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Société

La riposte des athées

«Vous ne croyez pas en Dieu? Mais alors, vous n’avez pas de morale!» Cette phrase, Bobbie Kirkhart l’a entendue des centaines de fois. Ex-enseignante, mère et grand-mère, la Californienne de 60 ans n’a pourtant pas l’air d’une envoyée du démon. Mais elle est présidente d’Atheist Alliance International… «Ce que ces gens-là disent, s’étonne-t-elle, c’est que seule la peur de l’enfer les retient d’assassiner leur prochain à coups de tournevis! C’est absurde.» Peut-être. Mais des dizaines de millions d’Américains sont convaincus que la foi est garante de la morale. Comme ils sont convaincus que Dieu est en faveur de la peine de mort. («Et si on exécute quelques innocents, Dieu, dans l’autre monde, réparera notre erreur», prêchent certains pasteurs en chaire…) Et comme ils croient fermement qu’il ne manque qu’une chose pour que Son règne arrive: que le peuple élu d’Israël occupe enfin sans partage la Palestine, Terre promise. Les États-Unis ont été fondés en grande partie par des puritains fuyant les persécutions religieuses d’Europe. Le pays, 300 ans plus tard, est encore un des plus croyants d’Occident. On y recense 25% de catholiques, 25% d’évangélistes et 20% de protestants (fractionnés en une foule de confessions: presbytériens, méthodistes, épiscopaliens…). La religion est partout. La moindre petite ville compte des dizaines d’églises; plus de 2 000 stations de radio chrétiennes, d’un bout à l’autre du pays, font passer les derniers hits du palmarès chrétien; Wal-Mart, le géant du commerce de détail, consulte les groupes religieux avant de mettre un disque ou un livre sur ses rayons. Dans ce pays, il est encore possible d’enseigner que Dieu a créé la terre en six jours, il y a moins de 10 000 ans. Des prisons y sont tenues par des groupes religieux, et le gouvernement envisage sérieusement de confier la gestion de certains programmes sociaux (l’aide aux démunis, par exemple) aux Églises. Et tout aspirant politique a intérêt à potasser les saintes Écritures. L’exemple vient de haut. Newsweek, dans un portrait religieux de George W. Bush – imagine-t-on, au Canada, L’actualité ou Maclean’s publiant un portrait religieux de Paul Martin?! -, a présenté un président qui, dès son réveil, fait sa demi-heure de lecture pieuse avant même d’aller servir le café à son épouse, encore au lit. Bush avoue volontiers que Jésus l’a tiré des griffes de l’alcool, sauvant du coup son mariage et sa vie de famille. Il a fait ses premières armes en politique nationale pendant la campagne de son père, alors candidat à la présidence. Son rôle: faire le lien entre son père et les hommes forts de la droite évangélique, qui était en pleine ascension. Sous sa gouverne, la Maison-Blanche marine dans un bain religieux sans précédent. Son rédacteur de discours sort d’une université fondamentaliste, l’épouse de son chef de cabinet est ministre méthodiste, le patron de sa campagne électorale, Karl Rove, est un ultraconservateur, et sa conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice, est fille de preacher. Mais saviez-vous qu’il y a aussi aux États-Unis 30 millions d’incroyants? Et même dans ce fertile terreau chrétien, ils croissent et se multiplient. Leur nombre aurait doublé en 10 ans, pour atteindre 15% des adultes en 2001. Ils sont donc plus nombreux que les Juifs (de cinq à six millions). Ils forment, en fait, le quatrième groupe «religieux» au pays, et celui qui croît le plus rapidement. «Ils ont toujours existé, plus ou moins dans les mêmes proportions», dit pourtant John Green, politologue spécialisé en questions religieuses et professeur à l’Université d’Akron, en Ohio. «Mais ils se cachaient. Parce que, ici, l’athéisme suscite méfiance et même répulsion chez des dizaines de millions de gens.» Face à ces infidèles, on préfère se tenir loin. Protéger ses enfants. Et son pays. Selon un récent sondage Gallup, les Américains se disent prêts à voter, dans une élection présidentielle, pour un candidat noir (95%), juif (92%), femme (92%) ou homosexuel (59%). Mais 54% disent qu’ils ne voteraient jamais pour un candidat incroyant. Car pour beaucoup d’Américains, le vrai patriote ne peut être qu’un fervent chrétien. «Il n’y a pas d’athées dans les tranchées», disent-ils souvent. Cette maxime, vieille de plus de 100 ans, signifiait à l’origine que, face à la mort ou au danger, l’être humain se découvre toujours une foi. Plus maintenant. «Les athées sont des traîtres, des lâches qui ne se battent pas pour leur pays, interprètent souvent les Américains. Inutile de les chercher en Irak ou à Kaboul.» Glissement révélateur… «Nous sommes la minorité la plus méprisée au pays», dit Herb Silverman, professeur de mathématiques à l’Université Charleston, en Caroline du Sud. Invité à présider la prière à une séance de l’hôtel de ville de Charleston, où il habite, Herb Silverman a vu la moitié des conseillers municipaux quitter la salle pendant sa prière laïque, pourtant positive et empreinte de respect. «Ma religion me défend d’écouter un infidèle», a vertueusement précisé un conseiller en franchissant la porte. «De nos jours, on ne peut plus parler contre les Juifs, les Noirs, les gais ou les femmes, dit Herb Silverman. Mais on peut rire des incroyants, remettre en question leur fibre morale, les harceler.» Et même les congédier. Patricia Ireland était présidente, depuis une dizaine d’années, de la National Organization of Women (NOW), le plus important groupe de femmes du pays. Progressiste, dynamique, elle a été recrutée en avril dernier par la YWCA, qui lui a confié sa direction générale. Communiqués enthousiastes, entrevues dans les médias… L’organisation féminine (dans les faits très laïque malgré son nom), ravie de son bon coup, mettait toute la gomme. Six mois plus tard, la perle était virée. Elle avait mentionné dans une conversation qu’elle ne croyait pas en Dieu… «Ça arrive tous les jours, dit Bobbie Kirkhart, présidente d’Atheist Alliance International. Enseignante dans une école privée non confessionnelle, j’ai perdu mon emploi parce que j’étais athée. Bien sûr, c’est illégal. Mais les victimes, complètement écoeurées, choisissent généralement de laisser tomber. Qui a envie de se battre pour travailler dans un milieu où on vous déteste et vous harcèle?» «That’s enough!» D’un peu partout, un grand ras-le-bol commence à se faire sentir. En novembre 2002, une manifestation organisée par American Atheists, la plus ancienne organisation athée du pays, marchait sur Washington. La Godless American March, comme on l’a appelée, réunissait 2 500 personnes. D’habitude, il faut au moins 70 000 manifestants pour que la capitale américaine commence à s’émouvoir. Mais là, l’affaire a fait la une partout au pays. «Sortons du placard!» a écrit le philosophe Daniel Dennett dans le New York Times, en juillet dernier. «Nous, les incroyants, sommes partout: dans les écoles, dans les hôpitaux, dans vos familles. Mais vous ne le savez pas. Parce que nous nous taisons, de peur de vous offenser. Ça suffit! Le prix, celui de l’impuissance politique, est trop élevé.» Les groupes d’athées, d’agnostiques, de libres penseurs semblent apparaître de toutes parts. Des militaires athées sortent des tranchées pour se faire connaître, des étudiants humanistes fondent des groupes dans beaucoup d’universités, des regroupements d’infidèles s’affichent dans Internet. «Les chrétiens sont partout à Washington, faisons de même», dit Herb Silverman, le professeur de maths dont la prière laïque a été boudée à son hôtel de ville. Il vient de former la Secular Coalition for America, avec l’objectif d’amasser 100 000 dollars; il veut embaucher une maison de relations publiques pour représenter la voix athée à Washington. D’autres préfèrent les tribunaux. Michael Newdow, un Californien de 51 ans, avocat et urgentologue, poursuit, tout seul, le Congrès des États-Unis, qu’il accuse de violer la Constitution. Motif: une référence à Dieu ajoutée en 1954 au serment d’allégeance. L’affaire passionne les Américains. Le président Bush s’est prononcé (qualifiant la poursuite de ridicule), et Michael Newdow est considéré par nombre de ses concitoyens comme l’homme le plus détesté du pays. Les journaux l’ont psychanalysé (un obsessionnel compulsif maniaque de l’ordre et grand amateur de poursuites judiciaires…). Jusqu’à son ex-épouse qui a cru bon de convoquer la presse pour assurer la nation que sa fille, «élevée dans un bon foyer chrétien», n’avait aucune objection à louer Dieu chaque matin en récitant le serment d’allégeance… Les Michael Newdow et Daniel Dennett sont mesurés. D’autres sont exaspérés. «Le grand mal innommable au centre de notre culture, c’est le monothéisme», dit le zoologiste Richard Dawkins, professeur à Oxford et auteur de certains des bouquins scientifiques (dont The Selfish Gene) les plus lus par le grand public. «La religion nous a donné, entre autres bienfaits , les croisades, l’Inquisition, les pogroms antisémites, une interminable tuerie en Irlande du Nord et le désastre du Proche-Orient.» Les kamikazes du 11 septembre, les terroristes d’Irak ou de Palestine sont des missiles humains, armés et guidés par la religion, écrivait-il, furieux, quelques jours après les attentats du World Trade Center et du Pentagone, en 2001. «L’illuminé religieux est un missile indétectable, impossible à maîtriser parce qu’il n’a pas peur de mourir, et très bon marché. Le système parfait… Arrêtons de marcher sur des oeufs. Il est temps de nous fâcher. De nous tenir debout. Et de le dire clairement une fois pour toutes: la religion est une absurdité. Et une arme dangereuse.» Peu de gens, d’Américains surtout, peuvent se payer le luxe de parler aussi cru. Britannique, Richard Dawkins vit dans une société beaucoup plus laïque. En outre, professeur à Oxford, il est un des scientifiques les plus respectés du monde entier. Ce n’est pas le cas de tous. «Nous n’avons jamais raconté notre histoire à personne. Voudriez-vous nous écouter?» C’était un dimanche matin de janvier dernier, à la conférence annuelle de la Humanists of Florida Association, à laquelle j’assistais aux fins de ce reportage. La veille, les organisateurs avaient présenté «the reporter from Montreal» qui cherchait des athées ordinaires, disposés à raconter leur histoire. Ils sont venus par dizaines! Parmi eux, Diane Fischler, qui voulait parler du «plus beau jour de sa vie», celui de la manifestation de Washington: «Pour la première fois, je voyais des milliers de gens comme moi. Une révélation!» La dame n’a rien d’une pasionaria. Petite quinquagénaire timide, elle travaille au Département d’histoire orale de l’Université de Floride à Gainesville, où son mari, Ira, enseigne la psychologie. Dans cette ville du Sud profond, l’université est quasi le seul employeur, et le christianisme, l’unique philosophie valable. Diane, élevée dans le christianisme, et Ira, issu d’une famille juive pratiquante, sont devenus incroyants à l’âge adulte. Mais ils ont fait semblant pendant longtemps. «Nous ne voulions pas que nos enfants soient montrés du doigt, dit Diane Fischler. Et nous voulions garder de bonnes relations avec nos voisins et nos collègues.» La manifestation a changé tout ça. De retour de Washington, Diane Fischler, galvanisée, a signé dans le journal de Gainesville une lettre à la rédaction où elle se présentait comme athée et protestait contre une semaine chrétienne organisée par la municipalité et financée par les deniers publics. «À 50 ans, je suis enfin sortie du placard!» jubile-t-elle. Diane Fischler a décidé d’essayer de fonder une section locale d’Americans United for the Separation of Church and State, regroupement pluraliste qui accueille, en principe du moins, des Américains progressistes de toutes affiliations religieuses. «Je n’ai jamais voulu m’associer à un groupe athée, dit-elle cependant. C’est tellement négatif.» Ce problème d’image est réel. D’où peut-être l’engouement suscité par le mouvement des brights, la grande nouveauté dans le petit monde des païens américains. À l’origine de cette mode, Paul Geisert. Je m’attendais à un physicien ou à un astronome, jeune, iconoclaste et tonitruant. Erreur. Paul Geisert, 71 ans, est un petit professeur de littérature à la voix douce, aux lunettes épaisses et à la politesse un brin surannée. Curieux quand même que ce soit lui qui, l’an dernier, ait proposé de renommer les athées pour les rendre plus attrayants aux yeux de tout le monde… et aux leurs par la même occasion. «Dans les années 1970, les homosexuels avaient l’image publique (et le moral…) à zéro, dit-il. Puis, ils ont eu ce coup de génie: kidnapper un mot et lui donner une nouvelle signification.» En quelques années, les homosexuels, vaguement menaçants et volontiers méprisés, sont devenus les gais, respectés, cultivés et beaucoup plus in. Paul Geisert a passé des mois à chercher le mot, celui qui pourrait remplacer athée, agnostique, incroyant, non-croyant, infidèle, tous ces termes négatifs et tellement ennuyeux (voir le Petit dico païen). Il a finalement trouvé bright. Dans le sens de lumineux, par référence au siècle des Lumières, qui, dans l’Europe du 18e, a marqué le retour de la raison, de la culture, de la connaissance. Un bright, dit-il, a une vision du monde naturaliste, libre de tout élément mystique ou surnaturel. Quand Paul Geisert et sa conjointe, Mynga Futrell, ont exposé leur idée au congrès annuel d’Atheist Alliance International, en avril 2003, ils ne savaient pas que Richard Dawkins (encore lui) était dans la salle. Deux semaines plus tard, le biologiste publiait dans The Guardian, de Londres, un grand texte d’opinion dans lequel il se présentait comme un bright. Quelques semaines plus tard, le philosophe américain et professeur de philosophie à l’Université Tufts Daniel Dennett signait sa diatribe dans le New York Times. En moins de 24 heures, plus de 1 000 personnes s’inscrivaient dans le site Internet des brights (www.the-brights.net), mis sur pied par Paul Geisert et Mynga Futrell. En quelques semaines, des dizaines de milliers d’athées de tout le monde anglo-saxon l’ont pris d’assaut. On est loin de l’unanimité, pourtant. Le premier résultat tangible que le lancement du mouvement a causé est… la querelle sur le choix du mot bright. «Si on s’autoproclame bright, quel message envoie-t-on aux croyants? Qu’ils sont des imbéciles?» grincent de nombreux sceptiques. Quand il s’est présenté comme un bright à un groupe d’élèves du secondaire, l’année dernière, Daniel Dennett a été soufflé par la réaction. «De nombreux jeunes sont venus me remercier de les avoir libérés, a-t-il écrit dans le New York Times. J’étais le premier adulte respectable qui leur disait calmement qu’il ne croit pas en Dieu!» Alors que les chrétiens sont partout visibles grâce à leurs oeuvres de charité clairement identifiées, la Mission agnostique de la soupe n’existe pas, non plus que le Regroupement athée pour la protection des renards argentés, fait remarquer John Green. «Les incroyants, quand ils militent ou travaillent pour la communauté, sont invisibles. Ils sont pourtant très nombreux. Des ONG comme Amnistie internationale, Médecins sans frontières et Audubon sont constitués majoritairement de non-croyants.» Normal, commente Daniel Dennett. «Nous prenons nos devoirs civiques au sérieux justement parce que nous ne croyons pas que Dieu viendra sauver l’humanité de ses folies.» Selon une étude menée en 1996 par Edward Larson, historien et lauréat d’un prix Pulitzer, se considèrent comme des brights 60% de toute la communauté scientifique américaine et la quasi-totalité (93%) des scientifiques assez renommés pour faire partie de l’Académie des sciences des États-Unis. Pourtant, American Atheists et Atheist Alliance International compteraient ensemble moins de 4 000 membres. «Et quand ils se rencontrent, c’est pour ergoter sur des détails pointus de leur non-doctrine», soupire Larry Jones, mécène et fondateur de l’Institute for Humanist Studies. «Pendant que nous débattions des subtilités byzantines qui distinguent les agnostiques des athées et des humanistes, les partisans de la Coalition chrétienne, eux, prenaient le Parti républicain d’assaut. Puis mettait le pays tout entier dans leur poche.» Mais organiser les non-croyants est aussi facile que de «rassembler un troupeau de chats», comme se plaît à répéter l’intelligentsia humaniste américaine. Premièrement, ils ne sont pas monolithiques. De ces 30 millions de laïcs, moins du quart sont probablement vraiment athées ou agnostiques, croit John Green. Les autres sont des Christers ou des indifférents, complètement allergiques à tout discours religieux, y compris celui des incroyants «fanatiques» qui s’entêtent à biffer la devise In God We Trust de tous les billets de banque qui leur passent par les mains ou à poursuivre les commissions scolaires qui pratiquent encore la prière dans les écoles publiques. Ensuite, alors que les chrétiens ont la bonne habitude de se pointer tous les dimanches au même endroit pour écouter le même leader, les non-croyants eux, sont partout et nulle part. Et ils se sentent bien seuls. À Tampa, en janvier dernier, des membres de la Humanists of Florida Association buvaient les paroles de Barry Lynn, ministre de l’Église unie. Président d’Americans United for the Separation of Church and State, il était venu leur dire que de nombreux chefs religieux modérés s’inquiétaient eux aussi de l’influence de l’extrême droite religieuse. «Quand il est question d’enjeux précis comme la peine de mort, la séparation de l’Église et de l’État, l’avortement, la laïcité dans les écoles, nous avons des intérêts communs», leur a-t-il dit. Les corridors ont résonné toute la fin de semaine des espoirs des humanistes, séduits par l’idée d’une alliance stratégique avec les centaines de millions de chrétiens modérés. (Mais le pasteur Barry Lynn est aujourd’hui à la retraite… comme tous les chefs religieux présents à la conférence. «Que diraient vos ouailles à l’idée de s’allier avec des athées?» lui ai-je demandé. La réponse n’est jamais venue.) «Foutaise, dit Ellen Johnson, présidente d’American Atheists. Jamais les chrétiens modérés n’accepteront de collaborer avec des athées. Il ne faut compter que sur nous-mêmes. Nous sommes une force politique importante que personne n’a jamais réussi à exploiter. Moi, je vais essayer.» Elle s’apprête à créer ces jours-ci le premier comité d’action politique athée de l’histoire des États-Unis. Le GAMPAC (Godless Americans Political Action Committee) devrait naître, dans Internet d’abord, à la fin mars. Elle a du pain sur la planche. Mais si jamais quelqu’un réussit, ce pourrait bien être cette petite femme de 48 ans, qui est parvenue, toute seule, à faire marcher 2 500 athées sur Washington. «Il me reste 30 millions de chats à rassembler, dit-elle. Je me donne 30 ans.» À lire aussi : Québec, paradis laïque

