en dormant sous la tente, deux mois l’hiver, en motoneige. Les bonnes années, il vendait son lynx 1500 dollars la peau, sa martre 300 dollars. Aujourd’hui, il dirige une scierie au village mais souvent, encore, la nostalgie de la forêt le reprend.«L’an dernier, je suis parti six semaines dans le bois. J’avais une décision à prendre et je savais que je verrais plus clair là-bas. Ça m’est arrivé souvent: je pars avec un problème, je reviens avec du lièvre et des solutions.»Il y a cinq ans, Florent a décidé de construire une auberge au bord d’une rivière à saumons. Et de s’opposer aux braconniers, pour favoriser la pêche sportive. «Ici, l’été, tout le monde dormait le jour et installait des filets la nuit. C’était illégal, mais personne ne nous achalait. J’ai déjà vu 75 filets tendus. Un vrai concert de rames à minuit. Aujourd’hui, les gens ont appris à protéger l’environnement.»Et à attirer les touristes. Le tourisme, c’est le nouvel espoir de la région. Depuis quelques années déjà, les vacanciers de Terre-Neuve traversent au Labrador et dépensent quelques dollars à Forteau, L’Anse-au-Clair, Pointe-aux-Anglais, L’Anse-au-Loup. Sur la Basse-Côte-Nord, les Montagnais ont une longueur d’avance: à Pointe-Parent, à La Romaine et à Saint-Augustin, les conseils de bande engagent des spécialistes en tourisme récréatif pour se préparer à accueillir quelques douzaines de Français, grands amateurs de tourisme d’aventure, dans un tipi. Au programme: motoneige, piégeage et pêche.Toute la Côte se réveille. «C’est plein de rivières à saumons et il y a plus de 200 sites archéologiques rien qu’entre Vieux-Fort et Blanc-Sablon», dit Gaétan Jones, un jeune professeur de géographie. «De juin à août, on a le festival des icebergs: des blocs de glace hauts et beaux comme des cathédrales descendent de l’Arctique. Les baleines dansent par centaines autour des barques. Il y a 7000 macareux, juste à côté, sur l’île aux Perroquets. Et l’hiver, les touristes peuvent pêcher des truites de 18 et même de 24 pouces!»Même enthousiasme à Tête-à-la-Baleine. Alberte Marcoux et Raymonde Monger veulent loger les touristes dans les cabanes de pêcheurs de l’île Providence l’été prochain: «On va leur proposer de beaux tours en bateau et les femmes du village vont les gaver de pétoncles, de loup marin et de tartes à la chicouté.»Pour me convaincre, elles ont enfilé leur habit de neige et nous sommes parties: une procession de motoneiges a filé jusqu’à l’île Providence. Elles rayonnaient de fierté devant quelques cabanes bleues, rouges, vertes ou dorées, torturées par le vent, et devant une minuscule chapelle centenaire dont les bourrasques ont déjà emporté le clocher et qui tient debout par miracle.Des miracles, Denise Coulombe, infirmière à Tête-à-la-Baleine, en fait tous les jours. Elle a déjà travaillé 48 heures d’affilée sans dormir, assuré 50 jours de garde consécutifs et tenu le dispensaire pendant trois mois sans voir l’ombre d’un médecin. «Regardez, dit-elle, il est 16 h. L’avion de Blanc-Sablon vient de décoller. S’il m’arrive un patient mal en point, je devrai le veiller toute la nuit au dispensaire. Ici, tout peut arriver. Alors on fait de son mieux. La semaine dernière, j’ai réussi une belle chirurgie esthétique. J’ai aussi appris à accompagner les mourants et à ensevelir les morts.»Ce jour-là, Tête-à-la-Baleine recevait la visite du médecin pour la première fois en deux mois. La liste des patients en attente d’une consultation était dressée depuis longtemps. Denise filtre les demandes. Tous les jours, elle examine les malades, discute au téléphone avec un médecin de Blanc-Sablon et prodigue les soins. «C’est vrai que le diagnostic s’établit par téléphone», dit le Dr Gilles Leboeuf, directeur des services professionnels au Centre de santé de Blanc-Sablon. «Mais en cas de doute, on n’hésite pas: le malade prend l’avion.»Si l’avion décolle. Le lendemain, justement, à Lourdes-de-Blanc-Sablon, le Twin Otter qui devait me ramener chez moi n’a pas décollé. Et l’avion qui devait passer prendre un malade à Chevery ne s’est pas rendu. J’avais sillonné la Côte, interviewé tout mon monde, mangé du ragoût de caribou et du loup marin en pot, couru dans le paysage lunaire de Blanc-Sablon raboté par les derniers glaciers, et même poussé une pointe jusqu’au Labrador pour voir si la mer y est aussi blanche et les moignons d’épinettes aussi sombres. J’étais prête à rentrer, mais il me restait une expérience à vivre: être «dégradée», c’est-à-dire prisonnière d’une tempête, incapable de bouger.Mon hôte, Jules Landry, m’a avertie. «Ici, quand on dit aux gens de rester chez eux, ce n’est pas une figure de style.» Il m’a raconté d’épouvantables histoires: des personnes mortes à 500 m de chez elles, perdues dans la poudrerie; d’autres incapables de sortir de leur maison parce que la neige s’entassait jusqu’au toit. Et attention! un ours polaire a traversé le village en plein jour il n’y a pas longtemps.J’ai suivi les deux pilotes «dégradés» comme moi jusqu’au vidéoclub avant que la tempête se déchaîne trop. «Il n’y a même pas d’enseigne pour annoncer la boutique de location», ai-je grogné en rentrant. Jules Landry m’a servi du thé en haussant les épaules. «Ça servirait à quoi? Tout le monde sait où elle est.»La veille, Roger Jones, un jeune commerçant, m’avait raccompagnée en camion. Nous avions discuté tourisme et développement économique. Il avait brandi des chiffres, persuasif, puis m’avait raconté son après-midi au «campe» avec sa femme, ses enfants et les truites. J’allais descendre quand il s’est remis à parler. L’homme d’affaires était allé se coucher, le gars de la Côte rappliquait: «Des fois, je suis moins sûr», dit-il d’une voix mal assurée. «Tout le monde n’est pas d’accord sur le tourisme, et ça me choque. Mais des fois, par contre, je me dis qu’on a quelque chose d’unique: la nature, la paix, la tranquillité. Ici, n’importe qui part en motoneige et se monte une cabane au bord d’un lac. C’est à lui. On ne chicane pas. Puis, vous l’avez remarqué, on aime tellement ça être isolé qu’on se sauve dans le bois au premier congé. Peut-être qu’il ne faut pas trop changer.»

