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Culture

Voyages dans le temps

Il y a quelques années, le recteur de l’UQAM, où Michel van Schendel avait enseigné pendant une partie substantielle de son existence, lui avait demandé s’il songeait à écrire ses mémoires. La matière serait riche. Arrivé au Québec en 1952, van Schendel se fit connaître d’abord comme journaliste, chroniqueur, poète et critique de poésie – un des meilleurs du temps, sans doute -, membre de la première équipe de la revue Liberté puis, plus à gauche, de celle de Socialisme, avant de se retrouver à l’UQAM, où il a mené une brillante carrière de professeur et, simultanément, de syndicaliste. Il fut assurément, durant un demi-siècle, un des personnages importants de la littérature et de l’intelligentsia québécoises.Michel van Schendel répond aujourd’hui à l’invitation de son recteur, mais d’une façon que, sans doute, celui-ci n’avait pas prévue. Le titre du premier volume de son autobiographie nous avertit aussitôt qu’il y aura des accidents de parcours. Un temps éventuel, qu’est-ce à dire? Le premier sens que Le petit Robert donne de cet adjectif est le suivant: « Qui peut se produire si certaines conditions se trouvent réalisées. » Le paradoxe est évident. Van Schendel va raconter sa vie comme si elle en était encore à se former, comme si son passé même n’était pas fixé, terminé. Cette vie antécédente, elle n’est plus tout à fait la sienne et il doit l’imaginer, l’inventer autant que la raconter. C’est pourquoi, par exemple, il crée un personnage appelé Xavier qui est et n’est pas un van Schendel jeune. D’autres fois, il donnera la parole à une sorte de « narrateur » anonyme, un « on » impersonnel. Il ira même jusqu’à corriger, grâce à des renseignements de dernière heure, le récit qu’il avait fait de la vie d’un ami français. Par ailleurs, si l’identité du mémorialiste est scindée, le déroulement temporel ne l’est pas moins. Ça commence le 9 juillet, à Montréal; se continue en 1936, en France; revient à 1982; puis saute à 1950, à la veille de l’émigration au Québec; retourne à 1942; et ainsi de suite.Ce n’est pas tout à fait simple, comme on voit, d’autant que l’écriture de van Schendel prodigue les voltiges verbales comme à plaisir. Ceux qui veulent obtenir d’une autobiographie une collection de petits « faits vrais » chargés d’une signification immédiate seront sans doute déçus. Ce livre n’est pas moins une réflexion « en acte » sur le genre même de l’autobiographie qu’un récit autobiographique.Cela dit, il reste qu’après avoir admiré la virtuosité d’écriture et de pensée de l’auteur, on se laissera prendre par la force d’évocation de nombreuses pages de l’ouvrage. Je pense, particulièrement, à celles qui décrivent les difficiles premières années du jeune immigré au Québec, à ses amours, voire à ses déboires somatiques. Et, en France, dans la deuxième partie de l’ouvrage, au long récit de ses relations avec un jeune peintre qui lui apprend à voir et avec un couple de « prolos » éminemment sympathiques. Michel van Schendel était, à cette époque, membre du Parti communiste. Au Québec, il sera tout simplement un homme de gauche.Des mémoires encore, mais d’une tonalité très différente, ceux que publie Hélène Dorion dans un livre intitulé Jours de sable. Elle remonte loin dans son enfance, jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans. Une maladie, les parents et la grand-mère, l’école, la découverte des mots, de la mer, de la mort. « Au bord de la mer, écrit-elle, j’entrais dans le presque rien, c’est-à-dire le tout. » Les grands événements, ici, sont les plus petits, les plus ordinaires; c’est en eux que se révèle une faim de vivre, de comprendre, d’aimer, qui ne s’apaise qu’imparfaitement dans les mots. Hélène Dorion est poète, on le sait, un des plus accomplis de sa génération, et qu’est-ce qu’un poète sinon quelqu’un qui mise tout sur le langage? L’histoire de ce pari fragile est celle de Jours de sable, où le mot « sable » n’apparaît pas par hasard, suggérant le passage du temps, cette vie qui coule entre les doigts, mais aussi l’approche de l’immensité. Ce livre au charme discret, sans aucune trace de l’afféterie qui affaiblit parfois la prose des poètes, laisse des traces profondes dans la mémoire.On lira aussi celui de Lise Gauvin, Chez Riopelle, où l’auteure raconte, avec une chaleur communicative, quatre « visites d’atelier » qu’elle fit, de 1989 à 1996, chez le grand peintre, qui était devenu un ami. On y voit l’artiste au travail, mais surtout on l’entend parler du déroulement de sa carrière, de pêche, de chasse et même… de peinture, à coups de petites phrases lapidaires. À ces « visites », Lise Gauvin a ajouté le texte superbe qu’elle a écrit sur les oies blanches pour accompagner l’album Cap Tourmente, de Riopelle, publié par la galerie Maeght-Lelong en 1983.Un temps éventuel, par Michel van Schendel, L’Hexagone, 446 p., 29,95$.Jours de sable, par Hélène Dorion, coll. « Ici l’ailleurs », Leméac, 140 p., 13,95$.Chez Riopelle: Visites d’atelier, par Lise Gauvin, L’Hexagone, 59 p., 14,95$.UN TEMPS ÉVENTUELLe souvenir taille grossier dans l’épaisseur du temps, il coupe court, il trahit. Il lui faut la réparation d’une mémoire sélective qui opère dans le discontinu. L’écriture a cette fonction.Michel van SchendelJOURS DE SABLEÀ l’intérieur de chaque être vibre un silence dur et compact. Parfois si intense qu’on ne peut le voir ou l’entendre. Il est fait de chaque grain de sable qui a glissé entre les doigts, de chaque poussière montée dans le ciel, et comme tout ce que l’on ne peut voir ou entendre, ce silence est immense et sans limite. Hélène Dorion

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Monde

La ville qui ne devait pas exister

L’odeur pesante des marécages se glisse par la fenêtre entrouverte de la navette reliant l’aéroport au centre-ville. Certains vous diront que les marécages sentent l’humus, les eaux stagnantes, la végétation. D’autres, qu’ils exhalent la vie vaseuse qui y grouille. Autant de façons polies de dire que La Nouvelle-Orléans est encerclée d’une belle et franche odeur de merde.En descendant en bordure du Vieux Carré, le quartier le plus ancien de la ville, avec mon inutile veste de cuir et mes sacs, je prends enfin la mesure de la chaleur. À 11 h du soir, il fait 32°C, avec un facteur humidex de bain turc. Ce n’est plus chaud, c’est cocasse. Je comprends intuitivement pourquoi La Nouvelle-Orléans enregistre un taux d’homicides parmi les plus élevés du pays: c’est un temps à égorger quelqu’un. Un trompettiste fait la quête, un air de be-bop aux lèvres. Caricatural. Je souris.De prime abord, La Nouvelle-Orléans se présente telle qu’on se l’imagine. Berceau du jazz, haut lieu du vaudou, cette ville clinquante et colorée d’undemi-million d’habitants (1 300 000 en incluant la banlieue) est à la hauteur de ses mythes. D’instinct, on a envie de la parcourir lentement. Plus pressé, on serait indélicat.Ainsi, à marcher au coeur du Historic District, quartier ouvrier à la fois vivant et délabré, on pense aux parties de cartes que Stanley Kowalski y faisait dans Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams. Le Garden District, qu’il vaut la peine de traverser à bord du tramway de l’avenue Saint-Charles, a le charme alangui quoiqu’un peu ronflant du vieux Sud, avec ses larges allées bordées de chênes, ses façades helléniques ostentatoires, ses parcs somptueux et ses universités.Le Vieux Carré, au contraire, n’étale pas son faste au grand jour: la rue est pour les touristes, mais les vrais trésors de ce quartier encore vaguement européen dorment dans le secret de ses magnifiques cours intérieures, que l’on devine, çà et là, au hasard d’une porte cochère entrebâillée. Dans le charme tranquille des lieux, la célébrissime Bourbon Street s’avère une indécente balafre. Mardi gras ou pas, il y règne une foire permanente dès le soir tombé. À de rares exceptions près – telle la Maison Bourbon, « vouée à la préservation du jazz », comme dit son slogan -, l’attrait majeur de ce gigantesque exutoire se cantonne à l’anthropologique. Les rabatteurs de bar vous hurlent leur baratin à tue-tête, des hommes mûrs se comportent en adolescents attardés et des jeunes filles (qui auront mal à la personnalité le lendemain) exhibent leurs seins ou davantage en échange de quelques colliers sans valeur lancés d’un balcon. Bourbon Street empeste la bière chaude et le vomi, mais, comme tout ce qui répugne, elle fascine aussi. À l’instar de La Nouvelle-Orléans en entier, elle est la fière caricature d’elle-même – car la caricature, d’un point de vue touristique, est avant tout extrêmement payante.À l’angle des rues de Bourbon et Saint-Philippe se dresse la vieille forge qui servait de repaire à l’illustre pirate Jean Laffite. Ailleurs, on en aurait fait un musée, sans doute, avec ses cordons rouges et ses heures d’ouverture spartiates. Ici, on l’a transformée en taverne, et le piano trône à côté de l’ancien foyer où Laffite faisait retremper l’acier de ses armes. Nicole, qui sert la bière avec une lenteur toute caraïbe, connaît l’histoire de sa ville. Elle ne tarit pas d’anecdotes, drôles ou sombres, de renseignements insolites que l’on n’apprend pas dans les livres, mais en fouinant, en écoutant et en collant son oreille à la pierre. »Sais-tu pourquoi la statue du général Andrew Jackson le représente avec son chapeau à la main, le regard braqué vers un des appartements cossus bordant le square? La riche mécène qui l’a fait ériger était ulcérée que le général, au cours d’une promenade, n’ait pas daigné se départir de son couvre-chef devant elle! Ainsi, il se décoiffe aujourd’hui en permanence en direction de l’ancienne demeure de la dame »Nicole n’a rien d’une exception: la connaissance intime de l’histoire de leur ville semble être la norme chez les Néo-Orléanais. Ce qui n’est pas étonnant, étant donné que beaucoup vivent du tourisme. Difficile d’imaginer un marché plus saturé que celui-là: les visites guidées de cimetières, de plantations et de lieux prétendument hantés, les pèlerinages jazz et vaudou font la fortune des voyagistes. Si le coeur vous en dit, vous pouvez passer deux semaines à ne faire que ça.Mais à déambuler en file indienne derrière un guide, certes captivant, on risque de passer à côté du trait le plus séduisant de la ville: son rythme, cette langueur qui lui vaut le sensuel surnom de « Big Easy ». Et l’on se priverait de succomber à la faculté presque occulte qu’elle a de ramener nos pas dans Royal Street, le long de la Moon Walk, en bordure du fleuve, ou au Café du Monde pour y manger d’infects « beignets » (en français). Au bout d’une semaine, on se surprend ainsi à adopter un restaurant (le Café Pontalba), à saluer une clarinettiste époustouflante (Doreen) ou à prononcer le nom de la ville comme les gens du coin: « N’Awlins ». La formule qu’ont ses habitants pour la décrire évoque d’ailleurs très bien la convivialité particulière qui y règne: « The biggest small town in America » (La plus grande petite ville d’Amérique).De rencontre en rencontre, on a l’impression que La Nouvelle-Orléans se fait un plaisir d’adopter tout ce que l’Amérique compte de marginaux. Comme Travis, originaire d’une petite ville du Minnesota, qui est attablé au Déjà Vu, un café bon marché de la rue Dauphine. Il a les yeux maquillés, les ongles peints en noir et porte un accoutrement de vampire du 19e siècle. (Anne Rice, auteure de romans de vampires à succès, vient de La Nouvelle-Orléans et nombreux sont ceux qui lui vouent un culte infatigable.) Une incroyable quincaillerie orne son visage androgyne. Il a 20 ans et rêve de lancer sa troupe de théâtre gothique, mais en attendant, une amie serveuse, Pixie, lui paie un repas. « Personne ne te juge dans cette ville », commence-t-il. Il se tâte le menton, réfléchit. « Probablement parce qu’ils sont tous encore plus tordus que toi! » conclut-il avec un sourire.Rayven, qui se tire un tarot à la table d’à côté, hoche la tête. « À commencer par moi… » Natif de l’Arizona, il est gai, séropositif et soi-disant voyant. Il cohabite avec Herb (du Vermont), qui fait du mime dans la rue Decatur. Ils logent dans une mansarde infâme au-dessus de Big Daddy’s, un bar de danseuses non moins sordide. « La vie ici n’est pas plus facile qu’ailleurs, dit-il, mais au moins on te la laisse vivre comme tu en as envie »Toute tolérante qu’elle soit, La Nouvelle-Orléans est aussi une métropole extrêmement dure, peuplée de requins. De part et d’autre, on prodigue au visiteur des conseils à faire frémir: vers le nord, ne pas dépasser Bourbon Street le soir tombé; éviter, à toute heure, le parc Louis-Armstrong (nommé en l’honneur du trompettiste de jazz, un autre fils célèbre de la ville); ne visiter les vieux cimetières qu’en compagnie d’un groupe guidé. Sinon? La réponse est invariable, toujours accompagnée d’un sourire: « Tu vas te faire braquer. » Le consensus est tel que l’on est presque surpris de ne pas retrouver ces consignes de sécurité sur des panneaux de signalisation. »À certains feux de circulation, il vaut mieux ne pas s’arrêter », m’avertit Manning Ogden, costaud et jovial père de famille de 42 ans, tandis que nous roulons dans une grande artère qui traverse un des innombrables housing projects, appellation pudique donnée à ces lugubres ghettos de HLM dont l’Amérique urbaine est parsemée. Pas une fois, ni chez lui ni chez aucun autre Blanc de La Nouvelle-Orléans, n’ai-je perçu la moindre trace de racisme – et, à considérer l’histoire honteuse du vieux Sud sur le plan des relations interraciales, il est fort heureux que de telles attitudes soient maintenant taboues. La Nouvelle-Orléans ne voit plus la couleur de la peau, paraît-il, mais bien la taille du portefeuille. Pourtant, dans les housing projects, les visages sont tous noirs. « Alors quoi, tu brûles les feux rouges? » Manning réfléchit un moment. « Surtout quand j’ai les enfants à bord. »Curieusement, si tous ici s’entendent sur le problème d’une criminalité endémique, fruit d’iniquités économiques aussi vieilles que le vieux Sud, ils semblent s’y résoudre avec un sentiment qui avoisine la fierté. Car cela aussi fait partie du caractère de La Nouvelle-Orléans. Au cours des dernières années, elle s’est vu décerner, par divers organismes fédéraux ainsi que par des associations publiques et privées, nombre de distinctions peu enviables. Ville américaine la moins adaptée aux handicapés et aux personnes âgées. Ville ayant les pires routes, le pire système d’éducation et le pire niveau de corruption policière au pays. Elle arrive en outre en première position pour l’usage de stupéfiants, en troisième pour la consommation d’alcool, en quatrième pour le taux d’obésité. Et, cerise sur le gombo: après un recul important au cours de la dernière décennie, La Nouvelle-Orléans reprend aujourd’hui sa place sur le podium en tant que capitale du meurtre aux États-Unis. Pour rivaliser avec elle, il faudrait à Montréal, qui n’en connaît qu’une soixantaine, 700 homicides par année! »La Nouvelle-Orléans est une ville d’arnaque. Soit t’es un arnaqueur, soit tu te fais arnaquer. C’est comme ça, me dit John Williamson, astrologue dans la cinquantaine tenant kiosque à Jackson Square. Alors, si tu comptes rester, trouve-toi une arnaque au plus vite… Question d’autodéfense. » À jeter un regard sur l’histoire de cette ville aussi improbable que légendaire – dont les contributions culturelles incluent le jeu de poker -, on se rend compte que l’arnaque, au même titre que la cuisine créole, fait partie du tableau depuis longtemps.Les premiers colons français de 1718, auxquels on avait textuellement promis rien de moins qu’un éden – « la Venise du Nouveau Monde »! -, ne trouvèrent à La Nouvelle-Orléans guère plus qu’un simple poste de traite, quelques cabanes et des tentes, plantés au beau milieu de marais pestilentiels peuplés de serpents et d’alligators. Ajoutez à cette première vague de colons des esclaves arrachés à l’Afrique, des Espagnols venus gérer une province sur laquelle ils ne régneront que 41 ans, des milliers d’Acadiens déportés des Maritimes – les Cajuns, qui s’établiront davantage dans les bayous que dans la ville elle-même – et vous obtenez un sacré recours collectif en perspective.En sa qualité de porte d’entrée sur le Mississippi, l’emplacement de La Nouvelle-Orléans était essentiellement stratégique. En vérité, il n’aurait jamais dû être envisagé pour y fonder une ville: il se trouve de deux à trois mètres au-dessous du niveau de la mer!Aujourd’hui, cette improbable métropole représente un véritable cauchemar pour tout urbaniste. À la moindre averse soutenue, la ville doit être drainée par 22 stations de pompage, qui rejettent, au moyen d’un vaste réseau de canaux surélevés, des milliers de mètres cubes d’eau à la seconde dans le bassin du lac Pontchartrain, au nord. Le sol est si humide qu’il est impossible d’y inhumer les morts; on les place donc dans des tombeaux hors de terre, ce qui donne aux nombreux cimetières de la ville – the cities of the dead – un caractère particulièrement macabre.Manning Ogden, qui est entrepreneur en construction, connaît bien les problèmes logistiques que posent les conditions du terrain. Tout en manoeuvrant habilement sa camionnette sur un boulevard lézardé de crevasses, il partage son exaspération. « Les résidants se plaignent tout le temps des routes, des fondations des maisons qui s’enfoncent, des pelouses inondées à la fin de l’été. Mais dès qu’on refait une digue ou un viaduc, ils se plaignent des inconvénients causés par les travaux. Qu’ils essaient donc de couler du béton sur de l’eau, pour voir! Cette ville ne devrait pas exister… C’est un privilège d’y vivre, au fond », conclut-il d’un ton sévère, soudain contraint à un détour par… la réfection d’un canal.La situation géographique particulière de la ville n’a pas comme seules conséquences les incessants inconforts de ses habitants. Au fil des décennies, l’endiguement systématique du Mississippi – pour améliorer la navigation, mais aussi pour satisfaire les besoins d’une industrie pétrochimique colossale dont les raffineries constellent les berges – a érodé la zone tampon que constituaient les marais de l’estuaire du grand fleuve. Si bien que, s’il advenait un ouragan majeur comme ceux qui, bon an, mal an, viennent frapper les côtes de la Floride, la ville serait complètement désarmée devant la crue violente des eaux.Selon le pire des scénarios, le tiers de la ville pourrait se retrouver sous 10 m d’eau, et ce, pendant des semaines. Avec un avertissement de 72 heures, un maximum de 75 000 personnes pourraient être évacuées à temps – d’après « les estimations les plus pessimistes », car il n’y a pas de consensus sur la question -, alors que le périmètre menacé en compte cinq fois plus.Les études paraissent absolument farfelues, tant leurs projections sont cataclysmiques. Et l’on sourit devant un t-shirt qui clame: « ‘Til the great flood Laissez les bon [sic] temps rouler! » Mais quand le New York Times – qui est tout sauf un journal farfelu – affirme en substance la même chose, on se pince.Des budgets ont bien été votés pour rebâtir les remparts naturels de la ville, mais ces sommes semblent s’être égarées dans les dédales tortueux de la politique louisianaise, réputée pour former une classe à part pour ce qui est de la corruption. (Dans les années 1930, un gouverneur de la Louisiane, condamné à 10 ans de pénitencier pour fraude, déclara à la fin de son procès: « Que voulez-vous, ce sont les risques du métier! »)À l’approche de la saison des pluies, John Williamson, mon astrologue de Jackson Square, a donc fait ses bagages. « Ce n’est pas une question de si , mais une question de quand et je sens que ce n’est pas mon été chanceux », dit-il sobrement, une catastrophe dans le regard.Attablé devant un gigantesque plateau d’écrevisses au bord du lac Pontchartrain, Manning Ogden, le pourtant pragmatique entrepreneur en construction, n’est pas plus optimiste. Alors, pourquoi reste-t-il? « Toute ma vie est ici, répond-il lentement. Et puis on ne va pas se sauver Il y a un risque évident, mais on a tout de même inventé le poker! » Il éclate de rire, de concert avec son fils Michael, 15 ans. Les crawfish sont délicieux. Le matin de mon départ, je suis allé boire mon café au lait sur les berges du Mississippi. Fidèle à elle-même, La Nouvelle-Orléans semblait faire la grasse matinée, émergeant à regret des vapeurs d’une autre nuit de débauche. Sur le pont du Natchez, un steamer d’époque, l’orchestre entonnait un air de dixieland. La rue de Bourbon, lavée à grande eau comme chaque matin de l’année, se préparait pour les festivités du soir. À la voir ainsi, à la fois industrieuse et alanguie, j’ai songé que La Nouvelle-Orléans avait l’air aussi prête à affronter un ouragan que moi un double bourbon sans glace, c’est-à-dire pas du tout. Mais cette ville, qui a vu naître le poker, semble jouir d’une chance infatigable. Et d’un talent certain pour… le bluff.

