À la une

Culture

L’Alberta devenue personnage mythique

Une romancière et essayiste née en Alberta, portant un nom anglais, vivant en France depuis de nombreuses années, ayant publié à Paris une douzaine d’ouvrages en français, peut-elle remporter le Prix du gouverneur général pour un roman situé en Alberta, qu’elle a écrit elle-même (nulle trace d’une main traductrice étrangère) dans les deux langues officielles du Canada ?Oui, sans doute. C’est l’évidence même.Mais ça fait un peu mal à ceux qui entretiennent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, le concept d’une littérature québécoise organiquement constituée, n’accueillant les corps étrangers qu’à certaines conditions bien déterminées. Il y a quelques années, on reprochait même à des écrivains québécois, nés natifs, de se faire éditer à Paris. Alors, qu’une Albertaine-Parisienne-anglophone-francophone vienne nous enlever un de nos prix les mieux dotés… La narratrice de Cantique des plaines dit bien, quelque part, qu’elle habite Montréal, mais cette concession à la couleur locale n’arrange pas les choses; elle les aggrave plutôt en soulignant l’absence de la romancière, dont on peut même penser, avec un frisson d’horreur, qu’elle ne fait pas partie de l’Union des écrivains québécois.Passons à des choses sérieuses : au roman, par exemple. Il est difficile de ne pas convenir qu’il l’emporte aisément, par la qualité proprement littéraire, sur tous les romans publiés au Québec ou dans la francophonie canadienne durant l’année précédente. Je dirai tout à l’heure en quoi il m’agace un peu. Mais avant toute chose, il faut affirmer que Cantique des plaines est un très beau morceau de prose romanesque, on oserait presque dire épique, où passe, à travers le personnage principal, un siècle de vie albertaine : les premiers fermiers, les Indiens, le pétrole, l’urbanisation progressive, et cetera. Il est permis de ne pas éprouver une forte passion pour l’Alberta. Mais la province du pétrole est investie, dans Cantique des plaines, par toutes les nostalgies, les questions insolubles, les rêves du pays natal, au sens quasi baudelairien du terme. L’Alberta de Nancy Huston est, plutôt qu’un lieu bien défini, une sorte de personnage mythique, avec qui elle a beaucoup de comptes à régler.Le récit s’organise en séquences temporelles disjointes autour de Paddon, grand-père de la narratrice, récemment décédé, qui a passé une partie de son existence à rêver d’écrire un essai philosophique sur le temps. Il va sans dire qu’il ne l’a pas écrit, et qu’il se considère comme un raté. Paddon, à vrai dire, n’est pas un personnage très sympathique, malgré l’affection que lui voue la narratrice; le sentiment d’échec n’autorise pas, me semble-t-il, à ce qu’on cogne aussi souvent sur sa femme et ses enfants. Il y a d’ailleurs très peu de personnages sympathiques, attirants dans le roman de Nancy Huston. Un seul peut-être : Miranda, la métisse, qui procure à Paddon ce que la romancière appelle le « bonheur absolu ». Mais Miranda est une construction idéologique plutôt qu’un véritable personnage, en ce qu’elle a pour fonction principale de démontrer la méchanceté des Blancs en général, et des missionnaires en particulier. Le roman est ainsi partagé entre l’évocation lyrique et un étrange ressentiment auquel Dieu lui-même, malgré son inexistence maintes fois affirmée, n’échappe pas.Dany Laferrière a, lui aussi, mais pour d’autres raisons, des comptes à régler avec le monde blanc, comme on le sait depuis belle lurette. Il le fait, dans son dernier livre, à visage découvert, sans s’encombrer de prétextes romanesques. Celui qui nous parle ici, est bien l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, celui qui a émigré en Floride par haine de l’hiver mais ne cesse de revenir sur les lieux du crime, de soupeser son succès, d’en imaginer la signification et les effets. C’est, parfois, un peu lassant : le narcissisme, même agrémenté d’un joyeux scepticisme à l’égard de soi-même, ne mène jamais très loin. Mais plusieurs des questions qu’il agite, à propos de l’écriture nègre, ne sont pas vaines et il y a, dans ce livre, quelques scènes bien enlevées et surtout des portraits extrêmement vivants de quelques écrivains noirs américains, de James Baldwin (le préféré) à Toni Morrison, récemment nobelisée. Enfin, Dany Laferrière a l’écriture légère, comme on le dit de certaines jambes. Ça se lit sans douleur.Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, par Dany Laferrière, VLB, 201 pages, 16,95 $.Cantique des plaines, par Nancy Huston, Actes Sud/Léméac, 271 pages, 24,95$. »Et pourtant Paddon, toi tu l’aimais, cette contrée ! De façon incompréhensible pour moi venant de l’Est, tu aimais son énormité, ses étendues vides et plates, son ouverture absolue au ciel, le froid mordant et stimulant de ses hivers, sa neige dont la blancheur te faisait mal aux yeux, la franchise avec laquelle son vent attaquait tes pommettes et ton menton et tes doigts, son impitoyable soleil d’été qui faisait étinceler les rails du chemin de fer et trembler l’air au-dessus des champs de blé, ses orageux nuages violets qui s’entassaient à l’horizon en cherchant à se faire prendre pour des montagnes tandis que les vraies montagnes se tenaient là à cent vingt kilomètres à peine, imperturbables et inimitables. » Cantique des plaines

Publicité
Société

Nous sommes tous des chômeurs virtuels

Le chômage est perçu comme une maladie dont le malade serait lui-même responsable. Une sorte de cancer du poumon : vous n’aviez qu’à ne pas fumer ! Vous n’aviez qu’à ne pas travailler, ainsi vous ne seriez pas devenu chômeur ! Et maintenant que vous n’avez plus d’emploi, veuillez quitter la scène, car votre présence gêne ceux qui en ont un, comme le cancéreux met mal à l’aise les personnes en santé.Le virus n’est pas nouveau, mais comme tous les virus il est devenu, avec le temps, plus virulent. The least cost method, c’est-à-dire la production au meilleur prix, comprenant les matières premières et le transport, fait en sorte que votre chemise est taillée et cousue en Corée plutôt qu’à Saint-Jérôme. The bottom line, ce qui reste comme profit quand l’objet est livré au marchand, a transformé cette année quelques centaines de milliers de femmes et d’hommes en « demandeurs d’emplois », puisque leurs tâches sont accomplies autrement. Ce terme de « demandeur d’emploi », utilisé dans les statistiques du chômage, cache une réalité sordide : il n’y a plus d’emplois. Inutile d’en demander. Tendez plutôt la main vers les services sociaux, vous recevrez votre pitance, chèque de chômage ou de bien-être social, que l’on vous reprochera bientôt car ce sont ceux qui travaillent encore que l’on taxe et ils aiment cela de moins en moins.Il est possible de parler du chômage en termes généraux : les emplois qui disparaissent fragilisent nos sociétés industrielles avancées, menacent l’équilibre social, encouragent le crime, découragent les jeunes. Mais quand on a dit cela, on n’a pas même commencé à comprendre ce que le cancer du chômage représente pour un être sain. La mise à pied, dans un contexte de crise économique, vous retire de la race des humains. Il faut être chômeur pour parler adéquatement du chômage, or en parler est un emploi, donc en parler c’est cesser de le vivre. Ne pas avoir d’emploi, dans la merveilleuse société individualiste que nous avons construite, c’est se retrouver du côté des morts-vivants. Y a-t-il une vie après le travail ? Tous ces amis avec qui on allait manger le midi, que l’on croisait dans les corridors, qui nous invitaient au café, où sont-ils passés ?Ces réflexions me viennent à la lecture de la Chronique des non-travaux forcés (Flammarion) que vient de publier Jean-Pierre Dautun, qui était publicitaire à Paris, c’est-à-dire un homme de mots et de slogans, tout à fait branché sur le réseau de la société de consommation. Mais la crise économique, on le sait, a d’abord frappé ce domaine mou qu’est la publicité. Pourquoi annoncer quand plus personne n’achète ? Dautun est au chômage. Parce qu’il est un rédacteur de métier, et que « le chômage le travaille », il tient une chronique de sa recherche d’emploi. Son texte est intelligent et pathétique. Les chômeurs qui le liront se sentiront solidaires; les autres, les travailleurs de tout acabit, ne comprendront qu’avec leur tête.Chômeur, demandeur d’emploi, le seul texte que l’on vous demande est celui de votre CV qui va rejoindre la pile de dizaines d’autres CV que personne ne veut lire. Votre nouvel outil fétiche : le téléphone. Vous y passerez la journée, à obtenir un hypothétique rendez-vous (Ah ! il vient de sortir, il a une réunion, il vous rappellera), à attendre.Au début le chômage repose. L’esprit se met au travail, mais c’est pour découvrir que plus rien n’est pareil, que la ville que vous habitez est un décor dans lequel vous n’avez plus votre place. Vous êtes libre de vos heures ? Vous vous réfugiez dans les jardins publics. Vous vous réjouissez d’apprendre qu’une autre entreprise a fermé ses portes, vous découvrez la solidarité affective des laissés-pour-compte. Vous avez tant de temps devant vous que vous ne savez plus l’employer. Vous découvrez peu à peu que vous êtes une ressource humaine dans les statistiques, qu’il faudrait vous recycler (comme les déchets) mais on ne sait en quoi. Vous vivez le scandale de la civilisation technique capitaliste.Celui qui travaille a droit à des vacances. Celui qui chôme n’a droit qu’à du vide et peu à peu devient insensible. Il glisse de la déception à la désespérance, de la fierté à l’humiliation, à l’indifférence, au mépris de soi. Bottom line ? Le 788e jour de chômage, Jean-Pierre Dautun a posté son manuscrit à un éditeur. C’est évidemment le texte d’un publicitaire parisien, mais il m’a rappelé les quelques mois de chômage que j’avais vécus, jeune père de famille comme lui, quêtant, d’un bureau à l’autre, à Montréal, un emploi.J’ai lu cette chronique pour rédiger la mienne : je travaille, bien sûr, mais nous tous qui travaillons, justement, devrions être de coeur avec les chômeurs qui sont en passe de devenir les boucs émissaires de nos égoïsmes. Il y en a qui refusent de travailler ? Je connais des paresseux et des tire-au-flanc qui ont un emploi. Le regard que nous portons sur les chômeurs, c’est sur nous-mêmes que nous le posons. Nous sommes tous des demandeurs d’emploi virtuels dans la merveilleuse société interactive de la mondialisation des échanges. C’est ce que nous dit Jean-Pierre Dautun, notre semblable, notre frère.

