À la une

Publicité
Culture

L’ogre d’Oka

J’attendais Don Juan – toutes les femmes trouvent Robert Lalonde tellement beau! – mais quand il s’est enfin amené, le soir du lancement de son nouveau roman, Le Petit Aigle à tête blanche, j’ai cru reconnaître l’ogre du Petit Poucet de Perrault.Robert Lalonde n’est pourtant pas gros. Mais il a quelque chose d’immense. À peine entré, il occupait déjà toute la place. C’est un homme massif, haut et large, un peu ventru. Des yeux ronds et perçants, fouineurs aussi, qui roulent en dévorant l’espace, à l’affût, gourmands. Soudain, il a éclaté de rire. Un gros rire, rauque et puissant, qui semblait sortir du ventre de la terre.Plusieurs jours de lectures et d’entrevues ont confirmé ma thèse. Robert Lalonde, l’écrivain maintes fois lauréat, le comédien couru, acteur dans de nombreux téléromans et professeur de théâtre au cégep le reste du temps, est un ogre. Un être gigantesque et étrange, mordant dans la vie avec un appétit féroce, véritable Gargantua de la création, dangereusement insatiable.Cet automne, le romancier-comédien – le seul au Québec -, enregistrait des émissions de télévision le matin (c’est lui l’amant de Rémy Girard dans le nouveau Scoop), montait un collage de textes de Shakespeare sur l’amour avec les étudiants de l’option théâtre du cégep Lionel-Groulx l’après-midi et jouait le chevalier de Ripaffrata à côté de Sylvie Drapeau dans La Locandiera de Goldoni le soir. Et puisque, à travers tout ça, il a lancé un roman immédiatement porté aux palmarès, il a rencontré des journalistes dans toutes les villes où La Locandiera était à l’affiche.Les Québécois ont découvert le comédien avant l’écrivain mais Robert Lalonde écrit depuis presque toujours. Il traîne partout son crayon, quelques feuilles et une grosse gomme à effacer. Et il écrit, furieusement, comme si le diable était à ses trousses. Lalonde n’est pas un écrivain à se morfondre devant une feuille blanche. Il noircit page après page et parfois, le lendemain, il jette tout au panier. Là, comme dans tout ce qu’il fait, Robert Lalonde se défonce.Un jour pourtant, il y a peut-être 20 ans, Robert Lalonde s’est arrêté. Les jambes molles, le souffle coupé. «Je venais de lire L’Hiver de force de Réjean Ducharme. Je n’ai plus été capable d’écrire pendant longtemps. J’avais l’impression que tout avait été dit, qu’il n’y avait plus rien à raconter.»«Personne au Québec n’écrit aussi bien que Ducharme», confiait-il encore à Suzanne Lévesque il y a quelques semaines, lors d’un enregistrement de l’émission Sous la couverture. Depuis, Le Petit Aigle à tête blanche de Lalonde a raflé le Prix du gouverneur général, damant le pion à Va savoir, le dernier Ducharme. Robert Lalonde n’en revient pas. «La seule chose qui rend mon malaise un peu moins grand, c’est de savoir que Ducharme a déjà reçu ce prix deux fois. Heureusement, Le Petit Aigle est le roman dont je suis le plus content.»Il y a 15 ans, Robert Lalonde avait déjà au moins huit romans dans ses tiroirs lorsque son beau-père lui a découpé l’annonce du prix Robert-Cliche dans Le Soleil. D’un coup, il s’est décidé. Il a fourré La Belle Épouvante, son dernier manuscrit, «l’anatomie d’un couple», dans une grande enveloppe brune et collé un timbre dessus. Quelques semaines plus tard, il remportait le prix, et son roman était publié aux éditions Quinze et chez Julliard.Un an après, Robert Lalonde récidivait avec un roman qui lui rongeait les tripes, révélant ainsi sa vraie nature de parfait délinquant. Le Dernier Été des Indiens, une histoire de sexe et de sauvages, surprend tout le monde et en choque plusieurs. «La nature, les Indiens, la nature encore, et des passions à coucher dehors», résumait Gilles Marcotte dans L’actualité. «Alors que les écrivains québécois à la mode parlaient d’urbanité et du « mal-être » des baby-boomers, Robert Lalonde arrivait d’une autre planète avec des romans à la Yves Thériault», dit Jacques Martineau, auteur des 100 romans québécois qu’il faut lire, dans lequel figure L’Ogre de Grand Remous. Mais le bouquet, c’est que l’écrivain à peine né publie ce torride Dernier Été des Indiens, au Seuil, à Paris. En ce début des années 80, seuls Jacques Godbout, Anne Hébert… et Réjean Ducharme avaient réussi à trouver preneur de l’autre côté de l’Atlantique. Et voilà que les Français craquent pour cette histoire de tipis au Canada, mettant en vedette «un petit catholique pâteux» initié «aux joies innocentes et scandaleuses du sexe» par un Indien de la réserve à côté.«Tous les éditeurs québécois avaient refusé mon roman; alors, heureusement pour moi qu’il y avait la France», dit Robert Lalonde. Mais il ne perd rien pour attendre. «Je me suis fait ramasser, admet-il sans rire. Dans La Presse, Réginald Martel a titré La Perfection de l’échec. Un autre critique a écrit: « Il aurait joué aux fesses avec un Indien lorsqu’il était petit et voilà qu’il se prend pour un écrivain. »»Cette phrase-là, Robert Lalonde a eu du mal à l’avaler…Robert Lalonde est né à Oka. Il a grandi au village, du côté des Blancs. Son père était métis, sa grand-mère iroquoise. Lui? «Un mêlé, un déchiré.»Aux journalistes français, Lalonde raconte de fascinantes histoires sur son enfance. Comment sa grand-mère, révoltée de le voir étudier les arbres dans un livre de sciences naturelles, l’avait assis toute une journée devant un vrai tronc. Comment son père et son grand-père demandaient toujours la permission au chef indien avant d’aller barboter à la plage d’Oka. Et bien d’autres encore.«Mes meilleurs amis étaient indiens, dit Robert Lalonde. Chez eux, on me disait souvent: « Qu’est-ce que t’as? T’es donc ben énervé. » Et au village, le monde me demandait: « Qu’est-ce que t’as? T’es donc ben taciturne. »» Longtemps à cheval entre deux mondes, écartelé entre «notre absence de spiritualité et leur absence d’organisation sociale, notre culpabilité et leur délinquance», Robert Lalonde soutient encore aujourd’hui que le malentendu entre ces deux cultures est mille fois plus grave que le déficit du pays.Il a vécu la crise d’Oka comme une peine d’amour. Un drame bien plus tragique que l’accueil vitriolique de son deuxième roman. Cet été-là, Robert Lalonde s’est réinstallé au village d’Oka, espérant réconcilier l’irréconciliable. Depuis, il est en brouille avec bien des gens là-bas. Les membres de sa famille qui y vivent encore jurent d’ailleurs qu’il n’y a pas l’ombre d’un Indien dans leur arbre généalogique. «Ils font comme si ma grand-mère n’avait jamais existé, comme si son héritage était une tare.»Dans Le Dernier Été des Indiens et dans Sept Lacs plus au nord, une sorte de suite parue l’an dernier, Lalonde épouse un peu facilement le mythe du bon sauvage mais il éblouit, comme dans L’Ogre de Grand Remous, comme dans Le Petit Aigle à tête blanche, avec des phrases chavirantes sur cette nature, forêts, bêtes et lacs confondus, qui l’habite et le hante. Il dit tout, les plus brûlantes passions et les pires effondrements de l’âme avec des ciels, des soleils, des criques, des rivières, des bouleaux et du vent. Et, où que vivent ses personnages, les phrases qui les portent sont peuplées de lièvres et de couleuvres, d’ours, de coyotes, de marmottes, de fauvettes, de hiboux, de loutres et de canards, de truites, de faucons, d’alouettes, de belettes, de mouches à feu, d’outardes et de corneilles.«J’ai grandi au bord d’un lac», raconte-t-il comme si ça expliquait tout. «Mon père baguait les oiseaux pour étudier leur migration. Il connaissait leurs habitudes, leur cri, leur nom. C’était un bon chasseur, capable de blesser sans tuer lorsqu’il voulait capturer. J’ai passé des heures et des heures à observer sans rien dire, debout à côté de lui, dans le bois dès 4 h du matin.»Le «beau Paul», le père de Robert, avait étudié les beaux-arts. Il peignait quand il pouvait mais gagnait sa vie comme «lettreur» officiel du village d’Oka, annonçant les tombolas du dimanche ou dessinant des mots sur les portières des camions. C’était un original. Les Lalonde n’avaient pas d’auto mais des tas de bateaux. «Mon père passait ses hivers dans le garage à construire une chaloupe ou une péniche qu’on mettait à l’eau au printemps. Ensuite, nous vivions sur le lac.»Depuis Le Dernier Été des Indiens, tous les romans de Lalonde sauf Le Fou du père, un hommage à son père décédé, ont paru chez Seuil. Consciemment ou pas, celui que les Français ont surnommé Robert des Bois, offre aux cousins toute la sauvagerie dont ils rêvent. Et plus encore, car chez Lalonde le folklore bascule dans l’allégorie même lorsqu’il n’y a plus d’Indiens. Imaginez Aubert, le héros du Petit Aigle à tête blanche, un poète bûcheron grelottant devant son feu de camp dans l’infinie forêt québécoise, où il écrit ses poèmes sur un petit carré de sac de sucre avec un crayon affûté au couteau de chasse. Et à la parution de son premier recueil, on nous rappelle que l’homme a bûché lui-même l’arbre avec lequel on a fabriqué son livre.Robert Lalonde ne craint pas la démesure. Les êtres qu’il crée, sur des pages ou sur les planches, sont toujours immenses. «Au théâtre, Lalonde est bon dans les personnages énormes, grossis, impressionnistes», dit Robert Lévesque, critique de théâtre au Devoir. «Dans Le Syndrome de Cézanne, il jouait magnifiquement le rôle d’un homme qui a perdu femme et enfant dans un accident de voiture. Un personnage impossible, délirant, éberlué, déchiré, nageant en plein cauchemar.» Mais pas plus fou qu’Aubert, le petit aigle qui assomme les lecteurs avec ses mots ou les fait courir sur les toits.«C’est un homme volcan», explique la comédienne Louise Portal, amie de Robert et de sa compagne France Capistran, et marraine de leur fille Fanny.Lalonde attribue à Perrault et à Andersen «le plus grand choc littéraire» de sa vie. Il écrit lui-même, secrètement, des contes qu’il refuse de publier. L’Ogre de Grand Remous, un de ses plus beaux romans, s’inspire du Petit Poucet. «Pour comprendre la véritable terreur de l’abandon, il faut lire l’histoire de Poucet. Les grands conteurs disent la vérité sans pudeur», dit-il. Outre son immense admiration pour Ducharme et, bien sûr, cet autre fou des arbres qu’était Jean Giono, Lalonde a beaucoup de sympathie pour Yves Thériault, avec qui il a déjà travaillé à la radio. «Un homme paradoxal, civilisé et sauvage, qui me rappelait tellement mon père», dit-il.Comme Thériault, Robert Lalonde prend plaisir à faire éclater l’image classique de l’écrivain. Il a un biceps tatoué et 10 fois plus d’amis comédiens qu’écrivains. Son Petit Aigle à tête blanche, Prix du gouverneur général 1994, il l’a écrit dans une loge de Radio-Canada, entre deux scènes du téléroman Marilyn, où il incarnait Reynald Cloutier, un parfait salaud. «J’ai surpris bien des gens à Radio-Canada en demandant un bureau pour écrire, raconte-t-il. Au début, les autres comédiens étaient inquiets. Ils croyaient que j’écrivais sur eux. Tous mes romans ont été faits comme ça, dans une loge, en autobus ou au restaurant, parce que je n’ai pas d’autre temps.»À l’heure des hommes roses, Lalonde heurte les sensibilités avec des personnages mâles et mauvais, déraisonnables et pervers, qui en plus baisent entre eux. Les héros de Lalonde se livrent joyeusement à de violents ébats souvent incestueux. Luttes, empoignades, corps à corps, embuscades et duels ponctués de griffures et de morsures. Des vrais sauvages! Les tableaux sont assez choquants pour que de nombreux critiques, au Québec comme en France, n’en parlent pas. On applaudit l’écriture en s’accrochant aux thèmes philosophiques sans oser aborder cette trop délicieuse perversité.«Je jouais La Locandiera avec Robert depuis deux ans lorsque j’ai lu Le Petit Aigle à tête blanche, raconte la comédienne Sylvie Drapeau. Ça m’a renversée! J’étais quasiment gênée tellement ce roman est charnel, presque érotique, d’une beauté inouïe, avec des passions époustouflantes. J’avais toujours perçu Robert comme un chevalier, noble et réservé, et voilà que je découvrais un homme impudique, sans retenue.»«D’habitude, les écrivains sont profs ou journalistes», dit Jacques Godbout, qui connaît bien Lalonde. «Robert est différent. Il est indécent comme tous les comédiens. Ces gens-là ont appris à parler avec leur corps, ils acceptent de pleurer sur une scène.»Robert Lalonde n’avait jamais rêvé d’être comédien lorsqu’on lui a offert le rôle de Scapin. Il était alors pensionnaire au séminaire et enragé contre le monde entier: «Mon père voulait que son fils unique devienne médecin ou avocat, raconte sa soeur Suzanne. Le curé de la paroisse avait offert de payer une partie de ses études. Robert a pleuré et crié pendant des années: il ne voulait pas être pensionnaire, il n’acceptait pas de quitter Oka. C’est un grand sensible…»«J’étais complètement perdu, raconte Robert Lalonde. Je faisais des génuflexions à l’étude et je m’assoyais à la chapelle. Je n’étais pas préparé à ça. À Oka, mon père dormait toujours pendant la messe et moi aussi, couché contre son épaule. Les premiers temps, au séminaire, je faisais pareil, empruntant l’épaule de mon voisin. J’en ai récolté, des retenues!» Heureusement, il y avait les sorties avec les jeunes naturalistes. «Les seuls moments où je pouvais me sentir chez moi», dit-il. Les sulpiciens trimballaient leurs ouailles jusqu’à Trois-Pistoles pour épier les oies, nommer les herbes ou pister la belette. «Mon totem était l’oriole du Nord, un drôle d’oiseau comme moi. Il vit en bordure tout le temps, moitié sauvage, moitié dompté.»À l’époque, si Robert Lalonde n’était pas monté sur une scène, il aurait sûrement cassé des vitres. «Le théâtre m’est apparu comme une forme de délinquance, dit-il. Je voulais être comédien comme on veut échapper au chemin que d’autres ont tracé pour nous; pour prouver qu’on a le droit de foncer dans les projets les plus fous.»Mais il s’est fait prendre au jeu. «J’ai vécu un premier moment d’extase à 16 ans dans la peau de Scapin. J’étais couché sur le plancher et je contemplais un faux firmament de théâtre amateur en attendant l’ouverture des rideaux. La salle était pleine. J’avais l’impression de découvrir l’infini dont parlait Rimbaud. Je me sentais immense.»«Sur scène, Robert a les yeux brillants et il est toujours en nage», dit Sylvie Drapeau, sa partenaire de jeu dans La Locandiera. «L’autre soir, il était particulièrement crevé. Nous étions en coulisses, juste avant la scène finale, celle qui nous vide de toute notre énergie, et Robert était trempé comme une lavette lorsqu’il m’a lancé: « C’te maudite pièce-là, on ne peut pas la donner à moitié. »»Il a réussi au théâtre «avec un peu de chance, une tête de cochon et un faible pour les personnages fulgurants, qui ne ressemblent ni à notre voisin ni à notre beaufrère». Le plus souvent, il a opté pour le théâtre de création, jouant dans les pièces de Gauvreau, Ducharme et, bien sûr, son ami René-Daniel Dubois. «J’étais un artiste mal payé mais avoir des dettes ne me dérangeait pas. Quand mon dentiste insistait pour recevoir un chèque, je promettais de lui envoyer un peu d’argent avant Noël s’il lui en manquait pour les cadeaux de ses enfants.»De loin, il semble mener une vie réglée avec des journées parfaitement chronométrées. Mais c’est de la frime. «Je suis délinquant tout le temps», admet-il en riant. Au cégep, il s’amuse à défaire les horaires et surprend les étudiants en leur demandant de jouer les scènes qu’ils n’ont pas préparées sous prétexte qu’il faut un minimum de déséquilibre dans la vie pour créer. Et là comme à l’école de sa fille, il boycotte les réunions. Il aime chanter à tue-tête dans un studio de télé – il faut bien qu’il pratique les pièces de sa chorale d’amis du lundi soir, non? – et peut trouver mille excuses pour esquiver un cocktail littéraire. «Je mens continuellement, dit-il. J’invente des réunions urgentes [c’est facile puisqu’il travaille à tant d’endroits] et je rentre tranquillement à la maison promener mon chien.»Robert Lalonde ne m’a pas expliqué pourquoi il persistait dans sa délinquance mais avant qu’on se quitte il a raconté quelque chose d’amusant. «Pendant la crise d’Oka, les Indiens envoyaient un membre du clan différent tous les soirs pour négocier. Tout le monde pouvait les voir aux actualités télévisées. Ils se défendaient en disant: chez nous c’est comme ça. Mais ils faisaient exprès. C’était juste pour compliquer les choses, nous exaspérer. Pour nous prouver qu’ils existent, qu’ils sont différents. Comme tous les délinquants.»J’allais partir. Robert Lalonde était déjà en retard pour une répétition au cégep. À moins, bien sûr, qu’il ne m’ait raconté des histoires. Peut-être voulait-il simplement quitter au plus sacrant son appartement de Pointe-Saint-Charles pour fuir à Sainte-Cécile-de-Milton où il plante des arbres, peint des tableaux, joue de la musique et barbote avec les crapauds. J’allais partir mais il me restait une question. Depuis le début de la rencontre, je me demandais si l’ogre devant moi qui dévore la vie tout cru est comédien-écrivain ou écrivain-comédien?Il a bien failli ne pas répondre. Puis, bon prince, il a lancé: «Si la vie m’obligeait à choisir entre le théâtre et l’écriture, je ne jouerais plus.» Robert Lalonde est parfois menteur. Mais là, je l’aurais juré, il disait la vérité.

