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Pour un traité international sur la diversité linguistique

Conférence d’ouverture au congrès de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec Montréal, le vendredi 24 novembre 2006 Le 5 juin 1996 – c’était un mercredi – les fonctionnaires de la Direction de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes du Puy-de-Dôme sont entrés dans l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand. J’aime beaucoup que cette histoire se passe à Clermont-Ferrand. La ville de Blaise Pascal et de Fernand Raynauld est connue pour avoir conçu et produit les meilleurs pneus au monde. Mais Clermont-Ferrand n’est pas exactement une ville cosmopolite, une métropole du choc des cultures et des langues et certainement pas un lieu de congrégation des polyglottes. Alors que faisaient, en ce mercredi printanier, les fonctionnaires de l’État français dans l’hypermarché Géant ? Leur travail. Ils vérifiaient que tout était conforme aux lois et règlements de l’hexagone. Mais que voient-ils ? Des publicités vantant les mérites des bouteilles de marques OD Pirat, Shock et Blackladder. Les appellations anglophones ne les ont pas choqué. Ou, si oui, ils ne pouvaient rien y faire, car la langue des marques de commerce est déterminée par une puissance qui transcende les nations et les parlements. J’y reviendrai. Non, ce qui choque les fonctionnaires de la République française, une république qui s’y connaît en protection des boissons alcoolisées, est que Shock, Blackladder et OD Pirat se permettent de, disons, pirater le terme CIDRE. Or cette appellation est réservée aux boissons à base de pommes. Ce n’est pas leur cas. Les fonctionnaires prennent notent et déposent une plainte. Dans une autre version de ce discours, que je réserve pour une conférence éventuelle à l’Ordre des producteurs de cidres agréés du Québec, je relaterai ce qu’il advint de cette affaire de la plus haute importance. Je vous réserve à vous seuls, chers traducteurs, terminologues et interprètes, le cheminement de l’autre découverte effectuée par nos fonctionnaires du Puy-de-Dôme. Non loin des boissons usurpant le beau nom de cidre, se trouvaient également 432 bouteilles de Coca-Cola, 47 bouteilles de vrai cidre Merry Down et 22 bouteilles de bière au gingembre Red Raw. L’étiquetage de ces boissons n’était pas en langue française, hormis pour leur volume et, pour les bières, leur titre alcoométrique. (Notez la rigueur de nos amis fonctionnaires.) Or le droit français est formel. C’est l’article R. 112-8 du code de la consommation (vous savez, l’ancien article 4 du décret n_ 84-1147). Il précise – je le cite de mémoire : « Toutes les mentions d’étiquetage prévues doivent être facilement compréhensibles, rédigées en langue française et sans autres abréviations que celles prévues par la réglementation ou les conventions internationales. Elles sont inscrites à un endroit apparent et de manière à être visibles, clairement lisibles et indélébiles. Elles ne doivent en aucune façon être dissimulées, voilées ou séparées par d’autres indications ou images. » Déjà, vous avez remarqué, une prévention contre le voile. Nos employés de l’État ont donc dressé un procès-verbal – nous dirions ici, une contravention. Le représentant de l’hypermarché Géant, M. Yannick Geffroy, fut sommé de s’expliquer devant le tribunal de police de Saint-Étienne, où l’affaire se déplace. Il n’était pas dépourvu d’arguments, M. Geffroy. Les fournisseurs des cidres Merry Down et des bières Red Raw avaient commis une erreur en ne joignant pas les étiquettes autocollantes en langue française destinées à être apposées sur ces boissons, comme il leur avait été demandé. Bon. Mais M. Geffroy était plus ferme concernant les bouteilles de Coca-Cola. Elles avaient été acquises en Grande-Bretagne, d’où l’absence d’inscriptions en français (sauf pour le volume). Il indiqua qu’un panneau comportait la traduction de ces étiquettes, mais un client avait dû le faire tomber au fond de la gondole. Mais ce n’est pas grave, a-t-il plaidé, car le Coca-Cola est un produit notoirement connu et le consommateur ne peut être gêné par un étiquetage en langue anglaise, une langue facilement comprise de tous. Le 18 novembre 1997 – c’était un mardi – le juge du tribunal de police de Saint-Étienne – et je n’ai pas pu vérifier s’il connaissait bien l’anglais – n’a pas retenu les arguments de M. Geffroy et l’a condamné au paiement de 501 amendes de 50 FRF – autant que de produits fautifs – pour infraction à la règle de l’étiquetage en français. Cela faisait, pour le géant hypermarché, l’équivalent de 6 433 $ de l’époque, donc 8 084$ courants. On aurait pu penser que l’affaire s’arrêterait là. C’était, pour l’hypermarché, de l’argent de poche. Mais non. Notre bon M. Geoffroy et la grande société française Casino, propriétaire des Géants, a porté la cause en appel. Et cela est très intéressant car nous sommes en présence d’une compagnie française qui, pour une somme risible, a décidé de contester la législation française en vigueur qui imposait l’étiquetage en français pour des raisons – des raisons de stricte logique marchande. De Clermont-Ferrand, en passant par Saint-Étienne, on en est venu à la cour d’appel de Lyon, ville où le Coca-Cola est une boisson notoirement connue mais où l’anglais n’est pas la langue commune. Le géant Casino posa au juge de Lyon une question qui nous intéresse, ici, au plus haut point. Le droit communautaire européen qui interdit les entraves au commerce considère-t-il exagérée, voire illégale, l’obligation faite par la République française aux commerçants français de vendre aux clients français des produits dont l’étiquetage est en français ? Le bon juge de Lyon n’avait pas de réponse à cette question et l’a donc renvoyée aux experts : les membres de la Cour de Justice des Communautés européennes. Se sont donc penchés sur cette affaire les juges Iglésias, Moitihho de Almeida, Edard, Sevon, Gulmann, Puissochet, Jann, Ragnemalm et Wathelet. Ils ont entendu les parties le 20 octobre 1999 – un mercredi, au Luxembourg. Ils ont rendu leur jugement un jeudi. Le 25 novembre 1999. Ils ont beaucoup travaillé sur la question de savoir ce que constituait exactement du cidre. Mais j’ai promis de garder ces détails pour un autre auditoire. Ils ont rappelé que la question linguistique avait déjà fait l’objet de décisions antérieures. Par exemple, ils avaient statué en juin 1991, et l’affaire était à ce point importante qu’ils avaient émis leur décision le 18. Or vous vous souviendrez qu’en 1991, le 18 juin tombait un samedi. Statué quoi ? Que l’article 30 du traité européen de Maastricht alors en vigueur interdit qu’un état membre impose exclusivement l’utilisation d’une langue pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité que soit utilisée une autre langue facilement comprise par les acheteurs ou que l’information soit assurée par d’autres mesures. Voilà qui est intéressant. A ce critère, les dispositions de la loi 101 d’origine sur l’affichage commercial qui imposait l’unilinguisme français aurait été jugée illégales en droit européen. L’unilinguisme est verboten. Car, selon la logique des juges, on ne peut interdire l’ajout d’une autre langue facilement comprise par les acheteurs. Mais on pourrait donc interdire une langue non facilement comprise. Selon ce critère, le Québec pourrait interdire l’affichage en mandarin, canaque ou punjabi. (Je signale au passage que l’application de ce critère me semble semé d’embûches. Il faut définir ce qu’est une langue facilement comprise – cela dépend des locuteurs – et il faut définir qui sont les acheteurs qui comprennent. L’arabe est peu compris au centre ville de Clermont-Ferrand, mais dans les banlieues parisiennes ?) Laissons cela. La cour est revenue une seconde fois sur des questions linguistiques et semble avoir considéré que sa nouvelle décision n’était pas exceptionnelle car elle l’a rendu un jeudi, en 1995, en octobre, le 12. Sa conclusion : le droit européen s’oppose à ce qu’un État membre impose l’utilisation de la langue dominante de la région dans laquelle le produit est mis en vente, même si l’utilisation simultanée d’une autre langue n’est pas exclue. Dois-je traduire ? Il est illégal, en droit européen, d’adopter une loi qui oblige l’utilisation de la langue dominante de la région – ou de la nation, de l’État – pour l’étiquetage de produits vendus dans la région en question. Cela est interdit, même si est permise l’utilisation simultanée d’une autre langue. Appliquée à la loi 101 actuelle sur l’affichage commercial, cela voudrait dire que le Québec n’aurait pas le droit d’imposer le français comme langue prédominante, ni même comme langue présente dans l’affichage, même si la loi stipule que le français peut être accompagné d’une autre langue. Bref, à se stade, le droit européen décrétait le libre choix des commerçants en matière linguistique dans les questions commerciales. Se tournant vers la cause des Coca-Cola unilingues anglais, la cour européenne devient plus claire encore. Le droit européen en vigueur, déclarent les juges : s’oppose à ce qu’une réglementation nationale impose l’utilisation d’une langue déterminée pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité qu’une autre langue facilement comprise par les acheteurs soit utilisée ou que l’information de l’acheteur soit assurée par d’autres mesures. Une telle obligation constituerait (…) une restriction quantitative des importations. Dois-je traduire ? Pour peu qu’une étiquette porte une langue facilement comprise, comme l’anglais – ce qui semble une évidence pour les juges qui ne discutent même pas de la question – ou pour peu que l’information soit présentée autrement, sur un panneau, par exemple – mais le panneau était absent dans l’hypermarché Géant, un coup du gondolier, vous vous souvenez – la langue officielle, nationale, commune ou tout ce que vous voulez ne doit pas être imposée. Certes on ne peut, disent les juges, induire les consommateurs en erreur. Certes, is doivent comprendre ce qu’on leur dit. Mais, à Clermont-Ferrand comme ailleurs en Europe, l’anglais suffit. Demander davantage serait une restriction aux importations. Une entrave au commerce. Et cette décision s’est appliquée. Et l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand n’a pas eu à payer ses 501 amendes. Et la compagnie française Casino avait réussi à établir une jurisprudence interdisant aux élus de la République française de protéger la présence du français sur les étiquettes des produits de consommation. Il y a un mais. Et j’y viens sous peu. Mais la logique que je viens de vous décrire, appliquée dans un pays de grande culture, par une institution supranationale européenne immensément plus respectueuse des traditions et des identités que celles issues de Bretton Woods – l’Organisation mondiale du Commerce, l’OMC, le Fonds monétaire international, la Banque Mondiale – illustre la puissance de la logique commerciale sur les impératifs culturels ou identitaires. Cela signifie que les impératifs identitaires ou culturels ne sont pas une variable essentielle dans la détermination du droit en ce qui concerne la communication entre le vendeur et l’acheteur. Dans une société de consommation, c’est dire qu’une grande part de l’activité humaine échappe aux considérations culturelles. Je viens au mais. Heureusement, la France et certains de ses alliés au sein de l’Europe ont modifié la législation européenne. Un lundi de janvier 1997, ils ont permis aux États membres d’imposer que les mentions d’étiquetage figurent au moins dans une ou plusieurs des langues officielles de la Communauté européenne. La France peut donc désormais imposer le français sur ses étiquettes. Bien. ( Je fais une pause pour ceux qui suivent attentivement. La loi fut modifiée après l’infraction commise à Clermont-Ferrand mais avant que la Cour ne statue. Les Coca-Colas unilingues ont été sauvées par la loi en vigueur au moment de l’infraction. Ils auraient été châtiés si les fonctionnaires les avaient pris en flagrant délit deux ans plus tard. Fin de la pause.) Mais même le libellé de la nouvelle directive européenne est intéressant. La France peut imposer le Français, non parce que c’est la langue officielle de la France, ou la langue dominante du lieu, mais parce que c’est une des langues officielles de la Communauté