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Société

La guerre de l’info

La guerre moderne commence toujours bien avant que les premières bombes aient explosé et que les parachutistes aient roulé au sol chez l’ennemi. Les premières grandes manoeuvres se déroulent dans les médias. Et bien souvent, la guerre se gagne ou se perd dans l’opinion publique autant qu’au front. Les mots, les relations publiques, l’information font aujourd’hui partie de l’arsenal militaire, tout comme le gilet pare-balles, le masque à gaz et les lunettes-permettant-de-voir-la-nuit font partie de l’attirail des journalistes. La guerre est un théâtre dans lequel militaires et médias sont comme pile et face, opposés mais unis par une même occasion. Quand Rudyard Kipling a écrit «la première victime de la guerre, c’est toujours la vérité», les soldats se battaient encore au sabre et au fusil. Les journalistes écrivaient leurs rapports à la plume et les expédiaient par cheval, par train ou par bateau. Aujourd’hui, ils ont des téléphones satellite et des caméras numériques, mais le résultat semble à peu près le même. Vous vous souvenez de la guerre du Golfe, en 1991? De cette histoire horrible de soldats irakiens qui débranchaient des couveuses dans des pouponnières? Pure fabrication, apprit-on plus tard. De la propagande à l’état pur qui contribua à justifier l’offensive. On s’est aussi fait répéter à satiété, à l’époque, que les missiles Scud de Saddam Hussein étaient armés d’ogives bactériologiques. Le président irakien s’est certes servi de Scud contre Israël, mais leurs ogives n’étaient pas empoisonnées. On le sait maintenant. Les missiles Patriot américains qui détruisaient ces Scud à tous coups? Pas à tous coups, apprit-on par la suite. Et les bombes guidées agissant avec une précision «chirurgicale»? Elles se trompaient de cible parfois. Le Pentagone inventa donc le terme «dommages collatéraux» pour désigner les civils tués et blessés par ces «smart bombs» imprévisibles. Et les bombes guidées n’ont constitué que 9% de tout l’arsenal largué à l’époque… Aujourd’hui? Même combat, semble-t-il. On ne sait plus très bien distinguer le vrai du faux, l’information de l’intoxication. Même les médias les plus prestigieux sont soupçonnés de collaborer ou de se laisser manipuler. Le 2 février dernier, lendemain de la désintégration en vol de la navette Columbia, le New York Times publiait le plan d’attaque du Pentagone contre l’Irak. Tout y était: l’armement, la stratégie, les cibles, le calendrier, le nom des unités. Était-ce de la bonne information obtenue par ce grand journal ou le résultat de fuites concoctées par le Pentagone? Était-ce seulement le «vrai» plan? Quelques jours auparavant, le Wall Street Journal avait pris l’initiative de contacter sept gouvernements européens pour clarifier leur position face à la possibilité d’une invasion de l’Irak, les opposant du coup à la France et à l’Allemagne – la «vieille Europe» du secrétaire d’État américain Donald Rumsfeld. Pour de nombreux critiques européens, dont Serge Halimi, du Monde diplomatique, le journal «a transgressé une loi du credo journalistique et est devenu un acteur politique plutôt qu’un témoin, un bras droit de son gouvernement». On ne sait toujours pas si la nouvelle publiée par le Los Angeles Times, plus tôt cet hiver, voulant que les généraux américains songent à utiliser la bombe atomique contre les bunkers «d’armes de destruction massive» de Saddam Hussein est véridique. Ou s’il s’agit d’«intox», de manipulation de l’opinion à l’aide de «sources haut gradées» mais anonymes du Pentagone. Au temps de la guerre du Viêt Nam et du Watergate, les médias américains étaient, au nom de l’indépendance de la presse, les principaux critiques de leur gouvernement. Aujourd’hui, il est difficile de croire en l’objectivité des médias quand on voit le New York Post publier une première page tonitruante (10 février) montrant un cimetière militaire américain en France et accusant les Français d’ingratitude parce que le gouvernement Chirac refusait d’emboîter le pas à George W. Bush. «La belle époque du Viêt Nam et du gung ho journalism, du journalisme sauté , est bel et bien révolue en effet, déplore John MacArthur, éditeur du magazine Harper’s, de New York. Les médias américains sont devenus bien pusillanimes; ils se contentent souvent d’un rôle passif, ne faisant que répéter les messages des autorités. C’est de la sténo bien plus que du reportage, et c’est comme ça depuis les années Reagan.» C’est MacArthur qui a révélé au New York Times que l’horreur des couveuses débranchées par des soldats irakiens était une fabrication, inventée par la fille d’un diplomate saoudien à Washington. «Le journal ne me laisserait pas publier un tel texte aujourd’hui», dit-il. D’autres, comme Kevin Newman, chef d’antenne du réseau canadien Global (et ancien reporter-vedette d’ABC News), trouvent John MacArthur un peu sévère: «On oublie trop souvent que les médias américains s’adressent aux Américains; on les juge avec des critères universels ou nos critères à nous. Les Américains ont été attaqués, ils souffrent, ils voient rouge et n’ont pas envie d’entendre les médias dénigrer leurs leaders en ce moment. Ils ne sont pas les seuls coupables. Écoutez la télé française, lisez les grands hebdos de France: leur parti pris anti-Bush et antiaméricain est flagrant.» Ce qui est troublant, cependant, c’est que certains renseignements rapportés dans la presse américaine l’automne dernier – qui ont fait bouger le premier ministre britannique, Tony Blair, et amené le Congrès américain à voter la guerre – semblent maintenant douteux. Il n’y aurait pas eu de rencontre à Prague entre un émissaire de Saddam Hussein et un chef d’Al-Qaeda nommé Mohammed Atta, cerveau de l’attaque du 11 septembre. Et les tuyaux d’aluminium trouvés par les inspecteurs de l’ONU en Irak n’étaient peut-être finalement que cela, de la tuyauterie – et pas les composantes d’une usine de bombes atomiques. Tout cela avant même que la guerre commence pour de vrai… Sur le terrain, c’est pis encore: militaires et journalistes cohabitent très difficilement. Les premiers doivent traîner les seconds avec eux, assurer leur sécurité, subir leurs indiscrétions. Pour mieux les contrôler, ils recourent à la censure, la propagande, la désinformation, la langue de bois, le gros mensonge. Les journalistes, qui le voient bien, font ce qu’ils peuvent pour y échapper. CNN a refusé de retirer Peter Arnett de Bagdad, en 1991, quand les premières bombes sont tombées: nous avons pu les voir en direct à la télé. Des photographes, européens pour la plupart, ont devancé l’armée américaine à la poursuite des soldats irakiens battant en retraite du Koweït: ils ont fait voir le vrai visage de cette guerre, des images que les forces armées étaient presque parvenues à aseptiser jusque-là. D’une façon générale, toutefois, c’est l’armée qui gagne la bataille de l’opinion publique. «Les militaires ont au moins 10 ans d’avance sur les médias eux-mêmes quand il s’agit de comprendre comment les manipuler», dit Claude Beauregard. Militaire en fin de carrière, analyste en chef au Centre de commandement stratégique de la Défense nationale, à Ottawa, Claude Beauregard est coauteur d’un livre impeccablement documenté, Les médias et la guerre: de 1914 au World Trade Center (Méridien, 2002). «Les militaires américains sont convaincus d’avoir perdu la guerre du Viêt Nam dans les salons de l’Amérique, parce qu’ils ont laissé les journalistes opérer à leur guise et montrer la guerre telle qu’elle était, dit-il. Ils se sont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Durant la guerre du Golfe, leur objectif était de modifier la perception même que nous avions de la guerre. Ils ont vendu une guerre aseptisée, propre et sans bavure. Une guerre plus humaine . La guerre Nintendo.» Geneviève Rossier a passé la guerre du Golfe à Riyad, en Arabie saoudite, à couvrir les points de presse du général américain Norman Schwartzkopf et des autres militaires pour la radio de Radio-Canada. «Les militaires ne nous mentaient pas vraiment, dit-elle, mais ils nous abreuvaient de demi-vérités.» Lors d’une rencontre privée, Geneviève Rossier et d’autres journalistes demandèrent un jour au général des précisions sur ces colonnes de tanks irakiens massés à la frontière de l’Arabie saoudite et dont il était question, en ondes, depuis deux jours. «Il éclata de rire et nous dit qu’il n’y avait jamais eu de chars irakiens dans le secteur. Mais il n’avait jamais démenti cette information dans ses points de presse.» J’ai voulu vérifier cette anecdote auprès de Schwartzkopf, maintenant à la retraite. Son agent a fait savoir qu’il a signé un contrat d’exclusivité avec la chaîne américaine NBC… Couvrir la guerre est un gros investissement pour les médias, et pas toujours payant: les annonceurs n’aiment pas être collés aux images difficiles et aux mauvaises nouvelles. Dès après les Fêtes, tous les grands médias avaient un correspondant à Bagdad et dans les pays voisins. Il faut s’y rendre, s’y déplacer. Les fenêtres de transmission par satellite coûtent une fortune dans ce marché de vendeurs. Et une assurance-vie en zone de guerre, 10 000 dollars. Par semaine! CNN a prévu 35 millions de dollars américains en vue du conflit (la chaîne espère reconquérir le terrain perdu au profit de Fox News). Cinq cents de ses employés ont reçu une préparation paramilitaire spéciale, 150 à NBC. Après la guerre du Golfe, les médias ont juré, eux aussi, qu’on ne leur passerait plus un autre Schwartzkopf. La RTNDA, la puissante association des rédacteurs en chef de la radio et de la télé américaines, a signé avec le Pentagone un protocole promettant aux médias plus d’autonomie et moins d’encadrement. L’armée a cependant refusé de renoncer à son pouvoir d’exiger de prendre connaissance des enregistrements des journalistes et, au besoin, de les censurer. «La façon la plus efficace de censurer les médias est de contrôler leurs déplacements et de limiter leur accès à l’information», dit Claude Beauregard. La technique classique: désigner un petit groupe de journalistes, que l’armée emmène sur le terrain avec la promesse de rendre leurs reportages accessibles à tous. «Pas un journaliste sérieux n’accepte volontiers d’en faire partie: l’armée t’emmène où elle veut et censure ton travail en plus!» dit Patrick Brown, vétéran de CBC/ Radio-Canada. La nouvelle tactique de l’armée s’appelle maintenant «embedding», ce qu’on pourrait traduire par «enrégimentement». Des journalistes bien entraînés sont invités à partager la vie des soldats au front: 238 reporters américains ont suivi un entraînement paramilitaire avancé, nécessaire à ce type d’aventure. Pour les autres journalistes, comme ceux de Radio-Canada, une semaine d’entraînement auprès de sociétés spécialisées, comme Bruhn-Newtech, à Londres, est de rigueur. «Encore là, l’embedding, c’est un pacte avec le diable, dit Patrick Brown. L’idéal est de se débrouiller seul ou de faire équipe avec des confrères d’autres pays quand c’est possible. Quand ce n’est pas trop dangereux.» Or, la guerre moderne est très dangereuse. Souvent, il n’y a plus de ligne de démarcation claire entre amis et ennemis. On ne peut plus, comme avant, écrire «TV» sur sa jeep et espérer s’en sortir. Ce serait même chercher les ennuis. Et il y a toujours les mines… «Dans la couverture d’une guerre, nous sommes face à deux priorités déchirantes, écrit Edward Greenspon, rédacteur en chef du Globe and Mail, à Toronto. Nous devons assurer la sécurité de nos journalistes, mais aussi une couverture indépendante des événements. […] Cela exige de nous affranchir du contrôle sécurisant mais étouffant de l’armée.» En attendant la «vraie» guerre, la situation des 250 journalistes postés à Bagdad cet hiver (4 000 autres attendaient leur visa aux frontières) n’était guère plus drôle. Selon Don Murray, le correspondant de Radio-Canada à Bagdad, ils ne pouvaient quitter leur base sans un guide (payé 250 dollars par jour) qui s’assurait que les journalistes ne verraient ni n’entendraient jamais rien d’autre que la «ligne» officielle du gouvernement. Au début de l’ère des ordinateurs, les programmateurs avaient cette formule, «garbage in, garbage out», pour dire qu’un mauvais logiciel allait produire des résultats navrants. La même règle s’applique à la couverture des guerres: les médias risquent souvent de nous présenter, sans le savoir, de l’information «avariée». Alors, à consommer avec prudence et scepticisme…

Politique

Je t’aime… Moi non plus

Les Américains du Maine continuent de faire leur épicerie au Nouveau-Brunswick et d’y acheter des médicaments. Ceux de Detroit fréquentent plus que jamais le casino de Windsor, en Ontario. Les travailleurs saisonniers des forêts et des champs de patates du nord-est du continent passent toujours, matin et soir, la frontière canado-américaine. Des infirmières du Québec et de l’Ontario entrent encore au boulot dans des hôpitaux américains. Comme avant. Les attentats du 11 septembre 2001, finalement, n’ont pas bouleversé la vie quotidienne des uns et des autres. À Grand-Sault, au Nouveau-Brunswick, à Philipsburg, au Québec, à Windsor, en Ontario, on passe la frontière aussi facilement, et presque aussi rapidement, que par le passé. Tout au plus les amateurs de baseball de Windsor s’y prennent-ils un peu à l’avance pour franchir le pont Ambassador, le poste-frontière le plus occupé, lorsqu’ils se rendent à un match à Detroit. Et les gens du Michigan collent désormais un drapeau canadien sur leur valise avant de partir à l’étranger. Le 3 juillet, veille de la fête de l’Indépendance américaine, alors que les mesures de sécurité étaient soi-disant renforcées, il ne m’a fallu que quelques minutes, à Dorval, pour accéder à la passerelle du DC9 de Northwest Airlines qui devait m’amener à Detroit. Et le 5 juillet, la traversée du pont Ambassador ne m’a pris qu’un quart d’heure. Pas grand-chose de changé, donc. Sinon que, comme leurs leaders politiques, Canadiens et Américains s’interrogent davantage sur ce qu’ils sont et sur leurs rapports avec leurs voisins. À Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard), où avaient lieu les grandes festivités officielles du 1er juillet diffusées par la chaîne nationale de télévision anglaise, le front de mer et les bateaux de plaisance amarrés dans la baie étaient couverts de drapeaux rouge et blanc. Si la CBC avait tourné ses caméras de 180°, vers la rue Water, elle aurait cependant montré des façades et des pelouses sans drapeaux… La réalisatrice du spectacle de la CBC, Joan Tosoni, éprouve de la difficulté à me dire pourquoi elle est fière d’être canadienne. «Nous sommes de braves gens, pacifiques, intègres», commence-t-elle par dire. «Je suis fière en raison de ces paysages, ajoute-t-elle en montrant la mer: c’est beau et cela fait partie de moi.» Mais son spectacle évoque, sans le vouloir, la complexité du pays. Il a fallu que le centre communautaire des francophones de l’Île-du-Prince-Édouard – le Carrefour de l’Île Saint-Jean – fasse des pressions pour que Réal Pelletier, chanteur acadien, soit invité. Ce sont les associations acadiennes qui ont payé son cachet et ses frais de déplacement. Nous sommes pourtant au pays d’Évangéline! Et Pelletier est aussi patriote que les producteurs de la CBC. «Pourquoi n’est-on fiers qu’une fois par année? demande-t-il en regardant les drapeaux qui encombrent le pavillon du Canada. Les Américains, eux, le sont tous les jours!» Les Petits Chanteurs du Mont-Royal ont été invités également. Quand ils sont arrivés à Charlottetown, les organisateurs leur ont demandé de se préparer à chanter le «God Save the Queen»! Quelques jours plus tôt, à Chéticamp, en Nouvelle-Écosse, la foule s’était levée lorsqu’ils avaient interprété le cantique «Ave Maris Stella»: les Acadiens aussi ont leur hymne, différent de celui du Canada et de celui des habitants de l’Île-du-Prince-Édouard! À Detroit, le 4 juillet, le centre-ville, avec ses immeubles désaffectés et ses trottoirs pleins de trous, est désert comme tous les jours de congé; seuls quelques clochards y traînent leurs savates éculées. «Il n’y a ici que des sans-abri, des exclus, des malades mentaux: que voulez-vous qu’ils célèbrent?» me demande Jack, un sexagénaire noir. Le maire, Kwame Kilpatrick, a plutôt choisi le South West, un quartier appauvri par les difficultés de l’industrie automobile, pour mener la parade. À ses côtés, le shérif, Robert Ficano, est italien; le chef de police, Alfred Gomez-Mesquita, mexicain; et la foule, métissée. Les enfants ont décoré leurs bicyclettes aux couleurs des États-Unis, et «Kwame», comme on appelle familièrement le maire, cite presque mot pour mot le président. «C’est un 4 juillet plus important que les autres: il ne faut pas laisser la haine dicter notre conduite.» Ici comme ailleurs, les excès d’un patriotisme de circonstance agacent. «On sent que certains prennent le train en marche», dit Bob Allaire, professeur de droit au Dakota High School, à Macomb, en banlieue de Detroit. Pour lui, cette fête nationale est l’occasion de vendre de la bière Guinness à la Taste Fest, une vaste kermesse qui se tient dans l’ancien centre des affaires de Detroit. En fait, Bob Allaire avoue se sentir davantage patriote quand on joue l’hymne national au début d’une partie de baseball qu’en ce 4 juillet… Tant à Detroit qu’à Charlottetown, le contraste est saisissant entre la pompe des cérémonies télévisées et la réalité d’un jour férié où les citoyens ordinaires se rassemblent autour d’un barbecue, tondent leur gazon ou réparent la porte du garage. John Dulong a interrompu ses travaux domestiques pour m’accueillir chez lui, dans sa maison de la rue Oxford, en banlieue de Detroit. Généalogiste à ses heures, il visite souvent le Québec pour y faire des recherches sur les origines des Franco-Américains. Son épouse, Patricia, a d’ailleurs hissé un drapeau du Québec devant sa maison pour m’accueillir… mais elle n’est pas désireuse de fréquenter davantage le Nord. «Notre économie est si forte et nous avons une telle stature internationale que nous ne cherchons pas de nouvelles frontières», dit-elle. Le couple Dulong songe à se retirer au Wisconsin. Et pourquoi pas au Québec, où il a beaucoup d’amis? «On adore aller au Canada, répond John, mais les taxes à la consommation y rendent le coût de la vie trop élevé. Et il y a le Québec: la stabilité politique du Canada est une question qui nous préoccupe vraiment!» Ainsi, alors que les Canadiens considèrent la question québécoise comme réglée, des Américains s’en inquiètent encore. Et tandis qu’on s’imagine qu’ils se précipitent au Canada pour profiter de leur dollar à 150 ou 160 cents canadiens, certains d’entre eux sont obsédés par les taxes qu’ils paient sur leurs achats! En général, les Américains ne savent rien du Canada ou, quand on insiste pour qu’ils en évoquent quelques images significatives, serinent des stéréotypes: les agents de la GRC avec leur chapeau de Baden Powell, la bière et le hockey. Et, surtout, ils déplorent le manque de patriotisme des Canadiens. «Les Canadiens ne connaissent pas leur histoire, dit John Dulong. Les Américains, eux, célèbrent la leur. Il est vrai qu’ils ont Hollywood pour la mettre en scène!» Les Dulong reprochent aux Canadiens d’être trop américanisés, d’ouvrir des restaurants McDonald’s dans toutes les villes et d’avoir vendu à Disney les droits sur l’exploitation de l’image de la police montée. À Saint-Quentin (Nouveau-Brunswick), le maire, David Moreau, grogne, comme pour répondre aux Dulong: «Les Américains viennent ici, ils achètent tout et ils ne veulent même pas de notre dollar.» Lorsqu’il visite ses soeurs au Minnesota, Moreau fait volontairement un détour par le côté canadien de la frontière afin de fréquenter le moins possible ces Américains qu’il n’aime manifestement pas! À quelques kilomètres de là, à Saint-Martin-de-Restigouche, les Bellavance sont à une demi-heure de la frontière et de quelques parents établis aux États-Unis. Huguette ne va plus faire ses emplettes dans le Maine. «C’est devenu trop cher et je n’aime pas leurs vêtements», dit-elle. Son mari, Raoul, approuve. «Je déteste leur bière: on dirait de la pisse d’orignal.» Van Duren, la ville américaine la plus proche, dans l’État du Maine, n’est donc plus une destination rêvée maintenant que le dollar canadien ne fait pas le poids contre l’américain. Les Bellavance mènent une vie aisée et paisible à l’embouchure de la rivière Restigouche. «Aucun de nos huit enfants n’a jamais eu faim et ils ont tous un diplôme», déclarent les parents avec fierté. On ne peut pas dire que les Bellavance n’aiment pas les Américains. En fait, précise Raoul, «ils sont plus compréhensifs que les Anglais de Fredericton: eux se forcent pour nous comprendre malgré notre accent et ils essaient de nous aider plutôt que de nous envoyer promener». Ils seraient donc des voisins plus sympathiques que les Canadiens anglais du sud du Nouveau-Brunswick. La grande déception des Bellavance, comme de tant de Canadiens vivant le long de la frontière avec les États-Unis, demeure toutefois que le libre-échange n’a pas tenu ses promesses. «On pensait que ce serait mieux», disent-ils. Leur curé, à Saint-Quentin, a lui aussi beaucoup d’occasions de fréquenter des Américains. «Je ne me sens pas à l’aise avec eux, dit l’abbé Bertrand Ouellet. Leur façon de vivre ne m’attire pas; ils se pensent supérieurs, ce qui les rend arrogants. Et je ne comprends pas qu’on puisse mettre la photo du président dans son salon!» Il est aux premières loges pour constater que les États-Unis séduisent beaucoup les jeunes: il signe les certificats de mariage des Néo-Brunswickoises qui épousent des Américains. «Quand elles reviennent ici, déplore-t-il, leurs enfants ne sont pas capables de parler en français avec leurs grands-parents ou leurs cousins.» De telles unions étaient courantes dans les années 1980, où les soldats américains de la base aérienne de Loring sortaient le soir dans les bars de Grand-Sault. C’est comme cela qu’Édith a rencontré son mari, Bob. Cet été, la jeune femme était à Grand-Sault chez sa mère, Yvonne Rioux, pour deux semaines de vacances. Quatre jeunes enfants jouaient dans le salon et parlaient en anglais avec leur grand-mère. Édith habite en Ohio. Elle verse 500 dollars américains par mois à la Medical Mutual of Ohio pour une couverture à 80% de ses frais médicaux. Elle paie aussi annuellement 3 300 dollars, américains toujours, pour que ses deux aînés puissent fréquenter un établissement scolaire catholique. Ainsi, lorsque ses quatre enfants seront en âge d’aller à l’école, et avec l’assurance privée qu’elle souscrit pour les faire soigner, c’est plus de 15 000 dollars par année qu’elle devra payer pour des services qui sont gratuits au Canada. S’en plaint-elle? «Ce qui m’attriste le plus, dit-elle, c’est de voir mon père et mes frères travailler si fort pour gagner si peu d’argent. La vie est chère ici, au Nouveau-Brunswick, et il faut payer 15% de taxes sur tout ce qu’on achète, contre 5,7% en Ohio… – Mais nous autres, on a l’assurance-maladie, dit fièrement sa mère. – Quand quelqu’un est blessé aux États-Unis, il n’a pas à aller dans trois hôpitaux différents pour être soigné», réplique sèchement Édith. Si l’un de ses enfants tombe malade alors qu’il est au Nouveau-Brunswick, elle préfère d’ailleurs l’emmener à l’hôpital de Limestone, où elle est sûre, dit-elle, «de trouver un médecin». Ces questions de santé sont sans doute celles qui rendent les Américains les plus perplexes, du moins ceux qui – pour des raisons professionnelles ou familiales – connaissent assez bien les deux systèmes pour les comparer. Et on est loin du discours officiel des politiciens canadiens, qui vantent leur régime universel sur toutes les tribunes. À l’hôpital Fletcher Allen, à Burlington (Vermont), à moins d’une heure du Québec, on a reçu, il y a deux ans, des patients québécois qui souffraient du cancer et ne pouvaient obtenir de radiothérapie chez eux, faute d’équipement. «Jamais je n’aurais pensé que cela puisse arriver», dit Susan Gillian, infirmière au Service de radio-oncologie. Son collègue, le Dr James Wallace, est moins surpris et rappelle que ces problèmes d’accessibilité aux soins ne sont ni nouveaux ni propres au Québec. Il y a 10 ans, alors qu’il était interne dans un hôpital de Seattle, il a traité des patients envoyés par la Colombie-Britannique! J’insiste quand même sur les vertus que l’on prête au régime public canadien: universel, accessible à tous, gratuit «En Utopie, nous serions tous soignés gratuitement, raille le Dr Wallace, mais le Canada n’est pas l’Utopie!» Et il souligne que la plupart des infirmières canadiennes qui travaillent dans les hôpitaux de Burlington ou de Detroit choisissent de s’y faire soigner plutôt qu’au Canada, où elles habitent! S’il est une ville du Canada qui devrait être menacée de devenir américaine, c’est bien Windsor. Enclavée entre les lacs Sainte-Claire et Érié, elle est la seule au pays qui puisse se vanter d’être située au sud de la frontière américaine. Sur le pont Ambassador, d’immenses banderoles annoncent, comme un défi: «United We Stand!» Windsor est, par excellence, la ville de la solidarité avec les États-Unis. Lors de grandes catastrophes, elle partage ses services d’urgence avec Detroit. Ici, la souveraineté culturelle ne veut pas dire grand-chose. Dans ma voiture, neuf stations de radio sur dix sont américaines. Dans les maisons, une simple antenne donne accès à toutes les grandes chaînes des États-Unis. Le député fédéral de Windsor-Ouest, Brian Masse, un néo-démocrate pourtant, ne s’en offusque pas. «Les programmes sociaux nous différencient tellement que nous n’avons pas à nous soucier du reste, comme la culture», dit-il. Le député ne se sent pas menacé et il se refuse à adopter une attitude dogmatique sur les questions de souveraineté. «Mon inquiétude vient davantage du manque de leadership de mon propre gouvernement que de la toute-puissance américaine.» À Windsor aussi, on a pavoisé le 1er juillet. Patricia Papadeas a tenu à emmener ses enfants au défilé, ce qui lui a attiré quelques sarcasmes. «On nous reproche d’être trop canadiens, dit-elle, mais moi, je tiens à être reconnue comme une Canadienne.» Et pour prouver que le Canada est un pays bien réel, elle me raconte que ses parents, retournés en Grèce, font flotter le drapeau canadien au sommet du mont Taïgitos, où ils passent leur retraite. À la réflexion, Canadiens et Américains ont bel et bien un trait commun: ils n’échangeraient pas leur pays contre celui du voisin!