Culture

Une aventure risquée et… réussie

Il n’y a que Jacques Poulin pour se tirer sans trop de dommages d’une aventure aussi risquée.Imaginez que vous êtes éditeur, et qu’un romancier ordinaire, un romancier quelconque vous propose le récit suivant. Son personnage partira de Québec et entreprendra un périple qui le conduira à Baie-Saint-Paul, puis à Saint-Joseph-de-la-Rive, puis à l’Ile-aux-Coudres comme de bien entendu, et ainsi de suite – j’en passe des bouts, Baie-Comeau, Sept-Iles – jusqu’à Havre-Saint-Pierre, avec descriptions obligées et coucher de soleil sur le fleuve.Mon Dieu, ce n’est pas un roman, dites-vous avec consternation, c’est un travelogue. (Bien que, éditeur québécois, vous en ayez vu de toutes les couleurs et sachiez vous accommoder d’un certain nombre de bizarreries.)Ce n’est pas fini. Retour à Québec par l’autre rive, tour de la Gaspésie, Percé, l’île Bonaventure, les oiseaux…Vous hésitez. L’auteur s’en aperçoit et jette dans la balance un peu de relations France-Québec, par exemple une histoire d’amour entre un gars d’ici et une Française en goguette avec une troupe de saltimbanques. Des saltimbanques, de l’amour, ça vous anime un paysage, non ?Il vous en faut encore ? Que diriez-vous de quelques considérations bien senties sur la littérature, la québécoise et la française, introduites avec le plus grand naturel puisque le héros est chauffeur d’un bibliobus ?A vrai dire, ce dernier ajout approfondit votre inquiétude au lieu de la dissiper, et vous vous apprêtez à refuser le manuscrit lorsque vous apercevez la signature : Jacques Poulin. Alors, vous prenez. Et, l’auteur parti, vous redevenez le simple lecteur que vous rêvez d’être toujours, vous vous laissez prendre par cette histoire qui n’en est pas tout à fait une, l’histoire d’un chauffeur de bibliobus qui a une peur atroce de vieillir et projette de s’en aller sur la pointe des pieds, sans bruit, après sa dernière tournée, sa « tournée d’automne ».Malgré quelque agacement suscité par le genre du travelogue – vous vous étiez déjà plaint de certaines longueurs dans Volkswagen Blues -, le charme Poulin opère. La Tournée d’automne est un roman où l’on dit très souvent merci, où l’on reçoit et l’on donne avec une très grande délicatesse parce que, on le voit bien, sans cela les êtres humains risqueraient de se détruire les uns les autres.Ce qui rend les personnages de Poulin si attachants, c’est que leur vie ne tient qu’à un fil. Celui-ci, appelé le Chauffeur, est peut-être le plus démuni de tous. Les livres mêmes, ses livres, dont il parle avec une tendresse fraternelle, ne lui suffisent plus. Le miracle de la survie viendra de Marie, la Française; aussi discrète, aussi profondément attentive que lui. Un beau couple. Presque crédible.Mais le vrai n’est pas toujours le vraisemblable, comme le montre le roman de Raymond Plante, Un singe m’a parlé de toi. On croit à ses personnages dans la mesure même où ils nous déconcertent, nous échappent : le narrateur, gros garçon encombré de sa propre personne, ancien professeur, réparateur d’ordinateurs, qui ne sait plus où donner de l’amour; une fille étrange et plus qu’étrange, quêteuse à Montréal, peintre à Paris, qui fascine littéralement le précédent; un troisième personnage, asthmatique, toujours près de rendre l’âme, qui détient sur la fille un mystérieux pouvoir. Je n’ai pas rencontré souvent, dans le roman québécois de ces derniers temps, des personnages qui suscitent à ce point la curiosité, l’intérêt. Ils sont portés par une écriture rapide, fertile en trouvailles – quelques dérapages, peu nombreux – et un suspense remarquablement soutenu.Il ne manque pas grand-chose à Un singe m’a parlé de toi pour être un bon, un très bon roman. C’est la fin, la résolution de l’énigme, qui déçoit. Le récit, jusque-là bien mené, surtout dans sa partie parisienne où le quartier du jardin du Luxembourg est superbement évoqué, s’abîme dans une action échevelée, un mélodrame vraiment un peu trop lourd. N’empêche : on n’oublie pas que l’auteur nous a fait passer de fort bons moments.La Tournée d’automne, par Jacques Poulin, Leméac, 208 pages, 18,95 $.Un singe m’a parlé de toi, par Raymond Plante, Boréal, 193 pages, 18,95 $.La Tournée d’automneIl haussa les épaules, essayant de réfléchir. Un panneau annonçait que Port-au-Persil était tout près.- Ce qui me conviendrait, dit-il, ce serait… que le temps s’arrête.Elle tendit la main vers lui, mais ils arrivaient déjà à la route menant au village. Tout de suite elle tourna à droite, immobilisa le camion un peu plus loin, à moitié sur l’accotement, et elle mit les clignotants à cause du brouillard.- J’espère que le brouillard va se lever, dit-elle, sinon on ne pourra pas aller voir les baleines. Mais je ne suis pas très sûre d’avoir envie de les voir: après tout, c’est peut-être mieux de les laisser tranquilles.- Vous croyez ?- Je crois que j’aimerais mieux rester avec vous. Jacques Poulin