Culture

Les Têtes à Godbout

Jacques Godbout serait bicéphale, comme le héros de son célèbre roman, Les Têtes à Papineau, que je n’en serais pas étonnée. L’essai – et la vidéocassette qui l’accompagne – que lui consacre le professeur Donald Smith, sorte d’autopsie douce de son oeuvre, permet en effet de repérer les influences qui ont fait de lui un homme portant deux chapeaux.«Plus je voyais ses films, plus je constatais que chaque roman a son pendant cinématographique», dit Donald Smith. Car le collaborateur de L’actualité pratique deux métiers dans un même corps. «Qu’il ait à la main une caméra ou un stylo, le message passe à travers une représentation imagée: un hot dog, un aquarium, un bulldozer, un couteau, un bicéphale…»Le romancier, comme le cinéaste, laisse sa propre vie et son temps s’immiscer dans son oeuvre, dont l’identité québécoise est le coeur. «Je voulais écrire une histoire d’amour», dit-il à Smith, en parlant du Couteau sur la table (1965), «mais pendant que j’écrivais, la violence est apparue sous la forme des interventions du FLQ. Le livre se nourrit de l’actualité, comme tous mes livres.»Salut Galarneau! (1967), ou l’histoire du roi des hot dogs, est le plus connu de ses livres. «C’est le roman du refus», écrit Smith. Refus du seul folklore comme identification culturelle, refus de la France comme norme et modèle, refus de l’emprise économique et culturelle américaine. Godbout n’a jamais sousestimé l’attrait du rêve américain. Il avait aussi compris (en créant des pubs pour gagner sa vie) que le Québécois de la «civilisation Pepsi» s’américanise sans s’en rendre compte.Mais il faudra attendre Les Têtes à Papineau (1981), qui à l’origine devaient s’intituler Une crotte sur le coeur, pour décortiquer la schizophrénie québécoise. En toile de fond, le référendum de 1980, avec René Lévesque et Pierre Trudeau, que les Québécois portent en eux. Les deux têtes, l’une nationaliste, l’autre fédéraliste, cohabitent difficilement. Il n’y a qu’une solution: la chirurgie. Le bicéphalisme, dit Smith, est vu comme une erreur de départ qui risquait d’asphyxier les deux parties dès le début de la Confédération; il est transmis d’une génération à l’autre: Cartier-Macdonald, Trudeau-Lévesque, Mulroney-Bourassa et maintenant Chrétien-Parizeau.Après l’échec de l’accord du lac Meech, Godbout règle ses comptes dans le film Le Mouton noir: «Si les Canadiens ne veulent pas de nous, tant pis, nous serons les moutons noirs de la Confédération. Nous ne sommes pas violents mais entêtés […], nous nous sommes forgé une culture que nous acceptons de partager mais que nous refusons de renier.»Godbout brandit alors sa menace: «Si Jean Chrétien devient premier ministre, j’émigre.» Paroles en l’air? Il est resté «parce que les Québécois ont voté contre Chrétien». Et comme pour s’excuser, il ajoute: «Si le reste du pays accepte un bouffon, on n’est pas obligé de s’y soumettre. Mais il n’est pas facile d’émigrer. Je préfère transformer les choses jusqu’à ce qu’il ne soit plus nécessaire de partir.»Jacques Godbout, romancier et cinéaste, par Donald Smith, Québec/Amérique, 250 pages.