européenne. Or l’Union européenne compte 20 langues officielles, mais 25 pays. Avant d’adhérer à l’Union, chaque pays précise la langue qu’il veut voir devenir langue officielle dans le cadre de l’Union. Certains États membres n’ont pas demandé le statut de langue officielle pour toutes les langues qu’ils reconnaissent comme officielles au niveau national. C’est le cas du catalan et du luxembourgeois. Tant pis pour eux. Et théoriquement, rien n’empêcherait un autre pays d’adhérer à l’Union sans exiger que sa langue soit une langue officielle et, en conséquence, il ne pourrait obliger l’étiquetage dans sa langue. Et si un jour l’Europe décide de réduire le nombre de ses langues officielles… Mais le péril est derrière nous pour ce qui est de la France, au moins. Mais l’est-il ? Cette directive qui permet aux pays d’imposer une langue européenne pourrait encore être modifiée. Et de négociation européenne en négociation européenne, la France a perdu son droit de veto en la matière. Si la majorité de ses partenaires en décide autrement, on pourra, en quelque mois, à un jour de la semaine encore indéterminé, n’acheter du Coca-cola qu’en anglais dans la ville de Bibendum. En quoi cela nous concerne-t-il, nous Québécois ? Le problème n’est pas que nous n’ayons aucun député au parlement européen. Le problème vient du fait que la logique marchande prime sur la logique identitaire ou linguistique dans les grandes enceintes dont nous sommes membres – ou dont le Canada est membre. Le problème vient du fait que, lorsque nos gouvernements ont négocié ces ententes commerciales, ils ont été généralement timides ou inconscients lorsqu’est venu le temps de protéger la capacité des États à défendre et promouvoir leur langue dans l’espace commercial. Il y a cinq ans, Ivan Bernier, juriste à l’Université Laval, faisait une première observation des nuages se profilant à l’horizon, analysant les traités et la jurisprudence commerciale internationale. Il concluait que « Comme ces accords ne font guère de place en général à des restrictions aux échanges de biens ou de services fondées sur des considérations relatives à la langue, il est normal de s’inquiéter du sort réservé à des interventions telles que les quotas radiophoniques basés sur la langue, les exigences linguistiques en matière de services professionnels, les subventions accordées sur la base de critères incluant la langue, les exigences linguistiques en matière d’étiquetage. » Bref, selon lui, et selon Christine Fréchette du Conseil de la langue française qui s’exprimait dans un texte récent, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un tribunal de l’OMC ne déclare contraires au droit commercial la loi du Québec obligeant les majors à fournir des versions françaises de leurs films et mette dans sa mire les quotas contraignant les radios à diffuser une proportion minimale de chansons en français. Même les dispositions de la loi 101 qui imposent la présence du français ou sa prédominance dans l’étiquetage, les modes d’emploi et l’affichage pourraient être hachées menu sur l’autel du commerce – à moins qu’on ne fasse la démonstration que la santé et la sécurité des consommateurs sont en danger. Mais si tous peuvent lire les warnings, la santé est sauve, non ? Et si on peut faire la démonstration que la plupart des habitants de Clermont-Ferrand parlent mal l’anglais, chacun sait que la majorité des Québécois, eux, le comprennent. Car il n’est pas nécessaire de maîtriser l’anglais comme Shakespeare pour lire les étiquettes. La langue de Ronald MacDonald suffit amplement. Et même si, dans la logique commerciale, on fait la preuve que le français doit être présent pour des raisons de santé, cela ne protège nullement sa prédominance, qui répond à un impératif socio-politico-identitaire. J’ai parlé d’Ivan Bernier. Ce nom vous dit peut-être quelque chose. Il est l’un des chercheurs dont l’influence fut déterminante pour établir les assises intellectuelles du nouveau traité sur la diversité culturelle. Ce traité, désormais adopté et en voie de ratification, n’a-t-il pas réglé la question ? N’a-t-il pas affirmé la capacité des états de protéger et promouvoir leurs cultures nationales ? Oui. Enfin, il leur a donné un outil, à brandir devant un autre outil, celui de l’Organisation Mondiale du Commerce. Cependant, le traité sur la diversité culturelle ne mentionne la question linguistique que de manière incidente. Pas suffisamment pour servir de rempart contre la logique commerciale. Mais suffisamment pour servir de point d’appui pour bâtir un autre document, un autre traité, portant cette fois sur la diversité linguistique. Bon. J’admets avec vous qu’il est complètement idéaliste de parler d’un tel traité international. Nous ne sommes que quelques-uns à en évoquer la possibilité, encore moins à le juger souhaitable, moins encore à le penser réalisable. A l’extérieur du Québec, la question est quasi-inexistante. A l’intérieur du Québec, elle est balbutiante. Alors suis-je en train de perdre votre temps ? Comme je l’aurais perdu, sans doute, si vous m’aviez invité en novembre 1996, un vendredi, pour vous parler d’un traité sur la diversité culturelle. Car lorsqu’elle est apparue dans les milieux gouvernementaux et universitaires de Québec, il y a 10 ans, l’idée de freiner le rouleau compresseur culturel des États-Unis grâce à un traité international qui soustrairait la culture à la tyrannie de la logique commerciale semblait complètement chimérique. Pourtant, une décennie plus tard, en octobre dernier, 148 États représentés à l’Unesco – seuls les États-Unis et Israël votant non – ont approuvé le nouveau traité, révolutionnaire, qui protège la capacité des États de soutenir leurs artistes, leur cinéma, leur industrie du disque. Bien sûr, on aimerait, avec Louise Beaudoin, à qui l’on est largement redevable de l’existence de ce traité, qu’il soit plus musclé, plus contraignant. Mais en soi, il constitue un gigantesque et improbable pied de nez à la puissance américaine… ou un signe de sa faiblesse momentanée. Depuis 10 ans, les promoteurs de ce projet n’ont pas perdu leur temps. Au contraire, ils nous ont montré la voie. Alors réfléchissons un instant à ce qu’un traité sur la diversité linguistique pourrait contenir. Comme celui sur la culture, il interdirait d’interdire. C’est-à-dire que les États ne pourraient éliminer de leur paysage une langue minoritaire ou étrangère (comme les Grecs tentent de le faire avec le Turc, ennemi héréditaire). Dans le respect des langues minoritaires, les États pourraient cependant se donner le droit de déclarer une ou plusieurs langues officielles, de décréter la prédominance d’une de ces langues sur son territoire, d’adopter des politiques publiques visant à perpétuer cette prédominance, y compris en éducation et dans les industries culturelles, et dans l’affichage et l’étiquetage commercial. C’est la loi 101 actuelle, toute crachée. Préserver l’acquis linguistique serait déjà bien. Mais pourquoi ne pas également gagner du terrain, avant qu’il ne soit trop tard. La généralisation de l’anglais dans les raisons sociales et les marques de commerce est déjà un sujet d’inquiétude tant au Québec qu’en France, en Russie, au Mexique ou en Chine. Le droit national actuel ne peut obliger Future Shop ou Toys « R » Us à se franciser, ne serait-ce que pour mieux atteindre leurs clientèles francophones. Le même raisonnement s’applique évidemment au Cirque du Soleil en tournée en Arkansas ou à Singapour. Suivant les recommandations d’un avis du Conseil de la langue française de 2000 et du rapport de la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec (la commission Larose) en 2001, le Québec pourrait proposer une révision des règles internationales sur les marques. Un nouveau traité reconnaîtrait les dénominations commerciales étrangères existantes (pourquoi franciser rétroactivement ce joyau de la langue du commerce qu’est Canadian Tire). Elle protégerait celles, actuelles et futures, qui sont des noms propres (Fouquet, Tim Horton, Bombardier). Surtout, elle permettrait aux États de réglementer l’implantation de nouvelles marques et raisons sociales. En certains cas, des États, comme le Québec, pourraient se fixer l’objectif d’assurer une prédominance globale du français sur la totalité des marques et établir, au-delà d’un certain seuil, un moratoire sur les nouvelles marques unilingues anglaises. J’ai toujours aimé la règle des deux-tiers un tiers. Elle s’applique pour l’affichage commerciale – et on peut constater qu’à Miami, le règle est appliquée pour assurer la prédominance de l’anglais et la présence de l’espagnol. Un signal identitaire est donné – l’anglais est la première langue du lieu – le service est donné à la minorité – l’espagnol est présent. J’appliquerais la même règle aux marques de commerce. Les deux tiers devraient être en français. Au delà de ce seuil, les nouveaux venus sur le marché ne seraient pas empêchés d’entrer. Ils n’ont qu’à racheter une marque existante, vieillissante peut-être, pour la retirer du marché et mettre la leur à la place. Voilà ce que je verrais pour le Québec. D’autres États viseront l’égalité des langues. D’autres s’abstiendront d’agir. Chacun aura le pouvoir de décider. La montée aux barricades est prévisible sur Madison Avenue, l’artère new-yorkaise qui tient lieu de quartier général anglo-américain des marques de commerce. Mais qu’on nous montre sur quelles tables de la loi divine il est écrit que ce sont les entreprises transnationales, et non les représentants élus des peuples, qui doivent avoir le dernier mot en ces matières. Un traité comme celui-là pourrait avoir deux effets secondaires positifs pour le Québec. Inscrire dans un traité international signé par le Québec l’interdiction d’interdire rendrait impossible tout retour à l’affichage commercial unilingue français. Ce serait, à mon avis, une bonne nouvelle. J’ai toujours été en désaccord avec ceux qui veulent faire du Québec un endroit aussi francophone que l’Ontario est anglophone. Ce serait, comme disent les Américains cruel and unusual punishment pour notre minorité anglophone, et je ne mange pas de ce pain là. La prédominance du français est, à mon avis, le concept clé. Il résume la réalité et nous indique le programme pour la suite. Inscrire dans un traité international signé par le Canada le droit des États à des politiques publiques visant la prédominance d’une langue mettrait la Cour suprême canadienne en garde contre toute tentative d’invalider les dispositions scolaires et commerciales actuelles de la loi 101. Or rien ne garantit qu’un nouveau charcutage ne nous attend pas au tournant. Les dispositions constitutionnelles actuelles le permettraient. Un jeune politologue de l’Université de Montréal prévoyait même, en 1992, qu’une future Cour suprême allait agir de la sorte. Il s’appelait Stéphane Dion. Construire une digue légale internationale entre le pouvoir de la Cour suprême et la volonté de l’Assemblée nationale québécoise ne serait donc pas un bénin bénéfice. Voilà pour les effets, disons, égoïstes de notre action. Mais comme dans le cas de la diversité culturelle, le Québec a un rôle altruiste à jouer. Bien sûr, c’est parce que nous sommes situés à l’épicentre du séisme, aux portes de la plus grande puissance culturelle et commerciale de l’histoire du monde, que nous réfléchissons davantage que d’autres aux risques et aux solutions. Bien sûr, la solution à nos problèmes passe désormais par des protections internationales. Bien sûr, nous ne serions pas aussi engagés dans ces débats si nous n’étions pas spécifiquement, urgemment impliqués. Mais tout cela étant dit, notre contribution aux débats identitaires mondiaux n’en est que plus précieuse. Le Québec, qui comme vous le savez forme une nation mais n’a pas d’État souverain, a la capacité de modifier le cours des choses. La capacité de modifier significativement l’équilibre mondial entre impératif marchand et conscience identitaire. C’est énorme. Nous ne le soupçonnions pas. Mais nous l’avons fait, ces derniers dix ans, avec la culture. Nous pouvons le faire, d’ici dix ans, avec la langue. Ce n’est peut être excitant que pour moi. Mais je ne peux me défaire de l’impression que l’action potentielle du Québec dans ce combat essentiel est davantage qu’une occasion d’agir. Je ne peux me défaire de l’impression que c’est un appel. Merci

