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Affaires et économie

Là où les affaires roulent…

C’est un décor florissant, de grosses maisons flambant neuves. Çà et là, des bâtiments ultramodernes, qui abritent aréna, centre de santé, caserne de pompiers, écoles. Des entreprises de construction, de transport ou de fabrication de vêtements. Le tout planté sur les rives d’un lac immense. Nous ne sommes pas dans une banlieue cossue de Montréal ou de Québec, mais dans une réserve autochtone: Mashteuiatsh, village innu (on dit aussi ilnu ou montagnais) du Lac-Saint-Jean, créé il y a 150 ans et longtemps connu sous le nom de Pointe-Bleue. Les affaires roulent à Mashteuiatsh («là où il y a une pointe»): on y dénombre 128 entreprises, pour 2 200 habitants. Une hausse de 50% en cinq ans! «Notre communauté est jeune, avant-gardiste et de plus en plus instruite», dit Jean Launière, 35 ans, cheveux de jais et poigne d’acier. Lui-même dirige deux entreprises de construction et une exploitation forestière, qui emploient au total, selon les périodes, entre 75 et 125 personnes, pour moitié non autochtones. «C’est devenu un moteur de développement économique pour toute la région.» Mashteuiatsh a su profiter de la construction, depuis 2004, du barrage Péribonka-4, d’Hydro-Québec: 80 millions de dollars de contrats ont été réservés aux entreprises locales — montant qui dépassera les 100 millions à la fin du chantier, en 2008. Ensuite, la communauté s’est dotée d’une structure de développement économique audacieuse, indépendante du Conseil des Montagnais du Lac-Saint-Jean. Aujourd’hui, le secteur privé surpasse le conseil de bande comme principal employeur (800 emplois contre 300) — une rareté dans les réserves. «Le Conseil préfère ne pas concurrencer le privé et fait confiance aux entrepreneurs: nous ne pouvons pas tout faire», dit Gilbert Dominique, 41 ans, un colosse à la voix douce qui est le chef des Montagnais du Lac-Saint-Jean. «L’important est de saisir plus efficacement les occasions qui se présentent. Et il y en a de plus en plus.» C’est aussi une façon de préparer le milieu des affaires à l’autonomie gouvernementale innue, prévue pour 2008. (Quatre réserves, dont Mahsteuiatsh, ont signé avec Québec et Ottawa une entente de principe en 2004.) Les gens d’affaires de Mashteuiatsh ont créé la Société de développement économique ilnu (SDEI) à la fin de 2000. Parmi eux, Jean Launière, mais aussi les patrons des plus grandes entreprises locales, dont Tabac ADL (cigarettes Maximum), la scierie Industries Piekouagame et René Robertson Fourrures, transmise de père en fils depuis six générations. «Notre objectif était de nous doter d’une structure capable de répondre à nos besoins, tant pour le financement que pour la création de nouveaux marchés ou de partenariats», dit Édouard Robertson, 47 ans, directeur général de René Robertson Fourrures. «Le développement économique n’était pas la priorité du Conseil des Montagnais, qui, de par sa nature, est plutôt une institution politique et communautaire.» Roger Duchesne admet que sans la SDEI, il aurait eu du mal à se lancer en affaires. Cet ancien chauffeur d’autobus de 53 ans a créé, à la fin de 2004, une entreprise de messagerie et de transport, Duchesne Kapatakan («sentier en forêt»). «À cause de la Loi sur les Indiens, c’est quasiment impossible pour un autochtone [NDLR: qui vit dans une réserve] d’obtenir du financement pour démarrer une entreprise, dit-il. Dans la réserve, nos biens immobiliers sont considérés comme insaisissables.» La SDEI lui a permis de contourner cet obstacle en lui accordant une garantie de prêt — auprès de la Caisse Desjardins de Mashteuiatsh — pour l’achat de ses autobus. Présent dès les tout premiers débuts du chantier, Duchesne Kapatakan s’est graduellement imposé et est devenu l’unique transporteur de travailleurs au chantier de Péribonka-4. Il est passé de deux à neuf véhicules en deux ans. Et pour l’«après-chantier», il a déjà plusieurs projets, notamment liés à des forfaits touristiques. Depuis 2004, la SDEI s’est portée garante de 1,2 million de dollars et d’une quarantaine d’initiatives. Les promoteurs ont ainsi pu emprunter à différentes institutions financières. Et en dépit de quelques dossiers difficiles, la SDEI n’a à ce jour aucune mauvaise créance à déplorer. La limite du cautionnement par entreprise s’élève cependant à 50 000 dollars, exceptionnellement à 100 000. C’est insuffisant pour lancer une entreprise d’envergure. «En raison de notre boom économique, nous avons besoin d’autres outils de financement, dit Daniel Courtois, président du conseil d’administration de la SDEI. La Loi sur les Indiens est un frein important au développement des affaires.» En attendant la signature du traité d’autonomie, qui permettra notamment aux Innus d’édicter leurs lois, différentes solutions sont étudiées par la SDEI. Celle-ci pourrait les présenter à l’occasion du premier Forum socioéconomique des Premières Nations du Québec — organisé à l’initiative de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador ainsi que du gouvernement du Québec, à la fin octobre (www.fsepn.com). La SDEI réfléchit également à la question de la taxation et des impôts. Actuellement, les autochtones qui vivent dans les réserves ne sont pas soumis aux régimes fiscaux fédéral et provinciaux, mais 20 des 128 entreprises de Mashteuiatsh, établies juridiquement, paient des impôts. L’entente de principe qui devrait conduire à l’autonomie prévoit que tous, individus et PME, en paieront au gouvernement innu, l’idée étant de donner à celui-ci les moyens d’assurer le développement économique de la population. Dans la foulée de la création de la SDEI, le conseil de bande a mis sur pied, en 2003, une autre structure distincte: Développement Pekuakami Ilnuatsh («Montagnais du Lac-Saint-Jean»). DPI joue le rôle d’entrepreneur général, chargé de négocier les contrats et de les redistribuer à des entreprises de la réserve. Pour s’attaquer au «défi colossal» du chantier Péribonka-4 — une centrale de 385 mégawatts, suffisante pour alimenter une ville de 150 000 habitants —, l’entrepreneur Jean Launière s’est associé en 2003 avec Denis Lavoie et Fils, entreprise de Saint-Ludger-de-Milot, au Lac-Saint-Jean. De cette fusion est née Construction Péribonka, l’une des plus importantes entreprises de construction de la région, qui a décroché la moitié des 80 millions de dollars de contrats réservés aux sociétés de Mashteuiatsh. Mais ce chantier de Péribonka aura une fin. Et la communauté travaille depuis longtemps à l’«après». «Quand nous avons négocié avec Hydro-Québec, nous avons privilégié l’attribution de contrats à des entreprises locales plutôt qu’un pourcentage d’emplois réservés à des autochtones, comme par le passé, dit le chef Gilbert Dominique. Notre ambition était de développer le savoir-faire local et de mettre en place une économie durable. Après Péribonka, nos entreprises pourront travailler à d’autres projets et continuer de fournir des emplois.» C’est déjà le cas pour Jean Launière. En 2005, Construction Péribonka a été retenue pour effectuer des travaux aux centrales Rapides-des-Cœurs et Chute-Allard, en Mauricie, où elle a aménagé une partie importante du campement ainsi qu’une route d’accès. L’entreprise compte ensuite «exporter» son savoir-faire ailleurs, par exemple à la Baie-James, pour la deuxième phase du chantier hydroélectrique de l’Eastmain. L’«après-Péribonka-4» est une priorité pour la SDEI. De grandes initiatives de développement sont sur la table — ou déjà amorcées — dans différents créneaux, comme le tourisme, la foresterie et l’industrie. Quant au Conseil des Montagnais, il compte signer des ententes de partenariats public-privé avec des multinationales. «Nous avons accès aux ressources naturelles, notamment en forêt, avec des droits de coupe de 250 000 m3 de bois, dit le chef Gilbert Dominique. Ça intéresse beaucoup de monde!» Entre autres, d’importantes sociétés forestières. «Trop longtemps, les grandes entreprises et certains gouvernements nous ont vus comme des opposants au développement. Au contraire, nous sommes pour — mais à condition que celui-ci soit ancré dans nos valeurs. Et donc durable.» Le développement durable, c’est ce que pratique l’entrepreneur forestier et trappeur Gordon Moar. Sa société, Foresterie Ilnu, où il travaille avec deux de ses fils, a obtenu d’Abitibi Consolidated un contrat lui permettant d’aménager une partie du territoire à sa façon. «Pour ne pas nuire à l’écosystème, la coupe s’étalera sur 15 à 25 ans au lieu d’un an», explique l’homme de 68 ans, œil d’aigle et doigts noueux comme le bois. «Cela me permet de poursuivre mes activités traditionnelles et d’accueillir des visiteurs pour leur transmettre notre culture.» À la tête de l’entreprise de tourisme «ethnoculturel» Aventure Mikuan II, Gordon Moar accueille des touristes, français surtout, dans son campement forestier situé dans la réserve faunique Ashuapmushuan, à une heure de Mashteuiatsh. Ils dorment sous la tente, font du canoë, dégustent des mets traditionnels et découvrent les secrets de l’«arbre aux ossements», que les autochtones ornent d’un chapelet de crânes d’ours blanchis en signe de respect envers les animaux attrapés et consommés, explique Gordon Moar. «Une façon de les remercier et de nous assurer l’abondance dans l’avenir.» L’abondance n’est cependant pas au rendez-vous pour tout le monde. Malgré son essor fulgurant, Mashteuiatsh est touchée par les mêmes problèmes qui frappent tous les groupes autochtones du pays: suicide, alcoolisme, chômage, drogue, violence, obésité, diabète, tabagisme… Le niveau et les conditions de vie y sont nettement inférieurs à ceux du reste de la région. Un autre sujet qui sera abordé au Forum socioéconomique des Premières Nations. Si de plus en plus de jeunes de Mashteuiatsh obtiennent leur diplôme d’études secondaires et poursuivent leurs études au cégep et à l’université, le décrochage est encore important. Résultat: en dépit des nombreuses possibilités d’emplois, tous n’ont pas encore la formation nécessaire pour en occuper un. Les entreprises de Mashteuiatsh embauchent donc souvent des non-autochtones des environs, qui assument environ 30% des emplois offerts. «En dépit de la création d’emplois qui a résulté du chantier Péribonka-4, le nombre de prestataires de la sécurité du revenu n’a quasiment pas diminué, dit le chef Gilbert Dominique. Parce que chaque année, on compte beaucoup de nouveaux inscrits, qui viennent d’avoir 18 ans.» En effet, à Mashteuiatsh, il n’est pas question de dénatalité: au rythme de trois ou quatre enfants par famille, l’endroit est plutôt en plein baby-boom et 30% de la population est âgée de 15 ans ou moins. «C’est à la fois inquiétant et motivant, dit Gilbert Dominique. Chaque année, de très nombreux jeunes sont en âge d’accéder au marché du travail. Il faut les faire rêver et leur donner l’espoir d’avoir une place dans la société.»