Culture

Trois jeunes romans, inégaux

Dans deux romans que je viens de lire, et qui se passent tous deux à Montréal, il y a la même scène, à quelques détails près. Deux filles ou deux gars sortent d’un bar, la nuit tombée, plutôt ramollis par la grande quantité de liquide qu’ils ont ingurgitée. Et alors, la bagarre. Dans le premier cas, c’est un chauffeur de taxi devenu fou. Dans le deuxième, quelques gros garçons qui se jugent insultés.Il y aurait sans doute des considérations importantes à faire à partir de ces deux scènes. Celle qui me retient, pour le moment, est assez mesquine : où donc ces jeunes gens, qui ne semblent pas travailler beaucoup, trouvent-ils l’argent pour payer toutes ces consommations ? Il y a ici, me semble-t-il, un hiatus entre le revenu et la dépense qui devrait retenir l’attention des économistes. Le problème du déficit national leur paraîtrait, en comparaison, un peu simple.Le premier de ces romans, vous en avez sans doute entendu parler 10 fois plutôt qu’une : L’Avaleur de sable, premier roman de Stéphane Bourguignon, a bénéficié d’un battage médiatique exceptionnel. Passé le titre qui n’est pas très bon, calembour sans signification particulière, on constate avec plaisir que l’auteur a du talent : l’attaque est rapide, efficace, l’écriture aimablement inventive. Telle fille, par exemple, « a un corps superbe, qu’elle fait bouger avec tant de sensibilité qu’on peut voir des petites notes de musique lui sortir des pores ». Gentil, ça : un peu fleur bleue mais ça fait plaisir. Et de toute manière, l’utilisation fréquente du mot « cul » (une fois toutes les deux pages, si j’ai bien compté) rappelle au lecteur qu’il est bien dans un roman contemporain, non dans une bluette à l’ancienne.Donc, ça va, ça va, un des deux garçons du début connaît le grand amour, suivi dans cette voie royale par le second. Il y a des partys, quelques personnages secondaires, des randonnées, des projets, des événements mineurs. Et puis, ma foi, on commence à s’ennuyer un peu : l’auteur a du talent, répétons-le, mais il abuse des calembours faciles, des petits effets; et surtout il ne semble pas tellement intéressé par ses personnages, il les laisse se débrouiller tout seuls. Le lecteur peut-il s’attacher longtemps à des personnages auxquels l’auteur ne semble pas trop croire lui-même ? Stéphane Bourguignon manque de conviction, voilà. Il écrit en dilettante, en effleurant à peine les touches de son traitement de texte.Hélène Monette, elle, n’a rien d’une dilettante, et il faut dire que son livre, bizarrement intitulé Le Goudron et les plumes, ne fait pas la vie facile au lecteur. A vrai dire, ce n’est pas une histoire qu’elle raconte, bien qu’ici et là se produisent des scènes très vécues, d’une intensité assez extraordinaire; elle nous plonge plutôt dans une sorte de monologue à deux voix, par cassettes interposées, sur tout ce qui préoccupe ou occupe une fille d’aujourd’hui, de l’amour au sens de l’existence et vice versa, avec beaucoup de sentiments vifs à la clé.On peut penser à Yolande Villemaire; le nom de Vava apparaît d’ailleurs quelque part, entre quelques dizaines de prénoms féminins se terminant tous par la même lettre. Mais Hélène Monette a une façon bien à elle de dériver dans le langage, d’inscrire à la queue leu leu des bouts de phrases parfois brillants, saisissants, parfois simplement énigmatiques, qui, le rythme aidant, un rythme haletant, bousculant volontiers les interdits du langage raisonnable, rendent un son parfaitement authentique. Son livre s’écoute comme une musique; la musique un peu folle des filles d’aujourd’hui, qui lorsqu’elles semblent parler de n’importe quoi ne cessent pas de dire que l’existence est incompréhensible, difficile et… passionnante.Mon troisième roman est le seul à s’être donné un beau titre, un titre suggestif, qui mériterait d’entrer dans le langage courant : La Love. La love, attention, ce n’est pas l’amour, qui est réservé à la famille, au mariage, à des choses sérieuses; la love, c’est ce qu’on voit au cinéma, et qui s’exprime par des gestes plus osés. Mais la distinction entre love et amour n’est pas toujours absolument nette, comme on le constate en suivant Claude Éthier dans ses pérégrinations sentimentales et géographiques, qui la ramènent toujours au grand dadais de son adolescence.Louise Desjardins écrit net, léger et l’histoire de sa jeune fille enamourée, comme on disait au Moyen Age, se laisse lire agréablement durant, environ, les 100 premières pages. Mais la love de Claude Éthier finit par ressembler à une obsession, une manie, qu’elle traîne avec une certaine lassitude de lieu en lieu. L’essentiel s’est passé à Noranda, dans la première partie du roman. Noranda qui est en train de devenir, on l’aura noté, un des hauts lieux du romanesque québécois.L’Avaleur de sable, par Stéphane Bourguignon, Québec/Amérique, 240 pages, 17,95 $.Le Goudron et les plumes, par Hélène Monette, XYZ, 128 pages, 24,95 $.La Love, par Louise Desjardins, Leméac, 167 pages, 16,50 $.Le Goudron et les plumesNous sommes entrées en fraude sur le marché de l’amour. Nous voulions expérimenter. Nous avons amplement exagéré. A vivre des relations aux pommes vertes, des amourettes au scotch, des passions édulcorées, des tendresses vitaminiques à saveur de fruits artificiels, nous nous sommes modernisées en masse et avons goûté aux choses comme si elles déterminaient les êtres.Nous voulions d’une petite fin du monde toute en nuances. Il s’agissait pour nous de déclarer forfait, de limiter l’apocalypse aux chants tordus des sectes, aux catastrophes environnementales, aux coeurs en morceaux. Les mains propres, nous voulions nous mettre à table avec des enfants normaux et des amoureux de la vie. Nous en avons trop voulu, Lysistrata. Il n’y aurait, de toute façon, jamais assez de place, de musique. Hélène Monette