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Monde

Visite guidée au coeur de Shangai

Shanghaï est devenue le New York de l’Asie, comme en témoigne Pudong, le quartier des affaires. La ville compte 4000 gratte-ciel, près de deux fois plus que Manattan. Nanjing, l’artère commerçante la plus fréquentée, est également la plus éclairée. Ici, on n’hésite pas à couvrir les façades des immeubles de lumières et de publicités aux néons criards. Le fleuve Huangpu sépare la nouvelle ville en deux. Il borde aussi le port de la métropole, le plus gros de la Chine continentale et troisième dans le monde. Dans sa course effrénée à la modernité, le gouvernement détruit tout ce qui reste de l’ancien Shanghaï. À l’exception de quelques enclaves historiques préservées pour les touristes, la vieille ville est devenue un véritable chantier à ciel ouvert. Figées dans un décor qui ne leur appartient plus, ces petites maisons attendent d’être démolies. Certains de leurs occupants ont refusé de quitter, espérant obtenir une meilleure indemnisation de départ. Sur les chantiers s’activent des milliers de mingongs, des travailleurs migrants venus des campagnes dans l’espoir d’améliorer leur sort. À peine payés et condamnés à dormir sur leur lieu de travail, ils forment une main d’œuvre plus que bon marché. Avec 14 000 habitants au kilomètre carré, le centre-ville est une véritable fourmilière. Shanghaï est la cinquième ville du monde en terme de population, après Mexico, Tokyo, Sao Paulo et New York. Les Shanghaiens, riches ou pauvres, n’ont pas de sécheuse, en raison de l’étroitesse des appartements, mais aussi du coût très élevé de l’électricité. Résultat : on installe des cordes à linge partout, même sur les panneaux de signalisation! Un tabouret et des outils, voilà tout ce qu’il faut pour faire quelques yuans… De nombreux réparateurs de vélo et affûteurs de couteaux ont établi leur petit commerce sur les trottoirs. Même si les voitures sont très présentes, le vélo demeure le moyen de transport de prédilection. Peu importe le chargement… Le bronzage n’a pas la cote en Chine. Au contraire, une peau brunie par le soleil est associée au travail extérieur, donc à la pauvreté. Pour s’en préserver, certaines femmes portent des visières teintées et des gants. Les Shanghaiens font toujours leurs achats dans des marchés publics. Mais les centres commerciaux poussent comme des champignons, au grand plaisir de la jeune classe moyenne. Cette scène plutôt inusitée pour un Occidental, n’a rien d’étonnant à Shanghaï. Que ce soit pour faire les courses ou promener le chien, le pyjama est de mise à toute heure du jour. Pourquoi se priver de confort ? La cueillette des matières recyclables est devenu un métier en soi. Des familles entières s’y adonnent, dénichant bouteilles de plastique, cartons et métaux qui seront ensuite vendus au centre de tri. Les appartements construits près du pont Lupu verront leur valeur augmenter de façon fulgurante d’ici 2010. La zone industrielle qui se trouve de l’autre côté du pont deviendra l’emplacement de l’Exposition universelle. L’événement, qui aura pour thème «Meilleure ville, meilleure vie», sera l’occasion pour Shanghaï de se présenter au monde comme une ville de premier plan.

Culture

À lire avant 18 ans

L’écrivain Yves Beauchemin a trouvé l’expérience « cruelle ». Les membres du groupe rap Loco Locass ont eu du mal à parvenir à un consensus. L’homme de théâtre René-Daniel Dubois en a discuté avec ses amis durant une fin de semaine: « Vous auriez dû entendre le débat! »L’actualité leur avait pourtant posé une question bien simple: quels sont les cinq romans que les jeunes devraient avoir lus en terminant le secondaire? Aucune restriction géographique ou temporelle. Le problème, pour plusieurs des personnalités interviewées, fut de se limiter à cinq titres!Tous, de Bernard Landry à Victor-Lévy Beaulieu, de l’écrivaine Marie-Sissi Labrèche à l’éditrice Brigitte Bouchard, ont répondu avec passion et générosité. Comme s’ils étaient heureux de retourner à leurs premiers émois de lecteurs, lorsqu’ils découvraient combien le monde était vaste, et qu’ils n’auraient jamais assez d’une vie pour tout lire.Les livres choisis forment une mosaïque étonnante. D’abord en raison des absents. Harry Potter n’est pas là. Le seigneur des anneaux non plus. Et aucun « roman jeunesse » n’en fait partie, excepté un classique, L’île au trésor, de Stevenson, proposé par Yves Beauchemin.Les personnalités n’ont pas eu peur des briques. « Grâce à J.K. Rowling et à Tolkien, nous savons que les jeunes sont capables de lire de gros bouquins », écrit l’historien Denis Vaugeois. Il a proposé un périple de 1 223 pages au coeur de l’Inde, avec Un garçon convenable, de Vikram Seth.Chacun a choisi selon ses propres critères. Pour l’ex-ministre Joseph Facal, les romans devaient aborder des thèmes qui touchent les adolescents et être « d’authentiques chefs-d’oeuvre, pas des niaiseries cool ». Il a choisi Prochain épisode, d’Hubert Aquin, et L’attrape-coeurs, de J.D. Salinger. René-Daniel Dubois, lui, a opté pour les romans qui lui ont laissé la plus forte impression quand il était adolescent, comme Demian, de Hermann Hesse, et Frankenstein, de Mary Shelley.Les romans proposés sont français, états-uniens, latino-américains, russes, maghrébins, anglais et, surtout, québécois. Réjean Ducharme et Michel Tremblay sont cités par quatre personnes, Gabrielle Roy par trois. Le roman québécois le plus populaire? Si l’on inclut la liste que nous publions sur le Web, c’est Volkswagen Blues, de Jacques Poulin, qui entraîne le lecteur en minibus sur les routes d’Amérique.Parmi les romans étrangers, les deux qui reviennent le plus souvent sont Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez, et L’écume des jours, de Boris Vian.Certaines des personnalités interviewées ont triché en élargissant délibérément la définition de « roman ». Ainsi, la journaliste littéraire Marie-Claude Fortin a proposé les Poésies complètes d’Émile Nelligan, et l’animatrice Sophie Durocher, L’homme rapaillé, de Gaston Miron. Le dramaturge Michel Marc Bouchard, pour sa part, n’a pu s’empêcher de citer une pièce de théâtre, Où est-ce qu’elle est ma gang, de Louis-Dominique Lavigne. Et Loco Locass a osé un essai, Raisons communes, de Fernand Dumont.Dans ses directives aux professeurs de français, le ministère de l’Éducation du Québec indique combien de livres l’élève doit lire à chaque cycle du secondaire, mais leur laisse beaucoup de latitude quant au choix des titres. Voici un dossier qui saura les inspirer dans leur sélection. À laisser traîner dans la chambre de votre ado!Joseph FacalAncien ministre du Parti québécois, il est professeur invité à HEC Montréal et chroniqueur dans divers médias.1. L’attrape-coeurs, de J.D. SalingerLe roman de la jeunesse confuse, perdue, qui s’interroge.2. Bel-Ami, de Guy de MaupassantLe roman de l’ambition, du désir de s’élever dans la société, et les dilemmes moraux que cela pose parfois.3. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezPour que les jeunes voient qu’un grand artiste peut trouver de la magie dans la réalité quotidienne la plus banale.4. Prochain épisode, d’Hubert AquinParce que c’est le plus grand roman de la littérature québécoise.5. Le vieil homme et la mer, d’Ernest HemingwayParce qu’il nous enseigne que c’est dans le fait de s’être battu jusqu’au bout que se trouve la vraie victoire, même si on perd.Myriam BeaudoinAuteure de deux romans, Un petit bruit sec et Hadassa, elle enseigne le français au collège Villa Maria, à Montréal.1. La folle allure, de Christian BobinLa fugueuse du livre nous apprend à connaître les sonates de Bach et les raccourcis vers l’émancipation.2. Hors de moi, de Didier Van CauwelaertUn roman qui déstabilise nos repères et nous habite longtemps après qu’on l’a terminé.3. L’enfant de sable, de Tahar Ben JellounIl faut lire dans ce roman poétique l’ambiguïté, le déni et l’injustice.4. Couleurs de cendre, de Francine NadonL’auteure, québécoise, permet d’interroger non seulement le mal, la violence et le racisme, mais aussi l’espoir et le mystère de la vie qui continue, malgré tout.5. Contes et récits fantastiques, de Théophile GautierGautier mêle à l’épouvante et à l’horreur le passage du temps, la passion irrépressible et la mort toujours plus forte.Loco LocassBatlam, Biz et Chafiik, les trois membres de ce groupe rap, sont de véritables amoureux de la langue française.1. L’homme rapaillé, de Gaston MironLe seul livre du plus grand poète québécois. Une oeuvre immense, raboteuse et magnifique comme le Québec.2. Vamp, de Christian MistralEmmuré en son mythe, Mistral écrit sa génération, sans morale ni complaisance. Incontournable pour tout Québécois de moins de 40 ans.3. Les fleurs du mal, de Charles BaudelaireAlcool, drogue, beauté, amour et mort, Baudelaire cultive presque tous les thèmes chers à la jeunesse. Une langue d’une richesse, d’une précision et d’une luminosité admirables.4. Cyrano de Bergerac, d’Edmond RostandCombattant et poète à la langue aussi acérée que son épée, Cyrano est un modèle pour les adolescents en quête d’absolu. Le seul héros classique qui pourrait affronter Eminem en duel verbal.5. Raisons communes, de Fernand DumontLucide et solidaire avant l’heure, Dumont a écrit un essai sociologique sur le Québec qui est d’une limpidité et d’une pertinence inégalées. Le chapitre sur l’éducation est particulièrement éclairant.Denis VaugeoisAncien ministre du Parti québécois, il est historien et éditeur au Septentrion.1. Un ange cornu avec des ailes de tôle, de Michel TremblayPourquoi ne pas découvrir le plaisir et le charme de la lecture grâce au cheminement d’un de nos plus grands écrivains? Très touchant et très vrai. Une langue de transition qui fait le lien entre les générations.2. Volkswagen Blues, de Jacques PoulinDans un récit tout simple, on découvre un autre aspect de l’Amérique et un pan de son histoire. Le Québec ne se comprend pas sans un important recours au passé. Quelle que soit leur origine, les jeunes Québécois doivent découvrir ce qui distingue leur société.3. Les croisades vues par les Arabes, d’Amin MaaloufLe contexte mondial est une invitation à mieux connaître le monde arabe. Tout Maalouf est à lire.4. Un garçon convenable, de Vikram SethUne façon de partir à la découverte d’un autre monde, et pas n’importe lequel: l’Inde.5. Suite française, d’Irène NémirovskyPlusieurs guerres se déroulent sous nos yeux. À quoi ressemble la fuite devant l’agresseur? Les origines juives de l’auteure ajoutent à l’intérêt exceptionnel de cet ouvrage écrit dans une langue merveilleuse, pourtant une langue seconde pour Irène Némirovsky.Brigitte BouchardFondatrice et directrice de la maison d’édition Les Allusifs.1. Siddharta, de Hermann HessePour le voyage initiatique, la quête de l’absolu. 2. Le grand cahier, d’Agota KristofUn roman qui évoque le déracinement. Une histoire rêche, écrite avec un sens inné de la narration et du rythme. On ressent l’angoisse de la séparation, l’identité perdue, les destins brisés par un exil forcé.3. Vendredi ou Les limbes du Pacifique, de Michel TournierOu encore sa version pour les jeunes, Vendredi ou La vie sauvage, où l’on vit cette méfiance à l’égard de l’humanité. Un univers qui nous questionne sur nos valeurs.4. Candide, de VoltaireCe livre est la traversée d’une errance et la découverte des maux de ce monde.5. La détresse et l’enchantement, de Gabrielle RoyPour la prise de conscience de ce qui l’a façonnée et qui deviendra sa vocation d’écrivaine.Line BeauchampMinistre de la Culture et des Communications.1. Maria Chapdelaine, de Louis HémonUne magnifique histoire d’amour, mais aussi, bien sûr, un roman de l’identité. Un incontournable pour quiconque veut comprendre l’évolution du Québec.2. Si c’est un homme, de Primo LeviUn petit livre, une « plaquette » comme on dit, mais d’une telle densité! À lire pour faire le point sur des valeurs fondamentales et si fragiles: la démocratie, l’humanisme, la liberté.3. Le goût des jeunes filles, de Dany LaferrièreCe beau et puissant récit déborde de sensualité (et pourquoi pas?). L’action se déroule à Port-au-Prince, mais la trame de l’histoire, c’est l’âme haïtienne, qui est, à bien des égards, très proche de la sensibilité québécoise.4. Annabelle, de Marie LabergeUne oeuvre contemporaine passionnante, émouvante. Les personnages sont si réels et si attachants qu’on entre littéralement en relation avec eux.5. Les Poésies d’Émile NelliganJ’ai découvert Nelligan à l’adolescence. Quel choc! Il est le poète éternel de la jeunesse, car il exprime le lyrisme, la fascination des abîmes et la soif sublime propres aux jeunes.Victor-Lévy BeaulieuÉcrivain et éditeur, il vient de publier James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, aux Éditions Trois-Pistoles.1. Les sirènes du Saint-Laurent, de Roger FournierLe grand roman de la vie traditionnelle des Québécois avant leur exode vers Québec, Montréal et les États-Unis. Un livre définitif sur la ruralité d’autrefois.2. Bonheur d’occasion, de Gabrielle RoyL’arrivée en ville des Québécois. L’épopée du petit peuple cherchant désespérément à sublimer sa condition humaine aliénée. La Révolution tranquille, déjà.3. La nuit, de Jacques FerronAu coeur de la ville, la nuit québécoise devient terroriste. Notre entrée dans la grande histoire contemporaine.4. Babelle, de Renaud LongchampsEn plein mitan de la nouvelle ruralité beauceronne, peut-on vivre en région quand on s’ouvre soi-même à toute la modernité? Une formidable suite aux Sirènes du Saint-Laurent.5. Le nez qui voque, de Réjean DucharmeGrâce à Mille Milles et à Châteaugué, qui inventent la langue québécoise, le pays rural et le pays urbain deviennent le corps et l’esprit d’une nation. Révolutionnaire.Sophie CadieuxComédienne. Elle a remporté le Combat des livres, à Indicatif présent, en 2005, en défendant L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme.1. Le Survenant, de Germaine GuèvremontAvant les relectures cinématographiques des dernières années, le terroir n’était pas au goût du jour. Cette oeuvre, imposée en 5e secondaire, m’a permis de me plonger dans une histoire de campagne, en traitant de thèmes forts liés à l’adolescence, comme la marginalité, la différence, l’opinion des autres.2. L’écume des jours, de Boris VianAvoir accès à cette rêverie… Le monde éclaté de Boris Vian, je crois, interpelle beaucoup les adolescents. Voir la vie autrement est très important.3. Une saison dans la vie d’Emmanuel, de Marie-Claire BlaisUne langue extrêmement riche, un univers très sombre, un personnage attachant, qui cherche sa place.4. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezLe réalisme magique, une autre culture, d’autres références, mais une histoire universelle sur la nature humaine. Lecture très sensible pour moi au secondaire.5. L’homme rapaillé, de Gaston MironLa fougue de l’amour, de la rébellion, une poésie forte et accessible. Ce livre a donné à la lectrice de 16 ans que j’étais une nouvelle vision de la lecture. J’ai découvert que je pouvais bien voir ce que je voulais dans l’espace entre les mots.Bernard LandryAncien premier ministre du Québec, il enseigne à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.1. Les frères Karamazov, de Fedor DostoïevskiUne présentation pratique et concrète de la condition humaine et de la complexité des rapports entre les personnes, dans leur beauté et leur cruauté.2. Le testament français, d’Andreï MakineUne aventure bouleversante qui illustre la puissance de l’amour, de la famille, de la vie, même cruelle, et de la patrie.3. Charles le téméraire, d’Yves BeaucheminUn regard d’enfant puis d’adulte sur une tranche de la vie à une époque difficile de l’histoire du Québec.4. Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, de Jean-Paul DuboisL’amour entre la France et le Québec, assombri pendant quelques siècles, est puissant et éternel.5. L’oeuvre de Dieu, la part du diable, de John IrvingPour combattre l’antiaméricanisme primaire et faire oublier George W. Bush.René-Daniel DuboisComédien, metteur en scène, traducteur, dramaturge, professeur, il vient de publier un livre d’entretiens avec lui-même, Entretiens: janvier-avril 2005, chez Leméac.1. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezPour le réalisme magique.2. Le Survenant, de Germaine Guèvremont Pour la fascination exercée par le monde « extérieur » – là-bas – et par celles et ceux qui y sont allés.3. L’écume des jours, de Boris VianPour l’amour.4. Demian, de Hermann HessePour l’amitié.5. Frankenstein, de Mary Shelley Pour la solitude… et parce qu’on n’est pas toujours ce qu’on a l’air d’être.

