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Société

Lisons plus, parlons mieux!

Aucun bouquin. Pas même une BD… Il y a 15 ans, près de 40% des Québécois avouaient n’avoir lu aucun livre au cours des six mois précédents. Aujourd’hui, cette proportion n’est plus que de 25%. Et le quart des Québécois ont lu de un à deux livres au cours des six derniers mois, soit 8% de plus qu’en 1992. «Ces données corroborent les résultats de notre vaste enquête sur les pratiques culturelles des Québécois parue en 2004. Ils lisent davantage et achètent plus de livres neufs», dit Benoît Allaire, chargé de projet à l’Observatoire de la culture et des communications de l’Institut de la statistique du Québec. Plus de 17% des Québécois vont au cinéma au moins une fois par mois. C’est 9% de plus qu’en 1991. Et c’est comparable à ce que l’on observe dans le reste du Canada. Mais pour le reste, les Canadiens des autres provinces lisent plus (36% ont lu au moins cinq bouquins depuis six mois, contre 28% des Québécois) et ils voyagent davantage hors du pays ou des États-Unis. La question linguistique est un élément central de la culture. Pas étonnant que la protection du français préoccupe toujours beaucoup les Québécois. En cette matière, leurs attentes envers l’État demeurent élevées: 59% sont d’avis que les gouvernements n’en font pas assez pour protéger et promouvoir l’usage du français au Québec. Et 71% trouvent qu’ils n’en font pas assez au Canada non plus. Assez ou pas, reste que 4 Québécois sur 10 estiment que la qualité du français parlé au Québec s’est détériorée ces dernières années. Le quart croient au contraire qu’elle s’est améliorée. Qui dit vrai? Sur le terrain, les perceptions diffèrent et l’avis général est que la qualité du français parlé des Québécois est en hausse. Tant mieux. Cela révèle peut-être que les exigences des Québécois augmentent. Guy Ferland enseigne la philosophie depuis une dizaine d’années au cégep Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse. Il constate une nette amélioration du français parlé de ses étudiants. «Ils s’expriment avec beaucoup plus d’aisance que leurs aînés. Ils ne manquent ni de verve ni d’assurance. Ils ont plus de facilité à argumenter que les étudiants des années 1990», dit-il. Elle est bien révolue, poursuit-il, l’époque où un «oral» apparaissait aux étudiants comme une épreuve contraignante. «Au contraire, ils ne demandent pas mieux que de s’exprimer haut et fort. Ils aiment prendre la parole», dit-il. Gérald Paquette, de l’Office de la langue française, s’intéresse à l’évolution de la situation du français depuis une trentaine d’années. Il partage le point de vue de Guy Ferland, qui est aussi celui des linguistes Marie-Éva de Villers et Guy Bertrand. «La qualité du français parlé, au Québec, s’est améliorée de façon sensible depuis 1992. Dans la population en général et chez les jeunes en particulier, le vocabulaire des Québécois est plus riche, plus varié et plus précis. Nous utilisons beaucoup moins d’anglicismes. Et quand nous le faisons, c’est souvent sciemment, dans le but de faire “branché”», dit-il. Cela dit, le français écrit, disent en chœur les experts, n’a pas suivi la même courbe. Les fautes de syntaxe et la méconnaissance des règles de grammaire sont légion. La raison? Les carences dans l’enseignement du français au cours des dernières décennies. Les technologies de l’information ne constituent pas une menace, disent les mêmes linguistes. Le courriel, pour ainsi dire inexistant en 1992, n’empêchera pas une amélioration du français écrit. «Au-delà du phénomène du texto, le courriel a réhabilité le genre épistolaire. Nous écrivons beaucoup plus qu’avant. Les gens réapprennent en quelque sorte à s’écrire», dit Gérald Paquette. Les Québécois misent toujours sur l’État pour protéger la langue et assurer le développement de la culture. Ainsi, l’immense majorité (84%) est favorable aux subventions de l’État dans le secteur culturel. Mais attention! Pour 64% des gens (contre 49% en 1992), l’État devrait avoir le droit de ne pas subventionner certaines œuvres parce qu’il les juge trop controversées ou choquantes.

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Société

Lisons plus, parlons mieux!

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Combien de… … films vus au cours du dernier mois? Québec Autres provinces Aucun 63 % 62 % Un 17 % 16 % Deux 11 % 14 % Trois et plus 8 % 7 % … livres lus au cours des six derniers mois? Québec Autres provinces Aucun 25 % 15 % De un à deux 25 % 24 % De trois à cinq 21 % 23 % Cinq et plus 28 % 36 % … voyages d’agrément au cours des 18 derniers mois? Québec Autres provinces Aucun 74 % 64 % Un 14 % 19 % Deux 7 % 9 % Trois et plus 4 % 8 % La qualité du français… … s’est améliorée 25 % … s’est détériorée 39 % … est restée la même 5 % Pour promouvoir le français au Canada, les gouvernements en font… Selon les Québécois Selon les Canadiens … trop 2 % 21 % … juste assez 22 % 50 % … pas assez 71 % 26 %

Société

Le syndrome Hérouxville

En exagérant à peine, on pourrait dire que c’est Hérouxville 1, Pierre Trudeau 0. Trente-cinq ans après l’entrée en vigueur de la politique de multiculturalisme (octobre 1971), c’est l’esprit du code de conduite pour immigrants du village de la Mauricie qui l’emporte. Les beaux discours sur le «respect des différences» se heurtent à un fait massif et brutal: 80% des Québécois sont en faveur de l’assimilation des nouveaux venus. C’est 11% de plus qu’en 1992. Et c’est l’inverse de la tendance observée ailleurs au Canada. De moins en moins de gens y sont favorables à l’assimilation: 44% de la population, contre 55% il y a 15 ans. Le sondage de L’actualité a été fait peu de temps après une période de remise en question de ce qu’on appelle les «accommodements raisonnables». Certains cas très médiatisés ont projeté une idée assez négative de ce que peut entraîner la protection des identités culturelles et religieuses des minorités. Alors, c’est oui à l’assimilation et non (55%) aux accommodements raisonnables! Mais l’actualité récente n’est pas seule en cause. «Le Québec a, bien plus que le reste du Canada, un problème d’identité et de survie collective, explique Jean Renaud, sociologue spécialisé dans les questions d’immigration à l’Université de Montréal. Il y a ici une concurrence français-anglais qu’on ne retrouve pas dans la majeure partie du Canada. Les Québécois n’ont pas de réticence globale à l’égard de l’immigration, mais ils veulent être certains que ça va leur servir à eux.» Depuis les lois linguistiques adoptées dans les années 1970, la majorité des néo-Québécois se francisent. Mais, fait valoir Jean Renaud, cette francisation n’est peut-être pas encore suffisante pour renverser la tendance à la domination de l’anglais. «Si vous allez à Toronto, la question de savoir quelle langue dominera à long terme n’est pas un sujet de débat. On sait bien que ce sera l’anglais. À Montréal, ce n’est pas si clair que ça.» De là un brin de réticence de la part des Québécois. Ils sont plus nombreux que les autres Canadiens à souhaiter une diminution de l’afflux migratoire (32% par rapport à 21%). Mais le fait dominant demeure que tous les Canadiens admettent la nécessité de continuer d’accueillir un nombre élevé d’immigrants. Le Canada en a reçu 262 000 en 2005 et entend bien poursuivre au même rythme. Le Québec en a attiré un peu moins de 45 000, mais vise les 48 000 pour l’année 2007. Démographie oblige! Les premières données du recensement de 2006 nous apprennent que les immigrants comptent pour les deux tiers de l’augmentation de la population, tant au Québec qu’ailleurs au Canada. Au Québec seulement, cela se traduit par 215 000 nouveaux résidants de 2001 à 2006, soit presque l’équivalent de villes comme Longueuil (230 000 habitants après les fusions) ou Gatineau (229 000 habitants). Homme de terrain, Stéphane Reichhold, qui dirige à Montréal un regroupement d’organismes d’aide aux immigrants, estime que les résultats du sondage sont rassurants. «Les Québécois sont favorables à l’immigration, mais de manière différente des autres Canadiens. Il faut tenir compte du fait qu’ils sont eux-mêmes une minorité et qu’ils ont besoin de se protéger. Il y a un malaise lorsqu’on remet en question la culture francophone québécoise.» Cette sorte de malaise commence peut-être à poindre dans le reste du Canada, même si cela ne paraît pas encore dans les sondages. L’initiative du conseil municipal d’Hérouxville a beaucoup fait jaser, et pas seulement pour la dénoncer. L’arrivée massive chaque année de gens de cultures très diverses — 140 500 en Ontario en 2005 — ne se fait pas sans causer certains heurts et soulever des questionnements sur leur intégration. Dans une entrevue récente au magazine Maclean’s, l’ancienne gouverneure générale du Canada, Adrienne Clarkson, se disait convaincue qu’on ne pourra plus attendre deux ou trois générations pour faire de tous ces immigrants de véritables Canadiens. «Ça devrait se faire dans l’espace de cinq à dix ans», affirme celle qui dirige aujourd’hui l’Institut pour la citoyenneté canadienne. Osera-t-on bientôt, hors Québec, parler… d’assimilation?

