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Culture

L’ange cornu ne convainc pas

C’est le moins réussi des trois. Autant l’amour du cinéma et du théâtre semblait spontané, authentique, autant la passion de la lecture – sans doute réelle dans la vie, mais nous sommes ici dans le texte – paraît artificiellement gonflée. Le narrateur se bat les flancs pour nous convaincre qu’il n’a rien vu de la Gaspésie, parce qu’au cours du voyage il n’a fait que lire ce «livre de toute beauté» qu’est Bonheur d’occasion. Mais il ne nous dit rien de ce que fut pour lui cette expérience de lecture.Le charme des deux livres précédents tenait pour beaucoup à la description du milieu familial. Seule la mère reste vraiment présente dans Un ange cornu…, et ses discours constituent le meilleur du récit. On lira avec intérêt, également, les péripéties tragicomiques de la publication du premier livre de fiction de Michel Tremblay, Contes pour buveurs attardés. L’écriture est alerte, comme d’habitude, mais peu inspirée malgré les «maudite marde» qui en constituent le leitmotiv quasi wagnérien. (Actes Sud et Leméac, 246 pages, 23,95$)

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Culture

Dany ou la chronique de la dérive douce

Je vous préviens, je ne parlerai pas de politique. Je suis un écrivain, pas un politicien. » Dany Laferrière avait le ton ferme au téléphone. La veille, je l’avais vu gesticulant, riant haut et fort en compagnie de Gaston Miron et de Jacques Lanctôt au Monument-National. Pauline Julien recevait ce soir-là la décoration des chevaliers des Arts et des Lettres de France. Laferrière, le manuscrit tout chaud de Chronique de la dérive douce en poche, débarquait fraîchement de Miami – où il vit depuis trois ans avec sa femme et ses trois filles, loin de l’hiver, loin de l’indécision politique des Québécois. »Chronique de la dérive douce raconte mon arrivée à Montréal, en 1976, l’année des Olympiques…- L’année de l’arrivée au pouvoir du PQ…- Oui, mais il y a dans mon livre deux allusions à peine à René Lévesque et à l’indépendance. »Je n’ai pas insisté. J’ai lu et relu frénétiquement le manuscrit de Chronique de la dérive douce (le livre sortira en librairie à la mi-septembre). Très peu de réflexions politiques sur le Québec en effet dans le sixième livre de Dany Laferrière, mais beaucoup de scènes de la vie quotidienne du genre: je suis nègre, je suis seul et sans le sou dans une ville de Blancs, une ville que je ne connais pas, je touche le fond du baril, mais je suis libre et je baise, je baise la femme blanche enfin et, oui, je vais devenir écrivain. Très peu de réflexions politiques tout court, en fait, dans ce livre, et surtout pas d’analyse détaillée sur les déchirements perpétuels qui accablent Haïti. À peine une mention ou deux sur le fait que le journaliste, à 23 ans, a dû quitter son pays sous dictature par crainte de périr assassiné.Pendant deux heures, devant un thé qui refroidit, Dany Laferrière parlera de tout sauf de politique. En principe.Que n’a-t-il pas déjà dit sur luimême? « J’allais dire: j’ai tout dit. Mais ce serait une boutade. Je n’ai presque rien dit. J’ai beaucoup parlé de moi, mais de manière assez extérieure. Je suis quelqu’un de très pudique. »Dany Laferrière, pudique? Lui qui fait l’apologie de la polygamie à la télé? Qu’on a vu s’emporter et couper la parole à tout le monde du temps de La Bande des six? Qui joue volontiers le nègre de service? Qu’on arrête encore dans la rue, près de 10 ans après la parution de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, pour lui dire qu’on a aimé ou détesté son livre, LE livre qui lui a donné ici et ailleurs la célébrité tant recherchée? »C’est vrai que je suis pudique! La provocation? Tout écrivain est provocateur. Je n’aime pas forcément les gens qui se mettent nus pour provoquer, j’aime les gens qui le font parce que c’est un pied de nez. Parce qu’un écrivain, c’est aussi cela. »Je revois cette photo de Dany Laferrière complètement nu dans un magazine l’automne dernier. Un pied de nez, vraiment? »Cette photo, ce n’était rien. Un article, une photo dans un magazine, ça dure 15 jours, pas plus. C’était une plaisanterie.- Et Chronique de la dérive douce ?- Autant L’Odeur du café, sur mon enfance à Petit-Goâve, est mon premier livre d’Haïti, autant Chronique de la dérive douce sera mon premier livre du Québec, c’est-à-dire de l’étranger, du voyage. C’est un livre extrêmement important, parce que c’est une aventure qui n’arrive jamais deux fois dans la vie: être à 23 ans dans un pays qu’on ne connaît pas, avec une autre langue – même si je parle français, il reste que le créole est ma langue profonde, ma langue maternelle… Vivre dans une langue qui n’est pas la vôtre, avec des accents, une culture, une température, une gastronomie, des manières qui ne sont pas les vôtres, tout ça était tellement nouveau. Et c’était à moi de m’adapter. Au lieu de prendre tout ça négativement, j’ai toujours su, même au coeur de la plus noire détresse, que c’était extraordinaire, peut-être une des grandes aventures de ma vie d’être dans cette ville, Montréal, au milieu de tous ces gens, d’être enfin sorti de ma famille, de ma classe sociale, de ma rue, de mes problèmes. J’ai toujours su qu’il fallait que je vive ça complètement et que j’en rende compte. »Quand j’ai lu Chronique d’une dérive douce, j’ai eu l’impression de lire un journal, tenu au jour le jour, à chaud. Dany Laferrière l’a pourtant écrit il y a quelques mois, en Floride. Et contrairement au personnage de ses livres, il ne tient pas de journal. »Je n’écris rien de ce qui m’arrive, je n’ai pas de carnet de notes. Et je n’ai pas de textes dans les tiroirs. Je suis un écrivain avec un bureau sans tiroir. Dans mes livres, je me prends comme personnage et je mêle les situations vraies avec les situations fausses, sans aucun scrupule. Je n’essaie pas de dire la vérité, j’essaie de retrouver l’émotion première. On n’en a rien à foutre de la vérité. Quelle vérité? Ce qui est important, c’est si ça nous touche ou non… Écrire, c’est mentir vrai, comme disait Aragon. Pour moi, l’idée de raconter ce qui m’est arrivé n’a aucune espèce d’importance si je ne le mets pas en écriture. »J’ai quand même insisté pour qu’il me raconte comment il voyait véritablement les choses au Québec quand il a débarqué en 1976. « Je me suis exilé parce que, pendant huit ans, j’avais écrit contre le régime de Duvalier. Et j’arrivais dans une société qui avait fait la Révolution tranquille, une société établie, assoupie en fait à mes yeux. Je viens d’une société où les gens étaient emprisonnés à cause de ce qu’ils avaient écrit. Je viens d’une société où les poètes, certains poètes, se faisaient tuer pour un poème. En Haïti, le chef de police est un excellent critique littéraire… J’arrive ici, et je vois que les écrivains peuvent écrire tout ce qu’ils veulent, tout. Et ça ne bouge pas. Bien sûr, maintenant je vois que c’est beaucoup plus subtil, qu’il y a de l’autocensure, mais je ne pense pas que Jean Chrétien lise les livres et les recueils de poèmes pour savoir qui censurer… »À l’époque, mon ami venait d’être assassiné en pleine rue à Port-au-Prince, mon autre copain était en prison… Les écrivains se ruinaient chez nous pour publier leurs livres sous le manteau. Et je voyais ici des écrivains sans aucun soufre, sans aucun brûlot, alors qu’ils pouvaient tout dire. Je voyais une ville où l’on parlait d’impôts, d’argent, de syndicats… Le mot que j’entendais le plus souvent, c’était « table de négociations ». Je ne connaissais pas ce mot. Tout le monde était à une table de négociations! Je trouvais cette société extrêmement molle.- Vous entendiez beaucoup parler de tables de négociations et d’indépendance… ça ne vous disait rien, l’indépendance? » ai-je demandé.Il m’a regardée avec un air de défi. Je m’étais pourtant promis de ne pas aborder la question directement. J’ai feint de n’avoir rien dit. Puis, lentement, sur le ton de la confidence, il s’est mis à me raconter une histoire, question de me mettre en appétit. Une histoire de prise d’ambassade ratée à Port-au-Prince dans laquelle il a jadis été impliqué. Il a fait une pause, a inspiré profondément, puis a foncé, tête baissée. Le ton a monté. »L’indépendance, ça ne se discute pas, ça se prend. C’est tout ce que je peux vous dire. »Et le voilà parti dans un discours-fleuve sur l’indépendance. L’indépendance d’Haïti, celle du Québec. »En Haïti, j’ai vu des esclaves sortir de leur condition d’esclaves, la plus basse condition du monde, pour entrer dans la plus haute condition de civilisation: devenir un pays, une république… Pas seulement devenir libres, mais constituer un État contre vents et marées, après avoir brûlé toutes les plantations, après avoir empoisonné toutes les sources, en se disant: « S’il n’y a plus rien à prendre, l’occupant partira et il restera toujours beaucoup plus de nous que d’eux. » »Maintenant je comprends, je compatis avec les Québécois, mais à 23 ans, je ne comprenais pas cette situation. Je ne comprenais pas qu’un des pays les plus riches du monde occidental dise: « Si on fait ceci, on n’aura pas cela… » Je ne comprenais pas qu’on dise: « Il y a des problèmes techniques, il y a l’équation économique… » Alors qu’Haïti, qui est le pays peut-être le plus pauvre de la planète, parlait de sa fierté, malgré tout, d’être indépendant! Quand je dis malgré tout, je dis malgré la kyrielle de dictateurs, malgré les 29 ans d’occupation américaine où les Haïtiens ont combattu pied à pied et malgré une situation économique terrible. Malgré tout cela, Haïti est un pays où la négritude s’est mise debout, comme disait Aimé Césaire. En fait, je ne comprenais pas que les Québécois n’aient pas déjà fait l’indépendance. »Étant donné son envolée, je me suis risquée à lui demander si, 18 ans plus tard, sa perception avait changé. »Très honnêtement, je ne pense rien du tout de l’indépendance du Québec maintenant. Ça ne m’intéresse pas, ça ne me concerne pas du tout, de la même façon que j’ai fait un black-out pendant très longtemps sur la situation en Haïti. Parce que j’ai vu que ces problèmes qui se règlent au niveau des grandes instances nous empoisonnent la vie et nous empêchent de vivre. S’ils veulent m’entraîner dans leurs grandes discussions, dans leur grand projet, leur but principal, c’est de m’enlever la vie réelle, la vie quotidienne. Et j’ai décidé, comme un homme qui a le cancer et qui ne veut pas savoir qu’il a le cancer, de ne plus m’occuper de politique politicienne, de situation politique, d’analyse politique.- Mais vous l’avez déjà fait quand vous étiez en Haïti, ai-je ajouté.- Je l’ai toujours fait, mais individuellement. J’ai été dans un journal politique, Le Petit Samedi soir, en tant que moi-même, c’est-à-dire que j’ai parlé de littérature, j’ai dénoncé certaines injustices, mais je n’ai jamais fait partie d’un groupe politique – alors que je viens d’un pays où tout le monde est affilié à un parti, où chaque couple de personnes forme un parti. Moi, je marche, mais je marche seul. J’ai toujours refusé les grands ensembles, parce que c’étaient toujours les mêmes discussions, interminables. Je viens d’un pays où n’importe qui croit qu’il peut le diriger. Vous parlez avec un Haïtien et cinq minutes plus tard, il vous raconte comment il aurait fait, lui. J’ai toujours refusé cela, parce que je rejette l’idée du rêve, du rêve qui tue. J’ai envie de demander: qu’est-ce que vous faites, vous, pas pour faire l’indépendance ou changer la dictature non, mais pour vous, pour vous relever debout? Parce que j’ai toujours cru qu’on n’aura de vrais changements que si tout le monde se relève debout. Les gens sont obnubilés par les grands ensembles, c’est-à-dire le gouvernement, l’opposition, les militaires, Aristide et autres, Parizeau, le fédéral… »Dany Laferrière a sorti ses gros mots. »Je m’en « câlisse » de ce que le million d’Haïtiens en exil pensent de la dictature. Ils peuvent discuter et imaginer des solutions, Aristide ne les entend pas, Bill Clinton ne les entend pas, les militaires ne les entendent pas… Je ne dis pas qu’il ne faut pas rêver, ni penser tout haut. Je dis qu’il ne faut pas laisser le sol une seconde parce que c’est là qu’on entre dans la coulée collective, qu’on peut changer les choses, à partir de ce qu’on ramasse comme énergie, comme expérience, comme vie. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on a pour demain, quand il va se passer quelque chose, ce qu’on a pour nos enfants. C’est ça le mouvement collectif. »Et le mouvement collectif au Québec, il le voit comment? »Je vois qu’il a cette même maladie, qu’il avait quand je suis arrivé, de converser dans les bars et que les Haïtiens, ceux qui rêvent encore, ont eux aussi. C’est la même chose: « L’indépendance, tu crois qu’on la fera? » »Dany Laferrière a ressorti ses gros mots. »Je m’en « câlisse » que vous croyiez qu’on la fera ou qu’on ne la fera pas, l’indépendance. Je m’en « câlisse » que vous croyiez qu’un tel est un traître parce qu’il n’est pas d’accord. Ça n’a aucune importance parce que les paroles, bonnes ou mauvaises, ne sont que du vent dans la balance. »À bout de souffle, mais pas à bout d’arguments, Dany Laferrière a clos le débat en reprenant sa phrase-choc. »L’indépendance, ça ne se discute pas, ça se prend! »Pour changer un peu, j’ai demandé en le regardant dans les yeux: »Pourquoi vous parlez tout le temps de sexe dans vos livres? »Du tac au tac il a répliqué: « Demandez ça à Miller. Demandez ça à D.H. Lawrence. Demandez ça à Freud. »Je n’ai pas lâché le morceau: « C’est à vous que je le demande.- Je parle de sexe dans mes livres parce que c’est un sujet fondamental, parce que ça coûte un tiers de la journée, parce qu’il se passe la nuit huit heures de temps, et chaque jour il se trouve qu’il y a des gens qui font ça ou qui rêvent à ça dans leur bureau. Parce que ça a à voir avec le plaisir d’être vivant. Parce que c’est politique aussi, le sexe. » Dany Laferrière a passé une demi-heure à m’expliquer que les Noirs qui font l’amour avec les Blanches dans ses livres font un geste politique et qu’il n’y a pas de livre plus politique que Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Il m’a parlé aussi du rapport qu’il fait ou ne fait pas entre le sexe et l’amour. Mais là-dessus, j’ai promis de ne pas tout révéler.

