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Société

La route de la liberté

Les Inuits de l’extrême nord du Québec — le Nunavik — voient grand. Leur projet le plus fou: construire une route d’au moins 2 000 km, qui relierait les 15 villages inuits au reste de la province à partir de la baie James. Une affaire de plusieurs milliards de dollars. La Société Makivik, qui veille au développement socioéconomique du Nunavik, y tient mordicus. «Cette route verra le jour, affirme Pita Aatami, président de l’organisme. Que ce soit dans 10, 50 ou 200 ans, le Nord finira par être raccordé au Sud.» En attendant, en comparaison du Grand Nord canadien, qu’un boom économique sans précédent anime, le Nunavik a presque l’air d’un ours qui hiberne. Mais Pita Aatami refuse de baisser les bras. Comment s’annonce l’avenir des Inuits du Nunavik? — Le marché du travail est toujours anémique, mais les choses pourraient bientôt changer, entre autres grâce au développement du tourisme et à l’ouverture possible de nouvelles mines dans notre territoire. Pour nous, c’est synonyme d’emplois. L’avenir est de moins en moins sombre… La seule mine du Nunavik, la mine de nickel Raglan, emploie surtout des travailleurs de l’Abitibi. Qu’attendent les Inuits pour y prendre leur place? — Le problème de Raglan, c’est sa situation géographique, à une centaine de kilomètres des villages les plus proches. Les travailleurs doivent y passer des semaines, souvent sans pouvoir mettre le nez dehors. Les Inuits ont du mal à s’y habituer. Par contre, il se peut qu’une nouvelle mine voie le jour près d’Aupaluk, dans la baie d’Ungava. Les employés pourraient revenir à la maison après leur quart de travail. Je suis certain que les Inuits seront nombreux à vouloir y travailler. Pour le moment, le développement du secteur minier au Nunavik ne vous apporte pas grand-chose… — Au contraire. Pendant les premières années d’exploitation de la mine Raglan, son propriétaire, Falconbridge, a financé la construction d’une église et l’agrandissement de l’école de Salluit, ainsi que la construction d’un centre récréatif à Kangiqsujuaq. De plus, une partie des profits de la mine nous sont versés en guise de dédommagement pour l’exploitation de notre territoire. Le coût de la vie est deux fois plus élevé au Nunavik que dans le reste du Québec. Entrevoyez-vous une façon de ramener le prix des biens de consommation à un niveau plus raisonnable? — La plupart des produits que nous consommons sont acheminés par avion. Les frais sont énormes. Par exemple, la construction d’un bungalow de deux chambres à coucher peut coûter jusqu’à 250 000 dollars. Pour nous, il n’y a qu’une solution: relier tous nos villages par une route qui se rendrait jusque dans le sud de la province. Vous imaginez les coûts de construction d’une telle route? — Des milliards de dollars! Nous négocions d’ailleurs un plan de développement économique du Nunavik avec les gouvernements fédéral et provincial. La construction de la route en fait partie, tout comme celle des 800 maisons qui nous manquent actuellement. La majorité des Québécois du «Sud» ne connaissent pas le Nunavik. Quels efforts fournissez-vous pour stimuler votre industrie touristique? — Nous voulons mettre en valeur la richesse de notre faune et de notre flore. C’est pourquoi Makivik a fondé, en 2005, Expéditions Croisière Nord, qui propose des croisières dans le Grand Nord du Québec et du Canada. Depuis notre fondation, nous avons fait découvrir le Nord et la culture inuite à près d’un millier de personnes. Il y en aurait encore plus si le prix des billets d’avion n’était pas si élevé! Traverser la moitié du globe jusqu’en Australie coûte moins cher qu’aller à Salluit… — Air Inuit sert une population de 10 000 personnes. Difficile d’offrir des billets à un prix concurrentiel avec si peu de clients. Nous tentons donc de voir comment abaisser les coûts du transport au Nunavik. Nous offrons depuis peu des tarifs spéciaux pour les touristes, en espérant que le nombre de visiteurs augmentera. Cela devrait nous permettre de réduire encore le prix des billets.

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Très chers petits!

Avant que leur petite Ariane ne voie le jour, à la veille de Noël, Josée Veilleux et son conjoint avaient déjà dépensé quelque 2000 dollars pour l’achat de pyjamas, d’une table à langer, d’une chaise haute, d’une couchette, d’un mélangeur pour concocter des purées et d’un four à micro-ondes pour les dégeler, d’une réserve de couches, d’une poussette, etc. «On a largement dépassé notre budget», dit cette enseignante montréalaise de 33 ans au lendemain de l’accouchement de son premier enfant. Et ce n’était que le commencement. Car Josée Veilleux a calculé l’incalculable. «Ça va nous coûter 150 000 dollars jusqu’à ses 18 ans.» Dans la chambre à côté, à l’étage des nouveau-nés de l’hôpital Sainte-Justine, Évelyne Leblanc et Éric Vachon prévoient dépenser encore plus. Il faut dire que bébé François a un grand frère de trois ans. Le couple de comptables a donc fait l’exercice en toute connaissance de cause. Après avoir énuméré, à voix haute, de multiples dépenses, qui vont des skis aux écoles privées en passant par les bicyclettes, les sièges d’auto, le lait maternisé et les régimes épargne-études, Évelyne Leblanc lance: «Environ 400 000 dollars pour les deux enfants?» Au jeu-questionnaire «Combien coûte votre enfant?», ces deux couples ne seraient pas loin de remporter la mise. En fait, un couple aux revenus modestes devrait prévoir engager environ 100 000 dollars de dépenses pour un enfant, de la naissance de celui-ci à sa majorité. S’il a des revenus moyens, il faut ajouter 80 000 dollars, et une autre somme de 50 000 dollars pour un couple aisé. Car ce qu’on dépense pour son enfant est fonction de ce qu’on gagne. À une époque où le taux de natalité est au plus bas, on a l’impression que ce sont des considérations financières qui freinent l’ardeur des couples à fonder une famille. Mais est-il vrai qu’élever des enfants coûte plus cher aujourd’hui qu’il y a 30 ans? Oui, vous diront la plupart des parents. Ils vous parleront de Nike, de Tommy Hilfiger, de Jacob Jr, de planche à neige, du dernier CD des Spice Girls ou de la vidéo du Roi lion. Et il est vrai qu’il y a trois décennies GapKids n’existait pas, tout comme Guess Girls, les shampoings L’Oréal Kids, l’ordinateur, les patins à roues alignées ou les restaurants Pizza Hut. Les cours de natation avaient lieu l’été, les enfants passaient leurs vacances dans la cour ou dans la ruelle, McDonald’s était réservé à quelques occasions spéciales. Et les anniversaires ne nécessitaient ni la réservation d’une salle avec mur d’escalade ni la visite du Biodôme en compagnie de la classe complète de son petit trésor. Et l’État dans tout cela? Les discours résolument profamille des gouvernements n’y changent rien; pis, les «compensations» financières versées aux couples ayant des enfants diminuent, tandis que le revenu familial – après impôts – a également diminué de plus de 5% depuis 10 ans. La somme de 180 000 dollars (pour une famille de la classe moyenne) donne une idée assez juste du prix d’un enfant, mais elle ne chiffre que le «coût brut», soit celui des biens et des services achetés afin de satisfaire les besoins des enfants, ou du moins ce que les adultes pensent être leurs besoins. Il n’est donc pas question ici de soucis et de joies, de déceptions et de souffrances, d’amour non plus. Ce «coût psychologique», personne ne peut l’établir.Mais le salaire dont l’un des parents, souvent la mère, a été privé durant des mois, voire des années, l’expérience qu’il n’a pas accumulée, le temps consacré aux devoirs, les rendez-vous chez le dentiste, les journées de travail ou les promotions manquées – nommé «coût d’opportunité» par les chercheurs – ont été chiffrés: 150 000 dollars, 250 000 dollars pour l’ensemble de la carrière d’une mère de deux enfants. Une somme à ajouter à la facture précédente. Hélène, une criminologue qui a arrêté et a repris son travail au rythme des naissances de ses trois enfants, tous âgés de moins de six ans, évalue déjà son manque à gagner à 140 000 dollars. «Et ça ne comprend pas les augmentations salariales que je n’ai pas eues.» Cher? Le compte s’arrête ici à 18 ans. L’âge de la majorité. Mais pas celui de la liberté financière: plus de la moitié des jeunes de 18 à 25 ans vivent chez leurs parents et grugent encore une part importante du budget familial. Chiffrer le «coût brut» est une entreprise ardue. «Il n’y a pas d’études formelles sur la question. Sans doute parce que ça n’intéresse personne!» dit en riant Pierre Lefebvre, professeur de sciences économiques à l’UQAM et spécialiste de la démographie économique. Un enfant ne se prête pas à une analyse coûts-bénéfices. Contrairement aux siècles passés, aujourd’hui, il n’a aucune valeur marchande, ne servira jamais à enrichir la famille, à labourer les champs ou à entretenir ses parents vieillissants. «Ce ne sont pas des bras de plus à la ferme, dit Pierre Lefebvre. C’est un flux de services affectifs, émotifs.» Les considérations financières comptent rarement dans la décision de mettre un enfant au monde, du moins un premier. Elles prennent toutefois de l’importance quand vient le temps de penser à un deuxième enfant, et davantage encore à un troisième, comme en fait foi la différence entre le taux de natalité au Québec (un peu plus de 1,5) et la moyenne des enfants désirés (2,24). «Un premier, ça allait de soi, dit Denise Maheux, professionnelle dans la trentaine, mère de deux petits garçons. Mais on a attendu un peu plus longtemps qu’on le souhaitait pour le second parce qu’on ne s’imaginait pas payer 900 dollars de frais de garde tous les mois. Un troisième? On y pense. Mais on veut aussi pouvoir s’acheter une maison un jour.» Peu d’études ont été réalisées sur le sujet. Les plus récentes ont été publiées dans les années 80 pour le compte du Bureau de la statistique du Québec. En 1986, l’organisme demandait aux démographes Évelyne Lapierre-Adamcyk et Jacques Henripin d’évaluer le coût d’un enfant à partir des données de l’enquête sur les dépenses des familles au Canada, faite en 1982. Bien que les chiffres ne soient plus valables, souligne Évelyne Lapierre-Adamcyk, professeur de démographie à l’Université de Montréal, «la méthodologie et le questionnement demeurent d’actualité». À l’époque, les chercheurs soulignaient les difficultés inhérentes à ce type de calcul: le questionnaire de Statistique Canada ne visait pas spécifiquement les dépenses faites pour les enfants. Celles qui pesaient le plus lourdement sur le budget étaient de type familial (logement, alimentation). Le flou demeure tout aussi important aujourd’hui: si un couple décide d’acheter une voiture plus spacieuse à l’arrivée d’un deuxième enfant, comment calculer cette dépense? Et la maison de banlieue? Et le nouveau canapé qui remplace celui qui a été éventré par les deux garçons de la famille? L’enquête de Statistique Canada a tenté de déterminer les dépenses des couples avec ou sans enfant disposant d’un revenu de 30 000 dollars. Résultat: les premiers dépensaient 23 800 dollars pour des articles de consommation, les seconds, 23 600 dollars. Une différence de 200 dollars. Un enfant coûte-t-il 200 dollars? Bien sûr que non. Mais, et c’était là le premier constat des deux démographes, les deux groupes ne dépensent pas de la même façon. Le couple de parents réajuste son budget familial. Et son mode de vie. Moins de parfums et plus de détersif… Le changement se fait graduellement, dit Denise Maheux. «On commence par éliminer les sorties. Puis le vin. On garde plus longtemps ses chaussures, car il faut d’abord remplacer celles des petits, presque tous les trois mois au début. Et on ne fait plus l’épicerie avec insouciance: on recherche les rabais, on s’approvisionne à plus d’un endroit.» Ce réaménagement du budget familial, dit Pierre Lefebvre, a donné l’idée aux chercheurs d’établir le coût d’un enfant non pas en comparant les dépenses des couples jouissant d’un niveau de vie identique, mais plutôt leur revenu. «Le coût de l’enfant, explique l’économiste, correspond donc au revenu supplémentaire dont devrait disposer un couple afin de maintenir le niveau de vie qu’il avait avant.» Quel est ce revenu supplémentaire? «Selon les hypothèses, il s’échelonne de 15% à 25% du revenu brut de la famille, dit Pierre Lefebvre. Le cinquième du revenu m’apparaît une bonne estimation.» Faisons le calcul: le revenu médian de la famille québécoise est aujourd’hui de 50 000 dollars. Le cinquième de ce revenu, 10 000 dollars, multiplié par 18 ans, donne une facture de 180 000 dollars. Avec le quart du revenu: 12 500 dollars par année, soit un total de 225 000 dollars. «Ces mesures sont devenues des normes internationales», dit Ruth Rose, professeur de sciences économiques à l’UQAM. Et elles seraient valables pour toute la classe moyenne. «Au-delà de 100 000 dollars de revenus, toutefois, dit Pierre Lefebvre, la règle ne s’applique pas d’emblée.» Même chose pour les familles moins fortunées: le fardeau économique d’un premier enfant est plus considérable pour les pauvres. Qu’en est-il du deuxième enfant? Il ne coûte pas, bien sûr, le double du premier. Les économies d’échelle existent. La couchette de l’aîné servira au second, tout comme une partie des vêtements, la bicyclette. Plus la famille grandit, plus les dépenses moyennes par enfant diminuent, disent Jacques Henripin et Évelyne Lapierre-Adamcyk, qui évaluent qu’elles fondent du tiers pour le deuxième. Mais la famille a aussi tendance à s’endetter, notent-ils: les cours de natation, l’école ou les traitements d’orthodontie ne peuvent être refilés à un autre enfant. Deux enfants grugeraient, en fait, de 25% à 35% du revenu brut, estime Ruth Rose. Coupons la poire en deux: à 30% d’un revenu de 50 000 dollars, la facture s’élève donc à 15 000 dollars par année. Les avis divergent quant aux répercussions du troisième enfant. Certains croient qu’il est plus «économique» que le cadet et, bien sûr, que l’aîné. Mais une étude française évalue que le coût du troisième enfant est supérieur à celui du deuxième, et même du premier. Car son arrivée entraîne d’autres types de dépenses. Si l’enfant coûte le quart du revenu brut familial, en est-il ainsi à tous les âges? S’il faut en croire les spécialistes, il s’agit plutôt d’une moyenne. L’économiste et démographe Anne Hélène Gauthier, autrefois à l’emploi de Statistique Canada et aujourd’hui chercheuse à la Western Washington University, multiplie par trois les dépenses à l’adolescence par rapport à celles engagées pendant la petite enfance. Selon une étude française publiée en 1997 par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l’adolescent de 15 à 18 ans coûte plus du tiers du revenu de ses parents (contre le cinquième pour les enfants de moins de 14 ans). Les Français estiment que c’est entre quatre et 11 ans que les enfants coûtent le moins cher. Au cours des quatre premières années, la facture est alourdie par l’équipement (ameublement, poussette, etc.) et les frais de garde. Avant l’âge d’un an, les «frais fixes» sont élevés: «Nous dépensons 120 dollars par mois rien que pour les couches, les vitamines et le lait maternisé de Gabriel, notre fils de huit mois», dit Denise Maheux. Et c’est durant cette coûteuse première année que bien des mères sont en «congé», parfois sans salaire, souvent avec des revenus amputés de moitié. Cela dit, élever un enfant coûte-t-il plus cher aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans? Personne ne semble capable de répondre à cette question. Mais une chose est sûre: les enfants sont entraînés de plus en plus jeunes dans le grand cirque de la consommation. «À neuf ou 10 ans, les filles veulent des vêtements griffés Jacob, alors qu’avant, la folie des marques commençait à l’adolescence», dit Isabelle Thibault, conseillère budgétaire à l’ACEF de l’est de Montréal. Les spécialistes du marketing appellent tweens ces nouveaux et voraces consommateurs, âgés de six à 12 ans. «Il y a une nette augmentation du coût du confort social, dit l’économiste Pierre Fortin, lui-même père de cinq enfants. L’enfant doit avoir les mêmes bébelles que ses copains.» Plus de 70% des jeunes des familles moyennes et aisées sont équipées pour au moins un sport, d’après le Conseil canadien de développement social. Et il faut en payer les cours: les familles dépensent de 1500 à 5500 dollars par an, selon leur revenu, pour les loisirs et les sorties récréatives. «Une journée de ski en famille peut coûter jusqu’à 100 dollars», dit Danièle Bélanger, une mère au foyer qui vient d’avoir un quatrième enfant. «Et ils veulent maintenant s’équiper pour la planche à neige!» Le phénomène n’est pas qu’urbain. Manon Hébert et sa famille ont quitté l’an dernier Saint-Eustache pour aller s’installer à Saint-Jovite. Elle a été surprise de constater que les modes vestimentaires sont partout les mêmes, que Nike et Tommy ri-valisent aussi dans les cours d’écoles des Hautes-Laurentides… et que tous les enfants font du ski! Et il y a, bien sûr, l’incontournable ordinateur: le tiers des enfants des classes moyennes et la moitié de ceux issus des classes supérieures en ont un à la maison. Or, au grand dam des parents, les nouveaux jeux offerts aux jeunes sont rarement compatibles avec un ordinateur «vieux» d’à peine deux ans ou moins. Sans oublier les modes: bien des jeunes ont trépigné, au dernier Noël, pour avoir leur PowerStation, un jeu électronique de 200 dollars! Même l’école gratuite n’est plus tout à fait gratuite. Le Conseil canadien de développement social évalue que les familles doivent dépenser de 800 à 2000 dollars par année pour l’enseignement secondaire d’un enfant. Au primaire, la Fédération des comités de parents du Québec estime que le matériel scolaire obligatoire coûte au moins 130 dollars. C’est sans compter les frais de garde (900 dollars par année), les boîtes à lunch, les livres et les imprévus. La facture s’alourdit dès qu’on parle de classes vertes, rouges ou blanches (125 à 175 dollars). Denise Maheux a calculé les frais supplémentaires demandés par la garderie que fréquente son fils de quatre ans depuis septembre. Pas moins de 80 dollars, pour une sortie au théâtre, une autre au Biodôme, un petit journal, un cours de musique… «On n’a pas d’autre choix que de payer si on veut que notre enfant participe comme les autres.» «Les parents peuvent mettre un frein à la surenchère et faire le choix de la simplicité», dit Jannick Desforges, responsable des services juridique et budgétaire à Option consommateurs, un organisme sans but lucratif. «Mais il faut qu’ils soient eux-mêmes convaincus qu’ils ne sont pas des guichets automatiques.» À lire aussi : L’État aide-t-il les parents?