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Si ma langue m’était contée

Menacée, la francophonie? Elle ne s’est jamais si bien portée! C’est la réjouissante conclusion que Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau, deux collaborateurs de longue date de L’actualité, tirent de leur parcours dans l’histoire de la langue française, The Story of French, qui vient de paraître simultanément chez trois éditeurs de Toronto (Knopf Canada), New York (St-Martin’s Press) et Londres (Robson Books). Forts du succès rencontré par Sixty Million Frenchmen Can’t Be Wrong (Sourcebooks, 2003), traduit sous le titre Pas si fous ces Français (Seuil, 2005), les deux journalistes élargissent ainsi le champ de leurs investigations au-delà du seul territoire français pour embrasser tout le monde francophone. Pourquoi avoir écrit ce livre? Julie Barlow Les livres consacrés à l’histoire de la langue française ont été écrits par des spécialistes comme des linguistes ou des historiens, tous français. Nous voulions écrire un livre populaire, en partant du point de vue des francophones. Jean-Benoît Nadeau Étant Montréalais, nous avons une sensibilité à la fois anglo-saxonne et francophone, ce qui nous a permis de poser toutes les questions possibles. En plus, ayant tous les deux étudié la théorie politique, nous aurions aimé lire un livre sur «la géopolitique ou la géo-culture des langues»… sans en trouver. Il y avait, là aussi, un vide à combler. Pourquoi avoir publié le livre en anglais? J. B. Les anglophones s’intéressent beaucoup à la francophonie, le marché est vaste, les éditeurs intéressés et prêts à nous fournir les moyens dont nous avions besoin pour voyager et conduire nos recherches. Et nous avons reçu dix-sept réponses négatives d’éditeurs français! J.-B. N. Cela nous amène à un grand défi de la francophonie : la frilosité, sinon la fermeture, du marché culturel français. Comme nous n’étions pas spécialistes, nous n’étions pas considérés comme des auteurs valables. J. B. Puis il y a eu l’article du New York Times sur notre livre précédent, Sixty Million Frenchmen Can’t Be Wrong… ça a commencé à débloquer la situation… J.-B. N. Il faut parfois passer par New York pour arriver à Paris! J. B. Lorsqu’il est paru en français sous le titre Pas si fous ces Français, notre livre a eu du succès en France. Il a souvent été qualifié de « rafraîchissant ». Vous racontez qu’en 1782, l’Académie de Berlin propose le sujet de concours suivant : «Comment le français est-il devenu la langue universelle?» Comment répondriez-vous à cette question aujourd’hui? J.-B. N. Nous avons été surpris de constater qu’à la fin du dix-huitième siècle, un quart seulement des Français parlait français [les autres parlaient breton, normand, picard, provençal, gascon, basque, corse, alsacien, vendéen; autrement dit, cette langue était minoritaire en France. Mais elle était employée dans toutes les cours européennes ! A l’époque, le français était sans aucun doute la langue européenne, et donc universelle. J. B. Un des deux lauréats du concours de l’Académie de Berlin, le Français Antoine de Rivarol, accumule les niaiseries sur le français – exactement les mêmes qu’on entend aujourd’hui à propos de l’anglais : la supériorité de cette langue, sa clarté, sa simplicité, sa facilité d’apprentissage… La nature de la langue expliquerait qu’elle soit devenue universelle. Or ce sont bien sûr des raisons historiques, politiques, culturelles, économiques et commerciales qui expliquent la diffusion mondiale du français, puis de l’anglais. J.-B. N. C’est ce que l’autre lauréat du concours, l’Allemand Jean-Christ Schwab, écrit : l’expansion universelle du français est due à des raisons politiques. On ignore souvent qu’un tiers à la moitié des termes employés en anglais viennent du français. Cela remonte à 1066, lorsque le Normand Guillaume le Conquérant s’empare de la couronne d’Angleterre. Dans un sens, l’Angleterre a été la conquête coloniale la plus durable de la France… Au 12e siècle, le roi capétien Philippe-Auguste fait du français un instrument de lutte contre les seigneuries féodales. Il faudra ensuite plusieurs siècles pour l’imposer sur l’ensemble du territoire. Ironiquement, les grandes défaites qu’a connues la France ont souvent eu des conséquences très positives sur l’expansion du français. Songez aux défaites napoléoniennes de 1804-15 qui ont permis la création d’Haïti, de la Belgique et de la Suisse… Prenez la décolonisation de l’Afrique : un rebond extraordinaire du français ! Dans presque toutes les anciennes colonies, le français est resté la langue de l’administration, de l’enseignement, de la diplomatie, de la connaissance… Vous insistez beaucoup sur la relation particulière que les francophones entretiennent avec leur langue… J. B. Les francophones éprouvent un très fort attachement à la norme syntaxique, orthographique et grammaticale de leur langue. La fascination populaire pour la dictée de Bernard Pivot, c’est typiquement francophone! J.-B. N. La «normalisation» est plutôt rare à l’échelle mondiale : sur 6000 langues parlées, à peine 200 ont une grammaire, un lexique moderne et une orthographe formalisés. J. B. Les anglophones interprètent souvent cette «normalisation» comme une attitude de défiance à leur égard, mais c’est bien à tort : le Québec est le seul endroit au monde où l’anglais fait peser une menace concrète sur le français. Pour le reste, le lien entretenu avec la langue dépend de l’histoire de chaque région : au Québec, notre société a d’emblée été francophone, aussi le français a-t-il toujours été la langue du peuple. En revanche, en France même, le français a longtemps été la langue de l’élite. Comment voyez-vous l’avenir de la francophonie? J. B. Les institutions de la francophonie peuvent constituer un contrepoids à l’influence de la culture anglo-saxonne. Dans les faits, elles permettent aussi aux petits pays d’être plus forts dans les négociations internationales. On l’a vu avec les pays africains, à propos du coton. J.-B. N. L’Agence universitaire de la francophonie ou TV5 ont pour mission de faire circuler les idées sans nécessairement passer par Paris. J. B. Il y a aujourd’hui plus de francophones dans le monde que jamais. Le français n’est nullement menacé ! Au Canada, le bilinguisme n’a jamais été si populaire ; environ 300 000 élèves y sont en immersion française. Le français est la 2e langue internationale et la 2e langue la plus enseignée au monde. Le plus grand obstacle à la mondialisation francophone, ce sont les Français eux-mêmes. J.-B. N. La population française adhère à la francophonie, mais certains groupes parisiens, notamment dans la grande presse, pas du tout. J. B. Pour eux, la francophonie est encore associée au colonialisme et au nationalisme « franchouillard ». C’est un défaitisme incroyable. Aujourd’hui, au moins 175 millions de personnes parlent français ! Cela représente un énorme réseau, des ressources incroyables – et la France n’en profite pas… En même temps, les Français conservent une attitude très propriétaire vis-à-vis de leur langue. J.-B. N. Il y a d’autres problèmes, comme la sous-éducation et le sous-développement en Afrique et la baisse démographique des francophones en Amérique du Nord. Mais ma grande inquiétude, c’est que les Français reproduisent avec la francophonie ce qu’ils ont fait avec l’Amérique du Nord : qu’ils l’abandonnent. Avec, peut-être, d’excellentes raisons à court terme, mais un grand manque de vision. Or si Paris reste le centre culturel du monde francophone, il n’en est pas le seul moteur. Le français a sa vie propre.