Société

Avant le référendum

En 1989, tout a changé et personne n’en est encore revenu: l’équilibre de la terreur entre les pôles communiste et capitaliste nous empêchait de penser le monde comme il est, c’est-à-dire composé de centaines d’États qui peuvent se faire la guerre à tout moment.Depuis la chute du mur de Berlin, les politologues s’interrogent sur une façon de gérer les conflits qui répondrait à la mondialisation de l’économie et à l’ambition légitime des nations. Les Casques bleus de l’ONU ont raté leur chance dans les Balkans, et à Washington on est bien prêt à faire la police du monde, mais à condition qu’il n’y ait aucun mort parmi les soldats américains.L’ennui c’est que, dans la vraie vie, des États implosent, comme dans les Balkans, et que d’autres explosent, en Asie ou sur les bords de la Méditerranée. La guerre n’est pas une émission de télévision et chacun cherche à l’expliquer. Dans un essai récent, André Glucksmann convoque de Gaulle (De Gaulle, où es-tu?, J.C. Lattès), de son côté Jacques Rupnik réunit une douzaine de spécialistes pour parler du Déchirement des nations (Seuil). Le premier noie son propos dans des effets de style, le second réussit son entreprise, mais il faut d’abord choisir son camp: est-ce que l’on croit comme de Gaulle que la guerre est une situation naturelle ou comme l’historien français Fernand Braudel, de l’équipe dirigeante des Annales, «qu’il y a plus important que la guerre» et que, moins l’on parlera des conflits, moins il y en aura?Le discours politique, l’histoire, les débats nationaux engendrent-ils des guerres? «Ce n’est pas la haine « ancestrale » qui est la cause de la guerre en Bosnie, c’est la guerre qui a créé la haine», répond Jacques Rupnik dans un livre important où le Québec occupe sa place. Nous serions, de tous les peuples du monde, celui qui a le nationalisme le plus policé, le plus civilisé. Et Michael Ignatieff, que l’on ne peut soupçonner d’être membre secret du mouvement péquiste, décrit avec justesse la marche du nationalisme québécois, depuis ses revendications culturelles, puis économiques et politiques enfin.Cet automne, ce nationalisme sera soumis au test d’un référendum. Il ne faut pas s’illusionner, c’est une déclaration de guerre territoriale. Un «oui» au référendum chasse Ottawa du territoire québécois. Que pourrait-il se passer? Il faut lire les chapitres consacrés à l’expérience de la Slovaquie, dont la sécession fut réussie sans référendum, ni violence, avec la complicité des politiciens et des journalistes. Ou encore étudier la démarche des Flamands, qui sont en voie de conquérir leur souveraineté dans un État belge de plus en plus fragile.Qu’est-ce que le nationalisme alors? C’est Ernest Gellner, professeur à Cambridge et directeur d’un Centre d’étude du nationalisme à Prague, qui répond le mieux à la question de Rupnik: «Le nationalisme est l’expression de la transformation profonde de la société agraire, avec sa multiplicité de cultures et sa petite minorité de lettrés, en une société où tout le monde est passé par l’école, où le travail consiste non pas à manipuler des choses, mais des idées et des gens, où la société est anonyme et mobile.» Le nationalisme est la recherche d’un nouveau code commun. Gellner parle des frontières politiques qui ne coïncident pas toujours avec les paysages intérieurs.Une nation est souvent l’oeuvre symbolique des lettrés. C’est une mémoire. C’est une solidarité. Or la nouvelle situation mondiale, avec ses réseaux financiers qui échappent aux gouvernements, avec ses banquiers qui pressent l’État de privatiser le filet social s’appuie sur un mouvement des riches qui ne veulent plus payer pour les pauvres. La solidarité n’a pas sa place dans les lois du marché. Le consommateur n’est pas un soldat-citoyen.Le fédéralisme canadien va-t-il disparaître par sa propre faute? Le nationalisme québécois mourir par manque d’ennemi? C’est ce que les spécialistes laissent entendre puisque le fédéralisme est affaibli par le libreéchange et que l’ennemi du Québec est Ottawa, non pas le Canada. Parizeau et Chrétien peuvent méditer ce que Renan affirmait à la Sorbonne (en 1882): «Les intérêts suffisent-ils à faire une nation? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce, un Zollverein n’est pas une patrie.» La question nationale et constitutionnelle est complexe, elle est une invention des intellectuels, certes, mais ne va pas pour autant disparaître. Les résultats du référendum de 1995 sont déjà sur les murs de la ville: les graffitis parlent moins du Québec, comme en 1980, que des individus en perte d’identité dans le grand jeu économique transnational. Le Canada n’est pas encore déchiré, il est plutôt embourbé dans son énorme géographie, de moins en moins capable de résister au modèle américain, qui pratique un nationalisme agressif dont on souhaiterait que les politologues se préoccupent: il n’y a pas, en effet, que les petits peuples qui agitent des drapeaux.

