À la une

Culture

La télé prend vie

Fin de l’après-midi, dans un bar funky du boulevard Saint-Laurent. Deux gars discutent du sens qu’ils souhaitent donner à leur vie. »Ce que je veux, ce que je cherche, c’est avoir une présence au monde authentique. Comme disait [le poète portugais] Pessoa, je veux être moi-même sans condition.- C’est ça, dit l’autre. Être libre, c’est le plus difficile. Être libre par rapport à soi-même. »Pas étonnant que ces deux gars-là aient renouvelé la façon de faire de la télé au Québec. La Vie la vie, c’est leur histoire à eux: Stéphane Bourguignon et Patrice Sauvé sont dans la trentaine, vivent à Montréal, ont du talent, des idées, refusent la vie préfabriquée. Leur télésérie – plus de 1,3 million de fans chaque lundi, à 19 h 30, à la SRC -, c’est aussi l’histoire d’une rencontre qui a changé leur vie. Ni l’un ni l’autre n’avait fait de fiction télé avant ce Thirtysomething québécois quatre fois primé aux Gémeaux l’automne dernier.Stéphane Bourguignon, 38 ans, est d’abord romancier. Son premier livre, L’avaleur de sable (Québec Amérique), est resté six semaines sur la liste des best-sellers. Son deuxième, Le principe du geyser, fera bientôt l’objet d’une adaptation cinématographique en anglais par Roger Frappier. Il a aussi été scripteur et concepteur pour des humoristes. Quant à Patrice Sauvé, 35 ans, il a réalisé des émissions jeunesse (Génération W), des magazines culturels (Bons baisers d’Amérique) et des documentaires, après des études de cinéma à Concordia.Le succès de La Vie la vie, selon Jean-Pierre Desaulniers, professeur de communications à l’Université du Québec à Montréal, tient à l’harmonie entre les textes et le traitement télévisuel: « Le choix des séquences, la dramatisation, la musique, les dialogues, le contenu tout est fondu en une même opération. On a rarement vu ça. » C’est d’ailleurs dans le traitement visuel, dit-il, que la série se distingue du téléroman 4 et demi…, consacré aux 30 ans, qui l’a précédée. « La Vie la vie doit beaucoup aussi à Un gars, une fille, qui a fait éclater les normes de la réalisation télé. » La grande innovation de la série, d’après lui, est de ne pas s’être limitée à de petites capsules d’expérimentation formelle de temps en temps, à des ellipses ou à des répétitions ici et là, mais « d’avoir systématisé l’ensemble de ces procédés ».Quand les producteurs de Lux Films et de Cirrus Communications ont fait appel à Patrice Sauvé, Stéphane Bourguignon avait déjà écrit cinq épisodes. « J’ai tout de suite vu que je pouvais faire un hymne à notre génération, dit le réalisateur. Au Québec, nos héros survivent mal. Je voulais faire l’apologie de ce qui nous arrive à nous, aujourd’hui, en faire quelque chose de grand. »Stéphane Bourguignon a mis quatre ans à écrire les 39 épisodes. « J’ai exploré différents procédés de narration, dit-il. J’ai essayé de trouver pour chaque épisode une forme qui soit adéquate au fond. Ça donne des émissions de 40 scènes à la demi-heure, alors qu’un téléroman normal en compte 30 à l’heure. »La formule qui en résulte ressemble aux Simpson en fait de rapidité télé, selon Patrice Sauvé. « Il y a également des éléments de syntaxe qui appartiennent au cinéma. On accepte maintenant dans les films des images qui sautent (jump cuts) et des accélérés. Les vidéoclips aussi ont innové dans ce sens-là. Mais on n’avait pas vu ça dans une forme dramatique à la télé. »Le tournage est terminé. Le dernier épisode sera présenté en avril prochain. Il n’a jamais été question que Stéphane Bourguignon prolonge l’expérience. Il retourne à l’écriture de son troisième roman, amorcé il y a quatre ans. Patrice Sauvé, lui, en est aux dernières modifications de montage. Une boîte de production l’a déjà pressenti pour une télésérie fantastique, une autre lui a proposé un projet de long métrage pour enfants. Jean-Pierre Desaulniers trouve remarquable la tendresse qui se dégage de La Vie la vie. « Les gens s’aiment, sincèrement, se soutiennent. Ils forment un clan extrêmement soudé, ils sont complices. Cela correspond à la recherche d’une nouvelle convivialité, un courant très actuel dans notre société. C’est l’antinomie de La petite vie, au fond, où on vit ensemble en se haïssant. Dans La Vie la vie, les cinq se sont choisis: ils sont ensemble parce qu’ils s’aiment! »

Publicité
Monde

Haïti, une antenne sur le monde

Assis dans sa maisonnette juchée à 30 minutes de montée à pied de Corail, en Haïti, RolphePapillon m’explique: « Aussi désespérée qu’elle puisse paraître, une situation n’est jamais sans issue. »Pas très grand, la jeune trentaine tranquille, Rolphe Papillon aurait pourtant toutes les raisons d’être découragé. Corail, 22 000 habitants, c’est 14 heures de route très (très, très!) cahoteuse à partir de Port-au-Prince. De loin, la petite ville bâtie autour du port de pêche semble belle, cachée comme elle est dans son anse. Mais lorsqu’on s’approche, la vision s’adapte, et Corail se montre telle qu’elle est: un village haïtien typique, sans routes d’accès, sillonné de chemins boueux que le moindre orage suffit à noyer. L’eau et l’électricité sont des commodités capricieuses, qui vont, qui viennent, sans trop qu’on sache pourquoi.C’est pourtant ici que Rolphe, accompagné de sa femme, d’origine belge, est revenu après ses études de journalisme en Belgique et au Mexique. « Pour transformer les conditions matérielles d’existence des gens, dit-il. Pour prouver qu’il y a moyen de changer la vie. »À Corail, la télévision est un luxe presque inaccessible; et si, par miracle, le journal arrive de la capitale, c’est avec une semaine de retard. Mais peu importe, puisque 80% de la population est analphabète. « Comme dans beaucoup d’autres régions du pays, l’État n’a aucun moyen de joindre la population, dit Rolphe. En cas de catastrophe… ce serait la catastrophe. »Sa femme et lui ont donc, avec leurs propres sous, lancé Imagine FM, une station de radio pensée et mise sur pied pour les gens du coin. Deux studios émetteurs reliés à l’antenne par un fil de trois kilomètres, huit employés payés à demi-tarif – impossible de leur donner plus, faute d’argent -, des collaborateurs occasionnels qui travaillent à partir de la Belgique, où Rolphe connaît encore de nombreuses personnes.C’était il y a quatre ans. Depuis, Imagine a installé une génératrice d’une capacité de 100 kW, qui alimente la ville, ainsi qu’une usine à glace, ouvert une bibliothèque et un ciné-club, et remis en état une usine désaffectée de distribution d’eau. Sans compter un cybercafé, qui verra bientôt le jour. Ce travail a été effectué sous forme d’activités communautaires avec des jeunes du village qui, plutôt que de quitter la région, veulent essayer d’en faire un endroit où il fait bon vivre.Toutes ces entreprises ont créé une vingtaine d’emplois. Les budgets d’exploitation proviennent de subventions d’organismes non gouvernementaux étrangers, principalement européens, et aussi d’activités conçues dans le but de recueillir des fonds, comme le ciné-club, où sont projetés des films à caractère éducatif, des documentaires et des retransmissions de matchs de football. »Si on a réalisé quelque chose d’extraordinaire à Corail, ç’a été d’arracher les gens à leur pessimisme, dit Rolphe Papillon. En 1940, personne ne pouvait imaginer qu’Adolf Hitler ne serait au pouvoir que quelques années. Je crois que tout ce qui peut paraître impensable aujourd’hui est, en fait, possible. »

Monde

New Delhi : « L’Occident n’a rien compris… »

En Occident, l’alliance entre le Pakistan et les États-Unis contre le terrorisme n’a pas fait de vagues. Mais en Inde, c’est le raz-de-marée. « Nous sommes heureux de voir qu’un pays terroriste se bat maintenant contre le terrorisme », a déclaré ironiquement le ministre indien des Affaires extérieures, Jaswant Singh.C’est que le Cachemire, petite province musulmane, fait l’objet d’une dispute vieille d’un demi-siècle entre l’Inde (près d’un milliard d’habitants, 85% d’hindouistes), à qui il appartient officiellement, et le Pakistan (140 millions d’habitants, 95% de musulmans), qui le revendique. Cette dispute s’est enflammée il y a 12 ans, avec l’infiltration au Cachemire de terroristes pro-islamistes formés au Pakistan. Depuis, on ne compte pas moins de 35 000 morts, victimes de combats ou d’attentats quasi quotidiens.Le 1er octobre dernier encore, une voiture bourrée d’explosifs a foncé dans le bâtiment de l’Assemblée législative de Srinagar, au Cachemire. Bilan: 35 morts. L’attentat a été revendiqué par un groupe islamiste d’origine pakistanaise.Cela fait des années que l’Inde plaide sa cause auprès de la communauté internationale, en particulier auprès des États-Unis, pour qu’on l’aide à se débarrasser des fanatiques pakistanais qui viennent envenimer le conflit au Cachemire. Jusqu’à maintenant, ses requêtes ont été vaines.Or, le Pakistan, voisin de l’Afghanistan, occupe un espace stratégique pour les Américains, qui rêvent de débusquer Oussama ben Laden, probablement terré dans les montagnes. Et voilà que, malgré un sentiment antiaméricain très fort dans son pays, le chef d’État pakistanais, le général Musharraf, a offert sa coopération à Washington, espérant qu’en retour les Américains se montreront « cléments » avec lui sur certains chapitres.On peut comprendre les Indiens d’être agacés par la nouvelle alliance américano-pakistanaise! D’autant qu’ils avaient, eux aussi, proposé un soutien logistique à Washington dès le lendemain des événements du 11 septembre. Un enthousiasme vivement critiqué aujourd’hui par la presse, qui reproche au premier ministre, Atal Bihari Vajpayee, d’avoir sacrifié « l’honneur national ».Après l’attentat du 1er octobre, certains dirigeants politiques du Cachemire ont même parlé d’aller « faire la guerre au Pakistan et bombarder les camps des militants » Peut-être lancé sous le coup de l’émotion, cet appel pourrait néanmoins échauffer le peuple indien, très agressif en général à l’égard du Pakistan.Si le rêve américain fait aujourd’hui recette chez beaucoup de jeunes Indiens, la population peut parfois s’y montrer très hostile. Et l’opinion publique se sent aussi manipulée. »Comment peut-on observer, dans tout le pays, des minutes de silence à la mémoire des victimes américaines quand personne ne s’est soucié de le faire pour les dizaines de milliers de victimes du tremblement de terre du Gujarat, il y a six mois? » s’interroge une étudiante. Au-delà, un enjeu crucial se dessine: l’Inde et le Pakistan disposent tous deux de l’arme nucléaire. Ils se sont déjà livré trois guerres, dont deux au sujet du Cachemire. Alors, même si les États-Unis cherchent à ménager les susceptibilités, la situation semble plus que jamais délicate. À moins que ces circonstances exceptionnelles ne soient l’occasion de trouver une solution au conflit indo-pakistanais, apparemment sans fin.