Culture

Le garçon et sa grenouille

Le roman de Gaétan Soucy, Music-hall !, est extrêmement étonnant. Mais l’étonnement naît, paradoxalement, d’un excès de familiarité. Le romancier reprend plusieurs des images, des manières, des thèmes les plus significatifs du roman québécois, tel qu’il s’est produit depuis près d’un demi-siècle. Il les porte à un degré de combustion qu’ils n’avaient jamais encore connu. Accomplissement ou épuisement ? C’est à voir.Le héros est décoré du nom de Xavier X. Mortanse. C’est le type de l’adolescent égaré, assez génial, persécuté par des adultes qui ne respectent pas son désir de pureté et la liberté de son imaginaire. Imaginez une Bérénice Einberg (Réjean Ducharme) ou un Jean-Le Maigre (Marie-Claire Blais), ou une de leurs nombreuses réincarnations – mais sans révolte. Contre quoi, contre qui voudrait-on que Xavier X. Mortanse se révolte ? Il faut une famille, une société pour se révolter. Lui s’est éveillé un jour dans le port de New York, sans autre mémoire que les noms d’une soeur, Justine, d’un pays, la Hongrie, et d’un fleuve, le Saint-Laurent. On voit que la cohérence n’est pas tout à fait au rendez-vous, et ça ne fait que commencer. Mais Xavier X. Mortanse, malgré les apparences, n’est pas un simple demeuré; il est aussi un redoutable joueur d’échecs. Et il dispose, autre miracle, d’une grenouille chantante et dansante trouvée un jour dans un chantier de démolition.Ai-je dit qu’il était sans révolte ? Il exerce cependant, depuis son arrivée à New York, un métier qui n’est pas sans rapport avec ce que pratiquaient ses prédécesseurs romanesques: il est apprenti dans l’Ordre de la démolition. Apprenti seulement, peu estimé par ses camarades de travail, qui ne lui épargnent pas les sévices de toutes sortes, et à vrai dire peu efficace. Il passe des heures à démolir un petit pan de mur, mais démolisseur convaincu, refuse de se laisser décourager, d’abandonner ce qu’il faut bien appeler une vocation. On est évidemment dans l’ordre symbolique ici, à des années-lumière de toute vraisemblance banale.Xavier X. Mortanse est d’ailleurs prêt à travailler sans rémunération, tellement il est pris par la nécessité quasi métaphysique de la démolition. Il s’agit de démolir pour démolir; la récompense se trouve dans la démolition elle-même. Bérénice Einberg était experte à ce jeu-là, mais elle y mettait plus de détermination, de passion, de haine.La parenté la plus significative entre Xavier X. Mortanse et ses prédécesseurs vient de ce que la cible première de ses travaux de démolition n’est pas le mur de briques, mais le langage lui-même. À vrai dire, ce n’est pas Xavier qui massacre le langage, c’est le narrateur. Il écrit: « Il avait les côtes et les épaules comme des coups de bâton », ce qui est un peu bizarre. Puis: « L’homme ne prit pas de gants pour que le garçon s’ôte de là. » Et encore: « Il enchaînait les coups qu’on aurait dit qu’il les avait pensés avec ses pieds les plus rudimentaires. » Serait-ce là du « stratakorek, la langue secrète de la démolition »? On pensera évidemment au « bérénicien » de Réjean Ducharme, inspiré par l' »exploréen » de Claude Gauvreau, mais les impropriétés de langage commises (volontairement, il faut insister) par le narrateur de Music-hall ! semblent procéder moins d’un désir de contestation que d’une chute molle dans le n’importe-quoi.Étrangement d’ailleurs, ces phrases – ou bouts de phrases – voisinent avec des passages d’une écriture éminemment correcte, qui rappellent le style sentimental et fade des romans-feuilletons: « Peggy continuait un long moment à le regarder, du même air grave et étonné. Elle passait la main dans les cheveux du garçon, ou caressait sa joue avec le revers de ses doigts. Elle lui adressait un sourire attendri et triste. » Faut-il penser que cette fadeur est volontaire, voire provocatrice, comme les bizarreries de langage citées plus haut? On hésite un moment, puis on comprend qu’on se trouve devant une opération qui, dans la correction ou l’incorrection, vise à priver le langage de toute signification un peu forte, à produire ce qu’on oserait appeler de l’in-signifiant. J’insiste, il va sans dire, sur le trait d’union.On se souviendra peut-être d’un roman de Jacques Folch-Ribas, paru en 1970, qui s’intitulait Le démolisseur. C’était la célébration, dans une langue superbe, de cette « beauté du vide » qui peut devenir, chez certains êtres, une passion absolue. Il y a, dans Music-hall !, quelques allusions à cette sorte de beauté, mais le livre est plutôt, dans son ensemble, la manifestation d’une surabondance, d’un trop-plein de langage qui s’annule lui-même comme porteur de sens. Pas plus que son personnage, le romancier de Music-hall ! ne démolit vraiment; il défait plutôt, il désamorce. Les mots sous sa plume deviennent interchangeables. Pourrait-on penser que le livre de Gaétan Soucy pousse à la limite, jusqu’à l’absurde, les risques de l’orgie de langage dans laquelle nous vivons aujourd’hui ?Je n’exclus pas que Music-hall! puisse remporter, avec ses 400 pages, un succès, national et international, semblable à celui de La petite fille qui aimait trop les allumettes. Il compte beaucoup de personnages étonnants, bizarres et bizarrement nommés, d’Ishmael Lazarus à Rogatien Long-d’Ailes, et d’événements peu communs.Music-hall !, par Gaétan Soucy, Boréal, 391 p., 27,95$.MUSIC-HALL !Enfin, il arriva ceci dans la rue qu’en croisant un monsieur sans traits remarquables, qui allait sa serviette sous le bras, l’apprenti fut saisi d’une pensée à la fois dérangeante et banale, savoir pourquoi était-il lui-même Xavier plutôt que cet homme-là? Et c’est précisément ce qui miraculeusement se produisit, à l’instant même, Xavier devint cet homme et cet homme devint Xavier, mais comme ni l’un ni l’autre ne conservaient aucun souvenir d’avoir été celui qu’ils n’étaient plus, et n’avaient plus d’autres souvenirs ou caractères que les souvenirs et caractères qui étaient ceux de celui qu’ils étaient devenus, rien ne fut changé au bout du compte dans l’ordre infime de l’univers, et chacun passa sa route sans s’être aperçu de rien. Gaétan Soucy