Société

Lames fatales

Les camionneurs qui faisaient le trajet Mont-Joli-Gaspé, il y a 20 ans, savaient ce qui risquait de les attendre à la hauteur du petit village de Sayabec, dans la vallée de la Matapédia: des « ti-culs» postés en bordure de la 132, pantalon baissé pour exhiber la face rebondie de leur anatomie! « Un jour, un conducteur insulté s’est arrêté et est descendu de son poids lourd, se souvient Yannick Dupéré, aujourd’hui âgé de 26 ans. On s’est tous mis à courir. David, lui, a détalé comme une fusée!» David Pelletier a toujours été « vite sur ses patins». Au propre comme au figuré: le tandem que le Québécois de 26 ans forme avec Jamie Salé, 23 ans, de Red Deer, en Alberta, est depuis l’an dernier champion canadien de patinage artistique en couple. Alain Goldberg, analyste de patinage depuis plus de 15 ans, ne lésine pas sur les éloges: « Le meilleur couple canadien de tous les temps.» Le Canada compte sur eux pour rafler les honneurs aux prochains Championnats du monde, à Vancouver, du 18 au 26 mars. Et pour éblouir la planète en 2002, aux Jeux olympiques d’hiver de Salt Lake City. Outre Elvis Stojko (qu’une blessure tient de plus en plus souvent à l’écart), ils y représenteront la seule chance de médaille d’or du Canada dans cette discipline. « Ils ont ravivé l’espoir: avec eux, vaincre les Russes devient tout à coup possible», dit Pierre Limoges, président de la Fédération de patinage artistique du Québec. Jamie Salé-David Pelletier, c’est un mélange de prouesses techniques à la Isabelle Brasseur-Lloyd Eisler (champions du monde en 1993), de charisme et de persévérance à la Barbara Underhill-Paul Martini (champions du monde en 1984), de grâce à la Ekaterina Gordeeva-Sergeï Grinkov (champions olympiques en 1988 et 1994)… et de tempérament bouillant à la Michel Chartrand (syndicaliste à vie)! Avec, en plus, une allure sexy. Au-delà de leurs glissés et de leurs vrilles exécutés avec brio, de leur grande expressivité, les chouchous de l’heure donnent au public et aux juges ce qu’ils attendent: de l’émotion brute, celle qui vient des tripes. Celle de la passion. Ils représentent la symbiose du masculin et du féminin, visiblement plus forts à deux que séparés. Bref, le couple idéal, tel qu’on voudrait encore y croire. « Hier, on attendait des couples l’unisson; aujourd’hui, on exige la fusion. Personne ne l’incarne mieux qu’eux. Leur joie de patiner ensemble est irrésistible», dit Alain Goldberg. « Ils sont appelés à devenir l’un des grands couples de l’histoire du patinage», prédit le commentateur sportif Richard Garneau. Si le succès les ravit, Jamie Salé et David Pelletier demeurent lucides. « Émouvoir une foule, sentir qu’on peut atteindre nos semblables au plus profond d’eux-mêmes, cela récompense nos efforts et justifie notre boulot, dit Pelletier. Dans ces moments-là, on a l’impression d’être utiles. Mais du patin, ça reste du maudit patin! Notre travail est moins essentiel que celui d’un éboueur ou d’un boulanger.» Aux côtés des sportifs rêveurs, enragés ou rebelles, il y aura désormais Jamie Salé et David Pelletier, les patineurs pragmatiques. Un duo de contrastes. Elle est aussi brune de peau et de chevelure qu’il est pâle et blond, aussi petite (1,55 m) qu’il est élancé (1,78 m). Elle a un visage d’ange et personnifie la féminité, il a la mâchoire carrée et des épaules de joueur de hockey. Elle adore les sushis, il est comblé par un hamburger sur le gril. Elle est spontanée, il est plus posé. Aux Championnats canadiens de l’an dernier, leur interprétation déchirante de « Love Story» a presque tiré des larmes au jury. Ce qui leur a valu cinq notes parfaites pour l’« impression artistique» (l’autre étant pour le « mérite technique»), du jamais vu à cette compétition! Cette année, en dépit d’une chute de Jamie Salé et d’une performance irréprochable du couple rival, Kristy Sargeant-Wirtz et Kris Wirtz, ils ont encore une fois triomphé. À l’unanimité. « Leur magie est suffisamment puissante pour compenser les erreurs», dit David Dore, directeur général de Patinage Canada, l’association canadienne de patinage. La pression est extrême sur les épaules du duo, qui la supporte avec philosophie. « On essaie de patiner pour avoir du fun. D’oublier le défi», dit Jamie Salé en secouant sa queue de cheval, comme pour chasser la peur. « Think positive, c’est notre façon de survivre au stress», ajoute Pelletier. En personne, ils dégagent une force, un équilibre, une certaine sagesse même. Pas de faux-fuyant, pas de minaudage pour la galerie. Ainsi, ne comptez pas sur David pour vous raconter l’histoire d’un petit garçon qui étouffait dans son village et rêvait de voir le monde. « De quoi un flo de huit ans pourrait-il bien avoir besoin si ce n’est de ses parents, de ses amis et d’espace pour jouer? dit-il. L’été, mon père et ma mère, des enseignants, nous emmenaient camper, mes deux frères et moi, partout au Québec et dans le Maine. Nous montions aussi à Montréal six ou sept fois par an. En 1989, la famille a sillonné la France et la Suisse…» Reste qu’il déteste la grande ville. Il vit à Montréal par obligation. « David m’a déjà appelé pendant qu’il était coincé dans le trafic de 17 h, juste pour me dire combien il m’enviait d’échapper à cette folie», raconte son ami Yannick Dupéré. Le patineur songe déjà à s’acheter un chalet au bord du grand lac Matapédia, à côté de celui de ses parents. Ni lui ni elle ne sont de ceux qui renient leur patrie. « Red Deer» revient souvent dans la bouche de Jamie Salé. David Pelletier ne manque jamais de saluer Sayabec lorsque les caméras se braquent sur le couple en attente de ses notes. Et Sayabec le lui rend bien. Dans ce village tranquille de l’arrière-pays, l’aréna est situé en bordure de la rivière Noire, rue Lacroix, l’une des deux artères dignes de ce nom. La construction en blocs de béton, le toit de tôle rouge, rien n’a bougé depuis que David y usait ses premières lames. Seules des lettres blanches ont été ajoutées sur la façade écarlate depuis le 23 octobre dernier: le « Centre sportif» est devenu le « Centre sportif David-Pelletier». Si les frasques de la bande à David Pelletier ont pu jadis porter ombrage à la réputation du village, on les lui a pardonnées. Pour les quelque 2 000 habitants, le « p’tit tannant» d’hier est devenu un héros. « Un peu plus et c’est le village au complet qu’on rebaptisait!» dit en rigolant le maire, Jean-Yves Pelletier (aucun lien de parenté). « David nous a mis sur la carte. Grâce à lui, les gens vont peut-être enfin savoir comment prononcer Sayabec» (« Sébec», qui signifie « rivière obstruée» , en micmac). Mais Dieu que le jeune Pelletier a d’abord détesté le patinage artistique! « Son père, entraîneur au hockey, voulait que les trois garçons sachent se débrouiller sur des lames» , dit la mère du jeune homme. « Faux! rétorque David en riant. Dans mon souvenir, le patin artistique, c’était son rêve à elle.» Pendant que le petit Québécois apprenait à aimer le patinage, à l’autre bout du pays, la petite Jamie rêvait. « Lors d’une compétition nationale à Red Deer, elle a regardé la banderole de bienvenue, au-dessus de la glace, et m’a demandé: Y en aura-t-il une pour moi quand je serai une championne du Canada? Elle avait sept ans», raconte sa mère. La fillette pourra compter sur le soutien de Kurt Browning, le Gene Kelly du patinage canadien. Ayant remarqué le talent de l’enfant au cours d’une épreuve locale dont il était l’invité d’honneur, il la prend sous son aile. L’amitié naît entre le grand et la petite. Le jeune David, lui, s’habitue de son côté à chuter à répétition. « Comme tout débutant, j’avais tellement de bleus partout qu’on aurait pu me prendre pour un enfant battu!» Sans parler des blessures d’orgueil. « On le traitait souvent de fif et de moumoune», se souvient Gino Ouellet, 25 ans, employé à l’usine de panneaux de particules Panval, à Sayabec. Pelletier a déjà cassé la gueule de petits malins venus lui crier « maudite tapette» sur le bord de la patinoire. Et les temps n’ont guère changé: « Des gars me demandent si je mets des collants et me disent que c’est juste un sport de filles» , raconte David Plourde, 12 ans, du Club Frimousse (où Pelletier a fait ses débuts, à quatre ans). Tracer des arabesques sur la glace n’empêchait pas le jeune Pelletier de rêver à la Ligue nationale. « J’adorais le hockey. J’ai joué jusqu’au niveau pee-wee. Mais je n’étais ni assez grand ni assez costaud.» Quand les premières médailles sont arrivées, que les voyages ont commencé, que la reconnaissance est venue, les quolibets se sont tus. Mais l’amour du hockey ne s’est pas éteint. La rencontre initiale entre Jamie Salé et David Pelletier aura lieu en 1996. Mais les sauts de la jeune femme ne sont pas au point; elle tombe, se fait mal. L’essai vire au désastre. Pelletier avait vécu ses premiers moments de gloire deux ans auparavant: en 1994, il était deuxième en couple (avec Allison Gaylor) et quatrième en simple au Canada. « Il avait la grosse tête», se rappelle une patineuse qui l’a côtoyé à l’époque. « Je me croyais arrivé», dit-il. Puis, la chance a tourné. Il a dégringolé jusqu’à ne plus faire partie de l’équipe nationale. Son copain Éric Arson, ex-animateur à CKOI, qui a lui aussi grandi dans la vallée de la Matapédia, se souvient d’un soir du temps des Fêtes 1997, à Sayabec, devant une bière. « David souffrait d’ écoeurantite aiguë. Il pensait à accrocher ses patins.» Pelletier demande alors à Richard Gauthier, reconnu comme l’un des meilleurs au monde, de devenir son entraîneur. Ce dernier ne voit qu’une partenaire possible pour le patineur: Jamie Salé. Au printemps 1998, nouveau test. Cette fois, la combinaison est gagnante. « Leur première triple vrille, leur premier saut côte à côte, tout s’est déroulé en synchronie totale, dit l’entraîneur. Le clic parfait. Il m’est apparu ce jour-là que je devrais mettre davantage d’énergie à adoucir leurs caractères qu’à peaufiner leurs figures!» Jamie Salé est reconnue pour son entêtement. Et le « foutu caractère» de son partenaire est de notoriété publique: coups de poing dans la baie vitrée, coups de patin dans la glace… À peine quelques mois plus tard, ils remportent le bronze à Skate Canada – l’une des six compétitions du Grand Prix de l’International Skating Union (ISU) -, où s’affrontent les meilleurs du monde. De nouveaux venus accèdent rarement aussi vite au podium. « Les juges attendent en général avant de consacrer un nouveau couple, dit Richard Gauthier. Ils désirent s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un feu de paille.» En ce petit matin de janvier, deux ans plus tard, une tension électrise l’air glacé de l’aréna de Saint-Léonard. Vêtus de gris et noir, les deux athlètes décortiquent leur programme libre de cette année -quatre minutes 30 secondes, contredeux minutes 40 secondes pour le programme court. Devant moi, Tristan et Isolde s’aiment, agonisent et meurent à répétition sur la musique de Wagner. Les gestes n’ont rien de feint: oui, les amants sur la glace le sont aussi dans la vie. C’est un secret de Polichinelle. Mais lui refuse net de commenter. Elle plante son regard noisette dans le mien: « Notre relation n’a aucun lien avec notre succès et il n’y a rien à dire là-dessus. Cela nous appartient.» Tout ce que je finirai par apprendre, c’est qu’ils suivront ensemble, dès que possible, des cours de cuisine: « Elle se débrouille, mais je suis pourri!» J’étais sûre de les faire sortir de leurs gonds en leur rapportant les propos cyniques de certains détracteurs de leur discipline, pour qui ce n’est même pas un sport. Pierre Foglia, chroniqueur de La Presse, en parle comme « du faux ballet exécuté sur de la musique pompier». David Pelletier en convient posément: le côté guimauve, les fleurs, le Kiss and Cry – cet enclos où les caméras sont à l’affût de la moindre larme des patineurs en attente du verdict des juges -, il s’en passerait volontiers. Il concède aussi avoir souvent porté « des costumes ridicules». Tout ce glamour, cependant, n’enlève strictement rien au côté athlétique, dit-il. Richard Garneau, pour sa part, croit que le temps du « patinage de fantaisie» est révolu. « Le patinage artistique est devenu extrêmement exigeant. Des champions comme David et Jamie sont plus en forme que certains joueurs de baseball ou de hockey.» Exercices quotidiens de trois heures sur la glace, taï chi, gym, leur entraînement dépasse facilement 40 heures par semaine. « Nous faisons actuellement beaucoup d’exercices d’équilibre, debout sur un gros ballon. L’équilibre, c’est la clé», dit David Pelletier. Et la force des bras? « Contrairement à ce qu’on imagine, le secret des portés ou des lancés réside dans la force des jambes.» Et du dos. Les blessures sont surtout celles de l’usure et sont causées par la répétition de mouvements. L’athlète souffre d’une lordose, cambrure exagérée de la colonne vertébrale. « Et je soulève des filles depuis 13 ans, dit Pelletier. Mon dos me fait constamment souffrir. Mais ça s’endure.» À l’ordre du jour, il y a peu de place pour autre chose, même les études. Lui a terminé des études collégiales en sciences humaines, elle une année en administration à Concordia. «J’irai à l’université un jour, affirme-t-il. J’aimerais travailler en communication. Mais je désire qu’on m’engage pour mes compétences, pas parce que je serai un ancien médaillé.» Elle projette d’avoir sa propre entreprise, mais « ne sait pas encore dans quel domaine». «Chose certaine, tranche son amoureux, elle ne pourra qu’être le boss!» Quand il le peut, Pelletier lit les journaux, des magazines de finances, de politique Aux oeuvres d’imagination, comme les romans ou la science-fiction, il préfère la réalité. Les biographies, par exemple. Après celles de Patrick Roy et de Guy Lafleur, il termine celle de Maurice Richard. Jamie Salé, pour sa part, est affirmative: exception faite de la section des sports des journaux, elle ne lit pas. « J’aime bouger, regarder des matchs de toutes sortes à la télé. Je suis une tomboy.» L’intégrité et la simplicité du couple ont joué en sa faveur auprès de ses commanditaires, MasterCard Canada et General Mills. Que la fille de l’Ouest et le gars de l’Est incarnent le biculturalisme du Canada n’a certes pas nui. « Avec eux, nous touchons le pays au complet», confirme Tracy Hanson, vice-présidente au marketing de MasterCard Canada. Personnifier l’unité canadienne ne les embête aucunement. « Pourquoi pas? C’est cool», dit Jamie. L’argent est un sujet délicat. Un couple de champions amateurs peut gagner plus de 300 000 dollars américains par année. Cela peut sembler beaucoup, mais il faut compter avec l’impôt, les redevances aux associations, les salaires des entraîneurs et des chorégraphes, dit Pelletier. « Et les quelque 25 000 dollars par année, en moyenne, que nos parents ont investis. Et quand on ne gagne pas, l’argent et les commandites sont rares. J’ai eu des appartements dont les fenêtres étaient bouchées avec du carton parce qu’un store aurait été trop cher.» Pour les Championnats du monde, ils sont confiants. Selon Paul Duchesnay, ancien champion avec sa soeur Isabelle, aujourd’hui entraîneur en Floride, ils n’ont rien à envier aux Russes Elena Berezhnaya et Anton Sikharulidze ni aux Chinois Xue Shen et Hongbo Zhao. Ils l’ont prouvé: en février dernier, ils remportaient l’or au Championnat des quatre continents et à la finale du Grand Prix ISU, devançant ainsi les couples rivaux. Ils demeurent cependant prudents. La veille des Championnats du monde de l’an dernier, tous leur avaient passé l’or au cou d’office. Et ils ont terminé quatrièmes, après avoir raté une figure qu’ils réussissent généralement sans peine. Le jour de l’épreuve finale, Gino Ouellet et ses compagnons de travail de l’usine de Sayabec attendront fébrilement que le patron vienne leur transmettre les résultats. « On riait de lui dans le temps, mais là, c’est différent: le king de la place maintenant, c’est David.»

