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Société

Deux autres solitudes

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Les peuples autochtones sont traités au Canada avec le respect qu’ils méritent selon… 62 % des Québécois 45 % des Canadiens La situation économique des peuples autochtones est, par rapport à celle des autres Canadiens… Selon Selon … meilleure 24 % des Québécois 14 % des autres Canadiens … pire 34 % des Québécois 55 % des autres Canadiens … à peu près la même 37 % des Québécois 26 % des autres Canadiens

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Culture

Zachary en mots troubles

La plus belle ode à la joie de vivre, en Louisiane, c’est le pique-nique aux écrevisses. Imaginez une épluchette de blé d’Inde, en plus sportif. Debout dans l’herbe, à même la nappe cirée, on se bat pour tirer du crawfish une bouchée de chair rose. Et casse le cou, et pince la queue, et jette la carapace ! Ça gicle, ça poisse, ça sent le bayou. Les rires explosent comme des fleurs de magnolia. Nous sommes dans la cour de Zachary Richard, à Scott, près de Lafayette. À l’ombre de sa maison de cèdre pépient une bande d’amis, de musiciens et de journalistes. Ce soir, l’auteur-compositeur-interprète reçoit Francis Cabrel, avec qui il vient de donner un spectacle. L’air d’avril est de soie. Le vin aussi. Ah, les Cajuns ! Toujours à boire et à fêter. « Laissez les bons temps rouler », disent-ils. Mais mon hôte va me surprendre en me servant une vérité bien frappée, on the rocks, avec un zeste de citron. « La Louisiane est pognée dans une mythologie. Pour les touristes, on fait les Cajuns, animés, joyeux, farceux. Tout ça est fort fantastique, mais à un moment donné, c’est limité. On devient victime de notre cajunitude. » Quel maringouin géant a piqué le chantre de l’Acadie tropicale ? La réponse à la fin du voyage. Bienvenue en Louisiane, pays de légende. Depuis que Pierre Le Moyne d’Iberville est parti de Nouvelle-France pour fonder Baton Rouge, en 1699, des centaines de Français ont tenté de dompter cette terre sauvage, patrie des cocodrils. La colonie s’est agrandie d’esclaves arrachés à leur Afrique, puis d’Acadiens arrachés à leur Nouvelle-Écosse lors du Grand Dérangement, en 1755, quand les Anglais les ont déportés vers les États-Unis à la pointe du fusil. Des tragédies grosses de récits épiques. Pensez à Évangéline, poèmede Henry Wadsworth Longfellow, qui a fait prospérer le tourisme local au 19e siècle. Dans le sud-ouest de l’État, sur cette terre mouillée qui porte les cipres géants, les Cadiens (dites « cadjin ») ont pris racine. Ils y ont perfectionné deux choses : l’accordéon et la jambalaya, soit la musique et la cuisine. À ces traditions, ils demeurent passionnément attachés. C’est ce qui m’a le plus frappée lors de mon premier séjour chez eux. Vous voyez des jeunes Québécois cuisiner le ragoût de pattes de cochon ? Les jeunes Cajuns, eux, connaissent la recette du gombo. Souvent, aussi, ils savent fredonner les chansons du folklore, même quand ils n’en comprennent pas les paroles — beaucoup ne parlent qu’anglais, y compris parmi les agents des bureaux de tourisme. Quant à leur nombre… Mystère et brume de bayou. Au recensement de 2000, près de 199 000 Louisianais se déclaraient francophones ; c’est 20 % de moins qu’en 1990. Mais parmi le million d’habitants de l’État qui sont d’ascendance française, bien des anglophones se considèrent comme cajuns. Ils vont jusqu’à mettre un autocollant « Proud to be Cajun » sur leur voiture ! « Les jeunes Cajuns, ça connaît comment faire les gratons, ça aime la sauce piquante, ça parle en anglais cajun [avec des tournures inspirées du français]. Même si on enlève le français, tout ça reste », lance Louis Michot. Ce musicien de 28 ans vibre comme une corde de son violon quand il parle de patrimoine. Il s’est même bâti maison dans le style cadien, avec la technique traditionnelle du bousillage. Louis a appris à jouer auprès de son père, Tommy, membre du groupe traditionnel Les frères Michot. (La Louisiane produit des dynasties de musiciens comme les autres États américains des dynasties d’industriels.) Maintenant, il manie l’archet et chante avec Les Ramblers du bayou perdu. En français, eh, couillons ! « La musique cajun, ça va pas bien avec l’anglais. C’est pas le même rythme », lance-t-il dans son parler qui résonne. Mixture de folklores européens avec une touche afro-antillaise, la musique cajun a connu une vraie renaissance dans les années 1980. À l’instar du groupe Beausoleil, qui égrène ses notes dansantes depuis 30 ans, de nombreux jeunes ont repris la tradition. Les groupes s’appellent Racines, Nouveau String Band, Steve Riley & The Mamou Playboys… Et ils ont un public local chaud en tabasco : beaucoup jouent chaque fin de semaine, dans des clubs ou dans des soirées privées. Samedi matin d’avril au Pont-Breaux, jolie bourgade à l’est de Lafayette. L’eau de jade du bayou Teche va bouillir si le soleil continue à plomber. Au Café des amis, maison historique près du pont qui donne son nom à l’endroit, une foule se graisse les jarrets au son d’un groupe local en buvant des litres de mimosa. Et swingue l’accordéon ! Les gens de tout âge y dansent si serrés que le plancher de bois se creuse en cadence. Cette année, le Festival international de Louisiane a remporté un succès inégalé. La manifestation, qui accueille des artistes de toute la francophonie, a attiré 350 000 spectateurs au centre-ville de Lafayette. « Après l’ouragan Katrina, beaucoup de gens se sont installés ailleurs. Peut-être que certains, qui allaient au Festival de jazz de La Nouvelle-Orléans, ont eu l’occasion de découvrir notre festival ? » suggère la présidente, Judi LeJeune, bien en peine d’expliquer ce succès. Avec son ambiance bon enfant et ses parfums de friture, le Festival est un vrai plaisir. Mais j’aurai besoin de mon défibrillateur cardiaque de voyage pour me remettre du choc causé par la découverte de la musique cajun. Quand j’entends un gars de 20 ans chanter « Les veuves de la coulée », pièce ancienne qui encense les « belles p’tites filles », que voulez-vous, je m’évanouis ! Loin du néo-trad qui détourne le violon d’autrefois pour dire la vie d’aujourd’hui, la musique que j’entends me paraît ventousée au passé. Comme si les francophiles, perdus dans une mer américaine, trouvaient pour seul refuge le repli vers la tradition pure… Et puis, le timbre nasillard de nombreux chanteurs, héritage de l’époque où il fallait hululer pour dominer l’orchestre sans micro, me fait friser les cheveux. « Beaucoup de gens pensent qu’il faut que la musique cajun ne change pas », déplore Chris Stafford, un accordéoniste de 19 ans. Ce parfait bilingue, qui a étudié en immersion, a cofondé le groupe Feufollet à l’âge de… huit ans. Son plus récent disque, Tout un beau soir, s’inspire d’une ballade au sujet d’une jolie bergère. Mais son amour du folklore ne l’empêche pas de faire « rocker » la chanson « Parlez-nous à boire » (« non pas du mariaaage… ») à la guitare électrique. « La musique cajun a beaucoup évolué depuis sa naissance, avec le country, avec le blues, etc. Elle doit continuer à le faire. Sinon, elle va disparaître. » La culture américaine guette, avec une immobilité menaçante de prédateur. Au bord du bassin Atchafalaya, zone de marécages parmi les plus sauvages, j’aperçois une colonie… de skieurs nautiques et de bronzeuses en bikini. Des haut-parleurs hurlent de la musique en conserve. S’il y a un cocodril dans le coin, il est sourd ! Il faut passer sous l’autoroute sur pilotis qui balafre le mache— 29 km reliant Baton Rouge à Lafayette — pour admirer les étendues de pagogies survolées par les aigrettes neigeuses. Et, oui, un couple d’alligators, qui croquent languissamment les morceaux de poulet jetés par le guide. Mais il reste des zones vierges en Louisiane. Et les Cajuns sont d’une race coriace. « Chaque fois qu’on essaie de fermer le cercueil de notre culture, le cadavre se lève et demande une autre bière ! » badine le conteur Barry Ancelet, folkloriste réputé qui enseigne à l’Université de la Louisiane à Lafayette. Thomas Latiolais, résidant de Shreveport, ne se fait pas de tracas. Rencontré dans la foule au Festival international de Louisiane, ce Cajun anglophone parle avec fierté de sa fille aînée, Heather, 23 ans, qui a peaufiné son français… à Paris, en travaillant au pair. Ses deux ados ont aussi reçu des leçons obligatoires de français à l’école primaire. « Mes enfants s’accrochent à leur culture », dit-il en s’enorgueillissant. Aujourd’hui, 3 000 écoliers suivent un programme d’immersion française, grâce à des enseignants venus de toute la francophonie. Merci au Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), organisme d’État qui fêtera ses 40 ans l’an prochain. « Il n’y a presque plus de foyers où on parle français, mais dans des manifestations comme le Festival international de Louisiane, cette langue a droit de cité. Les jeunes veulent pouvoir discuter avec les visiteurs francophones. C’est devenu cool de parler le français », lance David Cheramie, le solide poète au regard bleu qui dirige le CODOFIL. Mais quand je lui demande de nommer un musicien cajun qui représente bien la jeune génération, il cite Travis Matte. Qui ? Une bête de fête qui chante en anglais des airs zydeco aussi salaces que « Vibrator » ? « Il fait connaître la culture de chez nous et il a beaucoup de succès. Nous, les vieux, on ne l’aime pas, mais c’est dans l’ordre des choses. Les jeunes revendiquent l’identité cajun à leur manière », fait David Cheramie avec un sourire à moudre des pacanes. Pendant mon séjour, j’ai rencontré quelques-uns de ces militants qui, depuis les années 1970, ont défendu avec fougue le français en Louisiane. Ils m’ont parlé de leur culture avec l’amour douloureux de parents qui veillent un enfant malade. Pour les Québécois, le pays cajun est une maison inconnue, dont la poignée de porte s’appelle Zachary Richard. Dans son plus récent album, Lumière dans le noir, le barde chante l’histoire de l’île Dernière, station balnéaire louisianaise ravagée par un raz-de-marée au 19e siècle. Chaque note crie son inquiétude de patriote. « Je trouve qu’il y a une “ dévolution ” artistique, musicale et culturelle, tranche-t-il. La mode de la musique cajun nous a servis et desservis en même temps. Ici, tous les artistes font la même chose. À un moment donné, tout ce qui nous reste, c’est une caricature de nous-mêmes. » Au Festival international de Louisiane, le parterre était plein pour le spectacle Zachary Richard – Francis Cabrel. Mais le public, animal sauvage, a fait la fête au Français — chantant avec lui « Je l’aime à mourir » — et poliment applaudi les pièces récentes du Louisianais. Il a fallu que Zack entonne « Crawfish », son succès à saveur d’écrevisse, pour conquérir l’auditoire. « Ici, je suis toujours victime de cette caricature de l’accordéoniste cajun qui sait faire danser les gens, constate-t-il avec stoïcisme. Si je fais des choses folkloriques, tout va bien. Mais les gens ne sont pas prêts à me suivre dans ma démarche. Il existe une fosse entre moi et ma propre culture. » Chaque semaine, Zachary Richard passe plusieurs heures à tailler la jungle tropicale qui menace son chez-lui. Entre bambous et orangers se dresse fièrement sa maison de style cadien. Mais la demeure s’enfonce peu à peu dans le sol meuble, et son propriétaire, parfois, se prend à rêver d’un ailleurs meilleur. « Je dis à Claude, ma femme, qu’on va aller dans le sud de la France, où on peut boire du bon vin moins cher. Elle me dit : “ On ne va jamais partir d’ici ”. » Cette image me poursuit, comme une écrevisse dans la tête.