Culture

Le drame caché de Papineau

Louis-Joseph Papineau, chef des Patriotes de 1837, avait un fils schizophrène. Médecin et professeur de botanique à l’Université McGill, Lactance Papineau a fini ses jours à l’asile Saint Jean de Dieu, à Lyon, en France, où ses parents l’avaient discrètement fait interner.Peu d’historiens se sont intéressés à ce drame familial qui a bouleversé la vie des Papineau, alors retirés dans leur manoir de Montebello, sur la rive nord de la rivière des Outaouais. C’est donc un petit miracle que les ex-enseignants Georges Aubin et Renée Blanchet ont réussi en mettant la main sur des documents inédits qui lèvent le voile sur ce secret bien gardé.Je connaissais vaguement les deux chercheurs, à qui l’on doit l’édition (en cours) de la correspondance complète de Papineau – 1 800 lettres -, de sa femme, Julie, et de leurs fils Amédée et Lactance. Une oeuvre colossale qui, hélas! n’existait pas lorsque je m’usais les yeux aux Archives nationales en vue d’écrire Le roman de Julie Papineau. J’aurais vendu mon âme au diable pour y avoir accès.Le coup de fil de Georges Aubin, au beau milieu de l’été, m’a intriguée. Sachant l’intérêt que je porte aux Papineau, il m’a annoncé qu’il avait reçu de France une lettre authentique du chef des Patriotes. « Pour la première fois, m’a-t-il dit, Papineau admet que Lactance souffre d’aliénation mentale. »Sans tarder, j’ai pris la route de L’Assomption pour les rencontrer, lui et sa femme. Je les imaginais, tels des moines bénédictins, s’esquintant dans un nuage de poussière plus que centenaire. Lui, décryptant à la loupe des pages et des pages d’une écriture quasi illisible toute en pattes de mouches. Elle, tapant avec frénésie sur son clavier. En 10 ans, n’avaient-ils pas retrouvé, classé et annoté des milliers de lettres du 19e siècle, notamment celles de Wolfred Nelson, vainqueur de la bataille de Saint-Denis, et celles de Louis-Hippolyte La Fontaine, initiateur du Canada-Uni?J’ai trouvé Georges Aubin et Renée Blanchet dans leur jardin, au milieu de plantes robustes. « C’est Papineau qui m’a appris à cultiver les fleurs, dit Georges Aubin. Ses lettres à Julie regorgent de précieux conseils. » Leur maison fourmille d’ouvrages écornés, dont certains datent du 16e siècle. Une montagne de photocopies débordent sur le piano, muet tant il est couvert de paperasse, cependant qu’au mur un calendrier consacré à Louis-Joseph Papineau marque les jours qui passent.Le décor de parfaits rats de bibliothèque? J’incline à penser que nous sommes plutôt en présence d’un couple de détectives à l’affût de mystérieuses pièces à conviction qui permettraient de reconstituer des événements longtemps occultés parce que jugés honteux. Car, en plus de dépouiller les archives, ils mènent leurs enquêtes sur le terrain. À New York, au Vermont, à Paris, à LyonC’est en recopiant le journal de Lactance, ce fils mal-aimé dont Julie Papineau disait qu’il était le plus doué de ses enfants, que Renée Blanchet a percé le mystère de sa folie, qui se manifestera une quinzaine d’années plus tard. L’étudiant en médecine y raconte la vie quotidienne de sa famille en exil à Paris, avec son lot de chicanes et de frustrations. « Lactance a une écriture torturée, dit la chercheuse. Il m’a fallu six mois pour retranscrire le document. C’était émouvant. J’en ai pleuré. »Pendant ce temps, Georges Aubin faisait le voyage jusqu’à Lyon, s’arrêtant à l’hôpital Saint Jean de Dieu avant de se rendre au cimetière où repose le fils de Papineau, mort loin des siens en 1862, à l’âge de 40 ans. À son retour, après de nombreuses démarches auprès des autorités de l’établissement de santé, Georges Aubin a fini par recevoir par la poste une lettre authentique signée de la main de Louis-Joseph Papineau en 1854. Elle est adressée à Elzéar-Alexandre Taschereau, futur évêque de Québec et premier cardinal canadien, chargé de conduire Lactance chez les hospitaliers de Lyon. Elle nous apprend que le jeune homme, qui porte la soutane (même s’il n’est pas prêtre), se croit en route vers Rome, où il espère obtenir la canonisation de son frère Gustave, mort à 20 ans, qu’il considérait comme un saint.Cette pièce du dossier a pris tout son sens lorsque Renée Blanchet a trouvé, au Séminaire de Québec, les notes de voyage de l’abbé Thomas-Étienne Hamel, l’autre chaperon de Lactance, qui relate les faits et gestes du malheureux passager à bord du Charity, pendant la traversée de l’Atlantique. « Il ne mangeait plus, ne se rasait plus et consacrait ses journées à la prière », dit la chercheuse, qui publiera le journal de Lactance l’an prochain.Pour ces auteurs d’une vingtaine d’ouvrages, cette découverte n’est qu’un heureux événement de plus dans leur longue quête pour retrouver les lettres des Patriotes, qui dorment aux archives dans l’indifférence générale ou traînent dans les fonds de tiroir de leurs descendants. « Nous nous sommes donné pour mission de rendre ces écrits accessibles au grand public, dit Georges Aubin. Tant mieux si nos livres sont utiles aux historiens, mais ce n’est pas le but. »L’un d’eux avait protesté à la publication des premiers ouvrages de l’ex-enseignant: qui est ce Jos. Bleau qui marche sur nos plates-bandes? « Je lui ai demandé de signer l’introduction de mon livre suivant, explique l’auteur. Il a accepté. » Aujourd’hui, les historiens consultent le couple. Et les amis s’en mêlent. Ainsi, le romancier Yves Beauchemin m’a raconté que Georges et lui faisaient chaque année un pèlerinage: « Nous allons à Alburg, un village du Vermont à la frontière canado-américaine. C’est de là que le Dr Robert Nelson est parti, le 23 novembre 1838, pour venir proclamer l’indépendance du Bas-Canada. »Qui a inculqué cette passion au couple? Tout a commencé lorsque Georges Aubin s’est intéressé au grand-oncle de sa femme, Magloire Blanchet: curé de Saint-Charles-sur-Richelieu au moment de la rébellion, il s’était ensuite exilé aux États-Unis. « Ça m’a surpris de voir qu’un Patriote en soutane, emprisonné pendant les troubles, était devenu le premier évêque de Seattle. » Aubin a publié des extraits de la correspondance de Magloire Blanchet dans Au Pied-du-Courant, un recueil de lettres écrites par les prisonniers politiques de 1837-1838.Ces lettres apportent un éclairage insoupçonné sur la répression sanglante qui a suivi les soulèvements populaires. « Contrairement à ce que certains historiens affirment, dit-il, il existe des preuves que des viols ont été commis sur les femmes et les filles des rebelles. » Ainsi, après une rafle opérée par des miliciens chez Joseph Duquette (qui sera pendu), la soeur de celui-ci a été pourchassée dans le verger familial. Devenue muette et à demi folle, elle a dû être internée.Cet automne, Georges Aubin publie la correspondance de Louis-Hippolyte La Fontaine et de Robert Baldwin (Les ficelles du pouvoir, aux Éditions Varia). Et Renée Blanchet plonge au coeur de la Nouvelle-France. Après avoir fait revivre sur le mode romanesque son aïeule dans Marguerite Pasquier, fille du Roy (Varia), elle signe Les filles de la Grande Anse (Varia), qui raconte la Conquête en cinq récits.Pour en savoir plusLouis-Joseph Papineau: Lettres à Julie, texte établi et annoté par Georges Aubin et Renée Blanchet, Septentrion, 2000, 812 p.Julie Papineau, une femme patriote: Correspondance 1823-1862, introduction et notes de Renée Blanchet, Septentrion, 1997, 518 p.Amédée Papineau: Journal d’un Fils de la Liberté, 1838-1855, introduction et notes de Georges Aubin, Septentrion, 1998, 961 p. Lactance Papineau: Correspondance 1831-1857, introduction et notes de Renée Blanchet, Comeau & Nadeau, 2000, 249 p.

Culture

Trop de vies, ou pas assez

On se souvient peut-être qu’à la fin d’Immobile, le précédent roman de Ying Chen, la narratrice se trouvait devant une auberge, face à la mer. Son mari, appelé A…, était parti, et elle n’avait pas cherché à le retenir. « Assise devant l’auberge, disait-elle, sans bagage, dans la poussière soulevée par des parents pressés, j’attendrai ce camion qui, je l’espère, saura m’emporter. Tout sera alors fini. Tout recommencera. »Tout recommence, en effet, puisqu’au début du roman suivant, Le champ dans la mer, la femme se trouve encore au même endroit: « J’ai dormi sur le perron de son auberge et je n’ai pas payé. Ce matin, ce sont les coups de pied de l’aubergiste qui m’ont réveillée. » Tout, c’est-à-dire l’immense rêverie qui ramène la femme vers des vies antérieures qui ont eu lieu réellement (selon de vieilles croyances) ou n’ont pas eu lieu (selon la vision moderne des choses) et l’empêche de vivre sa vie présente.A…, c’est-à-dire le mari, l’archéologue, le scientifique, celui qui représentait dans Immobile l’enthousiasme moderne, est encore nommé dans Le champ dans la mer, mais sans y être vraiment présent. L’essentiel de ce dernier roman se passe dans une des vies antérieures de la narratrice, et c’est l’histoire d’un amour d’adolescence entre celle-ci et un garçon du voisinage désigné par la lettre V… Nous sommes dans un village ancien, entouré de champs de maïs et en grande partie déserté par sa population. Le père de la narratrice, qui est maçon, meurt en tombant du toit d’une maison voisine qu’il était en train de réparer et – coïncidence dont on ne doit pas s’étonner – sa fille mourra en recevant sur la tête une tuile du même toit. Entre-temps, une histoire d’amour aura eu lieu entre cette dernière et le fils de la maison voisine, malgré l’hostilité provoquée entre les deux maisons par la chute du père. Une histoire un peu semblable à celle de Roméo et Juliette, bien que la narratrice tienne à écarter cette ressemblance. On est en Chine, pas en Italie. Et, dans la Chine de Ying Chen, tout peut toujours recommencer, la mort n’est jamais définitive.Le champ dans la mer est donc un autre épisode de la lutte qui ne cesse jamais, dans l’oeuvre de Ying Chen, entre l’histoire et la mémoire, une lutte sans vainqueur possible. Tout au plus peut-on dire qu’ici le combat semble avoir perdu un peu de la vigueur qu’il avait dans Immobile. L’écriture est également moins sûre, moins pleine que dans le roman précédent, et l’on se prend à penser que l’oeuvre de Ying Chen se trouve à ce tournant difficile où, sans renoncer à sa vision du monde, elle devra explorer des terrains un peu différents.Il y a trop de vies dans Le champ dans la mer. Il n’y en a pas assez dans le roman de Sylvain Trudel, Du mercure sous la langue: son héros-narrateur est un jeune garçon hospitalisé pour un cancer et qui se sait promis à la mort.Frédéric n’est pas un garçon ordinaire; on n’est pas impunément un personnage de Sylvain Trudel. Il fait des poèmes. Il possède une langue d’une richesse exceptionnelle, pleine de tournures frappantes, originales. Des connaissances médicales sur la maladie qui l’accable. Sa culture n’est pas non plus celle du tout-venant. Cancéreux, comme on l’a dit, il décide de se faire appeler Métastase, en l’honneur d’un poète italien du 19e siècle. On vient de comprendre qu’il a l’humour féroce.Il n’y aura pas beaucoup d’événements marquants dans ce récit d’hôpital: des amis qui s’en vont chez eux après avoir été déclarés guéris; d’autres, plus nombreux, qui sont voués à la mort, comme Frédéric. Et les visites de la parenté. Frédéric discute ferme avec sa psychothérapeute, Maryse Bouthillier, et l’aumônier boiteux, l’abbé Guillemette, à qui il en fait voir de toutes les couleurs sur le terrain de la religion. Dira-t-on qu’il – ou plutôt son auteur – en fait trop, qu’il abuse d’une machine verbale qui tourne parfois à vide? Il m’est arrivé, en cours de lecture, de me rappeler avec nostalgie l’extrême économie de la nouvelle qui a donné naissance à ce récit et qu’on pouvait lire dans Les prophètes, parus en 1996. Mais j’avais tort. Il y a de nombreuses pages, dans Du mercure sous la langue, qui justifient la réécriture à laquelle s’est livré Sylvain Trudel. Je pense, en particulier, à ce chant prodigieux de déréliction et de révolte qui s’élève à la fin du récit, cette « fête du mort » qui compte parmi les sommets de l’oeuvre du romancier. Ces pages nous rappellent que Sylvain Trudel est une des voix les plus fortes, les plus personnelles de la littérature québécoise actuelle.Le champ dans la mer, par Ying Chen, Boréal, 114 p., 17,95$.Du mercure sous la langue, par Sylvain Trudel, Les allusifs, 130 p., 18,95$.Le champ dans la merJ’avais l’impression de marcher sur un chemin ancien. Son aspect aride faisait songer aux époques lointaines où commencement et fin sont confondus, effets et causes impossibles à démêler. J’avais toujours de mauvaises notes en histoire. Pendant quelques instants, mon esprit était envahi par le vague souvenir d’une longue et pénible marche, d’une fatigue rappelant d’innombrables et pourtant identiques désirs jamais assouvis et inassouvissables, projets de bonheur sans cesse avortés.Ying Chen

