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Santé et Science

Guérir par le jeu

Les jeux vidéo seront-ils un jour prescrits sur ordonnance? La question est moins loufoque qu’il n’y paraît: certains jeux remplissent d’ores et déjà un rôle thérapeutique. Ainsi, Re-Mission s’adresse aux jeunes patients atteints de cancer: ils sont chargés de poursuivre et d’abattre des cellules cancéreuses. En tout, 34 centres de lutte contre le cancer, dont trois au Québec, ont participé à l’évaluation de l’efficacité de ce jeu vidéo conçu par HopeLab, organisation sans but lucratif installée en Californie. Le tout a mobilisé des professionnels du jeu, des oncologues, des psychologues, des biologistes et 375 jeunes patients aux États-Unis, en Australie et au Canada. Depuis la parution du jeu, en avril dernier, quelque 50 000 exemplaires en trois langues (français, anglais et espagnol) ont été distribués dans 69 pays. «Il n’y a rien de pire que de s’engager dans une bataille sans connaître le visage ni les armes de son ennemi», explique Anne-Sophie Carret, pédiatre oncologue à l’Hôpital de Montréal pour enfants de l’Université McGill, qui a participé à l’évaluation du jeu. «Re-Mission permet de visualiser des notions abstraites, comme les plaquettes ou la moelle osseuse, et de se placer dans la peau d’un guerrier au service de la justice.» Résultat: Re-Mission améliore l’adhésion des jeunes patients au traitement. Or, le manque de discipline — avec les risques d’échec thérapeutique qu’il implique — est courant chez les jeunes malades. Re-Mission s’inscrit ainsi sur la liste des «jeux vidéo sérieux» les plus populaires. Apparu dans le domaine militaire, avec les programmes d’entraînement par simulation, ce type de jeux vise un objectif non ludique, médical ou éducatif par exemple. Pour cette raison, ces jeux ont souvent été conçus dans le cadre de partenariats public-privé. Le décollage commercial du secteur viendra sans doute de la formation en entreprise, important marché qui se prête bien à la création de jeux «sérieux». Ainsi, à Edmonton, en Alberta, la société Terris-Hill a conçu un programme ludique de formation des travailleurs de puits pétroliers. Structuré aux États-Unis autour de rencontres professionnelles et de la Serious Games Association (SGA), le secteur est en train d’émerger au Canada. Jim Parker, professeur de science informatique à l’Université de Calgary et fondateur de la jeune SGA Canada, reconnaît toutefois que la tâche n’est pas facile: «Il est difficile d’obtenir du financement quand on parle de jeux; il vaut mieux, pour le moment, parler de simulation participative!» Les applications possibles sont pourtant prometteuses. Au Québec, Stéphane Bouchard, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cyberpsychologie clinique, a détourné des jeux vidéo afin de créer des environnements virtuels. «On les utilise pour traiter l’anxiété, c’est-à-dire permettre aux personnes phobiques d’affronter leurs peurs.» Autre exemple: Earthquake in Zipland. Elaboré par deux thérapeutes familiales, ce jeu aide les enfants à faire face aux situations de séparation parentale. Le joueur doit réagir à un tremblement de terre qui sépare en deux l’île de Zipland, une partie étant habitée par la reine, la seconde par le roi. Il doit composer avec la colère, la culpabilité, le conflit de loyauté… Stéphane Bouchard travaille aujourd’hui à la conception d’un outil de dépistage précoce des maladies de Parkinson et d’Alzheimer. Il existe déjà une série de jeux de mémoire, d’attention visuelle et de raisonnement appelés Happy Neuron, destinés à entretenir les capacités cognitives. Professeur de science informatique à l’Université de Calgary, Katrin Becker, qui prépare une thèse sur l’usage pédagogique des jeux vidéo, rêve quant à elle à «un moyen amusant d’apprendre les tables de multiplication». Enfin, le secteur humanitaire a généré de nombreux jeux vidéo sérieux. Outre Food Force, initiation à la problématique de la distribution de nourriture conçue par le Programme alimentaire mondial, signalons Force More Powerful, jeu où le joueur, un militant des droits de la personne, doit remplir diverses missions demanière pacifique: renverser un dictateur, défendre une minorité ethnique, etc.

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Société

J’accuse Stéphane Dion

C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur, depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit les électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays, comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Politique

Inexcusable

Les Québécois oublient trop vite les gestes inexcusables, affirme Jean-François Lisée. Avant de réhabiliter Stéphane Dion, ils devraient relire la loi sur la clarté! (Cet article fut publié dans L’actualité le 10 janvier 2007, après l’accession de Stéphane Dion au poste de chef du Parti libéral du Canada.) C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit ces électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Dans les rues de Tombouctou Monde

Dans les rues de Tombouctou

À première vue, la ville semble endormie sous la poussière des dunes avoisinantes, figée dans le temps. Puis, elle se dévoile à qui se donne la peine de l’explorer : marché coloré, mosquées historiques et autres vestiges d’une époque où Tombouctou était une grande cité du monde.