Société

Le syndrome Hérouxville

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Des immigrants, on devrait en accepter… Québec Autres provinces Le même nombre 58 % 54 % Moins 32 % 21 % Plus 8 % 21 % On devrait les inciter à s’assimiler. Québec Autres provinces En 2007 80 % 44 % En 1992 69 % 55 % Concernant les demandes à caractère religieux, devrait-on acquiescer à… Québec Autres provinces Toutes 3 % 5 % Certaines 39 % 59 % Aucune de leurs demandes 55 % 31 %

Société

Sale temps pour les élites

Les profs qui ont l’impression que les parents tentent de plus en plus de mettre le nez dans leur classe ont de quoi se réjouir: 90% des Québécois disent leur faire confiance. C’est plus que pour la police et même les groupes écolos! «Au primaire, les parents font plus confiance aux profs que les profs font confiance aux parents», affirme Rolande Deslandes, professeure titulaire au département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Selon cette spécialiste des relations écoles-familles, plus les enfants avancent dans leur scolarité, plus la confiance des parents envers les enseignants diminue. Les chefs d’entreprise en mal de reconnaissance, eux, songeront peut-être songer à déménager ailleurs au Canada. Ils s’y sentiraient peut-être plus valorisés qu’au Québec. Seulement un Québécois sur deux fait confiance aux dirigeants du monde des affaires, alors qu’au Canada, sept personnes sur 10 en ont une bonne opinion. «Sans doute le reflet de notre vieux fond catholique», dit Serge Racine, fondateur et ex-PDG de Shermag, ce fabricant de meubles de Sherbrooke, pour expliquer cet écart de perception. Que les gens d’affaires se consolent, ils ne sont pas seuls à souffrir d’un déficit de crédibilité au Québec. Politiciens, journalistes et syndicalistes jouissent tous d’un niveau de confiance plus élevé dans le reste du pays. Exception notable, les écologistes. En ce qui concerne les politiciens, à peine plus de trois Québécois sur 10 font très ou assez confiance aux politiciens provinciaux. Dans les autres provinces, c’est près de six sur 10. Même constat en politique fédérale: les élus obtiennent la confiance de moins de 30% des Québécois, alors qu’ils ont la faveur d’un peu plus de la moitié des autres Canadiens. «C’est inquiétant», dit Jacques B. Gélinas, auteur de Le virage à droite des élites politiques québécoises (Écosociété, 2000). Ce sociologue et conférencier estime que les élites d’une société doivent servir de modèles. Lorsque les citoyens doutent de leurs élites, toute la société y perd. «Qui servira d’inspiration?» demande-t-il. Selon Jacques B. Gélinas, les Québécois se sentent plus près que les Canadiens des politiciens provinciaux. «Or, plus on se sent proche du pouvoir, plus on est critique.» Alain Giguère, de CROP, est plutôt d’avis que les attentes envers les institutions sont plus grandes au Québec. Et plus les attentes sont élevées, plus les risques de décevoir sont grands. «Dans le reste du Canada, les gens comptent davantage sur eux-mêmes que sur l’État», dit-il. Les journalistes, syndicalistes et politiciens ont tout de même une petite raison de se réjouir: leur cote était plus basse encore il y a 15 ans! En fait, au Québec, outre les dirigeants de l’armée et les autorités religieuses, seuls les chefs d’entreprises ont vu la confiance à leur endroit diminuer en 15 ans. «Les gens ont l’impression que les patrons ne se préoccupent que de leurs profits», dit Alain Giguère. Serge Racine se plaît de temps en temps à rêvasser à la belle époque de l’émergence de Québec Inc., avec son lot d’entrepreneurs vedettes qui faisaient la couverture des magazines économiques. «Comme des rock stars !»

Société

Sale temps pour les élites

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4 %, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5 %. Ils font confiance… Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 aux enseignants 90 % 80 % 89 % 79 % à la police 84 % 78 % 89 % 88 % aux groupes écologistes 77 % 75 % 70 % 68 % aux juges 72 % 69 % 72 % 77 % aux journalistes 59 % 49 % 65 % 59 % aux dirigeants de l’armée 56 % 63 % 66 % 64 % aux dirigeants du monde des affaires 50 % 61 % 70 % 78 % aux autorités religieuses 46 % 54 % 55 % 63 % aux syndicalistes 39 % 34 % 49 % 37 % aux politiciens de votre province 32 % 25 % 59 % 32 % aux politiciens fédéraux 28 % 16 % 51 % 26 %