Culture

Une plume au vitriol

Elle sourit, énigmatique, le corps flottant dans une vaste veste unisexe bleu roi. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est zen° même si des ouvrages de philosophie bouddhiste ont remplacé les Essais de Montaigne sur sa table de chevet. Il suffit d’ailleurs de lire son nouveau livre, son cinquième en 20 ans, pour constater à quel point Monique Proulx n’a rien perdu de son mordant.L’esprit caustique, après tout, c’est sa griffe. « Il vaut mieux aller dans la cruauté que dans la mièvrerie si on veut réveiller les gens », lance-t-elle pour justifier le regard dur et acéré que pose sur le monde son héroïne, Florence, 25 ans. « Je n’écris pas seulement pour inventer des histoires; le divertissement, ça ne m’intéresse pas », tranche la romancière, cinquantenaire depuis peu.Elle a sa coiffure asymétrique de toujours mais en plus court, sa longue boucle d’oreille du côté où ses cheveux blonds ébouriffés sont dégagés. « J’aime bien prétendre amener les gens à une certaine déstabilisation qui les fait remettre en question leurs certitudes. » Elle a ses yeux clairs tellement intelligents plantés dans les miens. « Je suis contente de mon livre. J’ai raison, hein? » Elle glousse.Dans son livre, justement, elle s’en prend aux écrivains qui se donnent en pâture aux critiques, qui s’exhibent en public pour quémander des compliments. « Un auteur en promotion, c’est une espèce de boursouflure qui veut être léchée », ironise Monique Proulx, paraphrasant son héroïne. « Personnellement, je n’ai rien contre les entrevues, mais en soi, c’est une anomalie que je sois ici, prévient-elle. Idéalement, un roman devrait se suffire à lui-même. »On croirait entendre Réjean Ducharme, l’écrivain le plus secret du Québec. Ce n’est pas un hasard si le nouveau roman de Monique Proulx s’ouvre sur des citations de Ducharme. Pas un hasard non plus si le véritable personnage pivot de son histoire ressemble étrangement à l’auteur de L’avalée des avalés: schizophrène, il vit caché, n’accorde jamais d’entrevue et pond des chefs-d’oeuvre.Monique Proulx a voulu rendre hommage à celui qui lui a donné envie d’écrire dès l’âge de 15 ans. « Réjean Ducharme a été un initiateur pour moi, quelqu’un qui m’a montré la porte de la liberté. » Laliberté, Pierre Laliberté: c’est le nom qu’elle a donné à son personnage d’écrivain fantôme. Il va en quelque sorte servir de père à Florence. Le sien vient de mourir. Elle le détestait. Jamais il ne lui avait montré le moindre signe d’affection. Elle aurait tant voulu qu’il lui parle, qu’il la touche, une fois, une seule. Trop tard. En sortant de la chambre où le corps du défunt refroidit, la jeune fille croise Pierre Laliberté dans le couloir de l’hôpital. Il est vêtu de blanc et elle le prend pour un infirmier. Elle ne sait pas encore qu’il s’agit de l’écrivain mythique, qu’elle n’a jamais lu de toute façon. Il lui rapporte une phrase prononcée par son père dans son délire, juste avant de mourir: « Le coeur est un muscle involontaire. »C’est là que tout démarre. « Cette phrase est un déclencheur. C’est soudain comme un écho, complètement étranger et effrayant parce que ça ne répond pas du tout à l’image réconfortante du vieil homme insignifiant que Florence garde en mémoire. On pense tellement qu’on sait tout de ceux qui nous sont proches° « Le coeur est un muscle involontaire. C’est le titre du plus récent roman, tant attendu, de Monique Proulx (à paraître le 17 avril, aux Éditions du Boréal). Un hommage à son maître littéraire, oui, mais pas seulement. « Je voulais parler de mon père. De son côté méconnu. Il avait un puits de trésors en lui, un monde de richesses dont je n’ai jamais rien su. » Elle se tait. Puis elle rit. Un rire aigu. Sa façon de reculer devant le terrain miné sur lequel elle vient de s’aventurer? « J’avais un travail de réparation à faire. »Il y a huit ans, dans une entrevue accordée à L’actualité (« Du côté de chez Proulx », 1er mai 1994*), Monique Proulx avait traité son vieux père mort depuis longtemps de lavette, de trouillard, de râleur, de pas intelligent. Elle lui avait reproché d’avoir abdiqué comme romancier après seulement deux publications et de s’être contenté d’un petit job de fonctionnaire pour le reste de sa vie. « Je n’avais pas le droit de dire ces choses cruelles sur lui, même si j’avais toutes sortes de raisons de les penser », déclare-t-elle aujourd’hui. »Ça m’a poursuivie longtemps. Il y a des gens qui m’ont haïe, qui m’ont écrit; ma mère et ma famille ont été complètement effondrées à cause de ça. On se disait ces choses-là entre nous, tout en sachant que ce n’était pas l’unique réalité. Mais de les voir publiées, dites à des étrangers°  » De toute évidence, la blessure est encore vive. « C’était un papier horrible! Mais au fond, c’était un miroir: je voyais le regard que je posais sur mon père, un regard d’une horrible cruauté. Je peux dire que ce papier-là est à l’origine de mon nouveau roman. »Dans les pages de L’actualité, elle avait annoncé à l’époque qu’un jour elle écrirait un texte sur son père. Le pensionnaire, c’est le titre qu’elle avait trouvé. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a de la suite dans les idées. Un chapitre de son dernier livre s’intitule: « Le locataire ». Elle écrit, endossant le personnage de Florence: « Papa s’est toujours comporté en locataire. Qu’est-ce qu’un locataire? Un locataire est quelqu’un qui ne se sent responsable de rien dans le lieu où il se trouve. »Les pères irresponsables sont légion dans l’oeuvre de Monique Proulx. Le papa de la Petite, dans sa nouvelle « Jouer avec un chat » (Les aurores montréales, 1996), était de ceux-là. Celui de la jeune fille dans le scénario qu’elle a écrit plus récemment pour le film d’Yves Dion, Le grand serpent du monde, aussi. Ce qui ne l’empêche pas de clamer: « C’est aux enfants d’aller vers leurs parents. C’est notre responsabilité. Quand ils sont morts, il est trop tard. »Monique Proulx a dédié Le coeur est un muscle involontaire à ses parents. « Ma mère est morte le printemps dernier », glisse-t-elle, les yeux humides. Elle avoue qu’elle a longtemps été déconnectée de ses racines. « Je vivais comme une feuille qui flotte soudain dans l’air, venue au monde de rien. Mais ça ne marche pas comme ça. On doit beaucoup à ceux qui nous ont précédés. On a des parents! C’est à cause d’eux qu’on est ici, qu’on le veuille ou non. On continue les choses qu’ils ont commencées de façon larvaire, on les peaufine. On a même le pouvoir de faire aboutir les choses qu’ils n’ont pas achevées… »Contrairement à son père, Gustave, Monique Proulx a très tôt laissé tomber son poste de fonctionnaire à Québec pour se consacrer entièrement à l’écriture. Et elle a, dès le début, connu un succès important. Elle avait 31 ans quand son premier livre, un recueil de nouvelles intitulé Sans coeur et sans reproche, est paru. Tout de suite, elle a récolté une flopée de prix. Le roman qui a suivi, Le sexe des étoiles, a été adapté au cinéma par Paule Baillargeon. C’est Monique Proulx elle-même qui a écrit le scénario du film, choisi pour représenter le Canada dans la course aux Oscars en 1994. Quand elle publie Homme invisible à la fenêtre, en 1993, c’est la manne: quatre récompenses, dont le prix Québec-Paris, attribué à Réjean Ducharme 17 ans plus tôt. Séduit, Jean Beaudin en fera un film, Souvenirs intimes, dont elle signera, là encore, le scénario.Si publiquement c’est la gloire, dans le privé c’est une autre histoire. Une de ses amies qui s’est reconnue dans Les aurores montréales a rompu avec fracas. Un vieux monsieur qui lui avait inspiré un personnage de clochard dans le même recueil de nouvelles l’a apostrophée dans la rue et l’a traitée comme du poisson pourri. « Il m’a dit que je méritais la prison. » Elle n’avait pas daigné maquiller l’identité de l’homme en question et avait utilisé son vrai nom.Les aurores montréales lui ont valu énormément d’inimitié. « Même Pierre Foglia a détesté. » Elle avait dédicacé au chroniqueur de La Presse une nouvelle où elle faisait son portrait. « Quand je l’ai rencontré plus tard, je suis allée vers lui et il m’a dit: « Ah! Je m’étais promis que je ne vous adresserais jamais plus la parole. » On avait pourtant eu des rapports cordiaux jusque-là! »À la parution d’Homme invisible à la fenêtre, trois ans plus tôt, Pierre Foglia avait vivement salué le talent de l’écrivaine. Le peintre paraplégique à qui elle avait dédié le roman, par contre, l’avait mal pris. « Il m’a quasiment traitée de criminelle. Il savait bien pourtant que j’en faisais un personnage de fiction. J’avais fait des entrevues avec lui, il m’avait fourni le matériau de base, mais c’est tout. »Monique Proulx affirme qu’elle n’a eu que des ennuis avec cet ex-copain qui lui a servi de modèle pour Homme invisible à la fenêtre. « Quand j’ai reçu le prix Québec-Paris, il a voulu que je lui donne de l’argent, que je fasse réimprimer mon livre avec une peinture de lui, que je lui organise un vernissage et puis quoi encore!? Il est revenu à la charge quand le film est sorti. Il a même menacé de me poursuivre  » Elle s’approche, coquine: « Ça m’a inspiré une autre nouvelle. J’ai déjà trouvé le titre: Le retour de l’homme invisible. » Elle s’esclaffe. « Je m’attends à tout! »Elle ne s’inquiète pas, en tout cas, de la réaction de Réjean Ducharme lorsqu’il découvrira l’existence de Pierre Laliberté. « Peut-être qu’il va détester ça, mais on sait que lui, au moins, ne fera pas d’esclandre! » Elle insiste: elle ne connaît pas personnellement l’écrivain. « Ce n’est pas un portrait, c’est le symbole de ce qu’il a fait pour moi. »Dans Le coeur est un muscle involontaire, Pierre Laliberté apprend à Florence comment s’extraire de l’agitation du monde pour mieux l’observer. La curiosité est la condition fondamentale de l’écriture, selon Monique Proulx. « Il faut apprendre à faire le vide en soi. Il faut apprendre à se taire, à faire taire son petit monologue intérieur, son petit univers artificiel, celui qu’on construit chaque seconde pour se donner la sensation de vivre. C’est très rare qu’on accepte d’être là, rien que là, en train de marcher dans la rue, nu-pieds sur le béton. Ce vide-là est le vide premier, celui qui est nécessaire à l’ouverture aux autres et à l’écriture. »Florence vit entourée de béton, branchée en permanence sur son ordinateur, mais coupée de tout, centrée sur son nombril. Son mentor va l’amener à voir le côté caché des êtres et de la vie, lui faire prendre conscience qu’elle appartient à un grand tout. « C’est une découverte qu’il faut faire le plus tôt possible parce que c’est ce qui nous sauve de la névrose, du désespoir, de l’angoisse, de la solitude. Les gens dans les villes sont complètement déconnectés: ils ont oublié pourquoi les êtres humains sont sur la terre. »C’est loin de la ville qu’elle est parvenue à nouer les fils de ce roman qu’elle voulait écrire depuis longtemps. Lauréate d’une bourse Gabrielle-Roy il y a deux ans, elle a pu s’isoler pendant quatre mois dans la maison qui fut celle de l’auteur de Bonheur d’occasion, à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix. « C’est un endroit merveilleux pour écrire. J’avais 50 pages de noircies quand je suis arrivée, alors que ça faisait presque deux ans que j’avais commencé mon roman. Je savais que je voulais parler de mon père et de Réjean Ducharme, mais ça ne démarrait pas. » Elle avait son titre aussi, depuis 20 ans. « C’est le titre que je voulais donner à Sans coeur et sans reproche, mais mon éditeur n’avait pas du tout aimé ça. Comme c’était mon premier livre, je ne m’étais pas braquée° « À l’été 2000, dans la petite maison blanche surplombant le fleuve, entourée de « l’un des plus jolis paysages du monde », comme l’écrivait Gabrielle Roy à sa soeur il y a près d’un demi-siècle, Monique Proulx a pondu une soixantaine de pages. « Ça m’a vraiment permis de repartir! »Son prochain roman se passera à la campagne, elle me l’a assuré, mais a refusé de préciser de quoi il sera question: « Je n’en parle à personne, pas même à mon chum. » Il se pourrait bien aussi qu’elle écrive un jour une nouvelle en prenant comme modèle Berthe Simard, une amie de Gabrielle Roy dont elle a fait la connaissance à Petite-Rivière-Saint-François. « On se téléphone souvent depuis. C’est tout un personnage! » Voleuse de vies sans coeur et sans reproche, Monique Proulx? À bien y penser, si quelqu’un devait s’offusquer à la lecture de son plus récent roman, c’est la personne qui lui a servi de modèle pour Florence. C’est-à-dire elle-même. « Habituellement, j’ai des façons de me glisser dans mes personnages, mais je me sens à couvert. Tandis que là, je me suis mouillée. » On ne peut pas toujours s’abriter derrière l’édifice blindé de sa personnalité. « À force d’observer les brèches chez les autres, ça nous renvoie aux nôtres. »

Culture

Mademoiselle D.