Monde

Le Kama-sutra de pierre

Les exquises sculptures érotiques des temples de Khajuraho sont tout aussi épicées et stimulantes pour nos sens anesthésiés par la morale que la gamme infinie des fameux caris indiens. Ce haut lieu de pèlerinage des connaisseurs de l’art indien médiéval est aussi l’une des destinations préférées de ceux qui cherchent un antidote au puritanisme…Notre guide s’appelait Ramesh Kamdar. Ramesh est un Indien de petite taille, aux yeux noirs et intelligents. Au soleil, ses cheveux soigneusement peignés luisaient d’huile de noix de coco et sa chemise blanche éblouissait le groupe de touristes auquel je m’étais joint. Notre circuit a débuté par les temples de l’Ouest. Nous y avons découvert avec émerveillement des sculptures qui célèbrent l’amour physique le plus explicite: moins de 4% de ces sculptures sont érotiques, mais elles sont si osées qu’elles sont un véritable Kama-sutra sculpté dans la pierre. On passe d’un couple perdu dans les plaisirs du soixante-neuf à une femme assise qui honore à pleine bouche le sexe d’un amant béat. Une autre se laisse prendre par l’arrière, penchée vers l’avant, les paumes au sol…Ramesh Kamdar s’acharnait à situer tant de hardiesse érotique dans un contexte religieux et philosophique: « En Occident, le sexe n’est qu’une satisfaction physique. Chez nous, c’est aussi un moyen d’accomplissement spirituel. Le savant hindou Krishna Deva nous dit que l’union sexuelle de l’homme et de la femme exprime la dimension cosmique de la création. Dans son désir de s’unir à son contraire, l’Être suprême féconde la nature: de cette union naît toute création, toute vie. Le plaisir sexuel reflète donc symboliquement la joie infinie de la divinité dans la création. »Cette envolée un peu précieuse passait par-dessus la tête de tout le monde: visiblement, aucun d’entre nous n’était tellement intéressé à la dimension spirituelle de la sexualité chez les hindous!Pendant que notre guide continuait à ronronner avec pédanterie, nous poursuivîmes notre promenade entre les sculptures. Parmi nous il y avait un couple de jeunes Français en voyage de noces qui, de toute évidence, venait de trouver une source infinie d’inspiration et d’amusement. « Dis donc! Ça, alors! » s’exclama le jeune homme devant une scène d’amour collective impliquant… un éléphant! Une jeune personne souriante faisait avec beaucoup de féminité mais peu d’orthodoxie une démonstration étonnante de la souplesse de la trompe du pachyderme. Ramesh Kamdar fit carrément la gueule quand le Français commenta de quelques réflexions paillardes un autre collectif d’amants dont les curieuses acrobaties rendraient jaloux les contorsionnistes du Cirque du Soleil. Mais les nouveaux mariés ne tardèrent pas à se perdre dans les ruines, d’où une volée de corneilles dérangées par une interprétation toute gauloise des plaisirs d’Orient s’élancèrent dans le ciel en croassant…Les temples de Khajuraho sont situés à Chattarpur, dans la province de Madhya Pradesh, au centre de l’Inde. Ils furent édifiés entre 950 et 1050 de notre ère, sous la dynastie des Candella. Ce sont parmi les plus beaux exemples de l’art médiéval indien. Il ne reste que 22 des 85 temples originaux. À de rares exceptions près, ils ont été construits dans un grès ambré qui, tôt le matin ou à la tombée du jour, prend la couleur du miel. Ce qui frappe au premier abord, ce sont les sikharas, ces hautes tours qui surplombent chaque temple, entraînant irrésistiblement le regard vers le ciel. Chacune est flanquée de tourelles, et l’ensemble évoque une chaîne de montagnes, symbolisant l’Himalaya, la demeure des dieux du brahmanisme.Les parois sont couvertes de centaines de hauts-reliefs: dieux et déesses, danseurs célestes, servantes, animaux réels ou mythiques, ou couples mithuna (dans le tantrisme, mithuna est le coït, qui représente l’unité parfaite de l’univers) tout occupés à d’inventifs et brûlants ébats. Ces frises racontent par le menu le fabuleux âge d’or de la dynastie Candella. Elles illustrent la danse et la musique, décrivent des scènes de chasse et des réjouissances. Les artistes de cette grande époque ont traduit avec génie toute la gamme des émotions humaines: de l’amour au désir, de la tendresse à la jalousie, la peur comme l’ennui.Saisies dans un large éventail de gestuelles et d’humeurs, les femmes y sont particulièrement désirables et voluptueuses, avec leurs seins comme des melons. Ces langoureuses demoiselles se déshabillent, font leur toilette, essorent leurs longs cheveux mouillés, enduisent leurs pieds de henné, mettent du khôl sur leurs paupières, bâillent, se grattent le dos, caressent leur poitrine. D’autres jouent de la flûte, écrivent ou jouent avec de petits animaux.Le temple de Kandariya Mahadeva, dédié à Siva, porte cinq sikharas et abrite un gigantesque lingam, un phallus de marbre d’un mètre de circonférence au moins!… Et bien sûr, nous aurons droit à une autre conférence de Ramesh Kamdar : « Mesdames et messieurs, dans la religion hindoue, nous avons le yoga – la révélation spirituelle – et le bhoga – le plaisir physique. Ce sont les deux voies possibles pour atteindre le but suprême, qui est de nous libérer du cycle de la réincarnation. »Tout le monde se moquait pas mal de ces « yogabhoga » par lesquels passe le salut! On était bien plus excités par les sculptures qui ornent les murs extérieurs du temple: « Quand même fascinant de voir ce que les gens peuvent faire avec leurs seuls organes génitaux et un peu d’imagination! » déclara un vieil Anglais à moustache jaunie. À côté, un homme d’affaires de New Delhi contemplait toutes ces mithunas avec une lueur de regret. « Cela me rappelle des plaisirs oubliés. Je suis marié depuis 30 ans, alors le sexe, vous savez… »Un couple d’Américains d’un âge certain était aussi plongé dans la minutieuse observation des sculptures: « Personne n’est capable de faire ça! » protestait le vieil homme en montrant d’un index tremblant un couple entrelacé formant un véritable noeud de membres. « Tu veux qu’on essaie, daddy ? » rétorqua sa femme, affligée d’une tête qui aurait pu figurer dans une annonce d’embaumeur! L’idée fit paniquer Ramesh: « De grâce, s’écria-t-il, n’y songez même pas! Cette posture exige des années d’entraînement et, sans préparation, vous pourriez, monsieur, causer des dommages peut-être irréparables à votre organe de reproduction. Et comme je suis responsable de votre sécurité, j’aurais des ennuis… »Il fut interrompu par l’arrivée d’un car de touristes qui s’immobilisa devant l’entrée du temple: un groupe de Japonais en jaillit en jacassant, portant en bandoulière le même sac blanc « Kinkki Tourist » et, à peine arrivés, en sortirent de coûteuses caméras vidéo et se mirent à filmer autour d’eux avec enthousiasme.Le pauvre Ramesh Kamdar essaya une dernière fois de nous rassembler et de nous élever vers des pensées plus éthérées: « De la même façon que l’homme oublie tout dans l’étreinte de sa bien-aimée, de même il oublie tout, en lui et hors de lui, dans le sein de la connaissance de soi … » Mais peine perdue: il n’arrivait plus à capter notre attention et s’avoua vaincu. « Mesdames et messieurs, puisque vous n’êtes pas intéressés par mon exposé, déclara-t-il avec dignité, je vous retrouverai tous dans deux heures à l’autobus. Vous pouvez visiter les autres temples tout seuls. » Libérés des commentaires assommants de notre cicérone, nous nous dispersâmes joyeusement entre les temples, en un grand concours de Nikon et d’Instamatic, rivalisant avec les vidéos des Japonais et filmant avec joie tous ces délices bassement terrestres immortalisés dans la pierre il y a plus de 1000 ans.