Affaires et économie

Montréal technopole: la revanche des cerveaux

Parmi la faune bigarrée qui s’affaire autour des écrans du Centre national d’animation et de design de Montréal (Centre NAD), une école spécialisée dans les nouvelles technologies et les nouveaux médias, on ne voit que Mathieu Bérubé. Avec ses bottes Dr. Martens lacées jusqu’à mi-mollet, sa chemise rouge à carreaux et les nattes gominées qui jaillissent comme des chicots d’épinette de son crâne nu, il a tout du punk. Mathieu a 18 ans et vient de Rivière-du-Loup. « Là-bas, on me regardait comme un extraterrestre. Ici, je me fonds dans le décor! » Il a trouvé sa voie il y a deux ans en voyant une publicité du Centre NAD à MusiquePlus: « Devenir designer de jeux vidéo. » Il a fait un emprunt à la Caisse populaire de sa ville natale afin de payer les frais de scolarité, 12 500 dollars pour huit mois de cours. Comme des milliers de jeunes, Mathieu Bérubé rêve de faire partie des troupes de choc de la nouvelle économie. Avec plus de 2 100 entreprises qui emploient 83 000 personnes dans les secteurs des télécommunications et des technologies de l’information, Montréal se classe au premier rang, en Amérique du Nord, pour la densité d’emplois en technologies de pointe. « Au cours des 10 dernières années, 40% des nouveaux emplois créés à Montréal l’ont été par des sociétés qui misaient sur le capital intellectuel: c’est la proportion la plus élevée au Canada », dit Carlos Leitao, économiste principal à la Banque Royale du Canada. Depuis la création de la Cité du Multimédia, dans le Vieux-Montréal, en 1997, la métropole a même réussi à s’imposer comme un des pôles internationaux de ce grand carrefour technologique qu’on appelle « multimédia », qui regroupe l’imagerie et le son numériques et permet de produire des effets spéciaux pour le cinéma, des jeux vidéo, en plus de bricoler des contenus pour Internet. «Une société de multimédia peut faire appel à 45 corps de métier, dit Isabelle Marrazani, du Centre NAD. Graphistes, informaticiens, illustrateurs, scénaristes, spécialistes des effets spéciaux, musiciens, vidéastes…» Tout a commencé d’une façon bizarre, par le bluff d’un drôle de zig du nom de Sylvain Vaugeois, président du petit cabinet d’experts-conseils Groupe Vaugeois. Culotté, le verbe haut, l’élégance ostentatoire, Vaugeois, 43 ans, a l’air de Mandrake le magicien. Au printemps 1996, avec son équipe, il concocte le plan Mercure, dont l’objectif est de créer 25 000 emplois au Québec (100 000 avec les emplois indirects) dans les nouvelles technologies de l’information et du multimédia. Sa recette? Que le gouvernement rembourse une partie substantielle des salaires annuels – 25 000 dollars – pendant cinq ans. Ancien conseiller politique, Vaugeois connaît personnellement Bernard Landry, qu’il inonde d’appels téléphoniques, de lettres et de rapports. Mais le ministre des Finances fait la sourde oreille. Qu’à cela ne tienne, en décembre 1996, Vaugeois s’envole pour Paris, où il rencontre les frères Guillemot, propriétaires d’Ubi Soft, un des 20 principaux éditeurs mondiaux de jeux vidéo. «En France, nous pensions que Sylvain Vaugeois était mandaté par le gouvernement québécois, dit Sabine Hamelin, directrice générale d’Ubi Soft Canada. Nous n’avions aucune intention d’ouvrir de nouveaux studios de production à l’étranger, et n’avions jamais pensé à Montréal. Mais l’offre nous a paru intéressante.» Un mois plus tard, le président de la société, Yves Guillemot, débarque à Montréal avec son frère Michel, responsable de la mise en marché. Ce n’est qu’en rencontrant Bernard Landry que les deux hommes se rendent compte que Vaugeois n’était pas un émissaire du gouvernement, et qu’il ne parlait qu’en son nom! «Mais ils avaient compris que, avec ses écoles spécialisées, ses universités et son foisonnement de talents, Montréal présentait beaucoup d’intérêt, poursuit Sabine Hamelin. Les négociations avec le gouvernement ont continué.» Et en avril 1997, Ubi Soft, qui exploite aujourd’hui des filiales dans 16 pays, s’installe pour la première fois à l’étranger, à Montréal, et y construit sa principale unité de production, où travaillent 500 personnes. Ce nombre devrait passer à 800 d’ici trois ans. Les frères Guillemot ont par ailleurs annoncé l’implantation, l’an prochain, d’une filiale de Guillemot International, une autre de leurs sociétés, qui fabrique des composantes électroniques: 300 postes de plus! En 1997, Bernard Landry a créé le Bureau de la nouvelle économie (BDNE), manifestement inspiré du plan Mercure. La différence: plutôt qu’une contribution annuelle de 25 000 dollars par emploi pendant cinq ans, Québec subventionne 40% du salaire, jusqu’à concurrence de 15 000 dollars, pendant 10 ans. Au mois de juin suivant, le BDNE lance l’idée d’une Cité du Multimédia à Montréal. Pour bénéficier des largesses gouvernementales, les sociétés doivent s’installer dans le Faubourg des Récollets, un quadrilatère d’usines désaffectées coincé entre le Vieux-Montréal et l’autoroute Bonaventure. Avant même de surgir de terre, la Cité du Multimédia devient un des projets les plus contestés de la décennie. Les propriétaires de tours de bureaux du centre-ville fulminent, parce que le taux d’inoccupation est déjà élevé à Montréal. Ils arguent qu’en subventionnant indirectement la construction ou la rénovation d’édifices le gouvernement leur fait une concurrence déloyale. Les producteurs de multimédia, pour leur part, sont scandalisés: ils estiment que leur jeune industrie a davantage besoin de soutien à la formation et de capital-risque que de béton. Aiguillonnés par les critiques qui fusent de toutes parts, les médias parlent d’«éléphant blanc». Pourtant, le «miracle» semble en train de prendre forme. Et les résultats, qui dépassent les prévisions, ont cloué le bec aux sceptiques. Pendant qu’il me guide dans les rues encombrées de gravats et obstruées par les camions, Guy Meyer se frotte les mains. Et ce n’est pas pour les réchauffer, en cette froide matinée. «Regardez les grues: il n’y en a pas beaucoup comme ça à Montréal!» dit-il en me montrant les potences métalliques qui charrient d’énormes chaudrons de ciment dans le ciel du Faubourg des Récollets. Guy Meyer est directeur du groupe immobilier Valor, qui gère les immeubles de la Cité du Multimédia. «Nous avions 10 ans pour lotir le quartier, mais si nous continuons à ce rythme, tout sera loué dans moins de deux ans.» De la main, il désigne la «phase VI», une enveloppe d’acier et d’aluminium greffée sur la carcasse d’une vieille usine de briques rouges. Chaque «phase» est en fait un édifice qu’on rénove ou reconstruit. Il y a place pour une douzaine d’immeubles dans le quadrilatère. Le sixième, qui prend forme sous nos yeux, est déjà loué au complet. Le plan prévoyait la création de 10 000 emplois étalée sur 10 ans. Dix-huit mois après sa mise en chantier, 67 sociétés, dont 15 étrangères, avaient déjà signé des baux et annoncé 7 591 nouveaux postes. Parmi celles-ci, des vedettes locales telles que Cognicase, Intellia ou Generation Net, mais aussi de grands noms internationaux comme Motorola ou Microïds. «Les propriétaires d’immeubles qui me critiquaient me font aujourd’hui de beaux sourires, parce qu’ils se sont rendu compte que la Cité était en train de revitaliser le Vieux-Montréal et tout le voisinage, dit Bernard Landry. D’ailleurs, nous avions plusieurs raisons d’encourager la concentration dans un seul périmètre. Ces entreprises ont des besoins précis en matière de câblage à fibres optiques et les bâtiments doivent être construits en conséquence. Et, comme dans la Silicon Valley, la proximité est importante, parce qu’elle est stimulante sur le plan intellectuel et qu’elle favorise les occasions de partenariat et de fusion.» Les producteurs de multimédia ont aussi changé leur fusil d’épaule. «On nous parle de la Cité à l’étranger, et certains de nos membres, qui désapprouvaient l’initiative, s’y installent, dit Gilbert Ouellette, directeur de l’Association des producteurs de multimédia. Les loyers sont chers, de 25 à 30 dollars le pied carré, alors qu’ailleurs à Montréal on trouve des locaux à 10 dollars le pied carré. Mais l’aide fiscale compense la différence de coût.» L’objectif de 10 000 nouveaux emplois sera probablement atteint en 2001, sept ans plus tôt que prévu. Bernard Landry n’a pas l’intention de s’en tenir là. «Je vais chauffer le four», promet-il. Chauffer le four, c’est subventionner. D’ailleurs, la Cité du Multimédia n’est qu’un des volets des programmes du BDNE pour soutenir la création d’emplois dans le secteur des technologies de l’information et du multimédia. Le gouvernement a mis en place des formules similaires à Québec et en région (les Centres des technologies de l’information et les Carrefours de la nouvelle économie), et il accorde une série d’avantages fiscaux aux sociétés qui créent des emplois dans le domaine des technologies de l’information: dégrèvements d’impôt sur le revenu, remboursement d’une partie des coûts d’achat du matériel spécialisé, exemptions de taxes sur le capital… «Les quatre programmes coûteront environ 180 millions de dollars sur cinq ans et créeront au total quelque 12 000 emplois», dit le coordonnateur du BDNE, André Parent. Faut-il absolument acheter les emplois de ces secteurs de pointe, pourtant réputés lucratifs? «Montréal présente de nombreux avantages, mais ce sont les subventions qui font pencher la balance en sa faveur», dit Sabine Hamelin, d’Ubi Soft Canada. Motorola, Icestorm Digital, le CEFRIO, tous insistent sur l’importance de l’aide fiscale québécoise. Malgré un essor remarquable, le créneau du multimédia reste étroit. Le marché mondial de sa principale activité, la production de jeux vidéo, est de 15 milliards de dollars. C’est bien, mais on ne bâtit pas une économie sur une simple portion de cette assiette! «Nous n’en sommes qu’au début, dit Gilbert Ouellette, de l’Association des producteurs de multimédia. Nous attendons tous la grande vague de fond qui va balayer l’économie mondiale: celle du commerce électronique. Les entreprises qui feront de la vente au détail par Internet auront toutes besoin d’un environnement visuel interactif attrayant, c’est-à-dire d’un contenu multimédia, pour captiver les consommateurs zappeurs et surfeurs.» Comme tous les penseurs de la nouvelle économie, Hervé Fisher, président du Marché international du multimédia, est persuadé que Montréal doit sauter dans le train du cybercommerce: «Avec toutes les entreprises de nouvelles technologies présentes ici, nous avons atteint une masse critique intéressante, dit-il. Maintenant, il faut prendre position pour que Montréal devienne une des grandes places internationales du commerce électronique.» Aucune ville canadienne n’est encore entrée dans cette course. En 1998, au pays, les consommateurs avaient acheté pour 688 millions de dollars «en ligne», mais les deux tiers de ces transactions ont été faites dans des sites américains. Quelques entreprises semblent vouloir se préparer au décollage. Le Groupe Alexis Nihon vient de s’associer au Mouyal Corporation Group pour racheter l’ancien édifice de la Chambre de commerce, côte du Beaver Hall. Les nouveaux propriétaires envisagent d’en faire un centre de commerce électronique. À Montréal International – l’agence chargée d’attirer les investisseurs étrangers dans la métropole québécoise -, on mentionne un groupe de New York qui voudrait en faire autant avec la Place Dupuis, rue Sainte-Catherine. Sylvain Vaugeois, concepteur du plan Mercure, voit plus grand: il souhaite faire de Montréal la capitale canadienne, sinon mondiale, du cybercommerce! La maquette est faite, les devis sont déjà établis. Le «Centre mondial du commerce électronique» abritera des entreprises locales et internationales, et se dressera en plein coeur du centre-ville. Un imposant complexe, composé de neuf tours, qui pourra accueillir 20 000 employés. Coût de la construction: 800 millions de dollars. Le gouvernement subventionnerait non seulement les salaires en haute technologie, mais aussi ceux de tous les employés – informaticiens ou secrétaires – des entreprises admissibles. «Si nous voulons persuader les AOL-Time Warner, Amazon.com et autres grands noms du commerce électronique de s’installer à Montréal, il faut frapper leur imagination avec quelque chose qui ait valeur de symbole, dit Sylvain Vaugeois. On n’a pas construit la Baie-James avec des outils de jardinage! Au Québec, depuis Expo 67 et les Jeux olympiques, le premier réflexe, c’est toujours de se demander s’il y a moyen de faire petit.» D’où son projet de «campus» du cybercommerce. Et son désir de voir les emplois de ce secteur subventionnés au même titre que ceux du multimédia… Bernard Landry ne se prononce pas. «Nous recevons les projets et nous les évaluons. Si nous estimons pouvoir tout récupérer en retombées fiscales en moins de cinq ans, cela nous intéresse», dit-il. Vaugeois piaffe d’impatience: «Christophe Colomb n’avait pas fait d’étude de marché avant de découvrir l’Amérique! Une société comme Ubi Soft n’avait aucune raison de venir à Montréal. On l’a relancée et les résultats sont là. Jamais une telle occasion ne s’est présentée dans l’histoire du Québec! Dans 10 ans, on se rendra compte qu’il aurait fallu penser 100 fois plus grand et investir 10 fois plus.» À lire aussi : La ville aux 100 clochers L’ère du zapping intellectuel Chaude concurrence