Société

Le coureur de fond au fil d’arrivée

Quand le Musée du Québec a inauguré de nouvelles salles en présentant la collection des tableaux de Maurice Duplessis, il y a quelques années, Robert Bourassa, qui a ses bureaux tout à côté, près des plaines d’Abraham, a refusé d’assister au vernissage.Duplessis était pourtant un sujet qu’il possédait par coeur, mais la peinture, les arts, les musées, le milieu intellectuel ne lui disent rien. Il se sent plus à l’aise en compagnie d’industriels et de gens d’affaires. La politique, pour lui, est une dimension de l’économie. Si on lui avait parlé de la plus-value des tableaux que Maurice Duplessis accrochait sur ses murs, de la valeur refuge que représente, dans les cycles économiques, un Marc-Aurèle Fortin, il aurait peut-être tendu l’oreille. Mais l’art pour l’art ? Rien à faire. Il a d’autres préoccupations.Le destin de cet homme est remarquable : né dans la gêne, orphelin de père dès son jeune âge, il réussit à percer le mur des classes sociales par sa seule intelligence, appuyée d’une mémoire étonnante. A 11 ans, en 1944, il distribue des tracts pour un candidat du Parti libéral. Quand Adélard Godbout perd quand même les élections, il m’annonce qu’il le remplacera un jour. A 15 ans, le Parti libéral deviendra sa famille étendue, il travaillera pour payer ses études grâce au parti (il sera percepteur de tickets à un guichet du pont Jacques-Cartier). Il réussira brillamment des études classiques au collège Jean-de-Brébeuf (et plusieurs amis du collège deviendront ses collaborateurs au pouvoir). Il obtiendra une bourse prestigieuse qui le mènera en Angleterre. Il se mariera dans le parti puisque les Simard de Sorel, la famille de sa femme Andrée, vivaient des contrats de construction de navires du gouvernement libéral. Le jour du mariage de Bourassa, Lionel Chevrier, ministre fédéral, se posant en hélicoptère près de la piscine, veillait déjà sur lui. Robert avait désormais les moyens de ses ambitions.Il aurait pu, en réalité, faire carrière à Ottawa. Fiscaliste, il travaillera un temps aux impôts fédéraux, il y apprendra quelques petits trucs utiles pour les affaires de la famille, mais il s’ennuyait ferme sur les bords de l’Outaouais.Au début des années 60, un très jeune économiste se demandait (et demandait à ses amis) s’il devait plonger en politique au Québec ou se diriger vers d’autres horizons. Question inutile : mis à part les statistiques du baseball, qu’il manipulait depuis l’époque où les Royaux jouaient au stade DeLorimier, au bout de la rue, Bourassa n’avait qu’un intérêt dans la vie : le pouvoir politique. Certains de ses collègues devinrent dominicains ou jésuites, on disait : c’est la vocation. Robert devint homme politique, il n’y aurait plus rien d’autre dans sa vie : c’était sa vocation.On sait que, jeune député du Parti libéral, il a hésité entre la Révolution tranquille de Jean Lesage et celle de René Lévesque. Ce n’était pas par idéologie, mais pour se situer dans le bon sillage. Robert est un homme pragmatique. Sa philosophie est relativement simple : il croit à l’économie politique, une science humaine qui consiste à miser sur des structures industrielles, à orienter les échanges économiques, à favoriser la production de richesse que l’on répartit, à chacun selon ses besoins, par la fiscalité. Les idées abstraites, les discours sur l’indépendance des nations ou la lutte des classes ont peu de poids dans cette vision du monde.De plus Robert Bourassa est un conciliateur-né, l’affrontement lui répugne parce qu’il représente un gaspillage d’énergie. Dans son approche des réalités, il faut additionner : les appuis qui se transforment en votes, les investissements qui se traduisent en emplois. Il croit à la circulation de l’argent, c’est une sorte de Suisse en somme, qui dort du côté des banquiers. Son modèle : le frère économe qui assure la richesse de la communauté sans flafla, ni tape-à-l’oeil.D’où ce grand maigre, tenace et têtu, qui plie mais ne rompt pas, est vite devenu, aux yeux de ses adversaires, un petit gérant. L’autre premier ministre, Pierre Elliott Trudeau, qui cite les poètes latins dans le texte, qui se pavane, stars de cinéma au bras, qui est né riche et bilingue, qui a voyagé comme un homme du monde, ne pouvait que mépriser « le mangeur de hot dogs » de la rue Parthenais.On ne peut imaginer deux hommes plus dissemblables. Bourassa, par sa compassion naturelle, est du côté des René Lévesque; Pierre Trudeau, par sa morgue, est le cousin du Jean Lesage de la Grande-Allée. L’un tout en nuances, l’autre péremptoire, ils n’étaient pas faits pour s’entendre, pas plus à Victoria qu’à propos de la constitution de 1982.Si Robert Bourassa n’a pas joué les « hommes d’État » sur les scènes du monde, si les querelles diplomatiques l’exaspèrent, c’est parce qu’il se sent bien chez lui, au Québec, dans la famille libérale, dans le « salon de la race », dans ses meetings politiques, à son téléphone, relié instantanément à ceux qu’il veut convaincre en faisant semblant de les consulter.Combien d’hommes d’affaires, d’avocats, d’amis se sont faits prendre à ce jeu du téléphone ! « Le premier ministre voudrait vous parler… » susurre la téléphoniste de Québec. Tout s’arrête soudain sur le green où monsieur allait putter; dans la maison, on demande aux enfants de ne plus courir ni crier; au bureau, la secrétaire se fait discrète… Que veut le premier ministre ? Partager vos vues sur la montée du dollar américain, vous demander votre avis sur la crise écologique, ce que vous pensez de l’attitude des médecins, l’affichage en français fait-il vraiment problème ? D’un téléphone à l’autre le premier ministre se fait une idée qui de toute manière était déjà la sienne avant même de vous parler. Vous pouvez retourner au golf, à vos enfants, à vos affaires, Robert en fera à sa tête.On n’échappe pas à son physique. Robert Bourassa n’est pas un grand séducteur, du moins pas en public, mais son amabilité naturelle en fait un extraordinaire homme de relations. Il ne joue pas sur les émotions, il cherche des solutions, sa pratique des intérêts politiques l’a depuis longtemps habitué à laisser couler les mesquineries. C’est un homme d’eau d’ailleurs : sous la douche, en 1970, en se lavant les cheveux, il trouve le slogan de la campagne électorale : 100 000 emplois ! Quelque temps plus tard il lance le projet de la baie James, persuadé que « l’énergie du Nord », celle des rivières impétueuses, fera la force du Québec. Et puis tous les jours il nage quelques longueurs, il a tout du poisson qui remonte les rapides, il sait tenir son souffle quand les autres le croient noyé sous les problèmes. C’est sur les marches de la piscine qu’il écrit son célèbre discours d’après l’échec de Meech : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est aujourd’hui et pour toujours une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »Je ne me souviens pas l’avoir vu se décourager ou paniquer. Il a appris depuis longtemps à contrôler ses émotions. Ce n’est pourtant pas un homme sans coeur, loin de là, car sa fidélité à ses amis, son absence totale de rancune ou de hargne, sa préoccupation pour la santé et le bien-être des gens âgés sont autant de sincérités indiscutables. Mais en économie politique, faut-il le souligner, le coût des hôpitaux est assuré par les impôts, tout comme celui des garderies, et ceux-ci ne peuvent être qu’une ponction raisonnable de la richesse créée par le commerce. CQFD.Il est aisé, aujourd’hui, de lui reprocher les grands travaux hydroélectriques : c’est un homme d’avant la crise écologique, d’avant les revendications autochtones. Né un 14 juillet, Robert Bourassa n’a pas rêvé prendre la Bastille, il savait que ces gestes appartenaient au passé, mais la coïncidence entre son anniversaire et la fête de la révolution lui a souvent rappelé la place que le français avait dans nos vies. Il en a fait la langue officielle du Québec, à nous de la parler.Robert Bourassa est un premier de classe qui a réussi ses ambitions politiques comme il réussissait ses travaux à l’école Saint-Pierre-Claver, à Montréal. Plus studieux qu’athlétique, plus dévoué que profiteur, plus sérieux qu’enjoué, plus moqueur que méchant, les Québécois ont choisi de lui confier leur pays à quatre reprises. Il fallait bien, pour que cela arrive, qu’il nous ressemble un peu. Évidemment, l’épine constitutionnelle au pied, le Québec continue de boitiller. Mais comment lui reprocher de n’avoir pas réussi ce que Duplessis, Lesage, Johnson et Lévesque, tour à tour, n’ont pas réalisé ? Robert Bourassa ne s’est jamais pris pour Fidel Castro. Dans le théâtre de la Révolution tranquille il aura joué le rôle de Tranquille.Nous entrons dans une nouvelle époque : le socialisme s’est effondré, le capitalisme se lézarde. Une autre génération doit prendre la relève. Ce fils du plateau Mont-Royal cède la place en gentleman. Ce qui prouve qu’il y a noblesse de naissance dans toutes les classes sociales. Il suffit de vouloir son destin. Chassé de la scène politique par la maladie, regardant, l’hiver prochain, ses petits-enfants courir sur les plages de Floride, Robert Bourassa n’aura pas à rougir. S’il a été, pour les uns, le politicien honni, il est l’idole des autres et n’a fait, après tout, que ce qu’il voulait faire : de la politique du matin au soir de sa vie.