Société

Non au prêt-à-penser

J’ai trouvé, au magasin général de Saint-Armand, une casquette avec le message: « Comme tout le monde, je ne pense à RIEN ». À qui l’offrir?Maurice Duplessis se moquait des poètes. Il y aurait, au Québec, une tradition anti-intellectuelle avouée. Rien n’agacerait plus, en Laurentie, que la réflexion, la pensée, le débat d’idées. En réalité cette attitude est plus catholique que québécoise. Dans l’Église, quand parle le pape, personne ne peut penser autrement.Il y a ceux qui s’avancent dans la vie avec bonne conscience, persuadés d’avoir raison, et ceux qui remettent toujours tout en question parce qu’ils traînent de naissance une conscience malheureuse. « C’est la dignité de l’intellectuel », dit Régis Debray.Arrêtons-nous un instant à notre situation politique: ni le fédéralisme ni l’État unitaire ne sont des articles de foi. Ce qu’il nous faut, c’est une organisation sociale et une structure politique qui correspondent aux besoins réels de notre communauté. Il s’agit moins d’opposer Québec à Ottawa que de mettre en perspective nos débats.En ce sens nous avons une chance inouïe de parler français, c’est-à-dire de penser dans une langue qui porte en elle une longue tradition de respect des intellectuels. Opposer le rictus de Jean Chrétien au rire de Jacques Parizeau n’avance pas à grand-chose. Les idées doivent remplacer les images. À Paris l’intelligence, même quand elle profère des bêtises, est valorisée. On ne devient pas président de la République là-bas, ou premier ministre, sans avoir publié un livre ou deux.On peut affirmer, sans que ce soit nostalgie, que la Révolution tranquille offrait un paysage plus satisfaisant, sur le plan intellectuel, que celui d’aujourd’hui. À cette époque le Parti libéral n’était pas dans les mains des managers et le Parti québécois, tout neuf comme aujourd’hui le Bloc, ne croyait pas avoir réponse à tout. Les éditoriaux du Devoir, les articles des petites revues, les essais trouvaient un écho dans les discours politiques. Même Jean Lesage dialoguait avec les intellectuels.Aujourd’hui les partis s’habillent surtout dans les boutiques du « prêt-à-penser » de Bay Street. Or la politique, ce n’est pas d’abord l’économie. « Créer des emplois » ne fera pas disparaître le nouveau chômage qui demande que l’on se questionne sur la répartition du travail entre le Nord et le Sud, sur l’école, sur les valeurs bousculées par le marché, sur la disparition du mur de Berlin ou sur le libéralisme vainqueur de Staline. »L’évolution technique », dit Régis Debray dans un merveilleux petit livre de conversations avec le Suisse Jean Ziegler (Il s’agit de ne pas se rendre, Arlea), « est irréversible, l’évolution politique n’est pas irréversible. » D’où le débat d’idées non seulement possible mais capital, et le rôle des intellectuels plus important que jamais. « L’intellectuel ne sert à rien, il faut vivre avec cette idée, avoue Debray, mais il sert la vérité. » Il ajoute: « Depuis qu’il y a des sociétés, il y a des professionnels qui sont payés pour entretenir le symbolique. À toutes les époques, en tout cas depuis le néolithique. » Il arrive aussi que l’intellectuel s’engage. Ainsi Ziegler: « Je lutte pour que la planète ne se convertisse pas en supermarché, et pour qu’il y ait des îlots comme l’État, la culture, l’éducation, soustraits à la loi du plus solvable. »La conversation entre Debray (que je tiens pour un des intellectuels les plus importants d’aujourd’hui) et Ziegler, tout comme les grands entretiens réunis en un livre (éd. Le Monde), nous permet au bon moment d’inviter chez nous, pour quelques heures, les plus grands esprits européens. Leurs idées nous sont d’autant plus nécessaires que nous entendons à coeur de jour et de médias des slogans réductionnistes venus des États-Unis.Les Debray, Touraine, Finkielkraut, Hassner, Amin et les autres arrivent à point nommé pour nourrir par exemple un débat sur la nation, qui est née en Europe avant de se retrouver dans notre assiette. Les intellectuels qui débattent de l’Europe fédérale, des rapports de force internationaux, de la puissance américaine, des enjeux géopolitiques sont plus utiles qu’un abonnement à CNN. Leurs intuitions même, sur le social et le culturel, peuvent nous amener à comprendre qu’un pays est autre chose qu’une somme de libertés individuelles exercées avec un haut niveau de vie. »L’Europe, c’est la Bible et les Grecs », explique Emmanuel Levinas, c’est-à-dire d’une part la tradition judéo-chrétienne de responsabilité pour « l’autre », d’autre part l’ordre et l’harmonie comme pensés par les Hellènes. On est loin des commentaires sur les déboires d’un sportif californien accusé d’avoir occis sa femme et l’amant de celle-ci.Les journalistes, dans les années qui viennent, auront un rôle primordial. Aujourd’hui le dollar a remplacé la messe. Toute information est présentée sous un angle économique. On confond bénéfices et déficits avec le Bien et le Mal. Les idées, au journal télévisé, sont de plus en plus courtes. « L’éthique de l’intelligence, explique Régis Debray, c’est le dialogue, le discursif, l’abstraction. C’est d’abord le temps, le temps qu’il faut pour développer une argumentation. » À ce jour l’audiovisuel, qui se nourrit de spectaculaire, n’a que faire de l’intellectuel. Les dirigeants des réseaux d’État devraient savoir que, quand les intellectuels n’ont plus de temps d’antenne, les sociétés n’ont plus le temps de penser.