Monde

L’erreur tropicale

Le colosse a fini par s’effondrer. Au beau milieu de la chaussée. Ses bourreaux, pieds nus et torse luisant de sueur, se sont aussitôt rués sur lui et l’ont achevé à grands coups de hache. En une heure, l’eucalyptus de 60 m a été abattu, débité et jeté dans le fossé. L’île de Madagascar venait de perdre un arbre. Un de plus. Les 15 bûcherons ont sévi sur 10 km de la route nationale 7, axe reliant Antananarivo, la capitale du pays, et Fianarantsoa, pôle économique situé à une centaine de kilomètres plus au sud. Ce jour-là, une dizaine d’eucalyptus, au tronc gris et vert, ont été coupés. Seuls indices de l’abattage: les branchages et les feuilles odorantes broyés sous les roues des voitures et des camions. Les arbres, eux, deviendront soit du bois d’oeuvre, soit du charbon de bois. Madagascar, quatrième île du monde avec ses 587 000 km2 – 100 fois la superficie de l’Île-du-Prince-Édouard -, perd son couvert forestier à un rythme effréné. L’Institut de recherche pour le développement, organisme français dont le programme scientifique étudie notamment les relations entre l’homme et l’environnement, estime que la déforestation y est « l’une des plus alarmantes dans le monde tropical ». Dans cet État insulaire situé à 400 km des côtes du Mozambique, ce n’est pas d' »erreur boréale » qu’il est question, mais d' »horreur tropicale ». La Grande Île, comme on surnomme le pays, a déjà perdu plus des trois quarts de sa forêt. Chaque année, 3 000 km2 de ce qui en reste disparaissent. C’est trois fois le lac Saint-Jean. Si rien n’est fait, estiment des scientifiques malgaches, la forêt aura été éliminée de l’île d’ici 15 ans. Et avec elle, des espèces végétales qu’on ne trouve nulle part ailleurs au monde. « Au même titre que l’Amazonie est le poumon de la planète, Madagascar en est le réservoir de molécules », dit le biologiste Mondher El Jaziri, de l’Université Libre de Bruxelles, qui s’intéresse à la conservation de la nature malgache. Les molécules en question sont à la base de médicaments en usage partout sur la planète. Certains composants chimiques de la pervenche de Madagascar, par exemple, jouent un rôle de premier plan dans la lutte contre la leucémie, les cancers du sein et du poumon, la tachycardie et l’insuffisance cardiaque. « La déforestation met en péril la découverte des médicaments de demain, ajoute Mondher El Jaziri. Qui nous dit que le remède contre une prochaine pandémie n’est pas en train de disparaître? » Au moins 7 700 des 12 000 espèces végétales recensées dans l’île auraient, à des degrés divers, des propriétés médicinales. Le botaniste Armand Rakotozafy, retraité de l’enseignement supérieur et petit-fils d’une mpitsabo (guérisseuse), en est un ardent promoteur. Ce septuagénaire aux yeux rieurs travaille pour l’Institut malgache de recherches appliquées (IMRA), premier centre de recherche de Madagascar, en compagnie d’une cinquantaine de scientifiques qui étudient entre autres les propriétés médicinales des plantes. À l’IMRA, les Malgaches peuvent aussi consulter gratuitement un médecin. Dans la forêt d’Anjozorobe, vestige de la forêt du haut plateau central de la province d’Antananarivo, des chercheurs de l’IMRA et moi marchons d’un pas hésitant sur un sentier escarpé et boueux, bordé de murailles végétales impénétrables. Armand Rakotozafy, qui a donné son nom à au moins une quinzaine de végétaux – il en a perdu le compte -, parcourt la forêt comme d’autres font leur chemin de croix. Les Je vous salue, Marie en moins. Il s’arrête devant certaines plantes, les contemple quelques secondes, puis en énumère les propriétés médicinales. Le psychotria est efficace contre la toux. L’uapaca, contre les dysfonctions érectiles. Le kalanchoé est un bon anti-inflammatoire. Le Trema orientalis fait des merveilles contre les pellicules. L’harungana apaise les brûlures d’estomac… « Papa Armand », comme on l’appelle amicalement à l’IMRA, se désole, car derrière les murailles végétales se cache un problème grave. « Il ne reste presque plus rien de la forêt que l’on trouvait ici il y a tout juste une dizaine d’années », dit-il. Ses collègues lui donnent raison. Et s’inquiètent. D’autant plus que, dans cette région rurale de la Grande Île, on a reboisé exclusivement à l’aide d’eucalyptus et de pins, deux espèces importées de Nouvelle-Zélande et d’Europe dans les années 1960. Une erreur, estiment-ils. L’eucalyptus est vorace et draine le sol de tous ses nutriments. « Il ne laisse rien pour les espèces indigènes », dit Christian Rabemanantsoa, médecin et biologiste à l’IMRA. Le pin acidifie le sol et l’étouffe chaque automne sous un épais tapis d’aiguilles. « Les autres arbres ne parviennent plus à s’imposer », ajoute le biotechnologiste Denis Randriamampionona, chercheur malgache au patronyme « kilométrique », comme on dit là-bas pour s’amuser de la longueur des noms de famille. Résultat: la forêt indigène d’Anjozorobe est en ruine. « À l’heure actuelle, nous en sommes réduits à tenter de préserver les lambeaux qui restent », déplore Christian Rabemanantsoa. Claudine Ramiarison, directrice générale du Service d’appui à la gestion de l’environnement (SAGE), un organisme gouvernemental, refuse toutefois d’empêcher le recours aux espèces exotiques. « Nous avons presque atteint le point de non-retour, dit cette femme élégante dont le visage rappelle celui des modèles de Gauguin. La désertification causée par le déboisement gagne du terrain, surtout dans le sud du pays. On n’a pas le choix: il faut reboiser avec des espèces à croissance rapide. En cela, l’eucalyptus est idéal. » Il atteint en huit ans la hauteur que le palissandre – une espèce indigène – met un demi-siècle à atteindre. Il est vrai que le temps presse. Les ravages causés par la déforestation sont spectaculaires. Il n’y a plus d’arbres. Ou presque. Le paysage est constitué de montagnes et de collines pelées. À leur sommet, des arbustes et de hautes herbes brûlées par le soleil; au creux des vallées, des rizières vert tendre que des femmes courbées, genoux dans l’eau, entretiennent vaillamment. Plus loin vers le sud, c’est la steppe africaine. Stérile. Austère. Seuls quelques baobabs poussent çà et là, géants orphelins entourés de huttes où vivent des nomades dans une indigence extrême. La misère, à Madagascar, sème le désespoir à la ville comme à la campagne. Avenue de l’Indépendance, au coeur d’Antananarivo – la ville aux 12 collines -, des enfants crasseux font voler des cerfs-volants bricolés avec de vieux sacs de plastique jaunis. D’autres imitent Zidane, leur idole, en dribblant du papier journal roulé en boule. Plus loin, des mères, assises sur le bord d’un trottoir, lavent leurs bébés dans une flaque d’eau grisâtre. Avec son PIB par habitant d’à peine 915 dollars – deux fois moins que celui d’Haïti -, Madagascar se classe parmi les 25 pays les plus pauvres de la planète, selon l’indicateur de développement humain des Nations unies. La situation est à ce point grave que même Médecins sans frontières a plié bagage. Venue dans la capitale il y a 12 ans pour soigner les enfants de la rue – ce qui a été fait -, l’ONG a été prise d’assaut par toute la population. La tâche était si lourde que MSF en est presque venu à jouer le rôle du système de santé à Antananarivo, ce qui n’est pas son mandat. L’organisme n’exclut toutefois pas de revenir dans la région si une situation d’urgence rendait sa présence nécessaire. Les ONG environnementales, elles, se sont ruées dans l’île comme des pompiers dans un édifice en flammes. Non seulement elles travaillent à reboiser Madagascar, mais elles tentent aussi de revaloriser la forêt auprès des populations rurales, de concert avec le gouvernement. Il y a trois ans, le ministère de l’Environnement, des Eaux et des Forêts (MINENVEF) a lancé le programme « Zéro tavy », visant à convaincre les paysans de ne plus brûler les forêts. En vain. La population voit toujours dans chaque parcelle de terrain une rizière potentielle. Les Malgaches continuent de détruire la forêt en ayant recours au tavy, c’est-à-dire en la brûlant. Madagascar sent d’ailleurs le feu de bois. Partout, de hautes colonnes de fumée grise montent vers le ciel, indiquant que des « tavystes » sont à l’oeuvre. La steppe n’est pas épargnée non plus. Toutes les raisons sont bonnes pour mettre le feu à ces vastes plaines herbeuses, explique Bernard, guide au parc national Isalo, une zone forestière protégée. Les paysans incendient les champs pour mieux surveiller les troupeaux de zébus et pour voir venir les sangliers, qui dévorent les récoltes. Les voleurs de zébus, de leur côté, mettent le feu pour éviter que les propriétaires ne les retrouvent en suivant les traces laissées par le troupeau dans le foin piétiné. « Quand les tavystes perdent le contrôle du feu, dit-il en éteignant sa cigarette et en la mettant dans sa poche, les forêts des alentours y passent. » Et des ravimaitso (plantes médicinales) partent en fumée. L’Aloe vahombe, qui pousse dans le sud-ouest du pays – et nulle part ailleurs -, est menacé par ces feux de brousse. Une catastrophe, estime Denis Randriamampionona. « Cette plante produit un immunostimulant qui pourrait être utile dans la lutte contre l’hépatite et le sida. Elle aura disparu d’ici cinq ans. » En 2002, l’IMRA a songé à recourir à la cryoconservation – congélation dans l’azote liquide – pour en préserver l’ADN. Mais l’alimentation en électricité, à Madagascar, est trop incertaine pour assurer à la fois la fabrication de l’azote liquide et le bon fonctionnement des congélateurs. L’ONG franco-malgache L’homme et l’environnement s’attaque aussi au tavy. Avec plus de succès que le MINENVEF. « Il ne suffit pas d’interdire cette pratique, on doit proposer des solutions de rechange aux paysans, dit son fondateur, Olivier Behra, un grand mince volubile. Il faut leur prouver qu’ils peuvent tirer des bienfaits de leur environnement sans tout brûler. » Derrière lui, dans son modeste bureau d’Antananarivo, une bibliothèque déborde d’oeuvres d’art malgaches et de flacons d’huiles essentielles. Une odeur de Vicks flotte d’ailleurs dans l’air: les émanations apaisantes de l’huile d’eucalyptus. La substance précieuse provient entre autres de la forêt de Vohimana, à 125 km – trois longues heures de route – à l’est d’Antananarivo. Vohimana, c’est le grand laboratoire de L’homme et l’environnement. Dans ses profondeurs, Olivier Behra et ses collaborateurs ont installé une véritable petite entreprise de production d’huiles essentielles et de recherche sur les plantes médicinales. Après 45 minutes de marche, derrière un rocher, des cases de bois et de paille apparaissent, des poules hautes sur pattes courent devant nous, des chiens aux côtes saillantes nous accueillent en remuant la queue. Plus loin, un dortoir d’une dizaine de lits superposés – dont je découvrirai le confort spartiate – et une cafétéria en plein air. Au centre de ce « village » de chercheurs: un alambic, pour récolter les huiles essentielles. Celles-ci sont piégées dans les feuilles des plantes aromatiques. « C’est la substance volatile de la plante, son odeur, en quelque sorte », dit le biologiste William Andrianantenaina. André, un géant filiforme d’au moins deux mètres, vêtu d’un bleu de travail, veille à la bonne marche de l’alambic. Il pèse les feuilles qui donneront l’huile, les plonge dans la grande cuve de distillation, alimente le feu et recueille le précieux liquide qui s’écoule goutte à goutte. À quelques pas de lui, sur un petit feu de bois, des haricots cuisent doucement dans une casserole. Son dîner. Lors de notre passage, il récoltait l’huile essentielle du dingadingana, plante qui pousse en abondance dans les alentours. Il faut 140 kilos de feuilles pour obtenir 30ml d’huile. « Nous nous inspirons du savoir des sorciers de la région, dit la biologiste Chantal Rakotoarison, 28 ans. Selon eux, le dingadingana est efficace pour éloigner les moustiques. C’est ce que nous vérifions en ce moment. » À Vohimana, L’homme et l’environnement fournit du travail à 50 personnes de façon plus ou moins régulière. Budget annuel: 90 000 dollars. « C’est beaucoup pour Madagascar », précise Olivier Behra devant mon étonnement. Les femmes qui récoltent les feuilles reçoivent 20 ariarys le kilo, ce qui leur donne un salaire quotidien équivalant à un peu moins de un dollar. Le responsable de l’alambic et les hommes qui travaillent à la construction de cases et de huttes – l’ONG s’apprête à se lancer dans le tourisme écologique – gagnent 3 000 ariarys par jour, soit 1,50 dollar. À titre comparatif, un repas trois services pour cinq adultes dans un boui-boui du coin coûte environ 12 000 ariarys (six dollars), boissons et pourboire compris. L’ONG d’Olivier Behra ratisse large: valorisation et diversification de l’agriculture, récolte d’huiles essentielles et reboisement. L’homme et l’environnement ne reproduira pas les erreurs commises à Anjozorobe. À Vohimana, pas d’eucalyptus ni de pins. L’ONG ne plantera que des espèces indigènes. De 1960 à 2005, la moitié de la forêt de Vohimana a été récoltée ou brûlée. Le gouvernement malgache a cédé la gestion de ce qui reste à L’homme et l’environnement pour 25 ans, avec mission de remettre la forêt dans son état d’origine. « Déjà, nous avons presque réussi à éliminer le tavy dans la région, dit William Andrianantenaina. Nous travaillons maintenant à recréer un corridor forestier entre deux forêts séparées par une coupe abusive. » Au total, l’ONG recouvrira de végétation 150 hectares. Cinq fois le parc La Fontaine, à Montréal. La plantation d’arbres a débuté en novembre dernier. Les botanistes ont choisi une trentaine d’espèces locales, dont le Beccariophoenix madagascariensis, un palmier en voie d’extinction. Ils espèrent ainsi permettre à la nature de reprendre ses droits et augmenter leur récolte de plantes médicinales. « Toute la planète en bénéficiera », dit William Andrianantenaina. ____Noms de famille Les noms de famille malgaches ne se transmettent pas nécessairement du père à l’enfant. Les parents peuvent, s’ils le désirent, fusionner plusieurs mots – d’où la dimension kilométrique des noms – pour donner au patronyme de leur descendance un sens particulier. Le nom de famille de William Andrianantenaina vient de la fusion des mots andriana (noblesse) et tenaina (espoir). Ce nom signifie « noble qui donne l’espoir ». Quant à Denis Randriamampionona, son nom signifie « homme (randria) qui console (mampionona) ».

Monde

Cuba… zuela!