Culture

Haïti rongée par les démons

Il n’y a pas, dans notre hémisphère, de situation plus tragique que celle d’Haïti. Depuis 40 ans les nouvelles de Port-au-Prince nourrissent le désespoir : assassinats politiques, corruption, coups d’État, désertification, famine, analphabétisme, rien n’est épargné à cette république des Antilles, pas même la prolifération du triste sida que l’on évoque rarement, de peur d’accabler tout un peuple.Pendant longtemps Haïti n’a été, pour les Québécois, qu’une terre de mission où notre clergé exerçait son ministère à l’abri de l’hiver, un terrain de jeu où nos touristes allaient satisfaire leurs besoins de soleil ou de sexualité exotique, un territoire expérimental pour les techniciens de l’aide aux pays sous-développés, jusqu’à ce qu’en retour le Canada devienne, pour 50 000 exilés, l’un des principaux refuges de la diaspora.Pourtant depuis deux ans on ne parle d’Haïti, dans les médias, qu’à l’occasion du retour éventuel, impossible, désiré, souhaitable, imminent, du père Aristide, président élu par une majorité confortable (67 % des voix), mais néanmoins à son tour déchu. Reviendra ? Restera ? Sera-t-il, à son tour, assassiné comme de nombreux autres hommes politiques depuis l’indépendance ?Claude Moïse et Émile Ollivier nous demandent d’oublier les péripéties du héros charismatique pour tenter, dans ce contexte, de repenser Haïti. « Nous sommes des intellectuels passionnés de politique », disent-ils, et voilà qu’ils écrivent le livre le plus lucide et le plus courageux qu’il m’ait été donné de lire sur leur pays d’origine, avec le recul que leur permet plus de 25 ans de séjour au Québec.Désormais, avant de proposer des solutions simples à une situation complexe, il sera impératif de lire ce livre pour l’analyse historique qu’il contient, mais surtout pour la description des moeurs politiques que les auteurs souhaiteraient réformer. « Nous savons que la vérité ne va pas nécessairement dans le sens des émotions collectives. »Claude Moïse est historien, Émile Ollivier sociologue et romancier, tous deux sont professeurs et réussissent, dans cet essai politique dense et sévère, à parler comme des fils d’Haïti que l’exil n’a rendus ni ambitieux ni amers.Moïse et Ollivier ne sont pas tendres pour la classe politique haïtienne, ni même pour le père Aristide. Ils vont compter, désormais, de solides inimitiés chez leurs confrères intellectuels tout aussi passionnés qu’eux de politique, mais plus près de la foi que du souci démocratique.Repenser Haïti met en perspective une démarche politique qui a son origine dans le fait que le partage de l’héritage de 1804 n’a toujours pas été fait. Haïti est restée, depuis l’indépendance, quand les esclaves repoussèrent à la mer les colons français, livrée aux « démons » de la politique. Dès le lendemain de l’indépendance il y eut deux factions, celle des mulâtres qui auraient souhaité reprendre les grandes plantations et celle des anciens esclaves qui refusaient de revenir travailler sur ces terres. Cependant que les armées des uns et des autres s’affrontaient, que les généraux s’entre-tuaient, Haïti resta un comptoir qu’exploitèrent des marchands étrangers.La classe politique haïtienne n’a pas de tradition démocratique et n’est pas même préoccupée par le développement du pays. Accéder au pouvoir et au Palais national, c’est pouvoir enfin s’enrichir, toucher un pourcentage sur les transactions douanières et finir ses jours à l’étranger. A ce rituel s’est ajouté le commerce de la drogue, depuis une quinzaine d’années, qui nous rappelle qu’aucun pays, si pauvre soit-il, ne peut évoluer en dehors de la mouvance internationale.Ce n’est pas nouveau. On sait que Cuba est à deux pas d’Haïti, et que Castro exerça longtemps une fascination particulière sur la génération des années 60. Nationalistes, marxistes, chrétiens, les intellectuels haïtiens ont été tentés par des solutions miracles, la dernière en date se nommant Aristide. Or il n’y a pas de miracle à l’horizon, aucune prière ne remplacera le travail et la patience. Ce n’est pas l’impérialisme yankee, rappellent Moïse et Ollivier, qui a créé la pauvreté d’Haïti. « On n’a même pas été capable de conserver et de renouveler ce que l’occupation américaine (1916-1934) avait légué en fait de services publics et de savoir-faire. »Moïse et Ollivier se sont volontairement cantonnés dans la sphère politique. S’ils parlent des militaires, de l’Église, de justice et d’éducation, c’est en rapport avec l’appareil d’État. S’ils décrivent le comportement de la bourgeoisie, c’est pour lui reprocher son apolitisme. Ils n’ont pas décidé de repenser Haïti pour régler des comptes, faire le procès des macoutes, relancer les oppositions. Au contraire, ces intellectuels, passionnés de politique, voient celle-ci, dans sa forme démocratique, comme l’occasion de réunir les forces progressistes en vue de remettre Haïti sur la carte du monde plutôt que de la laisser sur celle des misères.Les lecteurs étrangers, pour la plupart, n’auront aucune difficulté à se sentir touchés par l’intelligence généreuse de ces analyses. Les lecteurs haïtiens risquent de se partager. Rappelons qu’aux élections qui ont suivi le départ du fils Duvalier « il n’y avait pas moins de 34 candidats à la présidence dont 20 représentants des partis politiques et 14 indépendants ». La classe politique haïtienne est éclatée. Aristide, qui aurait pu transformer une révolution populaire en entreprise d’unification et de construction nationales a préféré l’odeur âcre de la vengeance. La démocratie, rappellent Moïse et Ollivier, ne se nourrit pas d’intolérance. Évidemment il n’y a pas que la culture politique d’Haïti qu’il faut repenser. Ce sera, souhaitons-le, l’objet d’un prochain ouvrage.Repenser Haïti, par Claude Moïse et Émile Ollivier, éd. du Cidihca, 254 pages, 24,95 $.Repenser HaïtiPlus que jamais, dans ce pays que nous avons retrouvé après 25 ans d’absence, c’est le règne de la débrouillardise, des combines et des passe-droit. Du mépris aussi. De la sauvagerie assurément et du cynisme à profusion. Il en est résulté une conscience sociale défoncée dont on n’a pas encore mesuré l’ampleur, d’une classe sociale à l’autre, du haut en bas de l’échelle sociale. Vaincu, démoralisé, terrorisé, réduit au silence, l’individu ne pense plus, c’est trop douloureux; il n’a pas la force d’agir, c’est trop risqué; alors il se laisse aller et laisse aller les choses jusqu’à l’extrême dégradation. Claude Moïse et Émile Ollivier

Culture

Galarneau est revenu !

Vous vous souvenez peut-être qu’à la fin de Salut Galarneau ! le héros éponyme du roman de Jacques Godbout, François Galarneau, nous quittait, nous ses lecteurs, pour aller dans la solitude écrire son propre roman, celui-là même dont nous terminions la lecture.Mais ce n’était pas dans une cabane, tout près de l’hôtel Canada, comme nous le croyions alors, qu’il l’écrirait. Nous apprenons aujourd’hui, dans le nouveau roman, que c’était dans une clinique psychiatrique. Comme le Hubert Aquin de Prochain épisode. Cela veut dire qu’entre la dépression et la littérature, il y a des rapports certains. Cela veut dire aussi que le personnage le plus sympathique, le plus populaire de l’oeuvre de Jacques Godbout a des profondeurs que l’on ne soupçonnait pas à l’époque.Rassurez-vous, il est maintenant sorti de la clinique, guéri, à peu près guéri, enfin aussi guéri que peut l’être un homme normal. Après avoir pratiqué divers métiers, tous petits comme il convient, il est gardien de sécurité au centre Garland.Il faut prendre garde aux métiers que pratiquent les personnages, tout particulièrement dans les romans de Jacques Godbout qui penchent toujours un peu vers la fable. François Galarneau devenant, comme il le dit lui-même avec un peu de solennité et quelque ironie, « un agent de sécurité et d’ordre dans la société contemporaine », qu’est-ce à dire ? Le monde qu’il habite, ce « temps des Galarneau » qu’il évoque en 200 pages et qui se situe après beaucoup de choses, notamment la Révolution tranquille et le terrorisme, est un monde fragile, déboussolé, toujours menacé de perdre le peu d’humanité qui lui reste. Ou, pour coller aux mots mêmes du narrateur, un monde qui perd la mémoire – comme maman Galarneau, que ses fils aimants ont déposée dans une institution idoine, à Boston. Gardien de sécurité, François Galarneau garde ce qui reste, le mieux qu’il peut, en sachant qu’il travaille à perte.Ainsi ressurgissent dans Le Temps des Galarneau les thèmes essentiels du premier roman de Godbout, L’Aquarium, attestant l’unité profonde de l’oeuvre : la mémoire, dont le narrateur de L’Aquarium ne savait pas, à la fin, s’il devait la garder ou la détruire; la solitude (qui de plus solitaire qu’un agent de sécurité ?); la sensation partout répandue d’un monde finissant; le dilemme de la fidélité et de la trahison, résolu de façon presque semblable par les deux personnages; enfin l’imbrication de l’histoire personnelle et de l’histoire générale.François Galarneau est un personnage de son temps, les yeux et les oreilles bien ouverts sur l’actualité. Il a maintenant une quarantaine d’années, et le Québec a considérablement changé depuis qu’il vendait glorieusement des hot dogs. Il se trouve pris notamment dans une rocambolesque histoire d’immigration plus ou moins légale, qui introduit dans son petit appartement toute une famille cambodgienne et un Hongrois peu recommandable. Fin du Québec pure laine, rêvé dans Salut Galarneau ! Qu’est-ce qui va lui succéder ? Ni François Galarneau ni Jacques Godbout n’ont le goût de jouer les prophètes. Ils n’ont pas, non plus, le goût du désespoir. Ils nous quittent l’un et l’autre, à la fin du roman, sur une pirouette.Je n’ai pas parlé des autres personnages du Temps des Galarneau et j’ai eu tort car ils ne sont pas négligeables, à commencer par les deux frères : Jacques l’écrivain, qui s’est exilé à Paris pour écrire son grand roman, et Arthur, l’ancien terroriste, qui multiplie les frasques spectaculaires dans quelques pays d’Europe. Oui, François Galarneau est un solitaire, un perdant, l’éternel couillon de la farce, et c’est pourquoi nous l’aimons; mais il a des frères, de vrais frères, et quand on est ainsi doté la tristesse n’est jamais définitive.Le Temps des Galarneau est un livre extrêmement vivant, l’oeuvre d’un écrivain en pleine possession de ses moyens (et qui n’en abuse pas), insolent et pudique, habile comme pas un à surfer sur des réalités qui (méfiez-vous) ne sont pas sans profondeur. A plusieurs reprises, dans le roman, il dit son amour du livre, de la littérature; celle-ci le lui rend bien.Le Temps des Galarneau, par Jacques Godbout, Seuil, 186 pages, 19,95 $.Le Temps des GalarneauD’autres avançaient des explications. Galarneau était pour eux une transformation d’un nom amérindien, quelque chose comme Gawano qui, en huron ou en iroquois, décrivait le lever du jour. Ou bien c’était la preuve que je demeurais un petit con enfermé dans l’anthropomorphisme distillé par Walt Disney. Bambi et Galarneau, même combat ! L’explication la plus intéressante m’est venue d’un Breton qui parlait du vent de galerne, celui qui nettoie tout net, chassant les nuages, et qui ramène le soleil. Jacques Godbout