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Culture

Il y a 390 ans, Port-Royal

Pourquoi diable Samuel de Champlain a-t-il choisi Port-Royal pour y installer le premier établissement de la France en Amérique? Il aurait pu planter sa tente – ou sa croix – sur les côtes sablonneuses de Cape Cod, d’où il revenait. Ou remonter le Saint-Laurent jusqu’à Québec, qui renfermait toutes les fourrures dont un explorateur pouvait rêver et qu’il allait fonder trois ans plus tard.Peut-être eut-il l’impression d’entrer au paradis terrestre en apercevant la côte acadienne? Comme son compagnon Marc Lescarbot, avocat parisien venu s’établir en Nouvelle-France avec sa femme et ses filles, qui s’étonna qu’un lieu pareil, «le plus beau que Dieu ait formé sur la terre, avec ses montagnes sur lesquelles bat le soleil tout le jour, demeurait désert alors que tant de gens languissaient au monde…»Toujours est-il que Champlain décida, en 1605, d’y construire une «abitation». La terre lui sembla riche et la pêche, miraculeuse. Contrairement aux explorateurs de son temps, il n’avait pas traversé l’océan pour faire fortune mais pour fonder une colonie. Il faut dire que la France avait bien ri des déboires du Malouin Jacques Cartier qui, en rentrant chez lui, avait brandi des pépites d’or et des diamants qui en fait n’étaient que de la pyrite et de la silice. D’où l’expression «faux comme un diamant du Canada».Un bon vivant que ce Champlain, qui a affronté les mers déchaînées, traversé des hivers rigoureux et fut souvent menacé du scorbut, sans jamais perdre le moral. Son remède: le vin et la bonne chère, «plus profitables que toutes les médecines».L’explorateur saintongeais a 35 ans lorsqu’il arrive à Port-Royal (aujourd’hui Annapolis Royal en Nouvelle-Écosse). Né à Brouage, un port voisin de La Rochelle, ce fils de marin sillonne les mers à titre de cartographe avant d’accompagner Pierre de Monts, chargé par le roi de France d’explorer la côte américaine. À l’approche de l’hiver, ils installent leur campement sur l’île Sainte-Croix, face au continent, mais le site est balayé par de violentes rafales qui obligent les hommes à s’enfermer dans leurs cabanes. L’île est pauvre en eau potable et ils en sont réduits à boire de la neige fondue. Certains souffrent d’un curieux mal, le scorbut. Leurs jambes enflées deviennent noires comme du charbon, la chair de leurs gencives pourrit, leur haleine est fétide et leurs dents se déchaussent. Les Indiens leur préparent une décoction de feuilles d’«annedda», mais ils se méfient de cette «diablerie» et 35 des 85 nouveaux colons succombent.Le printemps de 1605 venu, de Monts et Champlain déménagent leur campement sur la rive méridionale de la baie Française (baie de Fundy). Ils vont nommer le lieu Port-Royal. Les charpentes des maisons de l’île Sainte-Croix, importées de France, sont démontées et transportées sur deux barques jusqu’à la nouvelle «abitation», qui comprendra le logis du sieur de Monts, un magasin, des logements pour les ouvriers, un four, une forge et une cave profonde de six pieds. Les tailleurs de pierre, serruriers, couturiers arrivent en renfort. On leur demande trois heures de travail par jour. Le reste du temps, ils le passent au bord de la mer à pêcher des moules, des homards et des crabes, qui abondent sous les pierres.On fait bombance à Port-Royal. Pour soutenir le moral de sa petite communauté, Champlain a créé l’Ordre de Bon Temps. Chaque soir, un convive différent, serviette sur le bras, fait office de maître d’hôtel. Il lui revient d’aller à la chasse ou à la pêche et de rapporter à table quelque chose de rare. On y mange aussi bien qu’à Paris et à moins de frais, écrit Lescarbot dans son Histoire de la Nouvelle-France.Au menu: des canards et des oies sauvages. Le tout est arrosé de vin, «souverain préservatif contre le scorbut et qui corrige le vice qui pourrait être en l’air», note-t-il encore, en précisant que seuls «ceux qui sont chagrins et paresseux en sont atteints». Les chefs indiens sont invités et leurs couverts mis en permanence.Champlain s’attache aux «sauvages», qu’il traite avec équité. Il se désole de les voir manger jusqu’à se rendre malades, quitte à mourir de faim en hiver puisqu’ils ne font jamais de provisions. «Je leur fis donner des fèves, mais ils n’eurent pas la patience [d’attendre] qu’elles fussent cuites pour les manger…» Un jour, ses nouveaux amis dévorent «une charogne à demi cuite, qu’il avait jetée aux renards deux mois plus tôt et qui puait si fort qu’on ne pouvait rester tout près». Il trouve aussi les sauvagesses bien potelées et en parle en connaissance de cause puisqu’il les a vues à la fête «quitter leurs robes de peaux et se mettre toutes nues, montrant leur nature…»Aucun prêtre n’étant là pour évangéliser les Indiens, du moins au début, c’est Lescarbot qui, le dimanche, est chargé d’enseigner au petit peuple, «pour ne pas vivre en bêtes».Le premier jardin de la Nouvelle-France prend bientôt forme. On sème orge, avoine, fèves, pois… L’apothicaire Louis Hébert, qui est resté à l’histoire comme le premier Européen à récolter du blé en Amérique du Nord, débarque à son tour. On fait aussi pousser des légumes dans des potagers qu’il faut clôturer pour les soustraire à la gourmandise des pourceaux. Champlain arpente lui-même la terre. Il se construit un cabinet avec de beaux arbres pour y prendre la fraîcheur et creuse des fossés pour garder ses truites de mer. «J’y fis un petit réservoir pour y mettre du poisson d’eau salée.»Mais Champlain a la bougeotte. Comme ses descendants bien plus tard, il décide d’aller passer l’hiver en Floride. Il n’ira pas plus loin que Nantucket, où il tombe dans une embuscade indienne. Il rebrousse alors chemin, pressé de rentrer à Port-Royal. Eût-il continué jusqu’au fleuve Hudson, il aurait sans doute pris possession de la pointe de terre qu’est aujourd’hui New York, au nom des Français et avant les Hollandais.En novembre 1606, pour fêter l’arrivée de De Poutrincourt, nommé lieutenant-gouverneur de l’Acadie, Marc Lescarbot, poète à ses heures, monte la première pièce jouée en Nouvelle-France. Le Théâtre de Neptune se tient en plein air. Alors que le bateau s’approche de la côte, au son des trompettes, le dieu de la mer s’avance sur un char flottant traîné par six tritons et lui souhaite la bienvenue: «Puisque tu as eu le courage de venir de si loin rechercher ce rivage pour établir ici un royaume français… par mon spectre, je jure de favoriser ce projet.» Comme l’écrit un contemporain: «Quand les Français s’établissent quelque part, la première chose qu’ils font, ils montent un théâtre, les Anglais, un comptoir, les Espagnols, un couvent»…Tout est donc en place pour que Port-Royal devienne prospère. Les colons ont la bonne idée d’ériger des digues pour contenir les marées et de cultiver les terres alluviales. Côté commerce, les côtes acadiennes sont accessibles aux bateaux européens toute l’année, ce qui constitue un avantage sur la vallée du Saint-Laurent, dont les eaux sont envahies par les glaces en hiver. Hélas! la présence dans les parages des Anglais et des Hollandais menace les fondations encore fragiles de la colonie et ses fondateurs décident de l’abandonner. En 1607, sous le regard indifférent des Français, Champlain monte à bord du Don de Dieu et navigue jusqu’à Québec qu’il s’en va fonder. Le navigateur demeure convaincu que le Saint-Laurent ouvre le chemin vers la Chine, qu’il ne désespère pas de découvrir.Pour un temps, l’Acadie continue de prospérer et, des années après, alors que Québec n’est qu’une bourgade vivotante, Port-Royal fournit plus de blé que tout le reste de la colonie et possède des salines réputées pour la salaison de la morue. Mais dans ce pays de Cocagne, le bonheur tranquille tire à sa fin. Attaquée par les Virginiens, Port-Royal est détruite, puis reconstruite. Anglais et Français revendiquent par les armes les droits de leurs découvreurs sur ses bancs de poissons. Le traité de Saint-Germain-en-Laye rend la colonie aux Français, en 1632. Sous Cromwell, elle redevient anglaise, puis repasse aux Français sous Louis XIV… et ainsi jusqu’à la tragédie finale qui débute au printemps de 1710, lorsque le général Nicholson, à la tête de 3400 hommes, bombarde la place, défendue par 258 soldats. Port-Royal capitule et devient anglaise pour de bon par le traité d’Utrecht.Mais les Acadiens sont tenaces. Ils refusent de prêter le serment d’allégeance à la couronne d’Angleterre, et n’y consentiront 13 ans plus tard qu’à condition de ne pas avoir à se battre contre les Français et de pouvoir pratiquer la religion de leurs ancêtres. Jamais les Anglais n’obtiendront plus des Acadiens. D’où leur surnom: «French Neutrals». Redoutant de les voir se soulever et s’allier aux colonies françaises voisines, le futur gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Charles Lawrence, décide de les déporter. «Si nous réussissons à les expulser, écrit-il le 9 août 1755, cet exploit sera le plus grand qu’aient accompli les Anglais en Amérique.» Les Acadiens sont expédiés en Angleterre, puis refoulés en France; d’autres se retrouvent en Nouvelle-Angleterre et en Louisiane. «J’ai hâte de voir ces infortunés embarqués et notre tâche terminée», écrira l’officier britannique James Murray à son ami, le lieutenant-colonel Winslow. «Alors je m’accorderai le plaisir de vous faire une visite et nous boirons à leur bon voyage.»