Du trou qui lui sert de fenêtre, Benito Anzola voit quasiment tout Caracas. Un tableau étrange où se mêlent, au premier plan, la misère des bidonvilles et, en arrière-fond, l’opulence du centre. Cet ancien champion de boxe amateur de 46 ans vit avec sa femme et trois de ses sept enfants à Petare, gigantesque et violent barrio qui surplombe la capitale vénézuélienne. Chaque soir, sur le coup de 23 h, il descend de la colline par le raide et sombre sentier qui se faufile entre les habitations de fortune pour aller travailler comme veilleur de nuit dans l’un des quartiers aisés de Caracas. Benito n’a pas peur du noir. Habitant de Petare depuis 10 ans, il connaît les règles du jeu imposées par les gangs. Il s’est habitué aux coups de feu qui percent fréquemment la nuit. La cicatrice ronde sur son avant-bras témoigne de cette violence omniprésente: Benito a été attaqué une fois, mais ce poing qu’il serre en racontant l’histoire a eu raison du couteau de son assaillant. Dans ce bidonville que la chance a oublié, Benito Anzola a décidé de faire bouger les choses. Le matin, au retour de son travail, il œuvre pour la «révolution» du président du Venezuela, Hugo Chávez. Depuis un peu plus d’une année, pour 150 dollars par mois, il apprend à lire et à écrire aux enfants défavorisés du quartier dans l’une des missions créées par le gouvernement. Cette éducation parallèle, qui fonctionne grâce à des volontaires, est l’une des pierres angulaires de la politique de Chávez. Réélu avec plus de 62% des voix le 3 décembre 2006, le président de 52 ans a promis d’approfondir sa «révolution» au cours des six années de son mandat. Pendant la campagne électorale, il a défini les contours théoriques de son «socialisme du 21e siècle» aux accents populistes: il s’agit de donner une dimension morale à la politique et de poursuivre la promotion de la démocratie participative — un système dans lequel les citoyens jouent un rôle central. Alberto Garrido, professeur de sciences politiques à Caracas et auteur de plusieurs livres sur Hugo Chávez, voit dans la victoire de ce dernier la fin de la «période de transition». «Chávez, explique-t-il, est convaincu qu’il faut une concentration du pouvoir dans les mains d’un chef unique. Son projet repose sur la légitimation de son leadership par le peuple et sur l’union, sous une même bannière, des cinq principaux partis qui forment sa coalition.» Hugo Chávez a d’ailleurs proposé, le 18 décembre dernier, la création du Parti socialiste uni du Venezuela (voir le clic). Alberto Garrido, qui est aussi l’un des commentateurs politiques les plus connus au Venezuela, ajoute: «Chávez aspire à une modification radicale du pouvoir. Comme il estime qu’il faut 20 ans pour implanter une révolution, il vise à achever la sienne en 2021.» S’il veut rester au pouvoir jusque-là, l’ancien parachutiste devra faire réviser la Constitution, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Il a les coudées franches pour y parvenir. En 2005, l’opposition n’a pas participé au scrutin législatif en signe de protestation contre ce qu’elle dénonçait comme des irrégularités électorales. En conséquence, Chávez, qui a survécu à un coup d’État et à un référendum demandant sa destitution, paraît largement en mesure d’obtenir l’appui des deux tiers des parlementaires nécessaire pour avaliser la révision souhaitée. Il prévoit d’ailleurs soumettre celle-ci au vote de ses concitoyens en 2010. Hugo Chávez a aussi l’intention de créer 25 nouvelles universités. Une initiative qui divise les Vénézuéliens: dans un pays qui a l’un des meilleurs taux d’alphabétisation d’Amérique latine, celui que ses partisans nomment le commandante dit vouloir permettre à 100 000 personnes issues des classes défavorisées d’avoir accès à l’éducation supérieure. Ses détracteurs l’accusent de vouloir reprendre le contrôle idéologique des hautes écoles en abaissant les conditions d’admission et en imposant un enseignement politisé. Parallèlement, Chávez souhaite aussi approfondir son approche collectiviste de l’économie et développer les coopératives agricoles. Ce projet inquiète l’opposition. Pour Trino Márquez, sociologue à l’Université centrale du Venezuela, «le président va garder les institutions du pays et garantir une certaine liberté de la presse. Il a besoin que son action conserve une apparence démocratique et sait qu’il doit faire des alliances avec les secteurs privés pour financer sa politique. Mais nous allons assister à des attaques contre la propriété privée et le capitalisme.» Retour à Petare. «Ici, tout le monde est rouge, complètement rouge», affirme fièrement Benito Anzola en montrant du doigt l’une des innombrables affiches écarlates à l’effigie de Chávez qui sont placardées aux fenêtres de son bidonville. Ces trois dernières années, le gouvernement a utilisé les revenus du pétrole pour mettre en place une infrastructure de programmes pour les démunis. Les dépenses publiques ont explosé, passant de 8 milliards de dollars en 2000 à quelque 50 milliards en 2006. La mission Robinson, pour laquelle Benito Anzola travaille, a alphabétisé 1,5 million de personnes, selon les statistiques officielles. Ivonez Martínez, elle, a la charge de l’une des «maisons alimentation» de Petare. Moyennant un salaire de 90 dollars par mois et de la nourriture gratuite pour sa famille, cette femme à la carrure imposante cuisine 150 repas par jour à l’intention des nécessiteux. À l’entrée du bidonville, une missionMercal, supermarché subventionné, propose des denrées alimentaires de base à des prix 30% moins élevés que dans le commerce. Petare est aussi parsemé de bâtiments de brique aux poutres bleues: ce sont les centres sanitaires de la mission Barrio Adentro. Le programme dont ils font partie, inauguré en mars 2003, fonctionne grâce à l’apport de médecins et de dentistes cubains. En effet, selon un accord signé en octobre 2000, Caracas exporte du pétrole à prix préférentiel vers Cuba, en échange de quoi La Havane forme les «cadres de la révolution vénézuélienne», fournissant notamment des médecins et des livres scolaires. Le gouvernement affirme que le programme a permis à 18 millions de Vénézuéliens d’accéder aux soins médicaux gratuits. Ces initiatives assurent à Hugo Chávez le soutien passionnel des pauvres. Eglis Fuentes, petite femme de 32 ans, joue un rôle important dans ce laboratoire révolutionnaire calqué sur le modèle cubain de Fidel Castro. Cette mère qui élève seule ses deux enfants de 13 et 5 ans est chargée d’organiser le réseau de «travailleurs sociaux» dans la capitale vénézuélienne. Eglis a été formée pendant quatre mois à l’Institut de travail social Celia Sánchez Manduley, à Cuba, qui accueille gratuitement, chaque trimestre, 2 000 stagiaires vénézuéliens dans le cadre de l’accord pétrolier entre La Havane et Caracas. Elle y a appris les bases théoriques et pratiques de la révolution. Dans les rues de Caracas, les partisans de Chávez disent vouloir d’un modèle cubain adapté à la réalité vénézuélienne. «J’aime les programmes sociaux de Fidel Castro, explique Lucas Graterol, informaticien de 27 ans. Mais je ne veux pas d’une dictature.» Elvia Gómez, journaliste au quotidien El Universal, l’un des principaux du pays, fait une analyse plus sombre du risque de dérive autocratique du président: «Les Vénézuéliens aiment être libres, mais ne sont pas des démocrates. S’ils l’étaient, ils n’auraient jamais voté pour Chávez.» La réalité du Venezuela reste celle d’un pays qui compte 60% de pauvres. Selon de récentes statistiques du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), plus de deux millions d’habitants, sur un total de 26 millions, vivent avec un dollar par jour. Le nombre de meurtres a augmenté de 67% depuis 1999, et les 9 962 homicides commis en 2005 font du Venezuela le pays le plus dangereux d’Amérique du Sud. La population est en outre profondément divisée entre les pro et les anti Chávez. Luisa Anzola, sœur de Benito, est voisine de son frère, mais soutient l’opposition. «J’ai signé le référendum demandant la révocation du président, en 2003, dit-elle, car la situation a empiré avec lui. Dans les bidonvilles, il y a un sentiment d’impunité pour les voyous.» Luisa affirme que le gouvernement utilise toujours la «liste Tascón» pour refuser une aide sociale aux opposants. Cette liste des signataires du référendum révocatoire avait été publiée, en 2004, par le parlementaire pro-Chávez Luis Tascón, dans le but d’empêcher les pétitionnaires d’obtenir un poste dans la fonction publique. Eglis Fuentes assure que la politique de Chávez ne met personne à l’écart. La jeune femme reconnaît que les disparités restent criantes dans les rues de Caracas, mais ajoute: «La révolution est comme le vent. Elle ne se voit pas, elle se sent. Grâce à notre président, les pauvres ne sont plus exclus de la vie politique.» Dans le train flambant neuf qui le ramène vers la capitale, un soir de décembre, Benito Anzola acquiesce. Ce jour-là, il est allé voir deux de ses filles, de 7 et 13 ans, qui habitent dans les montagnes, à deux heures de Caracas. Benito raconte qu’il n’a personnellement rien gagné avec le gouvernement et qu’il doit continuer à cumuler les emplois pour pouvoir offrir une éducation à ses enfants. «Je soutiens Chávez pour eux et pour mon pays», glisse-t-il cependant. Sur la banquette rouge vif, Benito a ôté ses chaussures de similicuir complètement craquelées. Il s’est assoupi.

Affaires et économie

Bientôt la retraite payante?