Mes skis, ma Gaspésie Société

Mes skis, ma Gaspésie

Près de 300 km en sept jours. Ski de fond le jour, conférences le soir. La Grande Traversée de la Gaspésie nourrit autant le corps que l’esprit. Notre reporter peut en témoigner.

Culture

Aller à Paris pour devenir romancier ?

La coïncidence est étonnante, et peut-être significative. Deux personnages de roman québécois, au cours des derniers mois, décident de se lancer dans l’écriture au lieu de goûter une retraite tranquille.Il faut dire qu’ils ne se ressemblent guère. Le premier se trouve dans le roman de Jean Larose, Dénouement, paru au début de l’année. C’est un littéraire de haut vol, maître d’une langue somptueuse, abondante en citations avouées ou non, et l’on se demande pourquoi il a passé tant d’années au Service de la faune. Au contraire, le personnage de Jacques Godbout, dans La concierge du Panthéon, retraité de fraîche date du ministère de l’Environnement, a beau dire qu' »il se sentait l’âme d’un écrivain », il semble n’avoir avec la littérature en général et le roman en particulier que des relations très ténues.Mais tous deux, l’écrivain de Larose et celui de Godbout, semblent nous dire, chacun à sa façon, que l’écriture romanesque est l’unique nécessaire, pour emprunter la formule d’un livre célèbre, mais qu’elle appartient à l’ordre de l’après, de l’ailleurs, dans lequel on n’entre qu’après avoir satisfait aux petites nécessités de l’existence.Jacques Godbout a fait de son personnage un naïf consommé, ce qui lui permettra de jouer avec les clichés que convoque l’image de Paris. Muni de ses rentes, Julien Mackay n’a rien de plus pressé que de monter dans l’avion pour Paris, puisque la littérature ne peut être que parisienne. Il lui faudra se loger quelque part: pourquoi pas à l’hôtel de Massa, 38, rue du Faubourg-Saint-Jacques, siège de la Société des gens de lettres? Mais cet hôtel n’est pas un hôtel au sens vulgaire du mot, comme l’en avertit le jardinier de l’établissement. Et voici Julien Mackay, toujours aussi naïf, devant le Panthéon, où logent un certain nombre de grands écrivains, mais hélas un peu refroidis, comme le lui signale la « concierge » du titre. S’ensuivent, dans de courts chapitres, une série de scènes typiquement parisiennes, dans divers cafés, chez un vieil écrivain qui se soûle et s’endort devant lui, au Louvre, où le séduit une très charmante gardienne et où s’amorce une idylle, à la Librairie du Québec, où il assiste au lancement d’un auteur inconnu, enfin j’en passe. Jacques Godbout connaît Paris comme sa poche, et nous y promène en guide aussi averti qu’ironique.Le roman, dans tout ça? Le roman que, paraît-il, Julien Mackay passe de longues heures à écrire? On n’y croit pas une seconde, bien entendu. Julien a-t-il eu le tort de confondre Paris et l’écriture, d’imaginer que Paris, et Paris seul, pouvait faire de lui un écrivain? Jacques Godbout, qui est un maître de l’ambiguïté, ne répond ni oui ni non. Ou peut-être répond-il à la fois oui et non. En écrivant ce roman qui n’en est pas tout à fait un, un roman fait pour ainsi dire de pièces détachées, le romancier de Salut Galarneau! a pris un risque considérable. Mais un livre qui contient quelques phrases comme celle-ci: « Il s’était mis à neiger, une petite neige studieuse, polie, prudente, civilisée, qui s’incrustait sous les portails… » vaut assurément la peine d’être lu.Soulignons, comme on l’a déjà fait à plusieurs reprises dans les gazettes, que La concierge du Panthéon est le 10e roman de Jacques Godbout, et qu’il devrait être suivi d’un 11e dans des délais raisonnables.Il ne me reste que quelques lignes pour souligner la parution d’un livre d’essais tout à fait remarquable. Il est d’Yvon Rivard, dont les romans sont appréciés comme ils le méritent. Oserai-je dire que les essais de Personne n’est une île ne sont pas d’un intérêt moindre? Ce sont des textes parfois difficiles, mais passionnés et passionnants, fruits d’un travail de pensée qui n’a rien d’effrontément théorique même si la philosophie n’en est pas absente. Il y a un homme, ici, qui nous parle: « Je suis né à la campagne et j’ai vécu en forêt jusqu’à l’adolescence, n’apprenant rien ni de l’une ni de l’autre, si ce n’est une façon toute naturelle de n’être pas tout à fait au monde, dans le monde, et encore moins dans l’histoire. » N’oublions pas le chat, qui est le plus métaphysique des animaux domestiques, et auquel Yvon Rivard consacre quelques réflexions substantielles. Mais cet écrivain, ce prosateur – on ne lui fera pas l’injure de l’appeler critique – nous parle surtout de ses écrivains nourriciers, Rilke, Handke, Virginia Woolf, aussi d’auteurs québécois, réussissant par exemple le tour de force de réunir dans un même propos des personnalités aussi dissemblables que Saint-Denys Garneau, Hubert Aquin et Gaston Miron. Pour les lecteurs qui vont à la littérature pour autre chose que le divertissement de quelques heures, un livre essentiel.La concierge du Panthéon, par Jacques Godbout, Seuil, 149 p., 21,95$.Personne n’est une île, essais, par Yvon Rivard, coll. « Papiers collés », Boréal, 253 p., 25,95$.La concierge du Panthéon »C’est vrai que les grands écrivains logent ici volontiers, a-t-elle ajouté en riant, ils en font même toute une cérémonie, mais vous n’aimeriez pas, ce n’est pas chauffé. » « Je ne suis pas capricieux, ai-je répondu, je suis crevé, madame, il est pour moi cinq heures du matin… » « Je vous crois, je vous comprends, mon petit monsieur, a-t-elle gentiment insisté, mais le lieu est historiquement interdit aux étrangers. » J’ai repris mes cliques et mes claques et je lui ai demandé à qui je m’adressais, je voulais la remercier poliment, lui envoyer un mot peut-être. »Je n’ai pas de nom vraiment, m’a-t-elle répondu, je suis la concierge du Panthéon. » Jacques Godbout