Politique

Une élection qui ne règle rien

Dans la soirée du 26 mars, à l’hôtel Universel de Rivière-du-Loup, quelques jeunes empoignent leurs pancartes comme s’il s’agissait de balais et font le geste de nettoyer la scène avant l’arrivée de Mario Dumont. Hilarant, mais combien vrai: l’Action démocratique a «balayé» le Parti québécois, glissant sous le tapis le projet souverainiste. Elle a aussi failli renverser le Parti libéral du Québec, plaçant le fédéralisme inconditionnel de Jean Charest sous haute surveillance. «Le 26 mars 2007» restera dans les annales politiques du Québec comme une date importante. On en parlera sans doute comme on parle encore de «l’élection du 22 juin 1960» — qui vit le début de la Révolution tranquille, avec les libéraux de Jean Lesage — ou de celle du «15 novembre 1976» — qui marqua l’avènement au pouvoir du Parti québécois de René Lévesque. Pour l’instant, le Québec sort surtout affaibli de cette mauvaise campagne électorale. Malgré les sérieux problèmes avec lesquels la province est aux prises, aucune solution ne s’est dégagée qui recueille l’appui d’une majorité de citoyens. Pis encore, l’existence d’un gouvernement minoritaire permettra à Ottawa de choisir son interlocuteur. Après avoir osé rejeter, en pleine campagne, toute forme de collaboration avec André Boisclair et le parti qu’il dirige, le premier ministre du Canada, Stephen Harper, choisira-t-il pour interlocuteur Jean Charest ou Mario Dumont? Ou jouera-t-il l’un contre l’autre? Notons que le gouvernement fédéral est, lui aussi, minoritaire. Le conservateur Stephen Harper sera-t-il encore premier ministre après la prochaine campagne électorale fédérale? Ou sera-t-il remplacé par le libéral Stéphane Dion, qui n’est pas en très bons termes avec ses cousins du Québec? Au fond, les Québécois se sont fait «voler» cette campagne électorale, lancée le 21 février, au lendemain du dépôt d’un budget de 60 milliards de dollars. Les 34 jours qu’elle a duré auraient dû permettre de débattre d’ambitions communes: Le Québec vit-il au-dessus de ses moyens? Ses priorités et ses milliards sont-ils mis au bon endroit? Comment pourrait-on maintenir la qualité des services publics tout en réduisant l’impôt sur le revenu? La campagne aurait aussi dû être l’occasion de faire le bilan des quatre années que Jean Charest a passées à la tête du gouvernement. Qu’en a-t-il été de son engagement à diminuer les impôts, à éliminer les listes d’attente dans les hôpitaux, à réduire la taille de l’État — la fameuse «réingénierie»? Au lieu de cela, de quoi a-t-on débattu? De la parenté idéologique entre Mario Dumont et Jean-Marie Le Pen (président du Front national, en France), de l’obsession référendaire d’André Boisclair, des gaffes de candidats inexpérimentés! Résultat: les Québécois n’ont pas vraiment choisi de nouveau gouvernement, malgré le mécontentement qu’a soulevé celui de Jean Charest. Ils ont reconduit un gouvernement mal aimé, affaibli, et qui ne sait même pas à quelles politiques ou à quels programmes il devrait accorder la priorité. Du même coup, le parti souverainiste est lui-même menacé de disparition, après 40 ans d’existence. C’était prévisible: les Québécois, dans une proportion de deux sur trois, ne veulent pas entendre parler d’une autre campagne référendaire et ne croient plus que le Québec se séparera du reste du Canada. Malgré cette réalité, le Parti québécois — le seul capable de renverser le Parti libéral — n’a pas modifié le premier article de son programme depuis… 1968. Contraint à l’action référendaire avant toute autre chose, il s’est en quelque sorte mis lui-même hors d’état de gouverner le Québec! Cela faisait 30 ans qu’à une alternance entre progressistes et libéraux s’était substituée la nécessité de choisir entre souverainistes et fédéralistes, perspective qui tenait le reste du Canada sur ses gardes. À chaque poussée de fièvre souverainiste, le gouvernement du Canada, de concert avec les autres provinces, créait des commissions d’enquête chargées de trouver quelque nouvelle forme d’accommodement pour le Québec. Maintenant qu’il ne peut plus brandir la menace séparatiste, le Québec ne fait plus peur. Et comme disait Pierre Trudeau: «Il n’est rien de plus mesquin que le poltron revenu de sa peur…» Sans renoncer à ce nationalisme qui anime l’âme québécoise depuis quatre siècles, le chef de l’ADQ a proposé l’affirmation de l’autonomiste, plutôt que la rupture du séparatiste. «S’affirmer sans se séparer», a-t-il dit. Et les Québécois ont d’autant plus aimé cette promesse que, dans leur esprit, il y a des choses plus urgentes à entreprendre que l’organisation d’un référendum sur la souveraineté. Les élections du 26 mars sont toute une consécration pour le jeune Mario Dumont — 37 ans le 19 mai prochain —, qui a présidé la Commission jeunesse du Parti libéral sous Robert Bourassa. En 1993, il a rompu avec les libéraux et fondé son propre parti, qu’il vient de mener pour la quatrième fois dans une campagne électorale. D’abord élu seul, il n’avait jamais réussi par la suite à faire élire plus de quatre députés à l’Assemblée nationale… Il en a aujourd’hui 40! Et il forme l’opposition officielle. Avec son slogan «On passe à l’action», l’ADQ a incarné le ras-le-bol de ceux qui veulent «passer à autre chose», sans perdre leur temps dans des querelles entre souverainistes et fédéralistes. Pragmatique, Mario Dumont a aussi un sens de la formule qui plaît. À Bernard Derome, qui lui demandait s’il était populiste, il a répondu en pouffant de rire: «Chaque fois qu’André Boisclair m’accuse de populisme, c’est quand les gens disent qu’ils m’ont compris. Je pense qu’il y a un peu de jalousie de sa part, car les gens ont généralement du mal à comprendre ce qu’il veut dire, lui!» Le scrutin du 26 mars n’est pas un feu de paille allumé par la popularité du chef de l’Action démocratique. C’est l’explosion d’une révolte trop longtemps contenue et qui couvait un peu partout au Québec. Seul Montréal a résisté. Le Parti québécois avait son «problème québécois». L’Action démocratique a son «problème montréalais». Certains ont vu dans le débat sur les accommodements raisonnables une question anecdotique. La frustration de la population — et pas seulement la population rurale ou francophone — est bien réelle, et Mario Dumont a su l’exploiter. À cette frustration s’est juxtaposé un ressentiment contre Montréal — «la grande ville» —, où se commettent tous les péchés et qui est la source de tous nos maux. De cela aussi, Mario Dumont s’est servi, jusqu’à en abuser, sans se rendre compte qu’en dressant le Québec contre sa métropole, c’est l’un et l’autre qu’il affaiblissait. Mais c’est le Parti libéral qui gouvernera le Québec dans les prochains mois, peut-être pendant une année complète, personne n’ayant intérêt à précipiter de nouvelles élections générales. Avec ou sans Jean Charest? La question est ouverte. Mais les défis restent les mêmes. Ils ont d’ailleurs été exposés dans le budget déposé le 20 février! On sait que c’est avec beaucoup de difficultés que l’ancien ministre des Finances, Michel Audet, a maintenu un semblant d’équilibre budgétaire, parfois grâce à un rajustement inespéré des paiements de péréquation. Mais l’année financière 2007-2008 commence à peine qu’on annonce pour 2008-2009 un «trou» de 995 millions de dollars. La dette du Québec, de 125 milliards de dollars cette année, représente 40% du PIB, le double de la moyenne canadienne. Et en dépit des mesures de restriction, les dépenses continuent d’augmenter plus vite que les revenus. La dette grimpe donc de quatre à cinq milliards de dollars par année. Avec l’appui — quasiment garanti — de l’Action démocratique, le gouvernement libéral pourrait accélérer, une fois pour toutes, la remise en ordre des finances publiques. Mais les centrales syndicales ont mal réagi à l’élection de 89 députés dits de droite, contre les 36 députés progressistes du PQ. La domination de la droite à l’Assemblée nationale fera-t-elle descendre la population dans la rue? C’est quand même un gros soupir de soulagement que tout le monde a poussé à Ottawa, puisque les souverainistes sont relégués au rang de tiers parti. «Je constate que les Québécois ont réagi favorablement au fédéralisme d’ouverture et que les deux tiers d’entre eux ont voté contre la tenue d’un autre référendum», a déclaré Stephen Harper. «Les Québécois ont donné au premier ministre Charest le mandat de travailler avec les autres Canadiens pour rendre le Québec plus juste, plus vert et plus prospère pour le bien de tous les Québécois, au sein d’un Canada uni», a de son côté précisé le chef libéral Stéphane Dion. Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes? Les mandarins du pouvoir fédéral n’aiment pas beaucoup les «autonomistes», tant il est vrai que le mot est synonyme de «sécessionnistes» ou d’«indépendantistes». Car il est plus difficile de dire non à un gouvernement autonomiste qu’à un gouvernement séparatiste. Et Jean Charest a surtout commis des erreurs qui risquent de coûter cher au Québec. Le budget fédéral du 19 mars, qui fait la part belle au Québec mais mécontente six provinces sur dix, a été plutôt mal reçu dans le reste du Canada. Et voilà que l’agacement de certaines provinces contre le Québec est devenu colère lorsque «l’enfant gâté de la fédération», Jean Charest, a empoché l’argent d’Ottawa pour annoncer immédiatement une réduction des impôts. Cette décision a été perçue comme de la provocation et le Québec est sorti de cette opération plus isolé que jamais au sein du Conseil de la fédération. On n’est pas loin de penser, dans le reste du Canada, que Jean Charest est un homme fini et que le prochain premier ministre de la province sera Mario Dumont. Même si le chef de l’ADQ est considéré avec une certaine méfiance — on n’a pas oublié ses batailles pour saboter le travail accompli par Robert Bourassa et Brian Mulroney afin de faire signer la Constitution au Québec, de 1990 à 1992, non plus que sa brève carrière dans le camp du Oui à la souveraineté, en 1995 —, on reconnaît qu’il y a déjà beaucoup d’affinités entre ses militants et les militants québécois du nouveau Parti conservateur. D’ailleurs, en 2006, c’est grâce aux assises de l’ADQ que Harper a pu faire sa percée au Québec. Depuis cette année, l’ADQ a décuplé sa force au Québec et est présente dans sept régions de la province. (Le lendemain des élections, Stephen Harper s’est empressé d’appeler Mario Dumont pour le féliciter, lui aussi.) On pourrait rappeler qu’en 1958 l’Union nationale de Maurice Duplessis avait livré 50 députés, assurant au conservateur John Diefenbaker une des plus importantes majorités aux Communes. On dit que Stephen Harper serait tenté de répéter le même exploit, avec l’appui délibéré de Mario Dumont et la neutralité bienveillante de Jean Charest. Son budget du 19 mars a même été adopté, le lendemain des élections au Québec, avec l’appui du Bloc québécois. Désormais, pour qu’il y ait des élections fédérales, il faudrait que le premier ministre conservateur «organise» sa chute, ce qui risque de le faire passer pour un opportuniste. On doit aussi noter que le gouvernement conservateur a présenté un projet de loi imposant des élections à date fixe, les prochaines devant avoir lieu le lundi 19 octobre 2009. Pour blaguer, Stephen Harper aurait confié à Gilles Duceppe qu’il entendait gouverner jusqu’à cette date. Mais personne à Ottawa ne le prend au sérieux, puisque les sondages récents suggèrent que le Parti conservateur, avec une demi-douzaine de points d’avance dans les intentions de vote, écraserait le Parti libéral et obtiendrait peut-être une majorité de sièges aux Communes s’il allait aux urnes maintenant. Et qu’attendent les adéquistes de la part du gouvernement de Stephen Harper? Ils seront certainement satisfaits de l’adoption d’un projet de loi omnibus regroupant toutes les mesures destinées à rétablir l’ordre public dans le pays et à renforcer les peines. Mario Dumont est également sur la même longueur d’ondes que les conservateurs fédéraux en matière de protection de l’environnement. Et il existe au moins un terrain sur lequel Harper et Dumont pourraient faire un long bout de chemin ensemble: celui de l’affirmation de l’autonomie des provinces, y compris celle du Québec, bien entendu. Au lendemain du budget fédéral du 19 mars, Stephen Harper a écrit une lettre personnelle à Jean Charest dans laquelle il précise, entre autres: «Notre plan témoigne aussi du ferme engagement qu’a pris le gouvernement à l’égard du fédéralisme d’ouverture et du respect des champs de compétence provinciaux, notamment en limitant le pouvoir fédéral de dépenser.» Cette limitation du pouvoir de dépenser serait toute une prime au «beau risque» que propose Mario Dumont…

Culture

Pour gens de parole

J’aurais souhaité vous parler d’un livre irremplaçable sur le rôle de l’écrivain québécois dans la société, d’un ensemble de textes réfléchis et intelligents, signés par une romancière de qualité. Écrits au fil des ans, ces essais abordent avec pertinence les rapports que l’auteur entretient avec la nation, la liberté, l’écriture, l’enseignement, l’amitié. Malheureusement, Monique LaRue publie De fil en aiguille dans la collection «Papiers collés», dirigée par François Ricard, aux éditions du Boréal, dont je suis un collaborateur, et si je lui avais consacré une chronique, l’on me taxerait d’être en conflit d’intérêts. Je peux tout de même évoquer la passion que nourrit Monique LaRue pour les dictionnaires: les repas familiaux, écrit-elle, étaient servis avec un Petit Robert au coin de la table. Aujourd’hui, non seulement elle vérifie le sens des mots, mais elle annote ses dictionnaires dans la marge. Pourquoi cette habitude? Parce que, avoue-t-elle, «sa langue maternelle vient d’Europe et n’est pas tout à fait celle de sa mère». Je vous laisse méditer cette remarque qui dit si bien pourquoi la langue française nous est à la fois familière et étrangère. Et si le français vous intéresse, que vous soyez étudiant, professeur, écrivain, journaliste, amateur de scrabble, cruciverbiste ou tout simplement curieux, une nouvelle collection de poche «Points», au Seuil, devrait vous titiller. «Le goût des mots», dirigée par Philippe Delerm (La première gorgée de bière), comprend à ce jour plusieurs titres réjouissants qui abordent le français avec érudition et désinvolture. «L’idée, dit Delerm, c’est de permettre à chacun de créer ses propres rapports avec les mots.» Des enquêtes sur le rapport affectif qu’entretiennent les francophones avec leur langue démontrent qu’en Europe comme au Québec les locuteurs du français se sentent souvent incompétents quand il s’agit de bien la maîtriser, voire coupables de ne pas y arriver. Même après des années de pratique, le choix d’un mot et son orthographe peuvent inquiéter. Daniel Brandy, dans la préface de Motamorphoses, décrit bien le phénomène: «La peur ne date pas d’hier, c’est une peur historique. Gaulois balbutiants se mettant à Virgile pour grimper dans la hiérarchie de l’administration, paysans accrochés à leur terre et à leur langue, cachant leur patois et devant se plier aux mots de la ville.» Frères humains, ayez pitié de ces milliers d’écoliers qui suent sang et eau en tentant de s’y retrouver dans les règles de la grammaire! «Le français, avec ses millions d’emprunts classiques, est devenu une langue théorique ne faisant pas un pas, ne bougeant pas une virgule sans la référence à maman latine morte depuis longtemps. Cet œdipe linguistique a été particulièrement dur à surmonter.» Il reste, dans cette perspective, à entreprendre une intéressante psychanalyse du français québécois. C’est pour décrisper la langue, d’ailleurs, que Brandy nous présente ses étonnantes histoires de mots («chandail» vient de «marchand d’ail» aux Halles, à Paris, «cocktail» décrivait la queue coupée de chevaux anglais, «parking» a un ancêtre gaulois), qui nous font découvrir des accidents de parcours et des mutations inattendues. Parfois, les philosophes s’amusent. Alain Finkielkraut, dans son Petit fictionnaire illustré, propose de fabriquer des mots nouveaux avec des pièces détachées de mots usuels, de les contempler et de leur donner une définition adéquate. Il offre en exemple des constructions de son cru: «toutriste», voyageur parti à l’aventure et auquel il n’est absolument rien arrivé; «altipute», prostituée des salons de sport d’hiver. Et ce mot dont je vous laisse à deviner la définition: «bourreaucratie». «Le goût des mots» réussit à rassembler des livres sérieux, écrits avec légèreté, et des livres légers écrits avec sérieux. Dans la première catégorie, je pense au magnifique L’habit ne fait pas le moine, de Gilles Henry, une remontée aux origines d’expressions que nous utilisons souvent, par exemple «à la queue leu leu», «la foi du charbonnier», «découvrir le pot aux roses»,sans même nous demander d’où sortent ces phrases toutes faites. Après avoir parcouru ce petit livre, on se sent plein de nouveaux savoirs. C’est la cata!, de Pierre Bénard, appartient à la seconde catégorie. Ce petit manuel du français maltraité est à la fois un rappel du sens des mots et l’expression d’un ras-le-bol à l’égard des néologismes, pléonasmes et autres «au niveau de» qui émaillent les informations quotidiennes. Bénard fait involontairement la preuve que les fautes de français que nous nous reprochons sont aussi fréquentes en France qu’au Canada. On souhaiterait que les journalistes s’en inspirent goulûment. La collection comprend aussi un inédit d’Irène Nouailhac, qui évoque les difficultés de la langue écrite. Le pluriel de bric-à-brac justifie nos hésitations. De quel genre est «écritoire»? Féminin. Et «cuillerée» ne prend pas d’accent sur le premier «e»! Ainsi de suite. Un autre inédit, de Rémi Bertrand cette fois, Un bouquin n’est pas un livre, donne à voir les nuances qui distinguent les synonymes. L’auteur en profite pour suggérer que «mail» soit réservé aux messages d’amour et «courriel» aux missives d’affaires. Pourquoi, en effet, opposer des mots quand on peut créer des synonymes! Pierre Enckell a de son côté consacré de nombreuses heures de sa vie à relever les perles du Grand Larousse (19e siècle), dans Que faire des crétins? Cette encyclopédie populaire prétendait répondre à tout; au sujet du crétinisme, l’époque était cruelle: «Tout crétin doit être transporté dans une autre contrée et là être soumis à une surveillance continuelle, afin de prévenir les excès d’ivrognerie et les abus d’onanisme.» Enfin, des huit premiers ouvrages de la collection «Le goût des mots», ma préférence va à Les deux font la paire, de Patrice Louis, un dictionnaire des couples célèbres, d’Adam et Ève à Sacco et Vanzetti, une façon déjantée de revoir l’histoire. Pourquoi ne pas s’instruire en se divertissant? — «Le goût des mots», collection dirigée par Philippe Delerm, aux éditions du Seuil, coll. «Points»: Que faire des crétins? P 1543; Motamorphoses, P 1544; L’habit ne fait pas le moine, P 1545; Petit fictionnaire illustré, P 1546; Le pluriel de bric-à-brac, P 1547; Un bouquin n’est pas un livre, P 1577; Les deux font la paire, P 576; C’est la cata!, P 1577. De 10,95$ à 13,95$.