Culture

Le critique de l’ethnicité galopante

Neil Bissoondath est un homme à qui on a envie de dire merci. Merci de parler si bien le français. Merci d’être venu de si loin et de ne pas s’être arrêté à Toronto, d’avoir bien voulu s’établir à Montréal pour y poursuivre sa carrière de romancier anglophone. Merci de mettre en question les évidences dont se nourrit un peu trop facilement la vache sacrée du multiculturalisme.Mais ces remerciements, tout mérités qu’ils soient, risquent de laisser dans l’ombre ce qui, dans la thèse de Bissoondath, met en cause les nés natifs aussi bien que les immigrants, c’est-à-dire la critique de l’ethnicité galopante. Si, dit-il, les immigrants doivent savoir qu’ils vont changer, qu’ils ont changé en arrivant dans leur nouveau pays, les autres doivent également consentir à ce que leur appartenance ethnique ne soit plus déterminante dans la perception des valeurs communes. Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, Le Marché aux illusions, Bissoondath débusque par exemple des manifestations de préférence ethnique, au Québec, qui hésitent à mourir. Ce qui fait l’unité, l’identité d’un pays, c’est l’adhésion à une culture publique commune, non la couleur de la peau ou le lieu d’origine.Notons en passant que Bissoondath n’éprouve aucune difficulté à reconnaître qu’il existe une identité canadienne. Et du même souffle il accepte que, à cause de sa composition particulière, le Québec ait éprouvé le besoin de se donner des lois linguistiques.S’il faut lire le livre de Neil Bissoondath et ne pas se contenter d’en avoir entendu parler ou d’en avoir lu (dans L’actualité notamment) quelques extraits, c’est qu’il affronte de l’intérieur les enjeux de l’immigration, et qu’il est l’oeuvre d’un véritable écrivain. L’argumentation anti-ethnocentrique de son livre est forte; les exemples concrets le sont encore plus, par exemple le récit qu’il fait de son arrivée à Toronto, de l’insistance qu’on met, à l’Université York, à le parquer parmi les étudiants de même origine.Aussi bien n’y a-t-il pas de frontière étanche entre cet essai et les oeuvres de fiction de Bissoondath, où le thème de l’immigration, du déracinement, de l’arrivée dans un pays nouveau, est partout présent.Les nouvelles réunies sous le titre assez explicite de À l’aube de lendemains précaires sont d’une écriture sans complaisance, cruelle même parfois, qui n’est pas sans rappeler celles de l’oncle de l’auteur, le célèbre romancier britannique V.S. Naipaul. Au contraire de l’essayiste, le romancier ne s’intéresse pas aux solutions; ce qui le requiert, c’est la difficulté, voire la tragédie, c’est-àdire ce qui dans l’existence humaine ne saurait jamais être résolu de façon entièrement satisfaisante, sans résidu.Entre les fils de M. Rangoulam, qui se sont adaptés complètement à la vie torontoise, et M. Rangoulam lui-même, qui recrée dérisoirement dans son condo les traditions religieuses de son pays d’origine, les sympathies du romancier vont évidemment à ce dernier. La vérité romanesque appartient toujours, pour l’essentiel, aux perdants, à ceux qui n’ont pas, pour ainsi dire, de domicile fixe. Ainsi Monica, la femme de ménage, personnage de la nouvelle la plus discrètement tragique du recueil, qui se résigne en fin de course à chasser de chez elle ses fils devenus de petits bandits. Pour elle, comme pour M. Rangoulam, comme pour M. Slade, le concierge doucement poussé vers la retraite, comme enfin pour Miguel – héros de la nouvelle éponyme -, torturé dans son pays d’origine et attendant de passer, le lendemain, devant le tribunal de l’immigration, rien ne peut jamais être tout à fait réglé. Même acceptés, même accueillis dans le nouveau pays, ils demeurent fondamentalement des errants.On aura compris qu’il ne faut pas chercher dans À l’aube de lendemains précaires des consolations, mais des images sans concession de la condition humaine de notre temps. Le livre est efficacement traduit, sauf peut-être dans quelques nouvelles où l’écriture allusive, elliptique de Bissoondath a donné du fil à retordre à la traductrice.Le Marché aux illusions: la méprise du multiculturalisme, par Neil Bissoondath, traduction de Jean Papineau, Boréal/Liber, 242 pages, 19,50$.À l’aube de lendemains précaires, par Neil Bissoondath, traduction de Marie Josée Thériault, Boréal, 311 pages, 19,95$.LE MARCHÉ AUX ILLUSIONSLa culture est une chose complexe qui vit, respire, en constante évolution. La culture, c’est la vie. Elle se transforme sans cesse, n’est jamais la même d’un jour à l’autre. Il n’y a pas de repos possible. Une culture qui n’arrive plus à trouver en elle l’énergie de la vie se trahit; inévitablement elle sombre dans le folklore. Neil Bissoondath

Culture

Marie brûle-t-elle ?