Société

L’école de tous les dieux

L’école Saint-Jean-Baptiste, dans la Haute-Ville de Québec, n’entretient plus que des relations de bon voisinage avec la religion catholique. La petite école primaire publique de la rue Saint-Jean loge toujours en face de l’église de la paroisse, un des joyaux du patrimoine religieux du Québec. Mais dans les classes, on ne parle plus seulement de Jésus: Mahomet, Bouddha et Guru Nanak, le fondateur du sikhisme, sont aussi à l’étude. Car derrière les murs de briques, dans la plus grande discrétion, des enseignants testent depuis septembre dernier un programme révolutionnaire, qui va bouleverser tout ce qui s’enseigne depuis 400 ans au Québec en matière de religion! La rentrée 2008 fera date dans l’histoire du Québec: pour la première fois, l’école québécoise deviendra officiellement laïque, et n’offrira plus aucun enseignement confessionnel. Un nouveau programme, intitulé «Éthique et culture religieuse», sera toutefois obligatoire pour tous, de la première année du primaire à la dernière du secondaire. L’objectif est ambitieux: éveiller les élèves à la diversité des religions, sans leur en enseigner les préceptes, tout en les incitant à se questionner sur eux-mêmes et les autres. Beau défi! Mais c’est aussi un compromis, qui permet de ne pas évacuer complètement la religion de l’école… Et qui n’est pas sans toucher de multiples sensibilités. Depuis septembre 2006, huit écoles du Québec — cinq du primaire, dont une école privée juive de Montréal, et trois du secondaire — testent une première ébauche du cours. Pour éviter des remous comme ceux suscités, à la fin des années 1990, par le débat sur la déconfessionnalisation des écoles, le ministère de l’Éducation travaille dans l’ombre. On ne connaît encore que les grandes lignes du programme. Le Ministère refuse d’expliquer dans le détail comment on a choisi les religions à l’étude, encore moins de révéler ce qu’on en dira. Ou même de divulguer la liste des écoles qui l’expérimentent. Mais comme le hasard veut que mon fils soit inscrit dans l’une d’elles, maman la journaliste a réussi à en savoir plus! Le jour de la rentrée, quand Lyse-Diane Laflamme, directrice de l’école Saint-Jean-Baptiste, a annoncé à tous les parents, classe après classe, la fin des cours de morale et de l’enseignement confessionnel, personne n’a protesté. Bon débarras, a-t-on entendu çà et là. Dans cet établissement fréquenté majoritairement par des enfants québécois de souche, et aux parents plutôt de gauche, la catéchèse n’avait déjà plus guère la cote: l’an passé, 80% des quelque 220 élèves étaient inscrits aux cours de morale, offerts comme option à la place de l’enseignement de la foi depuis la déconfessionnalisation du système scolaire, en 2000 — une proportion inverse de celle qui existe dans l’ensemble du Québec. Après un trimestre, parents et élèves semblent emballés. «En équipe, dit Bérangère, 10 ans, on a raconté l’histoire d’Abraham avec sa femme Sarah et la servante Agar, dont il a eu un fils parce que ça ne marchait pas avec sa femme, puis sa fuite en Égypte à cause de la famine.» D’autres élèves ont planché sur Mahomet, Jésus et Bouddha. Des pays lointains, des drames, des pouvoirs surnaturels… tous les ingrédients d’une bonne histoire sont réunis, et ça plaît aux enfants. Le volet «éthique» du nouveau programme vise à susciter des réflexions sur ce qu’il serait préférable de faire dans une situation donnée, par rapport à soi et aux autres. Sa première leçon d’éthique, Sophie Daigle, enseignante de 4e année, l’a faite lors d’une visite à la ferme, quand un élève a trouvé un mulot abandonné. Valait-il mieux le laisser là, sachant qu’il allait mourir, ou le ramener à l’école? Les enfants ont décidé qu’ils le garderaient à l’école après l’avoir laissé une fin de semaine chez celui qui l’avait trouvé… où il est mort au bout d’une journée. Dure leçon pour beaucoup. Les volets «éthique» et «culture religieuse» se rejoignent parfois. Dans l’un et l’autre, on part du quotidien et du concret pour aborder, au fil des ans, des notions plus complexes. Ainsi, les petits de 1re année ont commencé par s’occuper d’une lapine, pour comprendre les responsabilités à l’égard d’un être vivant. Puis, Julie Saint-Pierre, leur enseignante, leur a demandé d’apporter à l’école un objet associé à leur naissance. «Le lendemain, j’avais des textes écrits par les parents et des photos de bébé de plus de la moitié des enfants!» dit-elle. Juste avant Noël, elle leur a raconté la naissance de Jésus, dont de nombreux élèves n’avaient jamais entendu parler. Plus tard, ce sera le tour d’autres prophètes et fêtes religieuses. En 3e et 4 e année, les enfants ont d’abord apporté des objets de culte trouvés dans leur environnement. Cierges de baptême, robes de mariée, statuettes de Bouddha, chapelets musulmans leur ont permis de constater que le religieux laisse des traces dans leur culture. C’est à cette occasion que Mehdi Rehibi, neuf ans, est sorti de sa réserve pour parler de l’islam à ses copains. Ses parents, musulmans, ne lui ont donné aucune éducation religieuse, préférant le laisser choisir quand il sera plus âgé. «J’espère qu’il ne va pas risquer d’être ostracisé si un 11 septembre se reproduit», dit sa mère, Géraldine Dahoumane. Cette libraire, qui en a déjà entendu des vertes et des pas mûres à propos de sa religion, aurait préféré un cours de philosophie. Son conjoint, Slim Rehibi, se dit ravi qu’on parle enfin de religion de manière positive, hors du contexte des guerres, des intégristes et des attentats. Dans sa classe de 4e année, Sophie Daigle a installé sept panneaux correspondant à chacune des religions au programme: christianisme, islamisme, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, sikhisme et spiritualités autochtones. Plus un, pour les «autres», que certains enfants pourraient connaître ou qui auraient éveillé leur curiosité. Le choix et l’importance de chaque religion au programme est censé, selon le Ministère, refléter la diversité culturelle du Québec et respecter ses fondements historiques. «On part de ce que les enfants connaissent, puis on va à la découverte du reste. C’est une approche d’exploration, pas un apprentissage systématique avec des choses à mémoriser», raconte l’enseignante. Pour chaque religion, elle a inscrit ce que les élèves en savaient. Après quoi, ceux-ci ont cherché les équivalences. Y a-t-il une bible pour les juifs? Un symbole du genre de la croix pour les musulmans? En fouillant dans des livres, puis en bricolant, les enfants ont dessiné ou fabriqué les objets manquants: une torah (faite avec des rouleaux d’essuie-tout), une amulette en argile, des tables de la Loi (en polystyrène)… Pierre Boucher et Julie Frève, croyants mais non pratiquants, voient d’un très bon œil cette occasion d’enseigner la diversité et le respect des autres à Charlotte, en 4e année, et à Victor, en 2e. «Ça va aussi les outiller pour mieux démêler les religions des sectes et leur donner un regard plus critique sur le monde», disent-ils. Au programme de la 6e année: les religions dans le monde, le message des prophètes, les pratiques alimentaires et vestimentaires. Les élèves approfondiront le contenu plus tard, puisque le programme se poursuivra jusqu’à la fin du secondaire. Alice Guéricolas-Gagné, 11 ans, n’en est pas revenue de l’ignorance de certains de ses copains. «Plusieurs n’avaient jamais entendu parler du ramadan», dit-elle. Elle est ravie d’être débarrassée d’un cours de morale où elle s’ennuyait ferme. «Là, on a plein d’occasions de se déniaiser et de s’ouvrir à d’autres cultures.» Son amie Cécile Gagnon m’explique que la religion, c’est important dans la marche du monde, qu’on y croie ou non. «Je ne savais pas que l’islam, le judaïsme et le christianisme avaient autant en commun. Et j’ai été sidérée que tant de gens dans le monde croient à la réincarnation!» Depuis septembre, les enseignants aussi ont travaillé dur. Cinq journées de formation avec six experts envoyés par le Ministère, qui leur ont laissé une grosse boîte de livres. Ils ont en outre navigué dans Internet, fouillé dans les bibliothèques… «Ça change aussi nos propres perceptions et on se rend mieux compte de toute l’étendue des préjugés», constate Julie Saint-Pierre, que la formation a fait changer d’avis sur la décision de la Cour suprême à propos du kirpan à l’école. «Le grand but du programme, c’est d’apprendre aux gens à mieux vivre ensemble», souligne la directrice Lyse-Diane Laflamme, persuadée qu’il conduira les générations futures à une plus grande tolérance. Roger Delisle, responsable des 45 écoles primaires de la commission scolaire de la Capitale, est également convaincu du bien-fondé du nouveau cours. Mais aussi de l’énorme défi qu’il représente. «À l’école Saint-Jean-Baptiste, toute l’équipe est très motivée et a bénéficié de beaucoup de soutien. Le milieu était aussi très réceptif, explique-t-il. Ailleurs, ce sera plus difficile, car les écoles auront moins de temps et de moyens pour s’y préparer.» La première version du programme devrait être approuvée cet été par le ministre de l’Éducation, Jean-Marc Fournier. Les 23 000 enseignants du primaire et les 2 400 spécialistes qui donneront le cours au secondaire auront ensuite un an pour se familiariser avec le contenu. «Dans le milieu scolaire, le programme va se heurter à beaucoup d’intolérance, autant chez les enseignants que de la part des parents», croit Roger Delisle, qui voit déjà des réactions. Pour le ministre Fournier, la soif de comprendre est telle qu’elle vaincra les obstacles. «Bien sûr, il y aura des ajustements. Mais on ne laissera pas les gens qui sont contre le dialogue imposer leurs vues», affirme-t-il. D’ici quelques années, ce seront peut-être les petits Québécois qui expliqueront le mieux l’accommodement raisonnable à leurs parents…

Culture

VLB dans ses grandes largeurs

C’est signé Victor-Lévy Beaulieu, ça s’intitule James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, et c’est sous-titré Essai hilare. « Hilare »? L’hilarité, sauf l’involontaire à laquelle n’échappent pas toujours les livres de l’écrivain de Trois-Pistoles, ne semble pas définir l’énorme ouvrage d’un millier de pages qu’il vient de publier. Je suis allé consulter ma bible habituelle, Le petit Robert, et ma perplexité m’a mené jusqu’au Trésor de la langue française, dans Internet. Nulle part je n’ai trouvé une définition qui convienne au propos de l’auteur, ici plus que jamais habité par les fonctions solennelles de l’écriture et les grandes obligations de l’écrivain. En désespoir de cause, je me suis dit – hypothèse on ne peut plus fragile – que par cet adjectif Victor-Lévy Beaulieu entendait signifier sa volonté d' »envoyer coucher » la langue française, comme son maître et modèle James Joyce l’avait fait pour l’anglaise. La lecture des deux premières phrases de son opus pourrait confirmer cette hypothèse: « Il est reveneure. Sur lallouinde gyrent et vriblent les slictueux toves. » Non, ce n’est pas du Joyce, seulement du Lewis Carroll, mais ne vous inquiétez pas, ça viendra. Hilarant? Un des commentateurs les plus accessibles du Finnegans Wake de Joyce, Anthony Burgess, nous informe qu’on ne peut lire ce roman sans éclater de rire à chaque page. Je n’ai pas ri en essayant de lire Finnegans Wake, ni en anglais ni en français (je tiens que c’est impossible à traduire). Je ne l’ai pas fait non plus en passant de longues heures dans le livre de VLB.Pour ne pas nous égarer tout à fait dans cet immense ouvrage de plus de 1 000 pages, accrochons-nous aux mots du titre. Je commence, avec l’auteur, par le Québec. La famille est réunie à Trois-Pistoles (cela vous dit quelque chose?) pour assister aux funérailles du père, et ça se passe plutôt mal: deux des fils se conduisent comme des voyous, et après la cérémonie la mère du narrateur se réfugie chez lui et refuse d’en partir. À cette mère redoutable, le Pistolois préfère sans doute ses sept chiens (pourquoi ne puis-je m’empêcher de penser à Blanche-Neige et aux sept nains?) et, surtout, son gentil mouton noir qui le suit partout. C’est le moment ou jamais pour Victor-Lévy Beaulieu de faire le procès d’un Québec à la fois aimé et détesté, victime d’une histoire déplorable, en particulier la religieuse. À la lecture du titre, on avait pensé que l’auteur ferait du Québec une nouvelle Irlande, à cause de la domination anglaise et de la puissance du clergé, mais non, la comparaison tourne court et le Québec quitte bientôt le paysage romanesque pour céder presque toute la place à une Irlande plus ou moins mythique dans laquelle l’auteur prend un plaisir presque sadique à nous égarer.Nous voici enfin chez James Joyce, l’immense écrivain qui nous a laissé, entre autres, deux chefs-d’oeuvre, Ulysse et le Finnegans Wake plus haut nommé. Sur Ulysse, on sent que ça n’y est pas encore, que le récit peine à prendre le rythme désiré. Victor-Lévy Beaulieu s’attarde, s’amuse à comparer chapitre par chapitre L’Odyssée, d’Homère, et le grand roman de Joyce, sans que l’intérêt de la chose dépasse de bien loin celui du travail imposé. Mais à mesure que l’on s’approche de Finnegans Wake, le ton monte, à la fois sur le plan biographique – Joyce vit le plus souvent à Paris, il noue des relations avec de nombreux écrivains, il dépense allégrement l’argent fourni par ses riches relations, sa vie familiale se complique – et sur le plan littéraire. C’est ici qu’il faut rappeler la partie essentielle du titre de VLB: « les mots ». Finnegans Wake vit de la vie des mots, Joyce en fabriquant à son gré de nouveaux, souvent composés d’éléments, de syllabes venus de plusieurs langues différentes (ne pas oublier qu’il a enseigné à l’école de langues Berlitz), faisant feu de tout bois pour créer une oeuvre à nulle autre pareille, scandaleuse absolument, quant à la langue et quant à ce qu’elle évoque. Beaulieu est ici comme chez lui, lecteur fasciné. Il lui arrive assez souvent d’imiter le Maître, et ses trouvailles ne sont pas toujours des réussites, mais peu importe: « D’abord et avant tout, écrit-il, j’aime le langage pour ce qu’il est, et le Wake est pleinement confortant [sic] et confortable en cet aspect-là des chausses [sic et resic]. »Victor-Lévy Beulieu nous rappelle que, depuis 1973, il n’a cessé, tout unilingue francophone qu’il soit, de lire Joyce et sur Joyce. Cette année-là, il découvrit chez un bouquiniste de Montréal une édition rare de Finnegans Wake, qu’il voulut acheter à crédit. Il était entendu qu’il n’entrerait en possession du volume qu’après le dernier paiement. Le libraire, ému par cette rare passion, lui permit d’emporter le livre avant l’échéance finale. Trente ans, ce n’est pas trop pour commencer à lire cette chose étrange. Je dis bien commencer. Le James Joyce de Victor-Lévy Beaulieu est un commencement de plus de 1 000 pages, une entreprise essentiellement téméraire dans laquelle on entre à ses risques et périls, surtout si, comme moi, on n’a jamais pu dépasser la première page de Finnegans Wake.James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots: Essai hilare, par Victor-Lévy Beaulieu, Éditions Trois-Pistoles, 1 080 p., 56,66$.James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots: Essai hilareÉtrange garçon impuissant à vivre l’émotion autrement que par l’écriture. À l’image de son corps osseux mais vigoureux, et qui restera ainsi jusqu’à sa mort. Ne prendra jamais une livre de graisse malgré les abus d’alcool et de nourriture. Rien ne restait à demeure dans ce corps-là, si peu doué pour jouir et si terrorisé par la peur de souffrir qu’il ne laissait rien entrer qui aurait pu l’infirmer. D’où sa fâcherie contre le monde qui n’en faisait jamais assez pour lui. Victor-Lévy Beaulieu

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Affaires et économie

Ça gaze à Inuvik!

C’est le golf le plus septentrional du continent et il porte bien son nom. Le «Road’s End» (bout de la route) se limite présentement à un terrain d’entraînement situé sur une étendue rocailleuse en bordure d’Inuvik, dans le nord des Territoires du Nord-Ouest. Mais Claude Gervais, l’un de ses fondateurs, est convaincu de pouvoir rassembler les fonds nécessaires pour aménager un parcours de neuf trous d’ici l’été. Au diable les problèmes causés par le soleil de minuit, qui en juillet brûle presque toute végétation: on posera du gazon artificiel près des tertres de départ et sur les verts. «Les journées de 24 heures ont au moins un avantage, dit ce Manitobain de 55 ans, établi ici depuis 2001. Si je n’arrive pas à dormir à 11 h du soir, je prendrai mon sac de golf et j’irai frapper des balles!» Il ne devrait pas manquer de partenaires, car Inuvik, la plus grande agglomération canadienne au nord du cercle polaire arctique avec ses 3 500 habitants, pourrait connaître un boom sans précédent au cours des prochaines années. Si les autorités fédérales donnent le feu vert au «projet Mackenzie», cette ville deviendra le lieu de départ d’un gazoduc de 1 220 km —l’équivalent de la distance entre Québec et Kuujjuaq —, qui s’étendra, par-delà monts et rivières, jusqu’en Alberta. L’objectif: exploiter les colossales réserves de gaz naturel enfouies sous le sol glacé de la vallée du fleuve Mackenzie, près de la mer de Beaufort. «Il y a tellement de gaz là-haut que ce serait suffisant pour chauffer toutes les maisons du pays pendant au moins 10 ans», dit Pius Rolheiser, porte-parole du consortium pétrolier qui pilote ce mégaprojet. Et c’est sans compter les hydrates de méthane — autre forme d’énergie — récemment détectés. Évalué à 7,5 milliards de dollars, ce gazoduc est le plus imposant et le plus coûteux projet jamais envisagé dans le Grand Nord canadien. Les travaux pourraient débuter dès 2008 et métamorphoser cette région particulièrement aride et méconnue du pays, à commencer par Inuvik (voir l’encadré «Carte et faits saillants du projet»). «L’avenir de la ville est lié à celui du gazoduc», dit le maire, Derek Lindsay, qui me reçoit dans son minuscule bureau, adjacent à la salle du conseil municipal. Nouvellement élu, cet homme frêle dans la cinquantaine, aux larges lunettes et à la barbe blanche, a dû quitter son travail de comptable l’automne dernier pour se consacrer exclusivement à son nouvel emploi, récemment converti en un poste à temps plein. Parmi ses tâches: préparer la ville en vue d’un éventuel boom. «On a des centaines de terrains prêts à accueillir de nouvelles maisons.» Inuvik ne compte qu’un seul feu de circulation, et son plus grand immeuble (qui abrite le siège social fraîchement rénové de la Société de développement régional inuvialuite) fait à peine quatre étages. Son centre-ville se résume à une poignée de bâtiments, hébergeant le North Mart (unique supermarché de la ville), un Pizza Hut, quelques bars, un hôtel et des bureaux de l’État — Inuvik est le centre administratif des huit localités dispersées dans le delta du Mackenzie. Pourtant, à quelques centaines de mètres du centre-ville, sur l’avenue Mackenzie, l’effervescence est déjà palpable. Nombre d’entrepreneurs ont misé sur l’avenir de la ville, dont la population pourrait quadrupler au cours des prochaines années, selon certaines estimations. Trois nouveaux hôtels y ont été construits depuis deux ans. Le dernier en date, l’hôtel Mackenzie, achevé en juin 2006, compte une centaine de chambres, toutes dotées d’un accès Internet haute vitesse. Des vols quotidiens assurent désormais la liaison entre Inuvik et les villes de Yellowknife, de Calgary et d’Edmonton. À leur bord, de nombreux employés et dirigeants des industries du pétrole et du gaz, qui ont fait d’Inuvik leur quartier général pour explorer le sous-sol riche en hydrocarbures du delta du Mackenzie et de la mer de Beaufort. Cette agitation a toutefois un air de déjà-vu aux yeux du maire Lindsay, qui se garde bien de célébrer avant que l’Office national de l’énergie (organisme fédéral indépendant qui réglemente certains aspects de l’industrie énergétique) et la Commission d’examen conjoint du projet gazier Mackenzie en aient scellé le sort. Comme beaucoup d’autres résidants d’Inuvik, Derek Lindsay a encore en mémoire la frénésie des années 1970, quand les multinationales Imperial Oil, ExxonMobil, ConocoPhillips et Shell ont découvert dans la région de gigantesques champs gaziers. Ces sociétés pétrolières avaient alors remué ciel et terre pour obtenir l’autorisation de construire un gazoduc, mais elles s’étaient heurtées à une opposition farouche des autochtones. Dans un témoignage-choc devant la commission d’enquête fédérale chargée d’évaluer le projet, le chef déné de Fort Good Hope, Frank T’Seleie, avait violemment interpellé le président du consortium pétrolier: «Vous êtes comme le Pentagone, qui planifiait le massacre d’innocents Vietnamiens. […] Vous arrivez avec vos troupes pour nous voler notre terre. Vous venez détruire un peuple qui a 30 000 ans d’histoire. Pourquoi? Pour 20 ans de gaz? Êtes-vous fous à ce point?» En 1977, après trois années d’enquête, la commission royale dirigée par le juge Thomas Berger avait recommandé au gouvernement d’imposer un moratoire de 10 ans sur la construction du gazoduc, le temps de trouver un terrain d’entente avec les autochtones. Trois décennies plus tard, les géants de l’industrie pétrolière n’ont pas encore pu commercialiser la moindre molécule de gaz, mais ils reviennent à la charge avec, cette fois, un as dans leur jeu. Dans un revirement spectaculaire, les autochtones se sont récemment ralliés au projet, après avoir conclu avec Ottawa des ententes leur reconnaissant des droits ancestraux sur de vastes territoires. «C’est notre chance de briser notre dépendance envers l’État», dit Fred Carmichael, 66 ans, président du Conseil tribal des Gwich’ins, l’une des deux principales communautés autochtones d’Inuvik. Debout devant une énorme carte géographique épinglée sur un mur de son bureau, Fred Carmichael montre du doigt une ligne pointillée traversant, du nord au sud, l’immensité virginale des Territoires du Nord-Ouest, grands comme la France, l’Allemagne et l’Italie réunies. «Le tracé du futur gazoduc», dit fièrement cet ancien pilote de brousse qui préside aussi le conseil d’administration de l’Aboriginal Pipeline Group, propriétaire du tiers des actions du gazoduc projeté. À ses yeux, il s’agit d’un investissement à long terme pour les siens. «On a perdu notre économie, basée sur le trappage et le commerce de la fourrure, dit-il d’un ton grave. Le pétrole et le gaz, c’est tout ce que nous avons.» Les peuples autochtones, insiste-t-il, toucheront des centaines de millions de dollars en redevances, qu’ils pourront investir dans des projets de développement. «Soyons réalistes, le pipeline ne détruira pas nos terres. Mais si on ne le construit pas, l’absence d’assise économique va détruire notre peuple.» La plupart des leaders des principales communautés autochtones des Territoires du Nord-Ouest partagent son point de vue. Même l’ancien chef de Fort Good Hope, Frank T’Seleie, appuie désormais le projet. L’opposition la plus féroce au gazoduc vient du Sierra Club du Canada, qui a lancé une campagne intitulée «Mackenzie Wild». Selon ce groupe environnementaliste, le projet menace des forêts boréales encore intactes du sud des Territoires et de l’Alberta, et risque de nuire à plusieurs espèces animales, tels le caribou et le grizzli. Le Sierra Club accuse aussi les promoteurs de vouloir acheminer de grandes quantités de gaz naturel vers Fort McMurray, en Alberta, et d’encourager ainsi une exploitation encore plus intensive des sables bitumineux, l’une des plus importantes sources de pollution du pays. Quoique minoritaires, certains autochtones désavouent encore le projet de gazoduc. Antoine Mountain, artiste déné originaire de Fort Good Hope, a récemment écrit un vibrant réquisitoire dans le Drum, hebdomadaire d’Inuvik publié en anglais. «Qu’elle vienne de l’armée, de l’Église ou de la grande entreprise, avec ou sans partenariat avec les autochtones, toute invasion mène ultimement au même résultat: une occupation étrangère et maléfique de notre mère la Terre.» Ses arguments semblent toutefois avoir peu de résonance auprès des jeunes autochtones. «Les traditionalistes invoquent de mauvaises raisons», dit Dez Loreen, 23 ans, éditeur et unique journaliste du Drum. «Ils prétendent que ça va ruiner la terre de nos ancêtres et empêcher les gens de chasser. Combien d’entre eux pratiquent vraiment ce qu’ils prêchent? Que les chasseurs de caribous parlent pour eux-mêmes.» Séduite par les retombées économiques que promettent les promoteurs, la nouvelle génération soutient le projet, insiste Dez Loreen, véritable moulin à paroles, aux épaules carrées et aux cheveux décolorés, qui caresse ouvertement l’ambition de devenir un jour maire d’Inuvik (il en prédit même l’année: 2012!). «Les gens d’ici veulent tous les avantages de la ville sans avoir à déménager dans le Sud. Inuvik n’a déjà rien à envier à Yellowknife en ce qui a trait à la qualité de vie. On n’a pas le sentiment d’être reclus, même si on est au nord du cercle polaire. Mais les gens exigent des maisons de plus en plus grandes, veulent améliorer leur niveau de vie et pensent que le gazoduc y contribuera.» Dez Loreen compare déjà Inuvik à Fort McMurray, ville-champignon albertaine devenue la capitale mondiale des sables bitumineux. Si son développement suit une courbe semblable, Inuvik devra aussi faire face à des défis importants (voir «La face cachée du boom», 1er oct. 2006). À commencer par le recrutement de la main-d’œuvre. «Attirer des travailleurs sera tout un défi, admet le maire, Derek Lindsay. Beaucoup de gens ont du mal à s’adapter aux nuits ensoleillées de l’été et aux journées sans soleil de l’hiver.» Pour les aventuriers, Inuvik revêt un aspect romantique. C’est, après tout, l’ultime terminus sur la route des Amériques, l’équivalent, côté arctique, d’Ushuaia, capitale de la Terre de Feu. Mais en décembre, la ville n’a rien de romantique… Lors de mon passage, le soleil se levait vers 11 h 30 et ne brillait que deux petites heures avant de se coucher, replongeant le décor dans la pénombre et le froid (entre –21° et –29° en moyenne en décembre). Pas étonnant que de nombreux citadins s’empressent de quitter la ville pour la période des Fêtes. Comme dans bien des villes nordiques, les Blancs qui s’aventurent ici sont souvent attirés par l’inconnu, le mystère associé aux grands espaces. C’est ce qui a convaincu Claude Gervais, chef adjoint des pompiers, de quitter The Pas, au Manitoba. «Je viens du nord du Manitoba, mais ce n’était pas encore assez pour moi. Je voulais essayer le vrai Nord, le Grand Nord.» Cinq ans plus tard, il ne regrette pas son choix. À bord de sa camionnette, il m’offre une tournée de sa ville d’adoption. «Tout ça n’existait pas quand je suis arrivé», dit-il en désignant un des nouveaux pâtés de maisons, lesquelles sont construites sur pilotis, comme la plupart des bâtiments. Il ne sera toutefois pas témoin du vrai boom qui attend Inuvik si le projet de gazoduc va de l’avant. À l’instar de beaucoup de travailleurs venus du «Sud», il y repartira sous peu, histoire de se rapprocher des siens. Mais il se réjouit déjà en pensant aux futurs résidants d’Inuvik qui frapperont des balles sur son golf