Société

La retraite hors du placard

Mêmes murets de béton, mêmes maisons de stucco aux toits d’ardoise, mêmes bosquets d’hibiscus fuchsia et, surtout, mêmes têtes grisonnantes. En Floride, les quartiers privés pour retraités se suivent… et se ressemblent. Celui de Palms of Manasota, à Palmetto, sur la côte du golfe du Mexique, ne fait pas exception. Un détail le distingue, cependant: ses résidants sont tous homosexuels. Enfin, presque. Al Usack et Ed Kobee y coulent des jours paisibles. Ces deux grands-pères aux cheveux blancs, conjoints depuis une vingtaine d’années, ont emménagé à Palms of Manasota il y a huit ans. Ils y vivent leur amour au grand jour, sans crainte d’être montrés du doigt, sans risque d’être ostracisés par des voisins peu amènes. Leur résidence au terrain nickel donne sur un vaste étang où aigrettes et pélicans se chauffent au soleil. Dans leur salon, la bibliothèque croule sous les photos de leurs enfants et petits-enfants respectifs. Et derrière la porte de leur chambre à coucher, un calendrier d’hommes nus marque discrètement le temps qui passe. Ed, 70 ans, est retraité de la CIA. Al, 75 ans, concevait des armes pour la Navy. Ils ne vivraient ailleurs pour rien au monde. «On peut être tout à fait nous-mêmes, se balader main dans la main et s’embrasser à l’extérieur de la maison», dit Ed. Leur voisine, Geraldine Scott, est elle aussi emballée par ce quartier de retraités. «J’ai trouvé ici une nouvelle famille. C’est important pour moi. Imaginez: je suis lesbienne, célibataire, handicapée et je vis seule, dit cette femme de 68 ans qui souffre de sclérose en plaques. J’ai besoin d’être bien entourée!» En Amérique du Nord, Palms of Manasota est le plus ancien des quartiers privés pour gais et lesbiennes retraités. Les premiers résidants s’y sont installés en 1998. Depuis, d’autres quartiers du genre ont poussé dans quelques États américains, notamment en Californie, en Arizona, au Nouveau-Mexique et en Ohio. Les gais d’Espagne, de Suède, de France, d’Allemagne et des Pays-Bas ont aussi les leurs. Au Québec, toujours rien. Du moins jusqu’à maintenant. Mais la première génération d’hommes et de femmes ouvertement homosexuels y a désormais atteint l’âge de la retraite. Et le moment d’emménager dans un foyer pour personnes âgées est arrivé. Pour beaucoup, cela signifie s’emmurer dans le silence. «La solitude frappe durement les doyens de notre communauté», constate Laurent McCutcheon, fondateur de Gai Écoute (ligne téléphonique de soutien psychologique pour homosexuels en détresse). «Nous recevons de plus en plus d’appels de gais âgés vivant complètement isolés. La plupart d’entre nous n’ont pas d’enfants pour les accompagner dans la vieillesse.» C’est afin d’éviter de vieillir seul que l’agent immobilier Bill Laing a imaginé Palms of Manasota, au début des années 1990. Il a acheté 10 hectares de terrain boisé – l’équivalent de 20 terrains de football – et a lancé la construction des premières résidences. Il est mort peu de temps avant qu’elles soient terminées. Passer inaperçu dans ce village caché derrière un muret de béton et blotti sous les palmiers et les orangers relève de l’exploit. Comme dans tous les quartiers privés. Parce que tout le monde se connaît et que des caméras observent les allées et venues de tout un chacun. À peine y avais-je mis les pieds qu’un résidant m’a interpellé: «La vente itinérante est interdite ici! C’est votre voiture qui est garée là-bas?» Avec de pareils voisins, pas besoin de système d’alarme! «Les caméras ont surtout un effet dissuasif», dit Al Usack. Le quartier accueille une cinquantaine de gais et de lesbiennes, dans 35 bungalows ou maisons jumelées. Dans les prochaines années, on construira une résidence pour personnes âgées gaies en perte d’autonomie. L’été prochain, le quartier sera doté d’un centre communautaire et d’une piscine creusée, laquelle, sans doute, soutiendra difficilement la comparaison avec la mer émeraude et les plages de sable blanc qui se trouvent tout près. Pour les homophobes qui voudraient casser du gai, Palms of Manasota est une cible facile. Imaginez, 50 homosexuels âgés – dont certains à la santé précaire – rassemblés dans un même lieu… Pourtant, les gestes violents sont rarissimes, assure John Dorr, 76 ans, prêtre de l’Église épiscopale et l’un des premiers résidants du secteur. «Quelques adolescents viennent parfois nous traiter de tapettes, mais sans plus.» Les divas Madonna et Britney Spears ont beau s’embrasser à pleine bouche à la télé et les cowboys de Brokeback Mountain tomber amoureux l’un de l’autre au cinéma, tout n’est pas rose pour les gais au pays de l’Oncle Sam. «Que vous soyez gai, noir ou même canadien, dit Bruce Wagener, conjoint de John Dorr, il y aura toujours quelqu’un, quelque part, pour vous haïr.» Selon des extrémistes religieux, par exemple, la mort des G.I. en Irak est la punition que Dieu inflige aux États-Unis pour leur trop grande tolérance envers les homosexuels… Ces fanatiques perturbent régulièrement les funérailles des soldats tués en service. Au Québec, Dieu n’est pas aussi cruel. N’empêche. La vie des gais et des lesbiennes du troisième âge se transforme parfois en calvaire. Et ce n’est que les pieds devant que beaucoup sortiront du placard, où ils s’enferment à double tour. Ainsi, pour Albert Tremblay (nom fictif), 84 ans, l’heure du retour à la clandestinité a sonné il y a trois ans. Cet homme d’allure soignée, retraité de l’enseignement, a emménagé dans une résidence pour personnes âgées de Montréal et, du coup, a occulté tout un pan de sa vie. Jadis actif dans la communauté gaie – il a fondé un groupe social pour les 40ans et plus -, il n’ose plus afficher son homosexualité. «Si mes voisins savaient, cela créerait des conflits, dit-il. Les gens de ma génération qui acceptent les gais sont l’exception.» Ce n’est pas qu’une question d’acceptation, croient Al Usack et Ed Kobee. «Bon nombre de personnes âgées n’ont même pas conscience que l’homosexualité existe», dit Ed, sans lever les yeux de son assiette de crevettes. Il y a une dizaine d’années, alors que Al et lui visitaient une résidence où ils pensaient s’installer, quelques vieilles dames les observaient de loin. «Vous avez une épouse?» leur a demandé l’une d’elles en s’approchant. «Non, Ed et moi sommes « partenaires de vie »», lui a répondu Al. «Super! s’est-elle écriée en se tournant vers ses amies. Ils sont célibataires!» Les deux conjoints ont pris leurs jambes à leur cou. Laurent McCutcheon, de Gai Écoute, lui-même dans la soixantaine, les comprend. «Nous avons besoin de nous retirer en compagnie de gens avec qui nous avons des choses en commun, qui partagent avec nous des souvenirs communs, qui ont une expérience de vie semblable à la nôtre», dit-il. De la même façon, en fait, qu’un vieil hétérosexuel passionné de hockey serait malheureux de vivre entouré de femmes âgées qui ne parlent que de tricot… À Montréal, les gais âgés s’organisent pour vieillir entre eux. En avril dernier, sur les 90 répondants à un sondage Internet annoncé dans le mensuel gai Fugues, environ 80 homosexuels âgés de 50 ans et plus ont affirmé qu’ils iraient volontiers vivre dans une résidence conçue pour eux. Près de la moitié souhaitent même pouvoir le faire d’ici cinq ans. L’idée qu’on construise une résidence pour retraités gais à Montréal sourit à Albert Tremblay. Mais y emménager? Pas question, tranche-t-il, l’air sévère. «J’irai y faire un tour, de temps en temps. Mais je ne veux pas y vivre. Je suis trop vieux pour déménager.» La vérité, me confie un de ses amis, qui assiste à l’entrevue, c’est qu’il ne voudrait pas habiter une résidence ouvertement gaie. «Il aurait peur d’être étiqueté. Et il ne pourrait pas y recevoir sa famille, qui ignore son homosexualité.» Du côté des lesbiennes, un projet de foyer pour personnes âgées est sur les rails. Et le train file à vive allure. Si tout va comme prévu, les premières locataires pourraient s’y installer dans deux ans. L’endroit comptera 24 logements, en location. La construction coûtera deux millions de dollars et sera financée en majeure partie – jusqu’à 85% – par les fonds publics. «Nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements, mais le dossier avance bien», dit Robert Dion, agent de développement en logement social au Groupe de ressources techniques, organisme sans but lucratif voué à la promotion de l’habitation communautaire. «Nous cherchons en ce moment un terrain où construire la résidence.» Pour Diane Heffernan, coordonnatrice du Réseau des lesbiennes du Québec, il n’y a pas une minute à perdre. Les lesbiennes dans les immeubles pour personnes âgées hétérosexuelles craignent qu’on apprenne leur secret. Au point que les auteurs d’une étude universitaire sur les besoins résidentiels des lesbiennes âgées ont été incapables d’en dénicher une seule dans les résidences de Montréal! Comment pourrait-on les blâmer de rester cachées? demande Diane Heffernan. «Ce sont souvent des femmes que leur famille a reniées, qui ont été rejetées par l’Église et traînées chez les psychiatres, où elles ont parfois subi une lobotomie. Mais notre génération ne retournera jamais dans le placard», ajoute-t-elle. Pas si sûr, rétorque Laurent McCutcheon. «Le jour où je serai dépendant des gens qui m’entourent, je vais mesurer les risques. Il suffit d’une seule personne pour vous rendre la vie infernale et vous laisser traîner trois jours la couche pleine…» Bill Ryan, homosexuel et professeur de service social à l’Université McGill, refuse lui aussi de blâmer les gais qui retournent dans le placard dès qu’ils emménagent dans une résidence pour personnes âgées. «Avoir 80 ans et être gai aujourd’hui, c’est avoir vécu la moitié de sa vie dans la criminalité ou la maladie mentale.» L’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1969 et a été considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1973. Le professeur de 49 ans ne prévoit pas cacher un jour son orientation sexuelle. «J’ai payé des impôts toute ma vie. J’ai le droit d’être accueilli dans les résidences publiques de façon équitable et respectueuse. Sans discrimination.» Et il est prêt à livrer bataille aux côtés des pionniers du mouvement d’affirmation des gais, qui ont aujourd’hui 65 ou 70 ans. Dans une société sans préjugés ni discrimination, la question de l’hébergement des personnes âgées gaies ne se poserait même pas, estime Laurent McCutcheon. «On n’aurait besoin ni de jeux gais, ni du défilé de la Fierté gaie, ni même de village gai, dit-il. Mais nous n’en sommes pas là.» La discrimination s’exerce également entre gais et lesbiennes. Ainsi, pas question pour Diane Heffernan, 64 ans, d’accepter des hommes dans le futur foyer pour lesbiennes. «Mon intimité est lesbienne, mes amies sont lesbiennes. Quand je serai vieille, je veux raconter mes histoires à des lesbiennes», dit-elle, le regard moqueur derrière ses lunettes rondes. Puis, plus sérieusement: «Les gais ne nous incluent pas toujours dans leur mouvement d’affirmation. Comme on n’existe pas pour eux, on ne veut pas travailler avec eux.» Un discours qui horripile Geraldine Scott, de Palms of Manasota, en Floride. «J’ai toujours vécu entourée d’hommes et je comprends mal comment on peut décider de s’en couper complètement.» Cette lesbienne de 68 ans, mère de trois enfants, pense entre autres au village de retraite lesbien de Pagoda, dans le sud de l’État, où même les plombiers doivent être des plombières… Au Québec, explique François Gaumond, directeur des communications de la Société d’habitation du Québec (dont la mission est de faciliter l’accès à des conditions adéquates de logement pour les Québécois), «toute discrimination, qu’elle soit positive ou négative, est interdite. Si un hétéro veut aller vivre dans un foyer gai, il peut le faire.» Robert Dion, responsable du projet de résidence pour lesbiennes, nuance. «On a le droit de réserver un immeuble à un groupe précis, si on peut prouver que celui-ci a des besoins particuliers. Dans le cas des lesbiennes, c’est chose faite.» Au village de retraités de Palms of Manasota, les hétérosexuels sont aussi les bienvenus. Mais se font rares. Sur les 50 résidants, 4 sont hétéros, dont James Dodrill, 80 ans. «Ce n’est qu’au moment de signer l’acte de vente que l’agent immobilier nous a informés, mon épouse et moi, que tous nos voisins seraient homosexuels», précise ce vétéran de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre du Viêt Nam. «Nous avons acheté la maison quand même.» Les Dodrill ne l’ont jamais regretté. «Nous participons à toutes les activités – soirées de cartes, rencontres sociales. Et non, voir deux hommes se balader main dans la main ne nous dérange pas», ajoute-t-il en soupirant. Je ne lui avais pourtant pas posé la question…