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La renaissance de Sarajevo

En bordure du Musée national de Bosnie, au coeur de Sarajevo, s’entassent à ciel ouvert des vestiges du conflit qui a opposé en tirs croisés Serbes, Croates et Musulmans, et déchiré le pays de 1992 à 1995. Hélicoptère, char d’assaut, wagon blindé, pièces d’artillerie sont rongés par la rouille, pendant que les mauvaises herbes reprennent leurs droits sur les lieux, souillés de graffitis et d’éclats de verre. Malgré la portée hautement symbolique de ces imposantes machines de guerre, elles passent inaperçues aux yeux des Sarajéviens.A-t-on déjà oublié les 260 000 morts et les deux millions de déplacés, sur les 4,4 millions d’habitants de l’époque? «La guerre est finie, les jeunes veulent tous passer à autre chose, dit Merejma, 22 ans. C’est stupide de toujours se remémorer les cauchemars du passé.» Le mot «stupide» paraît mal choisi et d’autres questions me brûlent les lèvres, mais la discussion semble close. D’un geste nonchalant, «call me Mary» remet ses écouteurs, qui crachent les rimes de 50 Cent, le rappeur américain de l’heure. La Bosniaque longiligne s’imagine déjà se déhanchant au son des mêmes rythmes dans une des discothèques de la capitale le soir venu. La page de l’horreur tournée, bienvenue dans l’ère de l’insouciance. La génération montante façonne le nouveau visage du Sarajevo de l’après-guerre civile.Les élections générales du 1er octobre 2006 auraient pu soulever passion et espoir après une décennie de reconstruction. Mais le peuple entretient un mépris viscéral envers les politiciens, jugés responsables du bain de sang. Au scrutin de 2001, seuls 54% des électeurs inscrits avaient exercé leur droit de vote. À cela s’ajoute le contexte de «paix froide» qui existe entre les deux entités politiques de la République fédérale de Bosnie-Herzégovine: la Fédération croato-musulmane (51% du territoire) et la République serbe de Bosnie (49%) n’entretiennent que des relations minimales teintées de mauvaise foi, sous la tutelle de l’ONU, qui préserve l’équilibre précaire de cet État bancal.Une impasse institutionnelle qui n’entame en rien l’esprit de tolérance qui anime la mosaïque culturelle éclatée et éclatante de Sarajevo. Connaissez-vous bien des endroits sur la planète où des curés en soutane rigolent avec des adolescentes voilées, où juifs et musulmans peuvent se marier sans faire sourciller personne? À Sarajevo, tout est possible. «Et pourquoi pas?» me dit Sonia Al Azar, fruit d’une union mixte. Pourquoi pas, en effet…Comme une vieille dame qui a frôlé la mort, la capitale de la Bosnie sait prendre le temps de vivre, offrant aux rares visiteurs un sourire radieux, quoiqu’un peu édenté.Ce sourire devient contagieux dans la langueur tout orientale de Bascarsija, le quartier historique turc. Quatre siècles de domination ottomane y ont laissé une empreinte durable, qui se traduit par la présence d’autant de mosquées au kilomètre carré que d’églises à Montréal. Les étroites rues commerçantes pavées de pierres polies semblent figées au Moyen Âge. Chaque artisanat y est représenté. Dans la Kazandzilük (rue des Chaudronniers), par exemple, on façonne toujours le cuivre selon les techniques ancestrales. Les cartouches d’obus y sont même recyclées en cafetières!Joyau architectural que certains rêvent de voir classer patrimoine mondial par l’Unesco, ce quartier piétonnier a su mettre en valeur ses petites maisons de pierre et de bois tout en évitant les pièges de la ville-musée. À la différence des centres historiques de Carcassonne ou de Venise, celui de Sarajevo n’a pas été perverti par l’afflux massif de touristes.«Allahu akbar, Allahu akbar, Ach-hadu an lâ ilâha illâ-llah, Ach-hadu anna Muhammad rasûlu-llah…» Du haut de son minaret, le muezzin invite les fidèles à la mosquée. L’écho dans la vallée enclavée entre les montagnes ravit peut-être les oreilles de l’Occidental laïque, mais il suscite un malaise perceptible chez nombre de Bosniaques. Croyants ou non, ils ont une dent contre le prosélytisme des prédicateurs étrangers qui viennent à Sarajevo.Emir, 29 ans, ne s’enfarge pas dans les fleurs de la diplomatie quand il pourfend les tenants de l’islamisme radical: «Pendant la guerre, les Bosniaques ont accepté les secours, peu importe d’où ils venaient, car ils n’avaient pas le choix. Sans les moudjahidin, tous les musulmans auraient été égorgés comme des moutons. Bien sûr, l’Arabie saoudite et l’Iran ont profité de notre faiblesse. À l’époque, on aurait même pactisé avec le diable! Mais maintenant, tous ces gens, il faut qu’ils s’en aillent.»Horrifiés par les valeurs impies des musulmans locaux, les régimes islamiques ont accordé des millions de dollars à la reconstruction des 120 mosquées de Sarajevo au lendemain de la guerre. Action sans grand effet sur les moeurs, si l’on se fie au chiffre d’affaires de la brasserie Sarajevsko, en bordure de la rivière Miljacka, qui scinde la ville en deux.Les partisans de l’orthodoxie musulmane semblent toutefois avoir fait des gains. Le nombre de femmes voilées s’est multiplié depuis 10 ans à Sarajevo. Principalement en raison de l’apport des milliers de réfugiés venus des campagnes du Sandjack (en Serbie) et d’ailleurs. Le recensement de 1991 décrivait la composition ethnique de la ville comme suit: 49% de Bosniaques musulmans, 30% de Serbes, 7% de Croates, le reste se partageant entre Tsiganes et autres minorités. Le caractère multiethnique de la ville a sensiblement régressé depuis. Les dernières estimations du canton de Sarajevo montrent que 77% des 300 000 habitants de la ville se disent désormais bosniaques musulmans. Les moeurs progressistes des Sarajéviens finiront-elles par s’imposer aux vagues de nouveaux arrivants? Traditionnellement, c’est ici que les influences de l’Ouest ont eu le plus de répercussions en ex-Yougoslavie, davantage qu’à Belgrade ou même à Zagreb.Pour s’en convaincre, il suffit de déambuler dans le quartier Centar, le bourdonnant coeur de la capitale. Quarante années ont suffi à l’Empire austro-hongrois, au tournant du 20e siècle, pour remodeler le visage architectural de Sarajevo et en faire une capitale moderne et prospère. La construction d’imposants édifices publics n’a été arrêtée que par l’assassinat, en 1914, de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand de Habsbourg par un nationaliste serbe de 19 ans bien nommé Gavrilo Princip!Au-delà des vieilles pierres, c’est surtout l’esprit festif et trépidant qu’on remarque sur la place Strossmayerova, rendez-vous de la jeunesse dorée. Des jeunes hommes branchés et des demoiselles aux allures de mannequins milanais discutent sur l’interminable terrasse, qui s’étend sous le regard inquisiteur de la cathédrale catholique. Aux alentours, les Versace, Benetton et autres boutiques de luxe pullulent. Nous sommes à des années-lumière des jours de siège du début des années 1990, pendant lesquels cette ville était privée d’eau et d’électricité.En grattant un peu ce nouveau vernis de modernité, on découvre toutefois la réalité un peu moins zen du chômage généralisé. Avec 40% de sans-emploi (17% en tenant compte du marché gris), on ne s’étonne pas que les cafés soient toujours pleins. Il y a pourtant de quoi se réjouir en observant certaines statistiques de développement humain de la Bosnie: un surprenant chiffre de 73 ans pour l’espérance de vie et un taux d’alphabétisation de 89%, selon l’Institut de la statistique de la Bosnie-Herzégovine.La longévité des Sarajéviens s’expliquerait-elle par la qualité de l’environnement? On peut puiser directement de l’eau potable dans presque toutes les rivières de ce pays plein de forêts et de montagnes. L’envers de la médaille du paradis écolo: il doit son existence à la destruction quasi complète de l’industrie en Bosnie-Herzégovine, exception faite d’une aciérie à Mostar.Pas d’industrie, mais presque pas d’impôts non plus. Un terrain économique fertile qui attire de plus en plus de jeunes de la diaspora. Ibrahim «German» Derbasani était venu, à 32 ans, défendre la ville de ses ancêtres, en 1993; aujourd’hui, il revient pour la faire prospérer. «La décision de quitter mon nid douillet en Allemagne n’a pas été difficile à prendre. L’horizon est bloqué là-bas, alors que tout reste à faire ici. Il suffit de saisir les multiples occasions au vol.» Moins d’une semaine après avoir défait son baluchon, en juin 2005, ce jeune loup blond se faisait gérant du Belle Vue, un des rares restaurants huppés de Sarajevo. «D’ici deux ans, j’aurai mon propre hôtel afin de bien accueillir les touristes qui vont revenir en masse.» Comme pour lui donner raison, leur nombre, bien que modeste, a doublé en sept ans, pour atteindre 562 000 personnes en 2004, et il ne cesse d’augmenter depuis (près de 600 000 l’an dernier).Pour sa part, l’étudiant en anglais Mladen Lukic rêve de revoir les écotouristes arpenter les montagnes autour de Sarajevo. «Le potentiel est énorme!» Son club de plein air, Javorina, remporte déjà un certain succès par ses activités de rafting et de vélo, mais c’est un gros zéro pour la randonnée. Le hic: le terrain est miné, héritage de la guerre.Les gouvernements locaux et étrangers, l’ONU ainsi que des ONG ont investi 35 millions de dollars l’an dernier pour à peine 407 engins explosifs neutralisés, mais le jeu en vaut la chandelle, selon Dusan Gavran, directeur de l’organisme qui supervise les entreprises de déminage. Les mines ont fait 19 victimes bosniaques en 2005, contre 632 en 1996, dont 151 enfants.Le coût d’un nettoyage complet dépasserait l’entendement. «Nous espérons en avoir fini avec les zones densément peuplées d’ici 2009», dit Dusan Gavran. Plus que quelques années avant que les Sarajéviens puissent retourner se promener sur les pentes du mont Trebevic, qui surplombe la capitale. «Nous voulons retrouver notre plus haute montagne, c’est une question de fierté.»Les entrepreneurs et l’État naissant butent contre un autre obstacle: l’économie souterraine. Vlad Kazan, tenancier d’un bistrot populaire et qui veut garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, a tout du jeune entrepreneur prospère, avec sa chevelure platine style mohawk, ses lunettes opaques, ses habits luxueux et sa dégaine assurée. En vérité, il loue son local à Ramiz Delalic – dit «Chelo» -, le plus influent caïd de Sarajevo. Avec sa milice privée de 400 hommes pendant la guerre et sa nouvelle réputation de résistant, Chelo a consolidé son pouvoir déjà grand.Si l’extorsion fait le malheur des commerçants, Chelo et ses sbires ont au moins le mérite d’avoir sécurisé la ville. Aucune petite délinquance en vue, tout juste quelques Tsiganes qui mendient. Les règlements de comptes sont nombreux, mais se font entre criminels. Une armée de l’ombre efficace, par comparaison avec les policiers bosniaques. Ces derniers se font rageusement traiter «d’incompétents, de couilles molles et d’épouvantails» par ceux qui se souviennent de la poigne des forces de l’ordre sous le régime communiste.Moins puissants que les chefs mafieux mais aussi actifs, les petits trafiquants touchent à tout pour obtenir des konvertibilna marka, la monnaie locale (1 KM = 0,73$ CA). Abstraction faite de ses 21 ans, Kenan a l’apparence du commerçant banal, dans sa petite boutique de souvenirs. Au milieu des services à café, il s’exprime en français avec verve. «Pour réussir en Bosnie, il faut toucher à plusieurs choses… Drogues, objets de luxe et ainsi de suite. Une cargaison d’Armani volée en Allemagne, une nouvelle boutique à Sarajevo», ironise-t-il, le regard plein de sous-entendus. Je comprends mieux pourquoi toute une bande s’affaire autour de lui avec déférence.Difficile de jouer au moralisateur lorsque l’on considère que le chômage oscille officiellement entre 50% et 60% chez les jeunes. Près des deux tiers souhaiteraient d’ailleurs tenter leur chance à l’étranger, selon une étude de l’ONU. Même ceux qui occupent de bons emplois ont du mal à payer leur logement.Graphiste et publicitaire pour le quotidien Oslobodjenje, Edin gagne à peine 250 dollars par mois. Lui et sa famille se résignent à vivre entassés dans les immenses HLM des quartiers périphériques. On s’imagine les cités de banlieue parisienne décrépites et sans âme. Mais vus de près, les complexes d’habitation se révèlent des havres de paix offrant une qualité de vie surprenante. Le respect d’autrui et le respect de soi-même semblent les seules explications plausibles de ce miracle.Comme pour faire mentir leur réputation de tranquillité, une rumeur s’élève parfois des quartiers résidentiels. Ainsi, tandis que la lune s’apprêtait à jouer au bilboquet avec les minarets, une explosion de joie a fait vibrer toute la ville lors de la Coupe de Bosnie-Herzégovine de football 2005. La victoire du FK Sarajevo en était la cause. Les plus jeunes pleuraient de joie, les vieux se contenaient à peine. «Nous sommes les meilleurs!» Une victoire sportive demeure un élément extrêmement unificateur. Cette nuit-là, les enfants croates, serbes et musulmans ont chanté leurs héros bras dessus, bras dessous. Presque de quoi virer nostalgique du communisme à la sauce yougo.Les plus âgés regrettent évidemment «la belle époque du plein-emploi et de l’amitié entre les peuples de la Yougoslavie du maréchal Tito». Or, à l’exception des avenues qui portent son nom et des cigarettes Drina (toujours nationalisées et au prix du peuple, à 75 cents le paquet), les traces de l’ère communiste s’estompent aussi vite qu’ailleurs en Europe de l’Est. Seule la «yougonostalgie» musicale demeure bien vivace, mais elle est tranquillement supplantée par de nouveaux festivals jazz ou électroniques, qui réchauffent année après année les nuits fraîches de la ville. Côté septième art, le Festival du film de Sarajevo, lancé sous les bombes en 1995, poursuit sa tradition d’avant-gardisme. Rejoindre l’Union européenne ne représente qu’un horizon lointain, mais Sarajevo a déjà les pieds solidement ancrés dans l’Europe culturelle. Les vedettes internationales y jouissent d’un succès qui ne se dément pas.«Les étrangers pensent que la guerre nous a rendus fous, mais nous l’étions déjà bien avant!» À mi-chemin du cynique grincheux et de l’optimiste délirant, l’écrivain Mustafa Snailovic partage le caractère excessif des Bosniaques, souvent digne des personnages grotesques du cinéaste Emir Kusturica (Underground, Chat noir, chat blanc, Le temps des gitans). Qu’est-ce donc que cette fameuse âme bosniaque? Une charmante naïveté, un goût prononcé pour la fête et un sens inaltérable de l’honneur.Je rencontre l’écrivain-journaliste dans les bureaux enfumés du Jutarnje Novine, le grand quotidien indépendant du pays. Sans trop de cérémonie, il m’offre une quille de bière Sarajevsko, en me parlant de sa copine de 24 ans… lui qui accuse une cinquantaine d’années!«En démocratie, on est nuls. L’industrie est quasiment morte. La corruption est partout et la privatisation du système n’est pas encore achevée», dit-il. Il n’y a donc pas d’espoir pour la jeunesse? «Au contraire! [Envolée lyrique] Dieu a créé un paradis en ce pays. Nous avons quatre saisons, la mer, des montagnes… On peut même boire l’eau des rivières. Bientôt, l’eau va remplacer le pétrole et nous serons riches!»Il disserte aussi sur la revanche des berceaux locale, sur cette jeunesse qui comblera le vide laissé par la génération X, morte au combat ou exilée. L’espoir fait vivre.Je profite de mes derniers moments en ville pour boire goulûment à la fontaine de Sebij, au centre de la place aux Pigeons. Une légende des caravaniers sur la route de la soie prétend que celui qui y boit reviendra un jour à Sarajevo. Les habitants de la capitale croisent justement les doigts pour que leurs neveux et nièces polyglottes reviennent d’Australie ou du Canada, l’esprit nourri des idées du Nouveau Monde et les poches pleines de dollars.____ET ENCORE…BoissonGireg, journaliste breton, prend un malin plaisir à répéter les mêmes questions aux Bosniaques qui lèvent le coude:«Êtes-vous un bon musulman?- Oui! [En tapant du poing sur la table, ce qui fait trembler les bouteilles vides.] Je ne mangerai jamais de porc de ma vie.- Et l’alcool?- Il n’est écrit nulle part dans le Coran qu’il est interdit d’en boire. Ça fait 400 ans que nous sommes de religion musulmane. Ce ne sont pas de foutus barbus qui vont venir nous montrer la bonne manière de pratiquer.»BouffeOn peut se sustenter pour presque rien à Sarajevo, avec le fameux burek, feuilleté fourré de boeuf haché, qui se décline aussi avec du fromage, des épinards ou des pommes de terre.CultureLes 15-25 ans ne jurent que par le turbo-folk, musique pop typiquement slave. Imaginez Michel Louvain ou les Classels remixés avec des rythmes techno! Vision d’horreur pour les critiques, mais la jeunesse y trouve sa voie. La réappropriation des vieilles mélopées orientales au discours simpliste participe au processus de création identitaire qui forge la base de la nouvelle nation.