Culture

Le rouge et le noir

Dans Rouge secret, roman policier qui inaugure la nouvelle collection « Boréal polar », l’enquêteur Fontaine se penche sur le triste sort d’Irène Pouliot, une jeune femme aux prises avec un conjoint jaloux et manipulateur. Si Maud Graham apparaît comme une femme vive et enjouée, Frédéric Fontaine, pour sa part, est un homme triste, qui porte en lui les blessures d’une enfance difficile. L’action de Rouge secret se déroule dans le Québec en pleine effervescence des années 1960 et 1970. Chrystine Brouillet a l’habitude d’effectuer de longues recherches avant d’écrire. Elle n’y a pas échappé cette fois non plus. « Sur le plan historique, il fallait être extrêmement rigoureux. Les lecteurs sont vigilants et beaucoup d’entre eux ont vécu cette époque. Disons que c’est un problème qui ne se posait pas lorsque j’ai écrit la Trilogie de Marie LaFlamme, une héroïne du 17e siècle! » dit la romancière.

Culture

Nadia, Mordecai et l’autre

Dans un livre qui a fait un peu de bruit et qui mériterait d’en faire plus, Nadia Khouri cherche à déterminer pourquoi les articles du New Yorker et le livre de Mordecai Richler sur le Québec ont provoqué une telle tempête. Elle aurait pu répondre que Richler a choqué parce qu’il voulait choquer, et qu’utiliser le mot «truies» à propos des mères canadiennes-françaises d’une certaine époque n’était pas fait pour lui attirer des applaudissements.Elle ne le fait pas.La question qui l’intéresse est, à vrai dire, beaucoup plus complexe, et Nadia Khouri va la traiter dans ce livre, Qui a peur de Mordecai Richler?, avec un luxe d’analyses et, disons-le, une férocité assez remarquables. Il lui arrive, emportée par sa propre verve de polémiste, de tourner les coins rond. Elle simplifie indûment, par exemple, la réplique d’un Jean Larose. Elle traite avec une rapidité imprudente des circonstances qui ont entouré la soutenance de la thèse célèbre d’Esther Delisle. Et j’en passe… Plus grave, elle fait dans les premières pages du livre un mauvais procès à Michel Bélanger pour avoir dit dans une entrevue que, si Richler n’est pas un «étranger» parmi nous, il n’est pas non plus «des nôtres». Il me paraît que Bélanger, dans ce texte, se réfère au «nous» de la culture première, de la mémoire collective, qui a sa légitimité propre et qu’on ne saurait condamner sans tomber dans l’abstraction pure. On a un peu trop tendance, ces temps-ci, dans certains milieux, à supprimer sans ambages un tel «nous», surtout celui des Québécois nés natifs francophones. Si un membre de la communauté juive ou de la communauté grecque me disait que je ne suis pas des leurs, ma foi, je n’aurais pas à en être offusqué.C’est le passage de ce «nous» communautaire au «nous» politique, idéologiquement exclusif, qui fait problème. Plus que sur la défense et illustration des idées de Mordecai Richler, c’est là-dessus que porte essentiellement l’ouvrage de Nadia Khouri, c’est-à-dire sur un nationalisme qui prétend échapper à sa nature idéologique et s’imposer comme un «impératif d’unanimisme ethnique». Il y a assez longtemps qu’on n’avait lu une mise en cause aussi radicale et aussi robuste des prétentions traditionnelles (et actuelles) du nationalisme québécois. Celui-ci, insiste Nadia Khouri, est une idéologie particulière, qui ne doit pas être confondue avec la condition québécoise elle-même, comme le voulait Lionel Groulx, attaqué et disséqué ici avec une rigueur que ne possédait pas le texte de Richler. Cette confusion, selon l’auteur, résulte d’«une conception déterministe simple des rapports entre langue, collectivité réelle ou imaginée, idéologie et action politique». On peut n’être pas nationaliste, ou même être antinationaliste, en anglais ou en français, tout en étant authentiquement, parfaitement québécois!Voici donc un livre utile, dans la mesure où il remet en question un certain nombre de pseudo-évidences du discours sociopolitique actuel. On pourrait lui faire 10 ou 50 reproches (mon exemplaire est émaillé de points d’interrogation et d’exclamation, de protestations diverses, etc.): Nadia Khouri ratisse large et se donne toutes les libertés du pamphlet. Mais il est, sans nul doute, intellectuellement stimulant.Le «nous» communautaire dont je parlais plus haut, la chaleur d’une mémoire collective, on les retrouvera dans le livre de Fernand Dumont, Raisons communes. On sait que ses positions politiques sont assez différentes de celles de Nadia Khouri. Son option souverainiste est sans ambiguïté; il procède même, dans cet ouvrage, à une «justification du nationalisme». Mais cela ne fait pas de lui, à l’évidence, un de ces nationalistes chenus et grenus qu’abomine l’avocate de Mordecai Richler, bien qu’il aime un peu trop (à mon gré) le légendaire chanoine. Il refuse de parler d’une «nation» québécoise: «Il y a ici, dit-il, des anglophones et des autochtones, et la nation francophone ne se limite pas au territoire québécois.» Une telle affirmation ne conduit pas à des conclusions simples, et l’on ne tentera pas de résumer ici les fines distinctions, nourries par une vaste culture théorique, que Fernand Dumont est amené à proposer pour asseoir nos «raisons communes».L’auteur fait, dans ce livre, le tour des questions qui se posent présentement à la société francophone du Québec: essoufflement de la Révolution tranquille, questions constitutionnelles, culture, langue, enseignement, problèmes sociaux, etc. Fernand Dumont est armé, comme peu d’intellectuels québécois le sont présentement, pour remplir un programme aussi ambitieux. Mais l’ampleur même des questions soulevées risque de donner à certains chapitres, surtout vers la fin, l’allure d’un rapport (exceptionnellement élégant et intelligent, bien sûr) de commission d’enquête. On aimerait que Fernand Dumont exagère parfois, qu’il fasse un ou deux pas de côté, peut-être même une toute petite faute de français. On pourra n’être pas d’accord avec toutes ses idées; mais il faudra, avec lui, discuter à une certaine hauteur.Qui a peur de Mordecai Richler?, par Nadia Khouri, éd. Balzac, 159 pages, 19,95$. Raisons communes, par Fernand Dumont, Boréal, 255 pages, 24,95$.