Elle est de ces auteurs qui tiennent en équilibre sur un volcan. Parricide, suicide, viol, meurtre: Marie Laberge donne rarement dans la dentelle, même si l’amour revient toujours comme un refrain dans la curieuse alchimie qui résulte de son talent. Avec le temps, ses personnages ont fini par accéder à une sorte de paix intérieure, non sans avoir au préalable effectué une longue traversée du désert.Elle fait également courir les foules. Marie Laberge connaît une popularité extraordinaire pour un écrivain, un tour de force qu’elle partage entre autres avec Michel Tremblay. Ainsi, son avant-dernier roman, Quelques adieux, s’est vendu à plus de 25 000 exemplaires, ce qui en fait certainement un best-seller au Québec. «Elle est toujours très attendue», confirme Françoise Careil, propriétaire de la Librairie du Square à Montréal.Comédienne, metteur en scène, dramaturge, Marie Laberge est venue assez tard à l’écriture romanesque. Elle avait déjà signé une vingtaine de pièces de théâtre quand Juillet est paru il y a cinq ans. Le Poids des ombres, son troisième roman (464 pages bien comptées), mis en vente le 19 octobre dernier, retrace le cheminement d’une jeune femme au lendemain du suicide de sa mère.Avec l’habileté qui lui est coutumière, elle y fait l’autopsie d’une relation apparemment sans équivoque pour en dévoiler les aspects les plus inattendus. «Très tôt dans la vie, explique-t-elle, on se fait une idée de la personnalité de nos parents. Mais comment savoir si on est dans le vrai? Car au-delà du procès d’intention qu’on leur fait tous un jour ou l’autre, il y a des vies que, bien souvent, on n’a pas du tout saisies.» Comme toujours chez Marie Laberge, l’entreprise vise à mettre à nu un état de choses qui, pour des raisons psychologiques, émotives ou sociales, n’a pu jusqu’alors être révélé…Même si elle sait tourner une intrigue comme personne, elle ne loge pas du côté du thriller mais du drame, section «insoutenable». Dans ses pièces de théâtre, elle choisit souvent de parler de ce qui ne s’est pas produit (l’inceste dans L’Homme gris) ou de ce qu’on ne veut pas savoir (Oublier). Cette prospection dans les lieux non visités de la mémoire constitue une des caractéristiques de son oeuvre. Les salles bondées en témoignent, le public se reconnaît dans les replis de ces émotions-là.La critique, par contre, se fait souvent prier.Ce n’est un secret pour personne: Marie Laberge est malmenée sans cesse dans les pages culturelles des journaux.Étrange ironie, celle qui déclare «écrire sur le désir de vérité» est très souvent attaquée sur l’authenticité de sa démarche. À propos d’un de ses personnages au théâtre (Steve dans Le Faucon) on dira qu’il «n’arrive jamais à faire vrai». On fustigera «sa prétention à la profondeur» ou son «écriture superficielle». Les plus féroces compareront ses premières tentatives romanesques à du Harlequin, son théâtre à du téléroman.Au même moment, ses pièces sont reprises à l’étranger. Traduite en plusieurs langues (anglais, italien, allemand, etc.), Marie Laberge – qui a obtenu le Prix du gouverneur général du Canada en 1981 et a été faite «chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres» en 1988 par le ministre de la Culture de la France – est un des dramaturges québécois les plus joués au-delà de nos frontières.Après L’Homme gris à Bobigny (Paris), Oublier au Théâtre National de Belgique (toutes deux reprises ensuite en tournées européennes), voici que la pièce Aurélie, ma soeur, un petit drame à deux personnages, est jouée au Gate Theater à Londres.Notre rencontre a eu lieu, début octobre, à cinq jours de la première dans la capitale anglaise. Chandail de laine, pantalon assorti, manteau de daim, Marie est élégante comme toujours, pas du tout «sexy» comme on me l’a souvent décrite. Il faut dire que l’horloge marque 10 h 30, qu’on est chez moi, deux filles qui ont grandi dans la même ville de Québec et qui se sont croisées un nombre incalculable de fois.Je la félicite pour sa percée sur la scène britannique. «C’est ben de l’ouvrage», dit-elle avec cette absence d’affectation qui séduit les habitués des salons du livre et qui fait que, par exemple, Jean-Pierre Coallier – qui l’adore, me dit-on – continue de l’inviter à Ad Lib.En ce début d’automne, personne n’a encore diffusé la nouvelle. À l’opposé, le «triomphe» de Céline Dion, qui vient de terminer une série de spectacles à l’Olympia de Paris, a été amplement commenté. On a également mentionné ici et là que Le Coeur découvert et Le Coeur éclaté de Michel Tremblay allaient être adaptés pour le cinéma par le réalisateur français de La Gloire de mon père, Claude Berri. Sachant que, malgré sa popularité, il ne bénéficie pas du même engouement médiatique que l’interprète de The Color of My Love, Tremblay a décidé d’annoncer l’événement lui-même en convoquant une conférence de presse chez lui. Marie Laberge, elle, s’est contentée de réserver une place sur le vol Montréal-Londres…Chez lui, Tremblay s’en prend aux médias qui, dit-il, n’ont même pas pris la peine de parler des premiers pas de Marie Laberge chez les Anglais. À L’actualité, il expliquera: «Pour la culture d’un pays, il me semble que la première d’une pièce de Marie à Londres est aussi importante qu’un spectacle de Dion boulevard des Capucines.»L’affaire aurait pu en rester là. Sauf que cinq jours plus tard, il y aura un épilogue dans Le Devoir, sous la plume du critique Robert Lévesque. «Pourquoi Tremblay se prend-il à nous reprocher de ne pas avoir parlé d’une pièce de Marie Laberge à Londres, quand on sait combien en privé il la dénigre?» écrit le journaliste – depuis longtemps un féroce détracteur du théâtre de Laberge.Ce petit épisode n’aurait pas tellement d’importance s’il n’illustrait si bien l’acharnement dont Marie Laberge fait l’objet, à la fois dans une certaine presse intellectuelle et dans le milieu théâtral.Car on ne se borne pas seulement à décrier ses oeuvres, on s’attaque à sa personne et à la façon dont elle pratique son métier. Ainsi, elle écrirait trop. «Ah oui?» fait-elle, les défenses soudain en alerte. «On me dit aussi que je ne dors pas assez. Mais ceux-là passent 10 heures par jour sur l’oreiller.» Perfectionniste, Laberge, qui dans la seule saison 1991-1992, a signé quatre mises en scène, joué dans une de ses pièces et terminé un roman, ne se permet que cinq heures de sommeil quotidien.Mais ce qu’on lui reproche avant tout, c’est de ne faire confiance à personne, elle qui assure presque toujours la mise en scène de ses pièces. «Elle ne veut pas perdre le contrôle, dit Michel Tremblay. C’est une question d’orgueil, sans doute. À mon avis, elle a tort.»«La vérité vaut tous les tourments», a inscrit Marie Laberge en exergue à l’un de ses nombreux textes. La phrase est d’Albert Camus, l’un de ses auteurs préférés. Elle pourrait coiffer presque chacune des publications de cette femme intense, désespérément accrochée à son désir de dire.Car Marie Laberge envisage l’écriture d’une façon tout à fait particulière, très différente de ce qu’on a l’habitude de concevoir. Les écrivains vont parfois admettre un savoir supérieur lorsqu’ils écrivent. Marie Laberge va plus loin. Elle parle d’une «clé» qui lui permet d’accéder à un état de connaissance où elle devient non seulement un inventeur d’histoires, mais un médium en quelque sorte. Ce don, «la seule chose à laquelle je dois un immense respect», dit-elle, elle se sent le devoir de le protéger.«Je ne dois pas m’arrêter parce que j’ai peur ou parce que je ne veux pas savoir, explique-t-elle. Ainsi il se pourrait qu’en cours de route je découvre que je suis un monstre, mais si c’est l’horreur que j’ai à dire, il faut bien que je la dise.»Ayant d’abord fait sa marque comme comédienne, Marie Laberge est profondément actrice. Changeant comme la mer sous un ciel d’orage, son beau visage peut prendre tour à tour une allure sévère (genre maîtresse d’école), un aspect envoûtant (à la façon des cyprines d’amour à la proue des navires) ou vaguement inquiétant (un peu comme les sorcières du Moyen Âge). Ce matin, la tête appuyée dans les mains, elle ressemble à une petite fille de huit ans qui retient ses larmes.«C’est évident qu’elle a été blessée», dit la metteur en scène Martine Beaulne, qui se décrit comme son «amie de coeur». «Son succès dérange. En plus, elle possède un côté pasionaria, elle s’exprime sans détour et sa conversation est éblouissante. Mais il y a aussi que, dans ce milieu, on est beaucoup plus sévère à l’égard des femmes.»Il y a maintenant deux ans et demi que Marie Laberge n’a pas été jouée au Québec. Elle n’a pas non plus fait partie d’une distribution, n’a signé aucune mise en scène. Un divorce.Comme dans tous les divorces, on trouve une série de malentendus. «Elle m’a donné un des plus beaux rôles de ma vie», soutient Paule Baillargeon, qui a joué sous sa direction dans Oublier. «Elle possède un sens des dialogues inégalé. Pour une actrice, ses répliques sont comme du bonbon. Mais elle est très exigeante et n’accepte jamais de changer une ligne dans ses textes.»«Elle accouche des plus merveilleux personnages de femme que l’on puisse imaginer», renchérit Louise Turcot, qui a partagé l’affiche avec Baillargeon dans Oublier, chez Duceppe. «Mais quand on a terminé la série de représentations, on n’en pouvait plus. Tant de drames, c’était vidant. En même temps, j’accepterais volontiers de jouer encore dans un Laberge. Ça ne se refuse pas.»Il faut peut-être chercher la source de toutes ces tensions dans l’infatigable quête d’authenticité de l’auteur. À la recherche de la vérité, Marie Laberge donne trop souvent l’impression de l’avoir trouvée, justement. En même temps, cette lucidité érigée en dogme ne s’accompagne pas toujours de transparence.Elle l’admet aisément. Pour protéger l’auteur, la femme publique doit parfois porter un masque. «Je déteste les aveux. Je n’aime pas l’idée de dire des choses sur moi. Aussi ne me cherchez pas dans mes récits. Rien dans ce que j’écris n’est autobiographique, sauf les émotions.Mais pour pouvoir lâcher cette charge émotive, je dois construire une histoire qui me fasse croire, le temps que j’écris, que je ne suis pas en train d’avouer quelque chose. Je serais terrorisée à l’idée que quelqu’un vienne déshabiller mes oeuvres.»Mais cette pudeur ne l’empêche jamais d’adopter le ton de la confidence. Pour vous faire plaisir et, d’une certaine façon, pour vous séduire, elle lèvera le voile sur ces secrets que tout à l’heure elle prétendait justement vouloir protéger. Ainsi, ces enfants qu’elle n’a pas eus et qui constituent, me confie-t-elle, «plus qu’un regret, presque la synthèse de [sa] vie».Accommodante en apparence, intransigeante en réalité, Marie Laberge reste un être qui se laisse difficilement deviner. Elle peut parler de sa vulnérabilité, elle la montre rarement. Sauvage jusqu’à éviter soigneusement de recevoir quiconque de la presse chez elle, elle dit cependant aimer terriblement ce public qui l’a sauvée.Elle a également un côté terre à terre (ses détracteurs disent qu’elle est un «ordinateur»). Elle s’occupe de ses affaires et laisse rarement passer une occasion. En Europe, où elle séjournera au cours de la prochaine année (elle a obtenu une bourse du gouvernement du Québec qui lui permettra d’occuper le studio des gens de lettres à Paris), elle rencontre régulièrement des directeurs de théâtre, et abat toute seule le travail de promotion qui, généralement, nécessite une armada de professionnels.«Elle est très exportable», dit Nicole Mailhot, ex-relationniste chez Boréal. «Elle personnifie la Québécoise qui se présente bien, joue direct et sait rester naturelle. Et ça plaît.»De fait, elle donne l’image d’une femme libre et indépendante, «avec une sensualité assez forte», me suggère une de ses lectrices. Elle possède en effet une solide imagination érotique, ce qui est plus rare qu’on ne le croit. Elle prend beaucoup de soin, dit-elle, à rédiger ces scènes (parfois torrides) auxquelles elle attribue un rythme et un souffle très proches du corps.«Eh oui, j’aime le sexe!» affirme-t-elle en riant.Pour une fois, tout le monde est d’accord. «C’est dans le désir que la romancière atteint les plus hauts sommets dramatiques», concédait le critique littéraire de La Presse Réginald Martel au sujet de Quelques adieux. Il en déplorait cependant les longueurs. «Le sixième chapitre, soutenait-il, aurait pu facilement être amputé des deux tiers.» Mais il devra se lever de bonne heure celui qui touchera à un cheveu d’un manuscrit de Marie Laberge. «Je n’irai certainement pas trafiquer un livre pour faire plaisir à quelqu’un», lance-t-elle, le regard soudain très dur. «Ou pour le rendre plus efficace», ajoute-t-elle, m’arrachant les mots de la bouche. «Car moi, quand j’écris, je vis quelque chose d’essentiel. Non, je ne laisserai jamais personne s’interposer entre ma vie et ma mort.»

Culture

Les petites filles de Caleb ?