Culture

Vers le sud, pour perdre le nord

Est-ce un recueil de nouvelles ou un roman? Chacune des sections du livre pourrait être extraite de l’ensemble et proposée au lecteur comme un récit indépendant. Par contre, l’ouvrage est présenté comme un roman, et plusieurs personnages, par exemple la directrice d’un lycée huppé de Port-au-Prince, Mme Saint-Pierre, ainsi que le redoutable Fanfan, transitent d’un récit à l’autre sans qu’on en soit étonné. La thématique, d’un bout à l’autre du livre, reste constante. Cela s’appelle le sexe.Non pas l’amour, en effet, comme on en parle depuis quelques siècles dans le roman occidental, mais le sexe lui-même, en tant que tel, dans toute sa pureté, oserait-on dire. La scène inaugurale du roman est, à cet égard, parfaitement explicite. Fanfan, 17 ans, fils d’une couturière, attend une cliente, MmeSaint-Pierre, dont il sait qu’elle arrivera en l’absence de sa mère. « Je suis, dit-il, comme une araignée tapie au fond de sa toile à attendre sa proie. » On comprend aussitôt que, malgré la distance sociale et celle de l’âge, la dame succombera sans coup férir.Vraisemblable, invraisemblable? Peu importe. Fanfan l’emporte parce qu’il est noir, et Mme Saint-Pierre est vaincue parce qu’elle est blanche. D’autres femmes arriveront dans l’île, venues de New York, de Londres, de Montréal, qui subiront le même sort, avec des variantes. Elles viennent en Haïti pour assouvir leurs désirs, mais en réalité, c’est une guerre qui les attend, la revanche des esclaves contre les maîtres – les maîtresses, plutôt – du monde. À cette interprétation s’en ajoute une autre, plus favorable. La vengeance, selon le roman, serait mêlée d’une sorte de don: les séducteurs offrent à ces femmes trop blanches une expérience sexuelle qui est une prise de contact avec la nature, dont elles auraient le plus grand besoin. Pour l’auteur de Vers le sud, le sexe, c’est la nature; et la nature, c’est le sexe. L’équation est un peu simple, mais il est assez évident qu’en allant « vers le sud », vers des exercices de plus en plus épuisants, les femmes du livre de Dany Laferrière perdent le nord, si je puis m’exprimer ainsi. Le nord, c’est-à-dire le bon maintien, la répression sexuelle. On ne donne pas volontiers à ces femmes le beau visage souriant de Charlotte Rampling, qui orne la couverture.En vertu de la logique qui gouverne le récit, ce sont les personnages haïtiens qui, dans ces aventures, jouent le rôle essentiel. Hommes ou femmes, ils sont les plus complexes, les plus vrais, les plus troublants. Les femmes blanches, par contre, sont des faire-valoir plutôt que de vrais personnages, et on les oublie facilement. Mais l’ensemble a une qualité de facture que l’on ne trouvait pas toujours dans les livres précédents de Dany Laferrière.Retour au pays. Je suis de ceux qui tiennent les deux romans de Louise Dupré, La memoria et La Voie lactée, pour des oeuvres profondément authentiques, d’une élégance d’écriture assez peu courante dans la littérature québécoise des 10 dernières années. Mais le passage au théâtre, à l’invitation de la metteure en scène Brigitte Haentjens, me paraissait être pour elle, écrivaine intimiste, une aventure problématique. Pour des raisons personnelles, je n’ai pu voir la pièce, intitulée Tout comme elle. J’ai cependant mis le nez dans le livre et, malgré l’absence d’une mise en scène dont la critique avait dit le plus grand bien, j’ai été saisi par la qualité d’un texte qui se laisse lire même sans les artifices théâtraux. Ces quatre séries de 12 brefs « tableaux » ne racontent rien, ne relatent pas une suite d’événements, et pourtant on s’y sent emporté par un courant de vie beaucoup plus puissant que dans la plupart des romans.Il y a deux personnages, une mère et une fille. Dans la première partie, une fille qui parle de sa mère; dans la deuxième, une mère – peut-être la fille devenue mère – qui parle de sa fille. Tout comme elle, dit le titre. Le récit ne parle donc que de la relation filiale féminine. Quelques événements extérieurs se manifestent, de temps à autre, mais l’essentiel tient plutôt dans le jeu à la fois subtil et intense des émotions. Parfois, un mot exceptionnellement fort – celui de « haine », en particulier – étonne le lecteur de cette prose unie, extrêmement discrète. Il est ainsi averti, comme s’il avait pu l’oublier, que ce face-à-face de la mère et de la fille est une aventure redoutable, qui met en jeu les sources mêmes de l’existence. Jamais, en lisant ces 48 textes, je n’ai senti qu’on s’égarait dans quelque bavardage. Jamais non plus, j’ose le dire, je n’ai regretté au cours de ma lecture l’absence d’une représentation théâtrale. En se réduisant ainsi à l’écrit, sans la présence de toutes ces femmes qui remplissaient la scène (j’ai lu les journaux!) et donnaient une portée collective à l’oeuvre, celle-ci change sans doute de sens. Mais je me permets d’imaginer que la vérité du texte seul n’est peut-être pas moins forte. C’est très vrai, et très beau.Vers le sud, par Dany Laferrière, Boréal, 251p., 22,50$.Tout comme elle, par Louise Dupré, suivi d’une conversation avec Brigitte Haentjens, coll. « Mains libres », Québec Amérique, 110 p., 16,95$.VERS LE SUDJ’ai dix-sept ans (on me donne facilement beaucoup plus à cause de ma taille et de mon caractère taciturne) et je vis à Port-au-Prince, sur la rue Capois, près de la place du Champ-de-Mars. J’habite avec ma mère et ma jeune soeur. Mon père est mort, il y a quelques années. Ma mère est encore très belle. De grands yeux liquides, des pommettes saillantes et un sourire triste. Une sorte de beauté tragique, très prisée chez les hommes. Mais comme on dit, c’est la femme d’un seul homme. Mon père n’était pas beau (nous avons une grande photographie de lui au salon), mais il était grand et très élégant. Il s’habillait toujours de blanc et changeait de chemise au moins trois fois par jour. On dit que les femmes étaient folles de lui, ce qui désespérait ma mère. Dany Laferrière

Société

2076: la fin du Québec !