Monde

Jésus 1, Allah 0

Une nuit sombre dans un faubourg désert de Douchanbe, en bout de piste d’un aéroport. On distingue deux masures. Du linge sèche sur une corde. Des chiens errent sur un terrain vague. Safarmad, Sharif, Murad et Nabijon, missionnaires de l’Église pentecôtiste coréenne Sonmin, nous conduisent à leur ancienne église, «celle de l’attentat». Sharif, qui ouvre la marche, nous fait signe d’être discrets. Un ancien bâtiment administratif, une façade en béton: à première vue, rien n’indique un lieu de culte. Nous pénétrons dans cet immeuble désaffecté de la capitale du Tadjikistan — un pays à 95% musulman situé au nord de l’Afghanistan. Silence inquiétant. Des corridors éclairés par quelques veilleuses. Sharif indique un emplacement: «La bombe était posée là. J’étais assis à quatre mètres. Quand elle a explosé, j’ai été projeté plus loin. La fille à côté de moi a eu la tête arrachée. Il y avait du sang et des morceaux de cerveau partout.» L’attentat qui a frappé Sonmin en octobre 2000, pendant que 300 fidèles assistaient au culte du dimanche matin, a fait une dizaine de morts et une cinquantaine de blessés. Les responsables? Des étudiants extrémistes, qui voulaient punir les convertis au christianisme. Pour un musulman, l’apostasie est un acte dangereux: «Celui qui change de religion, tuez-le!» lit-on dans le Coran. Après l’attaque, l’Église Sonmin a déménagé et s’est relogée dans une ancienne école. Une muraille a été élevée autour du terrain. Le passage par un poste de garde est devenu obligatoire. Douchanbe compte 38 églises chrétiennes. Points communs: la discrétion et la prudence. La plupart sont installées dans d’anciens locaux administratifs ou de simples maisons. Toutes sont gardées et protégées. L’attentat contre Sonmin, il faut dire, n’est pas un cas isolé. En décembre 2000, deux bombes ont explosé simultanément dans des églises orthodoxe russe et adventiste du septième jour à Douchanbe, sans faire de victime. En janvier 2004, un missionnaire baptiste a été assassiné dans son église d’Isfara, dans le nord du pays. Ces attaques sont une riposte à un phénomène croissant: celui des conversions au christianisme — phénomène qui touche surtout les jeunes. Le Tadjikistan comptait 20 000 chrétiens en 2003. Ils seraient 100 000 aujourd’hui. Certaines sources évoquent même le chiffre de 230 000, soit 3% de la population. Chez ces nouveaux chrétiens, la ferveur est grande. Safarmad, Sharif, Murad et Nabijon se disent prêts à mourir pour évangéliser. «Nous sommes des serviteurs de Dieu. La seule chose qui compte dans notre vie, c’est de prêcher la parole de Jésus. Nous n’avons pas peur», assure Murad, qui n’attend qu’une chose pour partir en Irak: un appel de Dieu. Safarmad, lui, est déjà allé ouvrir une mission en Afghanistan. «En quatre ans, j’ai parlé de Jésus à 10 000 personnes. J’ignore combien ont reçu mes paroles, mais ce qui compte, c’est qu’ils aient entendu parler de lui. C’est comme si j’avais semé une graine en eux.» Tous les convertis témoignent de l’ostracisme, voire des menaces, dont ils sont victimes. Leurs amis les ont rejetés. Leurs familles aussi. La foi l’a emporté. Les missionnaires poursuivent sans relâche leur travail d’évangélisation. Murad se réjouit: «Nous prêchons tous les jours. Nous allons partout au Tadjikistan. Nous avons de plus en plus de monde. Un jour viendra où tout le pays croira en Jésus!» Pourquoi ces conversions en cascade au Tadjikistan? Avant l’indépendance, en 1991, seules l’Église orthodoxe russe et l’Église catholique romaine étaient présentes. Mais l’ouverture des frontières de l’ex-république soviétique a permis à d’autres organisations religieuses de pénétrer le pays. Aujourd’hui, elles sont 85, majoritairement protestantes — baptistes, adventistes du septième jour, presbytériennes, évangéliques, pentecôtistes. La guerre civile qui a frappé le Tadjikistan de 1992 à 1997 n’est pas non plus étrangère au phénomène. Ce conflit particulièrement long et cruel, opposant les milices du gouvernement procommuniste à une coalition d’islamistes et de minorités ethniques qui contestaient les résultats des élections de 1991, a laissé le pays exsangue et fait des dizaines de milliers de réfugiés. Quant au nombre de victimes, il n’est toujours pas connu à ce jour; il varie entre 25 000 et 500 000, selon les sources. Aujourd’hui, 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Dans les villages, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour, les réseaux d’eau potable sont inexistants, les épidémies fréquentes. Salaires dérisoires et chômage ont poussé près d’un million d’hommes à partir travailler en Russie. Désastre économique, destruction des infrastructures, déstructuration de la société traditionnelle forment un terreau fertile à l’évangélisation. Les vecteurs du prosélytisme chrétien, ce sont les ONG associées aux mouvements évangéliques. Accourues pendant la guerre, elles sont toujours présentes sur le territoire. Les fonds qu’elles drainent de l’Occident constituent une manne précieuse pour ce pays en proie au dénuement. «L’État n’est plus capable d’assurer le minimum des services publics, il est entièrement dépendant de l’aide économique des pays occidentaux», explique Oumar Arabov, doctorant de l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris, qui consacre sa thèse aux mutations de la vie religieuse au Tadjikistan. Ces ONG doivent cependant agir dans l’ombre: se livrer ouvertement à l’évangélisation conduirait à se faire interdire dans le pays. Leur apostolat reste donc souterrain, sous le couvert de l’humanitaire. Le gouvernement, même s’il n’est pas dupe, ferme les yeux. Comment dédaigner de tels apports financiers? Missionnaires de tous poils, pentecôtistes pour la plupart, prêchent donc en toute tranquillité, à condition de rester discrets. Ce sont des Américains, des Européens, des Coréens, des Indiens, et aujourd’hui des Tadjiks. Éducation, santé… Tous les prétextes sont bons pour attirer les âmes. En semaine, le centre missionnaire Sonmin ressemble à une véritable ruche. Dans les couloirs, j’assiste à un chassé-croisé incessant d’adolescents se rendant à leurs activités: qui aux cours d’informatique et d’anglais, qui aux leçons bibliques, qui encore à l’entraînement de taekwondo, un des gros succès de Sonmin auprès des jeunes. Dans l’ancienne école en béton qui dresse ses trois étages autour d’une grande cour carrée, on trouve aussi des logements pour les missionnaires, un bureau médical, un gymnase, une «salle des amis» pour accueillir les nouveaux venus, des salles pour les prêches… Et même un salon de coiffure. Les installations sont rudimentaires et le décor, à part quelques crucifix, dénudé. Les rouages des pentecôtistes sont bien huilés: tout est gratuit et ouvert aux enfants de toutes confessions. Ce qui fait dire aux musulmans que les chrétiens achètent les conversions. Sonmin («l’Élu», en coréen) est probablement l’Église chrétienne la plus active et la plus importante au Tadjikistan. Pour des raisons de sécurité, elle refuse de révéler combien elle a ouvert de missions, mais dit compter déjà plusieurs milliers de fidèles sur tout le territoire. Elle est affiliée au réseau américain Grace Ministries International. GMI est l’une des quelque 10 000 confessions issues du mouvement pentecôtiste et, comme c’est le cas pour nombre d’entre elles, son organisation est impénétrable. Apparemment fondée il y a une quarantaine d’années et dirigée par le pasteur Chim, de Los Angeles, GMI chapeauterait 10 000 missions un peu partout dans le monde, dont celles fondées par l’Église coréenne Sonmin. En ce dimanche matin, l’église de Sonmin, pleine à craquer, accueille de nouveaux chrétiens dans sa communauté. Une dizaine de jeunes Tadjiks, fraîchement convertis. Le prédicateur félicite les nouveaux venus, puis hurle dans son micro: «Dieu, aide nos missionnaires partout dans le monde! Mes frères et mes sœurs, prions pour le Tadjikistan et notre président!» Le prêche dure près de trois heures. Vers la fin, l’assistance se lève et chante. S’ensuit une demi-heure d’extase, en musique. Visages transfigurés, fidèles en transe. La foule se dirige enfin vers la sortie. Bonheur palpable. On se congratule, on se sourit, on s’embrasse, on pleure. Les quatre missionnaires, en costumes impeccables, se tiennent près de la porte et, avec une poignée de main, remercient chaque fidèle de sa présence: «God bless you!» Nombre de Tadjiks sont venus au christianisme par Sonmin, comme Sitora, 22 ans, qui a joint la mission il y a 10 ans. «Pendant la guerre, je vendais de l’essence sur le trottoir près de chez moi. C’est là que j’ai rencontré le pasteur Choi Yun Soap. Mes parents l’ont invité. Il est revenu avec une bible pleine d’images, il m’a parlé de Jésus et m’a dit que si je croyais en lui, je pourrais avoir tout ce que je voulais.» Dès lors, Sitora participera aux activités proposées aux enfants. Elle attendra sa majorité pour se convertir. La jeune femme, qui gagne bien sa vie, rêve à présent de devenir businesswoman: «Pour mieux aider notre Église. J’aimerais donner beaucoup plus d’argent que ce que je donne aujourd’hui!» Le pasteur Choi Yun Soap, qui a converti Sitora, est un Américain coréen de Los Angeles. Il a ouvert la première mission au Tadjikistan en 1991. Il me reçoit avec réticence. Langue de bois, réponses évasives. Il se méfie. La porte de son bureau est blindée. Nabijon, un des quatre missionnaires, ceinture noire de taekwondo, reste présent durant l’interview. Choi Yun Soap dément tout travail d’évangélisation. Il préfère s’étendre sur l’action humanitaire de l’Église. «Nous essayons d’aider les gens, de leur procurer ce dont ils ont besoin. Ce n’est pas du travail de christianisation, c’est du travail humanitaire. Nous enseignons l’anglais et l’informatique. J’aide aussi les pauvres pour les soins médicaux, les vêtements. Chaque jour, j’offre des repas aux personnes âgées.» Le pasteur Alexander Davidovich, lui, préside l’Union des Églises chrétiennes évangéliques baptistes du Tadjikistan. Que pense-t-il de Sonmin? «Ils font de bonnes choses, dit-il, ils ont aidé beaucoup de monde, notamment pendant la guerre. Mais le taekwondo, nous n’aimons pas beaucoup…» En clair, les chrétiens «modérés» n’apprécient guère les méthodes de recrutement de Sonmin. Ils ne sont pas les seuls. Ce soir-là, chez Mavlyuda, jeune femme musulmane de Douchanbe, c’est la surprise. Son fils rentre de son cours de taekwondo, arborant un t-shirt rouge sur lequel sont inscrits en lettres blanches les mots: «God bless Tadjikistan». Je reconnais le t-shirt de Sonmin. Mavlyuda, alertée, appelle son fils: «Nizom! Ton professeur de taekwondo est chrétien?» Le gamin accourt, un peu gêné: «Il est tadjik, mais il est devenu chrétien.» «Il vous parle de Jésus?» «Oui.» «Quand ça?» «Tous les lundis, pendant une heure avant le cours.» Cela fait déjà deux ans que Nizom prend des cours de taekwondo…