Santé et Science

La Terre a-t-elle perdu la boule?

Quel invraisemblable hiver nous avons eu! La nature nous en a fait voir de toutes les couleurs. Du «jamais vu» en météo. Début janvier au Québec, une semaine de pluies verglaçantes sans précédent. Au même moment, des records de temps doux et les cerisiers en fleurs à Washington. En février, une tornade meurtrière en Floride, et l’une des pires tempêtes jamais enregistrées en Californie. Sans parler des pluies torrentielles et des inondations dans l’est de l’Afrique, au Pérou, en Équateur. Un peu plus, et Jean-Pierre Ferland, avec son surréaliste «il a neigé à Port-au-Prince», gagnait ses galons de météorologue: en décembre, il a bel et bien neigé à Guadalajara, au Mexique! Et le même jour, on jouait au golf en Saskatchewan. Mais cette série d’«événements extrêmes» – l’expression a gagné les médias et l’imagination populaire – remonte à plus loin: pensons aux gigantesques feux de forêts en Indonésie, l’automne dernier, causés par le retard de la mousson, aux débordements de la Rouge au Manitoba, au printemps 1997, et à l’inoubliable déluge au Saguenay, en juillet 1996. Décidément, serions-nous portés à conclure, l’effet de serre et le réchauffement de la planète sont à l’oeuvre. Le monde n’a plus toute sa raison climatique. Bref, la Terre a perdu la boule. Vrai? La réponse est loin d’être claire comme un ciel sans nuages. De tout temps, les Éole, Neptune et autres dieux de circonstance ont piqué d’homériques colères. Et ce n’est pas d’hier non plus que les marchands de paratonnerres font des affaires d’or après les gros orages. Mais les mortels ont la mémoire météo plutôt courte – qui se souvient à quoi ressemblait juillet à L’Anse-à-Gilles il y a 15, 23 ou 37 ans? Et plus que toute autre forme de mémoire peut-être, la mémoire météo carbure à l’anecdote et fonctionne comme une machine à sélectionner et à modifier, à oublier ou à amplifier les souvenirs. N’importe qui, y compris votre arrière-grand-père, s’il est encore vivant, vous dira que les hivers de son enfance étaient bien plus rigoureux que ceux d’aujourd’hui, et les étés, bien plus chauds. Difficile de ne pas évoquer aussi l’«effet médias». Les mortels, fait relativement nouveau, ont désormais les yeux vissés à la télévision. Les canaux d’information continue, les chaînes météo et même les émissions d’actualité générale possèdent le redoutable pouvoir de rapprocher, pour ne pas dire de grossir, le spectacle de la nature quand elle entre en furie. Les ouragans, les inondations et les pylônes effondrés font indubitablement de «bonnes images». D’où, en grande partie sans doute, l’impression que ces titanesques sautes d’humeur des éléments augmentent en nombre et en intensité. Mais les spécialistes, eux, sont beaucoup plus circonspects. «Scientifiquement parlant, il n’y a pas de preuves solides que les événements atmosphériques extrêmes soient devenus plus fréquents au cours des dernières années», dit Alain Bourque, climatologue au ministère de l’Environnement du Canada. Selon lui, nous ne disposons que de quelques études qui semblent indiquer une tendance à l’augmentation de certains phénomènes violents dans certaines régions de la planète, les pluies abondantes dans le Midwest, par exemple. Mais rien, par contre, sur le verglas. Cela ne veut pas dire, nuance toutefois Bourque, que nous ne connaîtrons jamais de changements: «Théoriquement, si la température de l’ensemble de l’atmosphère augmente, il y aura davantage d’énergie disponible pour faire naître et pour alimenter de tels événements climatiques.» De plus, ces événements n’ont souvent en commun que… d’être des catastrophes. Il n’est pas facile de mettre dans le même sac, du strict point de vue météorologique, l’inondation au Saguenay et le récent verglas. Comme ces événements sont locaux et ponctuels, ils se prêtent mal à l’analyse de longues séries, à la généralisation, à la découverte de tendances. Enfin, chose exécrable en science, ils sont particulièrement propices au péché de la relativité: tout dépend du lieu et du moment où on les observe. Ainsi, lors du mémorable orage du 14 juillet 1987, à Montréal, il est tombé 102 mm d’eau en deux heures à la station météorologique de l’Université McGill, en plein centre-ville; mais il en est tombé seulement trois à la station de La Prairie, de l’autre côté du Saint-Laurent. Les nuages auraient-ils crevé quelques kilomètres plus loin que la mémoire collective n’aurait jamais classé cet orage dans la catégorie des «événements extrêmes». Cela dit, si le temps a ses humeurs à court terme, le climat, lui, a ses inconstances et ses fluctuations à long terme. «Nous avons tendance à penser que le climat est stable, mais ce n’est pas vrai», rappelle Henry Hengeveld, conseiller scientifique sur le changement climatique au ministère de l’Environnement du Canada, à Downsview, en Ontario. Allant un peu plus loin que son collègue montréalais, il dit «personnellement soupçonner» que certains phénomènes atmosphériques violents deviennent plus fréquents. Il dit aussi croire que «cette augmentation est reliée au changement climatique», c’est-à-dire à des modifications du climat lui-même. Prenez le désormais célèbre El Niño, phénomène qui se manifeste par un réchauffement anormal du Pacifique au large des côtes sud-américaines et qui se produit tous les trois à sept ans environ. L’épisode de 1997-1998 restera dans les annales comme le plus fort du siècle – après celui de 1982-1983, qui avait aussi cogné très dur. Les pluies et les inondations au Pérou et en Équateur récemment, c’est lui. Les tempêtes en Californie l’hiver dernier, sans doute lui. Le verglas et le temps hivernal plutôt doux dans notre coin de continent, fort probablement en partie lui. La mousson en retard, la sécheresse et les feux de forêt en Asie du Sud-Est, l’automne dernier, c’est encore à lui qu’on peut largement les imputer. El Niño se ferait par ailleurs plus fréquent, et son comportement plus erratique. L’avant-dernier épisode, au début des années 90, s’est étendu sur plus de trois ans. Faut-il voir là, comme le dit Henry Hengeveld, «un changement de comportement d’El Niño»? Peut-on encore parler, à l’échelle non plus de une ou deux décennies, mais des 50, 100 ou 1000 dernières années, d’une variation dans les limites de la normale? El Niño a eu des cycles et des intensités extrêmement variables au cours des siècles et des millénaires, comme l’ont montré des études de récifs de coraux dans le Pacifique, de dépôts sédimentaires dans le nord du Pérou et de cercles de croissance d’arbres aux États-Unis et au Mexique. Mais ses dernières sautes d’humeur ne dépassent-elles pas les bornes? Et ne serait-il pas, à l’instar du climat de la planète tout entière, en train de perdre lui aussi la boule? Marc Lucotte dirige l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal. Quand on lui demande s’il y a changement climatique et si ce changement est d’ores et déjà perceptible chez nous, il refuse de se montrer alarmiste, mais se dit inquiet. La fameuse augmentation de la température moyenne de surface de la planète – de 0,3°C à 0,6°C depuis la fin du 19e siècle, selon le très officiel Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC) – est pour lui «l’indice qu’il se passe quelque chose». Il ne faut pas grand-chose pour détraquer le climat, explique-t-il: «Au cours de la dernière période glaciaire, avec seulement 4°C de moins qu’aujourd’hui, il y avait quatre kilomètres de glace au-dessus de l’actuel Montréal.» Évidemment, il y a encore d’énormes incertitudes – et de solides controverses scientifiques – dans ce très compliqué dossier du changement climatique. Mais, selon Marc Lucotte, il y a au moins quelques certitudes. D’abord la tendance – «la seule qui soit absolument irréfutable» – à l’augmentation de la proportion de gaz carbonique dans l’atmosphère (le CO2 est le plus célèbre des gaz à effet de serre). Depuis l’ère préindustrielle, il y a environ 250 ans, cette proportion a augmenté de près du tiers, et il est sûr qu’elle va continuer d’augmenter. La concentration est due principalement – tout le monde s’entend là-dessus – à l’utilisation de combustibles fossiles, charbon et pétrole en tête, à la disparition des forêts et aux pratiques agricoles (les milliards d’animaux que nous élevons pour nous nourrir sont de redoutables émetteurs d’un autre gaz, le méthane). Autre fait établi, ajoute Marc Lucotte: les gaz à effet de serre ont bel et bien… un effet de serre. Ils emprisonnent la chaleur dans l’atmosphère et l’empêchent de se dissiper dans l’espace, exactement comme le toit d’une serre au soleil. Décrit au début du siècle dernier, ce mécanisme naturel assure à la Terre les températures nécessaires à la vie. Mais, quand la concentration de ces gaz augmente – et c’est ce qui se passe à un rythme accéléré depuis quatre ou cinq décennies -, les températures moyennes augmentent aussi, comme si l’on ajoutait une épaisseur au toit de la serre. Bref, comme l’écrivent les experts de l’IPCC dans leur rapport de 1995, «le bilan de la preuve suggère que les humains ont une influence perceptible sur le climat mondial». Et déjà, l’augmentation de la température moyenne depuis un siècle a causé une élévation du niveau moyen des océans de 10 à 25 cm. (Le phénomène n’est pas dû, comme on pourrait le croire, à la fonte des glaces, mais simplement à «l’expansion thermique»: l’eau, en se réchauffant, augmente de volume.) Minoritaires, mais agaçants, certains scientifiques refusent pourtant de hurler trop vite au grand-réchauffement-causé-par-les-méchants-humains-brûleurs-de-pétrole. «Le réchauffement mondial causé par l’effet de serre est devenu affaire de dogme», dit Pierre Gangloff, géographe et spécialiste de l’étude des climats anciens à l’Université de Montréal. La Terre a déjà eu et plus chaud et plus froid qu’aujourd’hui, note-t-il, bien avant qu’on puisse incriminer l’activité humaine. Sans remonter à Adam et Ève, on a par exemple assisté à une baisse des températures de 1,5°C à 2°C en Europe pendant ce qu’on a joliment appelé «le petit âge glaciaire», entre la fin du 16e siècle et le début du 19e; il se pourrait que la hausse mesurée au cours de la dernière centaine d’années ne corresponde qu’à un début de retour à ce qui prévalait au Moyen Âge. «On privilégie les données qui vont dans le sens de la théorie de l’effet de serre et du réchauffement du climat, et on oublie celles qui vont dans l’autre sens», dit encore Pierre Gangloff, reprochant à la communauté scientifique d’avoir perdu sa rigueur et son sens critique. Il rappelle, entre autres, la baisse des températures de 1,5°C dans l’Atlantique Nord entre 1955 et le début des années 80, ou le fait que la banquise antarctique a avancé entre 1980 et 1995. Ou encore, sur une plus grande échelle de temps, le fait que le climat de la Terre ait une tendance au refroidissement depuis 2500 ans. (La baisse des températures de 1955 à 1980 s’expliquerait par un effet tampon de particules polluantes émises en haute atmosphère par l’activité industrielle; ces particules, moins nombreuses depuis la chasse aux pluies acides, faisaient en quelque sorte office de parasol à la Terre.) Que dire aussi, notent les sceptiques, de l’influence de l’activité solaire, elle-même changeante, sur le climat de la petite planète bleue? Ou de la position, également variable, de la Terre par rapport au Soleil? Au-delà des controverses sur la réalité du réchauffement dit «anthropogénique» (causé par les humains) et surtout sur sa rapidité et son ampleur, une énorme question demeure: comment prévoir les effets, à moyen et à long terme, de l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère? Le climat, on s’en rend de plus en plus compte, est un système d’une vertigineuse complexité. Chacun de ses deux grands sous-systèmes, l’atmosphère et l’océan, évolue à son rythme et selon ses propres lois et cycles, en même temps qu’il influence profondément l’autre. Les masses d’eau chaude d’El Niño se déplacent au gré des vents qui soufflent sur le Pacifique, puis réchauffent les masses d’air qui entrent en contact avec elles avant d’envahir le continent américain. Il existe dans l’Atlantique un très curieux cousin d’El Niño, l’oscillation de l’Atlantique Nord, qui a de profondes influences sur toute l’Europe et qui est sujette à des fluctuations et renversements encore fort mal compris. Et à l’autre bout du monde, une éruption volcanique comme celle du Pinatubo, en 1990, peut à elle seule projeter assez de cendres dans l’atmosphère pour bloquer une partie du rayonnement solaire et provoquer un refroidissement généralisé des températures au sol. Des dizaines d’autres phénomènes de cette nature et de cette ampleur entrent à tout moment dans la danse, conjuguent leurs effets ou au contraire se contrecarrent les uns les autres. Et sans cesse, la lente machine des océans échange énergie et chaleur avec l’insaisissable mécanique des vents et des courants d’air. Comment donc discerner des tendances, des directions, des lignes de force dans l’évolution du temps qu’il fait et qu’il fera? Sans compter que le climat de la Terre, pour reprendre une expression chère à Marc Lucotte, fonctionne selon les curieuses et presque impénétrables règles du… chaos. Dans un système chaotique, une même cause (par exemple un épisode El Niño de telle intensité) ne produit pas toujours les mêmes effets; pis, ils sont parfois totalement opposés à ce qu’on attendait. Un des scénarios de changement climatique envisage donc la possibilité, paradoxale et fort troublante, que le réchauffement entraîne un rapide et très net… refroidissement de la planète . La production agricole tomberait alors en flèche. Les réserves de nourriture – l’humanité n’en a que pour quelques mois dans son garde-manger – s’épuiseraient à toute allure. Mais qu’on cherche à prévoir le ciel qu’on aura demain ou le climat de la planète en 2050, reste que les phénomènes qu’on veut simuler sont si compliqués et si gigantesques, si évanescents aussi, que les plus puissants moyens informatiques sont encore trop faibles. Les «modèles» laissent une place énorme à l’approximation, à l’erreur ou même à la fantaisie de ceux qui les concoctent. Ainsi, l’un des reproches qu’on adresse à l’IPCC est d’avoir grandement surestimé, dans son rapport de 1990, l’ampleur du réchauffement climatique et de la montée du niveau des océans, phénomènes susceptibles de se produire d’ici l’an 2100. Dans son rapport de 1995, l’organisme reconnaît avoir exagéré de 30% en ce qui concerne la température et de 25% relativement à la mer. L’IPCC prévoit maintenant que la température moyenne de la Terre augmentera de 2°C d’ici 2100. Mais la fourchette est large puisque la hausse pourrait se situer entre 1°C et 3,5°C. Même chose pour le niveau des océans: l’organisme prévoit une augmentation de 50 cm… mais à l’intérieur d’une fourchette de 15 à 95 cm. Peut-on encore parler de «prévisions» avec de telles marges d’erreur? On est en droit de se le demander, surtout quand seules sont embouchées les trompettes de la catastrophe appréhendée. Et comment «prédire» avec un minimum de fiabilité les effets de ces changements sur l’environnement? Selon qu’on est alarmiste ou optimiste, on annonce le pire ou on dort sur ses deux oreilles. Géographe à l’Université de Montréal, Pierre Richard est de ceux qui doutent des idées à la mode sur l’effet de serre et sur l’origine essentiellement humaine du réchauffement. Il est aussi de ceux qui regardent les scénarios «catastrophe» d’un oeil méfiant. Bien sûr, concède-t-il, la Terre est «une énorme marmite», et il est extrêmement difficile de prévoir «où seront les lettres dans la soupe à l’alphabet qui y mijote». Mais ses études en paléobotanique (la science de la végétation du passé) et en paléoclimatologie (celle des climats du passé) le portent à penser que les changements notables de la végétation qu’on annonce ici et là sont loin d’être des certitudes. Pour lui, il est par exemple peu probable que la forêt boréale prenne d’un coup ses cliques et ses claques pour aller s’installer plus au nord, comme on l’a souvent dit. Faut-il pour autant faire le gros dos et attendre béatement? Peu de gens oseraient tenir une position aussi insouciante. Et même les esprits les plus critiques à l’endroit du grand cirque international des «sommets» de l’environnement trouvent que le brouillon d’entente issu de la Conférence de Kyoto , en décembre dernier, est mieux que rien. Marc Lucotte rappelle que les bouleversements du climat et leurs conséquences peuvent se produire – ça s’est vu – en l’espace d’une ou deux générations. Il remarque et regrette que «les gouvernements ne parlent déjà plus de contrôler le changement climatique, mais de s’y adapter». Les scientifiques ne sont pas encore tout à fait certains de leurs prédictions? Peu importe, rétorque-t-il, «les risques de ne rien faire sont trop grands». Les Hollandais, dit-il, viennent de rehausser toutes leurs digues de 1,5 m… Comme le déclarait au New York Times un biologiste de l’Université Stanford, en Californie, on peut bien attendre encore 10, 20 ou 30 ans pour avoir la preuve ultime qu’il y a bien réchauffement du climat et que le phénomène est dû aux actions humaines. «Mais, pendant ce temps, nous menons une expérience de laboratoire à la dimension de la planète. Et nous sommes tous dans l’éprouvette.»