Monde

L’homme qui change de peaux

Pour un distingué diplômé de l’École des langues orientales de Paris, et qui a déjà vécu quelques vies – « dans la peau d’un Chinois » pendant une année, mendiant à Bénarès, en Inde – Marc Boulet a l’air étonnamment jeune. Les cheveux presque en brosse, le pif gros et retroussé, il ressemble à un gamin toujours prêt à faire des gags. La vérité, c’est que Boulet, s’il n’a que 34 ans, a commencé très jeune à courir l’aventure à travers le monde. Et que, si ses expériences diverses méritent le plus grand sérieux, elles ressemblent parfois à des gags, ou à des paris un peu idiots qu’on fait un soir de fête quand on a vraiment trop bu…Son récit Dans la peau d’un intouchable (Seuil) raconte sa dernière aventure : il a vécu pendant une dizaine de semaines la vie d’un paria, un intouchable. Un de ces 130 millions d’Indiens, généralement misérables, victimes d’une ségrégation totale par le reste de la population. D’octobre à fin décembre 1992, Marc Boulet a donc été mendiant dans la ville sacrée de Bénarès. Quêtant au milieu des lépreux et des éclopés quelques roupies – 50 cents par jour – pour acheter de quoi manger aux marchands de la rue. Dormant sur les trottoirs ou dans les gares. Recevant à la porte des temples la nourriture que les prêtres jettent par terre pour éviter tout contact avec ces sous-hommes.Bien que ses recherches sur le terrain soient guidées par des motifs intellectuels et anthropologiques fort sérieux, le Français Marc Boulet a manifestement une vieille propension à la mystification et au déguisement. « Ce n’est pas tellement ça, me dit-il, mais le fait qu’on ne peut comprendre une situation étrangère qu’en se fondant au groupe en question. »Esprit curieux et non conformiste, Boulet a passé les 12 dernières années à changer de peau. Influencé par la vieille tradition anarchiste française, il s’est souvent intéressé – sans aucune bienveillance – aux régimes communistes. En 1982, pour un journal, il endossait le rôle d’un étudiant en psychanalyse (« un domaine où l’on peut dire n’importe quoi sans risquer d’être contredit ») et se joignait à un petit groupe de spécialistes français communistes en visite de travail… en URSS.Il est clair que rien ne lui fait plus plaisir que de réussir parfaitement ses déguisements, de n’être jamais démasqué. Pour se transformer en Indien, il s’est fait les cheveux presque crépus, a foncé sa peau avec des produits dermatologiques, s’est mis à l’étude intensive de l’hindi, lisant même des romans de gare ou pornos pour apprendre le langage de la rue ! Pour expliquer sa maîtrise imparfaite de la langue, il s’est donné des origines lointaines, celles des Mundâs, une tribu aborigène d’un million d’individus. Et cela a fonctionné ! Comme en Chine, en 1986 et 1987, alors qu’il s’était inventé une identité turque de la périphérie chinoise pour expliquer là encore sa maîtrise imparfaite du chinois… et son « long nez » !La Chine constituera d’ailleurs pour lui un plat de résistance : une année de marginalité sous une identité chinoise – au terme de laquelle il se marie avec une jeune Chinoise. Il retournera en Chine deux ans plus tard pour écrire un livre… sur les subtilités culturelles et politiques de la cuisine, et s’entretiendra longuement avec l’ancien chef personnel de Mao. Il y séjournera une fois de plus, sous les traits d’un richissime homme d’affaires français cherchant à placer ses millions dans la région de Canton.Au milieu de ces pérégrinations diverses, il étudie très sérieusement l’albanais et le coréen. « Ces deux langues m’intéressaient car les nations qui les parlent sont toutes deux divisées par des régimes politiques totalement opposés : les Coréens ultracommunistes au nord et capitalistes au sud; les Albanais vivant dans une dictature, ou dans une province yougoslave, le Kosovo. Je voulais voir si les langues avaient évolué du fait de cette division, si le vocabulaire était le même. » Il ne réussira jamais à mettre les pieds en Corée du Nord, mais fera deux stages comme boursier du Quai d’Orsay à Tirana, capitale de l’Albanie. « J’étais un personnage étranger officiel, j’avais donc une voiture avec chauffeur. Alors que le pays est d’une pauvreté extrême, que l’on rencontre, même à Tirana, des gens pieds nus… C’était le pays le plus fliqué, le plus sinistre que j’aie jamais vu. Aucun Albanais n’a osé m’adresser la parole, il était interdit de parler à un étranger. Il y avait des tableaux ou des boîtes pour les dénonciations dans toutes les entrées d’immeubles… »Longtemps journaliste pigiste pour les publications françaises les plus diverses, Marc Boulet affiche depuis quelques années un titre professionnel tout à fait honorable : interprète d’albanais pour le ministère français des Affaires étrangères. Les relations entre Paris et Tirana étant épisodiques, cela lui laisse beaucoup de loisirs. Dont celui de consacrer toute une année à l’Inde et à son système de castes.« J’ai décidé de devenir intouchable dans une grande ville indienne pour connaître le degré zéro de la misère humaine. Pas celle provoquée par une guerre, une famine, mais la misère organisée, érigée en système, et qui dure. »Vêtu de haillons, il s’est fondu dans la ville de Bénarès, et a effectivement constaté qu’on pouvait survivre, misérablement et indéfiniment, dans ce système. En mendiant avec un peu de zèle la moitié de la journée, il ramassait la dizaine de roupies suffisante, non pour acheter une bouteille d’eau minérale ou un cola, mais de la bouffe de rue « non identifiable, mais parfois délicieuse », et même, à l’occasion, pour se payer un cinéma populaire crasseux ou de l’alcool bon marché.Le livre de Marc Boulet n’apprendra probablement rien aux spécialistes de l’Inde et de l’hindouisme. Il réserve cependant des surprises à ceux qui n’ont qu’une vague connaissance du système des castes.De subdivisions en exclusions, le nombre de castes – liées entre autres au métier – se situe entre 2000 et 3000. Mais, si l’on va à l’essentiel, les classifications sont plus simples. D’abord, les quatre varna, ou ordres traditionnels, regroupant les humains nés du Créateur : tout en haut, les brahmanes (du nom de Brahmâ, le Créateur); en dessous, les guerriers; plus bas encore, les commerçants. Les premiers sont nés de la bouche de Brahmâ, les deuxièmes de ses bras, les troisièmes de ses cuisses. Même inégales, elles sont aryennes et supérieures. Et, sous elles, grouille la foule innombrable des shudra, les serviteurs, nés des pieds du Créateur.Reste un cinquième groupe humain, qui n’a même pas été engendré par le Créateur, et dont l’origine lointaine serait étrangère. Les chandâl, les intouchables, sont « des shudra sales », exerçant historiquement des professions dégradantes (cordonniers, balayeurs, blanchisseurs, etc.), et ayant toujours eu des moeurs immondes : ils boivent de l’alcool, mangent du porc et même de la vache, pourtant sacrée en Inde !Officiellement, le système des castes a été aboli en 1947 par Gandhi. En pratique, presque rien n’a changé. « Non seulement les intouchables forment l’immense majorité des classes les plus pauvres (personnel d’entretien dans les villes, travailleurs agricoles dans les campagnes), mais on les traite comme des animaux, on peut les battre, etc. Un peu comme les Noirs dans le sud des États-Unis dans les années 30 ou 50… »Le temps n’est plus donc où les intouchables devaient avoir, accroché au cou, un pot de terre – il leur était interdit de souiller la terre de leurs crachats ! Officiellement, ils ont accès à tous les lieux publics. Dans les faits, rien n’a changé : la meilleure preuve en est qu’il y a toujours, au Parlement, des quotas de députés intouchables, et des postes ministériels qui leur sont réservés. « Jamais un brahmane ou un guerrier n’entrerait dans la maison d’un intouchable, même riche, dit Boulet. Jamais il ne mangerait de la nourriture que cet homme aurait touchée. J’avais un copain vendeur de journaux, pauvre et sale, mais brahmane; il méprisait les intouchables, même devenus riches ou puissants. Dans certains quartiers aisés des grandes villes, il arrive que les castes se mêlent. Mais s’il y a dans le voisinage la maison d’un « cordonnier » qui a réussi, tout le monde le montre du doigt… »Durant son séjour en Inde, tel une sorte de Candide professionnel, Boulet se contente d’enregistrer ce qu’il voit. Il y passe d’abord plusieurs mois « dans la peau d’un Blanc », pour se familiariser. Son voisin est alors un distingué scientifique, moderne et libéral, mais qui ne mentionne jamais le mot « intouchable ». Il a plutôt recours à la terminologie officielle et « polie » : il parle des « enfants de Dieu » ou, mieux encore, des « castes répertoriées ». Quand Boulet le presse de questions, il essaie de changer de sujet. Mais il ressort de ses propos que, s’il n’a rien contre ces gens, il s’arrange impérativement pour ne pas les côtoyer.« Avec la modernisation et l’évolution de la société, on assiste à certaines dérogations, mais peu nombreuses, explique Boulet. Au sein de la police et de l’armée, les trois castes dominantes se côtoient. À l’université, des guerriers pourront éventuellement fréquenter des commerçants. Mais cela demeure exceptionnel : dans l’ensemble, chacun reste chez soi. »Au cours de ses déambulations indiennes, Marc Boulet constate que cette société gigantesque est partout traversée de dizaines, de centaines de frontières invisibles, la plupart infranchissables. Chez les intouchables eux-mêmes, il y a des hiérarchies très strictes. Dans les bidonvilles, des rues séparent le quartier des tireurs de vin de palme de celui des cordonniers. Et si un étranger particulièrement curieux réussit à se faire inviter chez des « cordonniers » pour un repas de fête, il lui faut éviter de faire comme Marc Boulet : il a touché la viande par mégarde, et de sa main gauche – impure – en plus ! C’est tout juste s’il n’a pas fallu jeter à la poubelle la totalité du festin. Boulet a alors constaté que pour ces intouchables, réprouvés de la société, un étranger se situe encore plus bas, dans l’impureté totale !Bien que rattaché au Quai d’Orsay, Boulet ne fait pas vraiment dans le genre diplomatique. Même s’il adore la Chine, il ne se prive pas de dire que « les Chinois ne sont pas polis : ils ignorent, méprisent et haïssent l’étranger, le diable blanc, cette créature barbare qui est responsable de tous les maux, eux qui sont héritiers de la plus vieille civilisation du monde. » Au sujet de l’hindouisme, il ne prend pas de gants : « Les Occidentaux croient les Indiens tolérants. En fait, de par leur religion, ils sont profondément indifférents à autrui : l’hindouisme n’impose de devoirs qu’envers soi-même. Pour être bien réincarné après sa mort, il faut mener une vie parfaite de brahmane ou de guerrier, selon sa caste. Et éviter les impuretés. Mais, contrairement aux religions chrétienne, juive ou musulmane, l’hindouisme ne véhicule aucune notion de charité ou de compassion. Un hindou a le devoir de bien se comporter vis-à-vis de lui. Mais vous pouvez crever sous ses yeux dans la rue, il s’en fout. »