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Affaires et économie

Les deux visages de Québec

Henri Massé n’avait jamais vécu une situation comme celle-là. «Il s’est perdu plus d’emplois depuis 2002 que pendant les cinq récessions majeures des 25 dernières années», affirme le patron de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), qui a elle-même perdu 50 000 adhérents, licenciés par leurs employeurs. Pourtant, Henri Massé, 60 ans, en a vu d’autres. Il est actif dans le mouvement syndical depuis près de 40 ans et il dirige la plus importante centrale syndicale du Québec depuis 1998. Partout où il se rend, il rencontre des travailleurs inquiets. Seront-ils les prochains à s’ajouter à ces sombres statistiques? Leurs employeurs seront-ils mis K.-O. par un concurrent de Chine ou d’ailleurs? L’humeur est telle à la FTQ que son président croit que des milliers d’emplois supplémentaires pourraient être éliminés si les gouvernements n’interviennent pas rapidement. «J’ai vécu des dizaines et des dizaines de fermetures d’entreprises, dit Henri Massé, dans son bureau, à Montréal. C’est un drame réel pour ceux qui perdent leur emploi.» Il me parle de ces travailleurs congédiés par la scierie de Domtar à Malartic, en Abitibi, qui n’ont pas les compétences pour travailler dans les mines ou qui sont trop âgés pour apprendre un nouveau métier. «Le secteur manufacturier est au cœur de l’économie des régions. Il n’y a qu’une minorité qui va retrouver un emploi aussi bien payé», ajoute-t-il. Ça va mal? Pas partout. «On doit faire sortir les patients des hôpitaux pour trouver des travailleurs!» affirme Paul-Arthur Huot, président-directeur général de Pôle Québec Chaudière-Appalaches, l’agence de développement économique de la grande région de Québec. Cet agronome de 52 ans est aussi haut en couleur que dynamique. Directeur général au ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire du Canada de 1992 à 2001, il est l’un des instigateurs du Salon international de l’alimentation. Il se fait ensuite le champion du développement économique en prenant la présidence des Manufacturiers et exportateurs du Québec, puis, en janvier 2005, de Pôle Québec Chaudière-Appalaches. Dans cette région, l’économie est tellement performante que l’on parle d’une pénurie de main-d’œuvre. Le taux de chômage n’est que de 4,5% à Québec et de 5,5% en Beauce, contre 7,8% pour l’ensemble du Québec. Ça va tellement bien, selon Paul-Arthur Huot, que le taux d’inoccupation des locaux commerciaux et industriels est le plus bas d’Amérique du Nord, moins élevé qu’à Calgary. Tout semble sourire à cette région. Même les entreprises du secteur du textile et du meuble résistent à la concurrence internationale. Symbole de cette effervescence, une partie de la charpente métallique du prochain stade des mythiques Yankees de New York est fabriquée à Saint-Gédéon-de-Beauce. De plus, le chantier de la station de ski Le Massif, dans Charlevoix, injectera 230 millions de dollars dans l’économie locale, et celui du terminal méthanier Rabaska, à Lévis, ajoutera 840 millions s’il obtient le feu vert. La bonne performance de sa région n’a pas rendu Paul-Arthur Huot insensible. «Quelque 130 000 emplois perdus, c’est beaucoup de drames humains et de rêves déçus», dit-il. Cette hécatombe aurait-elle pu être évitée? Pas vraiment, croient les économistes. Pour faire une analogie avec le hockey, on pourrait dire que, de 1993 à 2002, l’économie canadienne a joué en avantage numérique. La faiblesse du dollar canadien a donné un avantage concurrentiel considérable aux entreprises manufacturières du pays, au moment même où le traité de libre-échange leur facilitait l’accès au marché américain. Alors que la taille du secteur manufacturier diminuait dans tous les pays du G7, ce dernier était en croissance au Canada et au Québec. Des centaines de milliers d’emplois étaient créés et le solde commercial du Canada avec les États-Unis ne cessait de grimper. Ce sont surtout les entreprises employant beaucoup de main-d’œuvre qui ont profité de cette conjoncture exceptionnelle. Avantagées par la faiblesse du dollar canadien, et se croyant peut-être bénies des dieux, elles n’ont cependant pas fait les investissements nécessaires pour devenir aussi productives que leurs concurrentes étrangères. Le château de cartes — car il s’agissait d’un château de cartes — s’est écroulé avec la remontée très rapide du dollar canadien et la concurrence plus vive des produits chinois après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001. «Nos membres savent que leurs usines ne sont pas au même niveau technologique que d’autres ailleurs, et cela les rend très inquiets, dit Henri Massé. Les entreprises québécoises ne sont pas assez productives.» Exemple parmi tant d’autres, 1 200 emplois directs ont été perdus à l’usine Goodyear de Salaberry-de-Valleyfield, fermée à cause d’une technologie désuète. La situation ne s’améliore pas. Selon le Conseil du patronat du Québec, les investissements privés ont diminué en moyenne de 1,2% au Québec de 2004 à 2006, alors qu’ils étaient en hausse de 4,8% dans le reste du Canada, même en excluant l’Alberta. Que faire pour inverser la tendance? Henri Massé presse les gouvernements d’aider les entreprises à se moderniser. Il préconise aussi la tenue d’un grand sommet du secteur de la fabrication. «Ce n’est pas vrai que l’économie, ça tourne tout seul; il faut s’en occuper, dit-il. Le secteur manufacturier est en train de passer au feu au Québec.» Les gouvernements ont beau jeu. Ils peuvent toujours prétendre que le taux de chômage est à son plus bas niveau depuis 30 ans, malgré les dizaines de milliers d’emplois perdus dans le textile, le bois et d’autres secteurs industriels. Mais il est trompeur, ce taux de chômage. Car le Québec ne crée pas beaucoup d’emplois: à peine 34 200 pour l’année 2006. Le taux de chômage fond tout seul, puisque la population active du Québec n’a augmenté que de 4 900 personnes en 2006 (contre 108 300 en Ontario). Cette statistique est peut-être la plus alarmante, car elle indique que des milliers de Québécois ne se donnent même plus la peine de chercher un emploi. Selon Paul-Arthur Huot, la restructuration de l’économie et la mondialisation ont touché brutalement et rapidement l’ensemble de l’économie, pas seulement le secteur manufacturier. Les exportations de biens et de services ont chuté, et de nombreux emplois dans le secteur des services ont également été délocalisés, notamment au profit de l’Inde. Huot préconise donc des allégements fiscaux ainsi que l’abolition des taxes sur le capital et sur la masse salariale, qui minent la compétitivité de toutes les entreprises. Henri Massé veut limiter les mesures aux seules entreprises manufacturières. De façon générale, Paul-Arthur Huot se fait aussi moins alarmiste. Selon lui, le Québec serait en train de perdre 20% de son industrie manufacturière, mais les autres entreprises devraient s’en tirer. Celles qui subsisteront seront plus fortes et plus vigoureuses. Le président de la FTQ et le PDG de Pôle Québec Chaudière-Appalaches ont toutefois un point en commun. Au-delà des investissements et des mesures fiscales, ce sont les dirigeants d’entreprises qui influenceront le cours des choses. Invité à prononcer un discours devant les Manufacturiers et exportateurs du Québec, Henri Massé a lancé un appel «aux vrais entrepreneurs présents dans la salle, à ceux qui prennent des risques». «Il y a de la place au Québec pour beaucoup plus de bons entrepreneurs», dit-il. De son côté, Pôle Québec Chaudière-Appalaches est parti à la recherche des entrepreneurs de sa région. Une enquête a permis de recenser 80 entreprises qui ont obtenu une croissance annuelle moyenne de plus de 30% depuis 2000. L’organisme a rencontré leurs dirigeants pour établir des pratiques commerciales exemplaires. Paul-Arthur Huot les a déjà baptisés «les manufacturiers nouveaux». Trois caractéristiques reviennent systématiquement: leur personnel a une approche client, ils misent sur l’innovation et ils s’assurent de la fidélité des employés compétents. De bons entrepreneurs, même le président de la FTQ en cherche!