Monde

La peur du chaos

Sur la table du souper, le vieux Zhou repousse les plats pour mieux m’expliquer les événements de juin 1989, sur la place Tian’anmen. Les baguettes représentent des rues; un bol de riz devient un rond-point… « J’étais ici quand le premier coup de feu a été tiré… » Les Chinois viennent d’apprendre la mort de Deng Xiaoping, annoncée au petit matin. Ce soir, dans leur appartement de Pékin, M. Zhou et sa femme reçoivent enfants, gendre et bru pour une des dernières soirées des fêtes du nouvel an. Comme dans beaucoup de chaumières pékinoises, on parle politique. J’étais sur le chemin de l’aéroport de Hongkong, en route pour Taiwan, quand la radio du taxi a annoncé le décès du « petit timonier ». Une heure plus tard, j’avais changé de vol! Me voici donc, impromptu, débarqué dans une capitale que je n’ai pas visitée depuis 1987, en un moment privilégié pour sonder l’âme des Chinois. L’invitation à souper chez ce « contact » que je n’avais jamais rencontré m’avait étonné. Il y a une quinzaine d’années, les Chinois ne prenaient pas le risque d’inviter spontanément un étranger chez eux – encore moins un journaliste! « Il y a 10 ans, m’explique M. Zhou, c’était faisable, mais encore fallait-il demander la permission. » Aujourd’hui, tout le monde s’en fout… La liberté a toutefois ses limites: « Ça ne me dérange pas de vous parler devant ma femme et mes enfants, m’a prévenu M. Zhou. Mais je ne pourrais pas m’exprimer ainsi dans un autobus. » Sans exception, tous les Chinois que j’ai interviewés ont demandé l’anonymat! (Les noms des Chinois cités dans cet article, sauf ceux de personnages officiels, sont donc tous des pseudonymes.) Quand chacun s’est fait promettre, cinq fois plutôt qu’une, que son nom ne serait jamais publié, la conversation prend un tour explosif… « Mao Tsétoung a été le plus grand criminel de l’histoire! » lance la fille de M. Zhou. On y va de déclarations méprisantes à l’égard du régime, du président Jiang Zemin, le successeur de Deng, qualifié de personnage « inepte » et « insignifiant ». Li Peng, premier ministre, est « aussi dégoûtant qu’une mouche tombée dans un bol de lait ». Deng, pour l’instant, est épargné. Je comprendrai bientôt pourquoi. Je demande si ces déclarations sont l’effet d’un nouveau climat de liberté, auquel je ne m’attendais pas du tout. « Non », répond M. Zhou avec humour. « C’est l’effet de la bière! » À 60 ans, il fait un curieux professeur de littérature chinoise: casquette des Pingouins de Pittsburgh sur la tête, jeans et baskets… Autour, les jeunes l’écoutent. Ils sont dans la vingtaine et étaient, eux aussi, sur la place Tian’anmen il y a huit ans. Ce sont aujourd’hui de jeunes professionnels. Quand l’ « Armée populaire de libération » s’est mise à tirer sur la foule, M. Zhou n’est pas resté pour faire face aux tanks. Empruntant les rues mal éclairées de Pékin, il a pédalé en catastrophe jusque chez lui. Là, encore tout essoufflé, il a tapé à la machine une longue lettre à un ami étranger, en se faisant passer pour son frère. Sur l’enveloppe, comme adresse de retour, il a écrit sous son nom fictif les coordonnées d’un hôtel de Pékin. Un enfant l’a postée en revenant de l’école, et la lettre, parvenue en Amérique, est devenue le premier témoignage d’un Chinois sur les événements de Tian’anmen publié en Occident, m’assure M. Zhou. Le massacre, dit-il, a anéanti le peu d’estime et de respect qu’il avait encore pour le Parti communiste chinois. Bientôt, ce sera à son tour d’être étonné… Après l’avoir laissé parler un bon moment, les jeunes, l’un après l’autre, vont renier le mouvement de 1989! « Le gouvernement n’avait pas le choix, laisse tomber le gendre. La Chine n’est pas encore prête pour la démocratie. Elle est trop populeuse et encore trop pauvre. Il faut être patient. » La fille de M. Zhou est d’accord. Deng a eu raison, disent-ils (visiblement, ils le tiennent responsable de la répression). « S’il avait pris le pouvoir 10 ans plus tôt, poursuit le jeune homme, je conduirais aujourd’hui une voiture. Pas une bicyclette! » Ils entendent rattraper le temps perdu. Et, pour ce faire, « la Chine a besoin de stabilité ». Pas d’une nouvelle révolution. Tous sont las, très las, de la politique. M. Zhou est mal à l’aise. Et un peu déçu. « Je n’avais pas parlé de ça avec ma fille depuis longtemps, me confiera-t-il plus tard. J’ai été surpris de son attitude. Depuis sept ou huit ans, il y a eu tellement de lavage de cerveaux. » Toute discussion politique revient immanquablement sur le « 4 juin » – c’est ainsi que les Chinois nomment les événements de Tian’anmen, mot qui signifie, ironiquement, « porte de la paix céleste » -, date frontière entre le rêve de réformes et le dur réveil de la réalité. Comparée à celle de son homologue soviétique Mikhaïl Gorbatchev, la stratégie de Deng est un succès manifeste. Alors que l’URSS s’est désintégrée, que son économie s’est affaissée et que seule une minorité a bénéficié de la libéralisation économique, la Chine a amorcé une sortie en douceur de l’économie socialiste planifiée. Et, même si le processus est encore loin d’être terminé, l’ordre dans lequel elle se déroule jusqu’ici a été – d’un point de vue matériel – bénéfique aux Chinois. « L’économie chinoise se ‘déplanifie selon un plan’ », dit le sinologue québécois Maurice Brosseau, de l’Université chinoise de Hongkong. « C’est dans la nature du Parti communiste de procéder par expériences locales. Pendant ce temps, le reste du pays doit attendre son tour! » Deng, dit un jeu de mots intraduisible, a inventé le market leninism: l’économie de marché sous la dictature communiste. Ses réformes, commencées en 1978, ont d’abord permis aux paysans de produire pour leur compte, ce qui a eu comme effet de hausser les niveaux de production, de remplir les marchés du pays de denrées variées à l’année, et de créer un réel enrichissement des campagnes. Les villes ont suivi, d’abord avec la création, au début des années 80, de quatre zones économiques spéciales, véritables laboratoires du capitalisme où la Chine devait expérimenter l’ « autre » système du fameux slogan « Un pays, deux systèmes »: faire des affaires en coentreprise avec les capitalistes étrangers, créer des Bourses, apprendre à « jouer » avec les devises étrangères, à négocier, à exporter et, surtout, à arracher au Japon et à l’Occident leurs précieuses techniques de pointe. En 1984, nouvelle étape: Deng a annoncé l’ouverture de 14 villes côtières aux investissements étrangers. Puis, progressivement, toutes les régions ont suivi. La région du sud de la Chine, en particulier la province de Guangdong, aux portes de Hongkong, a connu la plus forte croissance économique du monde au cours des 10 dernières années. Les repères urbains des Pékinois, quand on demande son chemin, témoignent de la pénétration étrangère: « Près du Dunkin’ Donuts »… Ou encore: « Dépassez Pizza Hut et c’est là, juste à côté de l’immeuble Motorolla. » Dans leurs appartements, encore très modestes pour la plupart, ils ont désormais un téléviseur, un frigo et une foule de biens considérés il y a quelques années comme de pures extravagances: chauffage d’appoint, déshumidificateur, chauffe-eau, couvre-lit de satin, lampes fantaisistes… Dans toute la ville se multiplient les magasins d’articles électroniques, les hôtels, les bars de karaoké, les boutiques de vêtements. Le nombre de restaurants a décuplé et ils sont aussi infiniment plus propres qu’avant – ils étaient franchement dégueulasses! « Car maintenant, nous avons le choix », explique une cliente. Je rencontre Cheng, jeune économiste, dans un fast-food du quartier Wangfujing. Pour une recherche récente, il a fait de nombreuses entrevues avec des citoyens des grandes villes. « Les gens de Pékin et de Shanghai ont une compréhension de l’économie beaucoup plus grande que je ne le croyais. À Pékin, au moins une famille sur 10 possède des actions [comme au Québec!]… et 70% des investisseurs se rendent chez leur courtier à vélo! » Mais le miracle économique a une face cachée: le chômage et l’appauvrissement des ouvriers des usines d’État (jadis classe d’ « avant-garde » du communisme). La censure est forte et « jamais les grèves ne sont rapportées par la presse », dit une ancienne haut fonctionnaire. Mais elles se multiplient. On estime que 50% des 120 millions de travailleurs des grandes entreprises d’État sont sous-employés et sous-payés, formant un puissant contingent de mécontents. Seule une aide sociale déguisée en salaire empêche l’explosion. « Les entreprises d’État paient 50% du salaire des ouvriers qui restent chez eux à ne rien faire, dit Cheng. Mais on ne compte plus les usines qui ont cessé toute production. Le gouvernement continue de nier le problème et fait croire aux gens qu’ils seront recyclés. Mais il n’a tout simplement pas le courage de déclarer ces entreprises en faillite. » Ce courage est d’autant plus difficile à afficher que la période qui précède le Congrès du peuple, l’automne prochain à Pékin, constitue pour les leaders chinois l’équivalent d’une année d’élections en démocratie. C’est le moment où ils sont promus, limogés ou confirmés dans leurs postes. Ce n’est pas le temps de créer une vague de mécontentement! Bref, « déplanifier en suivant un plan », selon le mot du sinologue Maurice Brosseau, tient peut-être de l’utopie. L’agriculture, qui avait si bien bénéficié des réformes, stagne depuis 1985, et des dizaines de millions de paysans viennent tenter leur chance en ville et grossir les rangs des chômeurs. L’autre pépin, que n’avait pas prévu le « plan », c’est la corruption systématique à tous les échelons du parti et de la fonction publique. Pour conclure un contrat, un emploi, se faire soigner à l’hôpital ou trouver un logement, il faut savoir graisser les pattes. « La corruption est inscrite dans les gènes des Orientaux », dit M. Zhou, mi-sérieux. Mais ce mal qui ronge l’Asie prend des proportions endémiques en Chine. « Les Chinois ne croient pas en Dieu, ils ne croient plus au communisme. Il ne reste que l’argent. » Le surlendemain du décès de Deng, les journaux publient ses dernières volontés. Si on accepte le fait qu’elles sont bien de lui et non pas fabriquées de toutes pièces par les autorités, elles témoignent de l’obsession du vieux leader pour la stabilité. Chaque détail du scénario vise à éviter le dérapage: pas de rassemblements, pas d’exposition de la dépouille, pas de culte de la