Ce jour-là, Arlette Cousture s’est levée en forme, même si elle n’avait pas beaucoup dormi: «À 3 h du matin, j’ai mis le point final au tome II de Ces enfants d’ailleurs, dit-elle. Après neuf mois d’écriture, le bébé est sorti. Maintenant, il faut couper le cordon ombilical.» Intitulé Le Pigeon et la tourterelle (Libre Expression), ce roman aux accents manitobains lui a donné du fil à retordre: «Mes personnages m’envoyaient paître. L’un devait mourir mais je n’y arrivais pas. J’ai l’impression qu’il riait de moi.» Arlette Cousture profite de sa nouvelle liberté pour s’aérer à Paris où, pour la première fois, elle ne traîne pas son ordinateur. Ensuite, elle songe à écrire un roman qui mettrait en scène les… petites filles de Caleb.Tous des sauvages !En descendant d’avion, après un séjour à l’étranger, la politologue Carolle Simard a eu l’impression de se retrouver au milieu d’une bande de sauvages: «On vous renvoie la porte du métro au visage, on vous bouscule dans la rue, au téléphone on vous laisse en attente… Jamais d’excuses. J’en ai eu marre de ces agressions quotidiennes.» D’où l’idée d’écrire Cette impolitesse qui nous distingue (Boréal). «J’ai le sentiment que c’est pire au Québec, où les parents n’enseignent plus les bonnes manières et les étudiants tutoient leurs professeurs. Or une trop grande familiarité engendre souvent la violence.»L’autoroute à millionsEn 1962, l’essayiste canadien Marshall McLuhan lançait sa formule lapidaire: «Le médium est le message.» Jean-Louis Gagnon, qui fut journaliste pendant 60 ans, se demande aujourd’hui qui, du câble ou du téléphone, contrôlera l’autoroute électronique. «Je suis pessimiste, dit-il. La question est de savoir qui des deux s’enrichira.» Dans Les Enfants de McLuhan (Leméac), l’ex-rédacteur en chef de La Presse et fondateur du Nouveau Journal explique comment l’être humain, bombardé par l’information quotidienne à l’échelle planétaire, est désinformé à des fins politiques: «Les journaux font une meilleure information. La télévision se limite aux faits divers, sans expliquer ce qui se passe.»Gauche, droite…Dans les Habits neufs de la droite culturelle, qui taxaient les intellectuels de conservateurs et d’élitistes, Jacques Pelletier visait l’écrivain Jean Larose: «Je suis devenu l’incarnation de ce qu’il y a de plus réactionnaire», dit ce dernier. Pour remettre les pendules à l’heure, il a écrit La Souveraineté rampante (Boréal), essai dans lequel il énumère les obstacles «internes» à la souveraineté, tout en réglant ses comptes avec le polémiste et aussi avec Foglia, dont le parti pris contre tout ce qui est intellectuel est, à ses yeux, le dernier avatar de notre esprit de colonisés.Sur les traces de Marco PoloSes premiers poèmes, Alain Grandbois les a publiés en Chine. C’était en 1934, et le poète parcourait l’Asie sur les traces de son héros, Marco Polo. «Il ne reste que cinq exemplaires de ce recueil», dit Jean Cléo Godin, qui dirige l’édition critique de ses oeuvres (Presses de l’Université de Montréal). «Ils ont disparu quand le bateau qui les apportait a fait naufrage.» Pour souligner les 50 ans des Îles de la nuit, qui reprennent l’essentiel des poèmes chinois, la Bibliothèque nationale du Québec organise L’Automne Grandbois: deux expositions, quatre parutions à l’Hexagone et une aux PUM. «En me lançant dans cette aventure, j’ai découvert l’extraordinaire ouverture sur le monde de Grandbois, à une époque où le Québec était refermé sur lui-même.»Télégrammes On s’arrache les jumelles Dionne! Avant que ne paraisse le roman de Jean-Yves Soucy, inspiré des confidences de trois des célèbres quintuplées, voilà que Flammarion sort La Tragédie des jumelles Dionne, dont a été tirée la série télévisée One Million Dollar Babies, présentée ces jours-ci à CBC et à CBS. *** Une histoire abracadabrante que celle de Marita Lorenz, ex-maîtresse de Fidel Castro, avec qui elle aurait eu un fils, et qui aurait été chargée par la CIA d’éliminer le dictateur cubain. Dans Marita (Laffont), l’Allemande de 54 ans raconte aussi qu’elle se trouvait à Dallas, avec Oswald et Ruby, la veille de l’assassinat de Kennedy. Affabulation? Le cinéaste Oliver Stone a décidé de faire un film sur la Mata-Hari de La Havane.

Santé et Science

Les toubibs samedi soir

Les soirs de match, le Dr Douglas Kinnear, 67 ans, quitte l’Hôpital général de Montréal à 18 h 15 et descend la côte Atwater jusqu’au Forum, un sac bourré de fiches médicales au bout de chaque bras. Quelques minutes plus tard, le doyen du Canadien – il a été repêché par Sam Pollock en 1962 – rend ses dernières décisions: le numéro 14 jouera mais le 6 ne quittera pas le banc. L’entraîneur Jacques Demers peut alors finaliser son plan de match. Content, le chef de l’équipe médicale du Canadien s’offre deux hot dogs au chou.Au moment de la mise en jeu, l’ambulance stationnée dans le garage du Forum est prête à foncer; une chambre a été réservée à l’Hôpital général de Montréal ainsi qu’un lit au centre de traumatisme, et le Dr Kinnear est à son poste derrière le filet de Roy. Prêt à intervenir au premier signal de Gaétan Lefebvre, le soigneur du Canadien.Au Colisée de Québec, le Dr Pierre Beauchemin, 47 ans, un omnipraticien diplômé en médecine sportive, chef de l’équipe médicale des Nordiques depuis 13 ans, officie derrière le banc des joueurs. «En 15 secondes, je peux être auprès du blessé.»Les joueurs l’appellent «doc» et, comme leurs confrères de Montréal avec le Dr Kinnear, ils lui réclament souvent l’impossible. «La spécialité du Dr Beauchemin, explique Stéphane Fiset, gardien de but des Nordiques, c’est les petits miracles.»Et pas juste durant les matchs. Les médecins d’équipe sont de garde 24 heures sur 24, 365 jours par année. «Les patients de ma clinique sont habitués, dit le médecin des Nordiques. À tout moment, des joueurs peuvent débarquer.» Ils arrivent en taxi, directement du Colisée, en tenue de hockey de la tête aux pieds – mais en souliers.La plupart du temps, il suffit de quelques points de suture et hop! retour à l’exercice ou au camp d’entraînement. «Quand ils prennent l’avion, je me sens soulagé, confie le médecin. Ils peuvent encore m’appeler du haut des airs, mais c’est moins accaparant.»Comme son confrère du Forum, Pierre Beauchemin est un maniaque de hockey. «Un moyen malade!» admet-il en riant. Avant la naissance des Nordiques en 1972, il assistait à tous les matchs des Remparts de Québec. Depuis, il n’a jamais manqué une partie des Nordiques. C’est un partisan fougueux et un supporter bruyant. «Je l’ai vu heureux les soirs de victoire et malheureux après une défaite. Il prend ça autant à coeur que les joueurs ou l’entraîneur», dit Michel Bergeron, journaliste sportif et ex-entraîneur des Nordiques.Beauchemin joue lui-même au hockey, deux ou trois soirs par semaine, 12 mois par année, dans une «ligue de garage» portant ses initiales, les «PB» de Cap-Rouge. Le plus drôle, c’est qu’il est nul. Pourri. «Ma seule chance d’entrer dans la Ligue nationale, c’était comme médecin!» admet-il en riant. «Un vrai plombier: beaucoup d’ardeur mais aucun talent», dit Marie-Josée Beauchemin, qui aime le hockey autant que son mari.«Je suis un drogué de sport; ça m’aide à comprendre les joueurs», répond le principal intéressé. En plus de chausser des patins, il court ses huit kilomètres trois fois par semaine, bouclant ses marathons en 180 minutes.Comme lui, Douglas Kinnear a grandi à Québec, où son père tenait une pharmacie rue Cartier. Et comme tous les petits gars, il jouait au hockey, arborant fièrement le chandail de ses idoles: les As de Québec, avec lesquels Jean Béliveau, un de ses grands amis, a fait ses débuts. Talentueux, le doc? «J’étais un joueur moyen», dit-il, avant d’ajouter en soupirant: «Ben ben moyen.»Médecin du Canadien depuis 30 ans, le Dr Kinnear est aussi gastro-entérologue à l’Hôpital général de Montréal et professeur à la faculté de médecine de l’Université McGill où il fut vicedoyen. Tous les samedis matin, après sa ronde à l’hôpital, il descend au Forum assister à l’entraînement, jaser avec les joueurs, examiner quelques genoux.Pendant la saison régulière, les médecins d’équipe soignent les joueurs de leur club comme ceux de l’équipe invitée, mais lors des séries éliminatoires chaque équipe veut son médecin sur les lieux, ce qui perturbe affreusement l’horaire du Dr Kinnear, qui doit sacrifier ses vacances sous les tropiques…«En 30 ans, j’ai été associé à une douzaine de coupes Stanley. J’ai soigné les plus grandes étoiles de la Ligue nationale: Maurice Richard a pris sa retraite comme j’arrivais mais j’ai connu Gordie Howe, Bobby Orr, Wayne Gretzky», raconte-t-il, avec un regard pétillant.Tout a commencé en 1962, alors qu’il accepte de remplacer un confrère malade, le Dr Ian Milne, médecin des Glorieux. L’emploi temporaire est devenu permanent. Il se rappelle un soir, à ses débuts, où le Canadien affrontait les Rangers: «Dick Hatfield avait la rondelle», raconte-t-il 30 ans plus tard avec la précision d’un commentateur sportif. «Lou Fontinato, notre défenseur, a foncé sur lui tête baissée mais au dernier moment Hatfield s’est déplacé, et Fontinato a chargé dans la bande. J’ai sauté sur la glace du Forum pour la première fois de ma vie. Je me souviens encore des 17 000 spectateurs soudain silencieux. Fontinato était paralysé de la tête aux pieds.»Diagnostic: fracture et dislocation de la colonne. Le Dr Kinnear empoigne la tête du joueur et la maintient immobile jusqu’à leur arrivée à l’Hôpital général de Montréal où, à l’aide de tiges de métal insérées dans le crâne, on réduit la fracture sous traction, et Fontinato recouvre l’usage de ses membres. «Ce soir-là, le Dr Kinnear a sauvé la vie de Fontinato», confie le Dr David Mulder, chirurgien en chef de l’hôpital et membre de l’équipe médicale du Canadien. «Mais la carrière de Lou était finie», conclut tristement le Dr Kinnear.En fin de saison, l’an dernier, alors que Michel Goulet heurtait violemment la bande tête première, le médecin du Canadien a pensé à Fontinato. Goulet n’était pas paralysé mais inconscient, et il ne respirait plus.Entre ces deux accidents, il y a eu des centaines de joueurs à remettre sur leurs patins. Parmi eux, Serge Savard, aujourd’hui directeur général du Canadien. «J’étais là quand Bobby Baun, des Maple Leafs de Toronto, lui est rentré dedans», raconte Douglas Kinnear. «Serge avait subi une grave fracture à une jambe la saison précédente et la même jambe était blessée. On a dû procéder à une greffe osseuse, mais un an et demi plus tard Savard était de retour.»Les interventions ne sont pas toujours aussi spectaculaires. Un soir, Claude Larose s’est écroulé au beau milieu de la patinoire. À l’arrivée du Dr Kinnear, il était déjà bleu. Quelques secondes plus tard, le joueur était debout sur ses lames. «J’ai simplement retiré la grosse chique de gomme qui obstruait ses voies respiratoires…» explique son sauveur.Les médecins d’équipe ne sont pas seulement des urgentologues d’aréna. La veille de notre rencontre, le Dr Beauchemin avait donné une conférence sur les MTS aux Nordiques. Quelques jours plus tard, le camp d’entraînement débutait. «Pour l’équipe médicale, c’est la série éliminatoire. En saison, nous sommes responsables de 25 joueurs. Avec un risque de blessure évalué à environ 30%, ça donne autour de sept gars amochés. Le camp, c’est 75 joueurs d’un coup. Lorsque le nombre de joueurs retombe à 25, nous poussons tous un grand soupir de soulagement.»Ils sont consultés lors du recrutement, du repêchage et des renouvellements de contrats. «Il faut que la viande soit bonne, résume en riant le Dr Beauchemin. Mais le verdict médical est bien relatif. J’ai vu des gars patiner magnifiquement avec un genou instable alors que d’autres, parfaitement en forme, ne donnaient pas leur plein rendement. Ce que le joueur a dans les tripes compte beaucoup.»En saison, le médecin des Nordiques comme celui du Canadien soigne aussi les peines d’amour, les défaites et les éruptions cutanées. «Quand j’étais découragé, quand je me demandais si j’étais encore capable, j’allais jaser avec le Dr Kinnear», se rappelle Jean Béliveau.Aujourd’hui encore, le «doc» soigne les Béliveau, Dickie Moore, Réjean Houle, Yvan Cournoyer. Car les médecins d’équipe héritent non seulement du joueur mais de l’homme et même de sa parenté. «Ils prennent la pression des belles-mères et soignent les otites des enfants», dit le Dr Gaston Paradis, un collègue de Pierre Beauchemin.Mais le plus difficile, c’est d’accompagner un joueur dans cette sorte de deuil que constitue la fin d’une carrière. «Quand le Dr Kinnear m’a annoncé que je devais subir une nouvelle opération au dos, je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai su que c’était terminé», raconte Yvan Cournoyer. André Savard, ancien joueur des Nordiques aujourd’hui adjoint à l’entraîneur, se souvient pour sa part des trois derniers mois de sa carrière, il y a 10 ans. «J’étais blessé au genou. Le Dr Beauchemin savait que j’étais fini mais il m’a laissé revenir au jeu pour que je le découvre moi-même.»«Notre travail consiste à déterminer jusqu’où le joueur peut aller sans s’attirer des complications à long terme, explique le médecin des Nordiques. Les entêtés comme Peter Stastny, il faut presque les attacher. Mais le pire, c’est les joueurs recrues. À leur dernier camp d’entraînement, ils sont prêts à tout. Il faut les protéger contre eux-mêmes.»Les partisans ont un faible pour les durs à cuire. Les médecins aussi. «Mon meilleur client, en 13 ans, ç’a été Dale Hunter, dit le Dr Beauchemin. Il se battait tout le temps, se démenait comme un diable dans les échauffourées. Mais il ne se plaignait jamais. Après le match, il prenait ses sacs de glace…»Le Dr Kinnear, lui, parle de Bob Gainey avec des étoiles dans les yeux. «Quand Bob s’est disloqué l’épaule en série éliminatoire contre les Nordiques, son humérus était complètement sorti, la capsule déchirée. Il aurait dû prendre six semaines de repos, mais deux jours plus tard il était de retour sur la patinoire. Je l’avais averti: l’os pouvait se redéplacer et il risquait alors une chirurgie. Gainey m’a écouté attentivement puis il a dit: « J’ai tout compris, doc. Mais je veux jouer. »»La pression est forte. Chaque minute, chaque seconde compte. «Des points de suture en 40 secondes au lieu de deux minutes, ça peut parfois changer le pointage», dit Pierre Beauchemin.À Québec, où on parle de hockey autant que de météo, tout le monde sait qu’il est le médecin des Nordiques. Depuis qu’il a quitté l’urgence de l’hôpital Enfant-Jésus pour fonder une clinique spécialisée en médecine sportive à quelques minutes du Colisée, les patients affluent. «Ils pensent que je peux faire des miracles. Mais c’est faux. Les joueurs des Nordiques le savent. Pour se venger, ils m’appellent affectueusement « le vet » (le vétérinaire). Je les comprends.» Ce qu’il comprend, c’est que ces gars-là jouent deux fois plus de matchs qu’à l’époque de Maurice Richard. Les saisons n’ont jamais été aussi intenses. Ils ont mal partout, mais ils patinent quand même.De son côté, Douglas Kinnear n’est pas prêt d’oublier l’appendicite de Patrick Roy, l’an dernier, durant les finales de la coupe Stanley. «Le cas était simple. Nous avons retardé l’opération en administrant des antibiotiques. Je savais ce que je faisais et Patrick était content.» Mais en quelques heures il est devenu une célébrité. «L’hôpital a été pris d’assaut; des journalistes me téléphonaient de Chicago, de San Francisco. Des médecins qui n’avaient jamais examiné Patrick ont condamné mon traitement. J’ai dû donner deux conférences de presse devant une centaine de journalistes.»Tout ça ne prouve-t-il pas qu’il est diablement chanceux? «Bof! Je suis le médecin des meilleurs joueurs de hockey de la planète», lance-t-il en haussant les épaules, l’oeil espiègle.LA LIGUE DES MÉDECINSUn bataillon de professionnels veillent sur les machines à compter.«On travaille pour des armées différentes mais on échange quand même de l’information», dit le Dr Pierre Beauchemin, médecin des Nordiques et fondateur de l’Association des médecins de la Ligue nationale de hockey, dont le président est le Dr Douglas Kinnear, médecin du Canadien. À leur congrès annuel, ils sont une soixantaine, représentant tous les clubs de la LNH, à faire le point sur les nouveaux traitements et à élaborer des stratégies de prévention.L’association a établi une liste des meilleurs spécialistes du monde pour chaque centimètre cube de l’anatomie. Tous les « docteurs hockey » savent, par exemple, que le grand manitou de l’aine est à Vancouver, patrie des Canucks, où on utilise l’oxygénothérapie hyperbare pour accélérer la guérison des tissus.Des innovations majeures ont révolutionné la médecine sportive depuis 10 ans. La résonance magnétique permet de raffiner les diagnostics, et grâce à l’arthroscopie les médecins peuvent modifier la structure d’un ménisque en moins de deux, laissant une cicatrice de la taille d’un bleuet. « Mais ce qui a surtout changé, ce sont les joueurs eux-mêmes et leur équipement, dit le Dr Kinnear. Quand j’ai commencé à pratiquer, personne n’avait de casque. Aujourd’hui, un seul joueur de la LNH, MacTavish, refuse d’en porter. Il reste à les convaincre tous d’adopter la visière. Seulement de 20 % à 25 % des joueurs l’utilisent. »Les joueurs sont par ailleurs en meilleure forme que jamais. Un bataillon de spécialistes y veille. Il y a 30 ans, les joueurs arrivaient au camp d’entraînement gras comme des voleurs après trois mois de farniente. « Ils mangeaient un gros steak saignant avant chaque match et se contentaient d’une demi-orange entre les périodes alors qu’ils perdaient de deux à trois kilos en transpirant », rappelle le Dr Kinnear. Aujourd’hui, ils se bourrent d’hydrates de carbone et boivent à petits coups leur bouteille d’eau tout au long de la partie. Et ils partent en vacances avec un programme d’entraînement individualisé et informatisé. Gare à ceux qui trichent: au retour, d’impitoyables machines testent leurs muscles, identifiant rapidement les coupables.« Nous avons fait des pas de géant mais tout n’est pas réglé, affirme le Dr Beauchemin. Le problème de l’heure, c’est le dos. Il faut trouver des solutions. »Depuis peu, l’Association des médecins de la LNH compile des statistiques sur les blessures: lieu, cause, gravité… L’objectif: en réduire le nombre. « Nous serons bientôt en mesure de faire des recommandations d’arbitrage, se réjouit le Dr Beauchemin. Cinq minutes de punition pour un bâton élevé, ce n’est peut-être pas assez. Surtout si on songe que c’est la première cause de blessure. » La prévention débute dans les ligues mineures. Plusieurs enfants sont décédés sur une patinoire. L’un d’eux était le fils d’un employé du Forum. Atterré, le Dr Kinnear a mis au point un cours de premiers soins sur le thème: Que doit on faire en attendant du secours ? L’an dernier, un millier de parents, d’entraîneurs et de conducteurs de Zamboni s’y sont inscrits. Quelques mois plus tard, dans un aréna de l’île Bizard, un joueur était victime d’une lacération à la carotide. Une spectatrice formée par le Dr Kinnear lui a sauvé la vie. Depuis, les autres médecins de la LNH organisent des sessions dans leur région.