Culture

25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… de littérature

Quoi de nouveau, durant ce quart de siècle? Ceci: « Vers 8 h un matin d’avril, Médéric Duchêne avançait d’un pas alerte le long de l’ancien dépôt postal « C » au coin des rues Sainte-Catherine et Plessis lorsqu’un des guillemets de bronze qui faisaient partie de l’inscription en haut de la façade quitta son rivet et lui tomba sur le crâne. On entendit un craquement qui rappelait le choc d’un oeuf contre une assiette et M. Duchêne s’écroula sur le trottoir en faisant un clin d’oeil des plus étranges. »C’est du Balzac, ou presque; avec, peut-être, un soupçon d’ironie, un « clin d’oeil », comme dit le texte. Un auteur entreprend de nous raconter une histoire qui ne sera pas la sienne propre, mais une histoire pleine d’inventions, de péripéties, d’accidents, d’événements heureux ou malheureux, de personnages divers. Il y en aura pour longtemps, un grand nombre de pages. Et le succès sera énorme, un succès comme jamais un roman écrit et publié au Québec n’en avait obtenu auparavant.On a reconnu, bien sûr, Le Matou, d’Yves Beauchemin, publié en 1981, qui accomplit dans le roman québécois ce qu’on pourrait appeler – sans mépris, faut-il le préciser, car il s’agit là d’un roman tout à fait remarquable – la révolution de l’abondance. Le nombre de pages veut dire quelque chose. Beauchemin n’est d’ailleurs pas le seul à la faire, cette révolution. En 1975 avait paru le premier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal, La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay; en 1979, Pélagie-la-Charrette et son Goncourt, d’Antonine Maillet; l’année suivante, dans un genre différent mais avec une abondance presque égale, La Vie en prose, de Yolande Villemaire; en 1983 s’ajoutera Maryse, de Francine Noël.Ce ne sont pas là des oeuvres tout simplement réalistes, faisant jouer les ficelles du romanesque traditionnel. En fait, elles en tirent parfois parti, mais, comme on vient de le percevoir chez Beauchemin, avec une ironie, une fantaisie délectables. Elles sont à la fois pleines de couleur locale et ouvertes sur les horizons les plus divers. Et elles ne lésinent pas sur l’imaginaire, voire le fantastique. Egon Ratablavatsky, le chat Duplessis, le Diable vert ne sont pas des personnages qu’on peut rencontrer souvent rue Saint-Denis ou avenue du Mont-Royal.Pour mesurer l’ampleur et la profondeur de cette révolution, il suffit d’écrire les noms de ceux qui en avaient fait une autre, celle (très peu tranquille) des années 60: Jacques Godbout, Jean Basile, Gérard Bessette, Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais. Des voix outrageusement personnelles, de la subjectivité à revendre, de la révolte, des expériences formelles à qui mieux mieux. Le personnage principal du Matou, lui, est un entrepreneur, proche parent des jeunes loups qui, à la même époque ou à peu près, commencent à faire du Québec inc. une réalité. C’est dire.La littérature québécoise, aussi bien, devient une grosse affaire. Avant 1975, il était possible à un critique, s’il tenait une chronique hebdomadaire, de rendre compte de presque tous les romans qui se publiaient ici. Ça ne l’est plus. On risque toujours de rater un début prometteur. La production québécoise, aussi polyvalente et densément peuplée qu’une école secondaire, occupe une place de plus en plus considérable dans les librairies, dans les bibliothèques. De nouvelles maisons d’édition apparaissent tous les ans – et il ne faut pas oublier celles qui naissent en Acadie, en Ontario, dans l’Ouest, et dont nous recevons les livres à Montréal. Il se trouvera quelque critique pour dire qu’une telle abondance n’est pas toujours favorable à la qualité. On décrétera que c’est un mauvais coucheur.Quoi de neuf, encore, depuis 1975? Ceci: « Ils jettent mon corps sur un petit lit roulant, au milieu d’une salle blanche et sans fenêtres. Leurs mouvements sont brusques. Ils me traitent de criminelle. Quand maman n’est pas là, ils ne dissimulent pas leur dégoût. »Ces phrases, tirées d’un roman intitulé L’Ingratitude, qui a remporté un vif succès sur les deux rives de l’Atlantique, sont d’une jeune Chinoise appelée Ying Chen, qui a appris le français à Montréal et qui écrit à Montréal des oeuvres dont l’action se passe en Chine. Le phénomène n’est pas tout à fait inédit. Mais il s’est reproduit à tant d’exemplaires, dans le dernier quart de siècle, qu’il a acquis une signification nouvelle. La Chinoise Ying Chen, les Haïtiens Dany Laferrière et Émile Ollivier, l’Égyptienne Mona Latif-Ghattas, le Brésilien Sergio Kokis, l’Italien Marco Micone – je ne parle que des auteurs les plus célébrés – font-ils partie de la littérature québécoise au même titre que les nés natifs?La question est redoutable, et elle a provoqué des débats qui n’étaient pas toujours exempts de confusion. Posons-la différemment: doit-on réunir les écrivains venus d’ailleurs dans un chapitre à eux réservé, comme on le fait dans certains manuels ou certaines histoires de la littérature québécoise, ou les laisser se fondre dans l’ensemble sans tenir compte de cette différence? Cette discussion ressemble fort à celle qui s’est élevée au cours des dernières décennies au sujet de la nation ethnique et de la nation civique. C’est la dernière qui, semble-t-il, a aujourd’hui la préférence des esprits les plus ouverts. Peut-être prendra-t-on la même direction dans le domaine littéraire, mais il faut bien voir que l’adjectif « québécois » risque ainsi de changer de sens, de ne plus désigner (ou désigner uniquement) cette sorte d’expérience littéraire collective qu’il évoquait et évoque encore dans les esprits.Quelle place faire, enfin, dans cette littérature « civique » à ceux qui, Québécois d’origine ou Québécois d’adoption, écrivent des oeuvres en anglais? Il en est de fort importantes, on ne peut pas ne pas le savoir: de Hugh MacLennan à Mordecai Richler et Trevor Ferguson, de Frank Scott à Leonard Cohen, et j’interromps aussitôt une liste qui pourrait être très longue. Il n’y a pas si longtemps, dans la perspective ethnique que je viens d’esquisser, on les exilait de l’ensemble québécois et on les noyait dans le grand tout canadien. Quand il s’agissait de Mordecai Richler, c’était particulièrement facile.On les a rapatriés depuis quelque temps – tout en leur donnant un chapitre à part -, mais un mouvement qui s’est développé récemment chez les écrivains anglophones du Québec a eu des conséquences inattendues. Ils ont décidé de fonder une nouvelle littérature, qui se nommerait anglo-québécoise. Ils se sont beaucoup démenés: sait-on que le plus grand festival littéraire de Montréal n’est pas celui de l’Union des écrivains québécois, mais le multilingue Metropolis Bleu? Et si l’idée s’impose d’une littérature anglo-québécoise, faudra-t-il parler d’une littérature franco-québécoise? C’est une question perverse, à laquelle on ne tentera pas de donner ici une réponse prématurée.Si je n’ai parlé jusqu’à maintenant que du roman, c’est que la littérature québécoise est devenue une littérature normale, et qu’aujourd’hui, dans la plupart des pays du monde, la poésie ne sert plus guère à définir l’évolution littéraire. S’il faut trouver un événement poétique significatif au Québec pour la période qui nous occupe, on se reportera à la mort de Gaston Miron et aux funérailles nationales qu’on lui a faites. Pourrait-on dire qu’à ces funérailles c’est la poésie québécoise elle-même, comme projet commun et comme discours de portée générale, qu’on célébrait et mettait en terre du même coup? Les événements collectifs ne doivent pas faire illusion: les meilleurs, parmi les poètes des dernières décennies, sont des isolés, des individus qui se laissent difficilement prendre en photo de groupe.Peut-être, en définitive, en va-t-il ainsi pour l’ensemble des écrivains québécois de ce début de millénaire, poètes, romanciers, essayistes. Ils sont allés nombreux il y a deux ans à la Foire du livre de Paris, où l’on célébrait la littérature québécoise. Quelques-uns d’entre eux se sont même retrouvés, honneur suprême, à la table de Bernard Pivot, en compagnie de quelques francophones d’ailleurs. Avec sa candeur habituelle, Dany Laferrière a profité de l’occasion pour suggérer qu’on décerne le prix Nobel à la littérature québécoise dans son ensemble, à défaut d’y trouver un écrivain digne d’une telle consécration. Il arrivait trop tard. La littérature québécoise est devenue, pour ainsi dire, normale. C’est-à-dire plus apte à produire des livres qu’à affirmer une originalité collective. Gilles Marcotte. Journaliste, critique littéraire et chroniqueur depuis un demi-siècle, Gilles Marcotte est également l’auteur de plusieurs livres. Il tient depuis deux ans une chronique libre au Devoir et, depuis 1980, une chronique littéraire à L’actualité.

Monde

25 jeunes d’ici et d’ailleurs : Inde

Avoir des relations sexuelles avec une mineure, ça ne guérit pas les maladies transmises sexuellement (MTS). Se nettoyer les parties génitales avec de l’urine, ça ne soigne ni ne prévient l’infection au VIH. Et, non, la masturbation n’est pas une maladie qui nécessite un traitement médical. Daya Pandey n’en finit plus de démentir les idées fausses sur les MTS et le sida lorsqu’elle sillonne les rues d’un bidonville du quartier de Sagar Pur, en Inde. »Pour espérer que les femmes se responsabilisent et se protègent du sida, il faut d’abord les éduquer en matière de sexualité », dit Daya. Dans cette région du monde où les adolescents ne reçoivent aucune éducation sexuelle et où les femmes ne sont pas libres de leurs choix dans ce domaine – encore moins s’il s’agit d’utiliser un préservatif -, le travail est long et délicat. Daya elle-même camoufle à ses parents ses véritables activités: qu’elle parle de sexe en public serait leur faire un affront intolérable.Il y a quatre ans, elle tombait par hasard sur une pièce de théâtre de rue sur le thème du sida montée par Drishtikon (« point de vue », en hindi), une organisation non gouvernementale (ONG) locale. Elle qui n’a pourtant pas fait de grandes études, mais dont l’idole est mère Teresa, venait de trouver sa voie.Daya est payée 2 500 roupies par mois (80 dollars) pour son travail dans les rues de Nallah Paar Basti, un bidonville du quartier pauvre de Sagar Pur, dans le sud-ouest de New Delhi, la capitale. Avec ses collègues de Drishtikon, elle tente de freiner la propagation du sida et des MTS dans ce pays qui semble les ignorer. Pourtant, le sida y est la deuxième cause de mortalité après la tuberculose, tuant 300 000 personnes chaque année. Quatre millions d’Indiens sont déjà contaminés et l’épidémie se propage à une vitesse folle, annonçant au minimum un million de morts par an.À Sagar Pur, les familles vivent parfois entassées à huit ou neuf personnes dans une même pièce, sans eau ni électricité. La plupart des hommes sont manoeuvres, ouvriers d’usine, petits vendeurs, etc. Le bidonville où travaille Daya s’étend le long d’une voie ferrée qui sert de dépotoir. On y compte de 6 000 à 9 000 habitants. Daya tente de parler aux femmes, et un collègue masculin s’adresse aux hommes. L’objectif est d’abord d’informer, notamment par des réunions hebdomadaires. On y explique, par exemple, l’utilisation du préservatif. Et on fait parfois face à de curieuses demandes, comme celle de ces hommes qui désirent être payés s’ils acceptent de porter un condom! Ces rencontres ont aussi pour but de diriger les gens vers l’équipe médicale de Drishtikon, qui fait du dépistage. Les deux hôpitaux gouvernementaux de la colonie ne s’occupant ni de détecter les MTS ni de les soigner, les malades doivent être envoyés ailleurs, dans des hôpitaux spécialisés.L’ouverture d’esprit de Daya se heurte constamment aux règles strictes de sa société. Ainsi, selon les rites de la religion hindoue, son refus d’un mariage arrangé empêche ses soeurs cadettes de prendre mari à leur tour. Aussi a-t-elle finalement accepté l’idée, à condition d’avoir son mot à dire sur les candidats. Elle en a déjà refusé deux: ils voulaient qu’elle reste sagement à la maison.Daya Pandey rêve de créer un programme d’éducation pour les femmes et les jeunes. Mais pour cela, il faudra que son futur époux lui permette de travailler. Ce qui ne risque pas d’arriver s’il croit, comme d’autres, que l’association pour laquelle elle travaille est un lieu de prostitution! Pour en savoir plus : www.aids-india.org