Société

La route de la liberté

Les Inuits de l’extrême nord du Québec — le Nunavik — voient grand. Leur projet le plus fou: construire une route d’au moins 2 000 km, qui relierait les 15 villages inuits au reste de la province à partir de la baie James. Une affaire de plusieurs milliards de dollars. La Société Makivik, qui veille au développement socioéconomique du Nunavik, y tient mordicus. «Cette route verra le jour, affirme Pita Aatami, président de l’organisme. Que ce soit dans 10, 50 ou 200 ans, le Nord finira par être raccordé au Sud.» En attendant, en comparaison du Grand Nord canadien, qu’un boom économique sans précédent anime, le Nunavik a presque l’air d’un ours qui hiberne. Mais Pita Aatami refuse de baisser les bras. Comment s’annonce l’avenir des Inuits du Nunavik? — Le marché du travail est toujours anémique, mais les choses pourraient bientôt changer, entre autres grâce au développement du tourisme et à l’ouverture possible de nouvelles mines dans notre territoire. Pour nous, c’est synonyme d’emplois. L’avenir est de moins en moins sombre… La seule mine du Nunavik, la mine de nickel Raglan, emploie surtout des travailleurs de l’Abitibi. Qu’attendent les Inuits pour y prendre leur place? — Le problème de Raglan, c’est sa situation géographique, à une centaine de kilomètres des villages les plus proches. Les travailleurs doivent y passer des semaines, souvent sans pouvoir mettre le nez dehors. Les Inuits ont du mal à s’y habituer. Par contre, il se peut qu’une nouvelle mine voie le jour près d’Aupaluk, dans la baie d’Ungava. Les employés pourraient revenir à la maison après leur quart de travail. Je suis certain que les Inuits seront nombreux à vouloir y travailler. Pour le moment, le développement du secteur minier au Nunavik ne vous apporte pas grand-chose… — Au contraire. Pendant les premières années d’exploitation de la mine Raglan, son propriétaire, Falconbridge, a financé la construction d’une église et l’agrandissement de l’école de Salluit, ainsi que la construction d’un centre récréatif à Kangiqsujuaq. De plus, une partie des profits de la mine nous sont versés en guise de dédommagement pour l’exploitation de notre territoire. Le coût de la vie est deux fois plus élevé au Nunavik que dans le reste du Québec. Entrevoyez-vous une façon de ramener le prix des biens de consommation à un niveau plus raisonnable? — La plupart des produits que nous consommons sont acheminés par avion. Les frais sont énormes. Par exemple, la construction d’un bungalow de deux chambres à coucher peut coûter jusqu’à 250 000 dollars. Pour nous, il n’y a qu’une solution: relier tous nos villages par une route qui se rendrait jusque dans le sud de la province. Vous imaginez les coûts de construction d’une telle route? — Des milliards de dollars! Nous négocions d’ailleurs un plan de développement économique du Nunavik avec les gouvernements fédéral et provincial. La construction de la route en fait partie, tout comme celle des 800 maisons qui nous manquent actuellement. La majorité des Québécois du «Sud» ne connaissent pas le Nunavik. Quels efforts fournissez-vous pour stimuler votre industrie touristique? — Nous voulons mettre en valeur la richesse de notre faune et de notre flore. C’est pourquoi Makivik a fondé, en 2005, Expéditions Croisière Nord, qui propose des croisières dans le Grand Nord du Québec et du Canada. Depuis notre fondation, nous avons fait découvrir le Nord et la culture inuite à près d’un millier de personnes. Il y en aurait encore plus si le prix des billets d’avion n’était pas si élevé! Traverser la moitié du globe jusqu’en Australie coûte moins cher qu’aller à Salluit… — Air Inuit sert une population de 10 000 personnes. Difficile d’offrir des billets à un prix concurrentiel avec si peu de clients. Nous tentons donc de voir comment abaisser les coûts du transport au Nunavik. Nous offrons depuis peu des tarifs spéciaux pour les touristes, en espérant que le nombre de visiteurs augmentera. Cela devrait nous permettre de réduire encore le prix des billets.

Société

Très chers petits!

Avant que leur petite Ariane ne voie le jour, à la veille de Noël, Josée Veilleux et son conjoint avaient déjà dépensé quelque 2000 dollars pour l’achat de pyjamas, d’une table à langer, d’une chaise haute, d’une couchette, d’un mélangeur pour concocter des purées et d’un four à micro-ondes pour les dégeler, d’une réserve de couches, d’une poussette, etc. «On a largement dépassé notre budget», dit cette enseignante montréalaise de 33 ans au lendemain de l’accouchement de son premier enfant. Et ce n’était que le commencement. Car Josée Veilleux a calculé l’incalculable. «Ça va nous coûter 150 000 dollars jusqu’à ses 18 ans.» Dans la chambre à côté, à l’étage des nouveau-nés de l’hôpital Sainte-Justine, Évelyne Leblanc et Éric Vachon prévoient dépenser encore plus. Il faut dire que bébé François a un grand frère de trois ans. Le couple de comptables a donc fait l’exercice en toute connaissance de cause. Après avoir énuméré, à voix haute, de multiples dépenses, qui vont des skis aux écoles privées en passant par les bicyclettes, les sièges d’auto, le lait maternisé et les régimes épargne-études, Évelyne Leblanc lance: «Environ 400 000 dollars pour les deux enfants?» Au jeu-questionnaire «Combien coûte votre enfant?», ces deux couples ne seraient pas loin de remporter la mise. En fait, un couple aux revenus modestes devrait prévoir engager environ 100 000 dollars de dépenses pour un enfant, de la naissance de celui-ci à sa majorité. S’il a des revenus moyens, il faut ajouter 80 000 dollars, et une autre somme de 50 000 dollars pour un couple aisé. Car ce qu’on dépense pour son enfant est fonction de ce qu’on gagne. À une époque où le taux de natalité est au plus bas, on a l’impression que ce sont des considérations financières qui freinent l’ardeur des couples à fonder une famille. Mais est-il vrai qu’élever des enfants coûte plus cher aujourd’hui qu’il y a 30 ans? Oui, vous diront la plupart des parents. Ils vous parleront de Nike, de Tommy Hilfiger, de Jacob Jr, de planche à neige, du dernier CD des Spice Girls ou de la vidéo du Roi lion. Et il est vrai qu’il y a trois décennies GapKids n’existait pas, tout comme Guess Girls, les shampoings L’Oréal Kids, l’ordinateur, les patins à roues alignées ou les restaurants Pizza Hut. Les cours de natation avaient lieu l’été, les enfants passaient leurs vacances dans la cour ou dans la ruelle, McDonald’s était réservé à quelques occasions spéciales. Et les anniversaires ne nécessitaient ni la réservation d’une salle avec mur d’escalade ni la visite du Biodôme en compagnie de la classe complète de son petit trésor. Et l’État dans tout cela? Les discours résolument profamille des gouvernements n’y changent rien; pis, les «compensations» financières versées aux couples ayant des enfants diminuent, tandis que le revenu familial – après impôts – a également diminué de plus de 5% depuis 10 ans. La somme de 180 000 dollars (pour une famille de la classe moyenne) donne une idée assez juste du prix d’un enfant, mais elle ne chiffre que le «coût brut», soit celui des biens et des services achetés afin de satisfaire les besoins des enfants, ou du moins ce que les adultes pensent être leurs besoins. Il n’est donc pas question ici de soucis et de joies, de déceptions et de souffrances, d’amour non plus. Ce «coût psychologique», personne ne peut l’établir.Mais le salaire dont l’un des parents, souvent la mère, a été privé durant des mois, voire des années, l’expérience qu’il n’a pas accumulée, le temps consacré aux devoirs, les rendez-vous chez le dentiste, les journées de travail ou les promotions manquées – nommé «coût d’opportunité» par les chercheurs – ont été chiffrés: 150 000 dollars, 250 000 dollars pour l’ensemble de la carrière d’une mère de deux enfants. Une somme à ajouter à la facture précédente. Hélène, une criminologue qui a arrêté et a repris son travail au rythme des naissances de ses trois enfants, tous âgés de moins de six ans, évalue déjà son manque à gagner à 140 000 dollars. «Et ça ne comprend pas les augmentations salariales que je n’ai pas eues.» Cher? Le compte s’arrête ici à 18 ans. L’âge de la majorité. Mais pas celui de la liberté financière: plus de la moitié des jeunes de 18 à 25 ans vivent chez leurs parents et grugent encore une part importante du budget familial. Chiffrer le «coût brut» est une entreprise ardue. «Il n’y a pas d’études formelles sur la question. Sans doute parce que ça n’intéresse personne!» dit en riant Pierre Lefebvre, professeur de sciences économiques à l’UQAM et spécialiste de la démographie économique. Un enfant ne se prête pas à une analyse coûts-bénéfices. Contrairement aux siècles passés, aujourd’hui, il n’a aucune valeur marchande, ne servira jamais à enrichir la famille, à labourer les champs ou à entretenir ses parents vieillissants. «Ce ne sont pas des bras de plus à la ferme, dit Pierre Lefebvre. C’est un flux de services affectifs, émotifs.» Les considérations financières comptent rarement dans la décision de mettre un enfant au monde, du moins un premier. Elles prennent toutefois de l’importance quand vient le temps de penser à un deuxième enfant, et davantage encore à un troisième, comme en fait foi la différence entre le taux de natalité au Québec (un peu plus de 1,5) et la moyenne des enfants désirés (2,24). «Un premier, ça allait de soi, dit Denise Maheux, professionnelle dans la trentaine, mère de deux petits garçons. Mais on a attendu un peu plus longtemps qu’on le souhaitait pour le second parce qu’on ne s’imaginait pas payer 900 dollars de frais de garde tous les mois. Un troisième? On y pense. Mais on veut aussi pouvoir s’acheter une maison un jour.» Peu d’études ont été réalisées sur le sujet. Les plus récentes ont été publiées dans les années 80 pour le compte du Bureau de la statistique du Québec. En 1986, l’organisme demandait aux démographes Évelyne Lapierre-Adamcyk et Jacques Henripin d’évaluer le coût d’un enfant à partir des données de l’enquête sur les dépenses des familles au Canada, faite en 1982. Bien que les chiffres ne soient plus valables, souligne Évelyne Lapierre-Adamcyk, professeur de démographie à l’Université de Montréal, «la méthodologie et le questionnement demeurent d’actualité». À l’époque, les chercheurs soulignaient les difficultés inhérentes à ce type de calcul: le questionnaire de Statistique Canada ne visait pas spécifiquement les dépenses faites pour les enfants. Celles qui pesaient le plus lourdement sur le budget étaient de type familial (logement, alimentation). Le flou demeure tout aussi important aujourd’hui: si un couple décide d’acheter une voiture plus spacieuse à l’arrivée d’un deuxième enfant, comment calculer cette dépense? Et la maison de banlieue? Et le nouveau canapé qui remplace celui qui a été éventré par les deux garçons de la famille? L’enquête de Statistique Canada a tenté de déterminer les dépenses des couples avec ou sans enfant disposant d’un revenu de 30 000 dollars. Résultat: les premiers dépensaient 23 800 dollars pour des articles de consommation, les seconds, 23 600 dollars. Une différence de 200 dollars. Un enfant coûte-t-il 200 dollars? Bien sûr que non. Mais, et c’était là le premier constat des deux démographes, les deux groupes ne dépensent pas de la même façon. Le couple de parents réajuste son budget familial. Et son mode de vie. Moins de parfums et plus de détersif… Le changement se fait graduellement, dit Denise Maheux. «On commence par éliminer les sorties. Puis le vin. On garde plus longtemps ses chaussures, car il faut d’abord remplacer celles des petits, presque tous les trois mois au début. Et on ne fait plus l’épicerie avec insouciance: on recherche les rabais, on s’approvisionne à plus d’un endroit.» Ce réaménagement du budget familial, dit Pierre Lefebvre, a donné l’idée aux chercheurs d’établir le coût d’un enfant non pas en comparant les dépenses des couples jouissant d’un niveau de vie identique, mais plutôt leur revenu. «Le coût de l’enfant, explique l’économiste, correspond donc au revenu supplémentaire dont devrait disposer un couple afin de maintenir le niveau de vie qu’il avait avant.» Quel est ce revenu supplémentaire? «Selon les hypothèses, il s’échelonne de 15% à 25% du revenu brut de la famille, dit Pierre Lefebvre. Le cinquième du revenu m’apparaît une bonne estimation.» Faisons le calcul: le revenu médian de la famille québécoise est aujourd’hui de 50 000 dollars. Le cinquième de ce revenu, 10 000 dollars, multiplié par 18 ans, donne une facture de 180 000 dollars. Avec le quart du revenu: 12 500 dollars par année, soit un total de 225 000 dollars. «Ces mesures sont devenues des normes internationales», dit Ruth Rose, professeur de sciences économiques à l’UQAM. Et elles seraient valables pour toute la classe moyenne. «Au-delà de 100 000 dollars de revenus, toutefois, dit Pierre Lefebvre, la règle ne s’applique pas d’emblée.» Même chose pour les familles moins fortunées: le fardeau économique d’un premier enfant est plus considérable pour les pauvres. Qu’en est-il du deuxième enfant? Il ne coûte pas, bien sûr, le double du premier. Les économies d’échelle existent. La couchette de l’aîné servira au second, tout comme une partie des vêtements, la bicyclette. Plus la famille grandit, plus les dépenses moyennes par enfant diminuent, disent Jacques Henripin et Évelyne Lapierre-Adamcyk, qui évaluent qu’elles fondent du tiers pour le deuxième. Mais la famille a aussi tendance à s’endetter, notent-ils: les cours de natation, l’école ou les traitements d’orthodontie ne peuvent être refilés à un autre enfant. Deux enfants grugeraient, en fait, de 25% à 35% du revenu brut, estime Ruth Rose. Coupons la poire en deux: à 30% d’un revenu de 50 000 dollars, la facture s’élève donc à 15 000 dollars par année. Les avis divergent quant aux répercussions du troisième enfant. Certains croient qu’il est plus «économique» que le cadet et, bien sûr, que l’aîné. Mais une étude française évalue que le coût du troisième enfant est supérieur à celui du deuxième, et même du premier. Car son arrivée entraîne d’autres types de dépenses. Si l’enfant coûte le quart du revenu brut familial, en est-il ainsi à tous les âges? S’il faut en croire les spécialistes, il s’agit plutôt d’une moyenne. L’économiste et démographe Anne Hélène Gauthier, autrefois à l’emploi de Statistique Canada et aujourd’hui chercheuse à la Western Washington University, multiplie par trois les dépenses à l’adolescence par rapport à celles engagées pendant la petite enfance. Selon une étude française publiée en 1997 par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l’adolescent de 15 à 18 ans coûte plus du tiers du revenu de ses parents (contre le cinquième pour les enfants de moins de 14 ans). Les Français estiment que c’est entre quatre et 11 ans que les enfants coûtent le moins cher. Au cours des quatre premières années, la facture est alourdie par l’équipement (ameublement, poussette, etc.) et les frais de garde. Avant l’âge d’un an, les «frais fixes» sont élevés: «Nous dépensons 120 dollars par mois rien que pour les couches, les vitamines et le lait maternisé de Gabriel, notre fils de huit mois», dit Denise Maheux. Et c’est durant cette coûteuse première année que bien des mères sont en «congé», parfois sans salaire, souvent avec des revenus amputés de moitié. Cela dit, élever un enfant coûte-t-il plus cher aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans? Personne ne semble capable de répondre à cette question. Mais une chose est sûre: les enfants sont entraînés de plus en plus jeunes dans le grand cirque de la consommation. «À neuf ou 10 ans, les filles veulent des vêtements griffés Jacob, alors qu’avant, la folie des marques commençait à l’adolescence», dit Isabelle Thibault, conseillère budgétaire à l’ACEF de l’est de Montréal. Les spécialistes du marketing appellent tweens ces nouveaux et voraces consommateurs, âgés de six à 12 ans. «Il y a une nette augmentation du coût du confort social, dit l’économiste Pierre Fortin, lui-même père de cinq enfants. L’enfant doit avoir les mêmes bébelles que ses copains.» Plus de 70% des jeunes des familles moyennes et aisées sont équipées pour au moins un sport, d’après le Conseil canadien de développement social. Et il faut en payer les cours: les familles dépensent de 1500 à 5500 dollars par an, selon leur revenu, pour les loisirs et les sorties récréatives. «Une journée de ski en famille peut coûter jusqu’à 100 dollars», dit Danièle Bélanger, une mère au foyer qui vient d’avoir un quatrième enfant. «Et ils veulent maintenant s’équiper pour la planche à neige!» Le phénomène n’est pas qu’urbain. Manon Hébert et sa famille ont quitté l’an dernier Saint-Eustache pour aller s’installer à Saint-Jovite. Elle a été surprise de constater que les modes vestimentaires sont partout les mêmes, que Nike et Tommy ri-valisent aussi dans les cours d’écoles des Hautes-Laurentides… et que tous les enfants font du ski! Et il y a, bien sûr, l’incontournable ordinateur: le tiers des enfants des classes moyennes et la moitié de ceux issus des classes supérieures en ont un à la maison. Or, au grand dam des parents, les nouveaux jeux offerts aux jeunes sont rarement compatibles avec un ordinateur «vieux» d’à peine deux ans ou moins. Sans oublier les modes: bien des jeunes ont trépigné, au dernier Noël, pour avoir leur PowerStation, un jeu électronique de 200 dollars! Même l’école gratuite n’est plus tout à fait gratuite. Le Conseil canadien de développement social évalue que les familles doivent dépenser de 800 à 2000 dollars par année pour l’enseignement secondaire d’un enfant. Au primaire, la Fédération des comités de parents du Québec estime que le matériel scolaire obligatoire coûte au moins 130 dollars. C’est sans compter les frais de garde (900 dollars par année), les boîtes à lunch, les livres et les imprévus. La facture s’alourdit dès qu’on parle de classes vertes, rouges ou blanches (125 à 175 dollars). Denise Maheux a calculé les frais supplémentaires demandés par la garderie que fréquente son fils de quatre ans depuis septembre. Pas moins de 80 dollars, pour une sortie au théâtre, une autre au Biodôme, un petit journal, un cours de musique… «On n’a pas d’autre choix que de payer si on veut que notre enfant participe comme les autres.» «Les parents peuvent mettre un frein à la surenchère et faire le choix de la simplicité», dit Jannick Desforges, responsable des services juridique et budgétaire à Option consommateurs, un organisme sans but lucratif. «Mais il faut qu’ils soient eux-mêmes convaincus qu’ils ne sont pas des guichets automatiques.» À lire aussi : L’État aide-t-il les parents?