Publicité
Culture

En attendant l’hiver

Sur la couverture du livre, une photo brouillée, où l’on aperçoit deux maisons, une rue, quelques voitures, un être humain; et de la neige, beaucoup de neige. Plus haut, le titre: La Pêche blanche, c’est-à-dire la pêche qui se pratique au Saguenay, près de Chicoutimi, au plus fort de la saison hivernale. Il ne sera pas question d’autre chose, dans le deuxième roman de Lise Tremblay, que de l’hiver, de ce qu’il signifie pour les êtres qu’il investit. Son premier roman, vous vous en souvenez peut-être – vous devriez vous en souvenir, car il s’agissait d’un très remarquable début littéraire -, s’intitulait L’Hiver de pluie.Deux personnages principaux, deux frères, se partagent le récit. Étonnamment, celui qui prend la parole au début du roman se trouve dans le sud des États-Unis, à San Diego; et c’est lui qui se dit en «état d’hiver». Il attend, on ne sait trop quoi. Il devrait déjà être reparti pour la Colombie-Britannique, où chaque année il gagne sa vie comme bûcheron. À San Diego, il rencontre un autre Québécois échoué là par hasard; il va chaque matin se promener sur le quai; et il lit des romans, comme s’il avait besoin des histoires des autres pour combler sa propre absence au monde. D’un de ces romans, il dira: «C’était un beau livre. Un livre qui blesse.»Son frère Robert est professeur de lettres à l’Université de Chicoutimi. Un homme de lectures, lui aussi; et comme l’autre un homme seul, un homme de silence. Mais il a choisi, lui – ou peut-être n’a-t-il pas choisi, n’a-t-il fait que s’abandonner à une pente infaillible -, de rester près du paysage qui donne sens à son existence. Contempler le Saguenay, c’est toute sa vie: «Il ne connaissait pas d’autre manière de regarder le fleuve: se tenir debout et se taire.» Cette fascination existe également chez le frère voyageur, mais paradoxalement elle l’incite à fuir, à s’enfoncer dans la solitude, le silence du voyage.San Diego, Chicoutimi, la Colombie-Britannique, cela fait un immense triangle: c’est l’Amérique du Nord tout entière que Lise Tremblay donne comme territoire, comme champ d’interrogation à l’imaginaire du lecteur. Qu’est-ce que cet hiver dont elle ne cesse de parler? Le roman se garde bien de répondre à toutes les questions qu’il suscite, et c’est là un de ses mérites les plus sûrs. Il reste près des choses, des signes concrets, dans un style sobre et précis qui n’est pas sans rappeler Peter Handke, ou le Camus de L’Étranger, ou John Carver, le plus américain des Américains. Cela lui fait une belle compagnie, et n’entame en rien l’autonomie d’un style qui est également une conscience. Un très beau roman.J’ai eu moins de bonheur en lisant le dernier roman de Robert Lalonde, Le Petit Aigle à tête blanche. Je n’avais guère aimé les précédents, sauf le tout premier, maintenant presque perdu dans la nuit des temps. Ce Petit Aigle, je dois le dire sans ambages, me laisse pantois. Je n’arrive pas à prendre au sérieux cette histoire d’un grand poète québécois qui, depuis la ferme paternelle jusqu’à la gloire «quasiment posthume», en passant par le camp de bûcherons, Paris et l’asile d’aliénés, nous assomme de mauvais poèmes et de réflexions aussi confuses qu’exaltées sur le monde en général et le Québec en particulier. Il fait penser parfois au Jean le Maigre de Marie-Claire Blais, mais sans l’humour. Bon, je démissionne, je déclare forfait. J’ai lu, quelque part, des éloges considérables. Il y a sans doute ici quelque chose que je ne comprends pas.La Pêche blanche, par Lise Tremblay, Leméac, 117 pages, 15,50$.Le Petit Aigle à tête blanche, par Robert Lalonde, Seuil, 268 pages, 24,95$.LA PÊCHE BLANCHEIls faisaient tout ce trajet en silence, sachant à l’avance où ils s’arrêteraient et ce qu’ils contempleraient, mais le paysage les surprenait chaque fois. C’était toujours plus grand et plus immense que dans leur souvenir. Ils sentaient qu’il leur fallait de la force pour prendre toute cette beauté, une force qu’ils puisaient dans leur silence.Dans ces voyages, son frère et lui prolongeaient les promenades qu’ils faisaient enfants. Ils continuaient d’être silencieux. Enfants, ils se taisaient. S’ils avaient parlé, ils auraient pu se trahir et leur mère aurait deviné qu’ils étaient descendus au Saguenay, comme elle disait. Ils se taisaient encore et Robert ne savait pas pourquoi. Il ne connaissait pas d’autre manière de regarder le fleuve: se tenir debout et se taire. Lise Tremblay