Jacques Godbout n’a sans doute jamais eu le temps de s’apitoyer sur son sort. À 73 ans, il vient de terminer son 25e livre, un roman finement écrit, observation savoureuse de la société parisienne (La concierge du Panthéon, Seuil, en librairie le 13 novembre 2006). Mais au crépuscule de son engagement politique, il se demande si le Québec n’est pas déjà trop envahi par l’immigration pour écrire sa propre histoire…Le collaborateur de L’actualité a rédigé son premier livre (le recueil de poésie Carton-pâte, en 1956) en Éthiopie, où il enseignait la philosophie et le français. Il le proposa à un éditeur de Paris, parce que c’était plus proche d’Addis-Abeba que Montréal. Dans ses livres et ses films – 37 documentaires et longs métrages, primés à l’étranger autant qu’au Québec, comme ses livres -, il s’est toujours fixé des normes de qualité internationales.Mais il vécut d’abord à l’aune du Québec. Outre son engagement dans la création d’une littérature nationale, d’un cinéma national – l’un et l’autre bâtis grâce à l’aide d’organismes fédéraux! -, Jacques Godbout a longtemps milité pour l’indépendance du Québec. Aujourd’hui, il ne croit plus qu’il ait le temps, comme en 1968, de se lancer dans un autre Mouvement Souveraineté-Association ni de fonder une autre Union des écrivains du Québec. « J’ai fait ce que j’avais à faire », dit-il.L’indépendance? Il ne pense pas qu’elle se réalisera. Et le Québec? Il évoque la possibilité qu’un numéro de L’actualité, en 2076, annonce sa disparition. Dans ces conditions, il ne fut pas facile de faire parler Jacques Godbout du Québec de 2036! Sa seule certitude: il sera bien différent, très complexe et moins homogène que celui dont il rêvait quand il avait 30 ans.Nous avons tenu à le rencontrer dans sa vieille maison de Saint-Armand, près de la frontière américaine, demeure construite en 1796 par un loyaliste qui fuyait la jeune république des États-Unis d’Amérique. Même s’il se dit inquiet pour ses petits-enfants, il leur léguera de vieilles pierres assez solides pour abriter d’autres générations de Godbout.De quoi rêviez-vous, pour le Québec, quand vous étiez jeune?- Je voulais un Québec laïque. J’en avais marre de penser que la seule façon d’exister dans cette société était de monter dans la hiérarchie catholique et que, quand on était chanoine, on avait enfin une existence. Il nous fallait une société laïque où les gens seraient reconnus pour leur métier, leur travail, leur réussite. Alors, nous avons voulu créer une littérature nationale, parce qu’un pays qui n’en a pas est un pays qui n’a pas d’existence nationale ni d’existence internationale. Il faut un drapeau et une littérature, le reste suit. Nous avons fait des colloques où Gilles Vigneault et [le poète] Gaston Miron d’un côté et des romanciers de l’autre se demandaient quand et comment créer une littérature nationale. À l’époque, cela s’appelait une « littérature canadienne-française ». Notre première décision fut de changer l’étiquette: nous l’avons appelée « littérature québécoise ». Puis, nous avons convenu que si nous écrivions suffisamment de volumes, un jour il y aurait deux ou trois mètres de littérature québécoise sur les étagères et que ça y resterait. La cinématographie nationale, c’est aussi une chose à laquelle nous travaillions beaucoup. On en discutait sans arrêt. C’était une volonté et ce fut une réussite.N’étiez-vous pas aussi portés par la Révolution tranquille?- L’avantage que nous avions, c’est que la société était jeune. Quand j’avais 20 ans, la majorité des Québécois n’avaient pas 20 ans. Nous pouvions dire: « Vous êtes une bande de vieux cons et on va vous remplacer. » C’était un discours naturel. Les chefs qui dirigeaient la société avaient tous l’Europe comme référence et avaient fait leur cours classique. On les appelait d’ailleurs parfois des « retours d’Europe ». Ils avaient pris des idées là-bas et revenaient les imposer ici. Que ce soit Daniel Johnson (père), Jean Lesage, René Lévesque, Robert Bourassa [NDLR: de futurs premiers ministres du Québec], ils avaient tous le même parcours. Aujourd’hui, vous avez trois chefs de parti qui sont de la génération des cégeps, des Nord-Américains d’abord et avant tout, qui n’ont pas fait leurs humanités et manquent de perspective. Je ne comprends pas tout à fait comment ils pensent et j’ai de la difficulté à saisir où ils vont.Le Québec serait-il en déclin?- L’année 1976 fut l’étape ultime de la Révolution tranquille, son apogée. On avait effectivement une littérature nationale, un cinéma, la chanson. On a eu l’élection du PQ, qui était le produit de tout un effort culturel des années 1960, la loi 101, la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. Ce fut le sommet de la courbe. Sans la chanson, sans la poésie, sans la littérature, sans discours chargé d’émotion, le PQ n’aurait pas été élu. C’était une époque où il y avait une cohésion extraordinaire et un rêve partagé dans la société. Trente ans plus tard, on peut dire que la Révolution tranquille est épuisée, parce que la société canadienne-française, qu’on appelle « québécoise de souche », est elle aussi épuisée. Elle ne fait plus d’enfants. Elle a un problème démographique énorme. Par conséquent, sa culture disparaît peu à peu.Voulez-vous dire que ce que vous avez bâti est menacé?- On se retrouve avec une immigration de plus en plus importante, qui, curieusement, ramène le religieux dont on s’était débarrassé. Le religieux revient avec le voile, le kirpan, les salles réservées à la prière dans les collèges et les universités, l’érouv qu’il faut tendre autour du quartier. Le religieux revient donc avec l’immigré, qui, lui, n’a pas vécu notre laïcité. La langue française, elle aussi, est menacée, parce que ce n’est plus une immigration d’individus, comme dans les années 1970: ce sont des tribus qui immigrent, avec leurs costumes, leurs coutumes, leur religion et leur télévision. On sous-estime le fait que la soucoupe branchée sur Al-Jazira ou d’autres chaînes étrangères empêche ces gens de regarder la télévision indigène, qui, elle, ne les intéresse absolument pas. Donc, ils ne s’intègrent même pas le soir en rentrant à la maison. Ils sont entre eux. Sous prétexte de permettre aux individus plus de liberté, on se trouve à détruire une cohésion sociale. La tribu canadienne-française est en mauvaise posture: elle n’a plus d’enfants! Elle doit mettre fin au retour du religieux qui s’opère par l’intermédiaire du militantisme immigré, musulman entre autres, car il est très dangereux. Une façon d’y parvenir serait de dire: « On vous offre nos églises, elles sont vides. Faites-en des mosquées! » Le jour où on fera ça, le peuple va se rendre compte que quelque chose ne marche pas!Dans ces conditions, les jeunes peuvent-ils encore rêver?- Si j’avais 25 ans et que je regardais autour de moi, je me rendrais compte que je ne suis pas dans la majorité, au contraire; que ma société est en train de devenir clairsemée, dispersée et conservatrice; que les partis politiques sont conservateurs et que les organisations syndicales, qui, à mon époque, étaient dynamiques, sont devenues conservatrices. C’est très difficile d’avoir 25 ans aujourd’hui et de rêver de transformer une société comme celle-là.Vous allez décourager les jeunes!- Je ne sais pas par quel moyen les jeunes vont pouvoir agir. Ils sont dans un monde beaucoup plus éclaté et beaucoup moins cohérent que celui que j’ai connu. Ils savent cependant se servir d’un ordinateur mieux que moi et ont donc des moyens techniques pour agir. Mais ils n’ont plus les références que nous avions. Nous allions chercher nos références ailleurs que dans notre société. Moi, par exemple, je n’allais pas croire un mot de ce que le clergé m’affirmait. Il était au pouvoir et voulait que les choses restent comme elles étaient. Aujourd’hui, les références des jeunes, quelles sont-elles? Ils ont des gourous dans le milieu de l’environnement – Pierre Dansereau et Hubert Reeves -, mais cela me fait penser au monde chrétien que j’ai connu. C’est tout juste s’ils ne font pas des prières, ils sont toujours pour la vertu.Ils ont des gourous dans certains domaines, mais en sciences, où nous étions pourris et nuls, ils ont des experts très avancés, des garçons et des filles de 30 ans, qui travaillent comme des fous à des projets de société. C’est une nouvelle classe intellectuelle, que nous n’avions pas.Justement, ce thème de l’innovation revient souvent dans les propos des jeunes…- Ce mot fait partie de l’air du temps. J’y pensais moi aussi. Quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais pas écrire comme les écrivains qui m’avaient précédé. J’ai écrit à ma manière. Innover, cela fait partie de la vie. On innove tous les jours, chacun d’entre nous. Mais ce n’est pas suffisant de dire: « Je vais innover. » Ce qui est important, c’est qu’il y a des gens en mathématiques, en physique, en biologie, qui travaillent très fort dans les universités. Ces gens-là sont probablement les plus beaux produits de la Révolution tranquille, même si elle est essoufflée, même si elle est épuisée…Alors, que voulez-vous que le Québec soit?- Ce que les gens qui y seront voudront qu’il soit.Vous éludez la question!- Ben oui, mais dans 30 ans vous viendrez visiter ma tombe. À moins que la vôtre ne soit à côté de la mienne! J’aimerais bien que les jeunes soient sympathiques et qu’ils viennent porter des fleurs sur nos tombes…Le Québec sera très complexe. On commence à peine à devoir faire face au terrorisme, qui est la guerre du 21e siècle. Les jeunes voyagent beaucoup. Si ma génération est allée surtout en Europe, la génération qui a suivi, celle des baby-boomers, est allée surtout en Californie. Celle qui a suivi celle-là, dans le tiers-monde. Sans savoir où ira cette génération des 20 ans, je sais qu’elle en reviendra avec des modèles. Et c’est cela qui aidera ces jeunes à transformer la société. L’avenir dépendra aussi des décisions qu’ils prendront maintenant. Qu’aurait été le Québec sans la nationalisation de l’électricité, par exemple? Qu’aurait été le Québec sans la pilule anticonceptionnelle? Voilà deux grands événements qui se sont passés il y a une quarantaine d’années et qui ont eu un effet économique et social.Avez-vous un conseil à donner aux jeunes?- N’oubliez pas de discuter avec vos aînés pour aller au fond des choses. Il y a trop de clichés, pas assez d’Histoire avec un grand H dans ce pays. On a caché l’histoire depuis 20 ans, tous partis confondus. N’oubliez pas de discuter de cela avec vos aînés.Pour l’instant, l’aîné, c’est vous. Vous avez donc un rôle à jouer auprès d’eux…- S’ils le veulent bien! Je dirais quand même que je me sens dans une société mal informée et facile à manipuler. J’en suis un peu découragé… C’est la grande responsabilité des médias, qui croient qu’il faut divertir plus qu’autre chose. L’un des moteurs les plus importants de cette société, c’est la télévision. À la Radio-Canada d’il y a 30 ans, j’aurais donné une note de 100 sur une échelle de qualité; à celle d’aujourd’hui, 40. Elle est passée d’une télévision qui pouvait aider la société à évoluer à une télévision qui ne fait plus, principalement, que l’amuser ou la divertir. Et dans les journaux, on retrouve aussi une génération de cégépiens, comme celle qui est au pouvoir. Alors, qu’est-ce que cette société va faire?Seriez-vous inquiet?- Nos jeunes ont un sentiment d’impuissance que nous n’avions pas. Probablement parce qu’ils ne sont pas majoritaires. Et parce qu’on consomme rapidement, on se débarrasse rapidement des problèmes. Cette impuissance, ils la ressentent de façon parfois vive. Oui, je suis inquiet…DISPARAÎTRE… »L’actualité de l’an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la société québécoise, dit Jacques Godbout. Mais d’ici là, personne ne va s’en rendre compte… »Et s’il avait raison? Le déclin démographique de cette société, déjà réel, ira en s’accélérant, au point que, comme raillait Jean Chrétien, le Québec ne sera plus guère, un jour, qu’un « gros Nouveau-Brunswick »!Les projections de Statistique Canada en la matière donnent à réfléchir. Dans 30 ans, par exemple, le Canada atteindra les 40 millions d’habitants, mais le Québec n’en comptera toujours que 8 millions. Son poids démographique approchera donc dangereusement du cinquième de la population canadienne – après en avoir représenté le tiers. En fait, les deux tiers des Canadiens vivront en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. Le temps joue contre le Québec, et davantage encore contre le Québec francophone.

Le régime anticancer Santé et Science

Le régime anticancer

Le biochimiste Richard Béliveau fournit la preuve scientifique que certains aliments protègent contre le cancer. Attention, précise-t-il: manger mieux aide à prévenir, mais ne peut guérir.

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Ils sont fous, ces ingénieurs!