Culture

Duo contre la mort

Il a surgi sur les étagères des libraires, un de plus dans la fournée saisonnière des nouvelles parutions. Publié en 2005 sans tambour ni trompette par la petite maison montréalaise Sémaphore, ce roman, le premier d’un auteur inconnu, n’était pas destiné à faire du bruit, avec ses 500 exemplaires. Pourtant, deux ans plus tard, le milieu artistique québécois s’est emparé de Je voudrais me déposer la tête, de Jonathan Harnois, dans lequel un jeune homme de 20 ans, Ludovic, apprend à composer avec le suicide de son meilleur ami. «C’est d’une beauté inouïe», disait Pierre Bernard à l’émission de Christiane Charette, à Radio-Canada, le 6 février dernier. «Pour moi, ajoutait-il, c’est la révélation littéraire des deux dernières années.» Avec la réalisatrice Hélène Bélanger-Martin, l’ancien directeur du Théâtre de Quat’Sous, à Montréal, prépare un long métrage de fiction tiré du récit autobiographique de Jonathan Harnois. Il n’est pas le seul à avoir réagi à la force de ce texte troublant, finaliste du prix Anne-Hébert en 2006. Metteur en scène, auteur, traducteur, directeur de théâtre, professeur au conservatoire, Claude Poissant a décidé de porter à la scène la traversée intérieure de Ludovic. Dans la foulée de cette production, à l’affiche à Montréal, à l’Espace Go, le cinéaste Stefan Miljevic tourne, à partir du récit de Jonathan Harnois, un documentaire sur des jeunes endeuillés par le suicide d’amis. «Je voudrais me déposer la tête m’a jeté à terre», dit le réalisateur, qui signe également les images vidéo utilisées dans la pièce. Son documentaire sera présenté à ARTV cet automne. À la tête depuis 20 ans du Théâtre PàP (compagnie montréalaise baptisée à l’origine Théâtre Petit à Petit), Claude Poissant a largement contribué au développement de la dramaturgie québécoise. Toujours à l’affût de nouveaux auteurs, il est tombé sur le livre de Harnois au hasard de ses lectures de vacances. Un choc: «J’avais sous les yeux le parcours de quelqu’un qui comprenait les profondeurs de l’être humain.» Lauréat du Masque de la mise en scène, en 2006, pour Le traitement, du dramaturge britannique Martin Crimp, Claude Poissant impressionne par sa taille imposante, son visage lisse, sa voix chaleureuse. Reconnu pour son flair et son talent de rassembleur, c’est aussi un metteur en scène exigeant, rigoureux, qui se passionne pour la jeunesse. Un casse-cou, qui n’hésite pas à prendre des risques. Comme celui de se lancer dans la création d’une pièce à partir du texte d’un inconnu, sans faire appel à aucune vedette. Ses jeunes comédiens lui en sont reconnaissants. «Quand tu reçois un coup de fil de Claude, tu lâches tout et tu le suis», dit Christian Baril, 23 ans. Ce diplômé de l’École nationale interprétera le rôle de Ludovic avec Étienne Pilon et François Simon T. Poirier, chacun des trois acteurs incarnant des facettes particulières du personnage. Comme tant d’autres, il a été happé par la force du verbe et les métaphores débridées de Jonathan Harnois. «Prenons cette phrase: “La journée passe comme une seringue avalée”, dit-il en citant le texte. Devant un tel énoncé, il est inutile d’en rajouter.» Dans la pièce, Claude Poissant fait danser les protagonistes sur le rythme de la chanson «La jeunesse est vieille comme le monde», de Jérôme Minière. Révolte, poésie sauvage et idéalisme: est-ce pour retrouver sa propre jeunesse que le metteur en scène de 52 ans a décidé de consacrer près d’un an de travail à ce texte? Il s’en défend bien. Il endosse néanmoins la colère sourde exprimée par l’auteur. Car tout ne va pas pour le mieux dans les banlieues de Presqu’Amérique, où l’on mène, dit le narrateur du roman, «une vie rapide et vague, hantée par les visages de la réussite… une sorte d’errance automatique». En répétition, un vendredi de tempête de neige, Claude Poissant discute avec les trois comédiens qui incarneront Ludovic. «Il faut que vous disparaissiez derrière la musique des mots», leur explique-t-il. Concentrés, ils reprennent leurs répliques, cinq, dix, quinze fois, jusqu’à ce que le metteur en scène soit satisfait — mais le sera-t-il jamais pleinement? Poissant a conservé le texte dans sa facture originale, se limitant à faire quelques coupures. Opération périlleuse, car «neuf fois sur dix, la narration, ça ne marche pas au théâtre». Les répliques, malgré la douleur qu’elles contiennent, traduisent une foi, un appétit de vivre. Leur auteur, Harnois, se considère en effet comme une sorte de survivant. «Je ne voulais pas m’inscrire dans une vague sombre et recroquevillée, explique-t-il. Je cherchais davantage à exprimer une sorte de résilience.» Jonathan Harnois, 26 ans, est né à Joliette. Enfant unique dont les parents, denturologistes, divorcent lorsqu’il est encore jeune, il grandit à Le Gardeur. Après des études au cégep de L’Assomption, il entre à l’UQAM en philosophie. Jusqu’au drame qui est le sujet de son livre, il mène une vie sans histoire, adolescent «choyé» de la classe moyenne qui a cependant pris très tôt l’habitude de se confier à la page blanche. Malgré le succès d’estime qu’a remporté son livre, il ne veut pas s’engager tout de suite dans une carrière d’écrivain. «On verra», dit-il. Il a entrepris un deuxième roman, mais ne le trouve pas assez bien pour le laisser faire son entrée dans le monde. Alors, il prendra le large. Il a prévu faire, d’ici l’automne, un voyage au Tibet. Deux ou trois mois pour se ressourcer, «dans un esprit de confrontation» avec lui-même. Pour l’instant, il travaille comme serveur à Camellia Sinensis, à Montréal, une maison de thé à l’atmosphère quasi monastique où il donne tous ses rendez-vous. Calme, il s’exprime sans aucune affectation, tout en vouvoyant ses interlocuteurs. Il est à la fois réfléchi et spontané, optimiste et pessimiste, avenant et réservé. Soucieux de trouver un équilibre dans sa vie, il joue au hockey avec ses chums, fait du yoga, écoute Arcade Fire, Malajube, Richard Desjardins. Il croit à la capacité de l’être humain de réaliser de grandes choses sur le plan spirituel. Seulement, dit-il de sa voix feutrée, on ne nous a pas appris à faire les bons choix. «Nous sommes englués dans un mode de vie matérialiste et stérile, anesthésiés par notre confort, “Comfortably Numb”, explique-t-il en citant la chanson de Pink Floyd. Il est pourtant possible de redonner un sens à notre vie. Il suffit de dire non à la vacuité ambiante.» Début février, dans le contexte de la Semaine de prévention du suicide, organisée à Québec par l’Association québécoise de prévention du suicide, Jonathan Harnois était invité à participer à une table ronde. Il y était question d’un sondage mené l’été dernier par Léger Marketing, selon lequel 42% des Québécois considéraient le suicide comme «un geste acceptable», une proportion plus élevée que chez les autres Canadiens. Contrairement à la majorité des spécialistes, Jonathan Harnois ne s’offusque pas de ces résultats. À son avis, les répondants «compréhensifs» voulaient simplement exprimer une réalité: oui, il est difficile de vivre en ce monde. L’écrivain se méfie d’ailleurs des systèmes de pensée (marxisme, structuralisme ou autres) qui prétendent l’expliquer. Voilà pourquoi il a abandonné ses études de philosophie. Même si les dernières statistiques révèlent un recul sensible du taux de suicide au Québec (chez les garçons de 15 à 19 ans, il a même diminué de près de la moitié depuis 1998-1999), le jeune écrivain se montre pessimiste. «Tant mieux si, pour l’instant, les statistiques semblent indiquer une amélioration. Mais je ne crois pas que le problème soit réglé. On n’a qu’à regarder le nombre d’ordonnances d’antidépresseurs et l’augmentation des cas de maladies nerveuses pour s’en convaincre.» Après avoir tourné le dos aux religions, notre civilisation s’est montrée incapable de renouveler ses valeurs spirituelles, dit Jonathan Harnois. En ce sens, elle a échoué. «Si vous arrêtiez des gens dans la rue et leur demandiez de définir les valeurs profondes sur lesquelles reposent leurs actions, je suis certain que la plupart ne sauraient pas vous répondre.» À la base de sa démarche, il y a donc un regard critique sur la société qui l’entoure. Jusqu’ici, rien que de très banal. Sauf que ce regard débouche sur une volonté de vivre si lumineuse qu’elle réussit à faire échec à la mort. Quête de profondeur, renaissance spirituelle, refus d’un monde hanté par les visages de la réussite, Je voudrais me déposer la tête est un chant d’amour décliné à la première personne par «un gamin de 20 ans, un petit homme de rien» avec «une démarche d’oiseau et des yeux qui tremblent». C’est aussi un pèlerinage dans la banlieue québécoise, une recherche d’absolu sur fond de centre commercial, tandis que «dans le stationnement, les paniers d’épicerie roulent sur l’asphalte et remplissent l’air de rires métalliques».