La retraite, Hélène Choquette, 56 ans, de Longueuil, y pensait depuis longtemps. Après des années de dur labeur, cette recherchiste de la CSN estimait qu’elle avait bien le droit de souffler un peu. Mais le moment venu, l’an dernier, elle ne se sentait pas tout à fait prête à fermer son ordi pour de bon. Elle a donc opté pour une retraite progressive. Une sorte de retraite à temps partiel. «C’est le meilleur des deux mondes!» dit Hélène Choquette. Au Québec, un travailleur peut, à partir de 55 ans — avec l’accord de son employeur —, réduire ses heures de travail pendant quelques années, et toucher des prestations d’un régime privé de retraite tout en continuant à travailler à temps partiel. Une grande majorité de Canadiens espèrent se retirer avant 60 ans, mais 56% des 40 ans et plus souhaitent le faire de façon progressive, selon un sondage SOM effectué en octobre 2006 pour Desjardins Sécurité financière. Pourtant, depuis la réforme du Régime des rentes, en 1997, qui favorisait la retraite progressive, bien peu de Québécois ont opté pour cette possibilité. À Hydro-Québec, par exemple, en 2006, seulement sept personnes sur environ 700 retraités ont choisi la retraite progressive. Depuis 1997, à peine plus de 31 000 personnes, arrivées à 60 ans, ont touché des prestations de la Régie des rentes tout en continuant à travailler à temps partiel. Et ce n’est pas une bonne nouvelle, selon Québec, qui voit dans la retraite progressive un moyen de réduire les pénuries de main-d’œuvre. Et une façon de garder le plus longtemps possible sur le marché de l’emploi les travailleurs de 60 à 65 ans. Il est vrai que la retraite progressive n’est pas très avantageuse. Si bien que beaucoup de gens, particulièrement les travailleurs bénéficiant d’un régime complémentaire de retraite à prestations déterminées — régime où le montant de la rente est fixé à l’avance —, préfèrent prendre plutôt une retraite anticipée. Résultat, les Québécois disent maintenant «bye-bye, boss» de plus en plus tôt: à 60 ans en moyenne en 2000, contre 65 ans en 1970. Chez les bénéficiaires de régimes à prestations déterminées, 14% des personnes de 55 ans sont retraitées et… 65% des 60 ans, selon le ministère des Finances et la Régie des rentes du Québec. «La situation est sérieuse», dit la ministre québécoise de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne. Dans son dernier budget, Québec a donc annoncé une série de mesures fiscales et de modifications à sa Loi sur les régimes complémentaires de retraite. L’objectif: encourager les Québécois à demeurer plus longtemps au travail. Québec doit cependant d’abord s’entendre avec Ottawa, qui devra modifier la loi fédérale sur l’impôt. «Ça devrait être réglé d’ici juin 2007», affirme Michelle Courchesne. Pour les entreprises, la retraite progressive constitue un excellent moyen de faciliter la transmission des expériences et du savoir, croit André Langlois, vice-président au développement et à la mise en marché chez Desjardins Sécurité financière. «Ça permet de mieux planifier la relève.» Il est aussi d’avis que la retraite progressive pourrait être particulièrement utile aux entreprises ayant besoin de travailleurs saisonniers. Dans le domaine des services financiers, par exemple, les banques et caisses populaires manquent souvent de main-d’œuvre durant la période des REER. Au lieu d’embaucher du personnel sans expérience, les institutions financières pourraient compter sur leurs retraités, main-d’œuvre expérimentée qui, actuellement, n’y voit pas d’avantages pécuniaires. «Ce serait un bel “accommodement raisonnable”», dit-il. Au Canada, deux modèles de retraite progressive sont proposés, le choix entre l’un et l’autre dépendant du type d’emploi et d’employeur. Les travailleurs peuvent ou bien réduire leurs heures de travail hebdomadaire, ou bien prolonger leurs congés. Hélène Choquette, elle, a choisi la deuxième possibilité. Ainsi, en regroupant ses vacances, elle a pris l’an dernier quatre mois de congé ininterrompu. Pierre-André Delisle, mécanicien automobile de 59 ans, a plutôt conclu une entente avec son employeur pour réduire la longueur de sa semaine de travail, et réduire d’autant son salaire. «J’avais envie d’arrêter complètement, mais je n’en avais pas les moyens», dit ce résident de Sherbrooke. Il a commencé, il y a quatre ans, par boulonner un jour de moins par semaine. Aujourd’hui, il ne travaille plus que deux jours par semaine, et il a l’intention de ranger complètement ses outils d’ici trois ans. «Je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent pour vivre, je ne suis pas dépensier», dit-il. Le retraite progressive constitue aussi un moyen d’apprivoiser l’avenir. Car pour beaucoup de gens, la retraite signifie une rupture avec leur passé, et elle est vécue comme un deuil. «La retraite progressive permet d’amoindrir le choc et de vivre la transition de manière plus harmonieuse», dit la fiscaliste et planificatrice financière Josée Jeffrey. Il faut par contre profiter de son temps libre pour réorganiser sa vie, prévient Michel Simard, formateur en préparation à la retraite au collège Marie-Victorin, à Montréal. Pour se découvrir de nouveaux hobbys, se créer un nouveau réseau d’amis, ressortir du placard des projets depuis longtemps oubliés. «Si on attend la retraite pour faire tout ça, on risque d’avoir de mauvaises surprises», dit-il. Il faut compter deux ans de préparation, estime-t-il, pour se construire un nouveau réseau. Pierre-André Delisle, lui, l’a bien compris. Depuis sa retraite «à temps partiel», il s’est découvert un intérêt pour une foule d’activités. Il fait du bénévolat, répare les meubles de ses amis, fait de la marche dans la nature l’hiver, joue au golf l’été. «Je suis tellement occupé que je ne risque pas de m’ennuyer à ma retraite!» dit-il. Quant à Hélène Choquette, elle a mis son temps à profit pour y voir clair dans ses intentions. «Maintenant, je sais ce que je vais faire à ma retraite.» Elle va entre autres suivre des cours de langues et faire du bénévolat auprès d’organismes défendant les droits des patients du réseau de la santé. Elle n’écarte pas non plus l’idée de retravailler un jour, à son compte. Et puis, elle apprécie tellement ses congés prolongés qu’elle a décidé de devancer sa retraite définitive au printemps 2008, au lieu de l’été 2009. «J’ai hâte», dit-elle. Voilà une décision qui risque d’attrister le gouvernement du Québec.

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Affaires et économie

Les cinq péchés capitaux

L’alcool, le jeu, le tabac, les armes, le sexe. Le Vice Fund porte bien son nom! Lancé aux États-Unis en 2002, ce fonds commun de placement investit exclusivement dans les titres d’entreprises actives dans ces secteurs. Il accueille à bras ouverts les laissés-pour-compte des fonds éthiques: les Altria Group (propriétaire, entre autres, du cigarettier Philip Morris), MGM Mirage (casinos) et autres Anheuser-Busch (qui produit la Budweiser, notamment). Parce que même en période de récession — et peut-être davantage encore quand tout va mal — les gens fument, boivent et jouent aux machines à sous! Autrement dit, ce fonds rapporte. Avec un rendement annuel moyen de près de 18% depuis 2002, le Vice Fund a de quoi titiller l’intérêt de plus d’un investisseur. Le diable vous tente? Vous devrez oublier ce fonds américain, qui n’a pas déposé de prospectus d’émission au Canada. Mais vous pouvez tout de même vous constituer un portefeuille qui ne fait pas dans le politiquement correct. «La rentabilité ajustée au risque — la performance financière des “actions du péché” — est de 2% à 4% plus élevée que celle des autres actions», dit Marcin Kacperczyk, professeur adjoint de finances à la Sauder School of Business (Université de la Colombie-Britannique). Carter D. Crum, associé de Nollenberger Capital Partners, une société de courtage américaine, souligne de son côté que, depuis 2004, les performances des secteurs de l’alcool, du tabac, du jeu et des armes battent l’indice Standard & Poor’s 500 (S&P 500). Investir dans les fonds du vice sera-t-il payant en 2007? Il semble que oui. Mais il faudra peut-être regarder du côté des pays émergents, qui commencent à goûter aux «plaisirs défendus». Le tabac Les fabricants sont inondés de poursuites. Cela ne doit pas effrayer les investisseurs, selon Caroline Waxler, auteure du livre Stocking Up on Sin: How to Crush the Market With Vice-Based Investing (miser sur le péché: comment battre le marché en investissant dans le vice, John Wiley & Sons, 2004). Dans son ouvrage, la journaliste financière révèle qu’entre 1996 et 2003 les fabricants de cigarettes ont gagné 75% de leurs batailles juridiques aux États-Unis. Ce qui n’a pas empêché l’industrie de connaître de bons rendements, d’après Carter D. Crum, qui a participé à la rédaction de l’ouvrage de Caroline Waxler. La taxation est un autre ennemi de l’industrie de la cigarette. Carter D. Crum souligne que plusieurs États américains, comme la Californie, ont récemment voté en défaveur d’une hausse de taxes. Une bonne nouvelle pour les cigarettiers, selon lui. C’est que des taxes plus élevées entraînent un accroissement de la contrebande, ce qui nuit aux ventes des entreprises, d’après Jean-François Tardif, gestionnaire de portefeuille principal chez Sprott Asset Management. Au Canada, ce commerce illicite serait en hausse. Avec les lois antitabac, l’industrie canadienne a du pain sur la planche. «Le secteur est en décroissance. Les gens fument de moins en moins», dit Jean-François Tardif. Selon lui, cette diminution des ventes touchera prochainement la canadienne Rothmans, dont le titre a tout de même fait bonne figure au cours des cinq dernières années. Il vaut donc mieux investir dans des entreprises présentes dans les pays émergents, comme la Chine et la Russie, où le tabagisme est en expansion. • L’action de l’américaine Altria Group (Philip Morris) a augmenté de 136,15% depuis cinq ans. Le jeu Investir dans le jeu n’est pas un pari si risqué, selon Dan Ahrens, auteur du livre Investing in Vice: The Recession-Proof Portfolio of Booze, Bets, Bombs, and Butts (investir dans l’alcool, les paris, les bombes et le sexe: le portefeuille éprouvé en temps de récession, St. Martin’s Press, 2004). Ancien gestionnaire de portefeuille du Vice Fund, Dan Ahrens a lancé, en avril 2006, le Gaming and Casino Fund. D’avril à novembre, ce fonds américain a enregistré un rendement négatif de 0,3%, alors que l’indice Morningstar Mid Growth, lui, a connu un rendement négatif de 6,35%. Au cours des cinq dernières années, l’industrie du jeu a eu de bons rendements. L’indice S&P Casinos & Gaming a connu un rendement annuel moyen de 20,57%, contre 3,97% pour l’indice S&P 500. N’empêche, Las Vegas pourrait déchanter en 2007. «Les consommateurs américains seront moins prêts à dépenser, car le prix de leurs maisons a diminué dernièrement», dit Jean-François Tardif. Cependant, un récent vote du Congrès qui ferme l’accès des casinos en ligne à la clientèle états-unienne pourrait favoriser la ville du jeu. Selon les experts consultés, mieux vaut parier sur les entreprises qui construisent des casinos à Macao, une sorte de Las Vegas de l’Asie. Les Chinois raffolent des maisons de jeu. • L’action de MGM Mirage a augmenté de près de 46% de janvier à novembre 2006. L’armement et la défense Depuis le 11 septembre 2001, et avec la lutte contre le terrorisme, l’industrie de l’armement et de la défense ne cesse de profiter. L’arrivée des démocrates au Congrès ne nuira pas aux entreprises qui ont des contrats avec l’armée américaine, selon Carter D. Crum. D’une part, George W. Bush demeure responsable de la politique étrangère, notamment en Irak. D’autre part, «depuis 1975, les titres des sociétés qui sont dans le secteur de la défense tendent à être plus performants lorsqu’un parti contrôle le Congrès et un autre, la présidence», dit-il. De toute façon, les contrats étant déterminés plusieurs années à l’avance, une modification dans une commande d’avions de guerre, par exemple, fait sentir ses effets environ quatre ans plus tard. «D’ici là, on aura élu un nouveau président et eu deux élections au Congrès!» dit Carter D. Crum. • La valeur du titre du fabricant de missiles américain Raytheon a doublé depuis les attentats du 11 septembre 2001, passant de 24,85$ à 50,80$. Le sexe Des bars de danseuses nues cotées à la Bourse, ça existe! Depuis 1995, Rick’s Cabaret International (RICK), une chaîne de boîtes d’effeuilleuses dont le siège est à Houston, figure au Nasdaq. En 2003, The Daily Planet, un bordel de Melbourne, s’est lui aussi inscrit à la Bourse d’Australie, pays où la prostitution est légale. Un an plus tard, l’entreprise est devenue Planet Platinum (PPN), a vendu son unique bordel et décidé de se consacrer aux boîtes de danseuses. Comme quoi l’industrie du sexe peut être instable… Les experts s’entendent: le porno n’est pas le vice qui rapporte le plus — du moins à la Bourse! Avec l’explosion des sites de pornographie dans Internet, même le titre de Playboy Enterprises n’est pas une valeur sûre. • Le titre de RICK a reculé de près de 23% depuis 1995. L’alcool La consommation de bière est en baisse au Canada, mais pas celle de vin! Caroline Waxler conseille d’investir dans des entreprises qui offrent une gamme étendue de produits. C’est le cas de Constellation Brands, qui fabrique et commercialise de la bière (la Corona, entre autres), du vin (notamment australien) et des spiritueux. Cette entreprise américaine a d’ailleurs acquis, en 2006, la société vinicole Vincor International, de l’Ontario. «Investir dans ce secteur à la Bourse canadienne est hasardeux, car il y a peu de titres», dit Jean-François Tardif. Selon lui, l’action de Molson Coors «ne fera pas très bonne figure» en 2007. L’entreprise a vendu à perte la majeure partie de sa participation dans la brasserie brésilienne Cervejarias Kaiser en 2006. Il faudra donc, encore une fois, se tourner vers les pays émergents, comme la Russie, où le potentiel de croissance est le plus grand. • Depuis la fusion des brasseries Molson et Coors, en février 2005, le titre de Molson Coors a diminué d’environ 14% à la Bourse de Toronto et de près de 4% à la Bourse de New York.