Publicité
Société

Dinosaures et démocraties, la fin des certitudes

Ce n’est pas parce que Spielberg s’est intéressé aux dinosaures qu’ils commencent à peupler l’imaginaire occidental. Les dinosaures fascinent les enfants depuis longtemps, qui possèdent tous un tyrannosaure ou un vélociraptor dans leur boîte à jouets. En réalité ces animaux passionnent les médias parce qu’ils sont la métaphore idéale de notre fin de millénaire : leur disparition soudaine, inexpliquée (ou pour laquelle nous avons trop d’hypothèses), inquiète les hommes.On le sait, il y avait autant d’espèces de dinosaures qu’il y a de caractères humains, les uns plus intelligents que les autres, certains pacifiques et végétariens, d’autres carnivores et sanguinaires. Ces grands oiseaux-reptiles, nous dit-on, n’ont pu survivre parce qu’ils n’ont pas su s’adapter à un nouvel environnement. C’est bien ce dont on nous menace, en parlant de la crise, et tous les discours sur la remise en cause de nos valeurs créent de l’inquiétude dans le cortex des humains. Ne dit-on pas, d’une personne dépassée par les événements, qu’elle est un dinosaure ?Dans le roman de Michael Crichton, Le Parc jurassique (Robert Laffont), les savants ont réussi à cloner, grâce à la biotechnologie, l’ADN de ces reptiles qu’ils font revivre aujourd’hui pour un consortium d’hommes d’affaires. La fable est d’autant plus intéressante qu’elle se situe au coeur de notre civilisation. Ces banquiers, qui auraient pu choisir de nourrir le Tiers-Monde avec de la viande de brontosaure, ont plutôt choisi de créer un parc d’amusement. Or, inutile d’insister, notre civilisation occidentale n’est plus qu’un parc d’amusement en effet, dans lequel des millions de touristes privilégiés circulent d’un monument à l’autre, de Pékin à Paris, du Caire à Istanbul, cependant que les plus pauvres, même sédentaires, visitent 30 heures par semaine le Parc audiovisuel (bientôt interactif) sans quitter leur fauteuil. Sommes-nous tous dans un zoo ?Il y a, au coeur de ce roman populaire dont Hollywood a tiré un film d’intérêt mondial, deux grandes affirmations : tout d’abord, la science elle-même, qui devait donner toutes les réponses et préparer un avenir meilleur, n’annonce que la fin de l’homme. N’a-t-elle pas mis au point toutes les armes atomiques et chimiques nécessaires à notre extinction ? N’est-elle pas la cause du déséquilibre écologique (la couche d’ozone n’a pas été détruite par des prières) qui va entraîner la mort de l’humanité ? Ensuite, les hommes, dans le grand parc d’amusement de la consommation, se sentent de plus en plus comme une espèce menacée. C’est ce que l’on nomme la tyrannie du progrès, bien pire encore que celle des systèmes politiques. Michael Crichton est un prophète.Comme pour lui donner raison, dans la même foulée, Jean-Marie Guéhenno, dans un essai remarquablement intelligent, nous annonce la fin de la démocratie en se servant des mêmes références. C’est- à-dire que le mathématicien américain du roman sur les dinosaures et le politologue français citent tous deux la théorie du chaos pour justifier leurs prévisions. Cette coïncidence n’est pas sans intérêt. S’il est une certitude aujourd’hui, c’est que rien n’est prévisible. A la pensée linéaire, où causes et effets tombent sous le sens, il faut substituer le modèle météorologique, qui est la plus simple illustration de la théorie du chaos.Le système météorologique est complexe, il s’étudie, il se rationalise, on peut le réduire à ses formes statistiques, mais jamais peut-on en prédire, de façon certaine, le comportement. Un petit vent qui entraîne un refroidissement peut avoir, à des milliers de kilomètres, un effet radical. Nous habitons aujourd’hui des systèmes sociaux et économiques complexes, un petit vent à Tokyo peut ébranler le crédit à Londres. Le monde, explique Guéhenno dans La Fin de la démocratie (Flammarion), est devenu une immense Bourse « où se ruine l’autonomie du politique, qui perd ses fondations morales et philosophiques ».Si Guéhenno annonce la fin de la démocratie, c’est que l’Étatnation était le seul lieu où la politique restait à la portée du citoyen. Or les nations (et leurs États) sont en train de se diluer dans une mondialisation économico-technique, entraînant la disparition de la démocratie. Guéhenno annonce un âge impérial, dominé par le capital international qui aura bientôt réussi, grâce aux techniques informatiques et de communication, à retirer aux gouvernements nationaux toute initiative politique comme tout pouvoir de décision fiscale.Pis encore : le territoire, aux frontières fixes, fondement même de la structure politique des Étatsnations, est peu à peu remplacé par des réseaux flous de communication. Nous ne perdrons pas nos libertés pour autant : une charte des droits en poche, nous irons de tribunaux en tribunaux, mais ce ne sera plus la démocratie. Dans cet environnement postnational, les politiciens ne seront plus que les metteurs en scène des psychodrames du journal télévisé. Des dinosaures. Les pessimistes diront que tel est le destin de l’humanité et nous presseront de nous soumettre aux règles de la mondialisation. Les optimistes, dans toutes ces prophéties, ne verront qu’un défi de plus à relever. Le plus affolant c’est qu’en croyant parler de la pluie et du beau temps, on en est maintenant à deviser de l’avenir de l’humanité.