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Le pourfendeur du multiculturalisme

Depuis des mois, Neil Bissoondath se sent pris en sandwich. Entre deux aéroports, deux projets, deux entrevues. Coincé par une célébrité fulgurante: en l’espace de 200 pages, il a soulevé une controverse comparable à celle de Mordecai Richler avec son célèbre O Canada, O Quebec. Mais cette fois, c’est le Canada anglais qui est sous la douche froide.D’Ottawa à Vancouver, les médias se l’arrachent pour qu’il s’explique sur son essai Le Marché aux illusions: la méprise multiculturelle (Boréal-Liber). Il y soutient que la mosaïque canadienne est un miroir aux alouettes; que le multiculturalisme engendre des ghettos, inspire les démagogues, radicalise la droite, mène à l’impasse. Il le voit comme «une vache sacrée pour les uns, une vache à lait pour les autres» et ajoute que le Canada aurait avantage à suivre l’exemple du Québec, qui afficherait des valeurs plus fortes, un «centre» mieux défini. L’essai écorche aussi Sheila Finestone, secrétaire d’État responsable de la politique du multiculturalisme, qui a accusé Bissoondath de «saper les fondements de la société canadienne».Mais ce qui agace surtout les politiciens, c’est que Bissoondath partage l’analyse des souverainistes en affirmant que Pierre Trudeau a institué la politique du multiculturalisme en 1971 par pur opportunisme afin d’obtenir le vote «ethnique», tout en faisant des Québécois francophones une minorité parmi d’autres. «Trudeau défend longuement le bilinguisme dans ses Mémoires. Sur le multiculturalisme, rien!» s’étonne l’écrivain.Canadien d’origine indienne né à l’île de la Trinité, immigré en 1973, Neil Bissoondath a vécu 15 ans à Toronto avant de s’installer à Montréal il y a cinq ans avec sa compagne, une Québécoise francophone. À 40 ans, il a la gueule de l’emploi pour parler de racisme, d’immigration et de «dualité canadienne»!Typé, plus foncé de peau que ses parents (comme Raj, le héros de son roman le plus connu, Retour à Casaquemada), il a été soumis, enfant, à ce code non écrit qu’observent tant de mulâtres, d’Indiens et de Blancs des Antilles: éviter la morsure du soleil pour ne pas compromettre son teint, son statut.Ni tout à fait noir ni tout à fait blanc, Bissoondath affiche ses couleurs: «Je suis un écrivain. Un individu à part entière. Les idéologues simplifient la réalité; moi, je suis romancier pour rendre compte de sa complexité», résume-t-il dans un excellent français tout en préparant le café. L’appartement du quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal est simple, lumineux, tranquille.Bissoondath se remet tout juste au roman qu’il avait délaissé pour les feux de la rampe: «L’écriture est un besoin, une émotion que je ne contrôle pas.» Il le dit d’un ton affable, avec des manières élégantes, un mélange de souplesse et de maîtrise un peu féline.En général, il adore se lever tôt et se retrouver seul pour écrire, longtemps, entièrement absorbé dans ses mondes imaginaires. Il prétend ne jamais connaître l’«angoisse de l’écran vide» (avant, on parlait de la page blanche!) et confesse être d’une nature réservée, fuir les mondanités et le tumulte des foules.Dans le salon dénudé, une bibliothèque ventrue aurait dû s’écrouler depuis longtemps si ce n’était de l’ingéniosité de son propriétaire pour maintenir en équilibre les piles de livres qui attendent d’être lus («Je suis débordé!»). Sur un mur, le portrait à l’encre d’un pundit (prêtre brahmane) en habit de cérémonie. Un ancêtre? «Je ne sais plus d’où il sort, mais j’imagine que mon arrière-grand-père devait avoir un peu cette tête-là», répond-il, mi-figue, mi-raisin.À l’origine, il ne voulait pas écrire Le Marché aux illusions. Il a réfléchi deux semaines avant d’accepter la commande de Cynthia Good, son éditrice chez Penguin: «La non-fiction ne m’a jamais attiré. Mais il fallait réfuter les arguments raciaux des réformistes, amener le débat sur le terrain de l’éthique. Mon essai est le témoignage d’un immigrant. Je suis parti, de mon plein gré, pour connaître la liberté, vivre autrement, assumer ma destinée. Sinon, pourquoi partir? Chaque immigrant est sans cesse confronté au même dilemme; ou il va de l’avant, ou il s’accroche à son passé, à une identité illusoire», explique l’écrivain, qui dit avoir un sixième sens pour repérer la discrimination, parfois subtile.Pourtant, des critiques lui reprochent d’avoir trahi ses origines. Un journaliste torontois l’a même traité de coconut (brun en surface, blanc à l’intérieur)! «Au Canada, on préfère discuter des personnalités plutôt que de leurs idées, ce qui empêche tout débat», rétorquet-il.Avant d’entreprendre la rédaction de cet essai il y a trois ans, Neil Bissoondath était un romancier connu, traduit, heureux. Il avait publié des nouvelles (Digging Up the Mountains, en cours de traduction chez Boréal) et deux romans, L’Innocence de l’âge et surtout Retour à Casaquemada (A Casual Brutality), un succès international.Lui et sa compagne Anne Marcoux, avocate en droit médical, s’occupaient d’Élyssa, née quelques mois plus tôt; un projet de roman était en gestation. Il venait de refuser de couvrir la guerre civile au Sri Lanka pour la prestigieuse revue britannique Granta, préférant fréquenter la famille d’Anne ou rendre visite à sa soeur Shelley ou à ses vieux copains Andy et Lewis à Toronto.Déjà, ses romans, qui contenaient tous les thèmes du Marché aux illusions, lui avaient valu les foudres de certains critiques pour leur «eurocentrisme» et leur «mentalité coloniale». «On m’a aussi traité de communiste, de fasciste, de social-démocrate, de féministe!» ajoute l’auteur.Depuis ses tout premiers récits, Bissoondath écrit sur la transhumance, le déracinement, la perte. Le poids des origines écrase ses personnages, incapables de s’assumer, de s’épanouir. Or, croit-il, la réalisation de soi est le seul défi qui vaille la peine d’être relevé. Pour cela, il faut vivre