Culture

25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… dans la vie des femmes

Elle avait l’oeil pétillant et le ventre bien rond, ma secrétaire. Malgré sa grossesse, elle parcourait chaque matin une heure de trajet. En autobus, puis en métro, le reste à pied. Elle arrivait au bureau essoufflée, tendue comme une corde de violon, prête à pleurer pour un rien.Elle m’attendrissait et m’exaspérait tout à la fois.Un jour, la nausée l’obligeait à retourner à la maison… juste avant une réunion importante. Le lendemain, c’est sa fille de quatre ans qu’il fallait emmener chez le pédiatre. Elle se sentait coupable. Moi aussi.C’est à elle que je pensais en préparant ce bilan. À elle et à toutes les mères qui travaillent. Car ce sont les grandes perdantes de la révolution féminine. Pourtant, leur arrivée massive sur le marché du travail a constitué le changement social majeur du dernier quart de siècle.Médecins ou infirmières, enseignantes ou vendeuses, elles courent toutes du matin au soir. De la garderie au travail, puis à la maison où, à 18 h, un autre quart les attend: souper, vaisselle, devoirs, bains…Dire qu’il n’y a pas si longtemps les jeunes filles tournaient le dos à la vie de leurs mères, bien décidées à gagner leur place au soleil. Tant pis si le monde du travail les voyait arriver comme des voleuses de jobs, ceux des pères de famille. Il a fallu s’imposer. Je me souviens d’une prof de cégep qui enseignait à des étudiants en techniques policières. Le premier jour, l’un d’eux, en la voyant arriver, a crié: « Hey, les gars! c’t’une plotte! »Aujourd’hui, armées de baccalauréats et de maîtrises, mais aux prises avec des carrières fragilisées par la précarité des emplois et éreintées par leur double tâche, de jeunes travailleuses songent à renoncer à une carrière pour élever leurs enfants. Ou alors, elles remettent à plus tard la maternité.Que s’est-il passé, en 25 ans, pour qu’on en soit là? Portées par les vents de la libération, les femmes d’hier scandaient: li-ber-té, é-ga-li-té. Elles voulaient tout à la fois: famille, carrière, amour, indépendance.Les grandes luttes féministes des années 70 ont certes porté leurs fruits. Grâce à la pilule, les femmes contrôlent enfin leur fécondité. Le mot d’ordre: « Nous aurons les enfants que nous voulons. » Je me revois dans les rues de Montréal, une pancarte au bout du bras, réclamant le droit à l’avortement. Cent Québécoises connues signent alors une pétition dans laquelle elles affirment s’être fait avorter clandestinement. De sa prison, le Dr Henry Morgentaler sert de phare. Cela se passe 10 ans avant qu’une jeune femme déterminée, Chantal Daigle, enceinte d’un amant violent, défie un juge moyenâgeux et aille se faire avorter en catimini aux États-Unis.L’ère des manifs se prolonge jusqu’à l’orée des années 80. Pour obtenir des congés de maternité sans lesquels, enceintes, les femmes sont forcées de démissionner. Pour réclamer des garderies que, croix sur le coeur, les gouvernements leur promettent d’élections en élections. Contre le lobby médical, farouchement opposé à la pratique des sages-femmes. Enfin, contre les juges sexistes, qui, dans les causes de violence conjugale et d’agressions sexuelles, blâment les victimes plutôt que les coupables.Pendant la campagne référendaire de 1980, les femmes s’aventurent sur le terrain politique. Lise Payette, ministre de la Condition féminine, a le malheur de se moquer des ménagères. Les « Yvettes » sont récupérées par les partisans du Non. Un dur coup pour le gouvernement Lévesque, pourtant ouvert aux revendications féminines. En plus d’avoir institué le congé de maternité payé, sa révision du Code civil consacrera l’égalité juridique des conjoints et permettra aux femmes mariées de garder leur nom. Et sa réforme de la Loi sur le divorce éliminera la notion de faute.Mais les femmes n’ont pas la rancune tenace. Dans un sondage mené par Châtelaine 12 ans après l’affaire des Yvettes, Lise Payette, leader féministe, figure en tête des femmes les plus admirées. Suivent Janette Bertrand, qui a exploré tous les tabous inhérents aux sentiments humains, et Jeanne Sauvé, première femme gouverneur général du Canada. J’entends encore le ministre Gérard Pelletier dire le plus sérieusement du monde de cette dernière: « Elle a prouvé qu’elle pouvait faire aussi bien qu’un homme. »On a souvent ergoté sur l’essoufflement du mouvement féministe des années 80 et 90. Le fait est que les croisades ne sont plus dans l’air du temps. On ne dénonce plus le « pouvoir mâle », on va plutôt prendre un verre en galante compagnie après le travail. Aux valeurs collectives succède la réussite individuelle. Au travail, notamment, où les femmes les plus carriéristes gravissent les échelons en se muant en clones des hommes, jouant du coude et singeant leur style agressif. Pour rivaliser avec l’autre sexe, il faut aussi se donner des outils. Les femmes envahissent les facultés de droit, d’administration et de médecine, où elles sont maintenant majoritaires. Elles commencent à gérer des entreprises et à diriger des ministères. Elles seront économistes, procureurs de la Couronne, ministres des Finances même! Le quart des Canadiennes gagnent plus que leur époux, ce qui ne va pas sans provoquer des heurts dans les chaumines.Les jeunes femmes de l’an 2000 ont l’impression qu’un siècle les sépare de leurs mères. Elles n’ont pas tort. Ce qui a changé, c’est la confiance qu’elles ont en elles-mêmes. Nées libres, elles ont le droit de vivre seules, de ne pas avoir d’enfant, de viser le sommet. Tout est possible. On n’est même plus surpris de les voir éboueuses ou chauffeuses d’autobus.Et pourtant, le plus douloureux souvenir de l’histoire récente des femmes est lié à leur présence dans les chasses gardées masculines. Le 6 décembre 1989, à l’École polytechnique, un homme abat 14 futures ingénieurs en hurlant: « J’haïs les féministes. » Le cri du coeur d’une rescapée, « nous ne sommes pas des féministes », est perçu comme un reproche à celles qui se sont battues pour que leurs filles jouissent des mêmes droits que leurs fils.Cependant, l’éducation n’ouvre pas toutes les portes. Même surdiplômées par rapport à leurs collègues masculins, bon nombre de femmes prennent racine dans des fonctions subalternes. On blâme leur manque d’ambition, leur émotivité excessive et leur absence de leadership, alors que leur exclusion des promotions est insidieuse. Les patrons soutiennent qu’ils font leur choix en fonction de critères de compétence: diplômes, ancienneté, concours. Mais qui peut affirmer que, entre deux candidats de valeur, la mère de 30 ans n’aura pas été écartée par un employeur convaincu qu’elle serait moins disponible? Devant autant d’embûches, certaines renoncent à l’avancement, préférant occuper un poste « pépère » et moins stressant le temps de voir grandir leurs enfants.À l’embauche, la jeune femme est souvent perçue comme une candidate à risques: elle risque en effet de tomber enceinte. L’employée au travail précaire qui attend un enfant est quant à elle menacée de perdre son emploi depuis que des patrons futés ont découvert qu’il leur en coûte moins cher de la mettre tout bonnement à pied pour motif économique, soi-disant. Bon an, mal an, 350 salariées enceintes portent plainte devant la Commission des normes du travail.À compétence égale, salaire égal? C’est bien ce que dit la loi sur l’équité salarialede 1997. On n’en est pas là, même si on se gargarise des progrès accomplis. Pour expliquer les retards, la récession a le dos large. De sorte que depuis cinq ans, au lieu de rétrécir, l’écart entre le salaire moyen des hommes (31 053 dollars) et celui des femmes (20 219 dollars) a augmenté de 1 000 dollars.Il n’y a évidemment pas de complot pour renvoyer les mères à leurs cuisines, mais le reflux est réel. Il touche les employées les moins qualifiées. Championnes des emplois précaires et uniques soutiens de famille, les mères seules connaissent une pauvreté pathétique. Ce scandale de la fin du 20e siècle a réussi à remobiliser les femmes. La marche « Du pain et des roses », orchestrée en 1995 par Françoise David, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec, a fait descendre des milliers de femmes dans la rue, comme au plus beau temps du féminisme militant.Un changement est aussi perceptible dans les relations entre les hommes et les femmes. Plus égalitaires au foyer, elles se sont aseptisées au travail. Exit le flirt et la tape sur les fesses. La peur d’être accusés de harcèlement sexuel refrène la libido des hommes, cependant que la tolérance zéro est la règle chez leurs collègues à talons hauts. Mais l’ouvrière au bas de l’échelle, souvent immigrante de fraîche date, se laisse tripoter en silence de peur de se retrouver à la rue. Moins de 1% des victimes portent plainte.Créature des années 80, la superwoman est fatiguée. En 1976, c’étaient les femmes de 65 ans qui montraient des troubles de santé et des signes de détresse psychologique. Aujourd’hui, celles de moins de 35 ans. Il est de bon ton, dans certains milieux, d’expliquer la détérioration de leur état par leur changement de cap. En prenant d’assaut le marché du travail, elles se sont exposées aux risques du métier: horaires de fou, alcool et cigarettes. L’explication est un peu courte. Car depuis qu’elles travaillent à l’extérieur, les mères n’ont pas pour autant été libérées des tâches domestiques, même si la moitié des pères partagent maintenant les corvées. Si un enfant a mal aux dents, c’est encore maman qui accourt! Et voilà que, débordé, le système de santé s’attend à ce que les femmes prennent soin de leurs parents malades. Épuisement professionnel, stress, troubles cardiaques, cancer du poumon: c’est le prix à payer pour être à la fois mère et femme au travail.Réussir à concilier carrière et famille serait donc un mythe? Les solutions existent pourtant: horaires flexibles, semaine de quatre jours, congés de paternité, garderies d’entreprise… En somme, une conception du travail plus soucieuse des mères reste à inventer. C’est le défi des femmes de demain. Micheline LachanceEx-rédactrice en chef du magazine Châtelaine, Micheline Lachance est l’auteur du Roman de Julie Papineau, qui a remporté le Prix du grand public au Salon du livre de Montréal en 1998, et de la biographie du cardinal Paul-Émile Léger. Elle a également publié Les Enfants du divorce. Comme journaliste, elle signe des articles à L’actualité depuis plus de 20 ans. L’an dernier, le YWCA l’a élue Femme de l’année pour sa contribution aux arts et aux lettres.