Santé et Science

Le Web à deux vitesses ?

Les hommes sont tous égaux face au Web. Son accès est universel. Il y a bien ceux qui paient pour un accès Internet à haute vitesse. Mais vite ou lentement, les internautes ont accès à la même information, puisque les fournisseurs de service transportent toutes les données sans discrimination. Ce principe, que l’on appelle «neutralité des réseaux», est aujourd’hui menacé. Aux États-Unis, les grandes entreprises de téléphonie et de câble — comme AT&T, Verizon, Time-Warner ou Comcast — aimeraient introduire un Internet à deux vitesses: une voie rapide pour les sites qui accepteraient de leur verser des mensualités et une autre, plus lente, pour… tous les autres. Si les réseaux parviennent à imposer leurs vues, Yahoo pourrait, par exemple, payer leurs propriétaires pour que ses pages se chargent plus rapidement que celles de Google, comme l’a ouvertement envisagé à la fin de 2005 William Smith, l’un des dirigeants de BellSouth, société de communications américaine. De la même façon, les sites et blogues qui n’auraient pas les moyens de payer les abonnements verraient leurs pages se charger plus lentement. Pour l’internaute, les effets en seraient subtils mais importants. Selon Frannie Wellings, l’une des responsables de Savetheinternet.org, coalition qui défend les intérêts des utilisateurs du Web aux États-Unis, la différence entre les sites «prioritaires» et les autres ne serait pas énorme, mais suffisante pour qu’on la remarque. «Vous voulez, par exemple, acheter un billet d’avion dans Internet. Si Travelocity offre le même tarif qu’Orbitz et a payé pour s’afficher plus rapidement que son concurrent, vous privilégierez forcément Travelocity.» La bataille se déroule autour du «dernier kilomètre», segment qui relie l’utilisateur au commutateur du réseau. «Ce tronçon appartient aux sociétés de télécommunications, explique David Farber, professeur d’informatique à l’Université Carnegie Mellon, de Pittsburgh. C’est là qu’elles ont la possibilité de déterminer, en fonction de l’origine des données, la vitesse avec laquelle celles-ci sont transmises à l’internaute.» L’affrontement a pour l’instant lieu aux États-Unis. Les membres de la Chambre des représentants Ed Markey et Rick Boucher, deux démocrates, veulent faire passer une loi qui interdirait l’introduction d’un service Internet différencié. Une initiative similaire s’était soldée par un échec l’année dernière, mais Rick Boucher voit dans le retour de son parti au pouvoir au Congrès, en novembre dernier, l’occasion de relancer son combat. «Une loi sur la neutralité des réseaux sera l’une de nos priorités, affirme-t-il. Et je suis convaincu que nous obtiendrons cette fois les voix nécessaires.» En face, les sociétés de télécommunications ont créé une coalition: Hands off the Internet (littéralement, «touche pas à Internet»: www.handsoff.org). Ce groupe accuse les élus de vouloir contrôler Internet. Il affirme aussi que l’introduction d’un service à péage permettrait de financer le développement de leurs réseaux, saturés par le flux grandissant de données. Les répercussions d’un changement des règles du jeu aux États-Unis ne seraient pas directes pour l’internaute canadien. Comme le rappelle David Farber, de l’Université Carnegie Mellon, la «colonne vertébrale d’Internet» — les connexions entre les différents réseaux internationaux — ne serait pas touchée par la mise en place d’un Web à deux vitesses aux États-Unis. Tant que les sociétés de télécommunications canadiennes ne s’attaqueraient pas au «dernier kilomètre», il n’y aurait pas de différence dans le service. Michael Geist, professeur de droit à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions relatives à Internet, craint cependant un effet boule de neige du côté canadien. Il a recensé de nombreuses initiatives d’entreprises — dont Telus, Shaw, Rogers (propriétaire de L’actualité) et Vidéotron — pour se rapprocher d’un Internet à deux vitesses. «Vidéotron a, par exemple, proposé en novembre dernier que les fournisseurs de contenu paient une taxe selon la masse de données qu’ils mettent sur la Toile», explique Michael Geist. Il s’inquiète aussi du refus de Maxime Bernier, ministre de l’Industrie du Canada, de s’engager publiquement en faveur d’un Web universel. Aux États-Unis, Internet tel qu’on le connaît semble en sursis. La Commission américaine des communications a en effet donné son feu vert à la fusion entre AT&T et Bell South, à la condition que la nouvelle société n’introduise pas le système à deux vitesses… avant deux ans.