Affaires et économie

Vertus capitalistes

Chantal-Line Carpentier, 39 ans, est une femme de principes. Aucun fonds éthique n’était assez vertueux pour elle. Elle a donc décidé de cofonder, en 2002, son propre club d’investissement. Sur les 50 dollars et plus qu’elle verse chaque mois à Actions responsables, pas un sou ne va à des sociétés qui testent leurs produits sur des animaux, qui vendent du tabac, du sexe, des armes, de l’énergie nucléaire, des pesticides ou… des tapis! «La majorité de notre groupe [le club compte une trentaine de membres] a jugé que le tapis, même fabriqué de façon écologique, est un bien inutile», dit en riant cette économiste agricole, qui ne semble pas convaincue de la chose. Cette femme sportive, chef du programme «Environnement, économie et commerce» à la Commission de coopération environnementale, à Montréal, reprochait aux fonds éthiques canadiens d’inclure des actions d’institutions financières. «Ces sociétés n’ont peut-être pas beaucoup d’implications environnementales. Mais la plupart consentent des prêts à des entreprises sans vérifier si ces dernières respectent, entre autres, les droits de la personne et l’environnement.» Dans le domaine de l’investissement responsable, il y a des «purs et durs», comme Chantal-Line Carpentier. Et il y a des partisans de l’étapisme, qui investissent dans des entreprises de divers secteurs, tel le pétrole, dans l’espoir qu’elles amélioreront leurs pratiques. «Les actionnaires peuvent mettre de la pression, en faisant des propositions [aux assemblées générales]», dit François Rebello, président du Groupe Investissement Responsable (GIR), société privée qui fait la promotion des placements éthiques et offre des services aux investisseurs institutionnels et gestionnaires de portefeuilles. «On a peut-être plus d’influence ainsi qu’en ne détenant pas leurs titres.» Destinés aux «purs et durs» ou aux «étapistes», ces fonds communs de placement se retrouvent tous sous la bannière des fonds éthiques ou socialement responsables. Ils peuvent exclure des entreprises selon des critères moraux (ils sont alors dits «éthiques») ou sélectionner les titres de «bonnes» sociétés qui respectent certains principes, comme les droits du travail et le développement durable (ils sont alors dits «socialement responsables»). Ils peuvent aussi mélanger ces deux approches. D’autres fonds, comme le Fonds de solidarité FTQ, visent avant tout la création d’emplois. Ce qui est éthique pour les uns ne l’est pas nécessairement pour les autres. Reste que l’investissement responsable n’est pas aussi vertueux que pourrait l’imaginer un non-initié. Au Canada, les gestionnaires de fonds éthiques boudent généralement l’industrie du tabac, de l’armement et de l’énergie nucléaire, mais ont moins de scrupules à faire de l’argent avec les sociétés pétrolières, minières et parfois productrices d’alcool. Rejeter l’industrie de l’armement n’empêche pas certains d’accepter des titres d’entreprises qui brassent des affaires avec l’armée, selon François Rebello. «Pour certains, fabriquer des mitraillettes n’est pas acceptable, mais entretenir des jeeps de l’armée, oui», dit-il. Les fonds ont intérêt à avoir la morale «élastique». Car en théorie, exclure des secteurs économiques entiers les rend plus risqués. «Les gestionnaires préfèrent donc souvent investir dans l’entreprise la plus performante, socialement, de chaque secteur», dit Corinne Gendron, titulaire de la chaire de responsabilité sociale et de développement durable à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. En pratique, les fonds communs de placement éthiques, qu’ils excluent ou non des secteurs, s’en tirent plutôt bien. «Ils ne rapportent ni plus ni moins que les fonds traditionnels», dit Bouchra M’Zali, professeure au Département de stratégie des affaires de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. Meritas est une société canadienne de fonds éthiques créée par des mennonites en 2001, mais qui ne se définit pas comme un fonds religieux. Meritas applique la tolérance zéro en ce qui concerne les forces armées, l’alcool, le tabac, le jeu, le sexe et l’énergie nucléaire. Mais près du quart des actifs de son fonds indiciel Jantzi Social Meritas provient de l’industrie du pétrole, du gaz et des produits chimiques. «Les compagnies pétrolières ont toutes un effet potentiellement négatif sur l’environnement», reconnaît Gary A. Hawton, chef de la direction de Meritas, dont le siège est en Ontario. «Mais certaines de ces sociétés sont aussi les plus grands investisseurs dans les énergies de remplacement. Nous voulons les encourager à continuer et à s’améliorer.» En tant qu’actionnaire, Meritas pratique le militantisme. On trouve aussi dans le fonds d’actions internationales Meritas le titre de Wal-Mart Mexico! Lequel se retrouve également dans l’Ethical International Equity Fund, autre famille canadienne de fonds éthiques. «Meritas ne veut pas punir un bon enfant parce qu’il a un mauvais parent, dit Gary A. Hawton. Nous n’avons pas trouvé de preuves que Wal-Mart Mexico a des activités antisyndicales et qu’elle est impliquée dans des problèmes de droits de la personne.» Depuis son lancement, aux États-Unis, en 1971, le Pax World Balanced Fund, premier fonds commun de placement socialement responsable, boycotte les entreprises liées de près ou de loin à l’industrie du tabac, de l’armement, de l’alcool et du jeu. En octobre, ses actionnaires ont toutefois accepté d’investir dans des fabricants de bière, de vin et de spiritueux ainsi que dans des entreprises ayant une activité secondaire liée au monde du jeu. À condition qu’ils s’agissent de bonnes entreprises citoyennes. Ce changement de cap n’est pas étranger au fait que le Pax World a dû se départir, en 2005, de ses actions de Starbucks. Le torréfacteur a beau commercialiser du café équitable, il a lancé deux liqueurs de café, en collaboration avec Beam Global Spirits & Wine. Or, le Pax World rejetait d’emblée toute entreprise vendant de l’alcool. La nouvelle politique du Pax World lui permet d’élargir son bassin de sociétés dans lesquelles investir. «Cela pourrait améliorer sa performance», dit David Vogel, professeur à la Haas School of Business (Université de Californie) et auteur du livre The Market for Virtue: The Potential and Limits of Corporate Social Responsibility (le marché de la vertu: le potentiel et les limites de la responsabilité sociale des entreprises). Depuis son inscription, le Pax World Balanced Fund a un rendement annuel moyen de 9,45%. Ce n’est pas parce qu’un fonds se dit «éthique» qu’il choisit ses titres selon une «démarche rigoureuse», met cependant en garde Corinne Gendron. Au Groupe Investissement Responsable, on analyse des données publiques (exemples: émissions polluantes, poursuites, etc.), on demande à l’entreprise de remplir un questionnaire sur ses pratiques, on effectue des entrevues avec la direction et on demande un rapport indépendant. «On subventionne des enquêtes sur le terrain, dit François Rebello. Mais ça coûte très cher.» Tous les gestionnaires ne peuvent en faire autant. Certains fonds ont un faible actif sous gestion et doivent, pour demeurer concurrentiels, minimiser leurs frais . Les fonds éthiques ne sont pas la panacée. Gestion FERIQUE, qui gère les fonds communs de placement de l’Ordre des ingénieurs du Québec, l’a constaté après avoir envisagé d’en lancer un l’an dernier. «On trouve plus ou moins les mêmes entreprises dans le top 10 du S&P/TSX et dans celui des fonds éthiques d’actions canadiennes, dit Fabienne Lacoste, directrice générale de Gestion FERIQUE. À quoi bon créer un nouveau fonds similaire à celui qu’on offre déjà?» Les portefeuilles d’actions américaines ou internationales des fonds éthiques diffèrent davantage, puisque le choix d’entreprises est plus grand que sur le marché boursier canadien. Comme d’autres fonds institutionnels, Gestion FERIQUE a plutôt choisi d’utiliser son pouvoir d’actionnaire pour encourager la responsabilité sociale des entreprises. Depuis avril 2006, le Groupe Investissement Responsable exerce les droits de vote des Fonds FERIQUE lors des assemblées annuelles. Chantal-Line Carpentier, elle, ne compte pas abandonner son club, Actions responsables, pour un fonds éthique. De 2003 à 2005, la valeur d’une part de 50 dollars est passée à 82,25 dollars. La stratégie du club? Investir dans WholeFoods (chaîne de supermarchés bio), Boralex (énergie renouvelable), Canadien Pacifique, l’Association canadienne de l’hydroélectricité et Green Mountain Coffee (café équitable et biologique). Et offrir des prêts à faible taux d’intérêt à des particuliers ou à des organismes communautaires. Grâce au club, un petit agriculteur biologique a pu se payer un nouveau tracteur!