La planète se réchauffe. Pour la sauver, des mesures comme le protocole de Kyoto seront aussi efficaces qu’un glaçon dans un océan. Dans 20, 50 ou 100 ans, on n’aura plus le choix: il faudra sortir l’artillerie lourde et, grâce à la « macro-ingénierie », corriger le climat. Voilà, en substance, la thèse que défendent quelques ingénieurs à l’imagination surchauffée, qui proposent des technologies révolutionnaires – voire délirantes – pour contrer l’effet de serre.Ces apprentis sorciers font frémir la plupart des scientifiques, qui jugent leurs solutions au mieux simplistes et inefficaces, au pis très dangereuses et de toute façon trop coûteuses. Ceux qui les défendent passent pour des utopistes givrés ou des conspirateurs à la solde des géants du pétrole, qui tentent de semer l’idée qu’économiser l’énergie ou réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) ne sert à rien.Quelles que soient leurs motivations, leurs idées politiquement incorrectes ne sont pas toutes dénuées d’intérêt. En janvier 2004, trois établissements très sérieux, l’Université de Cambridge, le Centre Tyndall de recherche sur le changement climatique, de Grande-Bretagne, et le Massachusetts Institute of Technology, près de Boston, organisaient une conférence pour « définir des approches de macro-ingénierie, en débattre et les évaluer […], sans a priori et en dehors de toute considération politique ». Car une fois passées au crible de la rationalité, ces idées folles pourraient déboucher sur des solutions passablement plus modestes, mais valables. Face à l’inconnu, dit-on à Cambridge, il serait sage de ne pas écarter d’emblée des technologies qui pourraient s’avérer utiles dans quelques décennies. Une sorte d’assurance vie contre le chaos climatique…Regeler l’ArctiqueLes GES entraîneront une hausse des températures moyennes à l’échelle de la planète, mais en Europe on s’attend plutôt à une baisse due à des changements dans les courants atlantiques. Le continent jouit des effets du Gulf Stream, qui transporte l’eau chaude des Antilles jusqu’en mer de Norvège. Là, les eaux, plus salées que la normale en raison de l’évaporation causée par la chaleur, deviennent assez froides pour couler vers le fond. Elles forment alors le courant d’eaux profondes de l’Atlantique Nord (NADW, en anglais), qui s’écoule vers l’Équateur et, en se réchauffant, remonte à la surface. La boucle est ainsi bouclée. Avec la fonte de la banquise, on prévoit que l’Atlantique sera de moins en moins salé. Le moteur de cette circulation océanique pourrait par conséquent s’enrayer. On est loin du scénario catastrophe du film Le jour d’après – qui imaginait une chute vertigineuse des températures en quelques jours -, mais des chercheurs britanniques viennent de montrer que le Gulf Stream semble déjà avoir faibli. Si la tendance se maintient, le climat de l’Europe pourrait devenir aussi froid que celui du Canada.Peter Flynn, professeur au Département de génie mécanique de l’Université de l’Alberta, à Edmonton, a évalué sept solutions d’urgence pour réactiver la circulation océanique. La meilleure consisterait, selon lui, à épaissir la couche de glace qui se forme l’hiver dans l’Arctique. À l’automne, 8 000 barges automatiques, mues par des moteurs fonctionnant à l’énergie éolienne, convergeraient vers le Grand Nord. Chacune pomperait de l’eau salée, la ferait refroidir dans des serpentins, version macro-ingénierie du bac à glaçons, avant de la pulvériser au-dessus de la banquise, comme les canons à neige des centres de ski. On pourrait ainsi augmenter l’épaisseur de la glace jusqu’à sept mètres. Au printemps, cette eau froide et salée coulerait directement au fond de l’océan pour alimenter le NADW, réactiver le Gulf Stream… et sauver les palmiers anglais. Coût estimé de l’opération: 50 milliards de dollars.Pétrifier le gaz carboniqueJusqu’au 19e siècle, la concentration de CO2 dans l’atmosphère atteignait 280 parties par million (ppm); elle dépasse maintenant 380 ppm. Moins d’une livre dans une tonne d’air, c’est tout de même très peu, 200 000 fois moins que dans l’atmosphère de Vénus, par exemple. L’explication tient en partie à la géologie. Sur la Terre, le carbone est piégé par la végétation, mais surtout par les roches. Au cours des ères géologiques, le CO2, dissous dans l’eau des précipitations, a réagi chimiquement avec des silicates, qui représentent 95% de l’écorce terrestre, pour former des sédiments calcaires.Alors, pourquoi ne pas éponger le surplus de CO2 avec des pierres? Olaf Schuiling, géologue à l’Institut des sciences de la Terre de l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas, veut épandre sur le sol une mince couche de poudre d’olivine, roche qui fixe le CO2 beaucoup plus rapidement que les autres silicates. Dans les régions qui souffrent encore des pluies acides, comme l’Europe de l’Est, le processus aurait l’avantage de neutraliser les sols, remplaçant ainsi avantageusement la chaux. Klaus Lackner, géophysicien à l’Université Columbia, à New York, songe plutôt à « planter » un peu partout des « arbres » de pierre, faits de silicate de magnésium. Georges Beaudouin, professeur de géologie à l’Université Laval, propose quant à lui d’utiliser les résidus de l’exploitation de l’amiante, constitués de roches semblables à l’olivine, pour piéger le CO2 (voir « Le grand recyclage », géographica, automne 2005).Doper les nuagesEn bloquant les rayons du soleil, les nuages tendent à refroidir la planète. Il y a quelques années, le père de la bombe H, Ed Teller, ne proposait rien de moins que d’obscurcir les nuages avec de la poussière d’aluminium et de soufre pour rafraîchir l’atmosphère – ce physicien américain avait des idées tellement barjos qu’il inspira, dit-on, le personnage du Dr Folamour, du film de Stanley Kubrick. Depuis, d’autres professeurs Nimbus cherchent une manière moins « sale » d’exploiter l’effet Twomey, par lequel de fines particules présentes dans l’air peuvent accroître l’albédo des nuages, c’est-à-dire leur capacité de réfléchir la lumière du soleil.En 1990, John Latham, du Centre national de recherche atmosphérique, à Boulder, au Colorado, suggère de doper les stratocumulus, qui recouvrent le tiers des océans, en vaporisant de fines gouttelettes d’eau salée à 20 m au-dessus de la surface de l’océan pour favoriser l’évaporation. Le sel présent dans l’eau permettrait d’augmenter l’albédo des nuages, sans obscurcir le ciel au-dessus des terres ni engendrer de pollution. Stephen Salter, professeur émérite de conception technique à l’Université d’Édimbourg, en Écosse, a esquissé les plans d’un engin capable d’accomplir cette prouesse: une sorte de catamaran programmé pour faire des allers-retours perpendiculairement aux vents dominants et sur lequel seraient installées des turbines géantes capables de pulvériser l’eau en utilisant la force éolienne. Une flotte de quelques centaines de ces bateaux pourrait garder la Terre au frais, même si le taux de CO2 dans l’air devait doubler, croit l’ingénieur. Stephen Salter n’en est pas à son premier coup d’éclat. Dans les années 1970, il a été l’auteur d’une autre invention assez délirante – une sorte de batteur à oeufs flottant, baptisé « canard de Salter » – pour exploiter l’énergie de la houle, idée qui fait très lentement son chemin… (Voir « Capteurs de vagues », Écran radar, juill. 2006.) Coût: 115 millions de dollars pour finaliser les recherches et construire un prototype du catamaran.Filtrer l’airRien de tel que les filtres d’une hotte pour absorber les vapeurs de cuisson. On appuie sur le bouton, et pfft, fini les odeurs de graillon.L’ingénieur David Keith, du Département de génie chimique et pétrolier de l’Université de Calgary, propose de se débarrasser du CO2 contenu dans l’air de la même façon! Il a inventé un « laveur de CO2 »: l’air est aspiré par un ventilateur et mis en contact avec de la vapeur de soude caustique constamment recyclée. Le CO2 est neutralisé par la soude et transformé en bicarbonate de sodium (connu familièrement sous le nom de « petite vache »). David Keith a déjà construit un prototype de 5 m de haut dans son laboratoire. Des centaines de laveurs de 120 m pourraient assainir la planète. Klaus Lackner, géophysicien à l’Université Columbia, défend un concept similaire: selon cet ancien chercheur du Laboratoire national de Los Alamos (où fut inventée la bombe atomique), des centaines de kilomètres carrés de collecteurs remplis de chaux ou de soude permettraient de pomper le CO2 excédentaire. De beaux paysages en perspective…Fertiliser les océansChaque année, les algues et le phytoplancton absorbent environ 70 milliards de tonnes de CO2 par photosynthèse, plus que la végétation terrestre (60 milliards de tonnes). C’est près de 100 fois les émissions canadiennes de GES… Or, le Pacifique Sud n’abrite quasiment pas de phytoplancton, parce que, semble-t-il, l’eau n’y est pas assez riche en fer.Dès les années 1980, le biologiste californien John Martin propose donc de fertiliser le Pacifique Sud avec du fer pour stimuler le plancton et combattre l’effet de serre. À la fin des années 1990, plusieurs tests montrent que larguer de la poudre de fer permet effectivement de faire proliférer algues et plancton. En 2001, l’idée semble tellement prometteuse, en dépit des risques énormes de catastrophe écologique, qu’un ingénieur américain, Michael Markels, crée la société GreenSea Venture pour épandre des tonnes de fer, puis vendre des crédits de CO2 aux entreprises qui en auraient besoin. Selon lui, en un mois, on pourrait fertiliser une surface de 13 000 km2 et piéger de 100 000 à 200 000 tonnes de CO2. Mais les résultats de campagnes océanographiques menées en 2002 par des chercheurs américains, puis en 2004 par des Européens, ont abouti à des résultats nettement moins spectaculaires: aux dernières nouvelles, le plancton dopé ne pomperait pas assez de CO2 pour justifier le déploiement d’un tel arsenal. En mourant, il entraînerait une partie infime du carbone vers le fond des océans et le reste remonterait dans l’atmosphère. Un coup d’épée dans l’eau!Abriter la Terre sous un parasolOn cuit au soleil? Pas de problème, abritons-nous sous un parasol!Collègue et ami du regretté Ed Teller, Lowell Wood ferait un bon modèle pour un remake du Dr Folamour. Ce physicien américain du Laboratoire national Lawrence Livermore propose d’installer un filtre géant entre le Soleil et la Terre, au point où les forces de gravitation des deux astres s’annulent, soit à 1,5 million de kilomètres du plancher des vaches. Dévier 1% du rayonnement solaire stabiliserait le climat, croit Lowell Wood. Pour cela, il faudrait tout de même un filtre de plusieurs milliers de kilomètres carrés de surface. Coût: astronomique…Peindre la terre en blancQuand le soleil plombe, on se sent beaucoup mieux sur une plage de sable blanc que sur le bitume, car l’albédo des surfaces claires est plus élevé que celui des surfaces sombres. Robert Hamwey, du Centre d’études économiques et écologiques de Genève, croit qu’il est possible de compenser une partie du réchauffement climatique en modifiant l’albédo de la planète. Pour cela, il faudrait blanchir les bâtiments et les routes, par exemple en les recouvrant de dioxyde de titane (minéral dont on se sert dans la fabrication de peinture blanche et de crèmes solaires) ou en utilisant du ciment blanc. On pourrait aussi augmenter l’albédo des terres cultivées ou des prairies avec des plantes au feuillage clair, telles que des phalangères (plantes araignées) ou des laîches. D’après les calculs de Robert Hamwey, on pourrait ainsi compenser le tiers de la hausse moyenne des températures, ce qui nous donnerait 25 ans de répit pour rendre plus efficaces les stratégies actuelles de lutte contre les changements climatiques ou pour en inventer de nouvelles. Une idée… éblouissante?

Culture

Deux plumes de la Vieille Capitale

Le premier s’appelle Neil Bissoondath. Né à l’île de la Trinité, il est le neveu du Prix Nobel de littérature pour l’année 2001, V.S. Naipaul. Il a écrit une oeuvre romanesque déjà importante et, depuis 2001, il enseigne la création littéraire à l’Université Laval, à Québec.Je doute qu’il rencontre souvent, sur le campus de cette honorable université, l’autre romancier québécois de cette chronique. Celui-ci habite ce qu’on appelle le Vieux-Québec, il fait partie du Vieux-Québec, ou encore le Vieux-Québec fait partie de lui au point de se laisser transporter à Paris, où Jacques Poulin a passé quelques décennies. Il est de retour chez lui depuis quelques romans.Est-ce par inadvertance, par ignorance ou pour quelque autre raison que Neil Bissoondath fait dire à l’un de ses personnages de La clameur des ténèbres que les Blue Jays sont « l’équipe nationale de hockey sur glace du Canada »? J’exclus les deux premières hypothèses. Neil Bissoondath a vécu à Toronto assez longtemps pour savoir que les Blue Jays sont une équipe de baseball. Mais en Inde, ou dans un pays qui ressemble à l’Inde, on a le droit de se tromper, même sur un sujet d’une telle importance.Un jeune homme de bonne famille quitte la capitale de ce pays pour gagner une île du Sud, où il exercera le métier d’instituteur. Dans le train presque vide qui roule interminablement vers sa destination, il rencontre un militaire, Seth, qui va dans la même région pour y combattre un mouvement terroriste. Une amitié malaisée, ambiguë se noue entre eux, qui préfigure ce qui se passera dans l’île. Dans la petite ville où ils aboutissent, ville à la fois menacée et protégée par un camp militaire, gangrenée par la peur, on découvre peu à peu que personne n’est jamais ce qu’il paraît être, et le personnage principal verra se détruire presque toutes les intentions généreuses qui l’avaient entraîné là, à des années-lumière du confort de la capitale.La clameur des ténèbres est un roman admirable, peut-être le plus beau, le plus profond qu’ait écrit Neil Bissoondath. Les personnages sont attachants, d’une rare complexité; et l’action, conduite d’une main de fer, comme un thriller de grande classe. Le fond de l’affaire, que le roman révèle progressivement, c’est que les conflits politiques ne sont jamais uniquement politiques, mais naissent et prolifèrent dans le coeur secret des hommes.Autant le monde de Neil Bissoondath est vaste, divers, parfois déconcertant, autant celui de Jacques Poulin – tout particulièrement dans ce dernier roman, qui s’intitule La traduction est une histoire d’amour – joue sur le charme du connu, du familier. L’écrivain Jack Waterman, qui n’écrit qu’une demi-page par jour, debout devant sa table haute, et qui a le culte du mot juste, on le reconnaît aussitôt: c’est Jacques Poulin à peine déguisé. La jeune Irlandaise qui traduit un de ses romans n’a qu’à parler d’elle-même comme d’un « zouave » pour qu’on la perçoive sans tarder comme un membre du clan Poulin. Et je ne parle pas des deux chats: Chaloupe, qui traîne son gros ventre, et Ti-Mine, qui a été abandonné dans les environs par une étrange vieille femme…Donc, nous sommes chez Poulin, un Poulin un peu vieillissant dont nous reconnaissons les tics, les lectures, le ton faussement naïf qu’il distille dans tous ses romans. Au début, c’est un peu agaçant, on dirait un roman jeunesse écrit à l’intention des adultes. Et puis, petit à petit, on se laisse reprendre. Non par l’intrigue quasi policière, celle du chat abandonné par une vieille femme atteinte d’un cancer incurable et de sa fille qui s’est ouvert les veines des poignets. Cette histoire demeure trop imprécise pour accrocher vraiment le lecteur. L’important, c’est plutôt l’histoire d’amour qui se développe entre le vieil écrivain et la jeune traductrice irlandaise. Les protagonistes ne semblent pas s’en rendre compte clairement, mais c’est bien ça qui a lieu, sans qu’il soit besoin de passer à l’acte. Oui, « la traduction est une histoire d’amour », et pas seulement entre deux textes.La plus grande partie du roman se déroule à l’île d’Orléans, où Jack Waterman a installé sa jeune traductrice. C’est là qu’ils accueilleront, comme des parents adoptifs, si je puis dire, la jeune fille qui s’appelle – tiens, tiens! – Limoilou. Parions qu’ils y seront heureux et qu’ils n’auront pas beaucoup d’enfants. Ils auront autre chose à faire: lire, écrire, traduire.La clameur des ténèbres, par Neil Bissoondath, traduit (remarquablement) de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, 474 p., 29,95$.La traduction est une histoire d’amour, par Jacques Poulin, Leméac/Actes Sud, 132 p., 15,95$.LA CLAMEUR DES TÉNÈBRES- La seule loyauté qui compte, ajoutat-elle, c’est celle qu’on a envers soi-même.- N’est-ce pas égoïste?- Vous n’y êtes pas du tout. C’est quand on est loyal envers soi-même qu’on peut être loyal envers les autres. C’est là que tout commence.- Vous êtes une femme étrange, Anjani.- Tout le monde est étrange. Même vous. Nous sommes étranges, inexplicables – c’est ce qui fait de nous des êtres humains. Neil Bissoondath