Affaires et économie

T’as de belles courbes, tu sais…

L’architecte Jean-Claude Baudry, qui travaille de près avec Chantiers Chibougamau, feuillette le catalogue de ses réalisations. Il s’attarde sur un superbe hôpital en bois, à Mississauga, en Ontario, et sur le chalet du Centre de ski Kanasuta, en Abitibi. « Au lieu de donner des subventions pour sauver l’industrie forestière québécoise, dit-il, le gouvernement du Québec pourrait simplement envisager la possibilité d’utiliser le bois pour tous ses édifices publics. Les avantages de ce matériau, qui combine la force, la résistance et l’esthétique, sauteraient vite aux yeux. » À Chibougamau, Jean-Claude Baudry a réalisé une première québécoise en créant deux très jolis commerces en bois: le Home Hardware local et un magasin d’articles à un dollar, Le Huard. « Le bois ne coûte pas plus cher que l’acier et c’est bien plus beau », dit le propriétaire du Huard, Danick Doyon, qui a constaté que sa clientèle appréciait particulièrement l’ambiance de son commerce – et que les propriétés isolantes du bois lui permettaient d’épargner 25% en frais de chauffage. Ce n’est pas un hasard si le directeur de projet de Nordic, Jean-Claude Baudry, est un architecte français; et que seule une société française, Mathis, sache encore courber les poutres en bois lamellé-collé, comme les arches du Centre sportif Bois-de-Boulogne: la connaissance en matière d’ossatures en bois non résidentielles se trouve en Europe, particulièrement en Allemagne, en Scandinavie et en France, où l’on utilise le bois même pour les arches ou les fermes des ponts. Là, avec du bois, on arrive à donner aux bâtiments des formes que les architectes nord-américains ne parviennent à créer qu’avec du béton, cinq fois plus lourd. En France – pays qui n’a pas le dixième des ressources forestières du Québec! -, la loi oblige depuis 1998 les institutions publiques à considérer d’abord le bois pour toutes leurs constructions. C’est à cause de Kyoto. Le bois est une ressource renouvelable, qui a en outre le mérite de piéger le carbone – le bois n’est rien d’autre que du CO2 fixé par photosynthèse. Il faut certes le couper, le débiter et le coller, mais cela consomme moins d’énergie que l’extraction du métal ou la transformation de la roche en béton. « L’usage du bois au centre sportif de Laval a permis d’épargner 1 400 tonnes de CO2 », souligne Jean-Claude Baudry. Au Québec et au Canada, le véritable obstacle à l’usage du bois dans les constructions non résidentielles n’est ni sa force ni sa résistance au feu – beaucoup plus grande que l’on ne croit. Il s’agit plutôt d’un problème de compétence: aucun ingénieur ou architecte québécois ne sait calculer la force ou la résistance d’une poutre en bois et faire la comparaison avec le béton ou l’acier. Toutes les facultés de génie ont des labos où l’on tord, écrase, distend des poutres et des colonnes d’acier et de béton. Personne n’étudie le bois! « Les Suisses, les Allemands et les Français montent des ossatures formidables en bois lamellé-collé, et j’entends encore des ingénieurs de l’École polytechnique de Montréal me dire que le bois lamellé-collé décolle, raconte Jean-Claude Baudry. On part de loin! »

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Monde

La vie la vie… à Kinshasa

Même si elle a les joues creuses, ses yeux brillent et elle respire une féroce envie de vivre. Elle s’appelle Kinshasa. C’est la capitale de la République démocratique du Congo, la ville d’Afrique noire la plus peuplée après Lagos (Nigeria). Notre histoire a commencé lorsque le Fonds des Nations unies pour l’enfance – l’Unicef – m’a demandé d’y animer un atelier sur «le journalisme au service du développement». La République démocratique du Congo, le plus grand pays d’Afrique centrale, se relève d’une guerre civile qui a fait plus de quatre millions de morts. Le conflit tire à sa fin, mais la démocratie reste à construire, y compris une presse libre.Pendant une semaine, des journalistes congolais devaient chacun, sous ma houlette, rédiger un reportage. Je pensais que j’aurais une ou deux choses à leur apprendre. J’avais sous-estimé à quel point il s’agirait d’un véritable échange, car mes confrères, eux, allaient m’apprendre non pas une ou deux, mais quantité de choses sur Kinshasa.Les sujets proposés portaient sur les tracas de la vie courante dans une ville africaine de huit millions d’habitants. Certaines idées étaient plutôt cocasses. Pour faire reculer le harcèlement sexuel, un vice-président congolais avait incité les femmes à s’habiller plus sobrement. Un journaliste se proposait de demander aux coquettes Congolaises si elles se plieraient aux désirs vice-présidentiels. Le sujet, moins léger qu’on ne pouvait le croire, cernait les rapports entre les citoyens et les responsables politiques. Les dirigeants avaient peut-être moins d’autorité qu’on ne l’imaginait.Un autre journaliste souhaitait rédiger un article sur une femme dont la fille de 11 ans était accusée de sorcellerie, un véritable phénomène de société et non un simple fait divers. Il se demandait s’il pouvait écrire à partir d’un témoignage personnel: lui et sa femme avaient recueilli cette mère et sa fille. Bien sûr que oui.D’autres encore voulaient écrire sur la prostitution, le sida, les agressions sexuelles, les enfants de la rue – des phénomènes qui semblaient être en pleine recrudescence. Un sujet m’a fait bondir: des hôpitaux employaient les grands moyens pour obliger les patientes à régler leur note.Les articles étaient, pour le reporter québécois que je suis, stupéfiants. Mais mes collègues se posaient des questions qui taraudent les journalistes partout. D’abord sur la langue: pouvaient-ils, eux qui travaillent dans des journaux francophones, utiliser des expressions tirées des langues nationales parlées en République démocratique du Congo? Le débat, au Québec, n’a toujours pas été tranché, ai-je répondu. Certains journaux utilisent le joual (je leur ai expliqué de quoi il s’agissait), mais le magazine pour lequel j’écris ne se le permet que très rarement.Leur fallait-il rémunérer leurs sources? Mauvaise idée: une personne ne risquait-elle pas de leur parler dans le seul but de gagner un peu d’argent (et donc de leur raconter n’importe quoi)? Dans le groupe, les avis étaient partagés. Une journaliste de Lubumbashi, dans le sud du pays, a avoué qu’elle donnait habituellement un petit quelque chose à ses informateurs de confiance. La somme, a-t-elle insisté, était modeste: 50 francs congolais (environ 15 cents). Ça en dit long sur l’extrême pauvreté des Congolais: la majorité de la population vit avec moins d’un dollar américain par jour. Mais cela rappelle aussi qu’en République démocratique du Congo tout s’achète et se vend, y compris les sources et les journalistes.Mes confrères touchent une «aide» lorsqu’ils se rendent aux conférences de presse. En clair: si les organisateurs ne leur donnent rien, ils ne se déplacent pas. Il faut savoir que les autobus sont rares à Kinshasa. Comme tant d’autres biens publics, ils ont été pillés lors de la chute de l’ex-président Mobutu Sese Seko (au pouvoir de 1965 à 1997). Il faut donc circuler en taxi collectif, ce qui n’est pas bon marché. La ville est grande (30 km d’est en ouest, 15 km du nord au sud) et la traverser coûte 500 francs, soit 1,25$. Cette somme n’est pas dérisoire lorsqu’on gagne, comme c’est le cas d’un journaliste congolais débutant, 60 dollars par mois.À l’issue d’une conférence de presse, des enveloppes sont donc distribuées discrètement: un reporter de la presse écrite touchera de 15 à 25 dollars; une équipe de télé en touchera 60, dont la moitié sera reversée à son employeur à titre de «frais de diffusion». Cette pratique est généralisée. En fait, seules la Banque mondiale et la Mission des Nations unies au Congo se permettent de ne rien donner aux journalistes. Elles savent que, malgré cela, leurs conférences de presse seront « couvertes ». De là à conclure qu’il s’agit des vrais maîtres du Congo…Faut-il vraiment que les journalistes, chaque fois qu’ils posent une question au chef d’État, le président Joseph Kabila, la fassent précéder de «Votre Excellence»? Ce n’était pas à moi, un étranger, de leur dicter leur conduite, mais je leur ai expliqué que leurs confrères québécois ne disaient pas systématiquement «Votre Excellence» lorsqu’ils s’adressaient à la gouverneure générale du Canada. La question trahissait leur désir d’avoir des rapports plus égalitaires avec leurs dirigeants. Cela ne va pas de soi dans un pays producteur d’or et de diamants où la majorité vit dans le besoin.Mes confrères congolais n’ont même pas accès aux outils que les journalistes des pays riches utilisent tous les jours. Dans mon groupe (une quinzaine de personnes), seule la moitié avait déjà navigué sur la Toile. Presque tous écrivent leurs textes à la main. On trouve des ordinateurs dans les rédactions, mais les journalistes doivent se les partager et il n’est pas rare que les reporters fassent la queue pour pouvoir taper leur texte.Les quotidiens kinois coûtent cher (500 francs, 1,50$ US), ce qui explique la faiblesse des tirages, lesquels ne dépassent pas quelques milliers d’exemplaires. L’analphabétisme, bien sûr, y est aussi pour quelque chose, car seule la moitié de la population sait lire. Mais il ne faut pas croire que les journaux soient peu lus. Au contraire: ils circulent, sont prêtés et sont même revendus après une première lecture. En définitive, la République démocratique du Congo, quoique pauvre, est un pays riche en sujets, en lecteurs et en journalistes.____RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGOCapitale: KinshasaSuperficie: 2,35 millions de km2 (environ le quart du Canada)Population: 62,66 millions d’habitantsÂge médian: 16,2 ansEspérance de vie: 51,46 ansMortalité infantile: 88,62 pour 1 000 naissancesAlphabétisation… des hommes: 76,2%des femmes: 55,1% (en 2003)PIB par habitant: 700 dollars (en 2005)(Source: The World Factbook)