Publicité
Culture

25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… de littérature

Quoi de nouveau, durant ce quart de siècle? Ceci: « Vers 8 h un matin d’avril, Médéric Duchêne avançait d’un pas alerte le long de l’ancien dépôt postal « C » au coin des rues Sainte-Catherine et Plessis lorsqu’un des guillemets de bronze qui faisaient partie de l’inscription en haut de la façade quitta son rivet et lui tomba sur le crâne. On entendit un craquement qui rappelait le choc d’un oeuf contre une assiette et M. Duchêne s’écroula sur le trottoir en faisant un clin d’oeil des plus étranges. »C’est du Balzac, ou presque; avec, peut-être, un soupçon d’ironie, un « clin d’oeil », comme dit le texte. Un auteur entreprend de nous raconter une histoire qui ne sera pas la sienne propre, mais une histoire pleine d’inventions, de péripéties, d’accidents, d’événements heureux ou malheureux, de personnages divers. Il y en aura pour longtemps, un grand nombre de pages. Et le succès sera énorme, un succès comme jamais un roman écrit et publié au Québec n’en avait obtenu auparavant.On a reconnu, bien sûr, Le Matou, d’Yves Beauchemin, publié en 1981, qui accomplit dans le roman québécois ce qu’on pourrait appeler – sans mépris, faut-il le préciser, car il s’agit là d’un roman tout à fait remarquable – la révolution de l’abondance. Le nombre de pages veut dire quelque chose. Beauchemin n’est d’ailleurs pas le seul à la faire, cette révolution. En 1975 avait paru le premier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal, La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay; en 1979, Pélagie-la-Charrette et son Goncourt, d’Antonine Maillet; l’année suivante, dans un genre différent mais avec une abondance presque égale, La Vie en prose, de Yolande Villemaire; en 1983 s’ajoutera Maryse, de Francine Noël.Ce ne sont pas là des oeuvres tout simplement réalistes, faisant jouer les ficelles du romanesque traditionnel. En fait, elles en tirent parfois parti, mais, comme on vient de le percevoir chez Beauchemin, avec une ironie, une fantaisie délectables. Elles sont à la fois pleines de couleur locale et ouvertes sur les horizons les plus divers. Et elles ne lésinent pas sur l’imaginaire, voire le fantastique. Egon Ratablavatsky, le chat Duplessis, le Diable vert ne sont pas des personnages qu’on peut rencontrer souvent rue Saint-Denis ou avenue du Mont-Royal.Pour mesurer l’ampleur et la profondeur de cette révolution, il suffit d’écrire les noms de ceux qui en avaient fait une autre, celle (très peu tranquille) des années 60: Jacques Godbout, Jean Basile, Gérard Bessette, Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais. Des voix outrageusement personnelles, de la subjectivité à revendre, de la révolte, des expériences formelles à qui mieux mieux. Le personnage principal du Matou, lui, est un entrepreneur, proche parent des jeunes loups qui, à la même époque ou à peu près, commencent à faire du Québec inc. une réalité. C’est dire.La littérature québécoise, aussi bien, devient une grosse affaire. Avant 1975, il était possible à un critique, s’il tenait une chronique hebdomadaire, de rendre compte de presque tous les romans qui se publiaient ici. Ça ne l’est plus. On risque toujours de rater un début prometteur. La production québécoise, aussi polyvalente et densément peuplée qu’une école secondaire, occupe une place de plus en plus considérable dans les librairies, dans les bibliothèques. De nouvelles maisons d’édition apparaissent tous les ans – et il ne faut pas oublier celles qui naissent en Acadie, en Ontario, dans l’Ouest, et dont nous recevons les livres à Montréal. Il se trouvera quelque critique pour dire qu’une telle abondance n’est pas toujours favorable à la qualité. On décrétera que c’est un mauvais coucheur.Quoi de neuf, encore, depuis 1975? Ceci: « Ils jettent mon corps sur un petit lit roulant, au milieu d’une salle blanche et sans fenêtres. Leurs mouvements sont brusques. Ils me traitent de criminelle. Quand maman n’est pas là, ils ne dissimulent pas leur dégoût. »Ces phrases, tirées d’un roman intitulé L’Ingratitude, qui a remporté un vif succès sur les deux rives de l’Atlantique, sont d’une jeune Chinoise appelée Ying Chen, qui a appris le français à Montréal et qui écrit à Montréal des oeuvres dont l’action se passe en Chine. Le phénomène n’est pas tout à fait inédit. Mais il s’est reproduit à tant d’exemplaires, dans le dernier quart de siècle, qu’il a acquis une signification nouvelle. La Chinoise Ying Chen, les Haïtiens Dany Laferrière et Émile Ollivier, l’Égyptienne Mona Latif-Ghattas, le Brésilien Sergio Kokis, l’Italien Marco Micone – je ne parle que des auteurs les plus célébrés – font-ils partie de la littérature québécoise au même titre que les nés natifs?La question est redoutable, et elle a provoqué des débats qui n’étaient pas toujours exempts de confusion. Posons-la différemment: doit-on réunir les écrivains venus d’ailleurs dans un chapitre à eux réservé, comme on le fait dans certains manuels ou certaines histoires de la littérature québécoise, ou les laisser se fondre dans l’ensemble sans tenir compte de cette différence? Cette discussion ressemble fort à celle qui s’est élevée au cours des dernières décennies au sujet de la nation ethnique et de la nation civique. C’est la dernière qui, semble-t-il, a aujourd’hui la préférence des esprits les plus ouverts. Peut-être prendra-t-on la même direction dans le domaine littéraire, mais il faut bien voir que l’adjectif « québécois » risque ainsi de changer de sens, de ne plus désigner (ou désigner uniquement) cette sorte d’expérience littéraire collective qu’il évoquait et évoque encore dans les esprits.Quelle place faire, enfin, dans cette littérature « civique » à ceux qui, Québécois d’origine ou Québécois d’adoption, écrivent des oeuvres en anglais? Il en est de fort importantes, on ne peut pas ne pas le savoir: de Hugh MacLennan à Mordecai Richler et Trevor Ferguson, de Frank Scott à Leonard Cohen, et j’interromps aussitôt une liste qui pourrait être très longue. Il n’y a pas si longtemps, dans la perspective ethnique que je viens d’esquisser, on les exilait de l’ensemble québécois et on les noyait dans le grand tout canadien. Quand il s’agissait de Mordecai Richler, c’était particulièrement facile.On les a rapatriés depuis quelque temps – tout en leur donnant un chapitre à part -, mais un mouvement qui s’est développé récemment chez les écrivains anglophones du Québec a eu des conséquences inattendues. Ils ont décidé de fonder une nouvelle littérature, qui se nommerait anglo-québécoise. Ils se sont beaucoup démenés: sait-on que le plus grand festival littéraire de Montréal n’est pas celui de l’Union des écrivains québécois, mais le multilingue Metropolis Bleu? Et si l’idée s’impose d’une littérature anglo-québécoise, faudra-t-il parler d’une littérature franco-québécoise? C’est une question perverse, à laquelle on ne tentera pas de donner ici une réponse prématurée.Si je n’ai parlé jusqu’à maintenant que du roman, c’est que la littérature québécoise est devenue une littérature normale, et qu’aujourd’hui, dans la plupart des pays du monde, la poésie ne sert plus guère à définir l’évolution littéraire. S’il faut trouver un événement poétique significatif au Québec pour la période qui nous occupe, on se reportera à la mort de Gaston Miron et aux funérailles nationales qu’on lui a faites. Pourrait-on dire qu’à ces funérailles c’est la poésie québécoise elle-même, comme projet commun et comme discours de portée générale, qu’on célébrait et mettait en terre du même coup? Les événements collectifs ne doivent pas faire illusion: les meilleurs, parmi les poètes des dernières décennies, sont des isolés, des individus qui se laissent difficilement prendre en photo de groupe.Peut-être, en définitive, en va-t-il ainsi pour l’ensemble des écrivains québécois de ce début de millénaire, poètes, romanciers, essayistes. Ils sont allés nombreux il y a deux ans à la Foire du livre de Paris, où l’on célébrait la littérature québécoise. Quelques-uns d’entre eux se sont même retrouvés, honneur suprême, à la table de Bernard Pivot, en compagnie de quelques francophones d’ailleurs. Avec sa candeur habituelle, Dany Laferrière a profité de l’occasion pour suggérer qu’on décerne le prix Nobel à la littérature québécoise dans son ensemble, à défaut d’y trouver un écrivain digne d’une telle consécration. Il arrivait trop tard. La littérature québécoise est devenue, pour ainsi dire, normale. C’est-à-dire plus apte à produire des livres qu’à affirmer une originalité collective. Gilles Marcotte : journaliste, critique littéraire et chroniqueur depuis un demi-siècle, Gilles Marcotte est également l’auteur de plusieurs livres. Il tient depuis deux ans une chronique libre au Devoir et, depuis 1980, une chronique littéraire à L’actualité.