Culture

Des romans qui n’en sont pas

J’apporte une nouvelle désolante : deux jeunes écrivains québécois, parmi les plus brillants de leur génération, ont décidé que le roman, où ils avaient fait leurs premières armes, était une chose sans intérêt.Le premier s’appelle Sylvain Trudel. Il nous avait surpris à deux reprises, ces dernières années, en donnant des romans originaux, émouvants, d’une agileté d’esprit et d’écriture peu commune, Le Souffle de l’harmattan et Terre du roi Christian. Du deuxième, Pierre Gobeil, nous avions lu un récit parfaitement maîtrisé, impitoyable, La Mort de Marlon Brando.Ils viennent, chacun à sa façon, de tourner casaque.Le retournement de Sylvain Trudel est le plus spectaculaire. Plus de personnages, plus d’action. Il y a bien un garçon, dans Zara ou la mer Noire, qui semble tenir la plume et donne vaguement l’impression de raconter « sa vie et sa quête de la Révélation » (je cite la quatrième de couverture), mais le personnage est si abstrait, l’action si échevelée, chaotique, qu’on n’y croit pas une seconde. Les citations abondent, de saint Thomas d’Aquin, de Lao Tsé-teu, de Benséhir (?), de la Bible, du roi Tsaratanana (Madagascar), de Lukar Chambaux le prophète (publié chez Carole Kingsley à Chicoutimi), avec des notes en bas de page pour les ignorants. Et puis, comme il s’agit (apparemment) d’une quête mystique, on voyage beaucoup, on fait des sauts de puce d’un pays à l’autre, de l’Occident à l’Orient et vice versa, sans motif discernable.On se dit, parfois, que Sylvain Trudel pratique l’ironie, qu’il brosse une caricature de la quête mystique éclatée, hétéroclite, qui se donne cours aujourd’hui un peu partout; mais non, il est sérieux comme un pape. Alors quoi ? C’est quoi, ce machin ? Un critique a décrété, à la radio, je crois : « Un texte dont certains passages ressemblent en aussi beau aux Illuminations de Rimbaud. » Ben, voyons. C’est copié. Je veux dire que Sylvain Trudel utilise des mots, des bouts de phrases de Rimbaud comme des fétiches, comme pour s’approprier une ambition poétique ou spirituelle que son texte, hélas, ne soutient pas.Pierre Gobeil a, lui aussi, lu Rimbaud, si je ne me trompe, et ça ne lui a pas plus réussi qu’à Sylvain Trudel. Il y a, dans Dessins et cartes du territoire, un commencement d’histoire. Quelques enfants, habitant avec leurs parents sur une île, quelque part au Québec, assez au nord semble-t-il, évoquent le souvenir d’un frère aîné qui les a quittés pour aller jusqu’au bout de la route du nord, où règne le « vent chaud ». Un bout mythique, évidemment. Un premier événement, tout petit, se produit à la page 45. Pour le reste, c’est rumination et compagnie, manifestations d’amour à l’égard du frère adoré, qui prend les proportions d’un demi-dieu.Le projet, excessif, mal défini, ne tient pas la route. Pierre Gobeil, qui dans La Mort de Marlon Brando, écrivait si juste, si précis, s’abandonne ici à une prose répétitive, quasi liturgique, faussement naïve. Exemple : « Avant qu’on nous apprenne à marcher, on nous avait montré que nous devions chanter pour lui, que le jour et la mer et l’été étaient des choses inventées pour lui; pour nous rendre heureux, on nous avait dit que sa peau, c’était une substance qui goûte comme le sucre. » Rien que ça… Il serait peu aimable d’insister.Deux échecs, donc; et qui sont d’autant plus désolants, qui ont d’autant plus de sens qu’ils arrivent à des écrivains fort doués. Il semble que Sylvain Trudel et Pierre Gobeil aient perdu confiance dans le roman. C’est difficile, le roman, c’est fatigant : il faut inventer des personnages qui ne ressemblent pas trop à l’auteur, leur donner une certaine cohérence, susciter quelques événements plausibles, enfin ne pas rompre trop visiblement avec ce qu’on appelle le réel. Dans le roman, on ne peut pas faire n’importe quoi; il y a des obstacles, des limites. Or, de toute évidence, Trudel et Gobeil en ont assez, de ces limites. Le premier les a totalement supprimées, au profit (?) d’un discours para, infra ou supra mystique; le deuxième a voulu les forcer, les dépasser pour atteindre à une sorte de vérité poétique qui échapperait au récit d’événements.Ils rejoignent ainsi une tendance qu’on ne peut pas ne pas observer dans un certain nombre de romans québécois, où le désir n’est pas de bâtir quelque chose – un roman par exemple – mais d’exprimer sans frein les tréfonds de son être, ses rêveries, ses aspirations à l’infini, sans la protection d’une fiction minimale et dans une langue aussi personnelle (narcissique) que possible. Parfois, je me dis que c’est là, simplement, le signe d’un changement culturel, auquel on ne saurait échapper; parfois, je l’interprète plutôt comme une défection devant les duretés du réel, une défection qui n’est pas le fait de la littérature seule.Je m’en vais relire, chez Milan Kundera (L’Art du roman, Gallimard), les réflexions qu’il fait sur le crépuscule du roman.Sylvain Trudel, Zara ou la mer Noire, Quinze, 123 pages, 14,95 $.Pierre Gobeil, Dessins et cartes du territoire, l’Hexagone, 138 pages,16,95 $.Zara ou la mer NoireA l’aube de ma cinquième journée en ce lieu, je quittai Urfa par le premier autobus avec en poche un billet pour « Trabzon ». Le ciel bleu coulait vers le nord, au-dessus de la gare d’autobus, et je remerciai l’horizon de s’ouvrir à moi; le temps de la révélation était enfin arrivé.Belzébuth avait bien tenté – par ses écritures trompeuses, par ses multiples voix suppliantes et funèbres – de confondre mon âme. Il avait cherché à m’éloigner de ce pays, à me faire suivre sa nuit et ses (perfidies) ! Ma récompense était grande : je filais vers l’illumination. Un archange de Dieu m’attendait au bout de la route, dans les vagues de la mer Noire; je pressentais son baiser sur ma joue, son (étreinte ardente). Je comprenais la signification de mes souffrances et goûtais leurs fruits veloutés. Sylvain Trudel

Monde

La crise secrète de la bombe A du pauvre

En mai 1990, le conflit indo-pakistanais sur le Cachemire est venu à un doigt de dégénérer en guerre nucléaire, révèle le journaliste Seymour Hersh dans le magazine New Yorker.Au printemps 1990, en effet, les États-Unis apprennent que le chef d’état-major de l’armée pakistanaise a l’intention d’utiliser la bombe atomique contre l’Inde si un conflit éclate au Cachemire, province indienne à majorité musulmane qui réclame son indépendance et où des émeutes font des centaines de morts.Des spécialistes américains du renseignement assistent même au prépositionnement près de la frontière indienne de chasseurs F-16 modifiés pour le transport de bombes atomiques. C’est le conseiller pour la sécurité du président Bush, Robert Gates, qui empêche la catastrophe, alors que la tension est à son comble, en disant aux dirigeants pakistanais : « Nous avons étudié tous les scénarios d’une guerre indo-pakistanaise, et nous avons découvert que vous n’avez pas une seule chance de la gagner. » Seymour Hersh cite Richard Kerr, directeur adjoint de la CIA à l’époque : « Même pendant la crise des missiles à Cuba, nous ne sommes jamais venus aussi près d’un conflit nucléaire. »