personnalité, pas même un monument. Ses cendres seront jetées à la mer au cours d’une cérémonie privée. « Le camarade Deng Xiaoping », écrit sa famille dans une lettre au gouvernement, « a toujours cru à des funérailles simples. » S’il avait voulu faire un cadeau posthume à ses successeurs, ceux-ci n’auraient pu espérer mieux. Car en Chine, les morts sont dangereux. Les funérailles – et les anniversaires de funérailles – sont des occasions de se rassembler pour défier le régime. Les seules manifestations antigouvernementales du vivant de Mao ont eu lieu en avril 1976, au moment d’honorer la mémoire du premier ministre Zhou Enlai, seul modéré à avoir survécu à la Révolution culturelle. En 1989, ce sont les funérailles de Hu Yaobang, dauphin désigné de Deng Xiaoping, qui ont amorcé le mouvement de Tian’anmen. La tactique des manifestants est simple: le pouvoir peut difficilement empêcher le peuple d’exprimer son amour pour un camarade que la propagande lui a appris à vénérer! « Le régime craint les rassemblements comme la peste », dit Guy Saint-Jacques, ministre-conseiller et consul de l’ambassade du Canada à Pékin. « Les dirigeants ont peur que les manifestations soient récupérées par les dissidents. Et ils sont convaincus que les États-Unis cherchent à se servir du courant démocratique pour faire éclater la Chine, comme cela s’est produit, selon eux, en URSS. » On assiste à un retour en force de la propagande antiaméricaine. « Les États-Unis craignent la Chine, car ils savent qu’en 2010 notre PNB sera plus gros que le leur », me lance un jeune diplomate chinois, une pointe d’agressivité dans la voix. Paranoïa? Qui sait! Un livre américain récent, The Coming Conflict with China (par Richard Berinstein et Ross Munro, éd. Alfred A. Knopf), prévoit une guerre au début du siècle prochain… Et le pays lui-même n’est pas à l’abri des sécessions. Cet hiver, des émeutes séparatistes ont éclaté dans le Xingjiang, région autonome de tradition musulmane. Et le Tibet a aussi des ambitions souverainistes. Les herbes jaunes, les murs gris et les branches dénudées des arbres en février donnent à Pékin un air triste, de circonstance. Les funérailles approchent. Mardi, le lendemain de l’incinération, qui se fera en présence de la famille, une cérémonie aura lieu dans le Grand Hall du peuple, en présence de 10 000 dignitaires. Les employés municipaux s’affairent à enlever les lanternes rouges sur la place Tian’anmen et le long des rues, seules touches de couleur dans la grisaille froide. Le Festival des lanternes, qui doit marquer la fin des fêtes du nouvel an chinois, a été annulé. Depuis l’annonce du décès de Deng, la grande place est quadrillée par des policiers en uniforme mais aussi, selon la rumeur, par des flics en civil qui se mêlent à la foule des curieux. Les quelques couronnes mortuaires que des citoyens ont déposées sont aussitôt enlevées. Mais, pour le reste, la ville poursuit son traintrain. Les seules larmes sont celles que nous montre la télévision. Mais il ne faut pas se méprendre: les Chinois, qui pleurent beaucoup moins en privé que les Occidentaux, ne se gênent pas pour s’exécuter au cinéma, à l’opéra et… devant la caméra. Dans les kiosques à journaux, des éditions spéciales commémorent la vie et l’oeuvre de Deng, mais celles-ci doivent rivaliser avec la couverture magazine lustrée et sexy de… Céline! Sauf à la Librairie des langues étrangères, où une petite foule se presse pour acheter des livres et des posters de Deng, et que tous les médias du monde filment et photographient, il est difficile d’observer quelque signe de deuil. Près de l’hôtel, je croise un confrère d’un quotidien australien, découragé: « Ça fait trois jours que je me promène dans les rues et il ne se passe rien! » « Les gens s’intéressent moins à la politique », explique Julia Bentley, deuxième secrétaire de l’ambassade du Canada et vice-consul. « Mais, surtout, pour la première fois de leur vie, ils ont le droit de ne pas s’intéresser à la politique! » L’embrigadement des masses est chose du passé: « S’ils ne lisent pas les journaux et ne regardent pas la télévision, ils peuvent ignorer complètement le décès de Deng. Quand Mao est mort, la Chine s’est arrêtée pendant deux semaines. Il y avait des haut-parleurs partout qui hurlaient des slogans toute la journée. On disait aux gens comment se comporter en tout temps. » Deng s’est retiré en douce de la politique, amorçant de lui-même sa retraite huit ans avant de mourir et s’opposant au culte de la personnalité sous toutes ses formes. La normalisation de la politique chinoise sera peut-être son principal héritage. « Ce calme, ce n’est pas rien! dit Julia Bentley. Si la Chine réussit enfin à avoir un gouvernement stable, formé de bons administrateurs, sans leader suprême, ce sera une grande réussite. » « Les Chinois sont guéris des grands leaders », dit Mme Wu, une septuagénaire d’une grande culture qui parle admirablement anglais et qui a déjà servi d’interprète à Mao. « Je me souviens de lui, mais je ne pense pas qu’il se serait souvenu de moi! » dit-elle en riant. Elle a davantage côtoyé Zhou Enlai et Deng Xiaoping… En marchant le long d’une allée, elle remonte son châle sur ses épaules en racontant les années de folie collective de l’ère Mao. « Quand nos enfants ne voulaient pas manger, nous les sermonnions en disant: ‘Pense aux pauvres petits Taïwanais qui n’ont rien à se mettre sous la dent.’ Nous avions le cerveau tellement lessivé! » La démocratie en Chine? « Nous la souhaitons tous. Il n’y a pas un intellectuel dans ce pays qui n’y soit favorable. Mais il faut être patients. » Mme Wu se dit convaincue qu’il y aura un jour une « réévaluation officielle » des événements de la place Tian’anmen. C’est la façon actuelle, « pragmatique » mais paradoxale, qu’ont les Chinois de rêver de démocratie. Paradoxale, car ce rêve attend la bénédiction de la dictature! « Quand la première réévaluation officielle de la Révolution culturelle a eu lieu à la fin des années 70, dit Mme Wu, on a déclaré qu’elle avait eu ‘des effets positifs à 70% et négatifs à 30%’… Après, elle a été condamnée totalement. C’est la façon chinoise de faire les choses: pas à pas. […] Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de l’effondrement de l’Union soviétique. La libéralisation politique tous azimuts, sans progrès économique préalable, conduit au chaos. » Le gouvernement ne parle pas dans le vide quand il évoque, à chaque discours, le besoin de stabilité. La peur du grand chaos et le besoin de paix sont des sentiments profonds chez ce peuple qui a vécu 30 années de campagnes politiques meurtrières. Depuis quelques jours, rite de passage oblige, les journaux récrivent, comme lors de chaque grand changement, l’histoire de la Chine depuis 1949, ajoutant les petites nuances qui laissent deviner quelle tendance est aux commandes. Les Chinois excellent à ce jeu qui consiste à lire entre les lignes, là où le non-dit dit tout. Hier, on a publié la liste des 400 membres du comité organisateur des funérailles, véritable Who’s Who de l’élite. Même Hua Guofeng, successeur déchu de Mao, en fait partie. Les Chinois ont presque tous noté le seul absent, Zhao Ziyang, le premier ministre limogé après Tian’anmen, celui qui s’était montré trop sympathique aux étudiants. Cela montre (disent ceux qui essaient de décoder ce que pensent les Chinois qui tentent de décoder les journaux!) que la population pense encore à lui et qu’elle espère – même si elle n’y croit pas – une certaine réhabilitation, indice qu’un vent de libéralisation soufflerait de nouveau! Mais un paragraphe, évoquant les événements de Tian’anmen de manière purement allusive, remet les pendules à l’heure et montre que les leaders ont choisi d’assumer la responsabilité collective du massacre: « Au coeur des remous politiques intérieurs et internationaux survenus à la fin des années 80 et au début des années 90, le parti et le gouvernement, avec le soutien ferme et puissant du camarade Deng Xiaoping et d’autres vétérans, et avec l’appui du peuple, ont maintenu une position dénuée d’ambiguïté sur les quatre principes cardinaux et ont sauvegardé l’indépendance du pays, sa dignité, sa sécurité et sa stabilité. » La propagande télévisée est moins subtile. Le documentaire sur Deng a été diffusé 27 fois au cours de la semaine! On a exhumé des archives, quelques vieux films révolutionnaires en noir et blanc, présentés, eux aussi, sans répit. Dans une rue commerciale, un écran géant diffuse un opéra révolutionnaire. La foule déambule, indifférente, au milieu des publicités de Seven Up et des marques japonaises. La propagande, parfaitement anachronique, semble couler sur le peuple comme sur le dos d’un canard laqué. « Nous n’avons peut-être pas la liberté d’expression », me dit un jeune cinéaste. « Mais, maintenant, nous pensons librement. » C’est enfin le jour de la cérémonie, et la place Tian’anmen est devenue un immense parking de limousines et d’autobus qui ont servi à transporter les dignitaires. Une foule de quelque 100 000 curieux s’est massée autour de la place, malgré le mot d’ordre des autorités les enjoignant de regarder tout ça sagement à la télévision. D’ailleurs, ils auraient mieux fait de rester chez eux, car il n’y a rien à voir que la foule elle-même. Elle est incroyablement silencieuse. Chacun affiche un air grave. Certains portent une fleur blanche à la boutonnière en signe de deuil, et quelques dizaines brandissent des photos de Deng Xiaoping. Devant l’objectif des caméras, ils se composent un air affligé. Et les reporters du monde entier recueillent les mêmes propos, banals et prévisibles, qui vont à peu près comme suit: « Le camarade Deng a été un grand leader. Grâce à ses réformes, nous nous sommes enrichis. » Le seul sanglot, je l’entends à la radio. Il entrecoupe la voix de Jiang Zemin, en train de prononcer l’oraison funèbre. Un sanglot guttural, bien contrôlé. « Jiang faisait semblant de pleurer », tranche le vieux Zhou, que je suis retourné voir avant de quitter Pékin. Ce soir, il semble plus désabusé que jamais, inquiet du matérialisme des jeunes, qui ne pensent plus qu’à s’enrichir. « Même ceux qui entrent au parti ne le font que par pur arrivisme.Les gens, plus que jamais, méprisent le Parti communiste. Jamais il ne pourra regagner le respect, pourtant il va rester au pouvoir encore longtemps. Nous pouvons rêver de démocratie, mais c’est un rêve creux. Il ne se passera rien. »