Société

La recette du colonel

Lorsque l’ex-lieutenant-colonel Léo Marleau a hérité de la direction d’Hormisdas-Gamelin, il y a trois ans, cette école secondaire de l’Outaouais avait des allures de terrain miné. Élèves, profs et parents avaient combattu la commission scolaire, qui avait chassé le précédent directeur en lui reprochant son attitude, qui suscitait des conflits. Les taux de décrochage et de diplomation étaient désolants. Mais depuis, le vent a tourné. Au point qu’on vient maintenant de Joliette ou de Québec chercher des trucs à Buckingham (maintenant fusionnée à Gatineau)! Même un incendie, survenu en décembre 2004, s’est finalement révélé une bénédiction… bien qu’il ait ravagé les deux cinquièmes de l’école.Dans les couloirs tranquilles, Léo Marleau, tiré à quatre épingles, nous guide d’un pas rapide et assuré, qu’on devine hérité de ses années dans la réserve des Forces armées – lors de sa dernière mission, en 1990, il commandait le régiment de Hull.Ici, avant le feu, explique-t-il avec force gestes, s’élevait l’amphithéâtre délabré. Il a été remis à neuf et on s’apprête à l’équiper d’installations électriques dignes du Centre national des Arts, à Ottawa. Le ministère de l’Éducation n’ayant pas les moyens de financer l’équipement scénique, on a conclu un partenariat avec la Ville de Gatineau et des producteurs de la région.On en a profité pour déplacer la cafétéria, si sombre que des profs avaient peur d’y faire de la surveillance. Elle est aujourd’hui plus lumineuse et plus vaste. Un salon pour les élèves, une salle de danse et même une salle de musculation ont également émergé des cendres.Le sinistre, accidentel, n’a pas seulement permis à Léo Marleau de commander aux architectes des concepts répondant aux besoins d’aujourd’hui. Il lui a aussi fourni l’occasion de donner une nouvelle dimension au spectaculaire redressement auquel il a présidé, avec son équipe. «Le feu est devenu un agent mobilisateur», dit-il. Tellement que des gens soutiennent pour blaguer que c’est lui qui l’a provoqué, raconte-t-il en riant.Sous son commandement, grâce à beaucoup d’audace et de créativité, l’école a fait un bond au palmarès des écoles secondaires, passant du 392e rang en 2001 au 177e cette année. Elle est l’une des écoles ayant le plus progressé depuis cinq ans. La cote globale, alors de 4,7, est maintenant de 6,4. Le taux d’échec, lui, est passé de un élève sur quatre à un sur cinq! Et le pourcentage de décrocheurs au 2e cycle, de 12,3% en 2003, est maintenant de 5,2%.Le plus étonnant, c’est que toutes ces victoires n’ont pas été une affaire de budget. Le directeur précédent avait défié la commission scolaire pour obtenir plus de ressources. Son successeur était prévenu: il n’aurait pas un sou, pas un prof de plus. Hormisdas-Gamelin comptait 92 enseignants et 1 400 élèves en 2003; elle compte toujours 92 profs, mais… 1 700 élèves! «Je me suis très bien accommodé des ressources que la commission scolaire m’a données, mais on les a utilisées différemment», dit Léo Marleau.«Chaos total, école dysfonctionnelle»… L’homme de 1,83 m ne manque pas de mots pour donner la mesure du défi qui l’attendait lorsque, en avril 2003, il a quitté son poste de directeur adjoint à Grande-Rivière, une autre école secondaire de la région, pour prendre en main Hormisdas-Gamelin. Elle était en queue de liste des écoles publiques du Québec, avec un taux de décrochage deux fois plus élevé que la moyenne au 2e cycle et un retard de 24% sur le taux provincial de diplomation. Une déroute que n’expliquait aucune donnée socioéconomique, les revenus des parents se situant dans la moyenne québécoise.Le roulement du personnel cadre était infernal. L’absentéisme des élèves était en hausse, tout comme la violence et la consommation de drogue. «De septembre à novembre 2002, il y avait eu 19 arrestations d’élèves.» Tout ça dans un contexte de forte croissance des effectifs (le développement de la région, au début des années 1990, avait mené à la construction d’écoles primaires, dont les élèves ont récemment accédé au secondaire). Et au moment où la commission scolaire, en déficit, ne pouvait investir davantage.«Le défaitisme était remarquable, poursuit Léo Marleau. Les employés étaient très préoccupés par le manque de ressources. « Une école de BS »: j’ai dû entendre ça cent fois dans les corridors.»Au début de 2003, la commission scolaire démet de ses fonctions le prédécesseur de Léo Marleau. «Profs et élèves manifestaient pour appuyer le directeur. On se réunissait jusqu’à minuit. C’était l’enfer», raconte Marie-France D’Aoust, alors présidente de l’école et représentante des élèves au conseil d’établissement.Vu par le conseil d’établissement comme «l’homme de la commission scolaire», Léo Marleau obtient d’extrême justesse le feu vert pour sa «réorganisation pédagogique». Sans compter qu’il y a des obstacles syndicaux à certaines de ses initiatives.L’histoire de Marie-France D’Aoust témoigne bien de l’effet de cette «réorganisation pédagogique». Épuisée par la saga entourant l’ancien directeur, la jeune fille n’a pu terminer son année scolaire 2002-2003. Cela ne l’a pas empêchée de revenir l’année suivante et, en 2005, de passer directement de la 5e secondaire à l’Université d’Ottawa, en biochimie, grâce à une moyenne générale supérieure à 90%. (Elle vient d’entrer cette année en biopharmaceutique.) Une bonne partie du mérite est attribuable au virage pédagogique, croit-elle. «Le contenu est beaucoup plus approfondi. Les profs s’impliquent beaucoup.»C’est dans la voie scientifique que s’est épanouie Marie-France D’Aoust. Car au cœur de la réorganisation se trouvent les parcours spécialisés – les «voies» -, qui ont, dit-on, beaucoup à voir dans la réduction du décrochage.Ces voies donnent une «saveur» à toutes les matières. Ainsi, en maths, les élèves de la voie sports feront des statistiques de hockey et ceux de la voie arts plastiques se pencheront sur la géométrie des toiles de grands maîtres. Dans le monde selon Hormisdas-Gamelin, un même projet peut amener les élèves de la voie scientifique à dessiner des vêtements de la préhistoire dans le cours d’arts plastiques, à décrire le mode de vie de cette époque en français et en anglais, et à calculer la densité de la population des premiers hommes en maths. «Une amie qui allait dans la meilleure école privée de la région me disait qu’on était plus avancés qu’eux», dit fièrement Marie-France D’Aoust.Les premières voies avaient été mises en place avant la crise de 2003, mais le programme n’était pas universel. «J’avais une éducation à deux vitesses, dit Léo Marleau. Des privilégiés et des négligés. Les classes ordinaires héritaient des élèves avec des problèmes de comportement, de tous les enfants dont les profs ne voulaient pas.»Aujourd’hui, tout le monde choisit une voie: citoyenneté-environnement-arts plastiques, sports, arts de la scène, sciences et technologie, exploration professionnelle. Seul le programme d’études internationales, offert depuis septembre 2002, sélectionne ses élèves – 312 cette année.Des frais sont exigés en début d’année pour les sorties, l’embauche d’entraîneurs, etc. Ils vont de 60 dollars par an à plus de 2 000 dollars pour une discipline comme l’équitation. Mais l’école peut accepter d’étaler le paiement, de le diminuer ou même de l’annuler pour ceux qui ont du mal à payer.Ce système de voies reposant sur l’intégration des matières a sorti les profs de leur «bulle», se réjouit Micheline Maillé, qui fait partie des 14 chefs de groupe – des enseignants d’expérience libérés d’une partie de leur tâche pour conseiller leurs collègues. La formule de chefs de groupe, inspirée de l’école Grande-Rivière, a été intégrée à la convention collective cette année. «Dans la réforme, on enseigne aux élèves à travailler en équipe, dit Micheline Maillé. Il nous faut aussi acquérir cette compétence en tant qu’enseignants.»Hormisdas-Gamelin cartonne en outre là où nombre d’écoles échouent: il n’y a presque pas d’écart entre la réussite des garçons et celle des filles. Pour y arriver, les professeurs y ont mis… du Tigre.Vendredi après-midi. Les élèves ont congé pour le dernier cours, comme c’est le cas trois fois l’an. Par centaines, ils convergent vers la cour, où les Tigres, l’équipe de football de l’école, disputent dans leur uniforme orangé un match de la ligue scolaire. Pendant les temps d’arrêt, la radio de l’école crache des succès hip-hop. Comme un père de famille veillant sur les siens, Léo Marleau, cravate au cou et casquette sur la tête, regarde la partie.Le football, à Hormisdas-Gamelin, c’est une grosse affaire: 80 joueurs – dont une joueuse -, plus 40 meneuses de claques. Depuis que les enseignants ont eu l’idée d’intégrer les Tigres à la voie sports, le professeur d’éducation physique Carl Élie, 38 ans, entend souvent des joueurs lui confier que, sans l’équipe, ils auraient décroché. «Si l’élève a une seule raison de rester à l’école, dit-il, il va rester. Même s’il n’aime pas ses cours de maths et de français.»La réussite des gars et la baisse du décrochage reposent en outre sur une idée originale: la voie semestrielle, offerte à partir de la 3e secondaire. Des élèves ayant des échecs dans les matières essentielles à l’obtention du diplôme, souvent le français et les maths, bénéficient d’un accompagnement particulier. Dans de plus petits groupes et avec moins d’enseignants, l’adolescent peut ainsi consacrer la moitié de l’année à reprendre un cours raté l’année précédente, avant de passer, au second semestre, au contenu de l’année courante. «On lui dit: « Tu es rendu là, les autres sont rendus là. Si tu adoptes la formule [de la voie semestrielle], tu peux aller au bal en même temps qu’eux », explique Léo Marleau. En 4 e et en 5 e, on en perdait 50 par an. Maintenant, ils sont presque tous là en fin d’année.»Grâce à la voie semestrielle, Jayla Bayram a repris le temps perdu en 4e secondaire. Son adolescence était «pas mal rough». Le moral dans les talons, absente plus souvent qu’à son tour, elle avait échoué à plusieurs cours de 3e secondaire. «Je voulais recommencer à zéro. Dans la voie semestrielle, ç’a été plus facile pour moi de me faire des amis, puisqu’on était seulement un groupe d’une vingtaine et qu’on se suivait tout le temps. Tu as trois profs au lieu de huit. Tu les connais, ils te connaissent. Ils sont plus disponibles.» Sans ce modèle, dit aujourd’hui Jayla Bayram, elle n’aurait pas été admise au cégep cette année.En français aussi, Hormisdas-Gamelin a remonté la pente. Le chef de groupe François Bolduc, 39 ans, les cheveux attachés en queue-de-cheval, se souvient du temps où ses anciens élèves, une fois au cégep, se faisaient narguer par des profs, sous prétexte qu’ils n’étaient pas bons en français.Il faut dire que le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit de 5e secondaire, en 2003, était de 49%, un triste record provincial. «Ça me faisait mal au cœur. Leur échec, c’était notre échec», dit François Bolduc.Deux heures de français avaient été ajoutées l’année précédente; depuis 2004, on n’y fait que de la grammaire. Et 15 minutes de chaque classe de français sont consacrées à la lecture d’un roman.On a également affiné la méthode de correction, en utilisant des couleurs différentes selon le type d’erreur, tout en les adaptant au manuel pédagogique. «Quand on corrigeait au stylo rouge, on retournait à l’élève des copies ensanglantées, rappelle François Bolduc. Il concluait qu’il était pourri en écriture. Avec les couleurs, je peux dire: « Tu n’es pas pourri, mais tu as des difficultés avec les verbes. » Ça dédramatise.» Le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit a été de 78% en 2004 et de 92% en 2005. Mais en 2006, signe que la bataille n’est jamais gagnée définitivement, les résultats ont baissé à 63%. La direction cherche activement à comprendre ce qui a pu se passer, puisqu’il n’y a pas eu de changement majeur.La direction a par ailleurs instauré dans toutes les matières une période hebdomadaire de concertation, après les cours, entre tous les profs des mêmes groupes d’élèves, pour qu’ils discutent des contenus, des projets. La mesure n’a rien coûté. «La convention collective le permet, mais on ne le faisait pas», dit le directeur.Une première au Québec: Hormisdas-Gamelin a eu l’audace de modifier le sacro-saint horaire du secondaire. Il est toujours conçu sur neuf jours, mais selon une formule qui permet un arrimage avec le monde réel, qui lui fonctionne du lundi au vendredi. La mesure vise à faciliter les partenariats, lesquels permettent d’offrir davantage de services aux élèves sans qu’il en coûte plus à l’école.Ainsi, les jeunes et les troupes de théâtre de la région profiteront d’installations perfectionnées (avant l’incendie, il fallait arrêter la ventilation pendant les productions à l’amphithéâtre!). Il y a également eu échange de terrains avec la Ville, qui a construit une piscine à côté de l’école. Les élèves peuvent en bénéficier 15 heures par semaine.Un dernier petit truc: l’école n’a payé que 5 000 dollars les appareils de sa populaire salle de musculation, qui en valent 30 000. Elle les a dénichés… dans une vente defaillite.

Santé et Science

La réponse est..en Arctique!