Politique

L’option Dumont

Son Action démocratique grimpe petit à petit dans les sondages. «Nos idées collent à ce que veut la population», dit le jeune politicien de 24 ans qui a appris son métier en rédigeant des discours pour Robert Bourassa. Contrairement à Daniel Johnson, Mario Dumont a sauté sur l’occasion que lui offraient les commissions régionales sur l’avenir du Québec. «Pour créer un contact direct avec la population et expliquer mon option», dit-il. Il compte, pour bâtir un parti de pouvoir, sur deux groupes: les souverainistes «qui ne sont pas des inconditionnels du PQ», et les libéraux «que seul leur attachement au Canada retient encore au parti». Mario Dumont prévoit avec le temps renforcer la crédibilité de son parti grâce à des candidats «très connus dans leur milieu, en particulier dans celui des affaires», et un bon programme «qui touche à toutes les questions, en profondeur». D’ici là il voit le référendum comme un mauvais moment à passer: «La question devra faire comprendre au Canada anglais qu’il n’y aura pas de retour au statu quo.» «Super Mario» représente-t-il une mode ou est-il le leader d’une nouvelle génération politique? Carole Beaulieu et Michel Vastel l’ont rencontré à Montréal, dans un restaurant, autour d’un plat de spaghettis. Les jeunes disent de vous que vous êtes «un vieux dans un corps de jeune», avec vos vestons croisés et votre air guindé. Un chef de parti ne peut-il pas se permettre de tenir un discours de «jeune»? Je ne suis pas très «veston-cravate» mais siéger à l’Assemblée nationale demande d’observer un certain décorum. Je pense, malgré tout, que mon discours politique accroche les jeunes. C’est peut-être plus structuré que ce qu’ils disent eux-mêmes, mais je les ai entendus dans les commissions régionales: ils ne savent pas trop ce qu’est le déficit, la dette, la souveraineté. Cela ne les intéresse pas vraiment, ils ont l’impression qu’il y a pas mal de pourriture là-dedans. Les jeunes expriment des préoccupations très terre à terre sur l’économie, les impôts, le déficit. Leur discours, c’est l’inquiétude, la manifestation de l’inquiétude. Ils savent qu’ils paieront beaucoup d’impôts, qu’ils n’auront peut-être pas d’emploi, que la retraite n’est plus garantie: ils portent tout cela comme une sorte de fardeau. Moi, comme chef politique, je veux essayer de faire quelque chose d’utile. Me contenter de transmettre leur inquiétude, ce serait banal et cela ne rejoindrait pas beaucoup de monde. Il faut communiquer l’inquiétude des jeunes, bien sûr, mais offrir aussi des solutions. Quelles réponses veulent-ils? Les seules réponses acceptables pour les jeunes sont celles qui intègrent le point de vue humain. La lutte contre le déficit, par exemple, ça ne leur dit rien parce que ça signifie d’autres chialages, des désaccords. Les jeunes veulent qu’on leur parle de solidarité sociale, de bénévolat, de responsabilisation des individus. Le dénominateur commun, c’est qu’ils ne veulent plus d’une simple Charte des droits mais d’une Charte des droits et des responsabilités. Cela ressort de partout, de chez les souverainistes, les fédéralistes, les inquiets, de chez ceux qui ne comprennent pas grandchose comme de chez ceux qui sont mal informés… L’étudiant en science po comme la jeune mère de famille qui se demande si elle aura encore des allocations familiales n’expriment pas que de l’inquiétude mais aussi un désir de responsabilisation et de solidarité sociale. Ils souhaitent que le gouvernement qui nous a endettés ôte ses pattes de là, qu’il laisse la chance aux gens de s’organiser, de prendre des initiatives individuelles. J’ai des projets à ce sujet, mais je veux laisser passer la tempête référendaire avant d’en parler. Si le gouvernement vous offrait un ministère de la Jeunesse pour élaborer des solutions concrètes, seriez-vous intéressé? Il n’y a pas grandchose à faire avec un ministère de la Jeunesse! Ces ministères-là, Jeunesse ou Condition féminine, agissent en quêteux auprès des autres ministères. Ils les sensibilisent et dans chaque projet politique, on finit par retrouver un volet «jeune» ou «femme». Mais en bout de ligne, personne n’en tient compte. Y a-t-il un ministre qui ait le pouvoir de faire quelque chose, à part le chef de gouvernement? Un vrai ministère pour les jeunes devrait regrouper toutes les politiques relatives à l’emploi et à la formation et abolirait l’aide sociale et toutes les formes de soutien au revenu. Je vais même aller plus loin que le programme de mon parti: il faut instaurer une sorte de revenu minimum pour ceux qui n’ont pas d’emploi, s’assurer que, dès qu’une personne travaille, il lui reste quelque chose dans les poches. Actuellement, ce n’est même pas la peine d’offrir un emploi aux assistés et aux gens qui ne sont pas sûrs de travailler assez longtemps pour toucher de l’assurance-chômage: ils se pénalisent en acceptant. Il faut une politique qui fasse de tous les travailleurs des gagnants. J’irais même jusqu’à dire que l’assurance-chômage devrait être privatisée. Le travailleur investirait 10, 15 ou 50 dollars par semaine dans une «assurance sur l’emploi» ; les cotisations et les prestations varieraient selon ce que l’assuré accepterait de payer. Les jeunes du Parlement étudiant avancent des solutions radicales – comme celle d’«un seul pontage pour les gens qui fument». Ils se servent du pouvoir comme d’une matraque: est-ce qu’ils ne charrient pas un peu? Le discours de responsabilisation, c’est en même temps un cri d’alarme des jeunes, qui se rendent compte que, si on est dans un pareil bordel, c’est parce que leurs aînés ont dépassé la mesure. C’est une réponse, une réaction à Pierre Trudeau qui est allé trop loin avec la Charte des droits. Bien sûr, il faut ce filet qu’est la sécurité sociale, mais cela ne doit pas entraîner le travail au noir. Les jeunes femmes d’aujourd’hui disent que la bataille de la condition féminine est terminée. La place des femmes dans la société québécoise vous satisfait-elle? Avec la proportion de filles qu’il y a dans les universités, on serait tenté de croire que c’est le cas. Le discours des femmes évolue, certes, mais pas partout. J’entendais l’autre jour un groupe de femmes dans la cinquantaine qui disaient que la société doit faire une place aux femmes, qu’il devrait y avoir un certain nombre de sièges qui leur seraient réservés parce qu’elles ne pourront jamais se faire élire… Si ma blonde avait entendu ça, elle aurait bondi! Le manque d’intérêt des femmes pour la politique vient d’autre chose. Il tient au style, basé sur la confrontation et la partisanerie, qu’elles n’aiment pas. Leur réflexe est de se tenir à l’écart de la politique plutôt que d’essayer de la changer. Les autochtones ont-ils, selon vous, le droit à l’autodétermination? C’est très complexe… Je leur reconnais le droit de se gouverner eux-mêmes, sur leur propre territoire, mais il y a un équilibre à préserver. Le droit de se gouverner, c’est aussi en accepter les inconvénients autant que les bénéfices. Les autochtones ont droit à l’autodétermination mais on ne peut accepter qu’ils profitent d’autant de sources de financement. Il faut des ententes réciproques à partir desquelles ils vont administrer telle ou telle chose, et bénéficier de telle ou telle ressource. Ceux qui géreront bien ces ressources en profiteront. Mais ceux qui le feront mal ne pourront plus puiser dans une source intarissable de fonds. L’autodétermination, c’est aussi l’autogestion. Si tu gères mal, si tu gaspilles, si la durée de vie de ta motoneige est cinq ou 10 fois plus courte que celle des autres, tu en paies le prix. Cette question est complexe car à l’intérieur même de chaque communauté, les problèmes varient beaucoup. À Oka, il y a une tout autre gamme de problèmes qui ont été assez peu dénoncés. On me dit qu’ils se sont fait imposer Jerry Peltier par le fédéral. Et ceux qui n’en veulent pas n’ont pas le droit de le dire parce qu’ils sont en danger, les balles leur sifflent aux oreilles. Est-ce vrai ou pas? Ce n’est pas facile de négocier avec des gens qui n’ont aucune capacité de se regrouper autour d’intérêts communs, ni de porte-parole en qui ils ont confiance. Comment voyez-vous votre avenir? Je ne suis pas un gars très «pogné». Ce n’est pas mon genre de me demander ce qui va m’arriver dans 10 ou 20 ans… Quand on essaie de bien faire ce qu’on a à faire aujourd’hui, il y a des chances que ça aille bien demain. Cela ne veut pas dire qu’en politique on ne planifie pas des actions et qu’on ne prend pas position en fonction de l’avenir. Alors il faut bien que je me pose des questions existentielles du genre: «Est-ce qu’on forme un parti?» «Est-ce que je me présente dans Rivière-du-Loup?» C’est sans fin! En politique, il faut toujours vivre au futur… Sur le plan personnel, je vis une sorte de transition: la vie de député, entre trois lieux de résidence et ma voiture où je passe le plus de temps, ma conjointe qui a un emploi à Montréal, avoir des enfants… quoique cette année ce ne soit pas tellement bienvenu! Je vais apprendre à vivre avec tout cela et à mieux organiser mon temps. Claude Charron et moi avons vécu des situations assez semblables: à peu près au même âge, 24 ans, des tournées régionales, le lancement d’un nouveau parti… Lui a fait un bout puis il a laissé la place à d’autres. J’aspire à ça aussi. Quand les gens me disent que je ne ferai jamais autre chose que de la politique, je rejette ça d’emblée. Je suis jeune et je fais de la politique maintenant. Après, je ferai autre chose…