Société

Bruni Surin: les 10 secondes les plus courues des Jeux

« Si je reviens d’Atlanta sans médaille, les médias et le public vont me crucifier», dit tranquillement Bruny Surin, assis sur une table de physiothérapie au centre Claude Robillard. Il n’est pas amer, pourtant. Il est même confiant, et a toutes les raisons de l’être: il est champion du monde au 60 m et 2e au monde au 100 m (à 10,03 secondes, six centièmes derrière le Torontois Donovan Bailey). Il a amélioré sa technique et peut courir le 100 m en moins de 10 secondes, condition essentielle pour espérer monter sur le podium. Mais le 100 m, où un centième de seconde fait toute la différence, est une discipline cruelle. L’ombre d’une erreur, un souffle de vent, la moindre inattention et… envolée la médaille, de même que l’attention et la gratitude du public. Surin, qui le sait, cultive sa sérénité. Serein, mais bûcheur. Et décidé. L’an dernier, en étudiant le vidéo d’une compétition à Monaco, il a décelé une faiblesse technique dans son «attaque du sol»: contrairement aux autres sprinteurs, il déposait complètement le pied par terre à chaque foulée, ce qui diminuait sa capacité de rebondir et le ralentissait. Il faut dire que, jusqu’en 1994, il a travaillé presque sans aide: il suivait, seul, le programme qu’un entraîneur américain lui envoyait par télécopieur. Depuis deux ans, il travaille avec Michel Portmann, un ex-champion de saut en hauteur, docteur en physiologie et professeur à l’Université du Québec à Montréal. C’est avec son aide que, toute l’année, Bruny Surin a «réappris» à courir. «Il faut « griffer » le sol sans jamais poser le talon par terre», dit-il en mimant avec son pied la foulée des félins. Ce réapprentissage a été très dur mais, des millions d’exercices plus tard, la technique est presque devenue un réflexe. Spécialiste du départ canon, Bruny Surin est imbattable sur les très courtes distances (il est le premier sprinteur à avoir décroché deux fois le championnat du monde de 60 m). Mais il avait du mal à garder sa vitesse sur les 40 derniers mètres. Il a donc commencé à participer aux compétitions de 200 m pour augmenter sa résistance. Pendant des années, Bruny Surin ne pouvait mettre les pieds dans une compétition internationale sans que les journalistes étrangers lui parlent de Ben Johnson, le sprinteur canadien qui, en 1988, aux Jeux de Séoul, a perdu la médaille d’or du 100 m après un test de dopage positif. Maintenant que le souvenir de Johnson s’est enfin estompé, c’est de Donovan Bailey qu’on lui parle sans cesse! Aux derniers Championnats du monde (le 6 août dernier, à Göteborg, en Suède), deux Canadiens, Bailey et Surin, raflaient les médailles d’or et d’argent, un exploit que seuls les États-Unis avaient déjà accompli. Surin, Haïtien d’origine, est devenu montréalais francophone. Massif, il décolle des blocs comme une flèche mais doit travailler ses fins de course. Bailey, plus grand et plus mince, est né en Jamaïque et vit à Oakville, en Ontario. Très rapide en fin de course, il a passé l’année à améliorer ses départs trop lents, qui sont sa grande faiblesse. Les deux champions, semblables et différents, à la fois adversaires et solidaires, font ensemble comme une métaphore du Canada d’aujourd’hui… Bailey est un homme d’affaires devenu athlète. Il roulait en Porsche à 21 ans, a déjà eu une manufacture de vêtements et travaille toujours dans l’immobilier. Ce n’est qu’en 1993 qu’il a décidé de se consacrer sérieusement à l’athlétisme. Depuis, il vit la majeure partie de l’année à Austin, au Texas, où il s’entraîne. Surin, lui, est un athlète qui rêve de devenir homme d’affaires. L’an dernier, il a temporairement interrompu ses études de gestion à l’Université du Québec: il rédigeait ses travaux dans les avions, les télécopiait à sa femme, Bianelle, qui les mettait au propre. «Je passais mon temps à téléphoner aux profs de Bruny pour expliquer ses retards!» dit-elle. Au centre Claude-Robillard – «ma deuxième maison», dit-il -, Surin attend son tour comme tout le monde à la physiothérapie, et doit s’entraîner la plus grande partie de l’année à l’intérieur, donc sur 60 m seulement puisqu’il n’existe pas de piste intérieure de 100 m. Il aurait plus de facilité s’il allait en Europe ou aux États-Unis. Mais il a toujours refusé de quitter Montréal, où il est arrivé (de Cap-Haïtien) avec toute sa famille en 1974. Il avait sept ans. Il est montréalais pure laine. Il parle français sans accent, créole avec ses amis haïtiens, anglais avec ses filles parce qu’il tient à ce qu’elles soient bilingues. Son père est mécanicien dans un garage, sa mère tient la maison. Il a fait ses études secondaires à l’école Louis-Joseph Papineau dans le nord de Montréal, où, pour la première fois, Bianelle Legros, une belle joueuse de handball du collège Regina Assumpta, lui a tapé dans l’oeil. Il l’a revue trois ou quatre ans plus tard, au centre Claude Robillard, où ils s’entraînaient, elle avec l’équipe nationale de handball, lui avec celle d’athlétisme (en saut en longueur). «Il a envoyé un de ses amis me dire de lui téléphoner!» raconte-t-elle. Elle l’a envoyé promener, et Bruny a été obligé de surmonter son aversion pour le téléphone et de l’appeler lui-même. Aujourd’hui, ils forment une belle équipe. Bianelle a laissé le handball pour devenir cadre à la Banque Nationale du Canada. Il y a quelques années, elle a pris un congé sans solde pour suivre Bruny dans sa ronde de compétitions internationales, apprendre la négociation de contrats, le travail d’attaché de presse. Depuis, c’est elle qui, en plus de s’occuper de leurs deux filles (Kimberley-Ann, deux ans, et Katherine, six mois), «gère son chum». Les sous, les contrats de commandites, les relations avec les médias, les horaires, tout (sauf les contrats de commandites à l’étranger) lui passe entre les mains. Avec succès, semble-t-il. Quelques bonnes commandites (Vidéotron, Reebok, Mead Johnson Result ainsi qu’un concessionnaire automobile) permettent à Bruny de s’entraîner tranquille, de s’habiller à son goût (il adore la mode et a même joué au mannequin pour un magazine féminin) et de suivre des cours de musique (il joue du synthétiseur). À la naissance de la petite dernière, il a décidé de mettre sa maison de Pierrefonds en vente parce qu’il la trouvait trop petite. «Ils sont rares, les couples de notre âge capables de s’acheter une maison de 250 000 dollars», dit Bianelle. «Je fais une « crise existentielle » au début de chaque saison, dit Bruny Surin. Chaque année, je me demande si j’ai vraiment envie de travailler si fort pour, peut-être, gagner un centième de seconde…» Mais il continuera, quoi qu’il arrive à Atlanta. À 29 ans, il a encore de belles années devant lui: à 36 ans, Linford Christie est toujours dans le circuit et Carl Lewis, lui, vient de reprendre le collier, à 35 ans!