dans la réalité, rester sourd au chant des sirènes: «Les vies sont comme des rivières qui vont où elles veulent. Mais je crois en l’individu. Sinon, je ne pourrais pas être écrivain.»Lui-même n’est pas aussi torturé que ses personnages. «Je mets mes racines dans mes poches et je vais où je veux», écrit-il dans Le Marché aux illusions. C’est ainsi qu’il a décidé d’émigrer à 18 ans. Mais le comité d’accueil à Toronto n’était pas à la hauteur… Inscrit à l’Université York en littérature française, il est conduit d’office vers le Bethune College, le campus des minorités ethniques, plutôt qu’au Glendon College, où ont lieu ses cours! Classé «Antillais» par l’administration, il évite les danses reggae de «son» association, découvre Toronto, étudie le jour et écrit la nuit, puis se trouve un emploi comme professeur d’anglais au Language Workshop, où plusieurs de ses étudiants sont québécois.Il les pique en affirmant que la loi 101 est fasciste: «Pour les pousser à s’exprimer, mais aussi parce que je ne comprenais pas! Le bilinguisme devait s’appliquer partout au Canada. Pourquoi les Québécois, eux, tenaient-ils tant à la loi 101?» Anne Marcoux, alors une de ses étudiantes, discute ferme avec lui et le fait changer d’avis après «un long processus intellectuel et émotif», qui dure toujours.Lorsqu’on est immigrant anglophone, faut-il donc tomber amoureux pour épouser le Québec? «Peut-être, dit Bissoondath, amusé. Quand je parle de la loi 101 avec des anglophones, ils me prennent pour un séparatiste! Ils prétendent apprécier le fait français mais ne veulent ni le reconnaître ni le protéger. Le Québec vit en français, point. Même si j’avais eu le choix, j’aurais inscrit ma fille à l’école française.»Il demeure pourtant fédéraliste jusque dans ses tripes: «Anglophones et francophones partagent une histoire commune depuis la conquête. Les Québécois sous-estiment l’importance de leur lien affectif avec le Canada. Or, il ne faut jamais sous-estimer l’émotion! Je me suis « senti » canadien, citoyen d’un pays pour la première fois un an après mon arrivée à Toronto. Je n’avais jamais connu cela en tant qu’Indien ou Trinidadien!» Bissoondath estime néanmoins que le Canada anglais rejette son héritage. «Si un grand homme a dit ou fait la moindre chose « politiquement incorrecte », on le renie, tout simplement! Pourtant, aux États-Unis, on reconnaît le rôle de Thomas Jefferson dans l’histoire américaine même s’il a été esclavagiste!»Ainsi, sous le glacis des bons sentiments, le multiculturalisme engendrerait la political correctness, une version soft du stalinisme. Bissoondath déplore l’attitude de l’Association des écrivains canadiens, dont certains membres, se proclamant «écrivains des minorités», ont statué en congrès qu’ils étaient les seuls à pouvoir traiter de leur expérience. «Donc, seules les femmes seraient autorisées à écrire sur les femmes, les autochtones sur les autochtones, les homosexuels sur les homosexuels… Idem pour le cinéma, la peinture, toutes les formes d’expression!» conclut-il.Neil Bissoondath a grandi dans le quartier Sangre Grande, à Port of Spain. Les tensions raciales, économiques et religieuses étaient insupportables. Sati, sa mère, était professeur d’anglais, son père Crisen possédait un magasin général. Il fréquente une école de presbytériens canadiens qui lui parlent du Saint-Laurent dans ses cours de géographie. Après l’accession de Trinité-et-Tobago à l’indépendance, il voit les clivages se créer entre Indiens, Chinois et Noirs.Prospères et nombreux, les Bissoondath et les Naipaul (la branche maternelle) cultivent l’esprit de caste: «Ma famille n’acceptait pas les Noirs à la maison, beaucoup de mes cousins ne recevaient pas les musulmans. Chez ma cousine, les Noirs étaient admis, mais pas question de mariage! Moi, je voulais écrire… et partir!»Il a toujours voulu être écrivain. Comme son grand-père maternel, le premier romancier de Trinité-et-Tobago («Imaginez, écrire là-bas il y a un siècle!»). Comme ses oncles Shiva et surtout Vido S. Naipaul, récipiendaire du Booker Prize (In a Free State) et pressenti depuis des années pour le prix Nobel. Quatre auteurs en trois générations, une dynastie!Pour Neil ten Kortenaar, professeur de «littérature postcoloniale» (sic) à l’Université Concordia, il y a de grandes affinités entre le célèbre oncle et son neveu, dans l’esprit comme dans le style, et le ton du Marché aux illusions s’accorde avec celui de Finding the Center de V.S. Naipaul.L’essai de Neil Bissoondath contient de fort belles pages sur ses ancêtres, de pauvres brahmanes de l’Uttar Pradesh qui franchirent, il y a plus de 100 ans, une mer et deux océans pour connaître un meilleur sort, «une multitude de gens sans visage qui ont créé pour moi et ma génération des conditions d’émancipation qui n’existaient pas».Le succès lui a ouvert des portes. En ce moment, il adapte pour CBC son dernier roman, L’Innocence de l’âge, et anime Markings, une émission sur la chaîne Vision, pour laquelle il choisit ses invités. «Je tente de comprendre les gens, comme dans mes fictions.»Et aussi, sans doute, d’exorciser ses propres démons. Comme si, par un léger déséquilibre du sort, les choses avaient pu mal tourner. Raj, par exemple, le héros de Retour à Casaquemada, est le double troublant de son créateur. Incapable d’assumer sa destinée, il émigre au Canada, fonde une famille, mais succombe à la nostalgie de son île natale. Mal lui en prend! Il la retrouve exploitée par des escrocs, baignant dans un climat de violence extrême. Raj vivra la plus horrible des tragédies. «J’espère pour lui qu’il tirera une leçon de l’expérience!» commente philosophiquement Bissoondath, laissant son personnage libre de faire ce qui lui plaît après l’avoir tant malmené. Il ajoute qu’il ne cherche pas les intrigues de ses romans: «Ce sont elles qui me trouvent. Chez un romancier, une partie observe et s’observe sans cesse, comme un oeil qui ne se ferme jamais.»