À peine la fin de la récré a-t-elle sonné que déjà les élèves de 5e année de l’école Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, dans le quartier Ville-Émard, à Montréal, déboulent dans leur classe. Pas question d’être en retard cet après-midi: une de leurs idoles vient leur rendre visite. Ce n’est ni une vedette de la télé ni une chanteuse pop, plutôt° l’écrivaine chouchoute des enfants. Dominique Demers en chair et en os. Celle qui les a charmés avec Mademoiselle Charlotte, Léon Maigrichon et autres Toto la brute.Assise sur le pupitre de la maîtresse, l' »idole » ne se prend pas pour une star. Sourire espiègle, minceur juvénile, taches de rousseur et mini-queue de cheval: cette gamine de 45 ans pourrait presque passer pour une élève de la classe. « Elle les aime et ils le sentent, fait observer Lucie Lachance, leur enseignante. Alors que, en début d’année, j’ai eu du mal à les intéresser à la lecture, ils ont tout de suite été passionnés par les histoires de Dominique Demers. Parce qu’elles sont surprenantes, drôles et faciles à lire. »C’est en leur lisant les aventures de Mademoiselle Charlotte que Lucie Lachance a réussi à appâter ses élèves. Mademoiselle Charlotte, c’est le personnage le plus connu de Dominique Demers. Une vieille dame farfelue et un peu rebelle, qui change de métier dans chaque roman et a pour confidente Gertrude, une roche. « Je leur lisais un chapitre et ils couraient emprunter le livre à la bibliothèque, dit l’enseignante. Soudain, la lecture cessait d’être une corvée pour devenir un plaisir. »Les élèves de Lucie Lachance ne sont pas les seuls à être conquis par Mademoiselle Charlotte: les quatre romans de la série – La nouvelle maîtresse, La mystérieuse bibliothécaire, Une bien curieuse factrice et Une drôle de ministre – se sont envolés à 90 000 exemplaires au total. Cette vieille dame haute en couleur est devenue l’héroïne d’un film, La mystérieuse Mademoiselle C., qui sortira le 27 mars dans 50 salles québécoises. Le rôle principal sera interprété par Marie-Chantal Perron. Réalisé par Richard Ciupka d’après le scénario de Dominique Demers, le film réunit les deux premières aventures de la série. Très confiant, le producteur, Claude Veillet, des films Vision 4, envisage déjà une suite et même une série d’animation coproduite avec la télévision française.Avant d’être l’héroïne d’un film, Mademoiselle Charlotte a été au coeur d’une activité scolaire de l’école Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, à Edmundston, au Nouveau-Brunswick. Les élèves lui ont inventé un nouveau métier: reporter touristique. Et ils ont invité les habitants d’Edmundston à s’approprier le rôle de la vieille dame en envoyant à l’école des cartes postales signées par Mademoiselle Charlotte. « Le journal local a lancé un appel à ceux qui partaient à l’extérieur et une agence de voyages en a parlé à ses clients, raconte Claire Porter, du comité de parents. Même des hommes d’affaires sans enfant se sont prêtés au jeu! » Des centaines de cartes postales sont arrivées du monde entier et ont été affichées sur la gigantesque mappemonde de l’école.Sa complicité avec les jeunes lecteurs, Dominique Demers l’a d’abord cultivée en famille. Ses trois enfants – Marie, 15 ans, Alexis, 17 ans, et Simon, 20 ans – ont été sa plus grande source d’inspiration. C’est pour Alexis qu’elle a écrit Valentine picotée, son premier roman, publié en 1991. « En fait, je lui ai volé son histoire, explique-t-elle aux élèves de l’école Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours. Alexis avait six ans et était amoureux fou d’une fille de sa classe, qui, elle, ne l’aimait pas. J’ai imaginé un récit rigolo autour de ça et, avec la permission de mon fils, je l’ai envoyé à un éditeur, sous un faux nom. J’avais trop peur que ce soit pourri! »L’histoire d’amour d’Alexis a fait un malheur chez les 6-12 ans. Et le garçonnet est devenu le héros de quatre autres mini-romans, dont Marie la chipie. « Marie, c’est ma fille, poursuit l’écrivaine. C’était vraiment une chipie à cette époque-là! Quand elle a vu le titre du roman, elle n’a rien voulu savoir: le livre est resté deux ans dans mon tiroir avant qu’elle accepte qu’il soit publié. » Rires dans la classe. « Est-ce que c’est difficile d’écrire? » demande une fillette. « Tout le monde peut inventer des histoires, lui répond Dominique Demers. Je suis sûre que vous avez tous dans la tête 200 idées de roman. Un écrivain, c’est un voleur d’idées et un inventeur fou. »Des idées, Dominique Demers en a à la pelle. En 10 ans, elle a publié une vingtaine de romans pour les enfants et les ados, et trois pour les adultes. Presque tous ont remporté le prix Livromagie, décerné chaque année aux auteurs des bouquins préférés des jeunes par un jury composé des enfants et ados membres des clubs de lecture de Communication-Jeunesse, organisme qui promeut la littérature. La plupart des titres ont également connu un joli succès de librairie. La série des Alexis a amusé des milliers d’enfants: 77 000 exemplaires ont été écoulés. Et la trilogie dramatique des Marie-Lune (Un hiver de tourmente, Les grands sapins ne meurent pas et Ils dansent dans la tempête) en a fait pleurer, des adolescentes, avec 110 000 exemplaires vendus. »Son influence est considérable », estime Suzanne Pouliot, spécialiste de la littérature jeunesse et professeur titulaire à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, qui fut membre du jury de sa thèse de doctorat en études françaises, en 1994. « Non seulement parce qu’elle a du talent, mais plus encore parce qu’elle s’engage auprès des jeunes. » Outre ses tournées – moins fréquentes qu’avant, faute de temps – dans les écoles et les bibliothèques, Dominique Demers rencontre régulièrement les enfants dans les salons du livre. Présidente d’honneur de celui de Montréal en 2000 et 2001, elle n’a pas hésité à participer à la Nuit à lire debout, en compagnie d’écoliers ravis.Le style de l’écrivaine n’est pourtant pas toujours au goût de tous. « Ses phrases courtes et les nombreux anglicismes du langage des adolescents appauvrissent l’écriture habituelle de l’auteure et son sens du récit s’en trouve un peu terni », a écrit Ginette Guindon dans Le Devoir à propos de Ta voix dans la nuit, le plus récent roman pour adolescents de Dominique Demers, paru en 2001. Tandis que certains parents jugent ses livres pour enfants un peu simplistes et moralisants. « Ce qu’elle écrit n’est pas racoleur, rétorque Sonia Sarfati, critique littéraire à La Presse et elle-même auteur pour la jeunesse. Elle respecte les enfants et ne sous-estime pas leur capacité de lecture. »Charlotte Guérette, professeur de littérature jeunesse à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, à Québec, est d’accord. « Dominique Demers invite les enfants à poser un regard différent et personnel sur le monde, dit-elle. Et ses romans pour les adolescents se démarquent par leur audace. Elle a été la première à aborder des thèmes comme le suicide et l’avortement. Elle ose aller plus loin que la plupart des auteurs d’ici. »Une audace qui a néanmoins valu à la trilogie des Marie-Lune d’être retirée du programme – et des bibliothèques – de certaines écoles secondaires. De même qu’elle a suscité une bisbille avec la première maison d’édition, La Courte Échelle, qui a refusé de publier les deux derniers tomes de cette série pour des raisons de contenu – le personnage de Marie-Lune, alors âgé de 15 ans, décide de mener sa grossesse à terme et de confier l’enfant en adoption plutôt que de se faire avorter. En revanche, la suite de la série a immédiatement été acceptée par le principal éditeur actuel de Dominique Demers, Québec Amérique, qui a récupéré la totalité des romans qu’elle avait publiés à La Courte Échelle.Franco-Ontarienne, Dominique Demers est née en 1956 à Hawkesbury, à deux pas du Québec. Deuxième d’une famille de quatre enfants, elle passe sa jeunesse dans cette petite ville, entre son père, Harold, enseignant devenu plus tard directeur d’études, et sa mère, Fernande, professeur de diction. La fillette est happée très tôt par la passion des mots, nourrie par les poèmes classiques que lui récite sa mère et par les contes que sa grand-mère lui narre de mémoire. « J’ai longtemps cru que c’était elle qui avait inventé Le Petit Chaperon rouge et Barbe-Bleue! »Mais l’année de ses 14 ans, Dominique Demers vit un grand drame: sa mère meurt d’un cancer. Un épisode douloureux, qu’elle raconte dans Un hiver de tourmente, le premier tome des Marie-Lune. Son père se remarie un an et demi plus tard, et la jeune fille, qui ne s’entend guère avec sa belle-mère à l’époque, quitte la maison à 17 ans pour s’installer à Montréal. Brillante et déterminée, elle entreprend des études littéraires – à McGill, à l’Université de Montréal puis à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) -, donne des cours de français et décroche des bourses universitaires qui la conduiront jusqu’au doctorat (à l’Université de Sherbrooke) et au postdoctorat (à l’Université de Montréal).Tout en étudiant, Dominique Demers réalise son rêve d’enfance: devenir journaliste. Elle a déjà une certaine expérience puisque, à 12 ans, elle a fondé le journal de son école secondaire, et à 15 ans, elle a écrit pour Le Carillon, l’hebdo local de Hawkesbury. En 1979, le magazine jeunesse Vidéo-Presse publie ses premiers contes pour enfants. Et dès la même année, elle collabore à L’actualité et à Châtelaine. Pendant 17 ans, elle y signe une centaine de portraits et de reportages sur la famine en Éthiopie, l’implantation des garderies, le décrochage scolaire, les enfants battus° et reçoit plusieurs récompenses – dont le prestigieux prix Judith-Jasmin. « C’est à L’actualité que j’ai appris à recommencer mes textes, dit-elle. Ce fut une grande leçon d’humilité! »La littérature enfantine reste néanmoins sa passion. Pendant une dizaine d’années, elle dévore des milliers de livres pour enfants. Elle écrit aussi des critiques de livres jeunesse pour Le Devoir et sélectionne, avec l’aide de sa famille, les meilleurs livres pour La bibliothèque des enfants, publiée en 1990. Et comme sa spécialité est encore peu explorée au Québec, elle l’enseigne pendant 15 ans à l’Université de Montréal, à l’UQAM et à l’Université de Sherbrooke. Depuis 1999, toutefois, elle a conçu un atelier de formation privé pour les enseignants, auxquels elle révèle « Dix secrets pour comprendre le jeune lecteur et l’aider à s’épanouir ».Tandis qu’elle fait ses premières armes à L’actualité, Dominique Demers épouse Michel, un médecin qui sera le père de ses trois enfants et l’homme de sa vie pendant 25 ans – jusqu’à leur séparation il y a un an et demi. Depuis, elle a troqué la maison familiale de Brossard contre un condo du quartier Mile-End, à Montréal. La banlieue, jure-t-elle, ne lui manque pas. Meubles anciens, dentelles, fleurs et collection de peluches, elle s’est aménagé un décor douillet, presque enfantin, qu’elle partage avec sa fille, Marie, Max, son fidèle chien golden retriever, et° Mademoiselle Charlotte, sa chatte noire.Si Marie rêve de suivre les traces de sa célèbre maman, ses deux frères ont choisi une tout autre voie. Alexis est inscrit en techniques policières au cégep, et Simon, en kinésiologie à l’université. Restés à Brossard, où ils partagent un appartement, les deux garçons s’entraînent assidûment à° l’haltérophilie. Un côté sportif que Dominique Demers ne renie pas. Intellectuelle et érudite, elle n’en est pas moins une triathlonienne accomplie. Natation, vélo et course à pied: elle pratique chaque jour l’une ou l’autre de ces disciplines. Et peut rester plus de deux minutes sous l’eau!La compétition ne lui fait pas peur. En janvier dernier, elle a participé à la Traversée des Laurentides – 50 km quotidiens de ski de fond hors-piste, pendant cinq jours. Pas étonnant que cette gourmande, qui raffole de la poutine et assaisonne ses romans de métaphores alimentaires, conserve sa ligne de jeune fille. « Elle mange comme une ogresse mais elle dépense une énergie folle, dit son amie Danielle Vaillancourt, animatrice en littérature jeunesse. Le sport, elle ne peut pas s’en passer. C’est à la fois son exutoire et sa drogue. »C’est pourtant devant son ordinateur qu’elle est le plus heureuse. Ses plus beaux voyages, raconte-t-elle aux enfants, elle les fait « assise sur ses fesses », en écrivant dans son salon ou son chalet des Laurentides. Parfois jusqu’à 12 heures par jour. En constante ébullition, elle a mille et un projets en route. Quatre albums illustrés seront publiés en 2002, dont Annabelle et la bête (chez Dominique et compagnie, la maison d’édition de Dominique Payette). Il s’agit de la version enfantine de Là où la mer commence, son troisième (et très réussi) roman pour adultes (Robert Laffont, 2001), inspiré d’un conte écrit par Mme Leprince de Beaumont, La belle et la bête, paru en 1757. Récrire ses textes en fonction de ses différents publics est l’une de ses spécialités. Elle a réuni les trois Marie-Lune en un seul ouvrage pour adultes, Marie-Tempête; idem pour les deux Maïna, son roman préhistorique – dont elle s’apprête à tirer un téléfilm.Dominique Demers a un comité de lecture très spécial. « Je donne toujours mes manuscrits à relire à des classes de 3e et 4e année, dit-elle. Leurs recommandations sont précieuses. » Denise Boileau-Francoeur, enseignante à l’école Jean-Leman, à Candiac, au sud de Montréal, travaille souvent avec elle. « Mes élèves lui apportent des critiques constructives, dit-elle. Et changent parfois jusqu’au nom des personnages. Même l’éditeur est étonné. » En 1999, Jasmine Ménard, 12 ans, a planché avec sa classe sur Léon Maigrichon, le dernier volume de la série des Alexis. « Il y avait quelques petits passages pas clairs et Dominique Demers a vraiment écouté nos conseils, dit-elle. Ça m’a donné le goût d’écrire des histoires! » Si Dominique Demers souhaite susciter des vocations, elle se défend bien de vouloir donner des recettes. En novembre dernier, juste avant le Salon du livre de Montréal, une publicité dans les journaux, qui montrait son visage rayonnant et où on pouvait lire « Écrivez le prochain Harry Potter! », a soulevé sa colère. Si elle devait effectivement participer à cette conférence organisée par l’auteur à succès Mark Fisher, elle n’avait pas donné son aval au slogan vendeur. « Ce qui m’a attristée dans cette pub, c’est qu’on réduise de plus en plus la littérature jeunesse à un phénomène, dit-elle. Depuis le succès des Harry Potter, on ne parle plus que de chiffres. Alors qu’écrire pour les enfants, c’est d’abord un acte de plaisir, de foi, d’humilité et d’amour. »