Affaires et économie

Lendemains d’arnaque

Réal Ouimet a un an et demi de rage dans les yeux. La chute de Norbourg, en août 2005, a ruiné sa retraite. Sur les 130 millions de dollars qui ont été détournés des fonds communs gérés par Vincent Lacroix, 310 000 appartenaient à l’ancien directeur de la police de Bromont. C’était son fonds de retraite, 38 ans d’épargne, son rêve de sillonner les États-Unis en véhicule récréatif avec sa femme. Cet été, il a reçu un chèque du liquidateur chargé de distribuer ce qui reste dans les coffres de Norbourg. «J’ai eu envie de le retourner», lance-t-il. La somme inscrite était de… 800 dollars! Le grand moustachu de 63 ans s’est remis au travail, à temps plein. «Il faut bien payer le chauffage.» Il me reçoit, walkie-talkie à la main, dans son petit bureau de la station de ski Bromont, où il assure la sécurité autour des chalets. En août 2006, afin de marquer le premier anniversaire de l’affaire Norbourg, Réal Ouimet et une vingtaine d’autres investisseurs floués se sont rendus à Candiac pour manifester devant la maison de Vincent Lacroix. Celui-ci, accompagné d’un avocat, a invité une délégation de cinq manifestants à entrer. L’ex-policier était du groupe. «Vincent Lacroix nous a fait asseoir dans son grand salon et nous a offert un café.» La discussion a duré deux heures. «Nous lui avons dit qu’il méritait qu’on lui casse les deux jambes, mais que cela ne mènerait à rien. Ce que nous voulions, c’était qu’il nous rende notre argent.» L’ancien président de Norbourg est resté de marbre. Il a dit qu’il avait une stratégie pour rembourser les investisseurs. Mais qu’il ne pouvait en dévoiler les détails avant son procès, prévu en mai prochain. Un an et demi après la perquisition policière dans les bureaux de Norbourg, à Montréal, Vincent Lacroix reste un homme libre. Et les propriétaires de parts de fonds communs de placement, comme Réal Ouimet, ne sont pas mieux protégés contre la fraude. Pourtant, les enjeux sont grands. Car les fonds communs sont les piliers des REER et des caisses de retraite de centaines de milliers de Québécois. Ils offrent généralement un meilleur rendement que les certificats de placement garanti et comportent moins de risques que les actions, sans causer les soucis d’un placement dans l’immobilier. Au Québec, en 2005, il y avait 84,1 milliards de dollars d’actif dans les fonds communs. C’est un magot énorme, près de quatre fois le budget annuel de la santé de la province. Québec fait penser à un directeur de banque qui, des mois après un hold-up, se demande encore où installer de nouvelles caméras de sécurité. Dans la foulée de l’affaire Norbourg, le ministre des Finances, Michel Audet, a demandé à la Commission des finances publiques de l’Assemblée nationale de se pencher sur la question de la protection des épargnants. Il y a 10 mois, les députés membres de la Commission devaient entendre des experts et ensuite proposer des corrections à apporter dans le secteur des fonds communs. Mais les choses ont tardé. Les audiences publiques ont été reportées à l’automne 2006, puis à la première semaine de février 2007. Le député libéral Sam Hamad, qui préside la Commission, s’explique: «Nous avons eu des conflits d’horaire en avril dernier. Et à l’automne, notre vice-président, Rosaire Bertrand, a eu des problèmes de santé.» Rosaire Bertrand est un député péquiste et l’opposition tenait à ce qu’il soit présent, ajoute Sam Hamad. Après la faillite du courtier en énergie Enron, qui a ruiné des milliers d’épargnants en décembre 2001, il n’a fallu que sept mois au gouvernement américain pour agir. En juillet 2002, le président Bush signait la loi Sarbanes-Oxley, série de mesures strictes qui ont réformé de fond en comble les règles comptables des entreprises. L’Assemblée nationale n’est pas restée immobile dans le dossier de la protection des épargnants en 2006, dit Sam Hamad. Entre autres modifications juridiques, les élus ont adopté un projet de loi qui ouvre une brèche dans le mur de confidentialité séparant les vérificateurs comptables et les enquêteurs de l’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme des marchés au Québec. On corrige ainsi une absurdité du système: en raison du secret professionnel, les vérificateurs des entreprises faisant l’objet d’une enquête ne pouvaient transmettre d’information à l’AMF. Cette dernière a pour sa part fait une annonce-surprise en janvier. Elle versera 31 millions de dollars afin d’indemniser 925 des 9 200 victimes de Norbourg. Ces privilégiés ont eu la «chance» d’acheter leurs parts de fonds communs chez l’un des quelque 20 représentants ayant reçu des commissions indues de Vincent Lacroix pour qu’ils vendent ses produits plutôt que d’autres. C’est ce qui explique le petit nombre d’investisseurs dédommagés: le Fonds d’indemnisation des services financiers, géré par l’AMF, protège les épargnants contre la fraude des vendeurs de produits financiers, mais pas contre celle des gestionnaires. L’ex-policier Réal Ouimet n’est pas du groupe des indemnisés. Aussi, en 2006, l’AMF a obligé les gestionnaires de fonds communs à faire examiner les décisions d’investissement où il pourrait y avoir conflit d’intérêts par un comité indépendant d’au moins trois experts. Et elle planche sur un règlement pancanadien qui forcerait les sociétés de gestion à s’inscrire auprès des autorités, comme doivent le faire les représentants en assurances et en valeurs mobilières. Il n’existe actuellement aucun registre de gestionnaires que le public peut consulter. On a changé deux ou trois roues dentées dans la machine. Mais le secteur des fonds communs a besoin de réglages plus importants, affirme Claude Béland, qui a dirigé le Mouvement Desjardins de 1987 à 2000. «Le gouvernement manque de leadership. Il ne donne pas l’impression que la protection des épargnants est une priorité.» Ce vieux routier de la finance est membre de la Coalition pour la protection des investisseurs, groupe d’experts qui doit se faire entendre à la Commission des finances publiques. Le groupe a reçu l’appui d’autres poids lourds, comme l’ex-premier ministre du Québec Bernard Landry et l’ancien ministre des Finances libéral Yves Séguin. Le monde de la finance a bien changé depuis 20 ans, explique Claude Béland. Les fonds communs, qui s’adressaient à une clientèle d’investisseurs avertis, sont devenus des produits de consommation courante. Résultat: l’argent des comptes d’épargne a été transféré dans les fonds communs. En chemin, l’épargnant a perdu son filet de sécurité. L’assurance-dépôts garantit jusqu’à concurrence de 100 000 dollars les fonds déposés à la banque. Les fonds communs (la grande majorité, du moins) n’offrent aucune garantie, ni sur le rendement ni sur le capital. Acheter des parts de fonds communs d’actions, c’est placer ses jetons sur le grand tapis de jeu de la Bourse. Les fonds communs permettent d’atténuer le risque, en misant simultanément sur plusieurs numéros. Mais on peut perdre beaucoup si la roulette ne tourne pas en notre faveur. Surtout lorsque la petite boule s’arrête sur la case «fraude»… «On a déplacé la responsabilité du risque de l’établissement financier vers l’épargnant, dit Claude Béland. Mais les autorités n’ont pas instauré un encadrement suffisamment solide.» Ce financier n’est pas seul à se questionner sur l’efficacité du système canadien de réglementation des valeurs mobilières. Le gouverneur de la Banque du Canada, David Dodge, a dit lui-même, en 2004, que le Canada était perçu dans le monde comme le far west des marchés financiers. Le pays compte 13 organismes de réglementation dans ses provinces et territoires — l’AMF en est un. Cela donne une impression de fouillis, qui nuit aux entreprises canadiennes à la recherche de capitaux sur les marchés étrangers, avait conclu le patron de la banque fédérale. La réputation du pays a été écorchée, en octobre, avec la parution dans l’influent Wall Street Journal d’un article au titre clair: «Au Canada, les cas de fraudes peuvent s’éterniser.» On y rappelait le scandale de Livent, ce promoteur torontois de spectacles de Broadway qui a fait une faillite retentissante en 1998. Son fondateur, Garth Drabinsky, a été accusé d’avoir dissimulé des pertes massives aux actionnaires. Neuf ans plus tard, son procès n’a toujours pas eu lieu. Le journal évoquait aussi le scandale de la compagnie minière Bre-X, une fraude boursière de six milliards — la plus importante de l’histoire du Canada — qui reste impunie après 10 ans! Le dossier Norbourg a tout de même avancé d’un pas en mars 2006. Les premières accusations contre Vincent Lacroix ont été déposées par l’AMF. L’enquête a montré, dit l’organisme, que le gestionnaire a manipulé la valeur des fonds sous sa responsabilité et camouflé l’opération en transmettant de faux renseignements aux autorités. S’il est reconnu coupable, Vincent Lacroix pourrait écoper d’une peine maximale de cinq ans de prison. C’est ce que prévoit la Loi sur les valeurs mobilières. Avec une libération conditionnelle au tiers de la peine, ce qui est courant pour une première condamnation, il ne passerait pas plus de 20 mois derrière les barreaux. Cela pourrait toutefois être le début d’une longue saga judiciaire. Car un autre procès, criminel celui-là, pend comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de Vincent Lacroix. Dans un tel procès, l’ancien président de Norbourg serait passible d’un maximum de 14 ans de prison. Mais il faudra peut-être attendre des mois, voire des années, avant que des accusations soient portées. L’Équipe intégrée de la police des marchés financiers — une escouade de la GRC qui a ses bureaux à la tour de la Bourse de Montréal — amasse méticuleusement les preuves. Les enquêtes sur les crimes de cols blancs sont de véritables casse-tête, dit la procureure de la Couronne Brigitte Bishop, du Bureau de lutte aux produits de la criminalité. «Dans une agression contre une personne, la preuve se trouve sur les lieux du crime et dans les témoignages des gens. Mais en cas de crime économique, elle se cache dans des documents.» Il faut les lire, comprendre les colonnes de chiffres, trouver les failles. «Je me souviens d’affaires où les boîtes de documents remplissaient un local entier!» Punir les fraudeurs est nécessaire. Mais ce n’est pas assez, dit l’ancien président du Mouvement Desjardins Claude Béland. «Il faut créer un climat de confiance. Réduire le risque que court un épargnant lorsqu’il confie son argent à un gestionnaire chargé de l’investir sur les marchés.» La solution? Mieux connaître les gestionnaires. Attribuons-leur une note, dit la Coalition pour la protection des investisseurs. Ainsi, l’investisseur saura à quoi s’attendre lorsqu’il achète des parts de fonds communs. Car dans le système actuel, l’épargnant avance à tâtons. Reynald N. Harpin le sait bien. Ce financier, membre de la Coalition, a géré les 10 milliards de dollars des caisses de retraite d’Alcan de 1995 à 2005. Il devait sélectionner des gestionnaires de confiance partout dans le monde. «C’est une règle d’or en finance: les rendements passés d’un fonds ne sont pas garants de l’avenir», explique-t-il. Un investisseur avisé se renseignera plutôt sur le gestionnaire, sur son style de gestion, sa notoriété, son intégrité. Mais cette information ne se trouve pas dans Google. «Les grandes caisses de retraite, comme celle d’Alcan, ont l’avantage de disposer de bases de données et de consultants qui fournissent toutes sortes de renseignements sur les gestionnaires, dit-il. Mais le simple investisseur, lui, n’a rien de tout ça.» Un système de notation sur le risque, comme celui qui régit le secteur des obligations, améliorerait les choses, dit Reynald N. Harpin. Les gestionnaires seraient notés selon une série de critères basés sur les meilleures pratiques de gestion dans le monde. La note indiquerait la possibilité plus ou moins élevée qu’une fraude se produise au sein de la société de gestion. L’investisseur qui s’intéresse à un fonds particulier n’aurait qu’à demander à son planificateur financier la note du gestionnaire. Si un tel système avait existé il y a un an et demi, bien peu de gens auraient confié leur pécule à Vincent Lacroix. À Norbourg, les barrières de sécurité empêchant le gestionnaire d’avoir un accès direct à l’argent des fonds n’avaient pas été mises en place (voir «La vie après Norbourg», L’actualité, févr. 2006). Pour cette raison, Vincent Lacroix n’aurait pas franchi l’étape de la certification, qui précède la notation. «Il n’aurait même pas reçu de note!» dit Reynald N. Harpin. L’idée de notation n’est pas nouvelle. Un système semblable existe depuis 1998 en France, en Angleterre, en Allemagne et en Belgique. Les États-Unis suivent aussi la tendance. Depuis janvier 2007, en vertu de la Pension Protection Act, les gestionnaires de régimes de retraite à cotisation déterminée (dans lesquels l’employé est responsable de ses investissements) doivent se soumettre chaque année à une évaluation. La Coalition pour la protection des investisseurs va plus loin. Elle préconise la mise en place d’un fonds d’indemnisation contre la fraude d’un gestionnaire. Le fonds pourrait rembourser un investisseur floué jusqu’à concurrence d’une certaine somme: 200 000 dollars? 300 000? Il s’agirait en quelque sorte d’une assurance, dont les primes seraient établies d’après les notes des gestionnaires. «Pour un gestionnaire bien noté, la prime serait plus basse, car le risque de fraude serait moins élevé», dit Reynald N. Harpin. L’idée est belle sur le papier, mais son application est impraticable, croit le conseiller en placement Michel Marcoux, président d’Avantages Services Financiers. L’assurance-dépôts montre la limite de ce type de protection, dit-il. Rien n’est plus solide financièrement qu’une banque. Pourtant, la couverture de cette assurance est limitée à 100 000 dollars. Il serait donc difficile d’offrir à prix abordable une couverture plus importante contre des fraudes qui peuvent s’élever à des centaines de millions de dollars. «Ce serait un poids pour ce secteur d’activité. Les entreprises refileraient les coûts supplémentaires aux investisseurs en augmentant les frais de gestion qu’elles leur imposent.» Toutes ces réflexions ne redonneront pas à Réal Ouimet ses 310 000 dollars. Mais l’ancien directeur de la police de Bromont garde espoir. Un recours collectif au nom des investisseurs floués de Norbourg a été autorisé en septembre 2006 par un juge de la Cour supérieure du Québec. Il cible, entre autres, la filiale canadienne de Northern Trust, une grande société de Chicago. Ce gardien des valeurs, qui avait la charge de conserver en dépôt l’argent des fonds gérés par Norbourg, aurait transféré des sommes substantielles d’un compte à un autre sur simple demande de Vincent Lacroix, sans poser de questions, soutient la poursuite. L’AMF est aussi sur le banc des accusés. Elle aurait été négligente dans ses inspections de Norbourg et aurait commis de nombreuses fautes lors de l’enquête. L’AMF a rejeté ces allégations, rappelant que c’est elle qui a révélé au grand jour ce scandale financier. Un procès pourrait se tenir d’ici deux ans. Mais Réal Ouimet croit à un règlement à l’amiable. «Une grande entreprise comme Northern Trust ne laissera pas une faute grave entacher sa réputation.» Il me regarde dans les yeux, comme pour me convaincre. «Elle paiera.»