Monde

Les trésors de Tombouctou

La mince porte en métal s’ouvre en grinçant sur une grande salle sombre, où s’entassent des milliers de manuscrits anciens. Ils s’alignent sur des étagères grillagées et s’empilent pêle-mêle dans des armoires de métal posées à même le sol en béton. Les odeurs se chevauchent: poussière, cuir, encens, moisissure. Nous sommes à Tombouctou, aux confins du Sahara. La chambre forte de l’Institut des hautes études et de la recherche islamique Ahmed Baba ressemble plus à un garage qu’à une bibliothèque. Mais la présence de livres dont certains sont aussi vieux qu’une cathédrale médiévale rend le moment solennel. Le directeur adjoint de l’Institut, Sidi Mohamed Ould Youbba, un Malien grisonnant vêtu d’une tunique blanche, me montre les enluminures en or qui décorent les pages d’un coran vieux de quatre siècles. Le papier est troué par endroits, mais le texte est lisible. Autour de nous, des traités scientifiques, des chroniques historiques, des journaux de voyage, des correspondances de marchands et de savants africains. Les textes sont en arabe, le «latin» de l’Afrique précoloniale. La collection compte plus de 20 000 documents. Le plus ancien est un manuel de droit islamique datant de 1204. On a trouvé ces manuscrits un peu partout dans la région entourant la mythique ville de Tombouctou, au Mali, au cours des 20 dernières années. C’est une découverte majeure. Car ils renferment un savoir perdu que l’on commence à peine à décoder: la mémoire de l’Afrique. Il y a un vaste trou dans l’histoire du continent. L’époque des missionnaires européens et des capitaines de négriers — du 17e au 19e siècle — est bien documentée. Celle des empires africains qui l’ont précédée l’est beaucoup moins. Les Africains eux-mêmes connaissent peu de choses de l’Empire songhaï, une puissance commerçante des 15e et 16e siècles, qui s’étendait sur les territoires actuels du Mali, du Burkina et du Niger, avec un accès à la côte atlantique. Ni de la percée de l’islam, apporté par les caravanes arabes. «On a longtemps cru qu’il était impossible de faire l’histoire de l’Afrique précoloniale, puisque les Africains n’avaient pas laissé de sources écrites. Ces manuscrits sont la preuve du contraire», dit Sidi Mohamed Ould Youbba. Pour les Africains, il s’agit de la mise au jour d’un grand pan de leur littérature ancienne. Comme si on exhumait, dans une Europe colonisée par l’Afrique, des textes oubliés: Candide, de Voltaire, Le prince, de Machiavel, les écrits de Martin Luther, la correspondance du cardinal de Richelieu, Le livre des merveilles, de Marco Polo! Des collections de manuscrits, on en trouve une trentaine à Tombouctou. Celle de l’Institut Ahmed Baba, organisme national financé par l’Afrique du Sud, la Norvège, le Luxembourg et la fondation Ford, aux États-Unis, est de loin la plus importante. Les autres sont conservées dans des bibliothèques privées, qui vont d’antiques maisons de style marocain à une simple pièce derrière la boutique d’un réparateur de télévisions. La sauvegarde des manuscrits de Tombouctou est un travail de coopération internationale. Le président sud-africain, Thabo Mbeki, en a fait la première mission culturelle du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Au cours de trois dîners de gala destinés à la haute société de l’Afrique du Sud, le président a recueilli 25 millions de rands (4 millions de dollars canadiens) pour la construction d’une grande bibliothèque à Tombouctou. Elle accueillera la collection de l’Institut Ahmed Baba, qui étouffe sous les livres. Tombouctou, quant à elle, étouffe sous la chaleur de juin. La ville est un four en terre cuite. L’après-midi, le mercure grimpe à 45°C. Le souffle de l’harmattan, le vent du désert, brûle le visage. Les rues se vident. Des rues? Plutôt des couloirs ensablés qui séparent les maisons. Les résidences, de deux étages, sont construites en banco, mélange de glaise et de paille dont on fait des briques. C’est un décor des Mille et une nuits, avec des terrasses sur les toits et des portes de bois munies de lourds anneaux de fer. Des bâtiments de terre sur un tapis de sable. La ville de 30 000 âmes n’a qu’une seule voie asphaltée. Elle mène à un petit aéroport où atterrissent deux avions par semaine. C’est le seul lien avec l’extérieur. À l’ombre du porche de mon hôtel, je vois défiler la vie locale. Un garçon à dos d’âne. Un troupeau de chèvres. Un dromadaire. Des Touaregs, ces hommes voilés du Sahara, magnifiques avec leurs grands sabres à la ceinture, leurs boubous et turbans jaunes, roses et indigo assortis aux voiles, appelés lithams, qui leur couvrent le bas du visage. Le Mali, pays de 12 millions d’habitants, est l’un des plus pauvres de la planète. C’est un monde de paysans, à 80% musulmans. Pourtant, il s’agit du troisième producteur d’or du continent africain, après l’Afrique du Sud et le Ghana. Mais les mines sont exploitées par des entreprises étrangères, et l’État ne touche que des redevances sur l’exportation du métal jaune, ce qui représente environ 7% du PIB. Au Moyen Âge, c’est l’or du Mali qui, après avoir transité par les royaumes du Maghreb, remplissait les coffres des monarchies françaises, anglaises, espagnoles et portugaises. «La stabilité financière des puissances européennes dépendait en grande partie des mines des empereurs maliens», indique l’historien Ismaël Diadié Haïdara. Le lettré de 49 ans possède 7 000 manuscrits, l’une des plus importantes collections privées de la ville. Au centre du commerce de l’or: Tombouctou. La cité était le point de rencontre entre l’Afrique de l’Ouest et le monde méditerranéen. Elle était le «port» du Sahara, vaste océan de sable traversé par des flottilles de dromadaires. De plus, elle s’étendait sur la rive nord du fleuve Niger, le troisième d’Afrique, qui relie de nombreuses villes du Mali, du Niger et du Nigeria. (Au fil des siècles, la région s’est ensablée et le fleuve s’est retiré à 20 km au sud. Aujourd’hui, il faut rouler, à partir du fleuve, une demi-heure dans le désert pour atteindre Tombouctou.) Au marché, outre de l’or, on trouvait de l’ivoire, du tabac, des plumes d’autruche, des esclaves et des barres de sel provenant de la mine de Taoudenni, à 16 jours de dromadaire au nord. La richesse de Tombouctou en a fait l’Oxford de l’Afrique. À son apogée, aux 15e et 16e siècles, 100 000 personnes y vivaient, dont 25 000 étudiants venant d’aussi loin que Bagdad. La réputation de son université, Sankoré, rayonnait partout dans le monde arabe. On enseignait, à l’université et dans 180 écoles privées, la charia (droit islamique), la philosophie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine, les arts. Et on écrivait des livres, reproduits par des copistes et vendus au marché. Aujourd’hui, Tombouctou semble le bout du monde… Le soir, enfin! L’air redevient respirable. La ville reprend vie. L’odeur des brochettes de mouton qui grillent parfume les rues. Tombouctou est plongée dans le noir. Dans la cour intérieure de la maison d’Abdel Kader Haïdara, trois hommes et une femme regardent la télévision, étendus sur des nattes. L’hôte, un moustachu replet au crâne dégarni, me conduit au salon, une pièce fraîche garnie d’un épais tapis bleu à motifs et de coussins. On se déchausse avant d’entrer. Abdel Kader Haïdara, 42 ans, a exercé de 1984 à 2000 un métier peu commun: chercheur de manuscrits. C’est lui qui a trouvé la plupart des documents de l’Institut Ahmed Baba. «J’ai été élevé parmi les livres. Mon père tenait une école privée et je m’occupais de la bibliothèque.» Les 9 000 manuscrits de la collection familiale lui ont été légués à la mort de son père. Une fillette entre au salon et nous sert un thé à la menthe au goût fort, très sucré. Les manuscrits n’ont jamais quitté la région, indique mon hôte. Lors de la conquête française de l’Afrique, à la fin du 19e siècle, Tombouctou avait déjà perdu sa gloire passée. «Lorsque les soldats français sont venus à Tombouctou, les notables ont craint le pillage et ont caché leurs manuscrits.» Ils les ont mis dans des coffres et les ont enterrés dans le désert. Certains les ont dissimulés dans des grottes. D’autres les ont emmurés dans leur maison. «Les manuscrits ne devaient pas être pris, parce qu’ils étaient la source de leur savoir et, par extension, de leur pouvoir.» Les décennies ont passé, le Mali a accédé à son indépendance, en 1960, et certaines familles ont ressorti les manuscrits. D’autres ont oublié leur existence… Le travail d’Abdel Kader Haïdara a pris des allures de chasse au trésor. «Les ancêtres avaient laissé des indices sur l’emplacement des caches, dit-il. J’en ai trouvé dans des lettres et des testaments que les gens gardaient précieusement dans leur maison.» Il partait ensuite en Land Rover dans les dunes du Sahara pour exhumer les coffres. «Les manuscrits enterrés étaient en assez bon état.» Ce n’était pas le cas des livres retrouvés dans les maisons de Tombouctou ou des villages environnants. «De nombreux livres étaient à moitié mangés par les termites», dit Abdel Kader Haïdara. Beaucoup de gens n’osaient s’en départir, même si la plupart ne pouvaient lire l’arabe. «Ici, les biens ayant appartenu aux ancêtres sont sacrés. On ne vend un héritage qu’en cas d’extrême nécessité.» Dans un village près de Tombouctou, il a offert à une famille pauvre deux vaches en échange d’un lot de manuscrits. «J’y suis retourné un an plus tard et, soudainement, un tas de gens voulaient me vendre leurs manuscrits!» C’est maintenant une course contre la montre pour sauver les documents. Le climat sec du Sahara les a préservés pendant des siècles. Mais les livres les plus âgés arrivent au bout de leur existence. C’est une question d’années avant que le papier tombe en poussière. Dans une salle climatisée de l’Institut Ahmed Baba où s’alignent une dizaine d’ordinateurs, on tente une opération de sauvetage: passer les pages au scanneur pour leur donner une nouvelle vie dans Internet. Une équipe de 12 chercheurs africains numérise en ce moment un manuel de grammaire arabe de 600 pages. Leur travail est facilité par une caractéristique commune à tous les manuscrits: les pages ne sont pas reliées. «C’était la façon de faire à l’époque. On plaçait des pages volantes dans une couverture de cuir de mouton ou de dromadaire», explique Mohamed Diagayeté, 42 ans, expert en civilisation islamique. L’Institut projette de traduire les manuscrits numérisés en français et en anglais, dit-il. Ils pourraient ainsi être offerts en ligne aux chercheurs du monde entier. Mohamed Diagayeté est au front de la recherche sur les manuscrits. Il est le premier lecteur à y poser les yeux depuis des siècles. «C’est palpitant. Je redécouvre le passé de mon peuple.» Il a récemment parcouru un manuel du 18e siècle s’apparentant au Kama-sutra. On y trouve des positions sexuelles, des remèdes contre l’impuissance et un chapitre intitulé «Être patient avec les femmes».Beaucoup de travail reste à faire, dit le chercheur. Sur les 20 000 manuscrits de l’Institut, seulement 3 000 ont été lus et répertoriés. Les manuscrits de Tombouctou sont encore loin d’avoir livré tous leurs secrets. Mais ce que l’on trouve étonne déjà. Abdel Kader Haïdara, le chercheur de manuscrits, possède des textes théologiques du 17e et du 18e siècle qui sont toujours pertinents en 2007. Ils font l’apologie d’un islam ouvert et tolérant. «On y parle de l’abolition des mariages forcés, du droit pour les femmes d’étudier, d’avoir une profession. Avec citations du Coran à l’appui!» Le contenu des manuscrits de l’historien Ismaël Diadié Haïdara intéresse les climatologues et les astronomes. Ses ancêtres ont noté dans les marges des livres les dates des crues et décrues du fleuve Niger ainsi que celles des événements marquants, comme les tremblements de terre. On y apprend ainsi qu’une pluie de météorites a traversé le ciel saharien en 1583! Le directeur adjoint de l’Institut Ahmed Baba, Sidi Mohamed Ould Youbba, voit pour sa part un potentiel dans les anciens traités de médecine. On y trouve des recettes de potions à base de plantes médicinales africaines. «Nous pourrions redécouvrir l’usage de ces plantes et en faire des médicaments moins chers que ceux qui nous arrivent des pays riches.» Il rêve d’une revalorisation de la médecine traditionnelle africaine à l’échelle mondiale. «La Chine a fait connaître la sienne partout dans le monde. Pourquoi ne pas réapprendre la nôtre et faire de même?» Les manuscrits peuvent devenir un outil de développement pour l’Afrique, croit l’historien Ismaël Diadié Haïdara. «En se réappropriant son passé glorieux, l’Afrique cessera de se regarder comme un continent misérable, dit-il. Nous pourrons offrir au monde des connaissances sur l’art, l’histoire, la culture. Pas seulement recevoir passivement de l’Occident.»