C’était un vieux brise-glace en chômage. Le NGCC Sir John Franklin était à quai à Terre-Neuve depuis 1996, au rancart après 17 ans de service. En 2000, seul le vérificateur général du Canada se souvenait de l’existence de ce bâtiment, dont l’entretien coûtait encore la bagatelle de 440 000 dollars par année. Mais en 2003, c’est la résurrection. À la demande d’un groupe de scientifiques, le brise-glace est vidé, récuré et rééquipé dans les chantiers maritimes de Verreault Navigation, aux Méchins, en Gaspésie. On y installe des instruments océanographiques tout neufs. La Fondation canadienne pour l’innovation, un organisme fédéral, paie 90% du remodelage, qui s’élève à 30 millions de dollars. Le ministère des Pêches et des Océans du Canada fournit l’appoint. Le Sir John Franklin est rebaptisé et devient le NGCC Amundsen. Mission: la recherche arctique, prédestinée pour un navire qui jusque-là avait porté le nom du célèbre explorateur anglais disparu en 1845 avec l’Erebus et le Terror, ainsi que leurs 134 hommes, en cherchant le mythique passage du Nord-Ouest. Avec l’Amundsen, nommé en l’honneur de l’explorateur norvégien qui, lui, découvrit ce passage reliant l’Atlantique au Pacifique par le nord, le Canada dispose — enfin — d’un navire océanographique conçu pour l’Arctique. L’histoire de l’Amundsen ressemble fort à celle de la science arctique au Canada. Un passé peu glorieux, une renaissance spectaculaire, mais un avenir incertain. Car on espère que la rouille ne resurgira pas sous les couches de peinture fraîche, par manque d’intérêt. Le Canada, en effet, n’a jamais beaucoup investi dans la connaissance du Nord, qui, avec ses 3,5 millions de kilomètres carrés, représente pourtant 30% de sa superficie. En 2000, les finances sont au plus bas: le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) du Canada accorde deux petits millions de dollars à la recherche arctique, pendant que son équivalent américain, la National Science Foundation, y consacre 450 millions! Dans un document-choc, Recherche nordique: De l’état de crise à la relance, le CRSNG et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada sonnent l’alarme. Avec les Instituts de recherche en santé du Canada, ils parviennent à convaincre le gouvernement de réinvestir massivement. La volte-face est spectaculaire: en 2004, le CRSNG disposait de près de 30 millions de dollars pour l’Arctique. «À l’échelle internationale, on était dans la cave; nous voilà dans le peloton de tête», dit Louis Fortier, l’océanographe qui est à l’origine de la métamorphose du Sir John Franklin. Professeur à l’Université Laval, Louis Fortier dirige aujourd’hui le réseau ArcticNet, qui regroupe une centaine de spécialistes du Grand Nord issus de 23 universités du Canada, de cinq ministères fédéraux et de neuf autres pays. De 2004 à 2011, Ottawa aura versé 6,4 millions de dollars par an au réseau ArcticNet, pour qu’il étudie les effets du réchauffement climatique sur le territoire canadien situé au-delà de la limite des arbres. Parmi les grands programmes de recherche internationaux sur l’Arctique, ArcticNet est le plus ambitieux et le mieux financé. «À eux seuls, les professeurs de l’Université Laval, fief de la recherche nordique au Canada, ont reçu environ 100 millions de dollars de subventions dans les dernières années», dit Martin Fortier, directeur général du réseau. Le Canada fait aussi figure de leader pour l’organisation de la quatrième Année polaire internationale (après celles de 1882, 1932 et 1957), qui débutera en mars prochain. Mais les scientifiques se gardent bien de crier victoire. «Nos lacunes sont encore énormes, alors que les enjeux socioéconomiques sont considérables, dit Gérard Duhaime, professeur à l’Université Laval. On ne connaît même pas le PIB du Nunavik ou l’importance réelle de l’économie de subsistance, car en dehors des anthropologues, très peu de spécialistes des sciences humaines étudient le Nord.» Louis Fortier partage son opinion: «On devrait investir au moins trois fois plus pour comprendre ce territoire et les bouleversements qu’il subit.» Car il faudrait équiper deux brise-glaces de plus, autant pour la recherche que pour la surveillance. «Le Nord ne livrera pas ses secrets à coups de petits projets. Ce qu’il nous faut, maintenant, c’est de la big science.» Car là-haut, la vie est en train de changer radicalement. Fin 2004, le rapport du Comité scientifique international sur l’Arctique confirmait que le climat de cette région de notre pays se réchauffe deux fois plus vite que le reste du monde. Près de deux millions de kilomètres carrés de banquise ont fondu depuis 30 ans, et l’épaisseur de ce qui reste a diminué de 35%. À ce rythme, l’Arctique sera libre de glace l’été vers 2050, voire plus tôt selon les dernières prévisions du GIEC. Le réchauffement modifie déjà les écosystèmes. «On commence à comprendre les effets planétaires du réchauffement, mais pas ses répercussions locales, à l’échelle humaine», explique Louis Fortier. Étudier ce qui se passe dans l’Arctique est crucial pour l’avenir du Nord, mais aussi pour prévoir les changements et les adaptations nécessaires plus au sud. Avec l’exploration et l’ouverture probable du passage du Nord-Ouest à la navigation commerciale d’ici 10 ou 15 ans, les questions de sécurité refont surface. Au Canada, aux États-Unis, au Danemark, en Russie: un peu partout, on dépoussière les vieux traités. En 1999, un brise-glace océanographique chinois, le Xue-Long (dragon de neige), était surpris au large de Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest. Déjà, ces dernières années, des immigrants illégaux ont été arrêtés à Iqaluit! Et en août 2005, pour la première fois depuis 30 ans, deux bâtiments de guerre canadiens ont sillonné la baie d’Hudson. «Si le Canada ne défend pas sa souveraineté, des pétroliers, des cargos vagabonds et des navires de croisière pourraient bientôt traverser les eaux canadiennes à l’abri des lois», affirme Suzanne Lalonde, professeure de droit international à l’Université de Montréal et membre d’ArcticNet. Face à ces défis, les chercheurs sont démunis. Alors que l’exploitation de l’Arctique progresse à pas de géant, on ne dispose encore que de données scientifiques éparses pour élaborer une réglementation de l’environnement. De grands pans du territoire restent mal connus, comme l’ouest de l’île de Baffin ou la baie d’Hudson, que l’Amundsen est un des premiers navires de recherche à explorer depuis des lustres. La plupart des renseignements sur les ressources naturelles appartiennent à des sociétés privées. Quasiment désert, l’Arctique canadien, qui compte pour 40% de toutes les terres arctiques (le reste est russe, américain et scandinave), ne se laisse pas facilement approcher. «L’accès au territoire est très difficile et l’équipement sur place est insuffisant», dit Yves Bégin, directeur du Centre d’études nordiques, à l’Université Laval. Malgré les millions de dollars des dernières années, la recherche souffre encore de multiples carences, à commencer par des infrastructures en piteux état. Le poste du ministère des Ressources naturelles du Canada installé en 1958 à Resolute Bay, sur l’île Cornwallis, à 3 500 km de Montréal, est le principal point d’entrée des chercheurs dans l’Arctique. Construit à la suite de la dernière Année polaire, il n’a jamais été rénové. Pour coordonner les déplacements d’environ 800 scientifiques par été (le poste est fermé l’hiver) sur un territoire deux fois grand comme le Québec, l’EPCP (Étude du plateau continental polaire) dispose d’un budget annuel de 6,3 millions de dollars. Elle n’a même pas ses propres avions et hélicoptères et doit donc louer à prix fort des appareils à des compagnies locales. «Notre budget a constamment diminué jusqu’en 1995. Depuis, il remonte très lentement», dit Bonni Hrycyk, directrice de l’EPCP, qui a fermé récemment sa base de Tuktoyaktuk pour cause de délabrement avancé. Une fois sur place, les chercheurs manquent de l’équipement de base qui permettrait de mieux rentabiliser les déplacements. Dans tout le Nord canadien, seulement trois laboratoires sont encore en activité: l’Aurora Research Institute, à Inuvik (Territoires du Nord-Ouest), le Nunavut Research Institute, à Iqaluit (Nunavut), et le Churchill Northern Studies Centre, à Churchill (Manitoba). Quelques lits et un atelier dans des baraques de chantier, du matériel scientifique rudimentaire… Là aussi, le manque d’argent est flagrant. Tous les chercheurs espèrent qu’une partie des fonds de l’Année polaire servira à rajeunir ces installations et à en construire de nouvelles, capables de rivaliser avec les stations du reste du monde. Le Centre d’études nordiques a demandé 3,5 millions de dollars à la Fondation canadienne pour l’innovation afin de rénover et d’équiper huit stations de recherche situées entre Radisson, près de la baie James, et l’île Ward Hunt, à la limite nord des terres émergées. Le réseau Qaujisarvik (station de recherche, en inuktitut), formé de près de 90 stations réparties sur 30º de latitude, permettrait, s’il voit le jour, de mieux analyser l’effet des changements climatiques selon la latitude. Il serait le plus vaste réseau de mesures environnementales de tout l’Arctique. Car pendant que le Canada boudait l’Arctique, d’autres l’ont gardé dans leur collimateur: à Barrow, village de 5 000 habitants dans l’extrême nord de l’Alaska, le gouvernement américain vient d’injecter 35 millions de dollars pour rénover ses laboratoires, en pleine zone d’exploration pétrolière. L’Europe compte une dizaine de stations de recherche dans l’Arctique. Le village de Ny-Ålesund, dans l’archipel norvégien de Svalbard, par 79º de latitude Nord, héberge environ 150 chercheurs dans le plus vaste complexe scientifique de l’Arctique. Huit pays (l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et la Norvège) y disposent de laboratoires bien équipés et opérationnels toute l’année, contrairement aux installations canadiennes.Même en mer, les efforts du Canada sont loin d’être proportionnels à l’étendue de son territoire. L’Amundsen doit se limiter à l’exploration côtière, car il n’est pas assez puissant pour affronter la pleine mer! Deux autres brise-glaces, le Louis S. St-Laurent et le Sir Wilfrid Laurier, accueillent des scientifiques à l’occasion. Mais c’est peu à côté des navires étrangers (cinq russes, trois américains, un allemand, un suédois, un chinois, un coréen) qui sillonnent régulièrement l’Arctique. L’hiver, plusieurs d’entre eux explorent aussi l’Antarctique, pendant que l’Amundsen, lui, déglace bêtement le Saguenay… L’autre point noir, c’est la relève. Alors que la plupart des spécialistes du Nord arrivent à la retraite, les nouvelles têtes sont rares. On manque de chercheurs en taxinomie, en économie, en droit, en océanographie physique… «L’Arctique intéresse beaucoup les jeunes, mais on n’a pas de postes pour eux», dit Yves Bégin. Dans leur rapport de 2000, les organismes subventionnaires recommandaient la création de 24 chaires de recherche sur l’Arctique dans les universités canadiennes. Trois seulement ont vu le jour. «Avec le développement du Nord, de nouvelles questions surgissent, comme celle des pêcheries émergentes ou de l’invasion des eaux par des organismes vivant normalement plus au sud, mais nous n’avons pas plus de gens pour y répondre», regrette Marty Bergmann, qui dirige la soixantaine d’employés en sciences arctiques du ministère des Pêches et des Océans du Canada. «Il faudrait au moins 1 500 fonctionnaires pour l’Arctique dans ce ministère, compte tenu des enjeux», croit Louis Fortier. De nouveaux acteurs prennent peu à peu leur place: les habitants du Nord eux-mêmes, qui ne veulent plus se contenter du rôle d’observateurs impuissants qu’on leur a longtemps assigné. Signe des temps, toute recherche menée dans les trois territoires doit d’abord être approuvée par les autorités locales. La plupart des travaux comportent des échanges de connaissances entre les communautés inuites et les scientifiques. Trois décideurs autochtones siègent au conseil d’administration d’ArcticNet. Avec la grande tournée médicale de l’Amundsen, un premier pas a été franchi. «On ne doit plus faire de la recherche sur les Inuits, mais avec les Inuits, car nous avons beaucoup à apprendre d’eux», dit le Dr Éric Dewailly, de l’Institut national de santé publique du Québec, qui coordonne le plus important groupe de recherche en santé dans l’Arctique. «Tant que les études sur le Nord seront faites par des gens du Sud, on passera à côté de quelque chose.» Mais la manière traditionnelle de faire de la recherche au sud (avec des étudiants ou des spécialistes diplômés) ne peut pas être transférée telle quelle au nord, où il n’existe pas d’université et où ce sont surtout les anciens qui détiennent la connaissance. Les rares diplômés originaires de l’Arctique sont très convoités, et peu enclins à la recherche universitaire. «Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est une véritable politique nationale de recherche sur l’Arctique et de développement de cette région», dit Jean-Marie Beaulieu, directeur scientifique de la Commission canadienne des affaires polaires.