Culture

Montréal-Chibougamau aller-retour

C’est un livre où l’on consomme beaucoup de bière, énormément de bière. Et de temps à autre du « fort », quand ça se corse, ou du vin de dépanneur. De la drogue, aussi.Rien d’étonnant, donc, à ce que le lecteur flotte dans une atmosphère éthylique et qu’il ait un peu de difficulté à trouver son chemin. La première nouvelle s’intitule « Bonjour l’air », et on en a besoin, ça sent un peu le renfermé. L’action se passe dans des chambres sales, malodorantes – habitées par des poètes qui le sont également -, dans des bars miteux ou encore, plus rarement, dans une librairie de livres d’occasion dont le propriétaire ne veut pas être dérangé. On voit passer, à l’extérieur, un Michel Tremblay qui ne se sait pas regardé: on se trouve donc au coeur du Plateau-Mont-Royal.Diverses choses se passent, des dialogues s’amorcent sans qu’on sache d’abord qui parle avec qui, mais plus loin, la mémoire aidant, on y arrive à peu près, avec des risques d’erreur. Et l’on finit par comprendre que les deux personnages principaux sont des poètes, de vrais poètes parfaitement paumés, dont l’un est en train de crever, accro à cette drogue dure qu’est la poésie. À la fin, ils quittent tous deux Montréal, l’un en direction de la Floride, l’autre vers l’Abitibi.Raconté de cette façon, le premier récit de Louis Hamelin peut ne pas sembler très invitant. Mais l’incertitude, le vertige dans lesquels il nous entretient ont la force d’une écriture très évocatrice, qui fascine le lecteur alors même qu’il ignore où il est, où il en est. On le savait, surtout depuis Le joueur de flûte, paru en 2001: Louis Hamelin est un écrivain qui, après toutes sortes de détours, a trouvé sa voix, son style, et en use avec une liberté assez rare.Le voici donc parti – l’écrivain ou le personnage, on ne sait trop – vers le lac Kenogama, en Abitibi, où l’auteur a vécu lui-même durant ces dernières années avant de revenir à Montréal. Mais, même quand elles ne se passent pas dans ces lointains, les histoires de Louis Hamelin ont toujours l’air de nous arriver du bout du monde. Ville Jacques-Cartier, où une famille héberge un étrange Amérindien venu d’on ne sait où et qui ne semble vouloir faire qu’une chose, marcher, marcher sans arrêt, pour rien. Ou encore Scotstown, pour une rencontre sexuelle assez acariâtre. Ensuite, éclairée par « l’unique rayon de soleil visible entre Baie-Saint-Paul et Trois-Pistoles », une fête bien arrosée dans la maison d’un ami. Il semble que les nouvelles, à mesure qu’on avance dans le livre, soient bâties de façon de plus en plus capricieuse, avec beaucoup d’ellipses, de petits chapitres séparés par des sous-titres, et d’autres trucs dont on peut penser que l’auteur abuse un peu, victime de sa propre virtuosité.Les Amérindiens que l’on rencontre dans quelques nouvelles du livre, très loin dans le Nord, sont-ils les « sauvages » du titre? Ce serait trop restreindre le sens du mot. Tous les personnages de Louis Hamelin, quels que soient leur statut social et la région qu’ils habitent, méritent d’être appelés « sauvages », à cause de leur solitude foncière et du désordre fondamental de leur existence. Peut-être l’auteur l’entend-il d’ailleurs comme un hommage.Retournons-nous à la vie ordinaire en lisant le roman de Maxime-Olivier Moutier Les trois modes de conservation des viandes? C’est à peine une histoire, à vrai dire, puisque le récit n’enfile pas des événements conduisant à une conclusion logique. Disons plutôt une chronique, où se mêlent petits faits et réflexions, celles d’un père de famille qui, dès la deuxième page du livre, en parlant de sa femme et de ses deux enfants, ose écrire, après avoir fait la liste de ses obligations domestiques les plus anodines: « Nous sommes heureux et nous ne sommes que cela. »Il y a anguille sous roche, le « que cela » le suggère assez clairement. Le narrateur avait d’ailleurs écrit, une page plus tôt: « Je suis totalement guéri. Je suis guéri de tout. Cent fois par jour, je dis merci. » Guéri de quoi? Le lecteur, privé de renseignements précis, imagine quelque chose d’assez noir. Mais il a également de la difficulté à concevoir la totalité de la guérison. La force de l’affirmation dissimule mal les menaces qui pèsent encore sur ce bonheur familial. Et c’est précisément l’ambiguïté du discours, entretenue tout au long du récit avec un art très subtil, qui fait du roman de Maxime-Olivier Moutier quelque chose d’extrêmement singulier, de fascinant. La banalité apparente du récit est sans cesse contredite par les surprises de l’écriture, une écriture qui paraît sage, on oserait dire classique, mais qui se permet les écarts les plus étonnants. C’est intelligent, c’est beau et, parfois, comme dans un des derniers chapitres, c’est emporté par une angoisse bouleversante.Mais, non, Les trois modes de conservation des viandes, je ne sais pas du tout ce que ça veut dire.Sauvages, par Louis Hamelin, Boréal, 292 p., 22,50$.Les trois modes de conservation des viandes, par Maxime-Olivier Moutier, Marchand de feuilles, 263 p., 21,95$.SauvagesSi un jour vous allez boire un verre à la Petite Broue, qui est un bar de Chibougamau, ne vous surprenez pas d’entendre prononcer le nom de James Joyce. Retournez-vous plutôt discrètement et vous apercevrez le seul habitant des territoires situés au nord du 49e parallèle, et probablement de tout le Québec, à avoir lu Finnegan’s Wake en entier. Payez-lui donc un scotch (il préfère le Chivas) et buvez à ma santé. Louis Hamelin

Politique

Marie-Madeleine 17, Benoît XVI

Le Code Da Vinci – versions livre, film, procès – pose, au-delà du suspense et des incongruités, une question étonnamment pertinente : Marie Madeleine était-elle la compagne de Jésus ? Le nouveau pape penche pour le non. Et si le Québec penchait pour le oui ? Ayant acheté Da Vinci code, comme 40 millions de Terriens, l’ayant lu, comme environ 100 millions, et m’apprêtant à voir le film, comme environ 300 millions de cinéphiles d’ici 10 ans, je me sens parfaitement qualifié, et superbement entouré, pour vous dire ce qu’il faut en retenir. Comme j’ai de plus effectué une enquête approfondie (j’ai lu un ouvrage et vu deux documentaires sur la validité historique des hypothèses de l’auteur), j’avais résolu de vous éviter ce travail en vous révélant que le livre s’ouvre sur un vilain mensonge, soit l’affirmation que toutes les organisations, lieux et cérémonies qui y sont décrits existent. Le code mensonger Certes, le Prieuré de Sion, la société secrète censée protéger le grand secret depuis 2 000 ans, existe vraiment. Il fut fondé en 1956, par un escroc vaguement collabo du nom de Pierre Plantard, afin d’animer une association de locataires de HLM. Dans la scène finale, le héros du livre suit, pour trouver la cachette du trésor, des marqueurs historiques fichés dans le pavé parisien. Cet « ancien chemin » à la « signification sacrée » a été installé en… 1994. Plus important est le secret qui sous-tend tout le livre et qui en fait à la fois un récit exceptionnellement féministe, donc moderne, et une mise en cause de la crédibilité du message chrétien depuis ses origines. Selon cette version des faits, Marie Madeleine aurait été la compagne, sinon l’épouse de Jésus, la favorite parmi les apôtres et celle sur qui il voulait fonder son Église, plutôt que Pierre. C’est l’exil de Marie Madeleine, enceinte de Jésus, dans le sud de la France, puis la persistance de leur descendance à l’époque actuelle, par la lignée des rois mérovingiens, qui portent l’intrigue, fantaisiste, jusqu’à nos jours. Les vraies questions Qu’en est-il vraiment du rapport Jésus-Marie Madeleine ? D’abord, réglons le cas de la prostitution. Marie Madeleine n’était pas une prostituée – ce que Rome reconnaît depuis 1969. La tradition a combiné plusieurs histoires de femmes de ce temps pour les coller au personnage fascinant de Marie Madeleine. Mais aucun passage des Évangiles, officiels ou apocryphes connus(ceux écrits à l’époque mais non retenus par l’Église chrétienne, redécouverts en 1945, publiés en 1971, comme celui de Judas qu’on vient de publier), ne lui attribue cette caractéristique. Sur la question du couple Jésus-Marie Madeleine, des indices forts, qu’on trouve à la fois dans les Évangiles officiels et les apocryphes rendent extrêmement plausible cette union. Les rabbins de l’époque étaient mariés, c’était la norme. Dans les évangiles canoniques, Marie Madeleine est présente au pied de la croix, avec Marie, puis au tombeau, pleurant plus que tout autre la disparition de Jésus. Signe de son caractère singulier, elle vient d’une ville côtière aisée – Magdala – et Luc nous apprend qu’elle jouissait d’une fortune personnelle. Surtout, c’est d’abord à elle que Jésus apparaît après sa résurrection. La compagne adorée ne devrait-elle pas être la première informée de ce surprenant retour, fondement de la foi ? Les Évangiles apocryphes rapportent également des scènes de jalousie entre Pierre et Marie Madeleine, le premier se plaignant de l’ascendant de la seconde sur le Christ, qui de plus l’embrasse constamment ! (Il faut dire cependant que les évangiles apocryphes contiennent également des passages absurdes, ce qui rend le tri difficile.) Quelle crédibilité accorder à ces indices ? Pour répondre, il faut poser une seconde question : par comparaison avec quoi ? Avec les indices qui nous demandent de croire que Jésus a marché sur les eaux, ressuscité Lazare, affronté Satan dans le désert, changé l’eau en vin ? À ce test, la thèse de l’existence du couple Jésus-Marie Madeleine réussit brillamment. Une église misogyne Pour tous ceux à qui, comme moi, on a ressassé dès l’enfance le récit biblique, il ne s’agit pas d’une querelle de théologiens, mais d’une relecture essentielle. Avant, il y avait le Christ Dieu, célibataire, presque asexué, la maman (Marie) et la putain repentie (Marie Madeleine). Résultat : une chrétienté de la domination masculine, qui repousse la femme à la marge et fausse le rapport homme-femme. (Je ne parle même pas des problèmes de pédophilie induits par l’insondable stupidité du célibat des prêtres.) Une chrétienté fondée plutôt sur un Christ Dieu ayant choisi une compagne et apôtre forte appuyée par une mère non asexuée – la décision de déclarer Marie vierge n’a été prise qu’au 4e siècle – aurait établi un bien meilleur équilibre entre les sexes dans les symboles et dans l’Église, et un meilleur rapport à la vie sexuelle. Et si on pouvait subodorer qu’un des apôtres était gai – Jean et Paul sont les candidats favoris des chrétiens gais – les bases symboliques d’une Église tolérante seraient complètes. Exit le célibat des prêtres – obligatoire depuis le 4e siècle, et il a fallu encore 7 siècles à l’église pour l’éradiquer. Et si Marie Madeleine était vraiment « l’apôtre des apôtres » et une candidate de Jésus pour la fondation de son Église, alors bienvenue aux femmes prêtres, évêques ou papesses. Voilà pourquoi Le Code Da Vinci est infiniment plus dommageable pour l’Église catholique que des caricatures le seront jamais pour Mahomet – qui, soit dit en passant, était marié (11 fois). Et voici le point où je vais me mêler de ce qui ne me regarde pas, moi qui ne vais à l’église qu’à Noël ou pour les baptêmes, mariages et enterrements. J’ai lu, dans L’annuaire du Québec 2006, l’excellente analyse du professeur Martin Meunier, « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique ». J’ai également été témoin comme tous, ces derniers mois, des inquiétudes du clergé québébois face aux positions prises par le vatican en matière de tolérance envers les moeurs actuelles et envers les homosexuels. Et je me dis que s’il y avait un lieu au monde où une Église locale, moderne, respectueuse des femmes pouvait rompre avec Rome et fonder une nouvelle chrétienté, reposant sur le couple Jésus-Marie Madeleine et dirigée alternativement par un homme et une femme, ce serait bien évidemment le Québec. Je n’y adhérerais pas entièrement (la résurrection des corps, entre autres, me pose problème), mais je m’y reconnaîtrais davantage. Je parie que je ne serais pas le seul. Pour en savoir plus : Code Da Vinci : L’enquête, par Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Robert Laffont, 2004. « The Saintly Sinner – The Many Lives of Mary Magdalene », par Joan Acocella, dans The New Yorker, 13 févr. 2006, p. 140-150. Da Vinci Code Decoded, documentaire de Richard Metzger d’après le livre de Martin Lunn, 2004. « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique », par Martin E. Meunier, dans L’annuaire du Québec 2006, Fides. Gay Christian view

Culture

Kigali, P.Q.