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Du côté de chez Proulx

Elle est sceptique comme d’autres sont paranoïaques : tout naturellement. Et un peu, dit-elle, grâce à Montaigne, qu’elle lit et relit plutôt que de fréquenter les auteurs du moment. Ce n’est donc pas à Monique Proulx, auteur-scénariste du Sexe des étoiles et romancière couverte d’éloges et de prix pour son dernier roman, Homme invisible à la fenêtre (Boréal), qu’on va faire croire que le succès change le monde ni que l’argent fait le bonheur.Quand on parle avec elle, on a l’impression de dialoguer avec quelqu’un de terriblement intelligent mais qui, par gentillesse, ferait des efforts pour que ça ne se remarque pas trop. Et son look l’aide, diaboliquement. Elle a le nez un peu long, une bouche large, elle semble presque trop mince, s’habille quasiment en « granola ». Mais ce nez est magnifiquement droit et surmonté d’yeux pâles évoquant ceux du lynx; ses vêtements sont d’une élégance très personnelle, et toute sa personne est surmontée d’une chevelure d’un blond lumineux, faussement ébouriffée, qui adoucit son allure et attire l’oeil. Bref, une carnassière perfidement déguisée en jolie femme.Yves Berger, romancier distingué, directeur littéraire chez Grasset et président du prix Québec-Paris, que Monique Proulx remportait récemment (après Anne Hébert, Réjean Ducharme, Michel Tremblay, entre autres) et qui lui a été remis le 25 mars à Paris, lui a fait à l’émission de Christiane Charette, à Radio-Canada, ce commentaire-compliment : « Pour la première fois, le jury a voté à l’unanimité. Et votre roman vaut, à mon avis, 17 sur 20. » Interrogé plus avant sur la valeur d’une telle note, le romancier avouait humblement que son prochain livre à lui valait… 18 sur 20.« Ça veut dire que chez Grasset ils ne prennent que du 18 sur 20, minimum ! » commente Monique Proulx, hilare (en Europe son roman est coédité avec Seuil). La misogynie des Français ne l’étonne plus guère. Pas plus que leur méconnaissance de notre littérature – ou de notre âme, ce qui revient au même – ou encore leur absence de curiosité.« Il y a chez eux tant de jus que c’est normal qu’ils n’éprouvent pas le besoin d’aller voir ailleurs. Ce qui fait qu’ils acceptent mal les autres littératures, surtout francophones, qui ne peuvent évidemment pas se comparer à la leur. Le classicisme français, ici, on n’en a rien à foutre. Ça ne nous ressemble pas, ce n’est pas de cette manière que notre identité va s’exprimer. Lorsque j’ai reçu mon prix, je leur ai d’ailleurs dit : « S’il vous plaît, je vous en prie, faites-nous l’honneur de considérer désormais la littérature québécoise comme une littérature étrangère ! » »Car, pense-t-elle, les Français nous aiment bien tant que nous leur renvoyons de nous une image qu’ils croient reconnaître – la cabane au Canada, les gentils Indiens… « Un jour, il va bien falloir écrire un vrai roman avec de vrais Indiens de maintenant, et là, on risque de leur faire peur ! Je ne pense pas qu’ils se rendent vraiment compte de la situation exceptionnelle dans laquelle les créateurs du Québec se trouvent, et qui constitue à la fois une impasse et la confluence de notre double appartenance, latine et américaine. »Monique Proulx est née dans la région de Québec, dans une rue appelée Capricieuse, où elle a passé son enfance. Famille ordinaire : papa, maman, trois enfants. Puis déménagement en banlieue. « Je haïssais tous les préparatifs qui menaient à l’école – me lever, m’habiller, prendre l’autobus d’écoliers. Je haïssais tous les autres enfants que j’y rencontrais, et qui étaient tous des tarés ou des bums. Mais dès que j’arrivais à l’école, j’aimais ça parce que j’avais l’impression d’apprendre quelque chose. Encore aujourd’hui, je n’ai le sentiment de vivre vraiment que lorsque j’apprends. Comme le dit monsieur de Montaigne, mon maître : « Tout est apprentissage. » »Une famille ordinaire, soit. Mais heureuse ? « Au Québec, je n’ai connu que deux sortes de pères : les lavettes (comme le mien) et les autoritaires fascisants. Je ne sais pas lequel est le plus nocif, mais le mien ne l’a pas été trop. Il n’était pas gentil, mais il n’était pas vraiment méchant. C’était un faible, assez trouillard, qui était férocement anti-tout; j’ai l’impression qu’il était même anti-vie. Il a d’abord été journaliste, il a publié, dans l’indifférence générale, deux romans, puis il est devenu fonctionnaire pour le reste de sa vie. C’était d’ailleurs le fonctionnaire type, caricatural même : petit chapeau, petit imper, petite serviette. Tous les jours le même petit autobus et le même horaire. Toujours à râler contre quelqu’un ou quelque chose. Il n’avait aucune prise sur les objets – c’était le genre à casser ses lacets de souliers et à trépigner sur place. En fait, c’était un enfant, et nous, ses enfants, il nous faisait rire plus qu’il nous faisait peur. On savait qu’il n’aurait jamais porté la main sur nous. Ses colères étaient des colères d’impuissance, bien plus tournées contre lui que contre nous. On riait, et lui répétait : « C’est drôle ! C’est ben drôle ! » Pauvre papa…« Avec le recul, je pense qu’il n’était pas intelligent. Ma mère lui était bien supérieure. C’est plate qu’ils se soient rencontrés et se soient ramassés ensemble. Ça l’a rendue malheureuse, aigrie; il est mort depuis un moment mais elle lui en veut pour ça aussi – l’objet de sa hargne a disparu. C’est un drame de génération, je suppose… Elle, c’est une femme forte, débrouillarde, qui savait conduire la voiture, ce que mon père n’a jamais pu apprendre. À 50 ans, une fois sa famille élevée, elle a pris des cours de sténo et de dactylo pour aider financièrement. Et elle qui n’avait jamais travaillé à l’extérieur est devenue, en un an, secrétaire de direction. C’est Mère Courage ! »Elle écrit aussi fort joliment, affirme sa fille. Qui la pousse un peu à faire des efforts de ce côté-là. Ce à quoi Mère Courage répond : « Écoute, Monique, la vie est suffisamment fatigante comme ça, alors écrire, en plus… » Mais ça ne l’empêche pas d’insister pour « faire du petit bois » quand elle va passer quelques jours à la campagne, chez la romancière.L’écrivain de la famille, pourtant, c’était tout de même ce père peu aimé. Avant Roger Lemelin et son énorme succès, Gustave Proulx avait publié, dans les années 50, deux romans urbains, dont Chambre à louer, un titre d’ailleurs repris plus tard par Marcel Dubé pour la télé. Avait-il du talent, « pauvre papa » ?Elle baisse un instant ses yeux lumineux. « Son premier roman n’était pas inintéressant. Il y avait quelque chose dans sa vision de la famille, dans sa définition des personnages… Oui, peut-être qu’il avait du talent. Mais il a tout de suite abdiqué. La seule chose à laquelle il a été attentif quand j’ai commencé à écrire : mon succès. Le succès que j’ai eu avec mon premier recueil de nouvelles, il le comparait à celui qu’il n’avait pas eu. »Un ange passe… « Un jour, je vais écrire quelque chose sur lui qui s’appellera Le Pensionnaire. Ce sera une nouvelle, sûrement pas un roman : il n’y aurait pas assez de matière… »Le succès, qui a tant manqué au père, n’émeut pas la fille, affirme-t-elle. Elle lui reconnaît tout de même quelque vertu.« Le succès nous sauve de l’amertume, cette horreur qui oxyde la vie. J’en connais, des écrivains, qui sentent bien que leur heure est passée, et qu’ils ne pourront plus la rattraper. Parfois même, ça les tue. Mais le succès peut aussi nous faire glisser hors de notre parcours, nous rendre trop sûr de nous. Nos lacunes, il ne faut surtout pas les oublier. Au fond, le mieux, ce serait de pouvoir se dire : « J’ai connu le succès. » Et ne plus perdre son temps à l’attendre. Parce que dans un petit pays comme le nôtre, ce sera toujours la nouveauté qui primera; c’est tellement plaisant de tomber en amour avec un inconnu… »Dans un petit pays comme le nôtre, succès n’est pas non plus synonyme d’argent – pas dans le monde littéraire, en tout cas. Pour vivre bien, Monique Proulx travaille aussi, depuis longtemps, comme scénariste. Avec, là aussi, pas mal de succès. Ce qui lui a permis de faire une bien curieuse découverte.« Des fois, je me demande si la réalisation n’est pas un métier d’hommes. L’idée que, les hommes et les femmes, on est semblables, qu’on fonctionne de la même manière, je n’y crois plus. La réalisation, c’est un métier qui demande du leadership, mais c’est aussi beaucoup un métier de bricoleur, et le bricolage n’attire pas les femmes, en général. Mais il y a aussi des femmes qui réalisent des films formidables. Peut-être que je suis complètement dans les patates… »Donc, entre les romans, elle écrit des films pour les autres. Pour le plaisir ou pour le fric ? « Les deux, évidemment. Et je suis très chanceuse de pouvoir gagner ma vie en faisant des choses que j’aime. Je ne pourrais pas être journaliste, ni écrire pour la télé, ça exige qu’on soit beaucoup trop rapide. Or, moi, c’est dans la lenteur que je suis bonne – que je suis meilleure, en tout cas. »Et l’argent ? Elle hausse les épaules. « Peut-être que je n’en ai pas l’air, comme ça, mais je suis très rationnelle. Comme je ne veux faire que ce qui me plaît, je ne dilapide pas l’argent que j’ai gagné en faisant des choses que j’aimais. Le luxe, pour moi, c’est de ne pas avoir de patron, de pouvoir passer l’été à la campagne, et d’écrire à mon rythme. »Écrire, toujours. De mieux en mieux.« Chaque fois que j’embarque dans un nouveau roman, je recommence à me bagarrer avec la langue. Ici, la langue parlée est très différente de la langue écrite, ce qui nous force à faire un travail de transposition très difficile auquel les Français ne sont pas obligés de s’astreindre. En ce moment, on se parle, et on se comprend, mais je parle beaucoup moins bien que je n’écris. Je ne me fais pourtant pas violence : pour moi, écrire, c’est cette recherche-là. Je me sens un peu comme une violoniste à qui on ne pourrait pas demander de jouer mal exprès.« Un jour, dans un salon du livre, une dame m’a félicitée pour mon travail. Et m’a reproché, gentiment, de ne pas publier des livres plus épais. Je n’ai pas su lui expliquer que faire court, c’était sans doute la chose la plus difficile… »Comme le peintre paraplégique dans Homme invisible à la fenêtre qui dessine obstinément les membres en santé des gens qui s’imposent à son regard, Monique Proulx ne peut s’empêcher de se taire, d’écouter les autres, et de transformer en un personnage séduisant ou repoussant une personne ordinaire. C’est tout l’art de cette exceptionnelle romancière. « Encore une leçon de monsieur de Montaigne, qui a écrit qu’on n’apprend rien à vouloir parler, et que ce qu’il y a d’intéressant dans les relations humaines, c’est au contraire de faire parler les autres de ce qu’ils connaissent le mieux. En se révélant, les gens apportent des réponses à des questions que nous n’avons même pas formulées. Être romancière, c’est aussi être belette ! »La belette en elle a d’ailleurs joué, il y a quelques années, un joli tour à un fin renard. Pierre Foglia, qui préparait une série de chroniques sur des « gens ordinaires », avait invité ses lecteurs et lectrices à lui écrire pour lui offrir l’hospitalité. « J’avais envie de le rencontrer, je trouvais son idée intéressante, alors je lui ai envoyé un mot – il ne me connaissait pas du tout. Sur cette rencontre, il a écrit un gentil petit papier, qui était sympathique à mon endroit, mais moi j’ai écrit une très bonne nouvelle à partir de ce qu’il faisait, lui, de ce qu’il était.« Un roman, une nouvelle, un scénario, ça peut démarrer comme ça, à partir d’une rencontre, d’un détail. J’ai l’impression parfois de mettre en banque chaque conversation, de la mettre sur la glace pour l’exploiter plus tard. »Ses lecteurs savent combien les marginaux l’intéressent. La petite fille du Sexe des étoiles est une « bol » assez solitaire (« elle me ressemble ») et son père transsexuel ne ressemble pas à tous les pères. Le peintre d’Homme invisible à la fenêtre est lui aussi assez spécial. Même dans son premier recueil de nouvelles, Sans coeur et sans reproche, il y avait un itinérant.« Dans le scénario que je suis en train d’écrire pour l’ONF, un des personnages est un ex-psychiatrisé. En face de chez moi, il y a une sorte d’asile; c’est rempli de gens qui parlent seuls dans la rue. Leur allure fait parfois peur, mais ils me fascinent. Comme ils ne connaissent plus les règles du jeu, ils agissent avec une sorte de pureté qui me semble remarquable. Et qui me permet de comparer, de voir où se situe le véritable équilibre. »Le sien, elle semble l’avoir trouvé entre un amoureux avec qui elle vit depuis dix ans (« la solitude, c’est sans doute bien, mais quand on souffre d’insomnie, c’est bien aussi de pouvoir se coller contre quelqu’un »), son travail qui parfois la déprime (« mais ce sont de tout petits downs ») et la cuisine, qu’elle fait avec enthousiasme. Elle sort peu (« un film aux deux semaines me suffit »), ne répond au téléphone que si elle en a envie (« j’ai un répondeur très très fiable »), n’imagine pas sa vie autrement. N’est surtout pas bouleversée par le succès.Et elle me quitte sur une autre citation : « Le véritable créateur dialogue avec son oeuvre; l’imposteur dialogue avec le public. » Non, ce n’est pas de Montaigne. Mais ce pourrait très bien être de Monique Proulx…