Culture

Un de perdu, un de trouvé

Dany Laferrière, l’auteur du scandaleux roman-que-vous-savez, a vraiment quitté nos rives. Certains racontent qu’il vit à Miami, où il fait chaud, et qu’il y écrit de nouveaux romans. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il est retourné à son adolescence haïtienne, et il y a fort à parier qu’il n’en sortira pas de sitôt. C’est terrible, l’adolescence, inépuisable. Auprès de ses grandes aventures, les jeux de l’âge adulte, ceux par exemple que Dany Laferrière pratiquait ou plutôt faisait pratiquer par son personnage dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer , ont l’air un peu légers.Nous en sommes au deuxième tome. Dans le premier, L’Odeur du café, le romancier avait évoqué une grand-mère prestigieuse, magique, extraordinairement haïtienne. Il a vieilli un peu, maintenant. Il vit avec sa mère et quelques tantes, qui ont de fortes personnalités. Surtout, il vagabonde avec un méchant compagnon appelé Gégé, auteur de mauvais coups en tous genres et qui ne craint même pas les tontons macoutes.Mais les « jeunes filles » du titre ? Ce sont des demoiselles de petite vertu qui habitent en face de chez lui, et chez qui notre pubère va se réfugier après avoir été compromis (du moins le croit-il) par les frasques de Gégé. Assisterons-nous à la grande Initiation, aux Bacchanales de la chair enfin libérée ? Non pas. Il y a bien quelques petites pages un peu chaudes, mais pour l’essentiel Dany Laferrière nous présente les pensionnaires de Miki comme une volière de jeunes filles en fleurs à peine moins proustiennes que nature, jolies bien sûr, intelligentes, drôles, fort mal embouchées à l’occasion, conservant dans leur sordide métier une étrange fraîcheur. Elles s’appellent Choupette, Pasqualine, Marie-Flore, Marie-Erna, Marie-Michèle, c’est tout dire. Dany Laferrière leur élève un monument digne d’elles.Un de perdu, un de trouvé. Dany Laferrière est parti, Marco Micone est resté. Non sans difficultés, non sans une forte nostalgie de son village natal. « Aussi longtemps, écrit-il, que les mots de mon enfance évoqueront un monde que les mots d’ici ne pourront saisir, je resterai un immigré. » Marco Micone reste aussi un immigré parce que ce village natal n’est plus tout à fait le sien, parce qu’il se sait définitivement installé dans un autre monde.Son livre, Le Figuier enchanté, fera peut-être penser au roman du Torontois Nino Ricci, Les Yeux bleus et le serpent , qui a obtenu un vif succès il y a quelque temps. Il est moins bien construit, fait de morceaux un peu disparates, mais il offre souvent des images fortes, saisissantes. Celle-ci par exemple, de travailleurs immigrés : « J’ai les mains et les pieds dans le ciment 10 heures par jour et je suis entouré d’hommes qui n’ont pas vu leur famille depuis des années. Quand ils parlent d’eux-mêmes, on dirait qu’ils décrivent un chantier. »C’est à partir de Montréal que Marco Micone écrit son livre. Et il ne se contente pas de raconter; il réfléchit, il examine ce qui lui arrive, ce qui arrive à ses compatriotes venus comme lui au Canada refaire leur vie. Il a des phrases très dures sur sa communauté, son enfermement volontaire, son refus du fait français. Mais les francophones ne perdent rien pour attendre. L’auteur imagine en fin de livre un dialogue entre une Québécoise d’origine et une Italienne immigrée, où la première fait figure de sotte finie. Le mépris de l’autre est-il plus légitime quand il est pratiqué par l’arrivant à l’égard de l’installé ?Disons qu’il s’excuse plus facilement. Le livre de Marco Micone est le fait d’un homme déchiré, qui explore toutes les dimensions de ce déchirement avec une sincérité et une intelligence parfois bouleversantes.Le Goût des jeunes filles, par Dany Laferrière, VLB, 207 pages, 16,95 $.Le Figuier enchanté, par Marco Micone, Boréal, 118 pages, 15,75 $.Le goût des jeunes fillesJ’ai l’impression d’être déjà mort. Dans un cercueil vitré. Je vois tout. Je comprends tout. Je ne peux pas parler. Je peux faire bouger mes lèvres, mais on ne m’entendra pas. Je suis de l’autre côté des choses. Du côté de l’ombre. La lumière est juste en face. Cette impression s’accentue quand je regarde ma chambre (de l’autre côté). Je me vois en train de marcher dans cette étroite pièce. Je fais mes devoirs. J’étudie mes leçons. Je suis un gentil garçon. C’est ce que croient ma mère et mes tantes. Alors que je suis tout plein de rage. Je suis toujours en colère. Contre tout. Je déteste cette maison. Je déteste la rue. Je déteste cette ville. Je veux le ciel tout à moi. Personne ne soupçonne ce qui se passe en moi. Je continue à obéir à tout le monde. J’obéis à ma mère. J’obéis à mes tantes. J’obéis à mes professeurs. Alors que je les déteste tous. Je ne me sens vivant que lorsque je pense aux filles. Le Goût des jeunes filles, Dany Laferrière

Culture

La fille indigne de Caleb

Arlette Cousture, avec Ces enfants d’ailleurs, démontre encore une fois son aisance à peindre les drames quotidiens des anciennes familles, où les liens du sang et les devoirs de l’Église sont autant de règles de conduite incontournables. Ainsi sont plongés dans l’horreur de la guerre les enfants de Tomasz et de Sofia, parents exemplaires d’une famille polonaise petite-bourgeoise déchirée par l’occupation nazie. Ici, les bons sont bons et les méchants, méchants. A la cruauté du monde, Jerzy, Élisabeth et Jan opposent leur foi, la musique et leur amour filial. Rescapés de la guerre, ils émigreront au Canada pour se retrouver, panser leurs plaies et tenter d’être heureux.En décrivant un monde rassurant par les contraintes mêmes qui le structurent, Arlette Cousture ne fait pas face aux difficultés de vivre aujourd’hui, mais les révèle en creux, par défaut, dirait-on. Les atermoiements d’une femme dans la vingtaine luttant contre les tentations de la chair, auxquelles elle finira par s’abandonner « scandaleusement », dans les bras d’un homme marié, à la fin de ce premier tome, laissent présager une suite où les bons sentiments devront vaincre les mauvais. On pourrait en rire, mais tout ici est mis en oeuvre pour nous tirer les larmes des yeux. Les personnages d’Arlette Cousture gardent la tête haute, surtout s’ils sont dans la merde jusqu’au cou. C’est cette naïveté qui fait leur charme, désuet et sécurisant pour les lecteurs dont le quotidien est autrement compliqué. On peut ne pas apprécier cette thérapeutique de choc en cette époque opaque, mais ils sont assez nombreux ceux qui en vantent les vertus pour qu’on lui reconnaisse le droit d’exister.Ce qu’on peut cependant reprocher à Arlette Cousture, ce qu’on doit lui reprocher, c’est la pauvreté de sa langue. Car ce n’est pas la pratique de l’écriture qui donne un devoir à l’auteur, mais son public. Quand bien même un livre n’aurait que 30 lecteurs, c’est l’équivalent d’une classe, devant laquelle l’auteur et l’éditeur ont statut de professeur ! Et lorsque les lecteurs se comptent par dizaines de milliers et que l’on écrit pour eux, on se doit de respecter certaines règles.Or le roman de Cousture est truffé d’impropriétés, écrit dans un français bâclé, parfois simple jusqu’au simplisme, d’autres fois ampoulé jusqu’à l’obscurité la plus complète, qui révèle une absence de respect élémentaire pour les innombrables lecteurs qui ont droit à une langue correcte. Je dis bien : correcte. On ne demande pas la lune, ni un style sublime.Doit-on blâmer la télévision, pour laquelle Mme Cousture, de son propre aveu, avait d’abord entrepris cet ouvrage avant de se décider pour le roman ? Peu importe. Le roman existe, il faut le lire comme tel. Le pire, c’est qu’on finit par s’habituer aux maladresses de l’auteur. Le livre est assez long pour que nos yeux apprennent à sauter les obstacles et cessent de trébucher. C’est sans doute ce que souhaitaient Arlette Cousture et son éditeur : « Bof ! Ils vont comprendre pareil… »Ce qu’on ne comprendra jamais, par contre, ce sont les métaphores épouvantables qui défigurent le récit comme des balafres, d’autant plus repoussantes qu’elles avaient pour but, j’imagine, de l’enjoliver en le fardant. Mais jugez-en par vous-mêmes, et faites-moi savoir si vous en comprenez le sens : « Ses oreilles se firent malheureusement sourdes au silence qu’il aurait voulu leur imposer » (p. 98). Et « Vivement que cette guerre prenne fin et que tous les Schneider du monde soient à leur tour annihilés pour que tous les Polonais puissent enfin tricoter avec des pelotes formées de leurs nerfs ! » (p. 153).Il ne s’agit pas ici de jouer au flic de la langue qui donne des coups de règle sur les doigts des contrevenants. Mais si on reconnaît à Arlette Cousture un immense talent pour créer des personnages sympathiques et émouvants, on se doit également de lui faire part de nos doléances sur la légèreté avec laquelle elle gaspille sa matière première.Car tous les auteurs francophones, des plus obscurs aux plus connus, écrivent dans cette même langue qui les réunit. Ils en sont tous responsables devant leurs lecteurs. Ils peuvent revendiquer cette responsabilité – ou la balayer du revers de la main, peu importe. Ils en sont néanmoins responsables parce que cette langue dont ils ont fait leur passion ou leur gagne-pain ne leur appartient pas. Elle leur a seulement été prêtée. Lorsqu’ils en ont terminé avec elle, ils doivent la rendre. Avec intérêts. Ces enfants d’ailleurs, par Arlette Cousture, Libre Expression, 600 pages, 24,95 $.