L’extraordinaire succès que connaît le cinéma québécois ne se traduit pas seulement par des records d’affluence dans les salles ou par l’accumulation de statuettes lors des galas. Quand une quinzaine d’acteurs du Québec – Luc Picard en tête -, le réalisateur Robert Favreau et une quarantaine de techniciens ont débarqué au Rwanda, en juin dernier, pour y tourner Un dimanche à Kigali, adapté du roman de Gil Courtemanche, le cinéma québécois a du coup franchi une nouvelle étape dans sa croissance. Et fourni une énième preuve de sa maturité, de l’élan qui le porte depuis le début des années 2000. »C’est une première. Jamais, auparavant, un film d’ici qui raconte une histoire qui n’a rien de québécois n’avait été entièrement tourné sur un autre continent », fait remarquer Luc Picard.Ceux qui reprochent au cinéma québécois de se complaire dans le terroir, de Séraphin au Survenant, devront se raviser. Les réalisateurs osent désormais se frotter à des thèmes et des épisodes historiques qui concernent l’humanité entière. C’est nouveau et révélateur. Aurait-on imaginé, il y a 10 ans à peine, un réalisateur québécois risquer un film sur l’Holocauste? On abandonnait aux Américains le privilège de revoir l’histoire par le truchement du septième art. Ce n’est plus vrai.Dans Un dimanche à Kigali, Luc Picard incarne Bernard Valcourt, personnage central du film et alter ego de Gil Courtemanche. Il partage la vedette avec l’actrice sénégalaise Fatou N’Diaye, qui se glisse dans la peau de Gentille, son amoureuse.Produit par Les Films Équinoxe, avec un budget de sept millions de dollars, le long métrage a été entièrement tourné au Rwanda. Il a fallu transporter du Québec, par avion-cargo, plus de 23 tonnes de matériel, des costumes jusqu’aux ampoules électriques. Le tournage, qui a duré 38 jours, a été éprouvant pour toute l’équipe. Des membres de la production ont été gravement malades – il y a même eu un cas de malaria. Des pannes d’ordinateurs, des problèmes d’alimentation en électricité et des invasions de sauterelles ont compliqué la tâche des Québécois et interrompu leur travail. « Ç’a été difficile, mais il fallait absolument faire le film sur les lieux de la tragédie, même si l’événement est encore frais dans la mémoire des Rwandais et que ça pouvait sembler indécent », dit Luc Picard. Une quinzaine d’autres comédiens québécois font partie de la distribution, dont Maka Kotto (qui est aussi député bloquiste de Saint-Lambert), Guy Thauvette, Geneviève Brouillette – qui incarne une consule canadienne tellement ridicule qu’elle en est caricaturale -, Céline Bonnier, Luck Mervil, Luc Proulx et Vincent Bilodeau.Les Québécois, rappellent les producteurs, ont aussi laissé 1,2 million de dollars, en frais d’hôtels et de repas, dans l’économie rwandaise.Une soixantaine d’acteurs et plus de 2 500 figurants rwandais ont été recrutés pour recréer l’un des pires épisodes de l’histoire de l’humanité. « Certains maniaient le gourdin et la machette avec une aisance et un regard qui faisaient parfois peur », se souvient Luc Picard. « C’était d’autant plus troublant qu’il y avait forcément, parmi eux, des Rwandais qui ont perdu de la famille ou des proches lors du génocide, dit Gil Courtemanche. Il y avait aussi parmi les figurants des gens qui comptaient des génocidaires dans leur famille. » La production avait prévu le coup en embauchant trois psychologues rwandais chargés d’intervenir auprès de ceux qui supporteraient difficilement la reconstitution. Ces spécialistes n’ont pas eu à le faire souvent.Il faut dire que les Québécois n’étaient pas les premiers à reconstituer le génocide en sol rwandais. Avant eux, il y avait eu les équipes du film britannique 100 Days, de Nick Hugues (2001), de la coproduction britanno-allemande Shooting Dogs, de Michael Caton-Jones (2005), et du film tourné pour la chaîne de télé américaine HBO Sometimes in April, du cinéaste haïtien Raoul Peck (2005). La coproduction britannique, sud-africaine et italienne Hôtel Rwanda, aussi consacrée à ce drame, a été réalisée en Afrique du Sud par Terry George (2004).Paru en 2000 au Boréal, traduit en une vingtaine de langues, le roman Un dimanche à la piscine à Kigali a pour toile de fond les violences interethniques qui ont fait plus de 800 000 morts au Rwanda, en 1994, principalement parmi les Tutsis. Alors que les tensions entre Hutus et Tutsis s’aggravent et que des signes d’un éventuel génocide se multiplient, le Québécois Bernard Valcourt séjourne au Rwanda afin d’y tourner un documentaire sur les ravages du sida. Sur la terrasse de l’hôtel des Mille Collines, à Kigali, autour de la mythique piscine où se réunissent les coopérants et les étrangers de passage, Valcourt fera la rencontre de Gentille, serveuse rwandaise dont il tombera amoureux et qu’il épousera. Le génocide les séparera.Le roman oscille entre l’amour et l’horreur. Il y a d’une part les viols, la lâcheté, les massacres et le sida. Et d’autre part l’amour, l’espoir, la solidarité et le courage.Romancier mais aussi polémiste redoutable, Gil Courtemanche se montre particulièrement corrosif envers les fonctionnaires occidentaux, à commencer par les Canadiens, et surtout envers le général Roméo Dallaire, à la tête des Casques bleus, parce qu’ils ont été impuissants à empêcher la catastrophe. Journaliste de carrière, l’auteur avait lui-même séjourné au Rwanda, en 1992, pour y faire un reportage sur le sida. C’est là qu’il a puisé l’inspiration pour son roman.Quand il s’est rendu à Kigali pour assister au tournage, en juin dernier, Gil Courtemanche a été saisi d’une émotion profonde. « Il y avait quelque chose de surréaliste. J’avais devant moi des morts vivants. Les personnages que je voyais jouer, je les avais connus, autour de cette même piscine. Et la plupart étaient morts. »Le romancier n’a pas signé l’adaptation cinématographique de son oeuvre, abandonnant cette tâche à « plus compétent que lui ». Il a plutôt agi à titre de « conseiller au scénario » auprès de Robert Favreau. « Il [Favreau] avait lu le roman au moins 20 fois et le connaissait presque mieux que moi. Je lui ai donné des caisses de cassettes tournées au Rwanda. Il avait carte blanche. Je me suis permis d’intervenir pour m’assurer de la vraisemblance des dialogues. »Ceux qui ont lu le roman noteront que l’adaptation s’est parfois éloignée du texte initial. Ainsi, le film est moins dur avec le général Dallaire que ne l’était le livre. Au grand écran, Dallaire apparaît comme quelqu’un qui aurait pu changer le cours de l’histoire, mais ne l’a pas fait parce qu’il a obéi aux ordres, comme on le lui a appris. Les religieux présents au Rwanda sont montrés dans le film sous un jour meilleur. Il ne serait pas étonnant, d’ailleurs, que le film rafle un prix oecuménique dans un festival important.C’est le personnage de Valcourt qui, sur pellicule, connaît la plus grande transformation. Dans le scénario de Robert Favreau, il est plus héroïque, moins désabusé, moins passif. Il épuisera le champ du possible pour sauver de ses bourreaux sa Gentille bien-aimée.Au sommet de son art, Luc Picard incarne un Valcourt au front bombé d’idéal, un Valcourt plus jeune que celui du roman, un être épris de justice et de liberté, un « juste » au sens où l’entendait Albert Camus, l’écrivain préféré de Gil Courtemanche. L’histoire d’amour entre lui et Gentille occupe une large place dans le film. « Avant toi, j’étais mort. Je ne sentais plus rien. Tu m’as sauvé la vie », dira Valcourt à son amoureuse, sans pour autant sombrer dans la mièvrerie. Picard a beaucoup réfléchi avant de trouver le ton qu’il jugeait de mise pour interpréter son personnage. « Oui, l’histoire d’amour prend de la place. Gentille est celle qui redonne un sens à l’existence de Valcourt. Elle est aussi celle qui permet de voir comment l’horreur du génocide se vivait de l’intérieur. » Le comédien explique qu’il fallait « doser l’horreur », afin de permettre un répit aux spectateurs et les empêcher de décrocher.Dans un café du Mile End où ils ont donné rendez-vous au journaliste de L’actualité, Courtemanche et Picard grillent cigarette sur cigarette, goulûment, tout en réfléchissant au sens de l’oeuvre. Le « service après-vente », son cortège d’entrevues aux médias et les séances de photos les ennuient manifestement. Mais que l’on soit de gauche ou de droite, il faut bien se prêter au jeu et augmenter ainsi les chances de réussite au box-office. « Je n’ai pas d’autre choix que de vous parler. C’est dans mon contrat », blaguera Courtemanche, en regardant sa montre.Qu’est-ce que le film peut bien ajouter au livre? demanderont les sceptiques, ceux qui sont souvent déçus par l’aspect réducteur des adaptations cinématographiques de romans à succès. « La beauté du paysage », répondent en choeur les artisans d’Un dimanche à Kigali.Tout le long du film, en effet, le spectateur sera saisi par la beauté émouvante des collines verdoyantes du Rwanda, par sa terre rouge et sa lumière chaude. Le directeur photo de génie, Pierre Mignot, a pris des images éblouissantes. « Comment se fait-il qu’il y ait eu tant de haine au milieu de tant de beauté? » se demande Mignot. Cette question hantera le spectateur, qui ne doit pas pour autant s’attendre à trouver des réponses à ses interrogations. « Le film ne cherche pas à expliquer le génocide, à donner des clés, dit Luc Picard. Comprendre le génocide, c’est l’accepter, et il ne faut pas l’accepter. La haine est un mystère et il est illusoire de vouloir tout comprendre, tout expliquer. » Aux spectateurs québécois qui regarderont la reconstitution des massacres de Kigali d’un oeil désintéressé, sans se sentir concernés et se croyant à l’abri de pareille dérive, l’acteur dit qu’ils auront tort. « En observant bien, on constate que notre vernis de civilisation est bien mince. Il suffit de peu, de quelques jours sans électricité, par exemple, pour que tout bascule et qu’on observe des comportements inhabituels. Et puis, nous avons tous, en nous, des germes de haine. »Le réalisateur, Robert Favreau, tout comme les dirigeants de Développement et Paix présents lors d’une projection privée à laquelle était convié L’actualité, souhaite que le film ait un effet mobilisateur. « Si aucun pays n’est à l’abri de l’horreur, il revient à chacun d’entre nous de faire l’impossible pour s’y opposer. J’ai fait ce film en espérant que notre indifférence se mue en indignation. » Tout en partageant cet espoir, Luc Picard se surprend à avoir des préoccupations plus terre à terre. Il espère ainsi que la fin de semaine au cours de laquelle Un dimanche à Kigali prendra l’affiche, celle du 14 avril, sera froide et pluvieuse. C’est que, par temps chaud et ensoleillé, le public déserte les salles de cinéma et que, rappelle-t-il, « tout se joue la première fin de semaine; c’est ce qui fait la différence entre un grand succès ou un succès moyen ».