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Monde

Cauchemar au Cachemire

Piarra Singh prend une poignée de terre et la jette dans le vent. « C’est ce qu’il adviendra de nous et de nos maisons si la guerre a lieu », dit le quinquagénaire en contemplant son champ de blé verdoyant désormais encerclé de barbelés. La brise agite les petits panneaux triangulaires rouges accrochés aux fils, rappelant au paysan que sa terre est minée. Comme s’il pouvait l’oublier.Sa terre se trouve à Galar, minuscule hameau de l’État de Jammu-et-Cachemire, la partie du Cachemire appartenant à l’Inde. À 200 m de chez lui, c’est l’Azad Cachemire, la zone pakistanaise. Il y a bien 10 ans que la frontière qui sépare les deux est devenue une ligne de feu tant les affrontements y sont nombreux. Mais depuis décembre, la tension a atteint un nouveau sommet.Voilà 50 ans que l’Inde et le Pakistan se disputent le Cachemire, cet ancien État princier coincé entre leurs pays, la Chine et l’Afghanistan. Vallée fertile en bordure de l’Himalaya, ce fut longtemps un des greniers de l’Asie. Jadis glorifiée pour sa beauté et sa douceur, cette « Suisse de l’Asie », comme on l’a souvent appelée, n’a plus le pouvoir d’attirer les touristes. Pourtant, jusqu’à la fin des années 80, ils étaient 700 000 à y venir chaque année…Deux fois déjà, en 1947 et 1965, le Pakistan a attaqué l’Inde pour récupérer la part qu’il estime être sienne. Une autre guerre indo-pakistanaise serait plus catastrophique encore que les précédentes. Car les deux puissances se sont lancées ces dernières années dans une course folle à l’armement nucléaire.La situation est particulièrement explosive depuis le 13 décembre dernier. Ce jour-là, le parlement de New Delhi, en plein coeur de la capitale indienne, a été attaqué par un commando suicide. Aussitôt, l’Inde a accusé le Pakistan d’avoir soutenu les terroristes responsables. Excédée par 10 années d’attentats réguliers perpétrés par des extrémistes entraînés au Pakistan, parfois en Afghanistan, elle a immédiatement renforcé ses positions militaires sur toute la frontière. Le Pakistan a renchéri: minage des champs, construction de bunkers, postes et camps militaires, lignes et tranchées… On estime que 800 000 hommes se font désormais face le long de la frontière commune. « Je n’ai jamais vu de ma vie un tel déploiement d’armées ! » dit Piarra Singh.Dans son village, une douzaine d’habitations ont été détruites et 25 personnes blessées au cours des dernières semaines. Seuls lui et quelques autres n’ont pu se résigner à laisser leur bétail, leurs terres, leurs maisons de torchis. Tous les autres ont fui. Des 300 habitants, il n’en restait plus qu’une cinquantaine à la fin de janvier. Dans les villages voisins, les femmes et les enfants ont tous été envoyés loin de cette ligne de feu, chez des parents ou dans des camps. On estime que 70 000 des six millions d’habitants de l’État de Jammu-et-Cachemire ont ainsi pris la route de l’exil en décembre. Selon les observateurs locaux, il en irait de même parmi les 3,3 millions d’habitants de la zone pakistanaise.Le conflit du Cachemire n’en finit pas de se compliquer (voir l’encadré). Depuis la fin des années 80, en effet, des extrémistes musulmans ont multiplié les attentats sanglants dans cette région à majorité musulmane. Leur but : libérer le Cachemire de la présence indienne et y prôner la ligne dure de l’islam.Alors que les nationalistes désirent un Cachemire multiconfessionnel et indépendant, ces militants extrémistes, que l’Inde accuse d’être soutenus par les services secrets pakistanais, se battent pour un Cachemire islamique rattaché au Pakistan. Et ils ont choisi la manière forte – de plus en plus forte – pour se faire entendre.Désireuse de les intercepter dès leur entrée sur son territoire, l’armée indienne ne ménage pas les tirs à la frontière. Autant d’échanges de coups de feu, de tirs de mortiers qui s’ajoutent aux escarmouches entre soldats pakistanais et indiens… En 10 années d’attentats, de tirs à la frontière et d’opérations militaires, 30 000 personnes ont été tuées.Pour ceux qui restent aujourd’hui près de la ligne de contrôle – comme on appelle ici la frontière entre les deux territoires -, la vie est devenue impossible. Les champs ayant tous été minés, les hommes n’ont plus de travail et passent leurs journées à discuter. D’après les observateurs sur place, l’Inde et le Pakistan auraient miné presque toute leur frontière sur deux kilomètres vers l’intérieur. Cinquante mines par hectare. Quand la paix sera revenue, il faudra 20 jours pour déminer un seul champ.À Abdulian, à 100 m du Pakistan, les enfants sont allés en classe jusqu’en janvier, du moins quand les pluies de balles n’étaient pas trop fortes. Il y a quelques semaines, on a même célébré un mariage. « On était tellement heureux! raconte Bachan, un habitant du village. Mais pendant la cérémonie, les bruits de balles ont commencé à retentir. Alors on a mis le son de la musique aussi fort que possible ! » Bachan, 35 ans, est toujours célibataire et s’est résigné à son sort. « Qui voudrait d’un mari qui a pour voisins depuis 10 ans des tanks pakistanais prêts à charger ? »Les maisons affichent les marques des événements des dernières semaines: traces d’impact de balles, trous dans les toits, intérieurs calcinés. Dans une cour, un veau et sa mère portent sur leurs flancs les blessures des tirs de l’avant-veille. Il y a eu quatre morts en quelques mois. Tant de tirs sont échangés que les villageois collectionnent les balles pakistanaises perdues, qu’ils conservent dans de petites boîtes métalliques selon les calibres.Tous parlent du coût énorme qu’il leur faut payer en raison de cette situation: fermeture des petits commerces, champs laissés à l’abandon, etc. Quand ils le peuvent, les paysans vendent leurs récoltes au rabais, emportent quelques affaires et laissent un parent sur place pour veiller sur le bétail. Mais pour beaucoup, il a fallu partir dans l’urgence, au lendemain d’une alerte ou de tirs très nourris. Les écoles éloignées de la ligne de contrôle sont devenues des refuges. À Samba, à une cinquantaine de kilomètres de Jammu – la capitale d’hiver du Jammu-et-Cachemire -, un centre industriel en construction a été réquisitionné pour y loger 2 500 personnes. « Ce sont des mesures provisoires, mais personne ne peut dire ce qui va se passer si la situation se prolonge », admet un officier de police.Pour ces gens qui ont tout laissé derrière eux, la vie est difficile. À Devipur, à une soixantaine de kilomètres de Jammu, 40 000 personnes s’entassent dans quatre camps, certaines depuis trois ans. Normalement, le gouvernement assure les biens de première nécessité. Mais voilà trois mois qu’aucun officiel ne s’est présenté pour les distributions. Il n’y a que 2 500 tentes et il faut souvent se résigner à dormir sous le ciel d’hiver. On trouve bien un médecin, mais pas de médicaments, explique Asharani. Elle-même a perdu tout espoir. « Mon dernier fils est né ici et notre vie s’organise dans la misère. Pour repartir, nous attendons un cessez-le-feu et le déminage des champs. » Mais quand cela surviendra-t-il? demande-t-elle. Dans une semaine, un mois, un an ?Dès 1947, le Conseil de sécurité de l’ONU a proposé un référendum qui aurait permis aux Cachemiris de choisir le rattachement à l’Inde ou au Pakistan. Une solution qui s’est perdue dans les conditions sans fin qu’imposaient les deux pays. Et qui de toute façon ne fait plus vraiment recette: les minorités hindoue, bouddhiste et sikh du Jammu-et-Cachemire seraient nécessairement laissées à l’écart.Des élections doivent avoir lieu au Jammu-et-Cachemire dans le courant de l’année. Le parti Hurriyat, modéré, pourrait se présenter malgré le chantage des terroristes, qui l’a jusqu’ici tenu éloigné de toute élection. Ce serait enfin l’occasion de connaître l’opinion du peuple. Celui-ci semble toujours désirer obtenir une certaine autonomie, mais pas forcément pour se rattacher au Pakistan : depuis plus de 50 ans, presque deux générations sont nées du côté indien, et sont donc « indianisées ». Ce que l’on sait, par contre, c’est que les Cachemiris partagent tous une immense lassitude face à ce conflit interminable.Ces dernières semaines, le président pakistanais a semblé faire des efforts véritables pour combattre l’intégrisme sur son territoire : discours spectaculaires, arrestations de militants, mesures rigoureuses et même interdiction de certains mouvements extrémistes. Mais l’Inde n’est pas satisfaite: elle exige le démantèlement de tous les mouvements terroristes au Cachemire. Et à la veille des élections en Inde, prévues pour février, le BJP, le parti nationaliste au pouvoir, tenait un discours antipakistanais très agressif pour séduire un électorat qu’il était en passe de perdre. Le premier ministre indien, A.B. Vajpayee, a même parlé de récupérer l’Azad Cachemire: « Si les Américains ont attaqué les talibans en réplique aux attentats dont ils ont été victimes à New York, pourquoi l’Inde n’attaquerait-elle pas le Pakistan en réplique à ceux dont elle est victime au Cachemire ? » Les Américains ne peuvent trouver grand-chose à redire à une telle attitude: on soupçonne une parenté entre les groupes extrémistes cachemiris et Oussama ben Laden.Par ailleurs, l’Inde refuse l’intervention d’un pays tiers ou de l’ONU pour régler le problème: il est hors de question pour elle de remettre en cause sa légitimité territoriale au Cachemire. Quant à la communauté internationale, elle se montre plutôt favorable à l’idée d’une solution négociée entre les deux pays, mais encore faudrait-il qu’ils parviennent un jour à communiquer.En attendant, dans une ruelle de Galar, un petit artisan bijoutier travaille à l’intérieur de sa boutique. Depuis longtemps, il n’y a plus de clientes. Il a même perdu la clef de sa minuscule vitrine. Mais il continue. Il passe ses journées à fabriquer des bagues avec les balles pakistanaises perdues, les montant à la manière de pierres précieuses. D’étranges bijoux, une étrange obsession.Triste histoire d’un conflitEn vendant le Cachemire, la Grande-Bretagne en a fait un lieu de convoitise.Il était une fois la Grande-Bretagne, qui étendait son prestigieux empire sur tout le sous-continent indien. Pour renflouer ses caisses dégarnies par ses guerres de conquête, elle choisit de vendre une province – le Cachemire – à un maharajah hindou, Gulab Singh. Celui- ci, et après lui son fils, imposèrent leur religion et leur culture à un peuple à forte majorité musulmane, malgré la grogne de la population.En 1947, la Grande-Bretagne renonce à ses colonies et démantèle l’empire des Indes. Face aux pressions religieuses internes de plus en plus violentes, elle crée deux nations: l’Inde, pour les hindous, et le Pakistan, pour les musulmans. Coincé désormais entre les deux – sans compter la Chine et l’Afghanistan -, le maharajah Hari Singh hésite entre l’indépendance et le rattachement à l’un des pays.Lorsque des tribus pakistanaises déferlent sur le Nord-Ouest pour aider les Cachemiris à se libérer, Hari Singh demande l’aide de l’Inde. Une guerre éclate alors, au terme de laquelle le Pakistan reconquiert environ le tiers de la superficie, soit les Territoires du Nord et l’Azad Cachemire – « le Cachemire libre ». Une zone censée bénéficier depuis d’une certaine autonomie, tout comme le Jammu-et-Cachemire du côté indien.L’Inde conserve la plus grande partie – le Jammu-et-Cachemire, 25e État de l’Union indienne, et le seul à majorité musulmane, où vivent aujourd’hui plus de six millions de personnes. En 1962, elle subira une défaite humiliante face à la Chine et lui cédera l’Aksai Chin, à l’extrême est, ainsi qu’une bande de terre au nord. Après l’indépendance du Pakistan oriental, devenu en 1971 le Bangladesh, le Cachemire souffle un peu. En 1972, selon les accords de Simla, le Pakistan et l’Inde s’entendent en effet sur la création d’une ligne de cessez-le-feu – l’actuelle ligne de contrôle. Mais le répit sera de courte durée, car ni l’un ni l’autre n’accepte l’idée d’un Cachemire coupé en deux. Et aujourd’hui plus que jamais, la menace de la guerre continue de gronder à la frontière.