Culture

Dix questions à Stéphane Bourguignon

Avec son roman Sonde ton coeur, Laurie Rivers, Stéphane Bourguignon nous emmène au fond de l’Idaho, dans un pays d’hommes grands et gros, au coeur bourru et à l’âme conservatrice. En cours d’écriture, pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, le romancier et auteur des téléséries La Vie la vie et Tout sur moi a fait un séjour de deux semaines dans le Midwest américain. Aux lecteurs de L’actualité, il livre les réfléxions que ce voyage lui a inspirées. Vous avez dit que la décision de George Bush de faire la guerre en Irak en mentant à sa population avait été le germe de ce roman… — Ma réflexion est venue après la réélection de Bush. Je me suis demandé quel message ce président avait envoyé à sa population en mentant pour cautionner des gestes qu’il croyait légitimes. Qu’est-ce que ça avait comme conséquence dans l’inconscient collectif? Est-ce que des gens pourraient arriver à penser: «Si notre président agit ainsi, pourquoi pas moi?» C’est un peu l’histoire de Laurie l’institutrice, personnage principal de mon livre. En ayant sincèrement à cœur le bien-être de ses élèves, elle se met à faire des gestes discutables sur le plan de l’éthique. Elle croit que la fin justifie les moyens. Par ses gestes, votre personnage essaie d’exorciser un événement traumatisant enfoui dans son passé familial. Un peu comme Bush fils par rapport à Bush père? — Des gens disent que la guerre en Irak serait une façon pour Bush d’accomplir ce que son père n’a pas réussi. Que ce soit vrai ou pas, ce qui m’importait était de travailler avec l’héritage transgénérationnel, c’est-à-dire de voir comment, sans s’en rendre compte, on charge nos enfants de réparer des choses de notre passé. J’ai tissé les rapports entre mes personnages sur cette base. Votre voyage dans le Midwest des États-Unis vous a-t-il forcé à revoir des opinions que vous aviez sur ce pays? — Absolument. Même si j’avais beaucoup lu sur cette société, je m’en faisais un portrait qui manquait de nuances. Au sujet du rapport à la guerre, par exemple. J’ai compris que les Américains ne sont pas tous favorables à la guerre, mais qu’ils appuient quasiment tous leurs troupes. Une fois que la guerre est engagée, ils se disent: «Il nous reste à prier pour nos fils.» Si tu t’affiches trop anti-guerre, tu passes pour quelqu’un qui ne soutient pas les troupes. Et c’est très mal vu. On voit beaucoup d’autocollants sur les voitures qui disent: «On est avec vous, les gars.» Tous vos personnages sont croyants. La ferveur religieuse des Américains vous a fasciné? — Oui. C’est quelque chose qui me trouble beaucoup, que je ne comprends pas. Je ne suis pas croyant. Par contre, j’ai été élevé par des parents croyants et je suis allé à la messe jusqu’à mes 8-10 ans. J’ai peut-être la nostalgie d’un paradis perdu. Découvrir, à un moment donné, que Dieu n’existe pas, c’est perdre quelque chose. D’une certaine manière, j’envie les gens qui croient assez pour avoir l’impression d’être protégés, accompagnés. Est-ce que la géographie a une influence sur votre façon d’écrire? — Je ne suis pas un gars de descriptions. J’en mets un minimum pour donner aux gens une petite idée, puis j’espère qu’ils se font leur propre décor. Mais la géographie m’influence. Avant d’aller dans le Midwest, j’avais écrit la moitié du roman et le ton était assez romantique, vu l’idée que je me faisais de ces paysages-là et de l’influence qu’ils devaient avoir sur les habitants. En arrivant là-bas, j’ai tout récrit. Le décor n’avait rien de romantique. C’était majestueux, mais rugueux, dry. Sans trop le décrire, je voulais que le paysage se reflète dans la narration. Les gens y sont pour beaucoup dans l’ambiance d’un lieu. Comment sont ceux du Midwest? — C’est un pays de géants de six pieds et cinq, barbus, qui vont à la chasse. J’étais là dans le temps de la chasse. Tout le monde avait des fusils. Les gens étaient tous en groupe, avec des gros pick-up. Je mesure cinq pieds et huit, et pourtant j’étais comme un nain dans cet univers-là. Même les femmes mesurent six pieds. C’était très intimidant. Dans les villages, les gens étaient suspicieux à mon égard. Pas agressifs, mais pas accueillants non plus. C’est reconnu pour être un coin passéiste et conservateur. Il y a beaucoup d’alcoolisme, de violence familiale, d’agressions contre les gais. Des Américains d’autres régions qui sont tannés du progrès viennent s’installer là. Il y a beaucoup de Mexicains dans la région, mais on ne les voit jamais en compagnie d’Américains. Ils ont leurs propres restaurants et bars. Les médias électroniques nous renvoient une image très forte du phénomène de l’obésité chez les Américains. Sur le terrain, c’est comment? — C’est moins répandu que je croyais. Je n’ai pas vu tant d’obèses que ça, mais tout le monde souffre un peu d’embonpoint. C’est normal, vu ce que les gens mangent. J’ai moi-même pris 10 livres en deux semaines. Il y a des patates frites à tous les repas! Ils raffolent de ce qu’aiment les adolescents, de la friture et des gâteaux. Vous abordez aussi le thème du suicide. Il paraît qu’il y a une haute saison des suicides, là-bas… — Le Midwest est la région qui enregistre le taux de suicide le plus élevé aux États-Unis, après l’Alaska. La haute saison commence en avril, quand le beau temps revient. Les gens trouvent alors intolérable de ne pas être capables, comme tout le monde, d’être heureux. Alors ils se tuent. C’est encore perçu comme une façon honorable de s’en sortir, là-bas. Surtout pour les hommes. C’est plus courageux à leurs yeux que de demander de l’aide. Vos romans précédents décrivaient des univers proches de vous. Celui-ci rompt radicalement avec le reste de l’œuvre, par l’exotisme du sujet et le ton plus sérieux. Vous allez surprendre, non? — J’ai écrit ce roman en même temps que la série humoristique Tout sur moi. Ça a contribué au fait que ce soit un livre sans humour. J’ai besoin des deux pôles. À chaque nouveau projet, j’ai essayé de me réapproprier ma liberté totale et intégrale. Je ne veux pas que les gens m’attendent là où ils veulent que je sois. Je suis super-content de ce roman, parce qu’il me donne toutes les permissions pour la suite. C’est comme si, toute ma vie, je n’avais regardé que mon nombril, et que là je levais la tête pour me rendre compte que le monde existe! Deux jours après les attentats de New York, en 2001, le journal Le Monde titrait: «Nous sommes tous américains.» Êtes-vous d’accord? — Les États-Unis sont un pays tellement complexe. Je ne suis pas un Américain du Midwest, c’est certain! Un Américain de New York, peut-être davantage… — Sonde ton cœur, Laurie Rivers, par Stéphane Bourguignon, Québec Amérique, 179 p. En librairie le 31 janvier 2007. · Le photoreportage de Stéphane Bourguignon

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Culture

Peut-on imaginer le passé?

Nous n’avons jamais eu, au Québec, autant d’historiens qu’en ce début du 21e siècle, ni de débats aussi passionnants qu’aujourd’hui sur la finalité de la littérature historique et de son enseignement. Dans la préface de l’anthologie Parole d’historiens, Éric Bédard rappelle quelques-unes des grandes interrogations: «L’histoire est-elle une science exacte ou le grand récit d’une épopée, la description méthodique du passé ou le roman vrai des origines?» «Dans une société comme le Québec, qui a pour devise nationale Je me souviens, l’historien a-t-il une mission particulière?» Pour comprendre l’évolution de l’approche historique des auteurs cités, il faut remonter aux origines. C’est en vue de répondre à lord Durham, qui avait correctement affirmé que les Canadiens n’avaient pas d’histoire (écrite), que François-Xavier Garneau entreprit d’en rédiger une. Les premiers historiens ne se devaient-ils pas de construire d’abord une épopée nationale? Garneau désirait faire disparaître les préjugés du peuple anglais contre les Canadiens; Robert Rumilly affirmait reconstituer l’histoire complexe de la province de Québec; et Lionel Groulx, premier titulaire d’une chaire d’histoire à l’Université de Montréal, écrivit des récits plus apologétiques que soucieux des faits. Les historiens révèlent évidemment des talents inégaux, mais les textes choisis par Éric Bédard et Julien Goyette offrent tous une intéressante réflexion sur les rapports à cette étrange discipline littéraire et intellectuelle qu’est l’histoire. Marcel Trudel le souligne: «L’historien est en effet mal placé pour reconstituer le passé d’une façon authentique. Cet homme qui se veut le témoin fidèle d’une société disparue est né parfois deux ou trois siècles après ce qu’il veut décrire. Il a grandi dans un monde absolument différent. Il parle une langue dont les mots n’ont plus toujours le même sens.» Le plus souvent, pour faire disparaître des préjugés, on en crée de nouveaux. À chaque historien son histoire: Gustave Lanctot (en 1945) voyait des avantages à la cession du territoire à la Couronne d’Angleterre; l’École historique de Montréal, avec Michel Brunet et Guy Frégault, insistait plutôt sur le traumatisme colonial. Mais les uns et les autres se plaignaient que «de 1865 à 1915 il n’y eut aucun enseignement universitaire de l’histoire au Canada français». Les universitaires déploraient aussi que de trop nombreux amateurs et «antiquaires» s’arrogeaient le titre d’historien. Pendant de longues années, l’histoire des Canadiens français fut celle d’une nation exceptionnelle, distincte et différente des autres peuples nord-américains. Aujourd’hui, de Paul-André Linteau à Gérard Bouchard, les historiens scientifiques affirment que la nation française d’Amérique, dans sa pratique capitaliste et jusque dans sa mythique démographie, était aussi «normale» que toute autre nation d’Occident. Ronald Rudin (en 1995) juge par contre que ces auteurs se comportent en «révisionnistes» parce qu’ils gomment, par exemple, le rôle de la langue et de l’Église pour ne s’intéresser, entre autres, qu’aux enjeux industriels et économiques. En fait, chaque génération veut récrire l’histoire à sa manière. Va-t-on conserver pour l’éternité la mémoire de nos misères, demande Jocelyn Létourneau? Ou s’éduquer à la citoyenneté, comme l’explique Bryan Young? Parole d’historiens contient toutes les interrogations légitimes que soulèvent l’écriture de l’histoire et sa transmission. Julien Goyette conclut en postface que la majorité des historiens se situent à mi-chemin des inconditionnels de la scienceet des révisionnistes radicaux. Le lecteur, au sortir de cette passionnante anthologie, peut se rassurer: l’histoire demeure une science de l’homme (forcément inexacte) dont les historiens n’ont pas, certains l’admettent, «la propriété exclusive». Poète et éditeur, Gaston Miron en son temps se fit aussi historien, pour convaincre ses collègues de troquer le label «littérature canadienne-française» contre celui de «littérature québécoise». Et voilà Miron dans l’histoire: sa compagne, Marie-Andrée Beaudet, nous offre pour mémoire un magnifique album biographique, illustré de poèmes, de documents divers et de photographies personnelles. Rarement un auteur aura été aussi bien servi. Miron fut à la fois un militant politique acharné, un témoin de notre modeste culture et un important ambassadeur du Québec à l’étranger. Né à Sainte-Agathe-des-Monts, en 1928, fils d’un menuisier, petit-fils d’un cultivateur analphabète de Saint-Agricole, sa vie a été emblématique de la sortie de crise du Canada français d’après-guerre. L’enfant Gaston, nourri des lacs et forêts, s’inspira souvent du paradis terrestre de son enfance. Mais à 12 ans, il ne connaissait de livres que les manuels scolaires et quelques romans scouts. Quand sa plume traça un premier poème, il ignorait jusqu’au sens du mot poésie. Les institutions qui l’ont formé étaient comme des bouées de sauvetage: les croisés, bérets blancs sur la tête; le mouvement scout, foulard au cou; les routiers, godillots aux pieds; l’ordre de Bon Temps, ceinture fléchée à la taille; le juvénat, soutane couleur de corneille. Miron devint un temps le frère Adrien, enseigna, puis défroqua. Jeune professeur, il découvrit la métropole, s’inscrivit en sciences sociales à l’Université de Montréal, fonda avec des amis les éditions de l’Hexagone avant d’aller à Paris étudier les techniques de l’édition. Chaque fois qu’il revenait de France, de nouveaux mots à la bouche, Miron s’étonnait de la richesse du français. Au Canada, il refusait d’être un poète «colonisé» et se retrouva emprisonné en 1970. Il est décédé en 1996. Cet Album Miron est un magnifique pèlerinage. — Parole d’historiens, anthologie préparée par Éric Bédard et Julien Goyette, Les Presses de l’Université de Montréal, 481 p., 34,95$. Album Miron, par Marie-Andrée Beaudet, L’Hexagone, 212 p., 39,95$.