Santé et Science

La Terre a-t-elle perdu la boule?

Quel invraisemblable hiver nous avons eu! La nature nous en a fait voir de toutes les couleurs. Du «jamais vu» en météo. Début janvier au Québec, une semaine de pluies verglaçantes sans précédent. Au même moment, des records de temps doux et les cerisiers en fleurs à Washington. En février, une tornade meurtrière en Floride, et l’une des pires tempêtes jamais enregistrées en Californie. Sans parler des pluies torrentielles et des inondations dans l’est de l’Afrique, au Pérou, en Équateur. Un peu plus, et Jean-Pierre Ferland, avec son surréaliste «il a neigé à Port-au-Prince», gagnait ses galons de météorologue: en décembre, il a bel et bien neigé à Guadalajara, au Mexique! Et le même jour, on jouait au golf en Saskatchewan. Mais cette série d’«événements extrêmes» – l’expression a gagné les médias et l’imagination populaire – remonte à plus loin: pensons aux gigantesques feux de forêts en Indonésie, l’automne dernier, causés par le retard de la mousson, aux débordements de la Rouge au Manitoba, au printemps 1997, et à l’inoubliable déluge au Saguenay, en juillet 1996. Décidément, serions-nous portés à conclure, l’effet de serre et le réchauffement de la planète sont à l’oeuvre. Le monde n’a plus toute sa raison climatique. Bref, la Terre a perdu la boule. Vrai? La réponse est loin d’être claire comme un ciel sans nuages. De tout temps, les Éole, Neptune et autres dieux de circonstance ont piqué d’homériques colères. Et ce n’est pas d’hier non plus que les marchands de paratonnerres font des affaires d’or après les gros orages. Mais les mortels ont la mémoire météo plutôt courte – qui se souvient à quoi ressemblait juillet à L’Anse-à-Gilles il y a 15, 23 ou 37 ans? Et plus que toute autre forme de mémoire peut-être, la mémoire météo carbure à l’anecdote et fonctionne comme une machine à sélectionner et à modifier, à oublier ou à amplifier les souvenirs. N’importe qui, y compris votre arrière-grand-père, s’il est encore vivant, vous dira que les hivers de son enfance étaient bien plus rigoureux que ceux d’aujourd’hui, et les étés, bien plus chauds. Difficile de ne pas évoquer aussi l’«effet médias». Les mortels, fait relativement nouveau, ont désormais les yeux vissés à la télévision. Les canaux d’information continue, les chaînes météo et même les émissions d’actualité générale possèdent le redoutable pouvoir de rapprocher, pour ne pas dire de grossir, le spectacle de la nature quand elle entre en furie. Les ouragans, les inondations et les pylônes effondrés font indubitablement de «bonnes images». D’où, en grande partie sans doute, l’impression que ces titanesques sautes d’humeur des éléments augmentent en nombre et en intensité. Mais les spécialistes, eux, sont beaucoup plus circonspects. «Scientifiquement parlant, il n’y a pas de preuves solides que les événements atmosphériques extrêmes soient devenus plus fréquents au cours des dernières années», dit Alain Bourque, climatologue au ministère de l’Environnement du Canada. Selon lui, nous ne disposons que de quelques études qui semblent indiquer une tendance à l’augmentation de certains phénomènes violents dans certaines régions de la planète, les pluies abondantes dans le Midwest, par exemple. Mais rien, par contre, sur le verglas. Cela ne veut pas dire, nuance toutefois Bourque, que nous ne connaîtrons jamais de changements: «Théoriquement, si la température de l’ensemble de l’atmosphère augmente, il y aura davantage d’énergie disponible pour faire naître et pour alimenter de tels événements climatiques.» De plus, ces événements n’ont souvent en commun que… d’être des catastrophes. Il n’est pas facile de mettre dans le même sac, du strict point de vue météorologique, l’inondation au Saguenay et le récent verglas. Comme ces événements sont locaux et ponctuels, ils se prêtent mal à l’analyse de longues séries, à la généralisation, à la découverte de tendances. Enfin, chose exécrable en science, ils sont particulièrement propices au péché de la relativité: tout dépend du lieu et du moment où on les observe. Ainsi, lors du mémorable orage du 14 juillet 1987, à Montréal, il est tombé 102 mm d’eau en deux heures à la station météorologique de l’Université McGill, en plein centre-ville; mais il en est tombé seulement trois à la station de La Prairie, de l’autre côté du Saint-Laurent. Les nuages auraient-ils crevé quelques kilomètres plus loin que la mémoire collective n’aurait jamais classé cet orage dans la catégorie des «événements extrêmes». Cela dit, si le temps a ses humeurs à court terme, le climat, lui, a ses inconstances et ses fluctuations à long terme. «Nous avons tendance à penser que le climat est stable, mais ce n’est pas vrai», rappelle Henry Hengeveld, conseiller scientifique sur le changement climatique au ministère de l’Environnement du Canada, à Downsview, en Ontario. Allant un peu plus loin que son collègue montréalais, il dit «personnellement soupçonner» que certains phénomènes atmosphériques violents deviennent plus fréquents. Il dit aussi croire que «cette augmentation est reliée au changement climatique», c’est-à-dire à des modifications du climat lui-même. Prenez le désormais célèbre El Niño, phénomène qui se manifeste par un réchauffement anormal du Pacifique au large des côtes sud-américaines et qui se produit tous les trois à sept ans environ. L’épisode de 1997-1998 restera dans les annales comme le plus fort du siècle – après celui de 1982-1983, qui avait aussi cogné très dur. Les pluies et les inondations au Pérou et en Équateur récemment, c’est lui. Les tempêtes en Californie l’hiver dernier, sans doute lui. Le verglas et le temps hivernal plutôt doux dans notre coin de continent, fort probablement en partie lui. La mousson en retard, la sécheresse et les feux de forêt en Asie du Sud-Est, l’automne dernier, c’est encore à lui qu’on peut largement les imputer. El Niño se ferait par ailleurs plus fréquent, et son comportement plus erratique. L’avant-dernier épisode, au début des années 90, s’est étendu sur plus de trois ans. Faut-il voir là, comme le dit Henry Hengeveld, «un changement de comportement d’El Niño»? Peut-on encore parler, à l’échelle non plus de une ou deux décennies, mais des 50, 100 ou 1000 dernières années, d’une variation dans les limites de la normale? El Niño a eu des cycles et des intensités extrêmement variables au cours des siècles et des millénaires, comme l’ont montré des études de récifs de coraux dans le Pacifique, de dépôts sédimentaires dans le nord du Pérou et de cercles de croissance d’arbres aux États-Unis et au Mexique. Mais ses dernières sautes d’humeur ne dépassent-elles pas les bornes? Et ne serait-il pas, à l’instar du climat de la planète tout entière, en train de perdre lui aussi la boule? Marc Lucotte dirige l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal. Quand on lui demande s’il y a changement climatique et si ce changement est d’ores et déjà perceptible chez nous, il refuse de se montrer alarmiste, mais se dit inquiet. La fameuse augmentation de la température moyenne de surface de la planète – de 0,3°C à 0,6°C depuis la fin du 19e siècle, selon le très officiel Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC) – est pour lui «l’indice qu’il se passe quelque chose». Il ne faut pas grand-chose pour détraquer le climat, explique-t-il: «Au cours de la dernière période glaciaire, avec seulement 4°C de moins qu’aujourd’hui, il y avait quatre kilomètres de glace au-dessus de l’actuel Montréal.» Évidemment, il y a encore d’énormes incertitudes – et de solides controverses scientifiques – dans ce très compliqué dossier du changement climatique. Mais, selon Marc Lucotte, il y a au moins quelques certitudes. D’abord la tendance – «la seule qui soit absolument irréfutable» – à l’augmentation de la proportion de gaz carbonique dans l’atmosphère (le CO2 est le plus célèbre des gaz à effet de serre). Depuis l’ère préindustrielle, il y a environ 250 ans, cette proportion a augmenté de près du tiers, et il est sûr qu’elle va continuer d’augmenter. La concentration est due principalement – tout le monde s’entend là-dessus – à l’utilisation de combustibles fossiles, charbon et pétrole en tête, à la disparition des forêts et aux pratiques agricoles (les milliards d’animaux que nous élevons pour nous nourrir sont de redoutables émetteurs d’un autre gaz, le méthane). Autre fait établi, ajoute Marc Lucotte: les gaz à effet de serre ont bel et bien… un effet de serre. Ils emprisonnent la chaleur dans l’atmosphère et l’empêchent de se dissiper dans l’espace, exactement comme le toit d’une serre au soleil. Décrit au début du siècle dernier, ce mécanisme naturel assure à la Terre les températures nécessaires à la vie. Mais, quand la concentration de ces gaz augmente – et c’est ce qui se passe à un rythme accéléré depuis quatre ou cinq décennies -, les températures moyennes augmentent aussi, comme si l’on ajoutait une épaisseur au toit de la serre. Bref, comme l’écrivent les experts de l’IPCC dans leur rapport de 1995, «le bilan de la preuve suggère que les humains ont une influence perceptible sur le climat mondial». Et déjà, l’augmentation de la température moyenne depuis un siècle a causé une élévation du niveau moyen des océans de 10 à 25 cm. (Le phénomène n’est pas dû, comme on pourrait le croire, à la fonte des glaces, mais simplement à «l’expansion thermique»: l’eau, en se réchauffant, augmente de volume.) Minoritaires, mais agaçants, certains scientifiques refusent pourtant de hurler trop vite au grand-réchauffement-causé-par-les-méchants-humains-brûleurs-de-pétrole. «Le réchauffement mondial causé par l’effet de serre est devenu affaire de dogme», dit Pierre Gangloff, géographe et spécialiste de l’étude des climats anciens à l’Université de Montréal. La Terre a déjà eu et plus chaud et plus froid qu’aujourd’hui, note-t-il, bien avant qu’on puisse incriminer l’activité humaine. Sans remonter à Adam et Ève, on a par exemple assisté à une baisse des températures de 1,5°C à 2°C en Europe pendant ce qu’on a joliment appelé «le petit âge glaciaire», entre la fin du 16e siècle et le début du 19e; il se pourrait que la hausse mesurée au cours de la dernière centaine d’années ne corresponde qu’à un début de retour à ce qui prévalait au Moyen Âge. «On privilégie les données qui vont dans le sens de la théorie de l’effet de serre et du réchauffement du climat, et on oublie celles qui vont dans l’autre sens», dit encore Pierre Gangloff, reprochant à la communauté scientifique d’avoir perdu sa rigueur et son sens critique. Il rappelle, entre autres, la baisse des températures de 1,5°C dans l’Atlantique Nord entre 1955 et le début des années 80, ou le fait que la banquise antarctique a avancé entre 1980 et 1995. Ou encore, sur une plus grande échelle de temps, le fait que le climat de la Terre ait une tendance au refroidissement depuis 2500 ans. (La baisse des températures de 1955 à 1980 s’expliquerait par un effet tampon de particules polluantes émises en haute atmosphère par l’activité industrielle; ces particules, moins nombreuses depuis la chasse aux pluies acides, faisaient en quelque sorte office de parasol à la Terre.) Que dire aussi, notent les sceptiques, de l’influence de l’activité solaire, elle-même changeante, sur le climat de la petite planète bleue? Ou de la position, également variable, de la Terre par rapport au Soleil? Au-delà des controverses sur la réalité du réchauffement dit «anthropogénique» (causé par les humains) et surtout sur sa rapidité et son ampleur, une énorme question demeure: comment prévoir les effets, à moyen et à long terme, de l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère? Le climat, on s’en rend de plus en plus compte, est un système d’une vertigineuse complexité. Chacun de ses deux grands sous-systèmes, l’atmosphère et l’océan, évolue à son rythme et selon ses propres lois et cycles, en même temps qu’il influence profondément l’autre. Les masses d’eau chaude d’El Niño se déplacent au gré des vents qui soufflent sur le Pacifique, puis réchauffent les masses d’air qui entrent en contact avec elles avant d’envahir le continent américain. Il existe dans l’Atlantique un très curieux cousin d’El Niño, l’oscillation de l’Atlantique Nord, qui a de profondes influences sur toute l’Europe et qui est sujette à des fluctuations et renversements encore fort mal compris. Et à l’autre bout du monde, une éruption volcanique comme celle du Pinatubo, en 1990, peut à elle seule projeter assez de cendres dans l’atmosphère pour bloquer une partie du rayonnement solaire et provoquer un refroidissement généralisé des températures au sol. Des dizaines d’autres phénomènes de cette nature et de cette ampleur entrent à tout moment dans la danse, conjuguent leurs effets ou au contraire se contrecarrent les uns les autres. Et sans cesse, la lente machine des océans échange énergie et chaleur avec l’insaisissable mécanique des vents et des courants d’air. Comment donc discerner des tendances, des directions, des lignes de force dans l’évolution du temps qu’il fait et qu’il fera? Sans compter que le climat de la Terre, pour reprendre une expression chère à Marc Lucotte, fonctionne selon les curieuses et presque impénétrables règles du… chaos. Dans un système chaotique, une même cause (par exemple un épisode El Niño de telle intensité) ne produit pas toujours les mêmes effets; pis, ils sont parfois totalement opposés à ce qu’on attendait. Un des scénarios de changement climatique envisage donc la possibilité, paradoxale et fort troublante, que le réchauffement entraîne un rapide et très net… refroidissement de la planète . La production agricole tomberait alors en flèche. Les réserves de nourriture – l’humanité n’en a que pour quelques mois dans son garde-manger – s’épuiseraient à toute allure. Mais qu’on cherche à prévoir le ciel qu’on aura demain ou le climat de la planète en 2050, reste que les phénomènes qu’on veut simuler sont si compliqués et si gigantesques, si évanescents aussi, que les plus puissants moyens informatiques sont encore trop faibles. Les «modèles» laissent une place énorme à l’approximation, à l’erreur ou même à la fantaisie de ceux qui les concoctent. Ainsi, l’un des reproches qu’on adresse à l’IPCC est d’avoir grandement surestimé, dans son rapport de 1990, l’ampleur du réchauffement climatique et de la montée du niveau des océans, phénomènes susceptibles de se produire d’ici l’an 2100. Dans son rapport de 1995, l’organisme reconnaît avoir exagéré de 30% en ce qui concerne la température et de 25% relativement à la mer. L’IPCC prévoit maintenant que la température moyenne de la Terre augmentera de 2°C d’ici 2100. Mais la fourchette est large puisque la hausse pourrait se situer entre 1°C et 3,5°C. Même chose pour le niveau des océans: l’organisme prévoit une augmentation de 50 cm… mais à l’intérieur d’une fourchette de 15 à 95 cm. Peut-on encore parler de «prévisions» avec de telles marges d’erreur? On est en droit de se le demander, surtout quand seules sont embouchées les trompettes de la catastrophe appréhendée. Et comment «prédire» avec un minimum de fiabilité les effets de ces changements sur l’environnement? Selon qu’on est alarmiste ou optimiste, on annonce le pire ou on dort sur ses deux oreilles. Géographe à l’Université de Montréal, Pierre Richard est de ceux qui doutent des idées à la mode sur l’effet de serre et sur l’origine essentiellement humaine du réchauffement. Il est aussi de ceux qui regardent les scénarios «catastrophe» d’un oeil méfiant. Bien sûr, concède-t-il, la Terre est «une énorme marmite», et il est extrêmement difficile de prévoir «où seront les lettres dans la soupe à l’alphabet qui y mijote». Mais ses études en paléobotanique (la science de la végétation du passé) et en paléoclimatologie (celle des climats du passé) le portent à penser que les changements notables de la végétation qu’on annonce ici et là sont loin d’être des certitudes. Pour lui, il est par exemple peu probable que la forêt boréale prenne d’un coup ses cliques et ses claques pour aller s’installer plus au nord, comme on l’a souvent dit. Faut-il pour autant faire le gros dos et attendre béatement? Peu de gens oseraient tenir une position aussi insouciante. Et même les esprits les plus critiques à l’endroit du grand cirque international des «sommets» de l’environnement trouvent que le brouillon d’entente issu de la Conférence de Kyoto , en décembre dernier, est mieux que rien. Marc Lucotte rappelle que les bouleversements du climat et leurs conséquences peuvent se produire – ça s’est vu – en l’espace d’une ou deux générations. Il remarque et regrette que «les gouvernements ne parlent déjà plus de contrôler le changement climatique, mais de s’y adapter». Les scientifiques ne sont pas encore tout à fait certains de leurs prédictions? Peu importe, rétorque-t-il, «les risques de ne rien faire sont trop grands». Les Hollandais, dit-il, viennent de rehausser toutes leurs digues de 1,5 m… Comme le déclarait au New York Times un biologiste de l’Université Stanford, en Californie, on peut bien attendre encore 10, 20 ou 30 ans pour avoir la preuve ultime qu’il y a bien réchauffement du climat et que le phénomène est dû aux actions humaines. «Mais, pendant ce temps, nous menons une expérience de laboratoire à la dimension de la planète. Et nous sommes tous dans l’éprouvette.»