Monde

La parole aux preneurs d’otages

Ils avaient 20 ans, des idéaux plein la tête, et brandissaient des portraits de l’imam Khomeiny à bout de bras. Leur ennemi, c’était l’impérialisme américain. Leur cible: l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Pendant plus de 14 mois (444 jours), à partir de novembre 1979, ces jeunes étudiants iraniens allaient garder en otages une cinquantaine de diplomates du plus puissant pays du monde. Et tenir en haleine toutes les télévisions de la planète. Vingt-sept ans plus tard, à l’heure où l’Iran est de nouveau dans la mire des États-Unis pour son programme d’enrichissement nucléaire, que sont devenus les preneurs d’otages? Ironie de l’histoire, les principaux architectes des événements composent aujourd’hui l’avant-garde du courant réformateur iranien. Ils sont éditeurs, journalistes, politiciens, et ils réclament un Iran plus démocratique et ouvert sur le monde. Plusieurs ont même subi la répression féroce d’un régime qu’ils ont contribué à mettre en place. L’actualité a rencontré deux de ces ex-leaders: l’éditorialiste Abbas Abdi et la conseillère municipale Massoumeh Ebtekar. Ils sont tous deux mariés, ils ont des enfants. L’âge les a rejoints avec ses cheveux blancs, ses rides. La réflexion a remplacé la fougue impulsive de la jeunesse. Mais à travers leur parcours, leur destin, leurs rêves d’aujourd’hui, on découvre toutes les tensions qui agitent encore la société iranienne moderne. Abbas Abdi — L’un des quatre instigateurs de la prise de l’ambassade, en 1979. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), il a servi au ministère des Renseignements, puis a rompu avec le régime. Il a été rédacteur en chef et éditorialiste au quotidien réformateur Salam jusqu’à sa fermeture, en 1999, puis au quotidien Norouz. Emprisonné de 2002 à 2005, il se consacre maintenant à son site www.ayande.ir («avenir», en farsi), où il diffuse des articles d’opposition politique. Abbas Abdi nous a reçu autour d’un bon thé chaud dans son bureau, au sous-sol de sa maison, qui est située dans un quartier résidentiel du nord-ouest de Téhéran. Quel regard posez-vous aujourd’hui sur la crise des otages en Iran? — On ne peut détacher l’événement de son contexte: c’était le temps de la révolution, du changement. On pourrait tout aussi bien demander aux États-Unis pour quelles raisons ils soutenaient le chah, qui pratiquait une politique d’abus envers son peuple. S’attendaient-ils à ce qu’on leur offre des fleurs en retour? Il n’y a pas lieu de regretter l’événement, mais plutôt de réfléchir sur le gouvernement qui en est issu. Comment expliquez-vous que la majorité des anciens preneurs d’otages, qui ont contribué à instaurer le pouvoir islamique, soient devenus des leaders du courant réformateur iranien? — À l’époque, nous faisions écho à la volonté du peuple, qui était de traduire le chah en justice pour qu’il réponde de ses crimes devant un tribunal. Aujourd’hui, nous répondons aussi à la volonté du peuple iranien, qui est de réformer le système. Nous sommes donc des gens de notre temps, qui représentent la voix du peuple dans des circonstances précises. Que pensez-vous du régime actuel à Téhéran? — L’Iran ressemble aujourd’hui à un être disproportionné, qui aurait un corps gigantesque et un cerveau minuscule. Ivre du pouvoir que lui fournit la rente pétrolière, l’État n’élabore aucune stratégie sur le plan de l’économie intérieure et de la politique étrangère. Le pétrole est pour lui ce que la drogue est pour le corps humain: un remède illusoire. Nos gouvernants pensent régler tous les problèmes à l’aide du pétrole, mais ils se leurrent. Ils vivent dans une extase mensongère et se permettent des abus impardonnables qui risquent de mener à une impasse économique et politique. Par exemple? — Pour lutter contre l’inflation galopante — plus de 15% —, le régime injecte les revenus du pétrole dans l’économie, ce qui apaise le problème temporairement. Mais à long terme, cette mesure ne contribue qu’à augmenter l’inflation. Cette situation ne pourra pas durer et le pays risque d’être aux prises avec une grave crise économique d’ici deux ans. Sur la scène internationale, l’Iran ne pourrait jamais se permettre ses volte-face s’il n’était l’un des principaux exportateurs de pétrole. Le régime pourrait même bénéficier, à court terme, d’un conflit avec l’Occident, qui provoquerait la flambée des prix de l’or noir. Quel est l’état de la presse indépendante en Iran aujourd’hui? — Elle a connu un important revers dans les dernières années, et encore davantage depuis l’investiture de [l’actuel président] Ahmadinejad. La majorité des journaux d’opposition ont dû fermer et des rédacteurs ont été menacés. J’ai moi-même été incarcéré à deux reprises: pendant huit mois en 1993 et pendant deux ans et demi en 2002, après avoir été accusé d’espionnage. J’avais publié les résultats d’un sondage, dans le quotidien Norouz, qui révélait que 75% des Iraniens étaient en faveur d’une reprise du dialogue avec les Américains. Êtes-vous pour la reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis? — Une reprise des relations diplomatiques est inutile tant et aussi longtemps que les deux parties camperont sur leurs positions et qu’il n’y aura pas une volonté commune de résoudre la crise. Pour cela, il faut un changement de vision, de regard. C’est comme deux époux qui tentent de se réconcilier: ils doivent d’abord s’écouter avant de planifier l’avenir. De toute façon, c’est toute la politique étrangère de l’Iran qui doit être révisée, pas seulement ses relations avec les États-Unis. L’Iran est montré du doigt aujourd’hui pour sa stratégie de développement nucléaire et pour son implication dans les conflits régionaux. Qu’en pensez-vous? — L’enjeu du nucléaire n’est pas indépendant: il s’inscrit dans une politique d’expansion récente, visant à accroître le rôle de l’Iran sur la scène régionale et mondiale. De toute façon, le gouvernement a déjà accordé tellement d’importance à son programme nucléaire qu’il n’est plus possible d’y renoncer. La question irakienne est différente: l’Irak est notre voisin et nous a déjà déclaré la guerre en 1980. Il est logique que l’Iran assure ses intérêts à sa frontière. Croyez-vous en l’éventualité de frappes américaines contre les installations nucléaires en Iran? — C’est fort possible. Il faut bien que le vaste arsenal militaire américain serve à quelque chose, non? [Rire] Je ne crois pas qu’on doive s’attendre à une invasion terrestre ou à une guerre de grande envergure, mais plutôt à une attaque ciblée. Si les Américains pouvaient prévoir la riposte iranienne, il y a longtemps qu’ils auraient agi. Le hic, c’est qu’ils en sont incapables. Le jeu des menaces peut donc se poursuivre encore longtemps. Vous avez rencontré un ancien otage, Barry Rosen, lors d’une visite à Paris, en 1998. Souhaitiez-vous faire passer un message de réconciliation? — La rencontre s’est bien déroulée. Nous étions comme deux soldats qui ont combattu l’un contre l’autre et qui se retrouvent des années après la guerre. Le pardon est alors implicite. J’ai fait ce geste pour des raisons personnelles… mais il y a toujours un message politique derrière ce genre d’actions. Que souhaitez-vous pour l’Iran dans l’avenir? — La souveraineté de la loi et un gouvernement démocratique, ce qui implique la liberté d’expression et l’indépendance des institutions civiles. Il faut également réduire le rôle du pétrole dans la politique d’État et instaurer une économie libérale, afin d’accroître le pouvoir du peuple. Et votre rôle dans tout cela? — Ma mission est de combattre l’ignorance dans laquelle ce régime tente de maintenir son peuple. Au moyen de l’écriture et des prises de position. L’État tente d’écarter ceux qui pourraient informer et éclairer les gens par leur expérience et leurs idées. Aujourd’hui, c’est un autre genre de révolution qu’on doit mener — une révolution par la pensée. Massoumeh Ebtekar — Porte-parole du mouvement étudiant qui organisa la prise d’otages, en 1979, elle est l’auteure du livre intitulé Takeover in Tehran, qui relate les événements vus de l’intérieur. En 1993, elle est nommée vice-présidente et directrice du ministère de l’Environnement, sous le gouvernement du président réformateur Mohammad Khatami. Elle restera à ce poste jusqu’en 2005. Sa détermination et son travail lui vaudront de recevoir un des prix Champions de la Terre des Nations unies en 2006. Docteure en immunologie, elle enseigne aujourd’hui à l’Université Tarbiate Modares, à Téhéran. Elle siège également au conseil municipal de la capitale depuis les dernières élections, en décembre 2007. C’est dans le vaste salon de l’ONG fondée par sa mère et vouée aux orphelins que Massoumeh Ebtekar reçoit L’actualité. Quel regard posez-vous aujourd’hui sur la crise des otages en Iran? — Il est temps de revenir à cette page noire de l’histoire et de l’analyser autrement. Pourquoi avons-nous envahi l’ambassade? Nous n’étions pas des terroristes ou des extrémistes, mais des intellectuels consciencieux qui comprenaient la situation. Nous savions que les Américains planifiaient le renversement de la République islamique à peine instaurée — des documents le prouvent — et nous voulions empêcher un coup d’État. Cet événement a montré aux Américains que nous devions être traités sur un pied d’égalité. Comment expliquez-vous que la majorité des anciens preneurs d’otages, qui ont contribué à instaurer le pouvoir islamique, soient devenus des leaders du courant réformateur iranien? — C’est le paradoxe de toute révolution. À l’époque, nous croyions fermement que les idéaux de l’imam Khomeiny correspondaient à nos idéaux de démocratie. Il y avait un sentiment de dignité et de fierté nationale. Mais le cours des événements nous a incités à revoir nos intentions de départ. La remise en question est un concept éthique chez tout bon musulman: il faut reconnaître ses erreurs afin de pouvoir avancer. L’islam est une religion dynamique. Le gouvernement islamique doit s’adapter aux temps modernes s’il veut pouvoir rivaliser avec d’autres systèmes mondiaux. Que pensez-vous du régime actuel à Téhéran? — Le gouvernement précédent [celui de Khatami] était persuadé que seuls la privatisation et le développement à long terme pourraient rehausser l’économie du pays. Malheureusement, les Iraniens ont été impatients. C’est normal, les citoyens ne sont jamais satisfaits de leur gouvernement. Seulement, aujourd’hui, le pouvoir est tombé entre les mains des populistes, qui poursuivent une politique économique d’État. Nous avons conscience que nous ne nous dirigeons pas dans la bonne direction. Sans parler de l’atmosphère politique générale, qui n’encourage pas la confiance et les investissements. Êtes-vous pour la reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis? — C’est le seul espoir d’éviter un affrontement entre les États-Unis et l’Iran. Mais les Américains doivent d’abord abandonner leur arrogance et leurs préjugés à l’égard de l’Iran. Nous avons suffisamment prouvé que nous n’avions aucune intention d’agresser qui que ce soit, alors que les Américains ont maintes fois démontré le contraire. Des milliers de missiles nucléaires sont déployés en Europe, en Russie, en Chine, en Israël: pourquoi empêcher l’Iran de mettre au point une technologie nucléaire civile? De toute façon, il faudrait compter au moins 10 ans avant que l’Iran devienne une véritable puissance nucléaire militaire. L’Iran est montré du doigt aujourd’hui pour sa stratégie de développement nucléaire et pour son implication dans les conflits régionaux. Qu’en pensez-vous? — J’aurais préféré que le gouvernement actuel opte pour une diplomatie plus innovatrice et moins cavalière au sujet du nucléaire. Nous aurions pu empêcher une résolution de l’ONU. Pour ce qui est de l’Irak, c’est l’interférence américaine qui crée le chaos à nos portes. Nous n’avons aucun intérêt à vivre dans une instabilité permanente. L’Iran apporte un soutien financier et logistique à ses frères musulmans en Palestine et au Liban pour les aider à résister aux agressions permanentes de l’État hébreu, c’est tout à fait logique. Croyez-vous en l’éventualité de frappes américaines contre les installations nucléaires en Iran? — Ce serait une décision fort irrationnelle, à l’heure où la pression s’accentue sur l’administration Bush au sujet de l’Irak. D’autre part, je sens que nous avons affaire à une administration et à un homme très dangereux. Si les Américains ne soutiennent pas leur gouvernement, ils doivent le manifester haut et fort; eux seuls peuvent renverser le sentiment antiaméricain dans le monde arabo-musulman. La communauté internationale a aussi un rôle à jouer pour prévenir la catastrophe. Elle doit comprendre que la sécurité dans cette région du globe est un préalable de la paix mondiale. Que souhaitez-vous pour l’Iran dans l’avenir? — L’Iran devrait se positionner comme un défenseur de la paix et du dialogue afin de résoudre les enjeux cruciaux qui menacent l’humanité et la planète. Il doit travailler de concert avec les Nations unies et les États-Unis pour tenter de trouver une solution au conflit israélo-palestinien et aux problèmes qui touchent le monde musulman. Nous devons abandonner cette rhétorique offensive qui nous cause du tort et opter pour davantage de modération et de logique. Et votre rôle dans tout cela? — Mon rôle a été défini par mon destin, qui m’a amenée à vivre à la fois en Orient et en Occident. J’ai passé six ans à Philadelphie, j’ai beaucoup voyagé dans le cadre de mes activités au sein de diverses ONG et du gouvernement — il m’est donc plus facile de relativiser et de comprendre les différents points de vue. Je me considère comme une partenaire du dialogue. C’est pour renouer les liens que j’ai écrit mon livre et que je l’ai envoyé à diverses personnalités américaines. Je sais que certains des anciens otages l’ont lu, j’attends toujours des commentaires de leur part. Ce pourrait être un bon point de départ.