Culture

Voyageurs sans bagages

Pourquoi ne pas le dire tout de suite, imprudemment, sous le choc de la première lecture? Le roman de Louis Hamelin, Le joueur de flûte, est un livre étonnant, formidablement intelligent, drôle, émouvant, un des meilleurs qui aient paru au Québec ces dernières années.Ça se traverse au pas de course, comme c’est écrit. Et l’on s’en étonne un peu, si l’on se souvient des romans précédents de Louis Hamelin, qui n’avaient pas toujours cette agilité. Il faut parler d’un virage majeur. Louis Hamelin devient l’écrivain considérable qu’on le soupçonnait d’être. Voici que sort des limbes, ou plutôt d’une forêt verbale autrefois livrée à une prolifération difficilement contrôlée, un récit vif, séduisant, marqué par une ironie moins destructrice que douloureuse et qui affecte d’un coefficient de doute les grandes croisades, notamment l’écologique, évoquées dans le roman. Les passions élémentaires et le goût de jouer, dans Le joueur de flûte, l’emportent à tous coups sur les lourdeurs de la réalité.Le narrateur, Ti-Luc Blouin, a eu pour parents une femme en vadrouille (qui deviendra plus tard fonctionnaire au Conseil des Arts du Canada) et un hippie de la grande époque, un Américain refusant d’aller se battre au Viêt Nam, qui s’étaient rencontrés à la mythique Maison du pêcheur, à Percé. Le père n’a pas tardé à disparaître, la mère est morte dans un accident et le père suppléant s’est fait tuer en posant une bombe pour le FLQ. Le fils, lui, n’est pas de la pâte dont on fait les héros. Il souffre d’une déficience (une vraie, physique) à l’épine dorsale, d’une autre à la fibre morale, partage son temps entre les bars et son travail de chargé de projet en environnement. « Je n’avais aucun avenir, dit-il, et je ne désirais rien d’autre. »Sauf retrouver son père, le hippie plus grand que nature. Le voilà donc parti pour l’île de Mere, au large de Vancouver, qui se trouve être le théâtre d’une grande bataille entre environnementalistes et compagnies forestières. Là, ça devient vraiment compliqué. À Vancouver, où il fait escale, puis dans l’île, Ti-Luc Blouin rencontre des personnages plus colorés, plus délirants les uns que les autres, engagés dans les luttes les plus diverses, contre les coupes de bois mais aussi contre la mondialisation, les lois antidrogues et j’en oublie. En somme, des années 60 à la fin du siècle, le roman parcourt le spectre entier des causes embrassées puis plus ou moins délaissées par un mouvement hippie qui ne cesse de se survivre à lui-même.On rit souvent et on sourit encore plus souvent en fréquentant ces personnages hauts en couleur, mais l’ironie de Hamelin n’est jamais sans tendresse, voire sans connivence avec ses personnages et les causes qu’ils défendent. Le père apparaît, enfin, au terme d’une marche en forêt qui a toutes les apparences d’un parcours initiatique. Il est digne des espoirs que son fils avait mis en lui: aussi magnifique que minable. Il s’appelle Big. Il s’était appelé autrefois Forward Fuse, et il était devenu le hippie essentiel, inusable. Il mourra bientôt, de sa propre main, et Ti-Luc sortira de l’aventure à la fois délivré et dépossédé, livré à sa propre vie. Il n’oubliera pas, sans doute, l’espèce de paradis chaotique qu’est l’île de Mere, décrite par le romancier dans une prose somptueuse.On peut trouver un lien de parenté entre Ti-Luc Blouin et le narrateur du roman de Guillaume Vigneault. Ils sont tous deux de jeunes hommes en panne, avec un petit air moderne qui ne trompe pas. Peu certains de ce qu’ils veulent obtenir de l’existence, ils écoutent la même musique ou à peu près, ils boivent beaucoup, et ils voyagent. Mais le second est plus armé que le précédent: pilote de brousse, photographe reconnu, expert au jeu d’échecs, capable de parler des ensembles de Mandelbrot, de géométrie fractale, enfin, un crack. On n’en connaît pas beaucoup des comme ça.Sa femme l’a quitté après un tour d’avion qui a mal tourné, et le voilà parti en voyage avec son ami Tristan, qui n’est pas un homme de tout repos, plus une belle étudiante ramassée en chemin, vers Bar Harbor, puis la Louisiane. À qui appartiendra la belle Luna? Elle fera quelques galipettes avec Tristan, mais c’est le narrateur qu’elle aime d’amour, à tout seigneur tout honneur, et on se dirige tout doucement vers une conclusion sentimentale, voire un peu fleur bleue.Guillaume Vigneault a du talent, ça crève les yeux. Il sait que le monde extérieur existe et il éprouve, à le décrire, un plaisir qu’il fait partager à son lecteur. Sa prose est nerveuse, chargée d’images bien trouvées. Il lui arrive d’en faire un peu trop, comme lorsqu’il écrit d’une femme détestée qu’elle a « le verbe coupant et l’orgasme hautain », un « décolleté maléfique », qu’elle pousse des « soupirs arctiques ». M’enfin, comme dirait l’autre… Le communiqué de presse dit de Guillaume Vigneault que, « marqué plus jeune par la lecture de Camus, de Hemingway et de Dostoïevski, il se sent aujourd’hui certaines affinités avec Jean-Paul Dubois et Philippe Djian ». Pourrait-on lui suggérer, sans paternalisme, d’aller relire un peu les trois premiers?Le joueur de flûte, par Louis Hamelin, Boréal, 226 p., 22,50$.Chercher le vent, par Guillaume Vigneault, Boréal, 268 p., 22,50$.Le joueur de flûteÇa peut paraître incroyable, mais je l’ai retrouvé, je crois. Et je suis maintenant forcé de me poser une question: que suis-je venu lui demander, au juste? Une simple reconnaissance du fait que j’existe? […] Ou suis-je venu lui rappeler que le fait de mettre en présence deux gamètes de sexe contraire peut parfois comporter certains risques? Mais ai-je seulement le droit d’exiger ne serait-ce qu’une arrière-pensée surgie sur le tard? Et si, moi, Ti-Luc Blouin, enfant perdu d’une histoire dont le script s’est égaré, j’étais venu l’exhorter, au nom de ma génération spontanée, à se montrer égal à sa propre légende? À continuer de marcher en tête, lui, le charmeur qui connaît déjà le chemin? Louis Hamelin

Monde

La cité des poètes disparus

Au plafond de la gare de Moscou, à Saint-Pétersbourg, une immense fresque montre Lénine dans son rôle de démiurge de la révolution de 1917. Le kitsch de l’art officiel dans une mer de peinture rouge. «C’est nul!» lance Dmitri Netchaiev, un grand garçon de 18 ans venu à ma rencontre et qui me servira de guide pendant mon séjour. Dmitri, comme Saint-Pétersbourg, a tourné la page sur 70 ans de régime communiste.L’ancienne capitale de la Russie, qui célébrera l’an prochain son tricentenaire, arbore partout ses nouvelles couleurs: celles de la frénésie commerciale, celles aussi de son passé impérial. Face à la gare, sur les édifices de la place Vosstania, les réclames de Nescafé, de Samsung, de Gallina Blanca rivalisent avec les affiches du tricentenaire, en bleu-blanc-rouge, qui mettent en vedette le tsar Pierre le Grand, fondateur de la ville. Seul le grand hôtel Oktiabrskaya (qui signifie «d’octobre») continue de supporter le poids d’un passé tragique sous la forme d’une énorme devise en lettres de métal: «Ville héroïque de Leningrad», rappelant à la fois le nom que Saint-Pétersbourg portait sous le régime soviétique et, surtout, le siège dévastateur de 900 jours qu’elle a subi pendant la Deuxième Guerre mondiale.Défi lancé à la vieille Russie par Pierre le Grand, rameau de l’Europe des Lumières planté au fond du golfe de Finlande, Saint-Pétersbourg fêtera ses 300 ans sur le thème «Une ville ouverte sur le monde». La Russie, aujourd’hui dirigée par le Pétersbourgeois Vladimir Poutine, consacre officiellement 200 millions de dollars au grand ménage de la cité: on procède à la réfection des rues, on rénove la forteresse militaire Pierre-et-Paul, on échafaude, on ravale les immeubles… Katia Cherbakova, journaliste au bureau pétersbourgeois du quotidien Izvestia, n’est pas impressionnée. «Un vrai village Potemkine!» dit-elle – faisant par là allusion au prince Grigori Potemkine, l’amant de Catherine II, qui avait fait planter sur le parcours de la tsarine, en Crimée nouvellement conquise, des villages composés uniquement de façades afin de créer un effet de prospérité. «Les édifices sont vieux, poursuit la journaliste. Comme 80% de la richesse de la Russie est à Moscou, on manque d’argent pour effectuer de vrais travaux de rénovation. Tout le secteur des communications est archaïque. Les spécialistes et les gens d’affaires d’ici déménagent à Moscou.» Saint-Pétersbourg a proposé que le ministère russe de la Culture vienne s’installer en ses murs, mais la réponse se fait toujours attendre…Il est vrai qu’un certain délabrement règne derrière les façades de la perspective Nevski, où se trouvent les bureaux d’Izvestia. Ce grand boulevard (les «Champs-Élysées» de Saint-Pétersbourg), qui traverse la ville d’est en ouest dans le vacarme et l’orgie publicitaire, cache derrière ses portes des murs lépreux, des cages d’escalier en ruine, des ascenseurs désaffectés, qui témoignent toujours des effets de 70 années de «propriété» collective. Mais à son extrémité ouest, au bord de la Neva, qui lui a donné son nom, la perspective Nevski offre en récompense le spectacle des canaux, des temples anciens et des palais impériaux. Nous voici dans la Saint-Pétersbourg des cartes postales: le célèbre palais d’Hiver, devenu le Musée de l’Ermitage, l’ancienne Amirauté et, sur l’autre rive, la forteresse Pierre-et-Paul, avec sa longue flèche, les colonnes-phares de l’île Vasilevski puis, un peu plus loin, le croiseur Aurore, insubmersible symbole de la révolution de 1917.«Piter», comme les habitants ont surnommé affectueusement leur ville, ne fait pas exception à la règle selon laquelle on n’apprend à connaître un lieu qu’en y usant ses semelles. On peut arpenter sans crainte ses quais le long de la Neva, ses prospekts («perspectives» ou grands boulevards), ses coins secrets autour des canaux, ses quartiers modestes qu’aucun tricentenaire ne saurait élever au rang d’attractions. La sécurité y est comparable à celle de Montréal, les gens sont plus affables qu’à Paris, le métro est sûr, rapide, pas cher, mais bourré de publicité. En empruntant un de ses interminables escaliers mécaniques, j’y ai même entendu une publicité invitant les auditeurs à émigrer au Canada!Contrairement à Moscou, où l’on a beaucoup détruit, Saint-Pétersbourg, boudée par le pouvoir, a conservé le visage de sa splendeur impériale. Pierre le Grand croyait bâtir une capitale pour ouvrir la Russie sur l’Europe. En réalité, il aura légué à son pays une sorte de «Tsarland», bien supérieur à tous les Disneyland et autres bébelles du tourisme contemporain. Car cette ville n’est pas faite de toc. Elle est riche d’histoire, de culture authentique, et elle affiche une beauté originale, voire troublante: mélange d’Amsterdam ou de Venise – on ne sait trop -, elle est ornée d’extravagantes églises orthodoxes et cernée de lugubres quartiers staliniens.Pour les amateurs d’art, le plus célèbre musée de la ville, l’Ermitage, avec ses 350 salles d’exposition occupant 5 édifices, vaut le voyage à lui tout seul. Les guides touristiques adorent rappeler que l’établissement compte environ trois millions d’objets d’art. Et que, pour les voir tous, il faudrait y passer neuf ans, en s’arrêtant seulement un instant devant chacun de ses 600 000 dessins et imprimés, 12 000 sculptures, 16 000 peintures, 266 000 oeuvres d’arts appliqués et ses centaines de milliers de pièces de monnaie et de médailles. Rien qu’à penser à ce marathon de 10 km, on est déjà fatigué!Mais ceux qui sont venus à Saint-Pétersbourg en quête de l’âme slave devraient plutôt se rendre au Musée russe, moins impressionnant que l’Ermitage, mais un temple incontournable de la peinture russe. On y découvre, à travers les oeuvres de Repine, Serov, Chichkine ou Levitan, un univers proche de nous par la force, la grandeur et la beauté sauvage des paysages.Les Russes vouent à leurs grands artistes un culte dont on n’a pas idée en Amérique. On donne leurs noms aux places et aux stations de métro, leurs statues ornent des carrefours et leurs pierres tombales sont fleuries presque en permanence par des inconnus. Surtout à Saint-Pétersbourg, où ont vécu Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Nekrassov, Lermontov, Akhmatova et à peu près tous ceux qui ont compté dans la littérature russe jusqu’au début du 20e siècle (si l’on exclut Tolstoï et Tchekhov). J’ai donc choisi d’aller me promener du côté des écrivains.Première station de ma promenade littéraire: l’île Vasilevski, dernier bout de terre avant la mer Baltique et plus vieux quartier de la ville. Pour s’y rendre, on traverse la Neva à la hauteur de l’Ermitage, puis on passe entre deux magnifiques colonnes rostrales (ornées de becs), qui, avec leurs flammes d’huile, guidaient jadis les navires. Après l’ancienne Bourse, convertie en Musée naval, on tombe sur l’ancien édifice des douanes, qui abrite maintenant la Maison Pouchkine. Là, photos, souvenirs et manuscrits de divers écrivains sont jalousement gardés par la guide, Tatiana Kamarova.Sur les traces de Dostoïevski, je retraverse la Neva et je m’enfonce dans le vieux Saint-Pétersbourg. À la sortie du métro de la place Sennaya, je me fraie un chemin à travers la foule agglutinée autour des populaires comptoirs de saucisses, de pâtisseries et de crème glacée, tous tenus par des femmes – à Piter comme à Moscou, ces petites boutiques sont leur royaume exclusif. Plus bas, dans cet ancien refuge des misérables, une petite statue de Dostoïevski et une épigraphe désignent «la maison de Raskolnikov», où, selon toute probabilité, l’écrivain aurait situé la fameuse mansarde du héros de Crime et châtiment.Saint-Pétersbourg est hantée par la présence de Dostoïevski, qui y a occupé une vingtaine de logis et qui en a souvent été chassé. Mauvais payeur, il a même été emprisonné. Son dernier appartement, du temps qu’il a connu la gloire, est devenu son musée officiel. À l’entrée, une galerie de photos évoque les nombreux films tirés des oeuvres de l’artiste. «Il est mort ici», dit la babouchka du musée en me montrant la chambre plutôt sombre qui servait aussi de cabinet de travail à Dostoïevski. Sur le lourd bureau recouvert d’un tapis vert, la vieille lampe au kérosène fonctionne aujourd’hui à l’électricité, mais les aiguilles de l’horloge sont figées à 8 h 36 et le calendrier montre le fatidique vendredi 28 janvier 1881.Je repars sous le soleil, vers les quais de la petite rivière Fontanka, aux allures de canal vénitien. Toute cette partie de la ville est rythmée par les cours d’eau: la majestueuse Neva et ses nombreuses ramifications; la rivière Moïka, où a été jeté le corps de Raspoutine; le canal Griboïedova, qui passe entre l’église du Sauveur-sur-le-Sang (aussi belle et follement russe qu’une bouteille de vodka de fantaisie) et la cathédrale de Kazan, avec sa croix aveuglante de dorure neuve.Pour construire sa capitale sur le vaste delta marécageux de la Neva, Pierre le Grand a eu recours aux meilleurs experts en canalisation des Pays-Bas (ce qui explique pourquoi Sankt Peterbourg ne porte pas un nom russe mais hollandais) et à des architectes allemands, italiens et français. La main-d’oeuvre russe et étrangère (de nombreux prisonniers de guerre suédois) a été soumise aux travaux forcés. Beaucoup y ont laissé leur vie. Malgré tout, la visite de la ville, le long des canaux et des rivières, est un pur enchantement.En longeant la Fontanka, je me rends chez Anna Akhmatova, une des plus grandes poètes du 20e siècle, dont les oeuvres ont longtemps été interdites. Son ex-mari, Nicolas Goumilev, a été le premier poète fusillé par la police révolutionnaire, en 1921. L’appartement d’Anna Akhmatova, récemment converti en musée, niche au fond d’une cour intérieure plantée de grands arbres. Une oasis au coeur de la ville. En traversant les pièces où elle a vécu, en entendant la musique mélancolique des planchers qui craquent, on voit revivre tout un pan de l’histoire littéraire. Ici et là, des photos de ses amis: le poète Vladimir Maïakovski (1893-1930), l’écrivain Boris Pasternak (1890-1960), auteur du Docteur Jivago, la fiche de prisonnier du poète Ossip Mandelstam, mort au goulag en 1938, des souvenirs de Goumilev Et puis, soudain, le détail inattendu qui vous va droit au coeur: un livret de poèmes qui tient dans le creux de la main, fait d’écorce de bouleau, qu’un prisonnier des camps avait fait parvenir à Anna Akhmatova. «J’entends comme la plainte et le gémissement de voix inconnues, prisonnières», a-t-elle écrit dans un poème composé ici en 1936, en pleine terreur stalinienne. En sortant du musée, dans la végétation de la cour ombragée, on aime se rappeler, comme l’écrivaine, que «le miel sauvage sent la liberté».Loin des rives de la Fontanka, dans l’est de la ville, de longues rues sans âme alignent des immeubles cafardeux, que les habitants classent selon le règne du «premier secrétaire» en poste au moment où ils ont été construits: les immeubles staliniens, les khrouchtchéviens, les brejnéviens… Les pires sont les appartements communautaires staliniens: une pièce par famille, cuisine commune, toilettes communes, pas de salle de bains. L’enfer. Et le quotidien de nombreux Pétersbourgeois.L’héritage communiste se perpétue aussi dans la figure de Lénine, toujours présent dans cette ville qui a porté son nom jusqu’à ce qu’un maire libéral, Anatoly Sobtchak, fasse approuver par référendum, en 1991, le retour à l’appellation d’origine. Devant la gare de Finlande, juché sur son socle, le père de la révolution lève un doigt prophétique vers «l’avenir radieux», tandis que, derrière, la locomotive qui l’a ramené en Russie dort dans son «sarcophage» de verre, dans l’indifférence générale. En ce beau samedi matin, les passants s’arrêtent devant les petits débits de boissons et de tabac. Sur la pelouse de la place Lénine, des enfants rieurs font des bouquets de pissenlits.Lénine, comme les autres symboles de la révolution, laisse froids les Pétersbourgeois. «J’ai confiance en l’avenir de la Russie, dit Dmitri. Le passé communiste, c’est bien fini.» Son frère Génia (diminutif d’Eugène), étudiant en médecine, ajoute: «Il y a encore des régions communistes en Russie, mais, autour de moi, les jeunes croient à la démocratie.»Lénine et Marx peuvent bien rester plantés là: Dmitri et Génia les considèrent comme de simples personnages historiques, sans rapport avec l’avenir ni même avec le présent. «J’avais sept ans quand le communisme a pris fin», fait remarquer Génia, comme pour souligner le côté un peu irréel de ces symboles pour sa génération. Le passé tsariste de Saint-Pétersbourg, par contre, le remplit de fierté. «C’était une fenêtre sur l’Europe, explique Génia. Pour moi, c’est très important, même aujourd’hui.»Véra, professeure de français au début de la quarantaine, trouve chez les jeunes Pétersbourgeois une assurance qu’elle n’avait pas connue. «Les gens de ma génération étaient sûrs de ne pas voir le monde, de ne pas voyager. Les jeunes sont moins complexés que nous. » Elle regrette tout de même un peu la période où l' »on avait de l’idéal; un certain romantisme s’est perdu. Les jeunes sont très terre-à-terre, trop pragmatiques.»Ce qu’ils ont vu ces dernières années, à Saint-Pétersbourg comme ailleurs en Russie, pourrait même les rendre un peu cyniques. «En un seul jour, dit Véra, ceux qui proclamaient comme un slogan que tout appartient à tous ont mis la main sur des usines et même des sanatoriums, pour leur profit. C’est la chose la plus injuste dans notre société actuelle.»Mais Génia Netchaiev ne s’est pas laissé gagner par le cynisme. «Je suis patriote. J’aime la Russie et je veux mieux la connaître, aller à Voronej, à Ekaterinbourg Je n’ai pas envie d’émigrer. Mon pays aura besoin de médecins.» Et puis, ici, il se sent libre. «Je peux faire tout ce que je veux. Je crois que l’avenir est ouvert.»L’ouverture sur le monde, le refus de l’enfermement, voilà ce qui a toujours un peu flotté dans l’air à Saint-Pétersbourg. Le tyran Staline n’aimait d’ailleurs pas cette ville, hantée par l’âme des poètes russes. «Ce sont nos ombres qui passent, rapides, sur la Neva», disait Anna Akhmatova.