Politique

Quatre ans de solitude

Dans le système électoral à représentation proportionnelle dont il rêve, Mario Dumont détiendrait la «balance du pouvoir»! Avec un demi-million de voix (12% des suffrages), l’Action démocratique du Québec aurait 14 sièges. Ni le Parti québécois ni les libéraux ne pourraient former un gouvernement seuls. Mais nous avons un système électoral à majorité simple, et Mario Dumont est condamné pour une deuxième fois de suite à quatre ans de solitude à l’Assemblée nationale. Seul député de son camp, seul pour défendre les positions de son parti, seule vedette de l’ADQ capable d’attirer l’attention des médias, seul pour fouetter l’ardeur de quelques poignées de militants… Décourageant? «Oui», admet le jeune leader, rencontré dans sa circonscription de Rivière-du-Loup, qu’il a peu quittée depuis les élections. Il a consacré l’hiver à sa famille et pris le temps de panser des plaies. Une fausse couche de sa compagne, pendant les Fêtes, s’est ajoutée au poids des longues absences. «Un siège de plus, juste un, ce n’aurait pas été un mince avantage. Pour moi, mais aussi sur le plan politique. Car un jeune parti a une obligation de croissance.» La croissance du vote le console un peu, mais il sait bien qu’elle est en très grande partie due au plus grand nombre de candidats (125 en 1998, 80 en 1994). Et que sans sa solide performance au débat des chefs, on aurait pu enterrer l’ADQ. C’est une formation fantôme qui a sollicité l’électorat en novembre. Faute de militants et par conséquent d’aspirants, aucun des candidats n’avait dû affronter d’assemblée d’investiture… Conscients du manque de visibilité de leur parti, les adéquistes en avaient même modifié le nom officiellement à la toute veille de la campagne pour ajouter «Équipe Mario Dumont». «Nous voulions nous assurer qu’il n’y aurait pas de confusion dans l’isoloir», dit le chef. «Nous n’avions d’association active que dans une minorité de circonscriptions», dit Éric Boisselle, 26 ans, organisateur de la campagne de Marie Grégoire dans L’Assomption, une candidate qui a donné à l’ADQ un de ses meilleurs pourcentages. L’association s’était éteinte entre les deux élections et la permanence était la maison de la mère de Marie Grégoire, qui assurait aussi le secrétariat. Dans Shefford, deuxième circonscription où elle a réalisé sa meilleure performance (Serge Nadeau a obtenu 24,6% des voix), l’ADQ ne comptait pas 30 membres. «Il est difficile pour tous les partis de faire vivre des associations entre les élections», dit Jacques Hébert, le directeur de l’ADQ et un de ses trois seuls permanents. Les locaux du bureau national, rue Sainte-Catherine, à Montréal, sont presque déserts. Le nombre de membres est un secret bien gardé. Jacques Hébert laisse tomber le chiffre invérifiable et peu réaliste de 10 000… L’ADQ n’en comptait peut-être même pas 2000 au déclenchement des élections. En 1997, dernière année pour laquelle le Directeur général des élections a des chiffres, le parti n’avait récolté que 7240 dollars de cotisations. À cinq dollars la carte, 1448 membres, 12 en moyenne par circonscription! Mais la campagne leur a donné des ailes. «Les élections nous ont apporté une crédibilité que nous n’avions pas, pense Éric Boisselle. Les médias nous accordent plus d’attention, notre position dans les sondages est meilleure, et nous aurons plus d’argent pour nous organiser… Nous avons maintenant un noyau actif dans toutes les circonscriptions.» Les adéquistes veulent par-dessus tout éviter la démobilisation qui avait suivi la campagne chaotique de 1994. «Notre plus grand défi, c’est d’organiser le parti sur le terrain», constate Mario Dumont. Les adéquistes ont un problème d’identité: sont-ils fédéralistes ou souverainistes? De droite ou… enfin, on ne va quand même pas jusqu’à penser qu’ils sont de gauche! «Nous ne sommes pas dogmatiques, dit Jean-Sébastien Brault, président de la Commission des jeunes. Nous refusons de nous figer dans des positions idéologiques. M. [Jean] Allaire résume ça en disant que nous sommes essentiellement des modérés. Nous sommes insaisissables, et ça dérange!» L’hiver dernier, Jean Allaire, ex-président et toujours éminence grise du parti, était assis à quelques chaises de l’ex-syndicaliste Michel Chartrand dans une salle de la maison Bellarmin, à Montréal, bondée de travailleurs sociaux, de militants socialistes et de jésuites de gauche. Comme tous ces gens, M. Allaire était là pour réfléchir aux moyens de contrer les effets du néolibéralisme sur les pauvres, entendre parler d’un «projet de loi pour l’élimination de la pauvreté» et écouter Françoise David, la présidente de la Fédération des femmes du Québec, expliquer les objectifs de la Marche mondiale des femmes contre la pauvreté. «Sur la question du revenu minimum vital, dit-il, nous parlons le même langage que Michel Chartrand. C’est une mesure sociale «de gauche» nécessaire si nous ne voulons pas nous retrouver avec des problèmes sociaux graves.» Là s’arrête cependant le rapprochement avec le bouillant Chartrand. «Nous ne pouvons pas avoir de contacts avec lui; il insulte tout le monde!» Si Jean Allaire raconte cet épisode, c’est pour faire valoir que son parti n’est pas, comme le laissent entendre ses adversaires, qu’un ramassis de crypto-réformistes, de disciples de Mike Harris et de Ralph Klein, ou pis, de l’Américain Newt Gingrich. «Nous n’avons rien à voir avec la droite «morale», dit Jean-Sébastien Brault. Au conseil général de septembre, à Mirabel, nous nous sommes prononcés en faveur de la reconnaissance des droits des conjoints de même sexe…» «J’ai beaucoup de misère avec l’étiquette de «néolibéraux» qu’on nous met parfois, dit Marie Grégoire. Je trouve plutôt effrayant que la valeur de l’action en Bourse dicte les décisions des entreprises, sans considération pour le reste.» Comment s’accommode-t-elle d’un programme politique qui proposait l’abolition des garderies à cinq dollars par jour, une mesure sociale des plus populaires? «Nous en avons surtout contre la nationalisation du système de garderies. Les garderies privées en ont fait les frais.» Au débat des chefs, Lucien Bouchard a traité Mario Dumont de réactionnaire: «Pour un jeune homme comme vous, je vous trouve passablement de droite», disait-il sur un ton de blâme paternel en le montrant du doigt. Au congrès de 1996, à Saint-Jean-sur-Richelieu, les délégués avaient réclamé une réduction de 25% de la taille de l’État et entendu leur chef vanter le gouvernement du conservateur Mike Harris, de l’Ontario. Le lendemain, La Presse titrait: «L’ADQ de Mario Dumont: à droite toute». Certains congressistes étaient consternés. «C’était l’enfer! se souvient Éric Boisselle. Moi, je n’ai pas honte d’être de droite. Je suis pour un gouvernement qui met ses culottes et ne craint pas de punir ceux qui travaillent au noir ou ceux qui, parmi les assistés sociaux, ne font pas d’effort pour retourner sur le marché du travail. Mais nous avons beaucoup de militants qui se disent sociaux-démocrates.» «Moi, je suis social-démocrate!» me lance d’ailleurs Martin Baller, 25 ans, transfuge récent du Parti libéral du Québec. Il veut mettre sur pied un bureau et une véritable association dans Mercier, sur le Plateau-Mont-Royal. «Beaucoup de jeunes artistes pauvres y vivent, et je suis convaincu qu’il s’agit d’une clientèle que nous pouvons atteindre. L’État peut faire davantage pour eux. Personne n’est sensible à leur détresse…» Martin Baller ne croit pas que la réduction radicale de l’État soit un frein à de meilleures interventions à caractère social. Et il est conscient que des tendances contradictoires coexistent à l’ADQ: «On y trouve des fédéralistes comme des souverainistes, des gens de gauche et des gens de droite. Nous ne sommes pas des millions, et il y a de la place pour exprimer nos idées.» Nombre de jeunes sont séduits par cette ouverture. «Tout est encore malléable dans ce parti, dit Jean-Sébastien Brault. L’histoire de l’ADQ est à écrire, et c’est emballant.» «Ce qui nous caractérise, c’est l’innovation», dit Alain Dumas, jeune entrepreneur de Bromont et organisateur de Serge Nadeau dans Shefford. «Notre position sur les clauses orphelins a été reprise par les jeunes du Parti québécois.» La clientèle cible de l’ADQ, ce sont les jeunes. Plus du tiers des candidats aux dernières élections n’avaient pas 30 ans. La moyenne était de 34 ans. Les membres se recrutent surtout parmi les travailleurs indépendants, les jeunes professionnels, les cols blancs… «Beaucoup de nos succès ont été obtenus dans le «450» [NDLR: le nouvel indicatif téléphonique], dit Jacques Hébert, directeur du parti. Masson, Deux-Montagnes, Blainville, L’Assomption, La Prairie sont des circonscriptions où se trouvent de jeunes familles de la classe moyenne.» L’ADQ tarde cependant à pénétrer dans le milieu étudiant, largement acquis à la souveraineté et, donc, au Parti québécois. Ce printemps, il y aura un blitz de recrutement dans les cégeps et, à l’automne, une campagne plus importante dans ces derniers et les universités. «Un adolescent qui s’affiche adéquiste, c’est très rare», constate Guillaume Saindon, 16 ans, élève de cinquième secondaire à Rivière-du-Loup. «La plupart se disent souverainistes. Mais j’ai découvert que l’ADQ avait beaucoup de jeunes partisans silencieux.» Après avoir milité pour le Oui au référendum, les adéquistes ont enterré l’affaire avec le même sens de l’efficacité que celui qu’ils réclament de l’État. «Nous avons été les premiers à reconnaître le verdict, dit Éric Boisselle. Comme société, nous ne pouvons pas mettre encore nos énergies dans ce débat. Il faut nous appliquer à devenir les meilleurs du monde, des chefs de file, avoir le plus bas taux de chômage, une meilleure situation financière, s’attaquer au taux de décrochage scolaire et régler les problèmes dans le secteur de la santé.» Ensuite seulement, croit-il, il sera opportun de se reposer la question existentielle de la souveraineté… D’ici là, on voit encore mal de quel côté de l’échiquier politique l’ADQ pourra trouver la «croissance obligatoire» que cherche Mario Dumont. Tous les observateurs s’entendent pour dire qu’il trouvera le temps long pendant les quatre prochaines années dans une arène où on attend des libéraux de Jean Charest une opposition musclée. Jusqu’ici, l’ADQ s’est alimentée surtout de jeunes désillusionnés des deux autres partis. À défaut de faire élire un camarade pour l’épauler en chambre, Mario Dumont peut toujours rêver d’un transfuge venu des caucus péquiste ou libéral. N’est-ce pas ainsi que René Lévesque avait gagné ses premiers députés avant 1976?

Monde

L’Iran en 1979

Début 1979, l’Iran vit de grands bouleversements. Le régime monarchique autoritaire pro-occidental est fortement contesté depuis plusieurs mois, notamment à cause de la brutalité de ses forces policières. En janvier, les protestations de la population culminent et le chah (monarque) est forcé de quitter le pays, mettant fin à 50 ans de dictature. Au sein des multiples groupes révolutionnaires, les idéologies divergent sur la nature du nouveau gouvernement à créer (libéral, laïc, marxiste, etc.). Mais l’ayatollah Khomeiny, un imam austère et ultraréactionnaire de retour au pays après 14 ans d’exil, réussit à cristalliser l’opposition à l’ancien régime. La création d’une république islamiste, basée sur les principes du Coran, se trame. Le journaliste de Radio-Canada René Mailhot était à Téhéran en mars 1979 pour couvrir ces chambardements. Regardez le début de son reportage ci-dessous. (Extrait de l’émission Télémag, diffusée le 30 mars 1979, à Radio-Canada. Avec la permission de la zone Archives de Radio-Canada.) Pour regarder la suite, cliquez ici. Quelques mois plus tard, le 4 novembre 1979, les révolutionnaires islamistes secouent la planète entière en prenant en otage une soixantaine d’Américains à l’ambassade des États-Unis à Téhéran pendant 444 jours. Au moment de l’assaut, six diplomates américains réussissent à s’enfuir et trouvent refuge à l’ambassade du Canada. Ils sont secrètement hébergés pendant 79 jours avant de s’évader d’Iran munis de faux passeports canadiens. Regardez le reportage du Téléjournal de Radio-Canada, diffusé le 30 janvier 1980, sur la fuite des ressortissants américains et le rôle du Canada dans cette histoire. Écoutez une entrevue avec le ministre iranien des affaires étrangères diffusée à Présent édition québécoise le 4 février 1980, sur les ondes de la radio de Radio-Canada.