Monde

La peur du chaos

Sur la table du souper, le vieux Zhou repousse les plats pour mieux m’expliquer les événements de juin 1989, sur la place Tian’anmen. Les baguettes représentent des rues; un bol de riz devient un rond-point… « J’étais ici quand le premier coup de feu a été tiré… » Les Chinois viennent d’apprendre la mort de Deng Xiaoping, annoncée au petit matin. Ce soir, dans leur appartement de Pékin, M. Zhou et sa femme reçoivent enfants, gendre et bru pour une des dernières soirées des fêtes du nouvel an. Comme dans beaucoup de chaumières pékinoises, on parle politique. J’étais sur le chemin de l’aéroport de Hongkong, en route pour Taiwan, quand la radio du taxi a annoncé le décès du « petit timonier ». Une heure plus tard, j’avais changé de vol! Me voici donc, impromptu, débarqué dans une capitale que je n’ai pas visitée depuis 1987, en un moment privilégié pour sonder l’âme des Chinois. L’invitation à souper chez ce « contact » que je n’avais jamais rencontré m’avait étonné. Il y a une quinzaine d’années, les Chinois ne prenaient pas le risque d’inviter spontanément un étranger chez eux – encore moins un journaliste! « Il y a 10 ans, m’explique M. Zhou, c’était faisable, mais encore fallait-il demander la permission. » Aujourd’hui, tout le monde s’en fout… La liberté a toutefois ses limites: « Ça ne me dérange pas de vous parler devant ma femme et mes enfants, m’a prévenu M. Zhou. Mais je ne pourrais pas m’exprimer ainsi dans un autobus. » Sans exception, tous les Chinois que j’ai interviewés ont demandé l’anonymat! (Les noms des Chinois cités dans cet article, sauf ceux de personnages officiels, sont donc tous des pseudonymes.) Quand chacun s’est fait promettre, cinq fois plutôt qu’une, que son nom ne serait jamais publié, la conversation prend un tour explosif… « Mao Tsétoung a été le plus grand criminel de l’histoire! » lance la fille de M. Zhou. On y va de déclarations méprisantes à l’égard du régime, du président Jiang Zemin, le successeur de Deng, qualifié de personnage « inepte » et « insignifiant ». Li Peng, premier ministre, est « aussi dégoûtant qu’une mouche tombée dans un bol de lait ». Deng, pour l’instant, est épargné. Je comprendrai bientôt pourquoi. Je demande si ces déclarations sont l’effet d’un nouveau climat de liberté, auquel je ne m’attendais pas du tout. « Non », répond M. Zhou avec humour. « C’est l’effet de la bière! » À 60 ans, il fait un curieux professeur de littérature chinoise: casquette des Pingouins de Pittsburgh sur la tête, jeans et baskets… Autour, les jeunes l’écoutent. Ils sont dans la vingtaine et étaient, eux aussi, sur la place Tian’anmen il y a huit ans. Ce sont aujourd’hui de jeunes professionnels. Quand l’ « Armée populaire de libération » s’est mise à tirer sur la foule, M. Zhou n’est pas resté pour faire face aux tanks. Empruntant les rues mal éclairées de Pékin, il a pédalé en catastrophe jusque chez lui. Là, encore tout essoufflé, il a tapé à la machine une longue lettre à un ami étranger, en se faisant passer pour son frère. Sur l’enveloppe, comme adresse de retour, il a écrit sous son nom fictif les coordonnées d’un hôtel de Pékin. Un enfant l’a postée en revenant de l’école, et la lettre, parvenue en Amérique, est devenue le premier témoignage d’un Chinois sur les événements de Tian’anmen publié en Occident, m’assure M. Zhou. Le massacre, dit-il, a anéanti le peu d’estime et de respect qu’il avait encore pour le Parti communiste chinois. Bientôt, ce sera à son tour d’être étonné… Après l’avoir laissé parler un bon moment, les jeunes, l’un après l’autre, vont renier le mouvement de 1989! « Le gouvernement n’avait pas le choix, laisse tomber le gendre. La Chine n’est pas encore prête pour la démocratie. Elle est trop populeuse et encore trop pauvre. Il faut être patient. » La fille de M. Zhou est d’accord. Deng a eu raison, disent-ils (visiblement, ils le tiennent responsable de la répression). « S’il avait pris le pouvoir 10 ans plus tôt, poursuit le jeune homme, je conduirais aujourd’hui une voiture. Pas une bicyclette! » Ils entendent rattraper le temps perdu. Et, pour ce faire, « la Chine a besoin de stabilité ». Pas d’une nouvelle révolution. Tous sont las, très las, de la politique. M. Zhou est mal à l’aise. Et un peu déçu. « Je n’avais pas parlé de ça avec ma fille depuis longtemps, me confiera-t-il plus tard. J’ai été surpris de son attitude. Depuis sept ou huit ans, il y a eu tellement de lavage de cerveaux. » Toute discussion politique revient immanquablement sur le « 4 juin » – c’est ainsi que les Chinois nomment les événements de Tian’anmen, mot qui signifie, ironiquement, « porte de la paix céleste » -, date frontière entre le rêve de réformes et le dur réveil de la réalité. Comparée à celle de son homologue soviétique Mikhaïl Gorbatchev, la stratégie de Deng est un succès manifeste. Alors que l’URSS s’est désintégrée, que son économie s’est affaissée et que seule une minorité a bénéficié de la libéralisation économique, la Chine a amorcé une sortie en douceur de l’économie socialiste planifiée. Et, même si le processus est encore loin d’être terminé, l’ordre dans lequel elle se déroule jusqu’ici a été – d’un point de vue matériel – bénéfique aux Chinois. « L’économie chinoise se ‘déplanifie selon un plan’ », dit le sinologue québécois Maurice Brosseau, de l’Université chinoise de Hongkong. « C’est dans la nature du Parti communiste de procéder par expériences locales. Pendant ce temps, le reste du pays doit attendre son tour! » Deng, dit un jeu de mots intraduisible, a inventé le market leninism: l’économie de marché sous la dictature communiste. Ses réformes, commencées en 1978, ont d’abord permis aux paysans de produire pour leur compte, ce qui a eu comme effet de hausser les niveaux de production, de remplir les marchés du pays de denrées variées à l’année, et de créer un réel enrichissement des campagnes. Les villes ont suivi, d’abord avec la création, au début des années 80, de quatre zones économiques spéciales, véritables laboratoires du capitalisme où la Chine devait expérimenter l’ « autre » système du fameux slogan « Un pays, deux systèmes »: faire des affaires en coentreprise avec les capitalistes étrangers, créer des Bourses, apprendre à « jouer » avec les devises étrangères, à négocier, à exporter et, surtout, à arracher au Japon et à l’Occident leurs précieuses techniques de pointe. En 1984, nouvelle étape: Deng a annoncé l’ouverture de 14 villes côtières aux investissements étrangers. Puis, progressivement, toutes les régions ont suivi. La région du sud de la Chine, en particulier la province de Guangdong, aux portes de Hongkong, a connu la plus forte croissance économique du monde au cours des 10 dernières années. Les repères urbains des Pékinois, quand on demande son chemin, témoignent de la pénétration étrangère: « Près du Dunkin’ Donuts »… Ou encore: « Dépassez Pizza Hut et c’est là, juste à côté de l’immeuble Motorolla. » Dans leurs appartements, encore très modestes pour la plupart, ils ont désormais un téléviseur, un frigo et une foule de biens considérés il y a quelques années comme de pures extravagances: chauffage d’appoint, déshumidificateur, chauffe-eau, couvre-lit de satin, lampes fantaisistes… Dans toute la ville se multiplient les magasins d’articles électroniques, les hôtels, les bars de karaoké, les boutiques de vêtements. Le nombre de restaurants a décuplé et ils sont aussi infiniment plus propres qu’avant – ils étaient franchement dégueulasses! « Car maintenant, nous avons le choix », explique une cliente. Je rencontre Cheng, jeune économiste, dans un fast-food du quartier Wangfujing. Pour une recherche récente, il a fait de nombreuses entrevues avec des citoyens des grandes villes. « Les gens de Pékin et de Shanghai ont une compréhension de l’économie beaucoup plus grande que je ne le croyais. À Pékin, au moins une famille sur 10 possède des actions [comme au Québec!]… et 70% des investisseurs se rendent chez leur courtier à vélo! » Mais le miracle économique a une face cachée: le chômage et l’appauvrissement des ouvriers des usines d’État (jadis classe d’ « avant-garde » du communisme). La censure est forte et « jamais les grèves ne sont rapportées par la presse », dit une ancienne haut fonctionnaire. Mais elles se multiplient. On estime que 50% des 120 millions de travailleurs des grandes entreprises d’État sont sous-employés et sous-payés, formant un puissant contingent de mécontents. Seule une aide sociale déguisée en salaire empêche l’explosion. « Les entreprises d’État paient 50% du salaire des ouvriers qui restent chez eux à ne rien faire, dit Cheng. Mais on ne compte plus les usines qui ont cessé toute production. Le gouvernement continue de nier le problème et fait croire aux gens qu’ils seront recyclés. Mais il n’a tout simplement pas le courage de déclarer ces entreprises en faillite. » Ce courage est d’autant plus difficile à afficher que la période qui précède le Congrès du peuple, l’automne prochain à Pékin, constitue pour les leaders chinois l’équivalent d’une année d’élections en démocratie. C’est le moment où ils sont promus, limogés ou confirmés dans leurs postes. Ce n’est pas le temps de créer une vague de mécontentement! Bref, « déplanifier en suivant un plan », selon le mot du sinologue Maurice Brosseau, tient peut-être de l’utopie. L’agriculture, qui avait si bien bénéficié des réformes, stagne depuis 1985, et des dizaines de millions de paysans viennent tenter leur chance en ville et grossir les rangs des chômeurs. L’autre pépin, que n’avait pas prévu le « plan », c’est la corruption systématique à tous les échelons du parti et de la fonction publique. Pour conclure un contrat, un emploi, se faire soigner à l’hôpital ou trouver un logement, il faut savoir graisser les pattes. « La corruption est inscrite dans les gènes des Orientaux », dit M. Zhou, mi-sérieux. Mais ce mal qui ronge l’Asie prend des proportions endémiques en Chine. « Les Chinois ne croient pas en Dieu, ils ne croient plus au communisme. Il ne reste que l’argent. » Le surlendemain du décès de Deng, les journaux publient ses dernières volontés. Si on accepte le fait qu’elles sont bien de lui et non pas fabriquées de toutes pièces par les autorités, elles témoignent de l’obsession du vieux leader pour la stabilité. Chaque détail du scénario vise à éviter le dérapage: pas de rassemblements, pas d’exposition de la dépouille, pas de culte de la personnalité, pas même un monument. Ses cendres seront jetées à la mer au cours d’une cérémonie privée. « Le camarade Deng Xiaoping », écrit sa famille dans une lettre au gouvernement, « a toujours cru à des funérailles simples. » S’il avait voulu faire un cadeau posthume à ses successeurs, ceux-ci n’auraient pu espérer mieux. Car en Chine, les morts sont dangereux. Les funérailles – et les anniversaires de funérailles – sont des occasions de se rassembler pour défier le régime. Les seules manifestations antigouvernementales du vivant de Mao ont eu lieu en avril 1976, au moment d’honorer la mémoire du premier ministre Zhou Enlai, seul modéré à avoir survécu à la Révolution culturelle. En 1989, ce sont les funérailles de Hu Yaobang, dauphin désigné de Deng Xiaoping, qui ont amorcé le mouvement de Tian’anmen. La tactique des manifestants est simple: le pouvoir peut difficilement empêcher le peuple d’exprimer son amour pour un camarade que la propagande lui a appris à vénérer! « Le régime craint les rassemblements comme la peste », dit Guy Saint-Jacques, ministre-conseiller et consul de l’ambassade du Canada à Pékin. « Les dirigeants ont peur que les manifestations soient récupérées par les dissidents. Et ils sont convaincus que les États-Unis cherchent à se servir du courant démocratique pour faire éclater la Chine, comme cela s’est produit, selon eux, en URSS. » On assiste à un retour en force de la propagande antiaméricaine. « Les États-Unis craignent la Chine, car ils savent qu’en 2010 notre PNB sera plus gros que le leur », me lance un jeune diplomate chinois, une pointe d’agressivité dans la voix. Paranoïa? Qui sait! Un livre américain récent, The Coming Conflict with China (par Richard Berinstein et Ross Munro, éd. Alfred A. Knopf), prévoit une guerre au début du siècle prochain… Et le pays lui-même n’est pas à l’abri des sécessions. Cet hiver, des émeutes séparatistes ont éclaté dans le Xingjiang, région autonome de tradition musulmane. Et le Tibet a aussi des ambitions souverainistes. Les herbes jaunes, les murs gris et les branches dénudées des arbres en février donnent à Pékin un air triste, de circonstance. Les funérailles approchent. Mardi, le lendemain de l’incinération, qui se fera en présence de la famille, une cérémonie aura lieu dans le Grand Hall du peuple, en présence de 10 000 dignitaires. Les employés municipaux s’affairent à enlever les lanternes rouges sur la place Tian’anmen et le long des rues, seules touches de couleur dans la grisaille froide. Le Festival des lanternes, qui doit marquer la fin des fêtes du nouvel an chinois, a été annulé. Depuis l’annonce du décès de Deng, la grande place est quadrillée par des policiers en uniforme mais aussi, selon la rumeur, par des flics en civil qui se mêlent à la foule des curieux. Les quelques couronnes mortuaires que des citoyens ont déposées sont aussitôt enlevées. Mais, pour le reste, la ville poursuit son traintrain. Les seules larmes sont celles que nous montre la télévision. Mais il ne faut pas se méprendre: les Chinois, qui pleurent beaucoup moins en privé que les Occidentaux, ne se gênent pas pour s’exécuter au cinéma, à l’opéra et… devant la caméra. Dans les kiosques à journaux, des éditions spéciales commémorent la vie et l’oeuvre de Deng, mais celles-ci doivent rivaliser avec la couverture magazine lustrée et sexy de… Céline! Sauf à la Librairie des langues étrangères, où une petite foule se presse pour acheter des livres et des posters de Deng, et que tous les médias du monde filment et photographient, il est difficile d’observer quelque signe de deuil. Près de l’hôtel, je croise un confrère d’un quotidien australien, découragé: « Ça fait trois jours que je me promène dans les rues et il ne se passe rien! » « Les gens s’intéressent moins à la politique », explique Julia Bentley, deuxième secrétaire de l’ambassade du Canada et vice-consul. « Mais, surtout, pour la première fois de leur vie, ils ont le droit de ne pas s’intéresser à la politique! » L’embrigadement des masses est chose du passé: « S’ils ne lisent pas les journaux et ne regardent pas la télévision, ils peuvent ignorer complètement le décès de Deng. Quand Mao est mort, la Chine s’est arrêtée pendant deux semaines. Il y avait des haut-parleurs partout qui hurlaient des slogans toute la journée. On disait aux gens comment se comporter en tout temps. » Deng s’est retiré en douce de la politique, amorçant de lui-même sa retraite huit ans avant de mourir et s’opposant au culte de la personnalité sous toutes ses formes. La normalisation de la politique chinoise sera peut-être son principal héritage. « Ce calme, ce n’est pas rien! dit Julia Bentley. Si la Chine réussit enfin à avoir un gouvernement stable, formé de bons administrateurs, sans leader suprême, ce sera une grande réussite. » « Les Chinois sont guéris des grands leaders », dit Mme Wu, une septuagénaire d’une grande culture qui parle admirablement anglais et qui a déjà servi d’interprète à Mao. « Je me souviens de lui, mais je ne pense pas qu’il se serait souvenu de moi! » dit-elle en riant. Elle a davantage côtoyé Zhou Enlai et Deng Xiaoping… En marchant le long d’une allée, elle remonte son châle sur ses épaules en racontant les années de folie collective de l’ère Mao. « Quand nos enfants ne voulaient pas manger, nous les sermonnions en disant: ‘Pense aux pauvres petits Taïwanais qui n’ont rien à se mettre sous la dent.’ Nous avions le cerveau tellement lessivé! » La démocratie en Chine? « Nous la souhaitons tous. Il n’y a pas un intellectuel dans ce pays qui n’y soit favorable. Mais il faut être patients. » Mme Wu se dit convaincue qu’il y aura un jour une « réévaluation officielle » des événements de la place Tian’anmen. C’est la façon actuelle, « pragmatique » mais paradoxale, qu’ont les Chinois de rêver de démocratie. Paradoxale, car ce rêve attend la bénédiction de la dictature! « Quand la première réévaluation officielle de la Révolution culturelle a eu lieu à la fin des années 70, dit Mme Wu, on a déclaré qu’elle avait eu ‘des effets positifs à 70% et négatifs à 30%’… Après, elle a été condamnée totalement. C’est la façon chinoise de faire les choses: pas à pas. […] Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de l’effondrement de l’Union soviétique. La libéralisation politique tous azimuts, sans progrès économique préalable, conduit au chaos. » Le gouvernement ne parle pas dans le vide quand il évoque, à chaque discours, le besoin de stabilité. La peur du grand chaos et le besoin de paix sont des sentiments profonds chez ce peuple qui a vécu 30 années de campagnes politiques meurtrières. Depuis quelques jours, rite de passage oblige, les journaux récrivent, comme lors de chaque grand changement, l’histoire de la Chine depuis 1949, ajoutant les petites nuances qui laissent deviner quelle tendance est aux commandes. Les Chinois excellent à ce jeu qui consiste à lire entre les lignes, là où le non-dit dit tout. Hier, on a publié la liste des 400 membres du comité organisateur des funérailles, véritable Who’s Who de l’élite. Même Hua Guofeng, successeur déchu de Mao, en fait partie. Les Chinois ont presque tous noté le seul absent, Zhao Ziyang, le premier ministre limogé après Tian’anmen, celui qui s’était montré trop sympathique aux étudiants. Cela montre (disent ceux qui essaient de décoder ce que pensent les Chinois qui tentent de décoder les journaux!) que la population pense encore à lui et qu’elle espère – même si elle n’y croit pas – une certaine réhabilitation, indice qu’un vent de libéralisation soufflerait de nouveau! Mais un paragraphe, évoquant les événements de Tian’anmen de manière purement allusive, remet les pendules à l’heure et montre que les leaders ont choisi d’assumer la responsabilité collective du massacre: « Au coeur des remous politiques intérieurs et internationaux survenus à la fin des années 80 et au début des années 90, le parti et le gouvernement, avec le soutien ferme et puissant du camarade Deng Xiaoping et d’autres vétérans, et avec l’appui du peuple, ont maintenu une position dénuée d’ambiguïté sur les quatre principes cardinaux et ont sauvegardé l’indépendance du pays, sa dignité, sa sécurité et sa stabilité. » La propagande télévisée est moins subtile. Le documentaire sur Deng a été diffusé 27 fois au cours de la semaine! On a exhumé des archives, quelques vieux films révolutionnaires en noir et blanc, présentés, eux aussi, sans répit. Dans une rue commerciale, un écran géant diffuse un opéra révolutionnaire. La foule déambule, indifférente, au milieu des publicités de Seven Up et des marques japonaises. La propagande, parfaitement anachronique, semble couler sur le peuple comme sur le dos d’un canard laqué. « Nous n’avons peut-être pas la liberté d’expression », me dit un jeune cinéaste. « Mais, maintenant, nous pensons librement. » C’est enfin le jour de la cérémonie, et la place Tian’anmen est devenue un immense parking de limousines et d’autobus qui ont servi à transporter les dignitaires. Une foule de quelque 100 000 curieux s’est massée autour de la place, malgré le mot d’ordre des autorités les enjoignant de regarder tout ça sagement à la télévision. D’ailleurs, ils auraient mieux fait de rester chez eux, car il n’y a rien à voir que la foule elle-même. Elle est incroyablement silencieuse. Chacun affiche un air grave. Certains portent une fleur blanche à la boutonnière en signe de deuil, et quelques dizaines brandissent des photos de Deng Xiaoping. Devant l’objectif des caméras, ils se composent un air affligé. Et les reporters du monde entier recueillent les mêmes propos, banals et prévisibles, qui vont à peu près comme suit: « Le camarade Deng a été un grand leader. Grâce à ses réformes, nous nous sommes enrichis. » Le seul sanglot, je l’entends à la radio. Il entrecoupe la voix de Jiang Zemin, en train de prononcer l’oraison funèbre. Un sanglot guttural, bien contrôlé. « Jiang faisait semblant de pleurer », tranche le vieux Zhou, que je suis retourné voir avant de quitter Pékin. Ce soir, il semble plus désabusé que jamais, inquiet du matérialisme des jeunes, qui ne pensent plus qu’à s’enrichir. « Même ceux qui entrent au parti ne le font que par pur arrivisme.Les gens, plus que jamais, méprisent le Parti communiste. Jamais il ne pourra regagner le respect, pourtant il va rester au pouvoir encore longtemps. Nous pouvons rêver de démocratie, mais c’est un rêve creux. Il ne se passera rien. »