Culture

Un Ducharme, ça se mérite

Ducharme, c’est Ducharme. On ne lit pas son dernier roman seulement pour lire une bonne histoire – même s’il sait en créer de passionnantes -, mais pour avoir des nouvelles de ce singulier personnage qui, depuis L’Avalée des avalés jusqu’à Va savoir, nous ahurit de ses questions insolubles. Ou encore pour voir quel supplice nouveau le romancier va infliger à la littérature, à la langue.La trame romanesque de Va savoir est une des plus riches, des plus complexes qu’ait inventées Réjean Ducharme. Elle n’est pas sans rappeler, mais avec beaucoup d’équivoques en plus, le très beau roman d’amour désespéré qu’était Le nez qui voque. Rémi Vavasseur est un Mille Milles qui a vieilli, mal ou bien c’est selon, et dont la Chateaugué, ici appelée Mamie, est en voyage dans le vaste monde, en compagnie d’une étrange et dangereuse créature appelée Raïa. C’est Rémi qui a convaincu Mamie de partir, pour qu’elle se guérisse du mal de vivre qui la possède depuis une « double fausse couche ». Pendant ce temps, lui, dans un coin du Nord qui s’appelle La Petite Pologne, il rafistole une invraisemblable bicoque dans laquelle il espère – mais de moins en moins fortement – accueillir l’aimée quand elle reviendra, guérie. Elle donne parfois de ses nouvelles, qui ne sont pas très encourageantes. Lui ne cesse pas de lui parler.Mais ce dialogue amoureux in absentia, désespérément amoureux, est parasité par plusieurs autres personnages, par des activités, des événements divers. C’est, d’abord, la restauration de la bicoque, qui nous est contée de long en large, dramatiquement, avec assez de détails pour que le lecteur puisse éventuellement l’utiliser comme guide. C’est surtout une galerie de beaux personnages, comme Ducharme n’en avait jamais réuni dans un seul roman. Passons un peu vite sur les hommes, le voisin Hubert qui meurt du cancer en lisant Balzac, Vonvon le redoutable joueur de billard. Ce sont les femmes surtout qui occupent l’espace romanesque et les pensées de Rémi: en plus de Mamie et de Raïa, Mary la belle et saine Irlandaise; Jina, qui habite en face, go-go girl dont le chum est en prison; Mûna, la bonne fille complaisante… Et il faut assurément faire une place à part à la fillette de Mary, Fanie, à qui Rémi voue une souveraine passion, un peu inquiétante parfois pour cause d’intensité, mais qui amène dans le roman de purs moments de grâce. Il y a de tout dans Va savoir: la désespérance la plus radicale, un marasme amoureux, sexuel, assez effrayant; et, à l’autre extrémité, d’étonnants, de flamboyants bonheurs.Quant à l’écriture, à la langue, Réjean Ducharme pousse plus avant l’offensive qu’il mène contre elles depuis La Fille de Christophe Colomb et Les Enfantômes. Exemple: «Passé 30 ans, les nouveaux visages ont de plus en plus de quoi qui nous a déjà été et dont on ne reconnaît plus que l’effet. » Et il y a pis ailleurs…Marasme dans la langue, donc, comme dans l’amour. La lecture de Va savoir n’est pas toujours facile, d’autant qu’à ces embarras syntaxiques l’auteur ajoute diverses manoeuvres d’égarement, dans le récit, qui plongent souvent son lecteur dans la perplexité. Mais quoi, un roman de Réjean Ducharme, ça se mérite.La difficulté est plus grande encore dans le recueil de nouvelles de Pierre Ouellet, L’Attrait. Ouellet, qui est un des plus brillants universitaires de sa génération (il enseigne à l’UQAM), a déjà publié quelques essais remarqués, où la profondeur de la pensée fait bon ménage avec l’élégance de la langue. Il est aussi poète, auteur de quelques recueils très denses. Et s’il vient aujourd’hui au récit, ce ne sera pas, on l’imagine, pour s’encanailler dans le réalisme ordinaire.Les situations concrètes, dans les six nouvelles de L’Attrait, sont pourtant, au premier regard, assez simples. Il sera question d’un peintre qui recommence à peindre après avoir rencontré, dans un accident, une prostituée qui devient son seul modèle; des rapports étranges qui se nouent, dans un parc, entre un homme et, d’autre part, une femme et son enfant; d’une photographe qui a, avec la lumière, des rapports véritablement passionnels; d’un homme seul, dans un camp du Nord, qui interroge la nature… Mais, dans ces situations, Pierre Ouellet inscrit une réflexion sur le temps, l’origine et la fin, l’éternité, la dislocation des croyances, qui fait toute la richesse de ses récits.Difficile, disais-je. L’écriture de Pierre Ouellet, remarquablement inventive, précise, devient parfois étouffante à force d’exaspérer la passion de voir qui est à l’origine de tout ce qu’elle raconte. On y trouve souvent, aussi, des phrases très belles, comme celle-ci, inspirée par le travail photographique: « Il n’y a qu’un seul bassin où tremper les images qu’on veut faire du regard humain, c’est le bassin des larmes… »Va savoirTu l’as dit Mamie, la vie il n’y a pas d’avenir là-dedans, il faut investir ailleurs. On le savais mais ça ne mordait pas. On avait le compteur trop enflé, les roues dentées ne s’engrenaient pas. On planait: c’est un état où on a beau n’avoir pas d’ailes on ne sent pas son poids d’enclume. On tenait à un fil. On ne tiendra plus à rien, c’est promis. Blottis dans le trou qu’on a creusé en s’écrasant, on a compris. On est plus doués pour s’ancrer.Va savoir, par Réjean Ducharme, Gallimard, 267 pages, 26,95 $. L’Attrait, par Pierre Ouellet, L’Instant même, 119 pages, 14,95 $.

Culture

Réjean Ducharme par sa mère

Printemps 1967, Gallimard publie le deuxième roman de Réjean Ducharme, Le nez qui voque. «Hier, dit le narrateur, j’ai quitté mes parents et l’île qu’ils habitent au milieu du fleuve Saint-Laurent… J’ai marché jusqu’à Berthier…» En lisant ça, je me dis: ça ne peut être ailleurs qu’à l’île Saint-Ignace, juste en face de Sorel!Mon copain Martial Denis et moi avons 15 ans, faisons vivre les deux libraires de Sorel et vouons un culte à Ducharme. S’il était dans les parages? Martial me propose d’aller voir.Ducharme est insaisissable, mais nous connaissons maintenant la cachette où il a écrit ses premiers romans. Faute de pouvoir saluer l’homme invisible, pourquoi ne pas aller interroger sa mère, son frère, ses soeurs… et publier l’entrevue dans le journal étudiant?Traversier, auto-stop… Nous nous arrêtons devant une petite maison au toit en double pente, plantée devant un étang, au milieu d’une plaine verte et mouillée. La maison de L’Ava… Le modeste rez-de-chaussée n’a de place que pour une cuisinesalle à manger et un minuscule salon lambrissé. Un escalier mène aux chambres. Pas de Réjean en vue, bien entendu. Le père, Omer, chauffeur de taxi de son état, est sans doute au travail. Mme Ducharme est assise à la table, en train de lire Le nez qui voque avec, à côté d’elle, un Petit Robert: elle bute régulièrement sur des mots rares, explique-t-elle sans façon. Nos questions naïves ne semblent pas la déranger: pendant une heure, cette femme simple et douce trace le portrait affectueux d’un enfant prodige fragile et facétieux, d’un sportif et d’un perfectionniste.Réjean a un frère, Denis, et deux soeurs, Carmen et Diane. Celle-ci, à un moment donné, prend part à l’entrevue. Elle a une vingtaine d’années et enseigne. Belle, ronde, vive et volubile, elle nous montre fièrement la collection de disques de son frère le plus célèbre: Brel et Félix y côtoient Beethoven et Schönberg.Mme Ducharme ouvre l’album de famille et nous montre une photo de Réjean, de profil, prise au cours d’une fête familiale -mais comme elle est un peu floue et marquée d’un pli, le photographe, qui vient d’arriver, trouve inutile de la reproduire. Tant pis: depuis 25 ans, on se contente des deux mêmes photos…Les deux femmes que nous avons rencontrées sont aujourd’hui disparues. La mère de Réjean Ducharme est décédée peu après la remise du prix Gilles-Corbeil à son fils, en 1990. Son père était mort vers 1970. Quant au fantôme des lettres québécoises, il a aujourd’hui 53 ans et n’a jamais accordé d’entrevue. Mais ce que nous a dit sa mère ce jour-là, et qui ne fut publié qu’une seule fois à Sorel, à 2500 exemplaires, dans le journal étudiant In formo, édition du 14 juin 1967, reste inchangé. Selon ses proches, l’homme est resté le même.- Madame Ducharme, l’attitude de Réjean envers sa famille a-t-elle changé à l’occasion de ses récents succès littéraires?- Non, il est aussi modeste qu’avant. Ce n’est pas un garçon qui se vante ou se fait remarquer. Même, il n’aime pas le succès qu’il a obtenu: il a déjà dit que, s’il avait su tout le bruit que ça provoquerait, il n’aurait jamais fait publier ses oeuvres.- Vient-il souvent à la maison?- Non, pas tellement. Il écrit des lettres plutôt. Il vient le moins souvent possible, et toujours à l’improviste, sans se faire annoncer (très tard le soir ou très tôt le matin). Il ne veut pas se faire découvrir.- Pourquoi cette tendance à vouloir passer inaperçu, à se replier sur lui-même?- Parce qu’il n’aime pas la société. Il veut vivre absolument seul. Il dit qu’il se sent de trop quand il est avec d’autres. Il se croit dans l’incapacité de dialoguer avec un autre, en particulier avec un journaliste. C’est pour cela qu’il n’accorde jamais d’entrevues – il veut rester indépendant, libre. S’il en accordait une à un journaliste, il devrait en accorder à tout le monde. Et c’est cela qu’il veut éviter à tout prix.- Lit-il toutes les critiques qui le concernent?- Oui, mais il est très sensible aux critiques.- Comment se comporte-t-il avec les journalistes?- Il essaie le plus possible de les fuir. Il est souvent moqueur avec eux. Pour les dérouter, il affirme quelquefois le contraire de ce qu’il pense. Par exemple, il avait écrit à Jean Montalbetti, de Paris, qu’il écrivait pour ne pas se suicider. C’était une boutade. Après la parution de l’article, il m’a raconté qu’il était très amusé du fait qu’ils avaient mis ça en gros titre…- À l’école, s’entendait-il avec ses compagnons?- Il était plutôt leur souffre-douleur. Ils étaient toujours sur son dos. Lui, il n’osait jamais se défendre. Il venait me voir et il me racontait ça. Aujourd’hui, il est contre l’injustice sous toutes ses formes, parce que l’injustice entrave la liberté.- Pourquoi n’était-il pas capable de s’adapter?- Il a toujours été plus mûr que les enfants de son âge. Il était en avance sur les autres. C’est pourquoi il exigeait beaucoup, peut-être trop, des autres.- Et dans son adolescence, quelles étaient ses occupations?- Il était toujours renfermé avec ses livres et son dictionnaire. Il semblait n’avoir qu’un but, écrire… Toujours la nuit, à la machine; des poèmes, des contes. Ensuite, il déchirait tout ça, par paquets. Il prenait des notes partout, n’importe quand. Il est très observateur.- Pratiquait-il certains sports?- Oui, le hockey. Il a toujours aimé le hockey; il allait patiner sur le fleuve ou sur l’étang en hiver; il ne manque jamais une partie à la télévision. Il va les regarder dans les tavernes, où c’est gratuit! Il aime aussi la natation. Il a déjà traversé le fleuve à la nage. Il faisait aussi le tour de l’île à bicyclette.- On dit qu’il a été très malade durant sa jeunesse?- Oui. Après ses études, il est allé au Collège militaire de Saint-Jean, dans l’aviation. De là, ils l’ont envoyé dans le Grand Nord canadien, où une pleurésie l’a terrassé. Il voulait devenir ingénieur forestier. C’était son rêve. Ça l’a découragé. Il a dit plus tard qu’il n’aurait pas aimé ça, de toute façon, à cause du grand nombre de personnes qu’il aurait côtoyées chaque jour.- Et ses études?- Avant ça, il avait terminé son secondaire chez les clercs de Saint-Viateur, à Berthier. Il est allé à l’École polytechnique. Ses professeurs lui ont dit que, parce qu’il n’était pas suffisamment préparé, il raterait ses examens et partirait au premier semestre. Il a passé ses examens, mais il a abandonné en décembre. Ensuite, il a travaillé dans une compagnie de transport, à Montréal, puis chez Grolier, comme commis…- A-t-il beaucoup voyagé?- Il est allé en Alaska, aux États-Unis, jusqu’au Mexique.- Est-ce qu’il aimerait vivre en Europe?- Non. On lui a offert d’y aller. Il a refusé. Il a dit qu’il ne se sentirait pas bien là-bas.- On n’a jamais entendu parler de son père: toujours de sa mère, ses soeurs, son frère. S’entendait-il bien avec lui?- Oui, très bien. Mais ils n’ont pas eu de fréquents contacts: son père est chauffeur de taxi. Quand il le voyait, son auto était toujours pleine de clients. Ça ne lui tentait pas d’aller avec lui.- Un de ses amis a dit qu’il lisait énormément, qu’il avait lu toute la collection Livre de poche, mais lui-même a dit qu’il n’avait pas beaucoup lu…?- Justement, à nous, ça paraît beaucoup mais, lui, il voit surtout ce qu’il n’a pas lu, ce qu’il lui reste à lire. Et ça, ça lui paraît très grand à côté de ce qu’il a lu.- Parlez-nous de ses goûts littéraires.- Il aime beaucoup Rimbaud. Surtout Une saison en enfer. Quand il est ici, il fait jouer ce disque. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien on l’a entendu, ce disque-là. Il aime aussi Prévert, Simone de Beauvoir, parmi ses contemporains. Ah oui! j’allais oublier Émile Nelligan.- Vous avez dit tout à l’heure qu’il avait envoyé trois manuscrits à la fois à Gallimard?- Oui. L’an dernier, il a expédié ses trois premiers romans à la fois. Il a écrit Le nez qui voque à 17 ans. Il était en 11e année. Il a écrit, déchiré et recommencé L’Avalée des avalés trois fois. C’est un ami qui l’a presque forcé à proposer ses trois manuscrits à Gallimard, car il n’y croyait pas beaucoup après le refus de M. Pierre Tisseyre du Cercle du livre de France. Il disait que de cet envoi dépendrait son avenir d’écrivain. S’il était refusé, ça voudrait dire qu’il était un raté. Gallimard lui a fait confiance et l’a édité.- Reconnaissez-vous votre fils dans son oeuvre?- C’est bien lui. Par exemple, quand il dit qu’aimer c’est souffrir; ça a du bon sens, au fond: si vous êtes attaché à une personne, vous souffrez quand elle souffre. Si elle vous quitte, vous souffrez. Réjean est contre l’amour.- Cela fait longtemps qu’il reste caché. Croyez-vous qu’il se décidera, un jour, à sortir de sa tanière?- Je ne sais pas. Il a dit qu’il ne se montrerait pas tant qu’il n’aurait pas une oeuvre valable, à son sens, à publier… Tout ce qu’il fait, pour lui, c’est imparfait. Il veut toujours s’améliorer, c’est une vraie obsession chez lui.Propos recueillis par Martial Denis et Michel Saint-Germain.«Je ne veux pas être pris pour un écrivain»Réjean Ducharme n’a jamais donné d’entrevue. Ou plutôt si. Une seule, à son ami Gérald Godin, le poète devenu plus tard député. C’était en 1966, dans le Maclean. En voici de larges extraits.- Comment en êtes-vous venu à écrire?- J’aime taper à la machine. Le mouvement physique de taper à la machine. J’ai commencé plusieurs romans, mais après la douzième page, j’en avais assez, je jetais ça au panier. Un jour je me suis dit: celui-là, peu importe comment je vais le finir, il faut que je le fasse. Je l’ai appelé L’Océantume.- Avez-vous montré votre roman à quelqu’un, ici?- Oui, je l’ai envoyé au Cercle du livre de France. M. [Pierre] Tisseyre me l’a renvoyé en me disant: c’est illisible. Parce que je ne fais pas de double interligne. Et il ajoutait: toutefois, si vous en écrivez d’autres, envoyez-les-nous. Je lis un peu, mais je ne remarque jamais les noms des éditeurs; c’est un ami qui m’a dit: envoie-le aux éditions Gallimard, Paris, France. Sur l’enveloppe, j’ai collé un timbre de 10 cents et, au lieu de la jeter au panier, je l’ai jetée dans la boîte à malle, avec deux autres romans que j’avais faits entretemps…- Voulez-vous passer à la télévision? Vous ne travaillez pas, ça vous paierait.- Non. Mon roman, c’est public, mais pas moi. À part ça, ma famille dit déjà que je suis un écrivain, qu’il y a un écrivain dans la famille et que je vais être publié à Paris, et je n’aime pas ça. Je ne veux pas que ma face soit connue, je ne veux pas qu’on fasse le lien entre moi et mon roman. Je ne veux pas être connu.- Et vous ne voulez pas passer à la télévision! C’est une grosse nouvelle, vous savez, un écrivain qui refuse de passer à la télévision.- Je suis bien content que vous vous occupiez de moi, je suis flatté, ça va me donner confiance, mais je refuse. Je ne veux pas être pris pour un écrivain.- Vous n’avez pas besoin d’argent?- Quand je ne travaille pas, j’ai l’assurance-chômage et, quand je travaille, j’ai de l’argent.- Qu’est-ce que vous avez fait comme travail?- Depuis 10 ans, je travaille dans des bureaux, je sais faire n’importe quoi.- Avez-vous des écrivains préférés?- Je n’ai pas de culture, j’ai seulement une 12e année, je bute sur des difficultés, j’ai de la misère à exprimer ce que je veux dire. Pour contourner la difficulté, j’invente. Et quand ça devient trop réaliste, je lis Anatole France ou André Gide. J’aime beaucoup André Gide parce qu’il utilise le langage du peuple. Par exemple (moi aussi je fais souvent ça dans mes romans), il écrit: «J’ai été voir…» Jean Blanzat, de chez Gallimard, m’a envoyé une lettre de 12 pages où il énumère mes fautes; il me conseille d’écrire «je suis allé voir», au lieu de «j’ai été voir». Le connaissez-vous, Jean Blanzat?- De nom, seulement.- Moi, je ne suis pas au courant de ce qui se passe, je lis très peu les journaux. Connaissez-vous ça, Les propos du matin dans Montréal-Matin? Savez-vous qui signe Luc?- Je peux le savoir précisément. – Non, c’est pas pour ça, c’est pour vous dire que, Luc, je trouve qu’il écrit bien. Riez pas, mais je suis jaloux de lui. Je voudrais écrire comme ça.