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L’héritage culturel d’un «vieux prof»

Je venais à peine de terminer la lecture de son recueil de nouvelles, La Porte à côté, lorsque j’ai appris la mort de Paul Zumthor. Le livre ne m’avait pas préparé à cette conclusion. Sans doute y est-il beaucoup question du vieillissement, de la mort, mais dans une lumière d’intelligence et de sensibilité si vive que l’issue finale était paradoxalement écartée. Les nouvelles de La Porte à côté sont d’un écrivain extrêmement vivant, celui qui dit et persiste à dire, parmi toutes les tragédies et les questions insolubles de l’existence: «À chaque instant le monde est parfait.»Rien de ce qui est raconté dans ce livre n’est directement biographique, mais on lira avec une émotion particulière la méditation intitulée Le Vieux Prof, sans doute nourrie par les expériences du grand professeur que fut Paul Zumthor. À quoi peut penser le professeur en fin de carrière, devant la poussée démographique de ces hordes d’étudiants qui lui prêtent leur attention, sinon à «ce rien», cet «héritage» de culture, d’histoire qui passe vaille que vaille d’une génération à l’autre? Ce «rien», c’est «l’ultime débris d’un héritage de certitude et d’amour», ou encore un «feu» qui passe de l’un à l’autre, du «vieux prof» au jeune étudiant, sans qu’on sache trop ce qu’il transporte, ce qu’il contient.Ce quasi-récit fait partie d’une série de textes très brefs, d’Esquisses, qui sont sans doute les plus émouvants du recueil, ceux auxquels on sera tenté de revenir le plus souvent pour se souvenir de Paul Zumthor. Ailleurs, dans des nouvelles plus développées, il tirera parti de sa vaste expérience du monde, par exemple en évoquant l’image d’un vieux poète oral, en Amérique du Sud, ou les espoirs fous et les périls d’un jeune Africain qui veut s’embarquer à Tanger pour gagner l’Europe de tous ses rêves.Trois des plus belles, des plus riches nouvelles du livre sont réunies sous le titre de Médiévales. La connaissance très précise qu’avait Paul Zumthor du Moyen Âge n’était pas celle d’un spécialiste frileux. Il aimait, il goûtait (L’actualité, 15 avril 92). Il me disait un jour qu’il aurait aimé vivre à cette époque. Aussi bien peut-il raconter avec une force de conviction totale la grande maladie de l’empereur Charlemagne, ou encore la tragédie de la reine Pédauque.N’est-ce pas, aussi bien, dans une sorte de Moyen Âge que nous entraîne le récit d’Anne Hébert, au titre d’ailleurs outrageusement moderne: Aurélien, Clara, mademoiselle et le lieutenant anglais ? L’action se déroule dans un Québec ancien, plus ancien qu’ancien, tout près de quelque mythique commencement où les passions arrivent très vite à leur comble. Le désespoir d’Aurélien Laroche, à la mort de sa femme, fait de lui une bête de somme, sans aucune ouverture d’espérance ou même de sensibilité. Et Clara, sa fille, grandira dans ce climat de radicale indifférence, jusqu’au moment où elle s’éprendra violemment de la connaissance, grâce à la rencontre d’une maîtresse d’école passionnée.La première partie du récit est à mon gré la plus belle, la plus forte, écrite avec une économie de moyens qui rend d’autant plus violente la revendication de vie qui monte du paysage désolé. On peut compter ces pages parmi les plus saisissantes que la romancière ait écrites. Mais la deuxième partie, et ce lieutenant anglais?… Comment, par quel concours de circonstances ou quelle fatalité est-il venu s’installer dans une cabane primitive, parmi les arbres? On nous parle de la peur totale, incontrôlable, qui l’a saisi durant le blitz de Londres. D’un camp militaire appelé Valcour, au Québec, où il aurait été envoyé en désespoir de cause, puis chassé. De l’habitude qu’il aurait de trop aimer les toutes jeunes filles…Ai-je tort de demander des précisions à un récit qui, comme tous ceux d’Anne Hébert, se situe dans une aura essentiellement poétique? La réponse appartient à chaque lecteur, et j’en connais qui ont traversé la deuxième partie avec autant de ravissement inquiet que la première. Pour moi, je ne cesse de revenir au début, qui est d’une rare intensité: «Cela s’est produit brusquement, d’une façon fulgurante. Une sorte d’illumination sauvage a saisi Aurélien Laroche. Dans cette lumière crue…»La Porte à côté, par Paul Zumthor, L’Hexagone, 189 pages, 16,95$.Aurélien, Clara, mademoiselle et le lieutenant anglais, par Anne Hébert, Seuil, 90 pages, 12,95$.LA PORTE À CÔTÉEt me voici, de jour en jour cerné par ces quelques dizaines d’êtresincomplets que j’ai, paraît-il, la responsabilité d’«instruire». De quoi? De moi? D’eux-mêmes? Quatrevingts pour cent de filles, salvatrices de la culture qu’on appelle libérale comme le furent les moines du haut Moyen Âge, petites Minerves casquées de cheveux de femmes, parmi les fleurs d’un corps tout juste éclos, dressées contre le fond de la salle de cours, contre le fond de leur enfance, neuves, fraîches, et bientôt, d’un semestre à l’autre, guettées par leur féminité dévoreuse. Moi, je reste, mes filets crevés dans le poing, au bord de leurs générations fluentes, sûres d’elles-mêmes malgré tout, zigzaguant tête haute sous leur revêtement de nonchalance ou d’hostilité, dans leurs relents d’aftershave et de désodorisant qu’elles prennent pour l’air du large, si différentes de ce que nous fûmes, nous refoulés aujourd’hui au pied du mur terminal, trop éblouissant pour qu’on en supporte sans peine la vue. Paul Zumthor