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Politique

Le résistant de Cacouna

Le 24 juin prochain, Mario Dumont jettera enfin sa valise au fond d’un placard de sa maison ancestrale de Cacouna. Pendant six semaines, il cultivera son jardin et regardera blondir ses champs d’avoine. Et avec sa femme, Marie-Claude Barrette, leurs enfants, Angela et Charles, il prendra le temps d’admirer le soleil disparaissant derrière les montagnes de la Côte-Nord. Cela fait huit ans que Mario Dumont dirige l’Action démocratique du Québec (ADQ). Seul élu à l’Assemblée nationale, il en est aussi le seul conférencier dans les cocktails des campagnes de financement, les assemblées de mises en candidature, les tournées électorales. Depuis la fin de janvier, il vit dans ses valises, sans même se donner la peine de les défaire lorsqu’il passe par la ferme du Petit Rang 2, où, depuis 1834, des générations de Dumont cultivent leurs 50 hectares de terre. « Le fait d’avoir des enfants a changé ma vie, déclare Dumont. Je fonce en me disant : « J’ai quelque chose d’utile à faire. Mais si ça ne marche pas, j’ai autre chose dans la vie. » L’utile, c’est de débarrasser le Québec de ses vieilles habitudes « libéralo-péquistes », de battre « les adversaires que sont les péquistes et les ennemis que sont les libéraux ». L’obstacle, c’est « le mur de la résignation » : après une difficile campagne en 1998 qui a permis de prouver que l’ADQ était là pour rester, le parti doit maintenant montrer qu’il est capable de faire élire d’autres députés. L’occasion lui a échappé en octobre 2001, malgré le surprenant résultat de 19,2 % des suffrages recueillis par Michèle Boulianne dans Jonquière. Mario Dumont courait encore après ce miracle, en mars dernier, en présentant son candidat aux élections partielles du 15 avril, François Corriveau, à un groupe d’ouvriers d’Alcoa, à Baie-Comeau. « Péquistes et libéraux, c’est du pareil au même », disait Corriveau, greffier adjoint de la ville, 32 ans et deux enfants, comme Dumont. Un vote adéquiste est un vote inutile, disaient ses adversaires. « Ils ne seront que deux à l’Assemblée nationale et ils ne pourront rien faire », raillait la candidate libérale, Isabelle Melançon, 27 ans, relationniste à la chambre de commerce locale. « Essayez-nous pendant « une p’tite secousse », plaidait encore l’adéquiste. « Le mur de la résignation, c’est ça ! explique Mario Dumont. Les gens disent qu’on a le meilleur programme et le meilleur candidat, mais qu’il faut voter libéral pour battre le PQ. Mon défi est de convaincre les Québécois qu’ils ont mieux à faire que de voter libéral pour se débarrasser du Parti québécois. » Élu à 24 ans député de Rivière-du-Loup, il est resté le « jeune » Mario Dumont. « Ah ! Mario, me dit un pompiste de La Pocatière : sympathique, très intelligent, bien gentil, mais il est encore jeune et il n’a pas beaucoup d’expérience. » Huit ans d’Assemblée nationale, de budgets, de commissions parlementaires, toutes ces heures au bureau de la circonscription à écouter des gens ordinaires lui raconter leurs malheurs ont laissé des traces : l’homme a mûri. « Il est beau mais il n’a pas mon âge », dit la fille de 20 ans qui nous sert des spaghettis au Novello de Rivière-du-Loup. Trop jeune pour les uns, trop vieux pour d’autres… « Au Nouveau-Brunswick, on appelle ça un premier ministre ! » lance Mario Dumont en riant, évoquant la victoire-surprise du conservateur Bernard Lord en 1999, à 33 ans. « Si Mario devient premier ministre, on va s’adapter à cette vie-là comme on assume notre vie aujourd’hui », dit Marie-Claude Barrette en nous servant un café. Angela, cinq ans, s’est endormie dans le fauteuil du salon. Charles, deux ans, s’accroche à son biberon jusqu’à ce que son père l’emporte dans ses bras vers une chambre à l’étage. Les Dumont ne sont pas des « accros » de la politique. Marie-Claude Barrette était pourtant membre du conseil de direction du Parti libéral du Québec six mois avant de rencontrer son mari, en 1990. Ils ont passé à travers la tempête des négociations constitutionnelles, contesté la décision de Robert Bourassa d’appuyer l’accord de Charlottetown en 1992, fondé un parti avec Jean Allaire en 1994, déménagé à Rivière-du-Loup après l’élection de Mario à l’Assemblée nationale. « Pour tenir en politique, il ne faut rien planifier, dit-elle, car on risque d’être déçu ! » « Il y a beaucoup trop d’accros en politique, ajoute Mario Dumont : ils empochent la paye, ils s’accrochent à leur fonction de député avec tout ce qu’elle apporte et ils paniquent à l’idée de ne plus être là l’an prochain… » Les Dumont prennent donc la vie une semaine à la fois. Le mardi, à 7 h, nous sommes en route vers Québec. « C’est à côté », dit Dumont en évoquant la capitale, tout de même à deux heures d’autoroute. Il ne fera que passer à ce parlement qu’il appelle « l’aquarium » : tout ce qui s’y produit est très important pour les poissons, mais à l’extérieur, rien de ce qui préoccupe les poissons n’intéresse les humains ! Alors, après une courte réunion avec des producteurs de bois d’oeuvre dans son bureau mansardé, au troisième étage de l’Assemblée nationale, et une question au ministre des Ressources naturelles sur le différend commercial opposant le Canada aux États-Unis – « Bonne question », apprécie Bernard Landry, jamais à court d’un mot aimable pour Dumont -, nous reprenons la route vers Baie-Comeau. Cette fois, le chef de l’ADQ ne dit pas que c’est à côté. Cinq heures de trajet nous attendent et la météo annonce une tempête de neige. « Depuis huit ans, je travaille avec le dixième des moyens des autres : pas de chauffeur attitré, jamais d’avion pour aller en Abitibi ou sur la Côte-Nord », dit-il. La semaine précédente, en effet, Bernard Landry s’était rendu au même endroit en avion, tout comme Jean Charest l’avait fait la veille et comme Pauline Marois le ferait le lendemain. Du début de février à la fin de juin et tout l’automne, le chef de l’Action démocratique suit le même horaire : une journée à Québec, trois ou quatre dans les régions ou au siège du parti à Montréal, un court week-end à Cacouna. L’ADQ nourrit ses plus grands espoirs dans Lanaudière, la région de Québec, les Laurentides, la Montérégie, Chaudière-Appalaches, le Centre-du-Québec et sur la Côte-Nord : cela fait beaucoup de kilomètres à parcourir avec la Ford Windstar beige de la famille ou le 4X4 loué par son bureau de l’Assemblée nationale. En mai, Mario Dumont prendra tout de même le temps de faire les semis d’avoine, d’orge et de soya, qui, à la récolte, lui rapporteront 30 000 dollars avant impôts. « Marginal », dit-il. « Cela paie les vacances et les escapades à New York », corrige sa femme. Le grand plaisir de l’été de Mario Dumont, c’est le potager, où il se précipite à 5 h 30 du matin : 15 plants de tomates, 9 sortes de laitue, « même des melons d’eau », ajoute-t-il avec fierté. Il a commencé à initier Angela aux joies du jardinage, tandis que Charles, à qui sa mère songe à offrir un chevreau cet été, court après les quatre poules. Dumont, qui a joué au golf dès 14 ans, s’est mis à la glissade en hiver, aux promenades en été. Les enfants règlent sa vie, limitent son temps de lecture ou de travail dans Internet et perturbent à l’occasion ses exercices de piano. Quand il fêtera ses 32 ans, le 19 mai, lui et sa femme se retrouveront avec une quinzaine d’autres couples sur la base de plein air de Pohénégamook. C’est une des trois ou quatre escapades que les Dumont se permettent chaque année, laissant les petits aux grands-parents de Rivière-du-Loup ou de Berthierville. Tout compte fait, ils mènent la vie des jeunes couples de leur génération. C’est la certitude tranquille d’une nouvelle convivialité qui a fait le succès de La Vie la vie, l’émission-culte de Radio-Canada qui attire 1,3 million de téléspectateurs chaque lundi soir. Le retour à la campagne, beaucoup plus de temps avec les enfants que devant la télé – ils espèrent en avoir « un ou deux autres », malgré une fausse couche en 1998 et une grossesse difficile qui a tenu Marie-Claude à l’hôpital pendant quatre mois et demi avant la naissance de Charles -, un ordinateur, un télécopieur, trois lignes téléphoniques. L’un ou l’autre travaille à la maison lorsqu’un des enfants est malade et a besoin d’attention. « J’ai été militante et je savais que la vie politique ne s’arrête pas à 17 h », dit Marie-Claude Barrette, qui aujourd’hui travaille au Musée du Bas-Saint-Laurent, à Rivière-du-Loup. Angela et Charles sont nés après l’élection de leur père et le déménagement du couple à Cacouna. Pour eux, les absences prolongées de Mario Dumont sont normales. Quand on demande à l’aînée ce que fait son papa, elle répond naturellement : « Il travaille à la télévision. » Elle est encore trop jeune pour comprendre ce qu’est la politique et s’étonne de le voir sur les panneaux hors dimensions qu’a adoptés le parti aux élections partielles de ce printemps (1,20 m sur 1,20 m au lieu de 60 cm sur 1,20 m). Car l’ADQ en est toujours au stade où elle doit surprendre pour se faire remarquer. Le parti, qu’on ne disait pas viable en 1994 et qu’on croyait fini en 1998, a tout de même obtenu 480 636 voix aux dernières élections, soit 11,81 % des suffrages. La barre se situe maintenant à 20%. Un sondage CROP réalisé en février suggère que c’est possible: 22 % des Québécois, dont 26 % de francophones, auraient l’intention de voter pour l’ADQ. Et 25 % déclarent que Mario Dumont est le chef auquel « ils font le plus confiance pour diriger le Québec » (29% dans le cas de Jean Charest et 28 % dans celui de Bernard Landry). Avec plus de 20 % des suffrages, l’ADQ deviendrait un parti officiel à l’Assemblée nationale et son budget frôlerait le million de dollars. Au-delà de cette barre de 20%, il pourrait faire élire de cinq à huit députés. En 2001, l’ADQ a recueilli près de 100 000 dollars en revenus autonomes, le double de l’année précédente, auxquels se sont ajoutés environ 300 000 dollars de contributions publiques (50 cents par électeur), basées sur le nombre de voix recueillies au scrutin précédent. Il n’y a que cinq personnes à la permanence du parti, à Montréal, mais il a fallu engager quelqu’un pour saisir les données sur les nouveaux membres. François Corriveau en recrutait de 200 à 300 par mois pendant la campagne dans sa circonscription de Saguenay. Au 31 décembre 2001, le parti comptait ainsi une quarantaine d’associations de circonscription dûment constituées ayant plus de 50 membres. Et des candidatures s’annoncent, parfois d’elles-mêmes, dans 70 circonscriptions. Le profil du candidat reste presque toujours le même : de jeunes entrepreneurs et des travailleurs autonomes dans la trentaine. Mais des élus municipaux de 40 à 50 ans se signalent également. « On est au point où on refuse des candidats », affirme Dumont. Il se permet même à l’occasion de vérifier dans les archives des tribunaux le passé des intéressés ! Malgré ces prévisions encourageantes, les observateurs ne croient guère à l’avenir de l’Action démocratique. « Le principal problème de Mario Dumont demeure ce que Bernard Landry appelle le caractère « virtuel » du parti qu’il dirige, écrivait Michel David dans son bulletin de fin d’année pour Le Devoir. Il est vrai que l’actuel mode de scrutin pénalise l’ADQ, mais son désir de se démarquer des « vieux partis » l’amène également à adopter des positions qui sont de nature à accentuer sa marginalisation… » Son confrère J.-Jacques Samson ajoute, dans Le Soleil, que le chef de l’ADQ « termine l’année en queue de poisson, succombant de plus en plus souvent aux travers des vieux politiciens, et il doit s’interroger sur la capacité de l’ADQ de rallier une clientèle électorale désabusée du tournage en rond du PLQ-PQ… » « Ah ! si on était capables de briser la glace », soupire le conseiller et confident du chef, Jean-Luc Benoît. Le secret espoir des adéquistes est en effet de réaliser le même exploit que le Parti québécois : fondé en 1968, il faisait élire sept députés en avril 1970. Après avoir fourni au premier gouvernement de Robert Bourassa une opposition beaucoup plus musclée que l’Union nationale, le PQ devenait l’opposition officielle en octobre 1973 et prenait le pouvoir le 15 novembre 1976. Jean Allaire, qui a présidé la Commission politique du Parti libéral du Québec avant de fonder l’Action démocratique, aime dire à ses anciens amis du PLQ et à ses relations au gouvernement : « Croyez-vous que si ces jeunes étaient au pouvoir, ils feraient plus de bêtises que nous ? » Courtisé autant par les libéraux que par les péquistes, Mario Dumont doit cependant « se méfier des compromis, qui peuvent rapidement devenir des compromissions », dit encore Allaire. En 1995, le jeune chef de 25 ans a osé pactiser avec le rusé Jacques Parizeau, de 40 ans son aîné. C’était pour « ne pas se retrouver dans le camp de Jean Chrétien et des gens qui ont trahi le Québec », explique Dumont. Il prétend que cette campagne aux côtés de Parizeau et de Lucien Bouchard ainsi que sa réaction au résultat serré qui a suivi ont établi sa réputation de chef politique responsable. « Les Canadiens qui nous ont visités la semaine dernière ont réalisé [sic] que les fondations du Canada craquaient, a-t-il déclaré le soir du 30 octobre. Rien de tout cela n’est réparé. Lorsque les fondations sont si endommagées, les retouches n’empêcheront pas sa chute. Nous devons reconstruire. » Le chef du Parti réformiste, Preston Manning, l’appela aussitôt pour prendre rendez-vous avec lui ! À un récent colloque sur Robert Bourassa, Guy Laforest, professeur de sciences politiques à l’Université Laval, a remarqué qu’il existait encore beaucoup de camaraderie entre Dumont et les anciens collaborateurs de Bourassa. « Il en est l’héritier naturel d’ailleurs, dit Laforest, avec ses qualités et ses défauts : de bonnes relations avec les autres, pas rancunier, une formation d’économiste [à l’Université Concordia], mais un rapport utilitaire au reste du Canada. » En somme, Dumont est l’homme du « fédéralisme rentable ». Le chef de l’ADQ reconnaît cependant qu’il devra, au plus tôt, visiter le Canada, qu’il ne connaît pas. Au Québec, il n’a plus d’alliés, seulement des « adversaires » ou des « ennemis », comme il le dit des péquistes et des libéraux. Ses mots les plus durs, il les réserve à Jean Charest et à son parti, qui l’ont vainement courtisé. « Le Parti libéral est presque devenu le parti de l’infidélité au Québec, dit Dumont. Il est inféodé à Ottawa et les fils sont trop mêlés pour qu’il puisse prétendre être un parti vraiment québécois. » Quant à Charest lui-même, « je ne pense même pas que c’est lui qui a décidé d’être là, dit Dumont. Je ne lui ferais pas davantage confiance qu’au reste du PLQ ! » Pas question donc de retourner au PLQ tant que « le frisé », comme il appelle Charest, en sera le chef désigné par Ottawa. Quand il était président de la Commission-Jeunesse du Parti libéral du Québec, Dumont complotait avec Bourassa pour empêcher les libéraux fédéraux de s’inscrire aux congrès du parti provincial. Aujourd’hui, « c’est le même monde, prétend-il : je ne reconnais plus le PLQ, et Jean Lesage ou Robert Bourassa ne le reconnaîtraient pas non plus ». Le chef de l’ADQ est plus réservé lorsqu’il parle du premier ministre. « Il faut reconnaître que Bernard Landry a tout de même beaucoup d’expérience », commence-t-il par dire à un groupe de gens d’affaires de la Côte-Nord qui lui demandent d’évaluer l’adversaire. « Il m’a envoyé des messages, me confirmera-t-il au cours d’un entretien privé. Mais il perd son temps… » Car pour lui, péquistes et libéraux, « c’est la même affaire : le même modèle de gouvernement, qui dépense toujours plus, qui est toujours plus gros et plus lourd ». Le PQ représente pourtant un grand succès électoral : quatre victoires en un quart de siècle et 16 ans au pouvoir. « Mais en politique, il n’y a pas d’excuses, ajoute Dumont. Le Parti québécois a eu la chance de gouverner, il a été en position de définir sa stratégie, et le résultat qu’il a livré, c’est un affaiblissement politique du Québec. J’appelle cela un échec lamentable ! » Encore une fois fidèle au modèle Bourassa, il se prétend pragmatique et rêve de l’époque où le Québec, s’alliant à l’Ouest, avait porté Brian Mulroney au pouvoir. « Pour l’instant, explique-t-il, l’Alliance canadienne, je ne la sens pas, et Stephen Harper [le chef élu le 20 mars dernier], je ne le vois pas. Mais mon instinct me dit qu’à un moment donné la population canadienne va s’écoeurer du gouvernement de Jean Chrétien et de son autoritarisme. Je craindrais qu’il ne se mette en place une autre option politique au Canada, forte et solide, et que le Québec ne soit en train de cueillir des pâquerettes. » Mario Dumont n’envisage pas d’autre avenir politique que celui de l’Action démocratique du Québec. Et si, avec sept ou huit députés, il détenait la balance du pouvoir à Québec ? La question le fait longuement réfléchir, comme s’il n’osait pas encore l’espérer. « Cela donnerait un gouvernement plus propre… Ce qui ne serait pas une mauvaise chose », dit-il enfin. Faute de pouvoir imposer son propre programme, quelle est la première mesure que l’ADQ exigerait d’un gouvernement minoritaire en échange de son appui ? « Faire le ménage dans le gouvernement et s’attaquer à l’endettement », dit Dumont. Et qu’interdirait-il au gouvernement de faire? « J’empêcherais les libéraux de signer la Constitution du 17 avril 1982, parce que ce serait la reddition, répond-il aussitôt. Et j’interdirais à un gouvernement du Parti québécois de créer de nouveaux monopoles d’État. » Mais pendant quatre jours, chez lui à Cacouna, à l’Assemblée nationale, en campagne sur la Côte-Nord, je n’ai jamais réussi à « sentir » un futur premier ministre du Québec, ni même un ministre. Son discours est pourtant rafraîchissant, mais « trop beau pour être vrai », dirait-on. Ou comme s’il n’y croyait pas lui-même et se complaisait dans ce tiers parti condamné à l’opposition. Ma remarque l’embarrasse. Il n’est pas dans un « trip de planification de carrière », proteste-t-il. Et s’il devenait premier ministre, « il saurait quoi faire le lendemain matin ». Il a même une idée de ce que serait son premier budget: une baisse massive des impôts pour redonner du souffle au secteur privé. Puis, après six mois ou un an, un grand ménage au gouvernement. Mon scepticisme doit paraître malgré moi. « Il n’y a pas 80 % des gens qui parieraient que l’Action démocratique du Québec sera au pouvoir un jour, admet-il. Mais il n’y a personne qui prendrait le risque de parier que cela n’arrivera pas… »

Politique

Comment freiner l’ADQ ?