Politique

L’Albertain du Québec

À Ottawa, on l’appelle «l’Albertain du Québec». Comme ses collègues conservateurs de la province du pétrole, il préfère ses gouvernements minces. Et la majorité écrasante avec laquelle il a été élu lui donne les moyens de le faire savoir. Ce n’est pas tout. Il partage aussi la position de la majorité des Albertains sur le mariage gai: il est contre. Ce n’est cependant pas vraiment pour cela que l’on parle tant de Maxime Bernier depuis sa nomination, en février dernier, au poste de ministre de l’Industrie au sein du cabinet de Stephen Harper. Il s’est rapidement fait remarquer, tant dans la capitale fédérale que dans la capitale financière du pays, avec un discours prônant une révision en profondeur des subventions aux entreprises et de la réglementation touchant ces dernières. Il est passé aux actes sans attendre en réduisant l’aide accordée à l’industrie aérospatiale et en abolissant les règles qui empêchaient Bell Canada de concurrencer Vidéotron sur les prix des services de téléphonie locale. Bernier insiste pour dire que le consommateur en sortira gagnant, même si cette décision favorisera à court terme les anciens monopoles, tels Bell et Telus. Les sceptiques restent… sceptiques. En tout cas, ce n’est qu’un avant-goût de la réforme que Maxime Bernier dit vouloir effectuer et dont les consommateurs seraient le centre, quitte pour cela à ouvrir le secteur canadien des télécommunications aux investisseurs étrangers. Un tel changement faciliterait la percée au Canada de fournisseurs américains, comme Verizon et Cingular, et pourrait même entraîner l’achat de Bell, de Telus ou de Vidéotron par un concurrent étranger. Décidément, pour un novice en politique, Maxime Bernier fait beaucoup de vagues. Il semble avoir les coudées plus franches que la plupart de ses collègues du Conseil des ministres — qui demeurent peu connus des Canadiens tant le cabinet du premier ministre les empêche de parler. C’est que les stratèges de Stephen Harper estiment qu’il incarne parfaitement l’image que veulent projeter les conservateurs au Québec. Ce Beauceron de 44 ans, divorcé, grand, élégant, bouillonnant d’énergie et plutôt nationaliste pourrait être l’arme secrète du parti aux prochaines élections. Michael Fortier, l’avocat et banquier montréalais devenu sénateur et membre du Cabinet, a beau demeurer le principal architecte de la stratégie conservatrice au Québec, on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur la presse régionale pour voir le rôle clé que réservent les conservateurs à Maxime Bernier. La logique du message envoyé aux électeurs pourrait ressembler à ceci. Entre un Bloc québécois condamné à l’opposition et des conservateurs de la trempe de Bernier, les Québécois préféreront l’action qu’incarnent ces derniers. Et entre les libéraux de Stéphane Dion, plutôt froids à l’égard des revendications du Québec sur le déséquilibre fiscal, et un Bernier, dont c’est la principale raison d’être en politique, les Québécois se rangeront du côté des conservateurs. Reste à voir si les électeurs verront cette logique. Dans la région montréalaise, les politiques conservatrices sur l’environnement et le mariage gai alimentent l’opposition. Mais les régions semblent un terrain plus fertile pour le discours des conservateurs. Et d’aucuns parmi ceux-ci considèrent avoir trouvé en Maxime Bernier le porte-étendard parfait. Presque un an après son élection en Beauce avec la plus forte majorité au pays à l’exception de l’Alberta — 26 000 votes de plus que son plus proche rival —, Maxime Bernier fait toujours du porte-à-porte dans sa circonscription une fin de semaine sur deux. Pas seulement à cause de la situation minoritaire de son gouvernement ou en prévision des prochaines élections. Il s’agit d’une occasion pour les citoyens de la Beauce de lui parler, tant des grands enjeux nationaux que de leurs préoccupations personnelles. «Ça me permet d’être en contact avec la population et de bien la représenter à Ottawa. Je n’ai pas besoin de lire des sondages pour savoir ce qui se passe, dit-il. Je n’ai pas fait de promesses locales durant la dernière campagne. J’ai dit que j’allais défendre les valeurs beauceronnes — la responsabilité individuelle, la liberté individuelle, l’intégrité et le libre marché.» Et, devrait-il ajouter, la définition traditionnelle du mariage. Maxime Bernier dit simplement respecter la volonté de ses électeurs en s’opposant au mariage entre conjoints de même sexe. Il est l’un des rares députés québécois à avoir voté, en décembre 2006, en faveur de la réouverture du débat sur le mariage gai — légalisé par le gouvernement de Paul Martin en 2005. La motion fut rejetée par un vote de 175 voix contre 123. Aidé par la débandade des libéraux de Paul Martin et par la bonne réputation de son père, Gilles — qui a fait de la Beauce un fief conservateur dans les années Mulroney —, Maxime Bernier a connu une élection quasiment gagnée d’avance. Qu’il se porte candidat n’était pas aussi prévisible. Du moins si l’on en croit le principal intéressé. À la recherche de recrues québécoises, en 2005, Stephen Harper — dont le parti récoltait à peine 10% des intentions de vote dans les sondages au Québec — a demandé à Gilles Bernier d’effectuer un retour en politique. Celui-ci, alors âgé de 70 ans, a décliné l’invitation et a suggéré au chef conservateur de parler plutôt à son fils. Vice-président à la Standard Life, Maxime Bernier n’avait pas fait campagne depuis 1988, année où, étudiant en droit à Université d’Ottawa, il a attrapé le virus de la politique. La campagne électorale se déroulait alors en plein débat sur l’accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis. Ayant obtenu un diplôme d’administration à l’Université du Québec à Montréal et étudié la théorie économique sur le libre-échange, Bernier se sentait bien armé pour expliquer l’entente. Membre du bureau de direction de l’association étudiante, il a invité un certain Bernard Landry à venir défendre l’accord auprès des étudiants sceptiques. Il rédigeait par ailleurs des discours pour les ministres québécois de Mulroney et faisait campagne aux côtés de son père en Beauce. «Je connaissais le dossier à fond. Je connaissais même des clauses de l’accord par cœur, rappelle-t-il. C’était un beau débat — un débat d’idées.» Une fois l’élection gagnée, Maxime Bernier a rangé ses pancartes partisanes. Pour de bon, pensait-il. S’intéressant davantage au débat d’idées dans le calme des salles de conseils d’administration que dans la marmite politique, il se dirige vers une carrière d’administrateur spécialisé dans les affaires. Il est à la Commission des valeurs mobilières du Québec, en 1996, lorsque Bernard Landry, devenu ministre des Finances dans le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, le recrute. Bernier le conseille sur une réforme des organismes de réglementation des institutions financières — réforme qui mènera à la création de l’Autorité des marchés financiers. Sa présence dans le cabinet d’un ministre clé d’un gouvernement souverainiste équivaudrait-il à un engagement de sa part pour la cause? «J’ai donné de l’argent au Parti québécois. Est-ce qu’ils m’ont remis une carte de membre? Je ne pense pas», se borne-t-il à dire. Le Parti québécois ne dévoile pas sa liste de membres, anciens ou actuels. Et si des ex-collègues disent avoir présumé, à l’époque, que les sympathies souverainistes de Bernier allaient de soi, ils concèdent que la fonction qu’il occupait auprès de Bernard Landry ne touchait pas la question nationale. Le père de Maxime Bernier, ancien ambassadeur du Canada en Haïti et aujourd’hui vice-président aux relations publiques du Groupe Canam à Saint-Georges de Beauce, nie catégoriquement que son fils ait flirté avec la cause souverainiste. «Il est nationaliste — comme moi, comme les Beaucerons… Mais nous sommes de bons amis de Mario Dumont et de Jean Charest. On n’est pas du tout péquistes ou séparatistes.» Et le principal intéressé dit avoir voté non au référendum de 1995. Quoi qu’il en soit, s’il avait des affinités souverainistes, Maxime Bernier se serait senti un peu à l’étroit dans les programmes interventionnistes du PQ et du Bloc. Il a participé à la création, en 1999, de l’Institut économique de Montréal (IEDM), à l’invitation de son ami Michel Kelly-Gagnon, aujourd’hui président du Conseil du patronat du Québec. L’IEDM est le premier véritable groupe de réflexion de droite au Québec. Maxime Bernier profite de son