Société

Les ados, ça va. L’enfer, c’est l’école !

En trois mois, le printemps dernier, j’ai rencontré plus de 4000 élèves dans une trentaine d’écoles du Québec. Pendant une heure, deux ou trois fois par jour, j’expliquais mon métier d’écrivain et de journaliste à des jeunes de six à 16 ans dans le cadre de la Tournée des écrivains, un programme du ministère de l’Éducation et de l’Union des écrivains du Québec.J’ai été séduite, dégoûtée, émue, enragée. Et j’ai fait deux grandes découvertes: les écoles du Québec sont des boîtes à surprise et les adolescents sont charmants.Quinze minutes après avoir poussé la porte d’entrée, je sais si l’école est bonne ou pas. Si le directeur est «tripant» ou incompétent. Si les profs sont motivés ou s’ils ont décroché. S’ils forment une belle équipe ou s’ils rêvent de jeter un scorpion dans la soupe de leur voisin. Je sais si le bibliothécaire se traîne les pieds ou se démène comme un diable. Si les élèves sont aimés et respectés ou expédiés d’un local à l’autre comme des boîtes de haricots. Si les adolescents défoncent souvent la porte de leur case ou s’ils aiment suffisamment leur école pour y faire un peu attention. Si les enfants s’amusent ou s’entretuent dans la cour de récréation. Si les jeunes aiment lire ou pas et si les profs, le bibliothécaire et le directeur y accordent un peu d’importance, beaucoup ou pas du tout.Au coin d’une rue, l’école est excellente; un kilomètre plus loin, l’autre est pourrie. Et impossible de deviner la qualité d’un établissement selon la région ou le quartier. Il faut y mettre les pieds. Le facteur déterminant n’est pas ethnique, socioéconomique, linguistique ni géographique. Qu’une école soit privée ou publique, catholique ou protestante ne garantit rien non plus.Ce qui fait la différence? Le personnel. Du directeur au concierge en passant par les secrétaires, le bibliothécaire et, dans les grosses polyvalentes, l’agent de sécurité. Sans oublier les enseignants, bien sûr…Avant d’accepter un candidat, les facultés de médecine le soumettent à une entrevue pour déterminer s’il possède certaines qualités jugées essentielles: générosité, ouverture d’esprit, intégrité… Ce type de sélection n’existe pas dans les facultés d’éducation. Et ça paraît.J’ai vu des profs toujours entourés d’élèves. Les jeunes bourdonnent autour d’eux, au début et à la fin de chaque cours, à la cafétéria le midi, dans les corridors et jusqu’au terrain de stationnement de l’école. Les élèves les aiment. Ces enseignants ont quand même parfois envie de bourrer leurs élèves de valium ou de les hacher menu. «Surtout l’hiver, les jours de tempête, ou en fin d’année lorsque le mercure grimpe à 35°C dans la salle de classe», m’a confié l’un d’eux. Mais ils sont heureux d’enseigner et ne rêvent pas d’être horticulteurs ou réparateurs de machine à laver. Ils ont choisi de travailler avec des jeunes et ne le regrettent pas.D’autres profs sont insupportables. On le sent immédiatement, en entrant dans leur classe. Sourire forcé, voix criarde. Un chapelet de recommandations précède la fameuse rencontre avec la romancière. Les élèves devront être sages et silencieux, et malheur à ceux qui feront honte à leur professeur! Me voilà devant 30 élèves au regard éteint, raides comme des piquets sur leur chaise et aussi disposés à échanger leurs idées avec moi qu’une souris devant un chat.J’ai rencontré des enseignants qui engueulent leurs élèves lorsqu’ils s’assoient par terre à l’indienne au lieu de s’agenouiller les talons collés aux fesses, et d’autres qui font des drames parce que leurs élèves s’assoient sur leurs talons et non à l’indienne. Certains enseignants sont tellement persuadés que leurs élèves sont insignifiants et impolis qu’ils ne les laissent ni poser des questions ni donner leur opinion. Et malheur à ceux qui rient, même lorsque c’est drôle. Ils sont rabroués vertement. En prime, les moins chanceux essuient une remarque franchement blessante.Quelques jours après le début de cette tournée, je me souviens d’avoir pensé: les sciences de l’éducation, c’est de la frime. L’enseignement est un art… Et pour le pratiquer, il faut un minimum de talent. Certains l’ont, d’autres pas.Mais on fait souvent le procès des profs… et on ne parle jamais des directeurs d’école. Or, les enseignants forment un orchestre dont le directeur est le chef. Selon mon expérience, ces derniers se divisent en deux clans: ceux qui ont sans doute quitté l’enseignement avec un pincement au coeur mais la certitude d’être plus utiles ailleurs et ceux qui, visiblement, n’en pouvaient plus de vivre aussi près des élèves.Dans presque toutes les écoles primaires que j’ai visitées, le directeur m’attendait à l’entrée. Deux fois, j’ai dû le chercher. La première fois, c’était dans une grosse école à forte concentration haïtienne. Sourire aux lèvres, la secrétaire m’a expliqué que monsieur le directeur était occupé dans la classe juste à côté. Je l’ai surpris assis par terre, un livre ouvert sur les cuisses. Il lançait de puissants «couac couac» en agitant frénétiquement les bras. Deux douzaines d’enfants, les yeux grands comme des planètes, étaient suspendus à ses lèvres.Dans cette école-là, les enfants ne lisent pas. Ils dévorent des livres! Le directeur a fait de la lecture son cheval de bataille. Les profs ont embarqué. Et ça marche. Les élèves ont lu des tas de livres; ils ont la tête bourrée d’images, d’idées, d’histoires, de questions. Mais surtout, ces enfants ont l’air heureux. Les petites tresses sautillent et les beaux yeux moka pétillent dans les corridors.Dans l’autre école, la directrice était absente. «Rien d’étonnant: elle n’est jamais là», m’a chuchoté un prof. Cette école cauchemar est située dans un quartier huppé de Mont-Royal. Lorsque j’avais joint la bibliothécaire pour lui annoncer que la candidature de l’école avait été retenue dans le cadre de la Tournée des écrivains, elle m’avait répondu qu’elle s’en lavait les mains. «Bon, d’accord, j’ai fait la demande, mais c’était au début de l’année. Je quitte l’école dans deux jours. Je suis crevée, malade, écoeurée.» Elle avait ajouté d’un ton ironique. «Parlez donc à la directrice…»Le jour de la visite fut catastrophique. Sans même se lever de sa chaise, derrière une sorte de comptoir palissade, la secrétaire de madame la directrice m’a lancé un trousseau de clés en aboyant: «La bibliothèque est au bout du couloir!»Le long du corridor, une demi-douzaine d’enfants en pénitence copiaient je ne sais trop quoi. La bibliothèque était infecte. Des rayons presque vides, de très très vieux livres, aucune affiche. Cinquante enfants allaient bientôt entrer. Il n’y avait pas 10 chaises et des moutons flottaient sur le plancher. Heureusement, j’ai déniché une armoire à balai.La première maîtresse m’a surprise une vadrouille à la main. Ses élèves la suivaient à la queue leu leu, les bras bien raides de chaque côté du corps, la tête droite, l’oeil morne, pendant que la maîtresse multipliait les menaces. Gare à ceux qui songeraient à s’amuser!Dans les corridors de cette école, les élèves se bousculent et se crient des énormités dès que les adultes sont hors de vue. La salle des profs est immense et d’un luxe inouï mais l’atmosphère à couper au couteau. À la pause-café, une jeune enseignante m’a confié: «C’est le bordel ici.» J’ai osé dire que j’avais remarqué. Elle n’attendait que ça pour vider son sac. «La directrice est absente trois ou quatre jours par semaine, tout va de travers. Elle est méprisante et déteste les élèves comme les enseignants. Les profs sont brûlés.» N’y a-t-il rien à faire? Elle hausse les épaules. «J’espère changer d’école l’an prochain. Les parents n’ont aucune idée de ce qui se passe ici. La directrice sourit jusqu’aux oreilles chaque fois qu’elle croise un parent ou un commissaire.»Au secondaire surtout, une foule de «spécialistes» participent à la vie scolaire. Dans une grosse école de béton en banlieue de Montréal, les ados aux narines percées tripent sur la bibliothèque et sa bibliothécaire. J’étais là le jour d’une tombola littéraire à l’heure du lunch. Une grande foire du livre avec des jeux, des prix, une foule d’activités. Les jeunes engouffraient vite leur sandwich derrière la porte dans le corridor pour ne rien manquer. Cette bibliothèque-là est ouverte avant, pendant et après les heures de classe. Il n’y a pas plus d’employés qu’ailleurs: des élèves bénévoles estampillent les livres au comptoir de prêt. Théoriquement, les portes de la bibliothèque ferment pendant 10 minutes avant le début des cours de l’après-midi. Le jour de ma visite, trois élèves sont venus supplier: «J’avais une pratique ce midi et j’ai fini tous mes livres. Il faut que tu m’en échanges un sinon j’aurai rien à lire jusqu’à demain.»La bibliothécaire de cette polyvalente vante beaucoup les profs. Ils sont compétents, créatifs, coopératifs. «Dès que j’ai une idée, ils embarquent. C’est l’fun.» Et les profs de cette polyvalente se disent bien chanceux d’avoir une bibliothécaire hors pair.Dans une autre polyvalente de banlieue, la jeune bibliothécaire ferme boutique six semaines avant la fin des classes «pour faire l’inventaire». En m’accueillant, elle m’avertit tout de suite: «Je ne peux assister à votre conférence. Je suis débordée. J’ai encore plusieurs milliers de dollars à dépenser et je ne sais plus quels livres acheter.» Elle s’approche pour chuchoter: «Entre nous, ça ne donne rien. Ici, les jeunes détestent la lecture. Ce n’est pas étonnant: les parents ne lisent pas. Le milieu culturel est pourri. Y’a rien à faire.»La chipie me largue dans une salle de conférence. La moitié de la pièce sert d’entrepôt: vieux pupitres, bureaux, tables y sont entassés. De l’autre côté, une cinquantaine de chaises. J’attends une soixantaine d’élèves de la quatrième et de la cinquième secondaire. Quelques-uns devront s’asseoir par terre… Cinq minutes plus tard, il en est rentré 90. «Est-ce que ça vous dérange beaucoup?» me demande la bibliothécaire, suave.J’ai un peu le vertige. Ces jeunes-là sont plus grands et plus gros que moi. Sans compter qu’il y a beaucoup de garçons alors que mes romans plaisent surtout aux filles. Voilà qu’ils lancent des boulettes de papier et blasphèment à tue-tête. J’entends la porte se refermer. Je cherche un prof, la bibliothécaire… N’importe qui de plus de 16 ans. Il n’y a que des adolescents. Partout. Sur les 50 chaises comme sur les vieilles tables, les bureaux, et dans tous les coins.Je dis bonjour mais personne n’entend. Après une éternité, j’obtiens un semblant de silence et je leur demande s’ils ont lu mes livres, s’ils me connaissent un petit peu… Six filles, dans la première rangée, lèvent timidement la main. Les 84 autres n’ont pas lu mes romans. Ils n’ont d’ailleurs jamais lu de roman. J’aurais pu leur faire croire que j’étais astronaute, cartomancienne ou danseuse à claquettes mais c’est trop tard. Alors, je leur explique, tout bêtement, que je suis journaliste et écrivain et que je trouve ça passionnant. Ils s’en contrefichent.J’ai une idée. Je prends un de mes romans. Le premier. Et je commence à lire. À haute voix. L’effet surprise est renversant. Ils ont les yeux vissés sur moi; le silence est presque parfait. Au bout de 20 minutes, je me suis arrêtée et nous avons discuté d’écriture et de littérature jusqu’à ce que la cloche sonne. Ils voulaient tout savoir. Comment j’invente une histoire? Combien de temps ça prend pour écrire 150 pages? Est-ce que je gagne autant qu’un policier ou un pompier? La caissière du Perrette au coin de ma rue sait-elle que je suis écrivain?Avant cette tournée, j’écrivais pour les adolescents mais je n’en connaissais pas vraiment. L’idée de les rencontrer, surtout en gros groupe et pendant une heure, me terrorisait un peu. J’ai découvert qu’ils sont drôles, intelligents, attentifs, passionnés et, même, plutôt sages. Je les imaginais un peu baveux et très blasés. Ils sont enthousiastes et généreux. La plupart d’entre eux vivent à 150 km/h et trouvent l’école plate. Quand on rêve d’une fille, on se fout du cosinus…Ce que je leur proposais – parler d’écriture et de littérature – n’avait rien d’éclatant. Pour compenser, je leur ai raconté des anecdotes, des petits bouts de ma carrière, de ma vie. Et ils m’auraient écoutée pendant deux heures. Ils l’ont dit, me l’ont écrit. J’ai reçu des centaines de lettres. Des mercis gros comme le bras. Parce que j’avais parlé de moi. Les profs qu’ils aiment, disent-ils, font ça de temps en temps.Ils meurent d’envie d’échanger, de se raconter, veulent surtout parler d’émotions, sont très sensibles au pouvoir des mots, écrivent eux-mêmes, secrètement, des lettres, des poèmes, un journal, des chansons…«Je suis Guillaume et j’ai 15 ans. Vous ignorez tout de moi, mais, je vous le dis, je suis un gars sensible […]. Je vous admire tellement pour les mots que vous écrivez. J’aimerais en faire autant mais je vous arrive même pas à la petite oreille.»«Je me nomme Patrice et j’ai 15 ans. Je suis un gars bien calme. J’aimerais être musicien plus tard. J’écris souvent des chansons…»Un jour, un adolescent un peu épeurant – la moitié du crâne tondue, l’autre couverte de poils orange, deux anneaux dans le sourcil gauche – a attendu que tout le monde soit sorti pour s’approcher de moi. Le prof avait disparu. Pendant toute l’heure, il avait corrigé des copies sous mon nez. Le jeune avançait vers moi, les yeux rivés à ses Doc Martin à 18 trous. Puis, il a levé rapidement les yeux avant de lancer, d’une voix rauque: «J’écris moi aussi.» Après, il a disparu.Ils font trois fautes d’orthographe par phrase. Dominic, troisième secondaire, me trouve «très simpatic» et Emmanuelle, de la même classe, jure que mes romans sont «excellants». Mais leur intensité émeut. «Il laboure le coeur ton roman», écrit Véronique.Dans toutes les écoles où les enseignants étaient motivés, la bibliothèque bien garnie et le bibliothécaire dynamique, les jeunes aimaient lire. Passionnément, même. Un élève de deuxième secondaire m’a glissé un billet avec son nom et son numéro de téléphone à la fin d’une rencontre. «Écoute-moé ben, a-t-il dit. Si t’écris un autre roman, j’veux que tu m’appelles. Parce que m’a le lire. Pis si tu décides que t’en écris pus… je te casse les deux jambes!»Des ados de quatrième secondaire ont lu cette année leur premier roman. «Honnêtement, Véronique n’avait jamais lu de livre au complet avant», me confie son amie Cynthia dans une lettre qu’elles signent toutes les deux.Ils sont étonnés d’aimer lire et veulent d’autres romans. Tout de suite. Mais plusieurs d’entre eux sont un peu perdus. Un élève a cherché mes romans dans trois dépanneurs. «Cou’donc: ils se vendent où tes livres?»Les ados ont apprécié que notre rencontre ne soit pas suivie d’un exercice, d’un devoir, ou d’un test. Ils lisaient un de mes romans sans être évalués. Plusieurs ont découvert que lire, c’est comme chanter, danser ou jouer au hockey. On peut le faire même quand on n’est pas obligé. Mais les pauvres sont tellement habitués à être évalués que certains d’entre eux n’ont pu résister. Au milieu ou à la fin de leur lettre, ils m’accordent une note. Sur 10!De cette inoubliable tournée, je conserve une foule de souvenirs épars. Comme cette fois, un des premiers jours… À 8 h 20, je traversais sagement la rue derrière la brigadière en même temps qu’une douzaine d’enfants. Trois petites filles m’épiaient drôlement. «Viens-tu faire un spectacle?» a finalement demandé l’une d’elles en lorgnant mon sac (qui ne contenait que des livres). «Non.» «Alors, c’est toi la remplaçante?» «Non… Aimez-vous les remplaçants?» «Pas ceux qui ont du long poil dans les oreilles!» Ces demoiselles m’ont donc raconté l’horrible-journée-avec-l’affreux-remplaçant-quiavait-du-long-poil-dans-lesoreilles. À première vue, cela semble bien innocent. Mais, ce jour-là, les fillettes savaient d’avance qu’elles auraient encore un remplaçant: leur maîtresse avait une réunion. La semaine précédente, c’était autre chose. Et, comme par hasard, ce jour-là, dans cette école-là, le directeur adjoint était absent; la bibliothécaire aussi et plusieurs enseignants. Une épidémie?