LE PQ DOIT GARDER LE CAP Qui est l’artisan de l’ascension de Mario Dumont ? Il serait normal de répondre : « Mario Dumont. » Car le chef de l’Action démocratique du Québec ne manque pas de qualités. Il se dégage de cet homme politique patient, plus attentif aux humeurs de l’électorat que fidèle à une vision, un sentiment absent chez Jean Charest et chancelant chez les principaux leaders péquistes : nullement angoissé, il semble bien dans sa peau, content d’être là. Rafraîchissant. Reste que ces qualités, Mario Dumont les avait il y a six mois. Il les avait il y a un, deux, trois, cinq ans. Mais c’est maintenant qu’il monte. Il arrive que le temps récompense la constance. « Quatre-vingt-dix pour cent de la politique, disait George Bush père, c’est d’être là. » Les affaires de lobbying, les maladresses du PQ envers ses élus plus âgés – démission de Guy Chevrette et de Jacques Brassard, départ de Jean-Pierre Jolivet et de Matthias Rioux -, la navrante déclaration de Rita Dionne-Marsolais sur la « génération égoïste », la faiblesse chronique de Jean Charest comme solution de rechange, l’atténuation du sentiment d’urgence à propos de la question nationale, tout semble avoir convergé pour déblayer le terrain au chef adéquiste. Paradoxe : même les succès du gouvernement profitent à l’ADQ. Il ne viendrait pas à l’esprit de près de la moitié de l’électorat de voter, comme il l’a fait aux partielles de juin, pour un parti inexpérimenté si nous étions en période de crise économique, de montée du chômage et de déficits croissants. C’est parce que l’emploi se porte bien, que l’enrichissement du Québécois moyen est palpable, que les finances de l’État sont en ordre (merci à MM. Bouchard et Landry) que l’électorat peut se permettre un flirt avec Mario Dumont. Le parallèle entre Mario Dumont et le jeune Robert Bourassa de 1970 ne tient d’ailleurs pas. À l’époque, une population économiquement analphabète et déboussolée par l’accélération des changements votait pour un économiste terne dirigeant un parti de gouvernement. Aujourd’hui, une population plus aguerrie et désireuse de changement n’est nullement impressionnée par le bac en économie de Mario Dumont. Les gens ont envie d’une nouvelle tête, ils peuvent se la payer, voilà tout. Mario Dumont sera-t-il premier ministre du Québec à l’automne 2003 ? Si le PQ continue à lui faire la courte échelle, si des ministres s’entêtent à dire du mal de leur propre programme, de leurs engagements sociaux, des aînés et des jeunes, si on dilue l’objectif indépendantiste dans le concept flou d’« union confédérale », c’est probable. Avec l’effet secondaire de fragiliser l’identité du parti de René Lévesque pour des années à venir. Mais rien n’est joué. Car il est plausible que l’étoile de Mario Dumont pâlisse. Son score aux partielles fait penser au jour où l’action de Nortel a atteint 123 dollars. « Priced for perfection » », disaient les experts : l’action ne pouvait se maintenir à ce niveau que si tout se déroulait parfaitement pour l’entreprise, facteurs externes et internes compris. L’ADQ ne descendra pas aussi bas que le titre de Nortel, mais elle ne pourra se maintenir longtemps dans la stratosphère politique. Pour peu que la force nouvelle de l’ADQ se stabilise à un niveau respectable, les prochaines élections se joueront vraiment à trois : il ne faudra plus 44 % des voix pour gagner, mais de 35 % à 40 %. Si le PQ se ressaisit, recentre son action, il peut se présenter aux urnes avec des chances de gagner et la certitude de durer. « Le Parti québécois est le seul parti souverainiste et progressiste au Québec. » Depuis mai, Bernard Landry répète cette phrase comme un leitmotiv. C’est un énorme progrès. D’abord, notons la disparition bienvenue du concept d’« union confédérale ». Paix à ses cendres. Applaudissons ensuite à la profession de foi de l’ex-ministre des Finances en faveur de la social-démocratie. Le gouvernement du PQ, qui a cumulé en sept ans plus de mesures progressistes que tout autre gouvernement de centre gauche en Occident, avait une étrange pudeur à afficher ses couleurs et à en retirer un avantage électoral. Ce n’est pas le seul signe encourageant. Pendant la dernière semaine de la session parlementaire, le gouvernement Landry a déposé un projet de loi sur la lutte contre la pauvreté, donné à l’environnement un coup de pouce dans son match jusqu’ici perdant avec le lisier de porc et fait voter à l’unanimité une loi sur l’encadrement du lobbying. Un rétablissement remarquable, après une série de faux pas éthiques pendant l’hiver. On n’est pas près de voir un tel dénouement à Ottawa. Ces mesures sont arrivées trop tard pour avoir une influence sur le vote aux partielles et rien ne pouvait, à ce stade, endiguer la vague adéquiste. Mais à moyen terme, c’est là que se trouve en partie la solution. Le simple retranchement péquiste sur ses terres souverainistes et progressistes ne suffira pas. Il y a des choses à ne pas faire. Des choses à mieux faire. Et des choses à faire. À NE PAS FAIRE Céder à la panique Durant les premiers élans de passion – amoureuse ou politique -, rien ne sert de trop critiquer le nouveau prétendant. Il semble parfait, c’est pour ça qu’on l’adore. Ceux qui le critiquent sont jaloux, ou dépassés. C’est comme ça. Il faut attendre qu’il fasse ses propres erreurs. Ça viendra. (Il semble que Jean Charest soit victime du phénomène inverse. Rien de ce qu’il accomplit ne l’aide. Et quand il répète 22 fois en une heure: « Déclenchez des élections générales », il faut décoder : « Élisez-moi ou achevez-moi, qu’on en finisse ! ») S’acharner sur le programme adéquiste est également peu productif pour l’instant. Certains adhèrent à ses aspects racoleurs, sont contre « l’emploi à vie » des fonctionnaires, vieux thème populiste un peu démago. Il y a un marché pour des propositions de droite, comme un système de santé à deux vitesses, même si la chose est illégale en vertu de la loi canadienne. Et pour ceux que les propositions adéquistes pourraient choquer, il y a un antidote : Dumont lui-même. Il lance un pavé dans la mare et tout le monde rigole de voir les notables éclaboussés. Mais il est prudent et ne se jettera pas à l’eau. Si le programme est trop audacieux, lui a les pieds sur terre. En recul déjà sur la réduction de la fonction publique, il promettra bientôt programmes-pilotes, consultations, études de faisabilité et autres coussins gonflables pour amortir les chocs. Il en restera une impression d’audace, sans la menace. Toucher à l’article 1 Il faut éviter de gaspiller de l’énergie à récrire le programme du PQ. Ce document n’a jamais empêché la publication de manifestes ou de plates-formes électorales modernisant et adaptant la vision du parti aux nécessités du jour. Il est impératif de ne pas toucher à l’article 1 du programme. Faire du Québec un pays aussi indépendant que la France l’est en Europe, dans un marché commercial unique avec le voisin canadien, reste la meilleure proposition pour les Québécois. Mais il faut que les choses se présentent autrement, dans l’électorat québécois et à Ottawa, pour que ce projet reprenne son essor. Il sera alors préférable que les souverainistes soient au pouvoir. En certaines conjonctures, un gouvernement péquiste peut tenter de réunir une majorité de Québécois autour d’un projet de réforme de la fédération susceptible de faire progresser le Québec, ou dont l’échec pourrait mener à la souveraineté. Une telle « sortie de secours » était jouable en 2000, car on aurait pu compter sur la crédibilité rassembleuse de Lucien Bouchard, et des élections fédérales imminentes auraient donné la réponse du Canada. Ces conditions ne sont plus réunies. Espérons qu’elles le seront de nouveau. En attendant, il ne sert à rien de se déchirer sur des hypothèses. Et on ne doit pas confondre l’objectif indépendantiste avec le gain, bienvenu mais partiel, d’une autonomie accrue au sein de la fédération. À MIEUX FAIRE Défendre la social-démocratie existante Il ne faut pas espérer que la promotion de la social-démocratie mobilise, à elle seule, les contribuables. Beaucoup de Québécois sont convaincus qu’ils paient plus d’impôts que les autres Nord-Américains (c’est vrai) et qu’ils n’ont rien en retour (c’est faux). Ainsi désinformés, ils peuvent percevoir la perspective d’une social-démocratie accrue comme une menace plutôt qu’un avantage. Cette vision néolibérale, portée par le PLQ et l’ADQ, a fini par dominer au Québec, car non seulement les leaders du PQ ne l’ont pas neutralisée, mais le gouvernement l’a partiellement relayée dans son discours et son action. Qu’on me comprenne bien : l’élimination du déficit, la gestion plus serrée des services publics, la baisse raisonnée de l’impôt des particuliers, tout cela était, dans l’ordre, indispensable, nécessaire et utile. Et la réduction, amorcée dès 1995, du fardeau fiscal des PME et des entreprises en expansion (qui frôle désormais l’impôt zéro) a contribué à la progression plus rapide du PIB réel par habitant au Québec qu’au Canada anglais (depuis 1998) et qu’en Ontario (depuis 2000). Ces politiques ont permis au PQ de ravir aux libéraux, cela pour la première fois, la palme de la bonne gestion économique. Cette approche, traditionnellement de droite, a brouillé l’image sociale-démocrate du PQ. C’était inévitable. Mais le discours du gouvernement a ajouté à la confusion. Par exemple, il a cautionné l’idée que l’impôt québécois devrait être ramené au niveau de l’impôt ontarien. La rengaine des « contribuables les plus taxés du continent », sans contrepartie apparente, est devenue dogme. Ainsi, tout était en place pour la promesse du « moins d’État » de Mario Dumont. L’écart entre le fardeau fiscal de l’Ontario et du Québec est de cinq milliards de dollars par an. Or, qu’est-ce que les Québécois obtiennent, avec cet argent, que les Ontariens n’ont pas ? Il suffit d’additionner les budgets des garderies à cinq dollars, le financement des établissements scolaires privés, les bourses aux étudiants et les coûts induits par le maintien des droits de scolarité les plus faibles du continent, l’aide à la culture (toutes ces dépenses profitant essentiellement à la classe moyenne, grande bénéficiaire du modèle québécois, contrairement aux idées reçues) ; y ajouter les budgets de développement local, l’aide juridique et les logements sociaux, et on comble – au million près – l’écart entre les deux provinces. Les Ontariens ne font que payer, parfois plus cher, ces services au secteur privé. Enfin, si on ajoute la subvention permanente qu’Hydro-Québec, entreprise d’État, accorde en vendant son électricité 38 % moins cher que son voisin, le fardeau bascule allégrement sur l’épaule des Ontariens. Dans les faits, lorsqu’on tient compte du coût réel des denrées et services, y compris des services publics, le niveau de vie des Québécois, du bas en haut de l’échelle des revenus, est supérieur à celui des Ontariens. Et quand on tient compte du nombre d’heures de travail, il est comparable à celui des Américains, qui bossent désormais plus que les Japonais. Les Québécois, non. Comme les Français et les Allemands, ils se gardent du temps pour la famille, les amis, les loisirs. Ils disposent d’une heure de plus par semaine que les Ontariens et de trois de plus que les Américains. Bref, au lieu de participer à la diabolisation de l’impôt (que Tony Blair vient d’augmenter pour financer ses services de santé), le gouvernement péquiste aurait dû dire aux Québécois qu’ils en ont pour leur argent et qu’ils jouissent d’une société plus juste. Le taux de pauvreté au Québec est inférieur à ceux de l’Ontario et des États-Unis, et il est en baisse, tel que l’indiquait une récente étude de l’Institut de la statistique du Québec, passée inaperçue, et une autre de l’Institut Fraser (2001). En Amérique, c’est au Québec que les inégalités sociales sont les plus faibles et ont le moins progressé en 10 ans. Voilà une grande réalisation sociale-démocrate, un succès de la solidarité québécoise. Qui en a félicité le Québec ? Qui a dit qu’il faudrait en faire un objectif ? L’augmentation des inégalités de revenu est la résultante directe des changements technologiques dans l’économie (les travailleurs qualifiés prennent de la valeur, les autres en perdent) et de l’intensification du commerce international (les travailleurs non qualifiés du Sud font baisser la valeur des nôtres). Nous sommes donc entrés dans une période où les écarts vont se creuser. Pour maintenir le niveau actuel de cohésion sociale, il faudra plus de transferts, donc davantage de social-démocratie. Le PQ devrait abandonner à ses adversaires de droite la surenchère des promesses sur la réduction de l’impôt des particuliers et les laisser nager dans leur contradiction : ou bien le Québec souffre de déséquilibre fiscal par rapport à Ottawa et n’a pas l’argent nécessaire pour la santé, ou bien il n’en souffre pas et peut renoncer à une partie de l’impôt. Le PQ devrait s’extraire de cette contradiction, annoncer qu’il maintiendra le niveau d’imposition et utilisera les revenus supplémentaires en santé, en éducation ainsi que dans sa lutte contre la pauvreté et l’accroissement des inégalités sociales. S’il le peut, il réduira la dette. Dans l’année qui vient, le gouvernement Landry doit consacrer beaucoup d’énergie au chantier qu’il vient d’ouvrir sur la pauvreté. S’il le mène bien, il contribuera à définir l’identité sociale du parti. Les décisions sur l’extension des droits des travailleurs non syndiqués – soit les deux tiers de la main-d’oeuvre du secteur privé – dans la réforme des normes minimales du travail seront également cruciales. À FAIRE Une vraie synthèse entre l’entrepreneuriat et la solidarité Le Québec est l’endroit où les coûts de production sont les plus bas en Occident. La faiblesse du dollar canadien y est pour beaucoup. Les salaires sont plus bas, l’énergie moins chère, ce qui se répercute sur toute la structure des prix. L’allégement fiscal pour les entreprises, qui ont payé l’an dernier 1,4 milliard de