Culture

Les enfants du divorce, 20 ans après

Surprise, incrédulité, consternation… Je suis passée par toute une gamme d’émotions en parcourant le livre controversé de Judith Wallerstein, célèbre thérapeute américaine qui a observé les ravages insoupçonnés du divorce chez les enfants. Ceux-ci s’en tirent mieux avec un père et une mère qui se querellent du matin au soir qu’avec des parents divorcés et heureux, affirme-t-elle dans The Unexpected Legacy of Divorce (L’héritage inattendu du divorce).Un mariage boiteux serait moins nocif qu’un divorce réussi? Il y a 20 ans, je signais un ouvrage, Les Enfants du divorce, qui prétendait le contraire. Plaidoyer en faveur de la belle-mère que j’étais devenue au milieu des années 70 – une de ces femmes qui, subitement et sans grossesse, étaient parachutées dans le rôle de mère en épousant le père -, mon livre tâchait de démontrer comment une séparation bien vécue, suivie de la vie dans une famille recomposée, pouvait s’avérer une expérience positive, voire enrichissante, pour les enfants.En repensant à mon enquête, il me revient en mémoire le cri du coeur d’une mère divorcée: « Avons-nous le droit de faire ça à nos enfants? »La liberté l’emportait alors sur le doute. Les femmes entraient massivement sur le marché du travail et, financièrement indépendantes, elles n’acceptaient plus de s’incruster dans une union intenable. L’échec du mariage n’était plus celui de toute une existence. Des milliers de personnes défiaient la tradition, décidées à rebâtir leur vie seules ou avec quelqu’un d’autre. Sans trop d’états d’âme. En dépit des blessures d’amour, des problèmes d’ordre matériel et des difficultés à gérer la vie d’enfants ballottés entre la maison de papa et l’appartement de maman.Depuis, près de un mariage sur deux se solde par un divorce. Et les unions de fait – voie dans laquelle préfèrent s’engager 80% des couples, lesquels donnent naissance à la moitié des bébés québécois – se terminent par une rupture trois fois plus souvent que les mariages, avant même que l’aîné ait soufflé ses six bougies.Au Québec, 27% des enfants de moins de 18 ans (soit 450 000 garçons et filles) grandissent dans une famille monoparentale ou recomposée. Selon Statistique Canada, à six ans, un enfant sur quatre né à la fin des années 80 a déjà vécu seul avec sa mère. À 10 ans, les deux tiers des enfants nés en 1983-1984 avaient subi la séparation de leurs parents. Deux ans après la rupture, 45% d’entre eux héritaient d’un beau-père ou d’une belle-mère. Au bout de 10 ans, ils étaient 85%. »Les enfants n’ont pas besoin que leurs parents s’adorent ni même qu’ils soient polis l’un envers l’autre, écrit Judith Wallerstein. Ils ont besoin qu’ils restent ensemble. »Me serais-je à ce point trompée? J’ai interrogé Mélanie, une enfant du divorce qui, à 24 ans, respire la joie de vivre. Comme si la séparation de ses parents ne l’avait pas marquée. « Même s’ils s’engueulaient tout le temps, m’a-t-elle avoué, j’aurais préféré qu’ils ne se séparent pas. »Un point pour Mme Wallerstein, zéro pour moi.Mélanie avait 13 ans lorsque sa mère lui a appris qu’elles allaient déménager… chez le meilleur ami de son père. « Ç’a été un choc terrible, dit-elle. Tout s’est écroulé. Je perdais ma maison, mes amis, mes repères. Mon père était dévasté et ma mère, amoureuse, flottait sur son nuage. Moi, je cohabitais avec l’écoeurant qui avait volé la femme de son grand chum. »La suite était prévisible: une adolescence ponctuée de révoltes et de « t’es pas mon père! » hurlés à pleine gorge. « J’ai pris de la drogue, je me suis dévergondée, mes notes ont chuté, se rappelle Mélanie. Ç’a duré un an. C’est la mère de ma meilleure amie qui m’a sauvée. Elle a compris mon désarroi et m’a procuré du réconfort. »Comme Mélanie, 70% des enfants finissent par s’adapter à la séparation de leurs parents. « Dans la majorité des cas, cela se passe bien pour eux », soutient Marie-Christine Saint-Jacques, professeur à l’École de service social de l’Université Laval, et aussi travailleuse sociale qui effectue depuis 15 ans des recherches sur les familles en transition. « Sur le coup, ils subissent un stress et sont perturbés. Mais après, ils se replacent. »Tout ne tourne pas à la tragédie, donc? « Ça dépend de la capacité de chacun de faire face aux événements stressants, précise-t-elle. Si l’enfant se confie et a le soutien des siens, il s’adapte plus rapidement. »Marie-Christine Saint-Jacques a étudié l’adaptation de 232 jeunes de 12 à 16 ans vivant dans une famille recomposée. Élèves au secondaire, ces garçons et ces filles habitent pour la plupart en ville ou en banlieue. Après la séparation de leurs parents, huit ans plus tôt, la majorité d’entre eux ont suivi leur mère. Sont-ils différents des enfants de foyers unis? À l’école, ça va. À peine 11,3% obtiennent des résultats scolaires inférieurs à la moyenne. Ces adolescents ont une bonne estime de soi. Environ 87% se disent satisfaits d’eux-mêmes et 93% sont heureux. Ils ne se sentent ni stressés ni anxieux.D’autres données de cette étude révèlent une réalité plus sombre: 13,7% ont l’impression qu’ils ne valent rien, 18,3% ont déjà fait une tentative de suicide, 16,7% ont eu des démêlés avec la police et 12,3% des problèmes de drogue. Un sur 10 a fait une fugue. Pourtant, conclut la travailleuse sociale, dans l’ensemble, ces enfants du divorce apprécient le climat familial dans lequel ils évoluent. Ils se sentent proches de leurs parents. Seuls 12% n’en sont pas satisfaits.Si on leur demande quel a été l’événement le plus stressant de leur vie, les trois quarts répondent: « La séparation de mes parents. »Ce qui ne les empêche pas de voir des avantages à la famille reconstituée, notamment lorsqu’ils ont fait l’expérience de la famille monoparentale: davantage d’amour, un réseau de soutien plus étendu, l’amélioration des conditions financières et le retour à la « vraie vie de famille ». Ils déplorent par contre le va-et-vient d’une maison à l’autre et, parfois, l’obligation de partager la vie d’un beau-parent avec qui ils ne s’entendent pas. Ils regrettent aussi d’avoir perdu une certaine intimité avec leur père ou leur mère, tout à coup moins disponible.On est donc loin du portrait alarmiste tracé par Judith Wallerstein. D’ailleurs, jusqu’à tout récemment, la thérapeute américaine était convaincue que le divorce était une avenue envisageable, à la condition que les parents se comportent de manière civilisée, qu’ils règlent adéquatement les questions financières et que leurs enfants restent en contact régulier avec le père et la mère. Elle a cependant changé son fusil d’épaule après avoir renoué avec 131 enfants qu’elle avait suivis au moment du divorce de leurs parents, 25 ans plus tôt. Elle a constaté que des séquelles graves et permanentes étaient apparues à la maturité: ses protégés étaient plus vulnérables aux drogues et à l’alcool que les enfants issus de foyers stables. Par ailleurs, ils occupaient des emplois moins bien rémunérés, étaient moins instruits que leurs parents et plus nombreux à avoir eu un enfant hors mariage. « Si les parents avaient soupçonné les torts qu’ils allaient causer à leurs enfants, jamais ils n’auraient brisé la famille », écrit-elle.Marie-Christine Saint-Jacques s’insurge contre ce procès fait à des milliers de parents. « J’en ai assez d’entendre dire que les gens se séparent sur un coup de tête, dit-elle. C’est une décision lourde de conséquences que personne ne prend à la légère. Et ce n’est pas vrai que le divorce est désastreux pour tous les enfants. » Elle va plus loin en soutenant que certains noircissent la situation pour mieux prêcher le retour aux valeurs familiales traditionnelles. « Ils confondent idéologie et réalité, et ne retiennent des recherches que les résultats qui confirment leur opinion. »D’autres critiques reprochent à Judith Wallerstein d’avoir élaboré sa thèse à partir d’un échantillonnage uniquement composé d’enfants à problèmes suivant une thérapie parce qu’ils vivaient mal la séparation de leurs parents. Qu’en est-il des autres?Pour en avoir le coeur net, j’ai moi aussi retracé « mes enfants du divorce », aujourd’hui âgés de 24 à 35 ans. Ils m’ont confié leurs souvenirs sous le couvert de l’anonymat – je n’ai gardé que leurs prénoms -, pour ne pas peiner leurs parents, m’ont-ils dit. Car ils n’ont pas oublié leurs nuits d’insomnie auprès d’une mère qui n’arrivait pas à surmonter sa déprime. Ni leur affection naissante pour un beau-père, sentiment dont ils se sentaient coupables comme d’une trahison.Tous m’ont confirmé qu’il n’y a pas d’âge idéal pour vivre le divorce de ses parents. Plus on est conscient, plus on en est affecté. À six ans, ça peut aller, mais à l’adolescence, les choses se gâtent. Ils parlent rarement du passé avec leurs amis ou leurs parents. Sophie, qui a habité avec son père, a attendu d’avoir 30 ans pour avouer à sa mère que son absence l’avait marquée. « Ça m’a dévastée, m’a confié cette dernière. Je m’étais effacée parce que je la sentais tiraillée entre sa belle-mère et moi. J’ai eu tort. »Des erreurs, les parents divorcés reconnaissent en avoir commis. Cependant, peu regrettent la séparation, qui était inévitable. Rester ensemble « pour les enfants », qui trop souvent se retrouvent au milieu du champ de bataille, n’est pas une solution. Les invectives volent, les portes claquent, l’atmosphère devient insupportable… « Ça les détruit! » dit Marie-Christine Saint-Jacques.Mais la séparation vécue dans un climat d’hostilité les brise tout autant. Or, la moitié des parents continuent à se faire la guerre des années après la rupture. Et souvent, l’enfant doit choisir son camp. On pourrait croire que, trois décennies de divorces aidant, on couperait le cordon avec plus de doigté. Car enfin, le mariage rompu n’est plus l’infamie d’antan et on ne montre plus du doigt les enfants du divorce, puisqu’ils sont en majorité. Il n’en est pourtant rien. Il y a dans chaque histoire une écorchée vive incapable de se ressaisir, un vindicatif qui s’entête, une désespérée… Les « tu diras à la putain de ton père de se mêler de ses affaires » fusent toujours, quand ce ne sont pas les allusions au suicide: « Si j’avais une corde pour me pendre! »Ce n’est pas tant le divorce que le fait de grandir dans la discorde qui explique les comportements instables des enfants. « La qualité du climat familial fait la différence, dit Marie-Christine Saint-Jacques. C’est évident que les jeunes qui sont coincés dans un milieu conflictuel vont mal. Pour eux, la famille recomposée peut être une planche de salut. » Même observation chez l’enfant qui vit dans une famille monoparentale exempte de soucis financiers et qui voit ses deux parents: il a autant de chances d’aller bien que celui qui vit auprès de sa mère et de son père.Fort bien, mais les chiffres ont tendance à dire le contraire. De 10% à 12% des enfants qui grandissent dans une famille stable éprouvent des problèmes de délinquance, de drogue et de prostitution, alors que ce taux passe à 20% ou 30% dans les familles reconstituées et monoparentales.On objectera que certaines familles stables, mais dont les jeunes sont laissés à eux-mêmes, s’attirent aussi des malheurs. Pour Suzanne Lamarre, psychiatre d’urgence et de crise au Centre hospitalier de St. Mary, à Montréal, une telle situation peut ravager l’enfant tout autant qu’une séparation. « J’ai vu tant de familles normales faire des dégâts terribles sans s’en rendre compte », dit-elle. À son avis, ce ne sont pas les querelles qui posent problème; c’est plutôt la façon dont on les règle. S’il y a un bourreau et une victime au sein du couple, c’est malsain. « Quand la mère est écrasée par son mari, sa fille qui la protège passera des années à en vouloir au père. »N’empêche que de nouvelles recherches nous apprennent que les enfants de parents séparés ont un comportement particulier. À cause des conflits, ils quittent la maison plus tôt que les autres. Ils ont des relations sexuelles précoces et les filles se marient très jeunes, souvent déjà enceintes. Leur union dure par ailleurs moins longtemps que celle des filles de familles durables.D’autres réalités sont aussi troublantes. Ainsi, 74% de la clientèle des centres jeunesse est composée d’enfants issus de familles reconstituées (20%) ou monoparentales (54%). Ici, la pauvreté est mise en cause. Après la séparation, une partie du revenu familial s’envole, ce qui peut être catastrophique quand la mère a la garde des enfants et qu’elle doit pourvoir seule à leurs besoins. Plus ils sont âgés, plus ils prennent conscience de ce qu’ils ont perdu: leur chambre, le vélo qu’ils espéraient, les vacances en camping… Simon avait trois ans lorsque son père est parti. Au début, celui-ci « oubliait » de payer sa pension une fois sur deux. Après, il s’est remis en ménage et n’a plus rien envoyé. « J’étais jaloux des nouveaux enfants de mon père, dit Simon. Ils avaient tout ce dont je rêvais. »Plus encore que les privations matérielles, l’absence laisse des traces permanentes. « À 25 ans, Simon cherche toujours son père, m’a avoué sa mère. Il a tout pour réussir, et pourtant, il est replié et n’a pas confiance en lui. Il est convaincu qu’il ne vaut rien, puisque son père l’a abandonné. » Après la séparation, la grande majorité des enfants restent avec leur mère, même lorsque le jugement accorde aux parents une garde partagée. Deux enfants sur cinq voient leur père sporadiquement ou pas du tout, soit parce que sa relation avec son ex-conjointe s’est détériorée, soit parce qu’il a fondé une nouvelle famille. En fait, 80% des hommes séparés ne vivent pas avec leurs enfants d’un mariage antérieur.Céline Le Bourdais, démographe et sociologue, s’est penchée sur le dossier de la garde des enfants. « La tension est plus palpable lorsque la séparation se règle en cour, dit-elle. Certains pères ne paieront pas la pension alimentaire si elle est fixée par la loi. Ils couperont plutôt les ponts avec leurs enfants. Mais quand les ex-conjoints s’entendent à l’amiable, les paiements ne traînent pas. » Dans le cas contraire, le chantage est destructeur: « Paie, sinon tu ne verras pas ton fils. »Pour se protéger ou pour garder intact le souvenir du parent absent, l’enfant du divorce tirera un trait sur le passé. C’est ce qu’on appelle la mémoire sélective. Ainsi, Julien avait tout oublié de l’alcoolisme de son père, de ses « voyages » prolongés et de ses promesses non tenues quand, à 12 ans, il a renoué avec un homme désintoxiqué, « le meilleur des pères », m’a-t-il confié.L’affaire se complique davantage lorsque la famille recomposée fait naufrage à son tour et cause de nouveaux deuils. Sophie a paniqué quand sa belle-mère a rompu à la énième incartade de son incorrigible de père. « À huit ans d’intervalle, j’ai revécu le départ de ma mère », dit-elle.Moi qui avais écrit qu’un divorce réussi n’hypothéquait pas la vie des enfants, j’ai déchanté en écoutant mes témoins de naguère raconter leurs amours chaotiques. Peur de l’engagement, difficulté à nouer des relations affectives durables, incapacité de retenir son amoureux…Pour ne pas marcher sur les traces de parents volages ou égoïstes et ne pas répéter leurs erreurs, les enfants du divorce évitent de s’impliquer émotivement, convaincus que l’amour n’est qu’un feu de paille. Ou bien ils se jettent à corps perdu dans des aventures avec des partenaires qui ne leur conviennent pas. « Mon premier chum était jaloux et possessif », dit Mélanie, qui en est à sa troisième expérience de vie à deux. « Je l’ai quitté quand il m’a giflée en apprenant que je m’étais fait percer le nombril. »Leurs ruptures sont empreintes de culpabilité. L’une a quitté un homme qui avait deux fois son âge, la copie conforme de son père, évanoui dans la nature. Une autre, qui a eu trois beaux-pères successifs, n’arrive pas à se faire aimer. « Mes liaisons tournent au désastre, dit-elle. Inconsciemment, je fais tout pour les bousiller. »Une étude de Statistique Canada démontre que les perturbations familiales se transmettent bel et bien de génération en génération. Les enfants de parents séparés ont deux fois plus de chances de divorcer que ceux de couples unis. « Il y a un lien entre l’instabilité familiale pendant l’enfance et la manière dont les jeunes commencent leur vie de couple et de parents », confirme Céline Le Bourdais, qui a étudié les répercussions de la rupture des parents sur les jeunes adultes. « Ce facteur déterminant contribue aussi aux difficultés financières qu’ils éprouvent, à l’image de leurs parents. »Le divorce serait-il héréditaire? « Non, dit la psychiatre Suzanne Lamarre. Les enfants répètent tout simplement les comportements qu’ils ont appris au contact de leurs parents, comme on apprend sa langue maternelle. Ils adoptent les mêmes rapports de soumission, ne respectent pas l’autonomie de l’autre ni sa vulnérabilité. Ils s’installent dans une lutte de pouvoir et vont de désillusion en désillusion. »Prenons le cas de Sophie, qui avait quatre ans quand sa mère a largué les voiles et 12 ans quand sa belle-mère est partie. Lorsque sa propre fille a eu quatre ans, elle les a imitées. Elle avait pourtant juré qu’elle n’imposerait jamais « ça » à son enfant. Tous les parents issus d’unions brisées vivent le même dilemme. Quand leur mariage sombre, ils font traîner les choses, allant jusqu’à continuer d’habiter la même maison, vivant comme des colocataires, pour éviter la rupture. Mais ils finissent par se séparer quand un des conjoints tombe de nouveau amoureux.Les premières générations d’enfants du divorce ont tout de même tiré des leçons de leurs expériences passées. Pour la garde partagée, ils rivalisent d’ingéniosité. Tantôt le père habite le logement du bas et la mère celui du haut. Tantôt les enfants passent une semaine chez maman, une autre chez papa. Ou bien deux. Souvent, c’est l’enfant qui choisit. On fête Noël ensemble; c’est moins compliqué et plus économique. Et on refile les conseils d’usage aux amis sur le point de rompre: préviens ton fils avant qu’il l’apprenne d’un étranger, assure-toi qu’il ne se sent pas responsable, ne bouscule pas l’horaire de ses activités…Avant de boucler la boucle, il me restait à voir comment mes enfants du divorce s’étaient débrouillés sur le plan professionnel. Plutôt bien, semble-t-il. L’une est médecin, l’autre directeur d’entreprise. Il y a un fonctionnaire, une vétérinaire, une productrice télé, un technicien… Une seule vit de l’aide sociale, cependant qu’une autre, qui rêvait d’être chanteuse, tire le diable par la queue, sans pour autant se décourager.Voilà au moins ça de gagné! Parmi les parents divorcés que j’ai aussi revus, on prend sa part du blâme. « Nous étions désinvoltes, m’a dit la mère de Sophie. Nous allions vers l’inconnu, plus ou moins conscients des conséquences de nos gestes. Aujourd’hui, on n’a plus cette excuse. Alors il faut cesser de banaliser le divorce. Ça devrait être l’exception. Comme l’avortement n’est pas un moyen de contraception, mais un choix tragique. » Peut-être faudrait-il aussi méditer une réflexion de la psychiatre Suzanne Lamarre: « Si seulement les couples apprenaient à se chicaner sans que ça finisse par une séparation! » Cela ferait le bonheur de Judith Wallerstein. Et de tous les enfants du divorce, ceux d’hier comme d’aujourd’hui, qui rêvent secrètement de voir leurs parents se réconcilier.