Culture

Vive les Indiens !

« Si j’ai participé au film Je t’aime gros, gros, dit-elle, c’est simplement que je revendique le droit d’être bien dans sa peau, même si on est rond. » Cloîtrée à Québec, elle travaille de neuf à cinq, « comme les fonctionnaires », à son prochain polar et mijote un roman fantastique. Elle a vu 10 000 exemplaires de La Renarde (Denoël-Lacombe) s’envoler en 15 jours et attend maintenant le verdict des Français : « Ça devrait marcher puisqu’il y a des Indiens dans le roman », blague-t-elle. Partout on lui réclame la suite des aventures de Marie Laflamme. « Pour moi, c’est terminé. Plus jamais de trilogie historique. Six ans, c’est trop long. »

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Quinze histoires d’Élise Turcotte

J’ai beaucoup de considération pour Chrystine Brouillet. Elle écrit plus que convenablement, et de toute évidence elle sait fabriquer des récits, policiers ou historiques. Et puis, mon Dieu, elle travaille comme trois, amasse de la documentation à la pelle, ce qui n’est pas un mince mérite dans une littérature, la nôtre, généralement assez paresseuse. Son dernier roman, La Renarde, est une reconstruction si habile de la vie en Nouvelle-France que nous trouvons tout naturel d’y rencontrer monsieur Talon en personne – pas Achille, l’autre.Pourquoi, mais pourquoi donc éprouvé-je un tel ennui tout au long de ces 400 pages bourrées de tableaux, d’événements, d’aventures ?J’avais quitté l’héroïne de la trilogie historique de Chrystine Brouillet, Marie Laflamme, à la fin du premier tome, au moment où la demoiselle, fuyant des ennuis de toutes sortes, allait s’embarquer pour la Nouvelle-France. Je la retrouve, au troisième tome, parfaitement semblable à elle-même, c’est-à-dire belle à mourir (on n’arrête pas de me le dire), guérisseuse de première force, maman exemplaire et… tout à fait nulle. Elle a autant de vie personnelle, de caractère, de profondeur humaine qu’une feuille de papier.Tel est le piège du roman historique : laisser croire qu’il suffit d’amasser de la documentation, d’insérer dans la trame du passé quelques thèmes d’aujourd’hui, un grain de féminisme, quelques considérations aimables sur les Indiens, beaucoup de médecine alternative, pour faire une oeuvre vivante. Il y faut aussi des personnages un peu complexes; et de la pensée, des interrogations personnelles. Comment ne pas évoquer à ce propos le nom de Marguerite Yourcenar ? Tout le monde ne peut pas écrire les Mémoires d’Hadrien, mais c’est dans ce sens qu’il faut travailler, si l’on veut écrire quelque chose qui échappe à l’ennui du simple divertissement.L’histoire, la véritable histoire de l’humanité, ce n’est donc pas dans les machineries d’époque de Chrystine Brouillet que je la trouve mais, par exemple, dans la scène suivante : une jeune fille, cherchant une robe dans une boutique, se trouve tout à coup face à sa mère, qui l’a abandonnée depuis on ne sait combien d’années. C’est une femme très sûre d’elle-même, imposant ses goûts; et la jeune fille, la narratrice, est facilement désemparée devant elle. La rencontre se passe somme toute assez bien, sans drame apparent. Mais le récit donne à entendre qu’au fond, très loin des apparences, se joue l’éternelle tragédie de l’abandon.Cette histoire est la première des « 15 histoires de Marie » que raconte Élise Turcotte dans Caravane, et dès les premières lignes on reconnaît un ton, un style, une manière d’être dans l’écriture et dans le monde qui étaient, déjà, ceux du Bruit des choses vivantes.Ce premier roman, on s’en souvient, était axé sur les relations d’une jeune mère avec sa fille. Ici, dans un livre qui est une suite de nouvelles plutôt qu’un véritable roman, la narratrice est parfois mère également, mais les enfants n’occupent que l’arrière-plan, comme le murmure de la vie quotidienne. Pas de mari dans les parages. Des hommes apparaissent – mariés généralement, avec enfants – puis disparaissent, liaisons plus ou moins longues qui constituent la chronique de l’abandon. « Ce n’est pas ça, dit la narratrice. Ce n’est jamais ça. »Caravane n’est pas un livre triste mais un livre mélancolique, ce qui est tout à fait différent, et d’une mélancolie irisée par une écriture charmeuse, pleine d’invention, faisant naître l’émotion des pensées les plus ténues, des plus petits faits. On pardonne aisément à l’auteur quelques chutes, parfois, dans une grâce un peu affectée.CaravaneUn jour j’ai demandé à mon père ce que ça voulait dire, amoureux. Il m’a répondu : « deux personnes qui s’aiment ». Ce n’était pas suffisant pour une petite fille de sept ans, deux personnes qui s’aiment. Je voulais savoir de qui, de quoi on pouvait être amoureux et si on était forcé d’être amoureux. C’est alors qu’il m’a serrée dans ses bras et qu’il s’est mis à pleurer. Il pleurait sur sa vie passée avec elle, et il pleurait sur sa vie, sans elle. Élise Turcotte