dollars de moins qu’elles n’auraient déboursé en Ontario, fait le reste. Le PQ devrait s’engager à maintenir cet avantage comparatif. La réduction de la taxe sur le capital doit se poursuivre et il faut faire un effort majeur pour simplifier la réglementation et la paperasse de nature fiscale et administrative – mais pas les exigences sociales et environnementales. La gauche péquiste doit comprendre qu’une nation qui, comme le Québec, exporte 60 % de sa production doit s’astreindre à promouvoir la capacité de ses entreprises et produits d’affronter la concurrence. Partout, le gouvernement doit encourager la création d’entreprises et de richesse. Par exemple, en défiscalisant le revenu personnel ou familial consacré à l’investissement direct dans une petite entreprise, par l’intermédiaire d’un régime d’épargne entrepreneuriat s’apparentant aux REER. Le modèle québécois doit désormais s’appuyer sur ses deux pieds : faire mieux que ses voisins pour libérer l’investissement et la création de richesse, et faire mieux au chapitre de la solidarité sociale et des services publics. Les contrats de performance et les plans de réussite instaurés par le ministre François Legault en éducation, qu’il veut maintenant appliquer en santé – où Pauline Marois avait enclenché le mouvement -, doivent marquer non la fin, mais le début d’un virage. S’il veut se distinguer comme le seul véritable défenseur du service public, comme il le devrait, le PQ doit devenir encore plus exigeant pour en accroître la qualité, la rapidité, l’efficacité et la souplesse. L’environnement et la langue Le gouvernement doit être plus exigeant face à l’environnement. Le ministre André Boisclair est en train de redonner à son ministère un tonus qui lui a trop longtemps manqué. Qu’on le laisse franchir les pas nécessaires à la reconstruction de la réputation verte du PQ, y compris pour la forêt et l’eau, et il en résultera un développement politique durable. Une dernière tâche: l’équilibre linguistique. Statistique Canada nous dira prochainement si le recensement de 2001 confirme ou non les prévisions du Conseil de la langue française sur la mise en minorité, d’ici 14 ans, des francophones de Montréal. Si la tendance se maintient, le gouvernement du PQ aura contribué, en créant l’entité « une île, une ville », à un clivage politique lourd de conséquences entre la nouvelle et puissante municipalité majoritairement non francophone et le reste du Québec. Ayant introduit cette bombe à retardement, c’est à lui qu’il incombe de la désamorcer. L’étalement urbain étant, à 82 %, le fait des francophones, surtout de jeunes familles qui achètent une résidence en banlieue, on peut le freiner en rendant le logement dans l’île plus attrayant et en facilitant l’accès à une première propriété dans l’île pour les nouveaux parents. Il faut cesser d’avoir peur des édiles municipaux de la couronne montréalaise lorsqu’on veut atteindre un objectif national raisonnable : empêcher une fracture linguistique et culturelle entre la métropole et le reste du Québec. Penser au moyen terme Il se peut que l’échec du PQ aux urnes soit déjà programmé. Mais la direction péquiste doit penser aussi à moyen terme. En cela, la persévérance paie. Un gouvernement adéquiste ou libéral qui démantèlerait des pans du modèle québécois, sans se soucier des effets sur les inégalités sociales, se heurterait à de graves difficultés. Un Parti québécois resté fidèle à ses convictions pourrait alors regagner la confiance des électeurs. De même, la ligne de fracture entre le Québec et le Canada s’aggrave, ce que l’arrivée d’un Paul Martin, plus diplomate que son prédécesseur, ne pourrait occulter que temporairement. C’est en restant résolument souverainiste que le PQ pourra crever l’abcès le temps venu. JEAN-FRANÇOIS LISÉE Ex-conseiller des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, l’auteur est chercheur invité au Centre d’études et de recherches internationales de Paris et au Centre de recherche interuniversitaire sur les transformations et les régulations économiques et sociales (CRITÈRES). LE PLQ DOIT REPENSER LES MISSIONS DE L’ÉTAT Les succès remportés aux dernières élections partielles par l’ADQ modifient en profondeur l’échiquier politique du Québec. Tant mieux! Fini les élections sur seul fond de question nationale. Pour la première fois en 25 ans, la lutte à trois permettra aux Québécois d’assister à un véritable débat d’idées. D’abord, mettons les choses au clair. En élisant trois nouveaux députés adéquistes, les Québécois n’ont pas exprimé un désir de changement de génération. Nous assistons plutôt à une modernisation saine des enjeux politiques au Québec. Le PLQ doit donc profiter de l’occasion pour reprendre l’initiative. L’ADQ mise surtout sur la personnalité de son chef, Mario Dumont. Conséquence : la plupart des électeurs ne connaissent pas les idées qui constituent le fondement même de ce parti. Tôt ou tard, cependant, l’ADQ devra défendre ses propositions les plus controversées, dont les bons d’études, le rôle du privé dans la prestation des soins de santé, le taux d’imposition unique et l’incidence de l’élection directe du premier ministre sur la stabilité politique du Québec. D’ici à ce que les adéquistes fassent la lumière sur leur programme politique, il est vrai que les libéraux se retrouvent sur la défensive. Mais ceux qui croient que la situation du PLQ est désespérée font erreur. Pour le Parti libéral, l’état actuel des choses propose plutôt un défi stimulant, une occasion privilégiée de se redéfinir, de faire valoir ses nombreuses réalisations, son équipe, son programme et son chef. Comment ? En luttant tout d’abord contre cette image de « vieux parti » qu’on veut lui accoler. Vieux, le PLQ ? Que non ! C’est un parti qui jouit d’une riche tradition. De génération en génération, il a su se renouveler et inculquer un souffle nouveau au Québec. Moteur du changement, le PLQ a façonné la société québécoise tout au long du 20e siècle. Ce parti a été l’un des principaux artisans du Québec moderne. Il faut le dire haut et fort ! C’est au Parti libéral que l’on doit l’attribution du droit de vote aux femmes, en 1940, la lutte contre le duplessisme, les grandes réformes étatiques et économiques de la Révolution tranquille, la réforme de l’éducation, la Charte des droits et libertés, la réforme de la fonction publique, l’assurance-maladie, l’assurance-hospitalisation, la réforme de la Sûreté du Québec, la reconnaissance du statut de l’artiste, la première politique culturelle, etc. Et que dire de sa contribution à l’essor économique du Québec ? Nationalisation de 11 entreprises pour former l’Hydro-Québec actuelle, création de la Caisse de dépôt et placement, aménagement de la Baie-James, appui au libre-échange, promotion des investissements étrangers, développement des régions, mise en place d’une fiscalité compétitive, etc. En fait, le PLQ n’a aucunement à être sur la défensive. Son histoire, ses réussites et sa capacité d’être un moteur de changement en sont les preuves éloquentes. Le PLQ doit combattre farouchement l’étiquette de « parti des Anglais » que ses adversaires, tant adéquistes que péquistes, s’acharnent à lui apposer avec mépris. Si tel est le cas, comment expliquer que le PLQ soit la seule formation politique dont l’origine remonte à avant la Confédération et qu’il soit le parti qui ait formé le plus de gouvernements dans l’histoire du Québec ? Certes, contrairement au PQ et à l’ADQ, le PLQ n’est pas un parti homogène. Il est le parti de l’inclusion. Sa coalition est diversifiée. Voilà bien une de ses forces intrinsèques et l’expression de sa modernité. Il y a quelques mois à peine, soit avant les partielles de juin, le PLQ récoltait près de 40 % des intentions de vote dans les sondages et faisait le plein de votants francophones. Il lui est donc possible de présenter un discours et un programme qui auront une résonance auprès des électeurs francophones, particulièrement ceux des régions. Il faut également insister sur le fait que le PLQ n’est ni à droite ni à gauche. Le PLQ doit continuer à concentrer son énergie sur l’importance de créer d’abord la richesse, pour ensuite la redistribuer à ceux qui sont dans le besoin. C’est un parti qui respecte la diversité des régions, qui prône l’importance de l’inclusion et de la tolérance, et qui préconise la compassion et le partage comme valeurs fondamentales dans la vie communautaire. Le PLQ a toujours reconnu au Québec une responsabilité particulière, voire unique : le Québec est le seul État en Amérique à servir une population majoritairement francophone. Cette responsabilité de promotion et de défense de la langue et de la culture françaises doit s’exercer dans le respect des droits historiques de la communauté anglophone et de ses institutions, tout en reconnaissant la diversité culturelle québécoise. Le PLQ a été le premier parti à faire du français la langue officielle du Québec, un fait historique dont la paternité est souvent attribuée à tort au PQ. Le consensus social et l’équilibre d’aujourd’hui à propos de la question linguistique sont largement attribuables au PLQ, à Claude Ryan et au gouvernement de Robert Bourassa. Sur le plan constitutionnel, le PLQ est présentement la seule formation politique d’importance qui défend et fait la promotion de la place du Québec au sein de la fédération canadienne. Contrairement au PQ, qui veut sortir le Québec du Canada, et à l’ADQ, qui ne sait pas si elle veut rester ou partir, le PLQ voit le Québec comme un partenaire majeur, proactif, essentiel, un défenseur de l’autonomie des provinces dans l’ensemble canadien. Pour contrer la montée de l’ADQ, les libéraux doivent également communiquer avec plus de passion les valeurs qui les animent. Être libéral, c’est plus qu’une coalition pour gagner des élections. Être libéral, c’est croire en l’individu, en ses libertés, et créer un contexte politique et économique pour qu’il puisse mieux s’épanouir. Être libéral, c’est voir à l’édification d’une société québécoise libre, ouverte, démocratique et respectueuse des droits individuels. Vouloir gouverner autrement, tel que le prétend l’ADQ, ne peut suffire ! Pour regagner la faveur de l’électorat, le PLQ doit comprendre que la société québécoise s’est refaçonnée au cours des années 1990. Elle est dorénavant branchée sur la planète, elle est diversifiée, créative, confiante et fière de ses composantes culturelles multiples. Les Québécois sont sortis des années 1990 transformés. Ils se libèrent des contraintes et des contrôles traditionnels. Leurs réseaux d’opinions ne sont plus uniquement territoriaux (leur quartier, leur village, leur ville, leur région, leur lieu de travail) ; ils partagent leur vie avec des communautés transnationales, parfois réelles, fréquemment virtuelles. Leur identification nationale et leurs prises de conscience personnelles sont à la fois proches de leurs racines et planétaires. C’est dans cette optique que le PLQ doit repenser les missions fondamentales de l’État québécois. Dans le discours qu’il entend présenter en vue des prochaines élections, le PLQ doit exprimer sa pertinence auprès des électeurs par ses idées et ses convictions visant à améliorer le sort des Québécois. Il lui faudra proposer un programme audacieux, innovateur, gravitant autour de quatre ou cinq thèmes essentiels, comme l’éthique et la gouvernance, le progrès économique et social, les soins de santé, l’éducation et les régions. Le Québec a changé et les Québécois ne sont pas des citoyens retirés de la réalité du monde contemporain. Ayant passé les 40 dernières années à devenir un État moderne, le Québec est à l’aube d’un changement. L’État paternaliste qui contrôle tout, qui impose tout, qui dicte toutes les solutions n’est plus au diapason du Québec. Le gouvernement doit se renouveler en adoptant une nouvelle attitude à l’égard des citoyens. Le PLQ saura-t-il reconnaître ce nouveau Québec qui émerge ? Saura-t-il être à l’écoute de la population, qui désire se prendre en charge, se responsabiliser, et qui cherche à pouvoir modeler les solutions gouvernementales afin de les adapter à ses réalités communautaires ? Saura-t-il remettre en question la bureaucratie actuelle et voir à axer la gestion gouvernementale sur une meilleure qualité des services aux citoyens, avec l’assurance d’un droit de recours ? Saura-t-il amener des propositions afin de réduire l’écart qui existe entre les riches et les moins nantis ? Saura-t-il reconnaître avec conviction que l’État est d’abord au service des citoyens, et non l’inverse ? Il ne faut pas voir là une abdication du rôle de leadership qui revient à l’État. Les solutions gouvernementales tous azimuts sont dorénavant obsolètes. Il importe de comprendre et de respecter les aspirations et les solutions qui conviennent aux diverses communautés. Cette réflexion devra se faire rapidement, car le PLQ dispose de peu de temps. Si les partielles du 17 juin dernier représentent la saison normale, la période préélectorale qui s’amorcera cet automne marquera le début des séries éliminatoires. Obnubilés par la question nationale, les deux grands partis n’ont pas suffisamment rénové leur pensée sur les questions sociales, économiques, culturelles et de gouvernance. La montée de l’ADQ les force à revoir leurs convictions, leurs programmes, et à les adapter au Québec d’aujourd’hui. Le défi pour le PLQ sera de mener une campagne axée sur les idées et non sur les personnes, avec une orientation et un discours politique fondés sur des valeurs libérales : la tolérance, l’égalité, la justice; moins de structures, plus de services ; moins de bureaucratie, plus de responsabilisation; moins d’écart entre les riches et les pauvres, plus d’équité. Qu’on le veuille ou non, lors d’un débat d’idées, habituellement ce sont les idées qui l’emportent. JOHN PARISELLA L’auteur est président de BCP et de BCP Consultants. Il a été directeur général du PLQ (1985-1988) et chef de cabinet de Robert Bourassa et de Daniel Johnson (1989-1994).