Culture

Vingt histoires d’enfants-Trudel

Il y a, dans le recueil de nouvelles de Sylvain Trudel, Les Prophètes, un texte d’une vingtaine de pages qui justifie à lui seul l’achat du livre. Il s’intitule Mourir de la hanche et raconte, par la bouche même du malade, l’histoire d’un enfant qui, dans un hôpital, atteint d’un cancer incurable, attend la mort avec la patience d’un enfant-Trudel.Qu’est-ce qu’un enfant-Trudel? Souvenez-vous du Souffle de l’harmattan et de Terre du roi Christian, qui comptent parmi les meilleurs romans parus en terre québécoise depuis une dizaine d’années. L’enfant-Trudel est proche parent de l’enfant-Ducharme, mais il s’en distingue par l’absence presque complète d’agressivité. Il philosophe lui aussi, il est beaucoup plus mûr intellectuellement qu’on ne l’est d’habitude à son âge, mais il ne force pas les mots, il les traite avec délicatesse, comme du bout des doigts, avec une justesse et une grâce extraordinaires. Cette justesse, cette grâce, et j’ajoute la profondeur, font de Mourir de la hanche un récit extrêmement émouvant, qui jette une lumière neuve sur l’art de mourir et de vivre.Cette nouvelle est donc bien de celui qui a écrit Le Souffle de l’harmattan et Terre du roi Christian; mais les autres, les 19 autres nouvelles du recueil? On y retrouve les thèmes principaux de l’oeuvre, notamment celui de la mort des enfants, d’une sorte de vocation de l’enfance à la mort, mais ils semblent avoir été écrits par quelqu’un d’autre. Ce deuxième Sylvain Trudel a la plume beaucoup plus lourde que le premier. Il pratique une rhétorique très consciente d’elle-même, qui frise parfois le ridicule. Il écrit des phrases comme celle-ci: «J’ai failli m’abandonner au désespoir, mais mon petit coeur, telle une bouée insubmersible qui retient les baleines harponnées, m’a permis de garder la tête hors de la mer.» Et il moralise, souvent, avec non moins de lourdeur.Quelque chose pourtant, dans ces récits rédigés comme dans un état second, m’empêche de conclure négativement: un sentiment du tragique de l’existence, mêlé parfois à une hantise religieuse très ambiguë, qui réussit à se faire jour même dans les récits les plus tarabiscotés. Pourquoi, ces bizarreries d’imagination, d’écriture? Je ne sais trop. J’imagine un jeune écrivain un peu effrayé par ses propres dons, et se donnant des difficultés particulières, comme un défi…Bizarres également, inutiles voire nuisibles, les dialogues avec la mort qui relient les petites nouvelles d’Hélène Rioux, dans Pense à mon rendez-vous. La mort est un personnage prétentieux, à qui il est préférable de ne pas donner la parole. «Je suis omnipotence», dit-elle solennellement, et cela suffit à la juger. Au diable, la dame en noir!…Hélène Rioux n’avait pas besoin de cette comparse pour assurer l’unité de son livre. Dix nouvelles: 10 femmes, la première adolescente, la dernière très âgée, ont rendez-vous avec la mort. Pas nécessairement celle qui est déjà là, physiquement, mais celle qui se profile à l’horizon de toute existence et se manifeste par le seul sentiment de la fin.Les meilleures nouvelles d’Hélène Rioux sont les plus discrètes, celles qui font sentir le tragique à partir des signes communs de l’existence. Par petites touches, elle brosse un décor, pose un personnage, noue quelques circonstances, et la mort est là, attendant sa proie. Il arrive à l’auteur de s’égarer parfois, par exemple quand elle s’aventure dans les dédales de la vie mondaine, qui lui inspirent quelques clichés malheureux. Mais la plupart de ses récits sont convaincants, fort bien écrits, et – paradoxalement, mais c’est le paradoxe même de toute écriture sur la mort – très vivants.Les Prophètes, par Sylvain Trudel, Quinze, 233 pages, 18,95$.Pense à mon rendez-vous, par Hélène Rioux, Québec/Amérique, 139 pages, 17,95$.LES PROPHÈTESMon père est un homme loyal: il a toujours fait ce que les autres voulaient qu’il fasse, mais le plus désespérant, c’est qu’il le fait mieux que quiconque, sinon il ne serait pas assis sur la même chaise depuis 20 ans. Je ne sais pas, on dirait qu’il attend un miracle, la venue sur terre d’un archange de liberté, mais il ne s’aide pas; il est souvent découragé. J’essaie d’imaginer la vie sans mon père et j’y arrive parfaitement bien. Je ferme les yeux, je me dis qu’il n’est plus là, puis j’ouvre les yeux et il n’est plus là. Je ne comprends pas pourquoi c’est si facile… Mon pauvre père si gentil, si fatigué, si démuni, au fond. Il mérite mieux. J’aurais envie de lui dire: «Papa, ne cherche plus, n’attends plus; c’est moi, ton petit miracle, ton petit ange de liberté…» J’espère que ma petite mort l’ébranlera et le fera basculer du côté où les gens vivent un peu. C’est le moins que l’on puisse espérer d’une mort d’enfant. Sylvain Trudel