Monde

Vertigineuse Istanbul

Il y a des villes qui vous forcent à réapprendre à marcher. Si vous avez déjà vu un Sénégalais négocier un trottoir glacé à Montréal, vous savez ce que je veux dire.Istanbul est de celles-là.Les autos parquées sur les trottoirs, les caniveaux profonds, les pavés inégaux dans les venelles pentues, les trottoirs en escaliers, la foule compacte, incessante et besogneuse sur les grands boulevards à l’européenne dans les quartiers Beyoglu ou Taksim, ou dans les ruelles de ceux du Grand Bazar ou d’Eminönu, les étals de marchandises, le tohu-bohu des taxis, des charrettes, des tramways, des vendeurs à la criée, des musiciens de rue, des cuisines ambulantes, tout cela fait de la marche dans Istanbul une course d’obstacles perpétuelle.Si vous ne réapprenez pas vite à marcher, vous écraserez la queue d’un chat, renverserez un étal d’oranges, prendrez la bretelle de votre sac dans le rétroviseur d’un taxi en mouvement, bousculerez une vieille dame, glisserez sur une merde ou tomberez dans un soupirail.À Istanbul, cependant, on a toujours le nez en l’air, pour reluquer un minaret qui s’élance derrière un magnolia, une arcade ornée de céramique ottomane, un étalage de tapis de soie, un vieux bonhomme qui porte un ballot de marchandises sur son dos en parlant dans un cellulaire, une femme sortie des Mille et Une Nuits, un comptoir d’épices ou un détachement de militaires en armes qui flânent aux portes, bachi-bouzouks modernes dont on ne sait trop s’ils vous protègent ou vous épient.Istanbul sent les marrons grillés, la graisse d’agneau, la sueur, le diesel et l’air du large. Elle écoute de la musique klezmer, de l’arabesk, du tango gitan, de la house; elle résonne des sirènes de bateaux et des appels à la prière de centaines de mosquées. Elle vibre et gronde des bruits de la vie de ses 12 à 15 millions d’habitants. Elle vous en met plein le nez, la vue et les oreilles.Le nez en l’air dans cette foule industrieuse, on est forcément un touriste. On devient alors la proie d’une nuée d’entraîneurs, rabatteurs, guides, revendeurs, amis qui vous collent aux basques: «My friend! Where are you from? English? Deutsch?» Ils veulent vous vendre une veste, une montre, un chiche-kebab, ou cirer vos souliers. Il y a les femmes portant tchador qu’on offense en les regardant et celles portant minijupe qu’on offense presque autant en les ignorant. Les paysans basanés en vêtements d’étoffe grossière et les citadins de souche en costards coûteux, tous au coude à coude dans cette ville immense, surpeuplée, polluée, enivrante, ancienne et moderne, prospère et décrépite, à la fois occidentale et exotique, orientale et familière.Istanbul. Il y a un siècle, elle s’appelait Constantinople. Deux mille ans auparavant, Byzance. Un autre millier d’années plus tôt, elle n’avait peut-être pas de nom, mais elle était là. Dès l’âge de pierre, il y avait des gens dans ce paysage spectaculaire et stratégique, aux confins de l’Europe et de l’Asie, au carrefour des Balkans, du Caucase et de la Mésopotamie, qui y faisaient alors ce qu’on y fait aujourd’hui: le négoce des biens, des denrées et des idées entre cette partie-ci du monde et celle-là.«On estime que, dans les vieux quartiers du bord de l’eau, les ruines et les résidus du passé s’empilent jusqu’à 30 m sous le niveau actuel des rues», dit Mete Göktug, architecte qui a livré des batailles pour sauver les vieilles maisons de Galata, quartier célèbre pour sa spectaculaire tour d’observation construite à flanc de colline par les marins et commerçants génois à la fin du Moyen Âge.Mes amis stambouliotes se sont moqués de ma candeur de Nord-Américain quand j’ai demandé où se trouvait le centre de la ville. «Istanbul n’a pas de centre: son coeur est partout!» dit Hakan Gûrûn, jeune retraité vivant sur la rive asiatique du Bosphore.Je veux bien, mais Istanbul est née au bord de l’eau. Là, sur la rive de la Corne d’Or, à l’entrée du pont de Galata, à l’ombre de l’immense Mosquée Nouvelle, à la porte du bazar égyptien, au terminus du tramway, où des douzaines d’autobus enfournent et dégorgent des nuées de citadins, on a ce qui ressemble à un centre-ville: un carrefour immense, bruyant et agité, une vaste place publique noire de monde, envahie par les pigeons, les cafés, les marchands, les musiciens et les échoppes qui vendent des gadgets faits en Chine, du faux Hilfiger, des cellulaires.Mais le centre d’Istanbul peut tout aussi bien être de l’autre bord de l’eau, dans l’ancien quartier européen de Pera, à la place Taksim, le carrefour des grandes avenues. Au début du 20e siècle, c’étaient les Champs-Élysées du Levant, le quartier d’élection des marchands, des intellectuels, des rêveurs, des espions de tout l’Occident, attirés par le négoce, la géographie, la culture, les intrigues d’Istanbul. C’est resté le quartier des consulats. C’est devenu aussi le quartier cool des cybercommerces, des bars, boutiques, boîtes et restaurants. J’y suis resté coincé dans un bouchon de circulation à 2 h du matin un vendredi.Ou alors, le centre-ville est quelques kilomètres plus loin, dans le quartier Sisli, où les gratte-ciel se profilent plus haut que les minarets; c’est là qu’on trame la mondialisation de l’économie turque. À moins que le vrai coeur d’Istanbul ne soit dans les venelles millénaires du bazar égyptien, où s’achètent les herbes, les épices et les poissons depuis l’époque des caravanes.On ne sait pas. Plus on explore Istanbul, moins on la comprend.Dans ses quartiers autrefois européens, Istanbul fait penser à Barcelone ou à Milan. Dans ses quartiers d’affaires aux tours de verre reliées par des bretelles d’autoroutes, on pourrait être à Toronto ou à Francfort. Les rives du Bosphore sont bordées de palaces imités de la Riviera et copiés en Californie. Les quartiers riches, comme Tesvikiye, ressemblent à l’Upper West Side, à New York. En banlieue, les forêts d’immeubles d’habitation alignés comme des dominos ont tout du paradis du travailleur moscovite.En sortant de l’autoroute dans un quartier résidentiel densément peuplé, je suis tombé pile sur un bonhomme qui vendait des moutons – vivants – à la porte de son étable. Derrière lui, des femmes jardinaient dans un terrain vague: les squatters.Ils sont les nouveaux Stambouliotes, des paysans rustres, illettrés et conservateurs, réfugiés en situation plus ou moins régulière des régions misérables et des horreurs de l’arrière-pays turc: échappés des guerres fratricides des Balkans, des avatars soviétiques en Tchétchénie, de la violence religieuse en Afghanistan et en Iran, de la violence politique en Irak, au Kurdistan ou en Arménie. Des gens pour qui un squat de contreplaqué sans eau ni électricité, contrôlé par une mafia ou une autre, dans un quartier équivoque d’Istanbul, est une promotion, une planche de salut.Le coeur d’Istanbul? J’ai fini par comprendre qu’il est dans l’eau. Dans l’eau de la Corne d’Or, du Bosphore, de la mer de Marmara, de la mer Noire. C’est par l’eau qu’Istanbul existe; c’est là que toute sa longue histoire s’est jouée. C’est uniquement depuis l’eau, depuis la rambarde d’un traversier ou le tablier d’un pont, qu’on peut la voir, l’admirer, la comprendre.Istanbul est une ville européenne, mais pas chrétienne. Musulmane, mais pas arabe. Une ville très ancienne, et turque, et commerçante. Mais ce n’est pas cela qui la définit vraiment. Elle est, avant tout, une ville méditerranéenne, indolente et gourmande, insolente et tumultueuse, existentielle.Tout le long du pont qui enjambe la Corne d’Or, comme un trait d’union entre la Mosquée Nouvelle et la tour de Galata, entre l’Islam et l’Occident, entre la prière et la guerre, des centaines de personnes pêchent leur souper dans les eaux vertes et opaques avec de longues perches à éperlan. Des nuées de taksis jaunes se bousculent comme à Times Square. Au centre de la chaussée, un homme portant un panier d’osier sur la tête vend des bagels aux automobilistes. Les trottoirs sont congestionnés. Accroupie sur l’un d’eux, une vieille paysanne offre pour la vente une unique perceuse électrique. Une autre propose d’utiliser son pèse-personne moyennant monnaie. Au large, sur la mer de Marmara, des centaines de barques et de traversiers s’égaillent parmi autant de cargos et de paquebots qui attendent leur tour de passer le Bosphore, pendant que le soleil descend entre les minarets de la Mosquée Bleue et ceux de Topkapi – le fastueux palais des héritiers du sultan Mehmet, qui conquit Constantinople et établit la domination des Ottomans sur le plus vaste, le plus riche empire du monde connu, il y a 1 000 ans.Mais voilà: la Turquie n’est plus l’Empire ottoman, qui s’est effondré en 1923. C’est un vaste pays du deuxième monde, déchiré entre le village planétaire et son héritage culturel, un pays logé au coeur d’une région instable et explosive, qui ne sait pas trop s’il est plutôt soviétique ou plutôt libéral.Et Istanbul, elle, n’est plus la cité romantique et cosmopolite célébrée par Agatha Christie ou Ernest Hemingway. Elle est devenue une grande ville turque, la mégalopole stressée d’un pays en difficulté.J’étais là juste avant Pâques et les choses n’allaient pas très bien. La livre turque s’était dévaluée de 40% par rapport au dollar américain en quelques jours. Le prix des produits importés et des emprunts contractés en dollars montait en flèche. L’économie était paralysée. Les commerçants, les petits entrepreneurs, qui voyaient leur business s’effondrer, étaient en colère et manifestaient dans la rue comme des étudiants.Le gouvernement, à Ankara, paraissait lointain, insensible ou dépassé.La grande entreprise était, quant à elle, discréditée. Des magnats de la finance, propriétaires de banques et de chaînes de médias, étaient jetés en prison, accusés de fraudes mirobolantes. Des journalistes étaient régulièrement cités à procès et emprisonnés pour délits d’opinion. Des détenus mouraient chaque jour de grèves de la faim, en signe de protestation contre la répression politique, ethnique ou religieuse. Des escarmouches racistes entre Turcs et Kurdes dans l’est de l’Anatolie devenaient inquiétantes, tandis qu’on sentait le courant islamiste intégriste prendre de la force dans ce pays très majoritairement musulman mais officiellement laïc.Un après-midi, des citoyens consternés regardaient, dans la vitrine d’un marchand de téléviseurs, la couverture en direct d’une violente émeute des commerçants, refoulés aux jets d’eau dans les rues d’Ankara.Je demande à Gül Erbil, réalisatrice de télévision mise au chômage par la crise, si la situation l’inquiète. Elle compte sur ses doigts comme une enfant qui énumère ses jouets: «Dans ma vie, j’ai connu trois coups d’État militaires, un président exécuté, trois vagues terroristes – une de droite, une nationaliste, une religieuse -, deux tremblements de terre, dont un a fait 40 000 morts à une heure d’ici, et un certain nombre de crises économiques comme celle-ci, la dernière datant de trois mois. Parfois, je voudrais être idiote pour croire ce que les politiciens nous disent et dormir tranquille.»Un jour, égaré à l’une des sorties du Grand Bazar – un centre commercial couvert vieux de 500 ans -, je tombe sur une foule d’hommes très agités, agglutinés dans une ruelle, gesticulant et criant avec ferveur. C’étaient des agents de change. C’est là, rue des Orfèvres, que s’établit le taux de change en vigueur. Les transactions se font au comptant. Les renseignements sont relayés par cellulaire aux différents bureaux de change de la ville. Chaque jour, on y convertit plusieurs centaines de millions de dollars américains.«Personne ne va dans une banque pour changer des devises, personne n’a confiance», dit Gurçan Kinaci, un homme d’affaires diplômé de Harvard rencontré au Hyatt d’Istanbul. Vrai. Le premier jour, j’ai changé mes dollars dans une banque. Je me suis fait avoir de 30%. Voyager, ça déniaise.Istanbul n’est pas une ville dangereuse. J’y ai souvent vu des gens compter leur argent dans la rue. Il ne semble pas y avoir de drogue vendue au détail dans les ruelles et les bars; il y a beaucoup de flics, je n’y ai pas vu de junkies et, par comparaison avec Montréal, il y a très peu de mendiants. On n’a pas peur de se faire voler, mais on a toujours l’impression de se faire rouler. Les prix ne sont jamais affichés, les commerçants font des propositions en dollars, en lires turques, en francs suisses ou français, en marks, sans sourciller ni même sembler calculer. Les prix sont faits sur la gueule, celle du client. Un verre de bière coûte 700 000 lires turques – un dollar canadien – pour un gars comme moi, je ne sais combien pour un indigène qui commande en turc. On vous offre le thé et les pâtisseries dans les boutiques, mais on aime moins écrire des factures, des reçus.«À Istanbul, tout ce qui touche les prix, l’argent, sa nature, sa provenance est très flou, dit Alev Çuhadardoglu, consultante internationale dans l’industrie du vêtement. Tu me montres une chose offerte à 100 dollars dans une galerie commerciale et je vais te la trouver ailleurs en ville pour 10 dollars.» Avec ses collègues, elle discutait d’un sac à main Louis Vuitton acheté 40 dollars américains la veille, sorti du coffre d’une BMW, dans un quartier bien. Ces spécialistes ne parvenaient pas à déterminer s’il s’agissait d’un faux de qualité exceptionnelle ou d’un article authentique, peut-être échappé d’une manufacture, peut-être locale.«Le plus gros problème en Turquie, c’est la corruption, dit Gurçan Kinaci. Elle est partout: au gouvernement, dans les banques, les affaires, les mafias, l’armée, la politique, les médias, partout. Ici, tout le monde triche – les petits pour un dollar et les gros pour un million -, c’est un mode de vie. Chacun s’en plaint, mais… »Kermal Ulussoy, qui gère une entreprise de transport international, est philosophe et goguenard: «Chacun essaie d’éviter de payer les taxes et les impôts, alors le gouvernement est ruiné. Mais si on payait tous les impôts, on n’aurait plus d’argent pour vivre, et c’est l’économie qui serait ruinée!»Jeffrey Tucker, un commerçant, se souvient de la maison de ses grands-parents sur les rives du Bosphore. «Ils ne parlaient qu’anglais, mangeaient à l’anglaise, fréquentaient uniquement des Anglais.» Les Juifs, les Grecs, les Arméniens, les Levantins faisaient pareil. «Istanbul parlait couramment six ou sept langues à l’époque», dit Tucker. Au cours de sa vie, des populations ont été déportées, exterminées, ou encore ont choisi d’émigrer. Les autres se sont assimilées. Aujourd’hui, Istanbul parle le turc, comme Tucker. Qui est aussi devenu musulman.Istanbul en a vu d’autres; on sait qu’elle va se sortir de la présente crise économique et politique, même si on ne voit pas comment.«Istanbul est comme New York ou Hongkong, one of the most entrepreneurial cities in the world», dit Gurçan Kinaci.Dans la cohue du quartier du Grand Bazar, j’ai vu l’âme d’Istanbul. Un monsieur âgé vêtu d’un complet sombre et démodé, digne et droit comme un vieux soldat, voulait vendre une unique paire de pantoufles, qu’il tenait dans ses mains. Je lui ai demandé par gestes la permission de prendre sa photo; il a fait non des yeux. Je lui ai offert un dollar. Il croyait que c’était pour les pantoufles et m’a fait comprendre qu’il en voulait davantage. Mais il était prêt à négocier Je lui ai donné l’argent et n’ai pris ni la photo ni les pantoufles.Il était comme Istanbul. Riche et pauvre. Opiniâtre. Vieux, mais digne. Prêt à négocier. Mais pas à se vendre.