Société

La nouvelle cuisine de Mario

Tombera, tombera pas ? Beaucoup de conversations de bord de piscine, de tables de pique-nique et de perrons de chalet auront tourné cet été autour de la popularité de l’Action démocratique du Québec et de son chef. Le soufflé mitonné par Mario Dumont – qui aime bien les métaphores culinaires – allait-il s’écrouler sous les vents de l’automne ? « Ça ne va pas durer, m’affirmait un militant péquiste. Il a atteint un sommet trop vite. Et Bernard Landry a du ressort. » « Il est bien parti », soutenait plutôt un ex-militant libéral, désabusé par le manque de vigueur nationaliste du PLQ. « S’il continue à dire que les Québécois ne sont pas obligés de parler Constitution, s’il promet d’accorder plus d’importance aux choix individuels, d’offrir les services publics de façon plus humaine, il ne lui restera qu’une chose à faire pour devenir premier ministre : inviter des candidats d’envergure à se joindre à lui pour pourvoir les postes de ministre de son futur gouvernement. » On y travaille. Selon Marc Snyder, vice-président du parti et responsable du recrutement des candidats, l’ADQ a trouvé cet été un « gros nom » pour le ministère des Finances ou celui de la Santé. Qui ? Et pour lequel des deux ? Snyder ne le dira pas ! Du moins pas avant cet automne. Les leaders dits « régionaux » ont aussi répondu à l’appel. Le maire de Mirabel, Hubert Meilleur, a adhéré à l’ADQ. Un conseiller municipal de Saint-Hyacinthe, Bernard Sauvé, également. À lui seul, au cours de l’été, ce dernier a vendu 500 cartes de membre. Au total, en trois mois, de mai à la fin de juillet, l’ADQ a recruté 6 716 membres. Pour un parti qui disait au début de l’année avoir 10 000 « membres et sympathisants », ce n’est pas rien ! Mais l’ADQ a besoin de plus que ces cartes de membre à cinq dollars pour faire face aux prochaines élections. Une campagne provinciale de financement s’annonce d’ailleurs pour l’automne. Et certains jours de juillet, la permanence du parti était aussi grouillante d’activité qu’une pâtisserie de village à l’aube d’une journée de noces. Qui aurait cru il y a six mois que Mario Dumont, 32 ans, susciterait autant d’émoi ? Unique député depuis huit ans d’un parti marginal, le jeune père de famille de Cacouna s’interrogeait sur son avenir. Lorsque, le 1er mai 2002, L’actualité remit en couverture sa tête de « gérant » de Future Shop (« Le résistant de Cacouna »), il y en eut beaucoup pour soupirer d’ennui. Quelques semaines plus tard, le 17 juin, des candidats de l’ADQ remportaient trois des quatre élections partielles. De plus, un sondage révélait que un Québécois sur deux voulait voir l’ADQ former le prochain gouvernement. Être candidat de l’ADQ ne semblait soudainement plus une hérésie. Léon Courville, ex-numéro deux de la Banque Nationale, donnait discrètement des conseils à Mario Dumont. Le Beauceron Marcel Dutil, de Canam Manac, ne faisait plus de secret de son appui. « Jusqu’en mars, on était une PME », dit Marc Snyder, qui n’a pris que deux jours de congé cet été. « Maintenant, on est une grande entreprise. Avec des besoins de régie interne un peu plus importants ! » Si Marc Snyder, 33 ans, aime les comparaisons d’affaires, Mario Dumont préfère les images culinaires. Il a déjà répondu à des journalistes qui le houspillaient sur sa position constitutionnelle que la question nationale « marinait ». (L’image est habile, car on peut aussi en conclure qu’on la cuira bientôt, aussitôt que la marinade aura fait son œuvre !) Mario Dumont, qui a déjà mitonné des grands-pères au sirop d’érable et du risotto au parmesan à l’émission Infoman, à Radio-Canada, apprécierait sans doute cette autre métaphore d’un vieux libéral : « En perdant Dumont et son groupe, en 1992, le Parti libéral a perdu son sel. Ces jeunes-là étaient porteurs des valeurs phares du PLQ. Sans eux, plus personne ne sait ce que le parti incarne. » La popularité de l’ADQ est-elle la simple réaction de mauvaise humeur d’un électorat qui y réfléchira à deux fois avant de confier l’État à une bande de députés inexpérimentés ? Pour tenter de répondre à cette question, L’actualité a demandé à deux ex-conseillers politiques – l’un péquiste, l’autre libéral – de nous dire ce que leur parti doit faire pour retrouver la faveur des électeurs. Trouver le commentateur libéral ne fut pas simple. Plusieurs personnes refusèrent, après réflexion. Finalement, John Parisella, ancien conseiller de Robert Bourassa, releva le défi. Conscient qu’il allait « se faire des ennemis », nous a-t-il dit. John Parisella, tout comme Jean-François Lisée, ex-conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, prend au sérieux la popularité de l’ADQ. Et tous deux pressentent que, sous un discours « à droite », Dumont est l’héritier d’une tradition québécoise qui « gouverne au centre ». De là la menace. Réelle. Tangible. Car Mario sait cuisiner. Reste à savoir s’il pourra résister aux assauts de ses adversaires – qui voudraient bien gâter la sauce – et préserver l’harmonie dans sa cuisine, où bon nombre de nouveaux marmitons se bousculent. L’automne sera épicé.

Politique

La médecine de Mario

Mario Dumont a fait entrer dans le discours politique québécois un nouveau concept qu’on mettra des semaines à explorer et à mieux comprendre: le « patriotisme responsable ». Devant le Canadian Club de Toronto, le jeune père de famille de Cacouna a associé sa doctrine à la liberté de choix des citoyens, qui ont droit selon lui à des services privés, notamment en santé. Il a parlé d’encourager les initiatives chez les fonctionnaires et de favoriser l’autosuffisance des citoyens ainsi qu’un plus grand sentiment de responsabilité individuelle à l’égard des plus démunis. Il a aussi associé sa doctrine à l’éthique du travail des agriculteurs, « qui retournent à leurs champs tous les matins », peu importe les difficultés. Il n’a toutefois pas mentionné le fait que certains producteurs agricoles sont parmi les pires pollueurs du Québec et qu’ils ont abondamment profité des largesses de l’État. Mais bon. Ce n’était pas son propos. Et il est passé maître dans l’art des silences révélateurs. Le « patriotisme responsable » de Mario Dumont séduira. Surtout parmi la classe moyenne, qui se sent plus affligée de responsabilités que comblée de privilèges et qui veut de meilleurs services pour les impôts qu’elle paie. La vision adéquiste a déjà charmé une partie du milieu des affaires québécois, qui délaisse le PLQ de Jean Charest pour aller vers le parti le plus « libéral » à ses yeux. Mais c’est le 5 et le 6 octobre, à Drummondville, qu’elle sera vraiment éprouvée. Plus de 700 militants – la plus grande rencontre de l’histoire de l’ADQ – seront alors réunis pour discuter des orientations en matière de santé. Parmi celles qu’il faut applaudir : plus de pouvoirs à certains professionnels de la santé, aux infirmières, entre autres – mais aussi aux pharmaciens, qui seraient autorisés à renouveler des ordonnances. Un nouveau type d’infirmière spécialisée aurait le droit de traiter des blessures mineures, de donner congé à des patients ou de prescrire des tests diagnostiques, des radiographies, par exemple (toutes choses déjà possibles dans d’autres provinces). De quoi libérer les urgentologues, qui seraient payés à l’heure plutôt qu’à l’acte dans les grands centres urbains, où les cas complexes sont nombreux. Car au Québec, la majorité des médecins étant payés à l’acte, le lieu de pratique le plus rémunérateur est aujourd’hui la clinique sans rendez-vous. Les responsabilités y sont minimes et les horaires plus flexibles. Résultat : les urgentologues travaillent plus dur pour un salaire moindre. Il faudra voir comment de telles propositions seront accueillies par les syndicats des médecins. Bien des gouvernements ont dû reculer dans le passé devant ces lobbys et la complexité du réseau de la santé. Le sujet des hôpitaux privés préconisés par l’ADQ se heurtera toutefois à la législation canadienne. Car l’auteur principal du document de politique, le Dr Stephen Morgan, rêve d’hôpitaux privés qui offriraient des chambres – ou des suites – munies de branchements Internet à haute vitesse « pour suivre les cours de la Bourse ». Il faudrait en aménager un près de l’aéroport de Dorval, dit-il, car il attirera les étrangers. Sous un gouvernement de l’ADQ, un médecin pourrait aussi louer une salle d’opération en dehors des heures courantes d’utilisation. Il serait payé par l’État, au tarif prévu. Le patient verserait un supplément pour couvrir les autres frais – administration, équipement, personnel. Afin d’éviter qu’un trop grand nombre de spécialistes n’optent pour cette pratique, on limiterait le temps que chacun pourrait y consacrer. Sans quoi, admet le Dr Morgan, les effets pervers se multiplieraient. Trop de médecins abandonnent déjà des tâches prioritaires, mais peu lucratives : urgences, soins à domicile, soins prolongés. Combien d’autres encore les délaisseraient ? Pour assurer des services en région, le document propose de remplacer les régies régionales par des directions régionales, sur le modèle des conseils de médecins et de dentistes des hôpitaux. Soumis à l’autorité de leurs pairs, les médecins répondront-ils mieux aux besoins ? Oui, affirme le Dr Morgan. Car c’est leur droit d’exercer qui sera en jeu. Prompts à brandir la menace de s’exiler dès que l’État leur rappelle qu’ils ont l’obligation – patriotique ? – d’offrir des services sur tout le territoire, les médecins seront-ils tentés par ce projet ? L’audace de certaines propositions a de quoi séduire. Mais il faudra être vigilant. Le patriotisme responsable chargera-t-il les Québécois de nouvelles responsabilités (par exemple celle de consacrer plus de temps et d’argent aux organismes communautaires, qui prendront le relais d’un État réduit) au lieu d’alléger leur fardeau ? La solidarité cédera-t-elle le pas à la charité ? C’est à voir.

Société

Une onde de choc nommée Mario

Le verdict est tombé dès la première minute de la rencontre. En une seule phrase. « Je suis venu pour empêcher quelqu’un de passer », a déclaré un collaborateur, à peine assis à la table autour de laquelle allait se dérouler la réunion qui, chaque automne, mène au choix des personnalités de l’année de L’actualité. « Quelqu’un » ne devait donc pas passer. Celui que personne n’avait besoin de nommer. Parce que tout le monde savait de qui il s’agissait: Mario Dumont, le chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ). « Pourquoi ? ai-je demandé. Parce que je suis contre ses idées. » Le mot était lâché : les idées. On était à des années-lumière des discussions des automnes passés, si peu marquées par les politiciens. En cette fin de 2002, ils se bousculaient sur la liste des candidats. Mario Dumont, le ministre Joseph Facal (pour sa sortie en faveur d’une révision du modèle québécois), son collègue André Boisclair (pour son action afin de faire débloquer des dossiers sur la protection de l’environnement), le premier ministre du Canada, Jean Chrétien (pour son appui au protocole de Kyoto), le sénateur Pierre Claude Nolin (pour son rapport sur la décriminalisation de la marijuana), le premier ministre du Québec, Bernard Landry (pour son engagement relatif au progrès économique du Québec et sa lutte contre le chômage). La cour était pleine de politiciens. De leurs idées, surtout. La droite, la gauche, le modèle québécois, alouette ! Les esprits se sont échauffés. Avec, en toile de fond, l’ombre d’un jeune homme de 32 ans. Certains diront que le seul mérite de Mario Dumont aura été « d’avoir été là ». Et que la vraie personnalité de l’année est un électorat en ébullition. Ce serait trop simple. Qu’on soit pour ou contre les idées de l’ADQ, son chef a marqué 2002 comme nul autre. Il a encouragé des centaines de personnes, souvent des jeunes, à s’engager dans le domaine politique. Pour lutter avec lui. Ou contre lui ! Ses idées ont embrasé le débat public comme peu l’avaient fait depuis les premières heures du projet souverainiste québécois. Bousculer, inspirer, contribuer, changer… Voilà des mots clés qui, année après année, dirigent les projecteurs sur la personnalité de L’actualité. Mario Dumont mérite donc bien son titre. Pour le meilleur, diront ses partisans. Ou pour le pire, diront ses adversaires, qui craignent de le voir prendre le pouvoir et dilapider un héritage de solidarité sociale bâti au cours des quatre dernières décennies. Les personnalités de L’actualité s’évanouissent rarement dans la nature. Richard Desjardins, choisi en 1999 pour son engagement à défendre la forêt boréale québécoise, continue de bouleverser le paysage. La fondation qu’il a contribué à créer a réussi, en novembre, à protéger des tronçonneuses une forêt encore vierge d’Abitibi. Ted Moses était à Paris et à Bruxelles en novembre pour expliquer aux Européens que les Québécois sont à l’avant-garde en matière de relations avec les autochtones. L’entente qu’il a signée – et qui lui a valu son titre l’an dernier – sert aujourd’hui de base à des initiatives de développement économique qui profiteront autant aux jeunes Cris qu’à l’ensemble de la société québécoise. Car soyons francs. Si Québec n’était pas en voie de construire de nouveaux grands barrages hydroélectriques – sur la rivière Eastmain, notamment -, le gouvernement n’aurait probablement pas annulé en novembre les projets de mini-centrales qui irritaient les écologistes. Comment Mario Dumont marquera-t-il 2003 ? Il est trop tôt pour le dire. Mais la volonté de changement à laquelle lui et son équipe donnent une voix n’est pas près de s’éteindre. Les Québécois ne sont pas, contrairement à ce que disait récemment le cinéaste Pierre Falardeau, des peureux qui s’intéressent seulement à « leurs REER et au pH de leur piscine ». On leur a connu, dans le passé, de grandes audaces électorales. Faisant fi des campagnes de peur, ils ont élu en 1976 un jeune gouvernement du Parti québécois. Comme ils avaient, dans les années 1960, élu des libéraux même si le clergé reprenait en chaire le mot de Duplessis: « Le ciel est bleu et l’enfer est rouge. » Selon un sondage CROP-L’actualité, bien peu de Québécois perçoivent l’ADQ comme un danger. Les politiciens n’ont pas été les seuls en 2002 à nous étonner et à nous inciter à bâtir le Québec de demain. Du chanteur Daniel Bélanger, qui nous invite à « rêver mieux », à Skawenniio Barnes, élève de 14 ans qui défie l’apathie de sa communauté mohawk pour la doter d’une bibliothèque, les personnalités de l’année 2002 voient loin. Et pensent aux générations futures. L’actualité les salue.