Culture

Les disques

Le phénomène Mattila Mélodies de Jean Sibelius. Karita Mattila, soprano; Ilmo Ranta, piano. ONDINE ODE 856-2. L’Orchestre symphonique de Montréal ne pouvait choisir meilleure vedette, pour son concert-bénéfice du 10 avril, que l’étincelante soprano finlandaise Karita Mattila. Tout le monde s’arrache actuellement cette séduisante cantatrice, qui combine une allure à la Cameron Diaz et une voix argentée se déclinant dans toutes les teintes, du clair brillant au velouté sombre, de la douceur duvetée à la puissance magistrale. À la mi-quarantaine, elle est au meilleur de sa forme — et de ses formes, comme ont pu le constater ceux qui ont admiré sa «Danse des sept voiles» dans l’opéra Salomé, de Strauss. On l’a qualifiée de «meilleure actrice chantante au monde». De fait, ses talents de comédienne, manifestes à l’opéra, s’expriment aussi bien dans les mélodies de son compatriote, le compositeur Jean Sibelius. Il était temps que ce disque, enregistré en 1995, débarque en Amérique. Sibelius y étale les mêmes talents de mélodiste qui assurent la pérennité de son célèbre Concerto pour violon. Karita Mattila s’investit totalement, sans aucun artifice mais avec un art consommé, dans l’interprétation de courts poèmes évoquant des scènes de la nature ou la nostalgie amoureuse. Avec pour seul soutien le piano aussi discret qu’efficace d’Ilmo Ranta, la voix de la chanteuse s’offre dans toute sa splendeur. Kremer retourne à Bach Back to Bach. Jean-Sébastien Bach: Trois Partitas pour violon seul (no 1 en si mineur, no 2 en ré mineur et no 3 en mi majeur). Gidon Kremer, violon. DVD EUROARTS 2055638. Gidon Kremer est-il le plus grand violoniste de notre époque? On est tenté de le croire après la contemplation — c’est le mot — de ce DVD, dont les fervents de Bach ne voudront pas se passer. Le musicien letton d’expression allemande explique qu’il a ressenti, l’année de ses 60 ans, le besoin d’enregistrer de nouveau les chefs-d’œuvre de Bach pour violon seul, qu’il n’avait pas interprétés depuis 20 ans. Quelle différence entre la fougue juvénile de la première gravure et l’intériorité sublimée de la seconde! Est-ce parce qu’il joue debout devant l’autel de la magnifique église Saint-Nicolas, à Lockenhaus, la petite ville autrichienne où il dirige depuis 26 ans un festival de musique de chambre? Toujours est-il que Kremer fait vivre à l’auditeur une expérience presque religieuse par la ferveur spirituelle de son jeu et par sa dévotion à la musique de Bach. Sympathique, avec ça! Le propre d’un grand artiste, à ses yeux, est une signature reconnaissable, comme celle de Maria Callas ou de… Jacques Brel, dit-il. La sienne l’est tout autant. Mendelssohn en deuil Félix Mendelssohn-Bartholdy: Quatuor no 6, op. 80, Quatre pièces, op. 81, Quintette no 2, op. 87. Quatuor à cordes Alcan; Steve Dann, alto. ATMA ACD2 2501. Mendelssohn fait mentir sa réputation de légèreté dans son Quatuor à cordes no 6, qu’il a lui-même baptisé «Requiem pour Fanny». C’est en effet sous le choc du décès de sa sœur Fanny, dont il était très proche, que Mendelssohn a écrit cette œuvre qui navigue entre la révolte et la mélancolie. Le Quatuor Alcan rend l’émotion de ces pages avec une éloquence magnifiée par la prise de son et l’acoustique formidable de la salle Françoys-Bernier, du Domaine Forget. Pour le Quintette qui complète le programme, l’ensemble s’est adjoint l’ex-alto solo de l’Orchestre symphonique de Toronto. Un très beau disque de ce quatuor fondé à Chicoutimi il y a 18 ans.