association avec l’IEDM, d’abord comme membre du conseil d’administration et ensuite en tant que vice-président, pour faire connaître la pensée de son idole, l’économiste français Frédéric Bastiat (1801-1850), et sa Pétition des fabricants des chandelles. Cette satire contre le protectionnisme tourne en ridicule les revendications d’un groupe d’intérêts fictif, qui cherche à se protéger de «la compétition ruineuse d’un rival étranger» fournissant sa lumière à des prix trop bas — il s’agit bien sûr du soleil. Maxime Bernier, comme Bastiat, considère que la meilleure politique économique est celle qui favorise les consommateurs, et non les producteurs. Sa remise en question des lois actuelles interdisant aux non-Canadiens de devenir actionnaires majoritaires d’une entreprise canadienne de télécommunications découle de ce principe. En 2003, Maxime Bernier publie Pour un taux unique d’imposition (Varia), essai économique préconisant que tout contribuable paie le même pourcentage d’impôts sans égard à son revenu. Qu’il gagne 10 000 dollars ou 100 000 dollars, il devrait, selon Bernier, envoyer la même proportion de son salaire à l’État. Le système à taux unique, adopté en Alberta et dans une poignée d’États américains, fut brièvement l’une des politiques de l’Action démocratique du Québec. Le parti a cependant décidé de ne pas l’inclure dans sa plate-forme électorale en 2003. Maxime Bernier ne se laisse pas décourager. Il continue plutôt de prêcher l’idée dans des notes économiques publiées par l’IEDM. Le système d’imposition actuellement en vigueur au Québec, fortement progressif, repose sur la théorie de «l’utilité marginale décroissante», selon laquelle un dollar supplémentaire dans la poche d’une personne riche vaut moins qu’un dollar dans la poche d’un pauvre. Or, peut-on lire dans une étude de l’IEDM datant de 2004, «il est impossible de comparer l’utilité marginale d’une somme d’argent entre individus, puisque le concept économique d’utilité réfère à un phénomène de satisfaction subjective propre à chacun… Par conséquent, affirmer que la progressivité des taux d’imposition permet d’assurer l’égalité des sacrifices entre les citoyens relève du mythe et n’a aucun fondement scientifique: on ne peut mesurer ni comparer les sacrifices faits par différents individus.» «Je ne suis pas entré en politique pour défendre cette idée-là, précise Maxime Bernier aujourd’hui. La première raison pour laquelle je suis en politique est bien simple: le dossier constitutionnel. On veut un gouvernement central fort, mais fort dans ses champs de compétence et qui ne s’ingère pas dans ceux des provinces, qui respecte la Constitution telle que les pères de la Confédération l’ont signée.» Bernier s’inscrit ainsi dans la lignée des «bleus» typiques d’autrefois, qu’incarnaient l’Union nationale et le Crédit social. L’ex-chef de cette dernière formation, Fabien Roy — celui-là même qui a fait tomber le gouvernement minoritaire du progressiste-conservateur Joe Clark, en 1979 —, s’est d’ailleurs publiquement réjoui de l’élection de Bernier en janvier dernier. Maxime Bernier a fait valoir ses idées à Stephen Harper lorsque ce dernier lui a téléphoné pour la première fois, en 2005. Il a été surpris de trouver une oreille aussi attentive. Les deux hommes ont dîné ensemble à Montréal quelques jours plus tard. «Je lui ai donné quelques conseils par rapport à la position que les conservateurs devaient adopter au Québec pour la prochaine campagne électorale, rappelle Bernier. Je lui ai dit que c’était important pour moi de régler le déséquilibre fiscal et de respecter les champs de compétences des provinces. Mais je n’avais jamais pensé faire de la politique active.» D’aucuns doutent qu’il ait été difficile de le convaincre. «Lui, c’est un mordu de la politique. Ah! ça, je le sais», insiste Isabelle Hudon, présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et fille de l’ancien député conservateur Jean-Guy Hudon. «Je connais très bien Maxime, parce que mon père a été député avec le sien.» Lorsque Stephen Harper a prononcé son fameux discours du 19 décembre 2005, à Québec, dans lequel il s’est engagé formellement à s’attaquer au déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces, certains ont reconnu dans ses propos l’influence de son candidat dans la circonscription de Beauce. Ce discours fut le moment décisif de la campagne, permettant aux conservateurs de faire une percée québécoise et de dépasser les libéraux en nombre de sièges afin de former un gouvernement minoritaire. Maxime Bernier a été tout de suite projeté sous les feux de la rampe. À la différence de quelques-uns de ses pairs au Cabinet, il n’a pas déçu son patron. Les gens sont généralement impressionnés par la clarté de son discours et l’élégance avec laquelle il le communique. «Maxime est un type qui peut, en très peu de temps, décortiquer un problème et l’expliquer. Il veut convaincre par des arguments, soutient son père, Gilles. C’est sûr qu’il n’est pas à gauche.» Il reste à voir si Maxime Bernier sera capable de faire preuve de souplesse, condition sine qua non de la longévité politique. Certes, son emprise sur la circonscription de Beauce semble assurée pour les prochaines élections. Mais Bernier représente un courant politique, celui de la droite dite de marché — la droite économique, par opposition à la droite religieuse —, qui demeure marginal au Québec. Si certains trouvent rafraîchissante sa franchise, ils le mettent en garde contre l’oubli du rôle que l’État doit continuer de jouer dans le développement économique. «C’est sûr que le milieu des affaires est beaucoup plus favorable à une idéologie de libre marché qu’à l’étatisme, explique Isabelle Hudon. Sauf qu’à Montréal on sait qu’un petit côté interventionniste nous a bien servis. C’est une question de dosage. Maxime est capable de penser comme ça. Il n’est pas campé à 150% sur ses positions.» La preuve: il s’est engagé — sur l’insistance d’un Michael Fortier soucieux de gagner des appuis dans la région montréalaise — à respecter la lettre d’entente signée par l’ancien gouvernement libéral avec Bombardier. Selon cette entente, Ottawa investira 260 millions de dollars américains si Bombardier se lance dans sa série C, son projet d’avion de 130 places. En revanche, on se demande s’il ne le fait pas contre son gré. On a beaucoup remarqué l’absence sur place de Maxime Bernier lorsque Michael Fortier a annoncé une aide de 350 millions de dollars à Pratt & Whitney Canada, à Longueuil, en décembre dernier. Qui plus est, Bernier promet en même temps de revoir de fond en comble, et peut-être même d’abolir, le programme Partenariat technologique Canada (PTC), qui a permis à de nombreuses sociétés aéronautiques ou de haute technologie de mettre au point de nouveaux produits au Canada. Son budget annuel de 300 millions a déjà été réduit de 42 millions. L’industrie somme le gouvernement de ne pas abolir le programme. Le sort de PTC démontrera jusqu’à quel point Maxime Bernier est prêt à faire des compromis. À moins que son patron ne lui demande d’occuper d’autres fonctions avant qu’une décision soit prise à propos de PTC. Une rumeur voulant qu’un prochain remaniement ministériel envoie Bernier à l’Environnement, pour remplacer une Rona Ambrose en panne, remplissait les BlackBerry de la capitale fédérale à la veille de la relâche parlementaire, en décembre. Quel que soit le bureau qu’occupera Bernier à Ottawa, il pourra profiter de la webcaméra qu’il y aura installée pour que ses filles, âgées de sept et quatre ans, puissent lui montrer leurs nouveaux souliers ou lui demander de les aider dans leurs devoirs. Il leur a donné une carte du Canada pour qu’elles puissent le suivre dans ses déplacements. «La fin de semaine où je les vois, je vais les chercher à 15 h 30 le vendredi et mon BlackBerry reste fermé jusqu’au dimanche soir.» Il a choisi d’inscrire ses filles à l’école privée anglophone Miss Edgar’s and Miss Cramp’s, à Westmount. «Je veux que mes enfants soient bilingues. Je ne veux pas qu’elles parlent l’anglais comme moi, c’est-à-dire avec un accent.» Gageons que ce ne seront pas les idées économiques controversées de Maxime Bernier que les conservateurs mettront en relief au cours de la prochaine campagne électorale. Son image de père dévoué, de marathonien et de beau Beauceron prendra sans doute le dessus. Et parions que les Québécois trouveront plutôt sympathique leur Albertain honoraire.

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