Culture

La télé prend vie

Fin de l’après-midi, dans un bar funky du boulevard Saint-Laurent. Deux gars discutent du sens qu’ils souhaitent donner à leur vie. »Ce que je veux, ce que je cherche, c’est avoir une présence au monde authentique. Comme disait [le poète portugais] Pessoa, je veux être moi-même sans condition.- C’est ça, dit l’autre. Être libre, c’est le plus difficile. Être libre par rapport à soi-même. »Pas étonnant que ces deux gars-là aient renouvelé la façon de faire de la télé au Québec. La Vie la vie, c’est leur histoire à eux: Stéphane Bourguignon et Patrice Sauvé sont dans la trentaine, vivent à Montréal, ont du talent, des idées, refusent la vie préfabriquée. Leur télésérie – plus de 1,3 million de fans chaque lundi, à 19 h 30, à la SRC -, c’est aussi l’histoire d’une rencontre qui a changé leur vie. Ni l’un ni l’autre n’avait fait de fiction télé avant ce Thirtysomething québécois quatre fois primé aux Gémeaux l’automne dernier.Stéphane Bourguignon, 38 ans, est d’abord romancier. Son premier livre, L’avaleur de sable (Québec Amérique), est resté six semaines sur la liste des best-sellers. Son deuxième, Le principe du geyser, fera bientôt l’objet d’une adaptation cinématographique en anglais par Roger Frappier. Il a aussi été scripteur et concepteur pour des humoristes. Quant à Patrice Sauvé, 35 ans, il a réalisé des émissions jeunesse (Génération W), des magazines culturels (Bons baisers d’Amérique) et des documentaires, après des études de cinéma à Concordia.Le succès de La Vie la vie, selon Jean-Pierre Desaulniers, professeur de communications à l’Université du Québec à Montréal, tient à l’harmonie entre les textes et le traitement télévisuel: « Le choix des séquences, la dramatisation, la musique, les dialogues, le contenu tout est fondu en une même opération. On a rarement vu ça. » C’est d’ailleurs dans le traitement visuel, dit-il, que la série se distingue du téléroman 4 et demi…, consacré aux 30 ans, qui l’a précédée. « La Vie la vie doit beaucoup aussi à Un gars, une fille, qui a fait éclater les normes de la réalisation télé. » La grande innovation de la série, d’après lui, est de ne pas s’être limitée à de petites capsules d’expérimentation formelle de temps en temps, à des ellipses ou à des répétitions ici et là, mais « d’avoir systématisé l’ensemble de ces procédés ».Quand les producteurs de Lux Films et de Cirrus Communications ont fait appel à Patrice Sauvé, Stéphane Bourguignon avait déjà écrit cinq épisodes. « J’ai tout de suite vu que je pouvais faire un hymne à notre génération, dit le réalisateur. Au Québec, nos héros survivent mal. Je voulais faire l’apologie de ce qui nous arrive à nous, aujourd’hui, en faire quelque chose de grand. »Stéphane Bourguignon a mis quatre ans à écrire les 39 épisodes. « J’ai exploré différents procédés de narration, dit-il. J’ai essayé de trouver pour chaque épisode une forme qui soit adéquate au fond. Ça donne des émissions de 40 scènes à la demi-heure, alors qu’un téléroman normal en compte 30 à l’heure. »La formule qui en résulte ressemble aux Simpson en fait de rapidité télé, selon Patrice Sauvé. « Il y a également des éléments de syntaxe qui appartiennent au cinéma. On accepte maintenant dans les films des images qui sautent (jump cuts) et des accélérés. Les vidéoclips aussi ont innové dans ce sens-là. Mais on n’avait pas vu ça dans une forme dramatique à la télé. »Le tournage est terminé. Le dernier épisode sera présenté en avril prochain. Il n’a jamais été question que Stéphane Bourguignon prolonge l’expérience. Il retourne à l’écriture de son troisième roman, amorcé il y a quatre ans. Patrice Sauvé, lui, en est aux dernières modifications de montage. Une boîte de production l’a déjà pressenti pour une télésérie fantastique, une autre lui a proposé un projet de long métrage pour enfants. Jean-Pierre Desaulniers trouve remarquable la tendresse qui se dégage de La Vie la vie. « Les gens s’aiment, sincèrement, se soutiennent. Ils forment un clan extrêmement soudé, ils sont complices. Cela correspond à la recherche d’une nouvelle convivialité, un courant très actuel dans notre société. C’est l’antinomie de La petite vie, au fond, où on vit ensemble en se haïssant. Dans La Vie la vie, les cinq se sont choisis: ils sont ensemble parce qu’ils s’aiment! »

Monde

Haïti, une antenne sur le monde

Assis dans sa maisonnette juchée à 30 minutes de montée à pied de Corail, en Haïti, RolphePapillon m’explique: « Aussi désespérée qu’elle puisse paraître, une situation n’est jamais sans issue. »Pas très grand, la jeune trentaine tranquille, Rolphe Papillon aurait pourtant toutes les raisons d’être découragé. Corail, 22 000 habitants, c’est 14 heures de route très (très, très!) cahoteuse à partir de Port-au-Prince. De loin, la petite ville bâtie autour du port de pêche semble belle, cachée comme elle est dans son anse. Mais lorsqu’on s’approche, la vision s’adapte, et Corail se montre telle qu’elle est: un village haïtien typique, sans routes d’accès, sillonné de chemins boueux que le moindre orage suffit à noyer. L’eau et l’électricité sont des commodités capricieuses, qui vont, qui viennent, sans trop qu’on sache pourquoi.C’est pourtant ici que Rolphe, accompagné de sa femme, d’origine belge, est revenu après ses études de journalisme en Belgique et au Mexique. « Pour transformer les conditions matérielles d’existence des gens, dit-il. Pour prouver qu’il y a moyen de changer la vie. »À Corail, la télévision est un luxe presque inaccessible; et si, par miracle, le journal arrive de la capitale, c’est avec une semaine de retard. Mais peu importe, puisque 80% de la population est analphabète. « Comme dans beaucoup d’autres régions du pays, l’État n’a aucun moyen de joindre la population, dit Rolphe. En cas de catastrophe… ce serait la catastrophe. »Sa femme et lui ont donc, avec leurs propres sous, lancé Imagine FM, une station de radio pensée et mise sur pied pour les gens du coin. Deux studios émetteurs reliés à l’antenne par un fil de trois kilomètres, huit employés payés à demi-tarif – impossible de leur donner plus, faute d’argent -, des collaborateurs occasionnels qui travaillent à partir de la Belgique, où Rolphe connaît encore de nombreuses personnes.C’était il y a quatre ans. Depuis, Imagine a installé une génératrice d’une capacité de 100 kW, qui alimente la ville, ainsi qu’une usine à glace, ouvert une bibliothèque et un ciné-club, et remis en état une usine désaffectée de distribution d’eau. Sans compter un cybercafé, qui verra bientôt le jour. Ce travail a été effectué sous forme d’activités communautaires avec des jeunes du village qui, plutôt que de quitter la région, veulent essayer d’en faire un endroit où il fait bon vivre.Toutes ces entreprises ont créé une vingtaine d’emplois. Les budgets d’exploitation proviennent de subventions d’organismes non gouvernementaux étrangers, principalement européens, et aussi d’activités conçues dans le but de recueillir des fonds, comme le ciné-club, où sont projetés des films à caractère éducatif, des documentaires et des retransmissions de matchs de football. »Si on a réalisé quelque chose d’extraordinaire à Corail, ç’a été d’arracher les gens à leur pessimisme, dit Rolphe Papillon. En 1940, personne ne pouvait imaginer qu’Adolf Hitler ne serait au pouvoir que quelques années. Je crois que tout ce qui peut paraître impensable aujourd’hui est, en fait, possible. »