Culture

Ils dansent dans la tempête

Une jeune adulte engloutie dans le plus profond désespoir est récupérée par une communauté de moniales qui lui redonne le goût et les raisons de vivre. C’est la trame d’Ils dansent dans la tempête, le nouveau roman jeunesse de Dominique Demers.Le sujet est épineux, l’auteur le sait bien. « Je partirais bien en Chine un mois ou deux, le temps que la poussière retombe ! » dit-elle.Elle a pourtant l’habitude des sujets difficiles. Dans Un hiver de tourmente (1991), Marie-Lune, l’héroïne de 15 ans, perdait sa mère. Dans la suite, Les grands sapins ne meurent pas, publié l’année suivante, Marie-Lune, enceinte, décide de poursuivre sa grossesse et de donner son bébé en adoption. Le sujet était si chaud et le choix de Marie-Lune de ne pas se faire avorter si controversé que La Courte Échelle, la maison d’édition qui avait publié tous les ouvrages précédents de Dominique Demers, a refusé le manuscrit. Finalement publié chez Québec/Amérique, Les grands sapins ne meurent pas a remporté un grand succès et fait couler beaucoup d’encre.Ils dansent dans la tempête est le dernier volet de la trilogie. Marie-Lune, maintenant âgée de 18 ans, apprend le suicide de son ancien amoureux. Ce dernier drame cause le ressac de son passé, lourd d’émotions : le roman relate la longue descente aux enfers de Marie-Lune et la rencontre qui lui permettra de faire le point, de trouver au fond d’elle-même les raisons, les valeurs sur lesquelles fonder sa propre vie.« Dominique, je t’en supplie, ne me fais pas ça ! » s’est écriée, en lisant le synopsis, une productrice intéressée à faire une télésérie avec Marie-Lune. Cette réaction servie à la Dominique Demers auteur venait confirmer éloquemment l’intuition de la Dominique Demers chercheuse.Car, parallèlement à sa double carrière de journaliste (notamment à L’actualité) et d’auteur pour enfants et adolescents, Dominique Demers étudie et enseigne la littérature jeunesse à l’université depuis plusieurs années. La semaine où je l’ai rencontrée, elle lançait Du Petit Poucet au Dernier des raisins, une introduction à la littérature jeunesse destinée aux étudiants de la Télé-Université, et soutenait sa thèse de doctorat en littérature à l’Université de Sherbrooke !Sa thèse retrace l’histoire de la notion d’enfance dans notre société à partir de textes d’écrivains, de sociologues, d’anthropologues. « Depuis qu’elle existe, la littérature jeunesse a toujours reflété l’image qu’on se faisait de l’enfance, explique l’auteur. Il y a eu l’époque de l’enfant un peu sauvage qu’il fallait dresser, puis celle de l’enfant angélique, blond et bouclé. On en est maintenant à ce que j’appelle l’enfant survivant : l’enfant adulte qui, entouré d’adultes enfants, doit avancer, tout seul, dans un monde qui ressemble à un champ de mines. »La lecture de milliers de textes pour enfants l’a amenée à une deuxième constatation : la religion, après avoir été la base de toute la littérature jeunesse pendant des siècles, en est complètement disparue depuis une trentaine d’années.« Les adolescents d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, se demandent d’où ils viennent, où ils vont, à quoi sert la vie, dit-elle encore. Mais les adultes qui, souvent, traînent un passé religieux lourd et trouble refusent d’aborder ces questions. » Et il y a le mythe de l’enfant survivant qui, par son existence même, interdit toute allusion à la religion : les personnages adolescents, tout occupés à surmonter les difficultés de la vie quotidienne, ne peuvent se payer le luxe des grands questionnements intérieurs. « Le résultat, c’est que la religion et la foi sont devenues le plus grand tabou de cette fin de siècle, en littérature jeunesse du moins », conclut la chercheuse.Ce tabou, ce n’est pas pour des raisons théoriques ou rationnelles qu’elle a décidé de l’enfreindre. « Je cherchais la suite de Marie-Lune. Je savais qu’elle vivrait des choses difficiles parce qu’elle ne pouvait pas avoir « digéré » les deux drames des premiers romans, la mort de sa mère, sa grossesse et son choix de donner son bébé en adoption. Je voulais qu’elle aille au fond de sa crise et qu’elle passe au travers. Qu’elle découvre sa force. Mais je ne savais pas d’où lui viendrait cette force. »Elle a entendu l’histoire d’une jeune femme, membre d’une communauté cloîtrée, qui s’était enfuie au moment de prononcer ses voeux perpétuels. Pas parce qu’elle craignait cette vie austère – elle la désirait plus que tout au monde – mais parce qu’elle ne se sentait pas à la hauteur. « Jamais de ma vie je n’avais entendu parler de la foi de cette façon-là, dit-elle. Je ne suis pas croyante mais j’ai trouvé ça fascinant. »Fascinant au point d’aller passer quelques jours dans ce cloître, dans l’État de New York. « Une expérience inoubliable ! Je n’en suis pas sortie plus croyante mais l’honnêteté, l’intégrité, l’intensité, la certitude de ces femmes qui croient en quelque chose et vont au bout de leurs convictions m’ont beaucoup secouée. Et cette expérience m’a fait comprendre que c’est ce dont Marie-Lune avait besoin. Qu’elle serait transformée par la rencontre de ces femmes, heureuses parce qu’elles croient, absolument, à quelque chose. Une croyance qui dépasse la passion parce qu’elle repose sur des valeurs très ancrées qui donnent une grande force et permettent à une personne de devenir son propre point de repère. » L’auteur s’attend à ce que certains adultes donnent à son histoire une signification qu’elle n’y a jamais mise. Que le salut des jeunes, désabusés par la vie, réside dans la foi en Dieu, par exemple. « Le roman dit que tout est richesse. Certains croient en Dieu, et d’autres croient en autre chose. Je veux dire aux adolescents que les arbres sont forts parce que leurs racines plongent dans la terre. Qu’il faut s’enraciner dans la vie, qu’il faut croire en quelque chose, qu’il faut croire en soi. Le message, c’est qu’ils sont forts. »

Culture

Un vrai bouillon de culture

En ce dimanche, je suis assise sur un banc près d’Edmund Wilson, le grand critique américain qui – de sa voix forte, adoucie de longs silences, car cette conversation se déroule en français, et bien qu’il parle parfaitement cette langue, Edmund, en s’arrêtant soudain sur un mot, une phrase, a des réticences pudiques -, avec l’étendue de sa vaste culture, me trace un portrait détaillé de Virginia Woolf, de sa vie, de son oeuvre. Et je n’ose pas regarder celui qui ressemble à Winston Churchill, qui a cette puissance intellectuelle et physionomique. Il s’exprime aussi, avec le même savoir passionné, sur l’oeuvre de Zelda Fitzgerald, le poète Edna Saint-Vincent Millay, Gertrude Stein, et il parle souverainement de ces écrivains de la nouvelle rébellion, que je viens de lire à la bibliothèque de Harvard, comme si chacune de ces femmes admirables était parmi ses amies intimes.Marie Claire BlaisVLB éditeur, 217 pages, 17,95 $.J’ai eu raison de ne pas lire semaine après semaine les chroniques américaines de Marie-Claire Blais, dans Le Devoir. J’attendais le livre. Le voici, et il me donne raison. L’ensemble vaut mieux que les parties. On peut être déçu par telle ou telle chronique mais elles s’éclairent et pour ainsi dire se corrigent les unes les autres, et un fort mouvement naît de leur convergence, qui fait de ce Parcours d’un écrivain un des livres les plus convaincants de Marie-Claire Blais.Cela commence à Cambridge (Massachusetts), où Marie-Claire Blais, toute jeune romancière nantie d’une bourse Guggenheim obtenue peut-être par l’intercession du critique Edmund Wilson, transporte ses maigres possessions dans une chambre tout à fait minable. Le quartier n’est pas sûr. La drogue court les rues, et les vols ne se comptent pas. Dans les campus universitaires, tout près, règne une sorte d’inquiétude fiévreuse. La guerre du Viêt-nam, c’est pour très bientôt. C’est l’époque des grandes luttes féministes, des combats pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs; avec, au bout, comme un coup de tonnerre, l’assassinat de Kennedy.Marie-Claire Blais vit tout cela, raconte tout cela non pas comme une simple chronique mais de l’intérieur, comme si chacun des événements la concernait personnellement, l’atteignait dans sa propre chair. Et l’on comprend, en parcourant le livre, ce qui rendait si étranges à la première lecture certains de ses romans, L’Insoumise, David Sterne : c’est qu’elle y transposait en milieu québécois, de façon un peu maladroite, une hantise de la guerre, de la violence qui venait en droite ligne de son expérience américaine. C’est là-bas, aussi, qu’elle a commencé d’écrire Une saison dans la vie d’Emmanuel, et il serait peut-être intéressant de s’en souvenir en relisant ce grand livre.Parcours d’un écrivain, ce n’est pas seulement Cambridge. C’est aussi, c’est souvent Wellfleet, à Cape Cod, où Marie-Claire Blais est reçue chez les Wilson, Edmund le grand intellectuel, le grand critique, enfermé presque toute la journée dans son bureau et convoquant le soir la jeune Québécoise pour lui donner des conseils, et sa femme, la très charmante Elena. C’est, encore, Key West, un Key West qui ressemble aussi peu que possible à celui du dernier roman de Michel Tremblay. C’est même, malgré le sous-titre du livre, « notes américaines », un peu de Paris et de la province française. En somme, le bouillon de culture dans lequel a vécu la romancière, son milieu de formation littéraire.Dans ce milieu, ou plutôt ces milieux, Marie-Claire Blais fréquente beaucoup de gens; certains fort connus comme Edmund Wilson et le romancier John Hersey notamment, d’autres qui le sont moins, mais qui reviennent constamment dans le récit, comme Bob, le jeune écrivain noir. Des personnages apparaissent tout à coup sur la page, sans présentation, souvent vêtus de leur seul prénom, et disparaissent aussi vite, écrivains, artistes, amis de toutes sortes. L’absence de détails leur confère une sorte d’évidence. Jamais, me semble-t-il, la puissance d’évocation de Marie-Claire Blais n’a été aussi forte que dans ce livre. Elle déroule avec une négligence un peu affectée ses longues phrases rêveuses, et c’est de ce brouillard qu’émergent – un peu comme chez le peintre Turner, dont elle parle quelque part – des images extrêmement saisissantes de personnes, de lieux, d’atmosphères.Cela dit, qui exprime assez clairement, je l’espère, la considération que j’ai pour ce livre, je ne puis éviter de faire quelques observations désagréables sur la façon dont il a été édité. On est très souvent arrêté, en lisant Parcours d’un écrivain, par des fautes de français, orthographe et syntaxe, des impropriétés de termes tout à fait désolantes. J’en étais embêté, au point de souhaiter relire un de ces jours le livre dans une bonne… traduction anglaise. Respecter un écrivain, ce n’est pas publier tel quel le manuscrit qu’il apporte; c’est l’aider à corriger les défauts dont il n’arrive pas lui-même à se départir.En post-scriptum, une autre image de la vie américaine, mais en beaucoup plus noir : Clockers, de Richard Price, que j’avais lu il y a quelques années en anglais et qui vient de paraître à Paris. Une brique : près de 600 pages, et de la violence, de la misère, de la corruption à faire frémir. Avec, au milieu de cette boue, quelques éclairs de bonne volonté qui font ressortir davantage encore le règne du Mal. Richard Price raconte cette histoire, une histoire de drogue dans une grande banlieue pauvre – noire, évidemment – de New York avec une force zolienne. Le roman américain est peut-être le seul, actuellement, capable de peindre le vécu social dans toute son ampleur. Clockers, par Richard Price, traduction de Roland de Candé, Grasset, 572 pages, 24,95 $.