Culture

Marie-Claire Blais, plume de jour oiseau de nuit

Je la revois dans son t-shirt noir et blanc, petit foulard mauve au cou, accoudée au bar. C’était l’hiver dernier. J’étais allée retrouver Marie-Claire Blais à Key West, en Floride, pour savoir où elle en était dans l’écriture du deuxième volume de sa trilogie, amorcée avec Soifs (prix du Gouverneur général, 1996). Elle m’avait donné rendez-vous dans un resto ouvert sur l’océan.Après l’entrevue, nous nous étions installées dehors, au petit bar de l’endroit, d’où nous entendions les vagues. De temps en temps, elle tournait la tête pour voir un oiseau plonger dans l’eau puis reprendre son envol. Un flot de paroles coulait de sa bouche.Du milieu de l’après-midi jusqu’au soir, nous n’avons pas bougé. Nous sommes restées vissées à nos chaises de bambou, dos à la mer. Nous avons manqué le fameux coucher de soleil des Keys…Elle connaissait tout le monde autour, s’intéressait à chacun. Elle rayonnait, l’air juvénile. En me quittant, elle m’a remis une liste des endroits à ne pas manquer pour la night life. J’en suis restée éblouie. Rien à voir avec l’image médiatique de l’auteur. »Il y a deux Marie-Claire Blais, dit l’écrivaine Nicole Brossard. La Marie-Claire Blais détendue de Key West, qui rit, a le sens de l’humour, et la Marie-Claire Blais en représentation, réservée, timide. Chose certaine, elle protège son intimité et son univers intérieur. »Fin avril, Marie-Claire Blais rentre au Québec avec son nouveau roman, Dans la foudre et la lumière (Boréal). Au bout du fil, l’inquiétude perce dans sa voix: « Le plus difficile, c’est de laisser aller le livre, après six années de travail… » On croirait entendre une jeune écrivaine à ses débuts.Dans la foudre et la lumière est le 19e roman de Marie-Claire Blais, son 32e livre! Son oeuvre (romans, poésie et théâtre) est traduite dans une vingtaine de langues et lui a valu autant de prix, ici et à l’étranger, depuis le Médicis, à 26 ans, pour Une saison dans la vie d’Emmanuel. Un livre à propos duquel l’auteur Claude Mauriac écrivait, dans Le Figaro: « C’est l’explosion d’une telle accumulation de forces que nous en demeurons étourdis… Le génie est là. »À 60 ans et des poussières, la romancière n’a rien perdu de sa très grande humilité. Elle parle rarement au « je ». La plupart de ses phrases commencent plutôt par « nous ». « Nous ne sommes à l’abri d’aucune menace; nous vivons dans un monde précaire, malgré la volupté. »Son plus récent roman nousfait pénétrer en enfer: des enfants commettent des crimes à six ans, des adolescents tuent leurs amis pour une montre. Massacres dans les écoles, bandes rivales dans les rues, haine raciale, où s’arrêtera cette violence? Et comment juger ces enfants qui n’ont même pas conscience de la portée de leurs gestes? »Ce sont des voix de notre temps qu’on entend dans mon livre. Des voix qu’on entend tous les jours, à la radio, à la télévision. Tout cela est vite repoussé dans l’inconscient de la société. La plupart du temps, dans les médias, quand on entend parler des jeunes criminels, ça dure un moment, jusqu’à ce qu’ils soient enfermés en prison ou ailleurs. Ensuite, on ne sait plus rien d’eux. Mais ces êtres-là survivent malgré l’horreur qu’ils portent en eux… »Marie-Claire Blais s’est toujours préoccupée du sort des enfants, des femmes, des homosexuels, des minorités noires, des opprimés, marginaux et insoumis de toutes sortes. Depuis son premier roman, La Belle Bête, écrit à 17 ans et publié en 1959, on pourrait lire son oeuvre comme une longue plainte au nom des laissés-pour-compte de la société. »Marie-Claire est une indomptée, explique Nicole Brossard. Son oeuvre est traversée par une révolte permanente qui travaille en sourdine contre l’injustice et la douleur. Dans l’écriture, elle cherche à faire en sorte que les êtres blessés voient la lumière. Et dans la vie, elle a la même compassion envers ceux qui souffrent. »Sheila Fishman, qui fréquente Marie-Claire Blais depuis 25 ans et qui a traduit en anglais trois de ses romans, dont Soifs, dit la même chose: « Jamais Marie-Claire ne banalise la souffrance. C’est assez rare dans notre littérature contemporaine. » »Elle a toujours été une espèce d’éponge des souffrances des autres et des âmes perdues », convient l’écrivain Michel Tremblay. L’auteur des Chroniques du Plateau Mont-Royal précise que c’est elle qui l’a incité à se réfugier à Key West, où vivent des centaines d’artistes et d’écrivains venus d’ailleurs, où plane le fantôme de Hemingway et où Marie-Claire Blais a autrefois croisé Tennessee Williams. Mais, si Tremblay se coupe du monde quand il est là-bas, elle a une vie sociale très intense: « C’est un oiseau de nuit. » Nicole Brossard ajoute que la nuit lui sert à rencontrer des gens qui deviendront ses personnages.Curieuse des autres, Marie-Claire Blais est toutefois très secrète. « Même après 40 ans d’amitié, je ne la comprends pas », dit l’artiste et écrivaine d’origine américaine Mary Meigs, aujourd’hui âgée de 82 ans. Elle a connu Marie-Claire Blais en 1963, aux États-Unis.Mary Meigs a illustré plusieurs livres de la romancière publiés en éditions à tirage limité, dont Une saison dans la vie d’Emmanuel. Sa maison de Westmount est garnie de portraits, de toiles et de sculptures, signés de sa main, représentant son amie. « Je voulais capturer sa véritable image. Je voulais rendre son sourire merveilleux et très soudain. C’était tellement difficile, ça m’échappait tout le temps. Marie-Claire est restée un mystère pour moi. » Elle conclut: « C’est le propre des grands artistes d’être secrets, non? C’est dans cette part de mystère et dans son tourment intérieur que Marie-Claire puise son génie. »Michel Tremblay insiste quand même pour dire que le côté sauvage de l’écrivaine a disparu avec le temps. « Avant, elle se cachait derrière son toupet à la télé. Elle se cachait derrière ses vêtements aussi. C’était une jeune fille voûtée. Maintenant, elle se tient droit. Elle a changé. »D’après le critique littéraire Jacques Allard, quelque chose a aussi changé au fil des ans dans l’oeuvre de Marie-Claire Blais. « On sent une plus grande sérénité dans ses livres récents. Dans Soifs, il y a une lumière incroyable, malgré la noirceur. » Il note cependant qu’il y a toujours eu des éclaircies dans ses romans. Avec des avancées vers le surréalisme et le fantastique. Sans compter l’humour, qui traverse Une saison…, par exemple. Pour ce professeur de littérature de l’UQAM, « le problème est qu’on n’a retenu que les accusations de misérabilisme contre ses livres dans les années 60. En fait, Marie-Claire Blais n’a pas cessé de faire le procès de la vieille civilisation canadienne-française, le procès de ce qu’on était, et qu’on a toujours refusé de voir. »Aux yeux de Michel Tremblay, c’est justement ce qui fait la force de Marie-Claire Blais. « Son oeuvre, c’est un rappel, depuis 40 ans, qu’on peut décrire un pays sans faire de concession sur ses défauts. »Pour un jeune auteur comme Gaétan Soucy, Marie-Claire Blais reste un modèle: « Elle est l’écrivain de nos cauchemars. Elle a visité tellement de choses à l’intérieur de notre âme collective qu’on ne peut que revisiter ce qu’elle a visité. » Les critiques ont d’ailleurs comparé le plus récent roman tant acclamé de Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes, à Une saison…Dans Parcours d’un écrivain (1993), où elle revient sur ses jeunes années, Marie-Claire Blais confie que plusieurs éditeurs ont refusé le manuscrit d’Une saison… avant qu’il soit publié par Jacques Hébert, aux Éditions du Jour. À propos des éditeurs québécois, elle écrit qu' »ils sont gênés peut-être par l’évocation d’une société opprimée et oppressante, ou retrouvent une noirceur dont le souvenir est encore une blessure ».C’est aux États-Unis que Marie-Claire Blais a rédigé Une saison… À 23 ans, cette jeune femme originaire d’un milieu modeste de Québec était partie vivre à Cambridge, pour écrire. Elle avait obtenu une bourse de la Fondation Guggenheim grâce au soutien du critique américain Edmund Wilson, qui l’avait prise sous son aile. Autodidacte – elle n’a suivi que quelques cours du soirà l’Université Laval -, elle avait déjà publié trois romans.Dans son « déménagement américain », en juin 1963, Marie-Claire Blais n’apporte que quelques objets indispensables: une table de jeu, pliante et austère, une radio en plastique rose et une machine à écrire portative. Elle habite un sous-sol, en plein quartier noir. Elle lit les grands écrivains noirs américains James Baldwin et Richard Wright, et « prend conscience de la plus honteuse répression de l’histoire ».Sur sa table de jeu, elle fait de nombreuses tentatives d’écriture. Elle entreprend une « étude romancée sur les rapports délicats entre l’homme et la femme ». Elle abandonne. Se consacre ensuite à un roman sur les différences sociales, qui deviendra, en 1968, Les Manuscrits de Pauline Archange. Elle quitte sa table et son sous-sol, envahie par un sentiment d’impuissance. « Il est difficile de croire, avec le besoin que j’ai de m’en distraire, dit-elle dans Parcours d’un écrivain, que je serai un jour captive de cet art, l’écriture, qui est celui de l’illumination dans le chaos. »Hiver 1963. Elle commence Une saison… Entreprise difficile, comme en témoigne son Parcours…: « On dirait que tout me résiste, que je ne peux rien accomplir de bien; l’argent de la bourse a été épuisé; écrire l’histoire de Jean Le Maigre me rend chancelante. » C’est à Welfleet, près de Cape Cod, qu’elle terminera le roman, qui lui vaudra une reconnaissance internationale. « Je vivais avec l’écrivaine Barbara Deming, explique Mary Meigs. Nous avions deux maisons, une rouge et une jaune. Marie-Claire a pu travailler dans la maison jaune et être seule. C’est là qu’elle a créé Une saison… Elle l’a écrit très, très vite. »Une saison dans la vie d’Emmanuel paraît en 1965. Une année qui fait date dans l’histoire de la littérature au Québec: Hubert Aquin publie Prochain Épisode, Gérard Bessette, L’Incubation, et Jacques Ferron, La Nuit. Jacques Allard parle du « fameux quatuor de 1965 ». « Le roman francophone fait alors sa première synthèse des formes expérimentées depuis Proust et Joyce en passant par le nouveau roman français », écrit-il dans Le Roman québécois. »Marie-Claire Blais est un précurseur; elle a contribué à constituer la véritable modernité au Québec », résume Nicole Brossard. Mais l’admiration qu’on lui voue a aussi des retombées du côté canadien-anglais. La romancière Margaret Atwood, récipiendaire du prestigieux Booker Prize 2000, à Londres, signait la préface de l’édition anglaise d’Un joualonais sa joualonie, de Marie-Claire Blais, en 1976. « Marie-Claire Blais est sans doute l’écrivain québécois le mieux connu à l’extérieur du Québec », affirmait-elle. Dans une entrevue à L’actualité, il y a quelques années, elle confiait: « C’est Marie-Claire Blais qui m’a montré qu’on pouvait être une femme, canadienne, et devenir écrivain. »L’épopée américaine de Marie-Claire Blais aura duré sept ans. Le temps de publier huit livres (romans, recueils de poésie, théâtre…), le temps aussi de goûter au flower power, d’expérimenter la révolution sexuelle et d’assister aux manifs contre la guerre du Viêt Nam. Marie-Claire Blais vit ensuite en France. Ce n’est qu’au milieu des années 70 qu’elle rentre au Québec. Mais très tôt, elle commence à se réfugier périodiquement à Key West pour écrire. »Je crois que, lorsque nous écrivons loin de chez nous, nous éprouvons beaucoup de liberté », m’a-t-elle dit à Key West. « Et puis, il y a le fait qu’à Cape Cod comme ici il y avait une communauté d’artistes. J’ai toujours été attirée par ce genre de vie. »Dans Parcours d’un écrivain, Marie-Claire Blais parle de son admiration pour Mary Meigs et Barbara Deming, dont elle découvre le mode de vie dans les années 60. « Je crois ne pouvoir rien imaginer de plus beau, de plus noble, que cette sorte de liberté où chacune s’absorbe avec passion et ferveur, avec toute la fougue de son individualisme, dans la fièvre de la création. » Elle ajoute: « La façon de penser, d’être, de Barbara et de Mary, en femmes indépendantes, prouvant qu’elles peuvent vivre sans homme, est plus que progressiste; pour ceux qui les entourent, c’est une provocation qui choque. »Dans Les Nuits de l’underground (1978), Marie-Claire Blais explore l’amour entre femmes. Nicole Brossard se souvient que la première fois qu’elle l’a rencontrée, c’était dans un bar lesbien, à Montréal, en 1975. « Elle était entourée de femmes, des femmes qui allaient devenir des personnages des Nuits de l’underground. »Marie-Claire Blais a toujours refusé d’être cataloguée. Nicole Brossard, qui n’a jamais caché son homosexualité, explique: « Pour elle, et c’est vrai dans son oeuvre, les femmes, comme les homosexuels, hommes ou femmes, font partie de l’humanité exploitée et blessée. » »Elle n’aime pas les étiquettes, rajoute Mary Meigs. Moi, j’ai été très publique dans mon affirmation lesbienne. Pas elle. Elle ne se voit pas comme une écrivaine lesbienne et elle ne l’est pas. Elle fait partie du groupe des écrivains et des écrivaines. C’est sa seule cause. »L’écriture, une cause, pour Marie-Claire Blais? »C’est ma vie. »Ce qui fait qu’elle persévère, malgré tout? »L’écriture est la plus grande urgence de ma vie. Écrire a toujours été impérieux, dès mon très jeune âge. Pour moi, l’écriture n’est pas une évasion. Je ne peux pas m’évader quand j’écris. » Six ans pour créer Soifs, six autres pour Dans la foudre et la lumière… « Ce sont des livres très durs à écrire, des livres sans repos. »Sans repos, oui. C’est vrai aussi pour le lecteur. Soifs et Dans la foudre…, construits comme un enchevêtrement de monologues intérieurs, ne sont pas faciles à lire. L’auteur en convient. « Un lecteur, ça se développe au fil des années. On ne peut pas lui demander de lire Soifs de la même façon qu’il lit un livre charmant. On peut lui demander de prendre son temps, ou de prendre peu de temps, de le lire dans un souffle et d’y revenir. »Pas faciles à lire, pas faciles à traduire non plus. Sheila Fishman, traductrice d’une centaine de romans québécois, en sait quelque chose. Soifs a représenté tout un défi: la première phrase se termine à la page neuf! « Mais surtout, il a fallu que je trouve une façon, en anglais, de parler de cette violence sourde, de cette noirceur, de cette lumière aussi… Il fallait que je trouve une langue équivalente à la sienne pour m’assurer que ce n’était ni sensationnaliste ni mièvre. »La cinéaste Paule Baillargeon voulait adapter Visions d’Anna. Téléfilm Canada a refusé son projet. « J’ai soumis un document de 35 pages à partir de ce roman exceptionnel paru en 1982, qui était visionnaire par rapport à notre époque. Les fonctionnaires de Téléfilm ne m’ont pas dit pourquoi ça ne passait pas. Mais Visions d’Anna décrit un monde dur. Les gens ont peur de ça. Il ne faut rien brasser. »Paule Baillargeon admet que Marie-Claire Blais n’a pas une écriture qui s’adresse à tout le monde. « C’est la qualité qui importe. Toute sa vie, Marguerite Duras a écrit pour un petit public, avant d’obtenir le Goncourt à 70 ans et de vendre des millions de livres. Peu importe le succès immédiat. Marie-Claire Blais est une auteur qui va rester. » »C’est une grande écrivaine, dit Jacques Allard. Après avoir fait le procès de la société québécoise, elle fait aujourd’hui celui de toute la société occidentale. On lui a rapidement donné tous les honneurs, on lui a rapidement adressé tous les reproches; qu’est-ce qu’on peut lui présenter maintenant? Pourquoi pas un prix Nobel? » Sheila Fishman renchérit: « Maintenant, c’est trop tard pour Anne Hébert. On pourrait au moins proposer la candidature de Marie-Claire Blais pour le Nobel. Ce serait un hommage à son écriture. Ce serait aussi un honneur pour tout le Québec et pour le Canada au complet! »