Culture

Les disques

Boudreau l’irrépressible Walter’s Mixed Bag. Œuvres de Walter Boudreau. Olga Ranzenhofer, violon. Ensemble de la SMCQ, dir. Walter Boudreau; Ensemble de percussions McGill, dir. Pierre Béluse. ATMA classique ACD2 2551. Si Walter Boudreau n’existait pas, il faudrait l’inventer. L’énergie et la délicieuse irrévérence de cet iconoclaste dans l’âme sont intactes à la veille de son 60e anniversaire. Ce n’est pas d’hier que l’exubérant compositeur et chef d’orchestre, qui est depuis 18 ans directeur artistique de la très sérieuse Société de musique contemporaine du Québec, fait mentir le cliché voulant que musique contemporaine et humour soient incompatibles. Au temps de l’Infonie, fondée en 1967, lui et son complice, le poète Raoul Duguay, sont déjà entrés sur scène avec, accrochés aux oreilles, des cintres garnis de chaussettes, et le catalogue de ses œuvres comprend Variations II «Dans les champs il y a des bibittes». Mais Walter Boudreau est avant tout un compositeur qui sait comme pas un faire sonner et éclater les instruments. Ce don sert à merveille les sujets grandioses qu’il affectionne: beaucoup de ses pièces portent sur la création du monde, les planètes, les étoiles… Le chef concepteur de la Symphonie du millénaire (19 compositeurs, 333 musiciens, 2 000 carillonneurs, 15 clochers, deux camions de pompiers), c’était lui! L’éclectique Walter’s Mixed Bag fait suite à Walter’s Freak House, paru en 2002, qui comportait Golgot(h)a, époustouflante interprétation du chemin de croix. Le plus récent CD, pour sa part, réunit plusieurs côtés de Boudreau. Son humour est représenté par Le récital, histoire de la musique occidentale en cinq minutes. Son sens de la grandeur, par Les sept jours, sur le thème de la création du monde. Son apport à la musique de scène, par L’asile de la pureté, partition composée pour la pièce éponyme de Claude Gauvreau. Et son sens de l’amitié s’incarne dans La vie d’un héros, hommage au regretté Claude Vivier, où les passages empruntés à la musique de ce dernier, travaillés avec brio par Boudreau, font office de photos de famille. Comme quoi l’orchestrateur rutilant peut, aussi, émouvoir. Gould, le mythe Glenn Gould: Au-delà du temps. Film de Bruno Monsaingeon. Ideale Audience International DVD9DM24. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un disque à proprement parler, ce DVD consacré au pianiste Glenn Gould jette un éclairage indispensable sur l’art du musicien canadien le plus célèbre. La musique est omniprésente dans le film de Bruno Monsaingeon, qui fut son ami intime. On y voit Gould à toutes les étapes de sa carrière, en concert et en studio, en solo ou en duo, ce qui en fait un sublime récital à travers le temps. Ses explications de plusieurs interprétations controversées, où le provocateur en lui jubile, valent le détour. L’anticonformiste du clavier, qui délaissa le concert à 32 ans au profit du studio d’enregistrement, se révèle un être chaleureux malgré son côté asocial (qu’il reconnaît), un être d’une culture et d’un humour prodigieux, et des témoignages touchants illustrent les passions qu’il continue de susciter. Détail précieux: Monsaingeon fait exprès de varier le répertoire, pour montrer que Gould n’a pas joué que du Bach… Le grand-prêtre de Bach Jean-Sébastien Bach: Messes en si mineur, fa majeur, sol majeur, sol mineur et la mineur; Sanctus en ré majeur. C.P.E. Bach: La résurrection et l’ascension de Jésus. Solistes, Collegium Vocale, Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. Philippe Herreweghe. Coffret de cinq CD. Virgin Classics 00946 372856 2 6. Philippe Herreweghe et les ensembles qu’il a fondés, notamment le Collegium Vocale, sont, comme Glenn Gould, des références obligées pour la musique de Jean-Sébastien Bach. En plus d’offrir un fabuleux rapport qualité-prix — cinq CD pour le prix d’un —, ce coffret est essentiel du fait qu’il propose non seulement la grande Messe en si mineur, mais aussi quatre courtes messes beaucoup moins connues. Le programme est complété par une pièce religieuse de Carl Philipp Emanuel Bach, œuvre que le plus célèbre des fils de Jean-Sébastien considérait comme sa meilleure et dont la création, en 1788, fut dirigée par nul autre que Mozart.

Stéphane Bourguignon sonde l'Amérique Culture

Stéphane Bourguignon sonde l’Amérique

L’auteur des téléséries La vie la vie et Tout sur moi a passé deux semaines dans le Midwest américain à la recherche d’inspiration pour l’écriture de son nouveau roman, Sonde ton cœur, Laurie Rivers. C’est un pays aride, de montagnes majestueuses, où les gens croient en Dieu et roulent en pick-ups. Voici quelques images qui ont nourri son livre…

Affaires et économie

Le géant québécois du farniente

Faites le test. Demandez à quelqu’un ce qu’il pense de Transat. «Air Transat?» vous répondra-t-on une fois sur deux. Alors que la ligne aérienne ne constitue que l’une des 22 entreprises de la galaxie Transat! Aujourd’hui, le géant peut conquérir un client au Canada, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Belgique. Il peut lui proposer un forfait vacances vers 60 destinations, l’y mener et, sur place, lui louer une voiture ou lui mitonner des excursions. Bien sûr, Air Transat est toujours là. Avec ses 15 Airbus et ses 2,5 millions de passagers par an, c’est le plus important transporteur nolisé international au Canada. S’y sont greffées des entreprises dans huit pays, qui, ensemble, emploient plus de 6 000 personnes. Chiffre d’affaires en 2005: 2,4 milliards de dollars, l’équivalent de tout le Club Med! Transat est considéré comme l’un des 10 plus grands voyagistes du monde. Transat se compose aujourd’hui de voyagistes (grossistes), d’agences de voyages, de prestataires de services à destination (des excursions, par exemple) et de services aéroportuaires. Et dire que tout ça a commencé par une agence de voyages pour étudiants. Tourbec, qui avait fait voyager des milliers de jeunes Québécois, agonisait quand Jean-Marc Eustache a décidé de la relancer à la fin des années 1970. C’est là, probablement, que s’est produite l’alchimie entre lui, Philippe Sureau et Lina De Cesare, donnant naissance au trio magique qu’il fallait pour créer de grandes choses. Les complices ont ensuite fondé Trafic Voyages, qui organisait des séjours en France pour des Québécois qu’ils faisaient voler sur Quebecair. À la mort de ce transporteur, Trafic s’est alliée à un groupe d’employés de la défunte ligne aérienne pour en créer une nouvelle, fin 1986. Mais c’est le vol inaugural d’Air Transat (Montréal-Acapulco), le 14 novembre 1987, qui a marqué la véritable naissance de l’entreprise. Vingt ans plus tard, le trio est toujours là et ne dort pas sur la manette des gaz. «Nous sommes en développement», dit Jean-Marc Eustache, président de Transat. Dans sa mire, plusieurs cibles. Le Royaume-Uni, d’abord, où Air Transat vole depuis toujours, mais où Transat n’avait pas encore de pied-à-terre. C’est maintenant chose faite, grâce à l’acquisition d’un voyagiste. «L’été, le Royaume-Uni est le premier marché au Canada, dit Jean-Marc Eustache, et dans les deux sens: des Canadiens vont en Europe et des Britanniques viennent au Canada.» L’autre grand projet du trio, c’est l’hôtellerie, à peu près la seule facette du voyage qui lui échappe encore. Pas question d’ouvrir des hôtels Transat, mais plutôt de devenir partenaire (à hauteur de 30% ou 35%) d’hôtels déjà établis. «Pour contrôler la qualité du produit, dit le PDG. Et ramener à nos actionnaires une partie de l’argent qu’on laisse actuellement à l’hôtelier.» Idée séduisante, quand on pense que l’hôtellerie dégage des marges bénéficiaires d’environ 20%, contre 3% ou 5% pour les voyagistes. «On investirait dans les Caraïbes, poursuit le dirigeant, peut-être sur la Riviera Maya, à laquelle les Américains, qui ne connaissaient que Cancún dans cette région, commencent à s’intéresser.» L’entreprise lorgne donc les États-Unis — où elle n’a encore posé qu’un orteil —, pour y acquérir des voyagistes. Ce marché offre un potentiel énorme, mais il est encore largement fermé sur lui-même, car les Américains, dont la majorité n’ont pas de passeport, voyagent essentiellement à l’intérieur de leurs frontières. Mais le ciel de Transat n’est pas uniformément bleu. Des nuages, il y en a toujours. La hausse du prix du carburant, qui gruge les profits; les ouragans de l’automne 2005, qui ont refroidi l’ardeur des consommateurs. Tout l’été et tout l’automne derniers, les clients ont attendu à la dernière minute pour réserver, forçant l’entreprise à réduire ses prix, érodant d’autant sa marge de profit, déjà petite dans ce secteur d’activité. Et pas de répit à l’horizon: cet hiver, la venue de deux nouveaux concurrents risque d’épicer la sauce. Vacances Maestro s’attaque au marché de la région de Québec, tandis que Sunwing débarque à Montréal et à Québec. Inquiet, Jean-Marc Eustache? En tout cas, il n’en laisse rien voir. «En 20 ans, des concurrents, nous en avons vu arriver plus d’un, dit-il. Ils ont tous disparu! Cette année, Sunwing ajoute 40 000 places d’avion aux quelque 600 000 que compte le marché québécois. C’est important. Mais pas dramatique. Disons que le consommateur aura un bon choix de dernière minute cette année… Mais ça ne m’empêche pas de dormir.» Parmi les motifs possibles d’insomnie, le PDG parle plutôt des ouragans, des tsunamis, du prix du pétrole qui augmente. Et des attentats. On raconte que, dans l’après-midi du 11 septembre 2001, Jean-Marc Eustache et sa garde rapprochée ont pris la décision la plus difficile de leur vie: mettre à pied près de 25% de leurs employés. «Après le 11 septembre, dit-il, les téléphones se sont tus. Et n’ont pas sonné pendant une semaine. En trois mois, nous avons perdu 40 millions de dollars.» Depuis, Jean-Marc Eustache, prudent, se garde des liquidités de 100 millions de dollars, au cas où…

Santé et Science

80 sortes de flocons!

La neige, c’est un peu comme un plat international: on la retrouve dans de nombreux pays du monde, mais chaque région a sa propre recette. Le chef, c’est la météo: plus il fait froid et sec — comme au Québec, dans les Rocheuses, dans le Grand Nord canadien ou scandinave —, plus les cristaux prennent une forme petite et compacte (semblable à celle d’une pierre taillée). En revanche, des températures plus clémentes et une saturation en eau plus importante donnent des «bonbons» plus ouvragés: des cristaux en étoile aux ramifications infinies, fréquents en France et ailleurs en Europe. Derrière ces recettes de base se cache une foule de variantes locales. Ainsi, les stations de ski proches du Saint-Laurent bénéficient d’une neige «à l’européenne», en raison de l’humidité apportée par le fleuve. Inversement, sur le plateau de la commune d’Autrans, dans le Vercors français, le relief provoque des spirales de vent qui façonnent des cristaux de neige de type canadien. Près d’Oslo, en Norvège, ou de Nagano, au Japon, les cristaux, énormes, collent aux skis. Particularité de ces deux villes: elles se trouvent près de la mer. Résultat, la neige est… salée. La Colombie-Britannique, elle, est le paradis de la poudreuse. Les nuages, promesses de flocons gras et humides, se heurtent d’abord à la chaîne Côtière, qui les force à prendre de l’altitude. Tel un concombre qu’on fait dégorger, l’air perd alors une partie de son humidité sous forme de chutes de neige (parfois très abondantes, comme à Whistler) et se refroidit. Lorsqu’il arrive sur la chaîne Columbia, le phénomène se reproduit. Dans le sud-est de la province, les chaînes Cariboo et Purcell ainsi que celles de Monashee et de Selkirk reçoivent une neige encore abondante, mais beaucoup plus sèche que celle de la côte: la poudreuse. Toujours plus à l’est, à Banff, on est au régime. Après avoir traversé une autre chaîne de montagnes, les Rocheuses, les nuages laissent tomber une neige encore plus sèche, mais les quantités sont beaucoup moins importantes. En Europe se mitonne parfois de la neige… rouge ou jaune! En fin de saison, de forts vents de secteur sud peuvent transporter par-delà la Méditerranée des particules de sable d’Afrique, soulevées par le sirocco. Les flocons se forment autour des grains de poussière désertique et colorent en ocre jaune à rouge les pans des montagnes alpines. S’il y a un endroit où les accumulations doivent être importantes, c’est bien l’Antarctique, pense-t-on. Eh bien non! Le pôle Sud est l’équivalent d’un désert. Il y fait tellement froid qu’à peine quelques centimètres de neige s’y déposent chaque année. Mais ces rares flocons ne fondent jamais. Le continent blanc confectionne depuis des millions d’années un gâteau géant de plusieurs milliers de mètres d’épaisseur, fait de couches de neige transformée en glace. Car une fois la neige tombée, elle change inexorablement. À cause des vents, du soleil, de la température, de la pluie, du poids des couches supérieures… Et là encore, les régions ne vont pas toutes utiliser ces ingrédients de la même manière. Sur les versants sud des montagnes, baignés de soleil, la neige fond rapidement. Les stations de ski ne s’y trompent pas: elles se sont le plus souvent installées sur les versants nord. Et inversement, bien sûr, dans l’hémisphère Sud. Sur l’île Sakhaline, dans l’est de la Sibérie, la neige au sol réagit d’une manière toute particulière. Par suite de la courte durée du jour en hiver, il existe de grandes différences de température entre la surface et l’intérieur du manteau neigeux. Les cristaux vont prendre la forme de gobelets roulant les uns sur les autres et former une neige très meuble. Lorsque les jours rallongent, l’humidité de la neige augmente et il y a peu de regel. Il peut alors se produire des avalanches très dangereuses de neige fondante. Les Rocheuses canadiennes, elles, peuvent concocter de belles avalanches de poudreuse. Recette: une couche de poudreuse dont on givre la surface grâce à un retour de temps plus clément. Puis, on dépose une nouvelle couche de poudreuse, qui se retrouve sur un matelas bien peu stable. Attention, danger! Vu ses températures froides, le Québec a tendance à garder une neige plutôt sèche. Elle se tasse moins, se transforme moins et reste meuble plus longtemps. La poudrerie y est aussi plus fréquente, car les flocons s’envolent comme du sucre glace même avec un vent peu important. Que ce soit la forme sous laquelle elle tombe ou la manière dont elle est ensuite «cuisinée» au sol, la neige prend bien des aspects différents. Seuls les spécialistes et leurs microscopes peuvent en distinguer tous les détails! Mais avec un peu d’attention, vous pourrez, vous aussi, apprécier quelques-unes de ses spécialités locales.