Culture

L’Alberta devenue personnage mythique

Une romancière et essayiste née en Alberta, portant un nom anglais, vivant en France depuis de nombreuses années, ayant publié à Paris une douzaine d’ouvrages en français, peut-elle remporter le Prix du gouverneur général pour un roman situé en Alberta, qu’elle a écrit elle-même (nulle trace d’une main traductrice étrangère) dans les deux langues officielles du Canada ?Oui, sans doute. C’est l’évidence même.Mais ça fait un peu mal à ceux qui entretiennent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, le concept d’une littérature québécoise organiquement constituée, n’accueillant les corps étrangers qu’à certaines conditions bien déterminées. Il y a quelques années, on reprochait même à des écrivains québécois, nés natifs, de se faire éditer à Paris. Alors, qu’une Albertaine-Parisienne-anglophone-francophone vienne nous enlever un de nos prix les mieux dotés… La narratrice de Cantique des plaines dit bien, quelque part, qu’elle habite Montréal, mais cette concession à la couleur locale n’arrange pas les choses; elle les aggrave plutôt en soulignant l’absence de la romancière, dont on peut même penser, avec un frisson d’horreur, qu’elle ne fait pas partie de l’Union des écrivains québécois.Passons à des choses sérieuses : au roman, par exemple. Il est difficile de ne pas convenir qu’il l’emporte aisément, par la qualité proprement littéraire, sur tous les romans publiés au Québec ou dans la francophonie canadienne durant l’année précédente. Je dirai tout à l’heure en quoi il m’agace un peu. Mais avant toute chose, il faut affirmer que Cantique des plaines est un très beau morceau de prose romanesque, on oserait presque dire épique, où passe, à travers le personnage principal, un siècle de vie albertaine : les premiers fermiers, les Indiens, le pétrole, l’urbanisation progressive, et cetera. Il est permis de ne pas éprouver une forte passion pour l’Alberta. Mais la province du pétrole est investie, dans Cantique des plaines, par toutes les nostalgies, les questions insolubles, les rêves du pays natal, au sens quasi baudelairien du terme. L’Alberta de Nancy Huston est, plutôt qu’un lieu bien défini, une sorte de personnage mythique, avec qui elle a beaucoup de comptes à régler.Le récit s’organise en séquences temporelles disjointes autour de Paddon, grand-père de la narratrice, récemment décédé, qui a passé une partie de son existence à rêver d’écrire un essai philosophique sur le temps. Il va sans dire qu’il ne l’a pas écrit, et qu’il se considère comme un raté. Paddon, à vrai dire, n’est pas un personnage très sympathique, malgré l’affection que lui voue la narratrice; le sentiment d’échec n’autorise pas, me semble-t-il, à ce qu’on cogne aussi souvent sur sa femme et ses enfants. Il y a d’ailleurs très peu de personnages sympathiques, attirants dans le roman de Nancy Huston. Un seul peut-être : Miranda, la métisse, qui procure à Paddon ce que la romancière appelle le « bonheur absolu ». Mais Miranda est une construction idéologique plutôt qu’un véritable personnage, en ce qu’elle a pour fonction principale de démontrer la méchanceté des Blancs en général, et des missionnaires en particulier. Le roman est ainsi partagé entre l’évocation lyrique et un étrange ressentiment auquel Dieu lui-même, malgré son inexistence maintes fois affirmée, n’échappe pas.Dany Laferrière a, lui aussi, mais pour d’autres raisons, des comptes à régler avec le monde blanc, comme on le sait depuis belle lurette. Il le fait, dans son dernier livre, à visage découvert, sans s’encombrer de prétextes romanesques. Celui qui nous parle ici, est bien l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, celui qui a émigré en Floride par haine de l’hiver mais ne cesse de revenir sur les lieux du crime, de soupeser son succès, d’en imaginer la signification et les effets. C’est, parfois, un peu lassant : le narcissisme, même agrémenté d’un joyeux scepticisme à l’égard de soi-même, ne mène jamais très loin. Mais plusieurs des questions qu’il agite, à propos de l’écriture nègre, ne sont pas vaines et il y a, dans ce livre, quelques scènes bien enlevées et surtout des portraits extrêmement vivants de quelques écrivains noirs américains, de James Baldwin (le préféré) à Toni Morrison, récemment nobelisée. Enfin, Dany Laferrière a l’écriture légère, comme on le dit de certaines jambes. Ça se lit sans douleur.Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, par Dany Laferrière, VLB, 201 pages, 16,95 $.Cantique des plaines, par Nancy Huston, Actes Sud/Léméac, 271 pages, 24,95$. »Et pourtant Paddon, toi tu l’aimais, cette contrée ! De façon incompréhensible pour moi venant de l’Est, tu aimais son énormité, ses étendues vides et plates, son ouverture absolue au ciel, le froid mordant et stimulant de ses hivers, sa neige dont la blancheur te faisait mal aux yeux, la franchise avec laquelle son vent attaquait tes pommettes et ton menton et tes doigts, son impitoyable soleil d’été qui faisait étinceler les rails du chemin de fer et trembler l’air au-dessus des champs de blé, ses orageux nuages violets qui s’entassaient à l’horizon en cherchant à se faire prendre pour des montagnes tandis que les vraies montagnes se tenaient là à cent vingt kilomètres à peine, imperturbables et inimitables. » Cantique des plaines

Société

Nous sommes tous des chômeurs virtuels

Le chômage est perçu comme une maladie dont le malade serait lui-même responsable. Une sorte de cancer du poumon : vous n’aviez qu’à ne pas fumer ! Vous n’aviez qu’à ne pas travailler, ainsi vous ne seriez pas devenu chômeur ! Et maintenant que vous n’avez plus d’emploi, veuillez quitter la scène, car votre présence gêne ceux qui en ont un, comme le cancéreux met mal à l’aise les personnes en santé.Le virus n’est pas nouveau, mais comme tous les virus il est devenu, avec le temps, plus virulent. The least cost method, c’est-à-dire la production au meilleur prix, comprenant les matières premières et le transport, fait en sorte que votre chemise est taillée et cousue en Corée plutôt qu’à Saint-Jérôme. The bottom line, ce qui reste comme profit quand l’objet est livré au marchand, a transformé cette année quelques centaines de milliers de femmes et d’hommes en « demandeurs d’emplois », puisque leurs tâches sont accomplies autrement. Ce terme de « demandeur d’emploi », utilisé dans les statistiques du chômage, cache une réalité sordide : il n’y a plus d’emplois. Inutile d’en demander. Tendez plutôt la main vers les services sociaux, vous recevrez votre pitance, chèque de chômage ou de bien-être social, que l’on vous reprochera bientôt car ce sont ceux qui travaillent encore que l’on taxe et ils aiment cela de moins en moins.Il est possible de parler du chômage en termes généraux : les emplois qui disparaissent fragilisent nos sociétés industrielles avancées, menacent l’équilibre social, encouragent le crime, découragent les jeunes. Mais quand on a dit cela, on n’a pas même commencé à comprendre ce que le cancer du chômage représente pour un être sain. La mise à pied, dans un contexte de crise économique, vous retire de la race des humains. Il faut être chômeur pour parler adéquatement du chômage, or en parler est un emploi, donc en parler c’est cesser de le vivre. Ne pas avoir d’emploi, dans la merveilleuse société individualiste que nous avons construite, c’est se retrouver du côté des morts-vivants. Y a-t-il une vie après le travail ? Tous ces amis avec qui on allait manger le midi, que l’on croisait dans les corridors, qui nous invitaient au café, où sont-ils passés ?Ces réflexions me viennent à la lecture de la Chronique des non-travaux forcés (Flammarion) que vient de publier Jean-Pierre Dautun, qui était publicitaire à Paris, c’est-à-dire un homme de mots et de slogans, tout à fait branché sur le réseau de la société de consommation. Mais la crise économique, on le sait, a d’abord frappé ce domaine mou qu’est la publicité. Pourquoi annoncer quand plus personne n’achète ? Dautun est au chômage. Parce qu’il est un rédacteur de métier, et que « le chômage le travaille », il tient une chronique de sa recherche d’emploi. Son texte est intelligent et pathétique. Les chômeurs qui le liront se sentiront solidaires; les autres, les travailleurs de tout acabit, ne comprendront qu’avec leur tête.Chômeur, demandeur d’emploi, le seul texte que l’on vous demande est celui de votre CV qui va rejoindre la pile de dizaines d’autres CV que personne ne veut lire. Votre nouvel outil fétiche : le téléphone. Vous y passerez la journée, à obtenir un hypothétique rendez-vous (Ah ! il vient de sortir, il a une réunion, il vous rappellera), à attendre.Au début le chômage repose. L’esprit se met au travail, mais c’est pour découvrir que plus rien n’est pareil, que la ville que vous habitez est un décor dans lequel vous n’avez plus votre place. Vous êtes libre de vos heures ? Vous vous réfugiez dans les jardins publics. Vous vous réjouissez d’apprendre qu’une autre entreprise a fermé ses portes, vous découvrez la solidarité affective des laissés-pour-compte. Vous avez tant de temps devant vous que vous ne savez plus l’employer. Vous découvrez peu à peu que vous êtes une ressource humaine dans les statistiques, qu’il faudrait vous recycler (comme les déchets) mais on ne sait en quoi. Vous vivez le scandale de la civilisation technique capitaliste.Celui qui travaille a droit à des vacances. Celui qui chôme n’a droit qu’à du vide et peu à peu devient insensible. Il glisse de la déception à la désespérance, de la fierté à l’humiliation, à l’indifférence, au mépris de soi. Bottom line ? Le 788e jour de chômage, Jean-Pierre Dautun a posté son manuscrit à un éditeur. C’est évidemment le texte d’un publicitaire parisien, mais il m’a rappelé les quelques mois de chômage que j’avais vécus, jeune père de famille comme lui, quêtant, d’un bureau à l’autre, à Montréal, un emploi.J’ai lu cette chronique pour rédiger la mienne : je travaille, bien sûr, mais nous tous qui travaillons, justement, devrions être de coeur avec les chômeurs qui sont en passe de devenir les boucs émissaires de nos égoïsmes. Il y en a qui refusent de travailler ? Je connais des paresseux et des tire-au-flanc qui ont un emploi. Le regard que nous portons sur les chômeurs, c’est sur nous-mêmes que nous le posons. Nous sommes tous des demandeurs d’emploi virtuels dans la merveilleuse société interactive de la mondialisation des échanges. C’est ce que nous dit Jean-Pierre Dautun, notre semblable, notre frère.