Culture

Les affreux, sales et méchants

L’oeuvre de François Barcelo est, on le sait, inégale. Quand on écrit, comme lui, un roman tous les ans ou à peu près, il ne peut pas ne pas se produire de temps à autre des passages à vide, plus ou moins bien camouflés par les habiletés narratives de l’auteur. Alors, patiemment, on attend le prochain.Or donc, le voici, le prochain. Et c’est, oui, une manière de chef-d’oeuvre. Cent pages d’une invention délirante, en compagnie d’une bande d’épais comme on en a rarement rencontré dans nos lettres, vivants comme c’est pas possible, observés avec un mélange de sympathie et d’ironie qui plonge le lecteur dans la plus agréable des perplexités. Le roman, il faut l’avouer, compte très exactement 274 pages. C’est dire que les 174 qui suivent ne sont pas tout à fait à la hauteur des 100 premières. Peu importe. L’énergie accumulée dans le premier tiers permet au lecteur de courir – c’est bien le verbe qui convient – jusqu’à la fin de Chiens sales sans trop rouspéter.Les « chiens sales » du titre sont évidemment des policiers, plus précisément ceux de la Sûreté du Québec, que François Barcelo traite avec la hargne de qui a déjà passé un mauvais quart d’heure en leur compagnie. (« Vous noterez, écrit-il honnêtement, que ce livre relève plus de la vengeance que du documentaire. ») Le principe qui gouverne leur action, selon l’auteur, est très simple: « Quand ils font une connerie, pour la cacher, ils en font une plus grosse qui devra être dissimulée par une énorme, et celle-là, par une monumentale… » Ils en feront décidément beaucoup trop, de conneries, et de trop grosses, dans la deuxième partie du roman, lorsqu’ils seront livrés à l’imagination excessivement mécanique du romancier. Mais le reproche le plus grave que le lecteur leur fera – et le reproche s’adresse également à l’auteur – est celui d’avoir éliminé un peu trop vite la bande d’épais qui animait, si l’on peut dire, les 100 premières pages.L’action se passe sur une toute petite île, dans le pays du Survenant de Germaine Guèvremont, plus précisément à Saint-Gésuald-de-Sorel. La narratrice y habite une maison qu’elle a héritée de son oncle, tué accidentellement par la voiture d’un riche voisin. C’est une brave fille, bénéficiaire de l’aide sociale, qui passe le plus clair de son temps à apprendre deux ou trois accords de guitare et ne se formalise pas trop quand sa maison est envahie, d’abord par Roméo, puis par une bande d’amis plus ou moins recommandables qui sont venus chasser dans le coin.Quelques heures plus tard, les voici de retour, la falle basse: ils ont tué, accidentellement bien sûr, un autre chasseur qui était dissimulé par le feuillage. Banal, direz-vous, ça se produit tous les jours. Mais au même moment, la télévision annonce que le ministre du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, également député de Sorel, a disparu, et elle laisse entendre qu’il aurait pu être enlevé. Les gars sautent sur l’aubaine, et envoient à la très riche femme du ministre des demandes de rançon qui dépasseront rapidement le million, d’ailleurs accompagnées d’un manifeste politique bidon. Les choses vont se compliquer à l’infini avec l’arrivée de l’armée, puis de la Sûreté du Québec, qui massacrera joyeusement la plupart des pseudo-ravisseurs. D’autres personnages se seront manifestés entre-temps, dont la mairesse d’un village voisin qui n’a pas, elle non plus, un respect démesuré pour la loi, et un groupe un peu ahuri de touristes français. Mais la palme appartient sans doute aux « affreux, sales et méchants » plus vrais que nature, dont les délibérations et les actions les plus folles finissent par acquérir, au fil du roman, une bizarre vraisemblance.Cette vraisemblance s’appauvrit progressivement dans la suite du récit, où les deux survivants de l’île, la fille et un beau garçon, sont livrés aux aléas d’une invention assez rocambolesque. Il aurait fallu du génie pour maintenir durant presque 300 pages la puissante folie du début. François Barcelo n’a pas de génie; il n’a que du talent. Mais il en a beaucoup. On ne quitte pas sans regret cette bande d’épais. Ils ont plus d’humanité que la plupart des personnages que j’ai rencontrés depuis quelques mois dans le roman québécois.Si l’on tient à se laver de cette crasse, rien de mieux indiqué que le journal intime d’une jeune fille de bonne famille, à la fin du 19e siècle. L’auteur, Joséphine Marchand, est la fille de Félix-Gabriel Marchand, qui fut premier ministre du Québec de 1897 à 1900 – un des meilleurs qu’ait eus le Québec, selon John Saul -, et l’épouse du sénateur Raoul Dandurand. Une jeune fille de la bonne société, donc, qui reçoit une éducation de premier ordre et fréquente ce qu’il y a de mieux à Québec et à Montréal. Elle lit Eugène Sue aussi bien qu’Octave Feuillet (qui la scandalise), Paul Bourget aussi bien que Lamartine. Elle sait écrire, dans le style un peu vieillot de son époque; elle fera du journalisme pour promouvoir la cause de l’éducation et celle des femmes. Catholique convaincue, elle n’en défendra pas moins avec vigueur les idées de son père contre un clergé intégriste qui s’inquiète de sa réforme de l’éducation.C’est toute une époque qui revit ici, dans ses dimensions politiques, sociales, religieuses. Le Journal intime de Joséphine Marchand constitue certainement une des pièces essentielles de notre archéologie. On lira avec un intérêt particulier le récit de la longue cour faite par Raoul Dandurand à une jeune fille d’abord peu charmée, profondément inquiète (comme beaucoup de ses contemporaines) devant les risques du mariage, enfin de leur nuit de noces dans un hôtel de New York. Tout est dit, avec une pudeur et une franchise étonnantes.Chiens sales, par François Barcelo, « Série noire », Gallimard, 274 p., 11,50$.Journal intime 1879-1900, par Joséphine Marchand, édition et notes d’Edmond Robillard, Éditions de La Pleine Lune, 275 p., 24,95$.CHIENS SALESIl se relève, va au réfrigérateur chercher le stimulant intellectuel préféré des mâles de ce coin de pays: trois bouteilles de bière qu’il distribue à ses camarades. Il en garde une pour lui. Je n’ai pas droit à la mienne. Sans doute n’ai-je pas une tête à boire de la bière à même pas huit heures du matin. Ils s’installent, deux dans les fauteuils de rotin, l’autre sur le canapé. Je vais au téléphone suspendu au mur de la cuisine, je décroche le combiné.- À ta place, je ferais pas ça, dit Armand. François Barcelo