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Falardeau la mitraille Culture

Falardeau la mitraille

Voici un portrait de Pierre Falardeau (1946-2009), paru dans L’actualité du 1er février 2001. Le cinéaste faisait alors la promotion de son film 15 Février 1839.

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Culture

La saga Laberge

Gabrielle, Edward, Adélaïde, Florent, Germaine, Georgina, Reine, Nic et les autres… Tous les noms des personnages sont inscrits sur de petits papiers jaunes collés à sa minuscule table de travail. « Il me fallait une méthode pour m’y retrouver dans cette famille imaginaire », dit la romancière. Cloîtrée dans un chalet à Eastman, aux abords d’un lac aussi argenté que sa célèbre chevelure, Marie Laberge n’a surtout pas le temps de s’abandonner à la douceur de ce matin d’octobre ensoleillé. Entre deux cafés au lait, elle « surmonte » et corrige ses épreuves avec le zèle d’un bénédictin. Son roman Gabrielle, premier tome d’une trilogie intitulée Le Goût du bonheur, s’étend sur 617 pages. Il sera lancé le 29 novembre, la journée même où l’auteur célébrera ses 50 ans, quelques jours à peine après la première de sa pièce Oublier à la salle du Vieux-Colombier de la Comédie-Française, à Paris. Fait inusité dans la petite république du livre québécois: quelque 400 lecteurs et lectrices de Marie Laberge, choisis par tirage, pourront assister au lancement de Gabrielle et participer à la fête. »Ça fait au moins 10 ans qu’elle m’en parle, de cette saga. C’était son grand projet pour l’an 2000. Pour elle, c’est une sorte d’accomplissement », dit Pascal Assathiany, directeur général des Éditions du Boréal. Le deuxième tome, Adélaïde, sera offert au public en avril 2001, à temps pour le Salon du livre de Québec. Le troisième, Florent, paraîtra en novembre 2001.En quelque 2 000 pages, Marie Laberge y raconte en long et en large l’histoire d’une famille de la Haute-Ville de Québec. À travers le destin de Gabrielle, Edward et leurs enfants, elle brosse une fresque du Québec de l’avant-guerre. « Si certains pensent que beaucoup d’écrivains québécois manquent de souffle, ils constateront que Marie Laberge n’est pas du nombre », dit Jean Bernier, son conseiller littéraire.Avant de se lancer dans cette entreprise titanesque, Marie Laberge s’est imposé de longues recherches historiques. « Je ne suis pas là pour enseigner l’Histoire avec un grand « H ». J’espère simplement en faire sentir le passage. Je serai quand même heureuse si un lecteur ne s’attarde qu’à la trame et aux personnages. C’est déjà beaucoup. »La saga de Marie Laberge parle de ce qu’elle appelle joliment le « ventre du siècle », c’est-à-dire la période s’étalant de 1930 à 1970. On y évoque la crise économique, la bataille des femmes pour l’obtention du droit de vote, l’omniprésence de la religion et de son code moral, la domination économique des Canadiens anglais et les aspirations des Canadiens français. Le personnage principal, Gabrielle Bégin, refuse de se soumettre aux diktats de l’Église. Rebelle, elle aspire à « maîtriser son corps et son esprit ». Et à faire avancer le monde autrement que par la prière. « Notre société a beaucoup progressé au cours de cette période, dit la romancière. Les moeurs ont énormément évolué. Les femmes ont changé de statut social et politique. Une femme seule, même si elle portait des gants et un chapeau, qui attendait quelqu’un à la porte d’une université en 1930 n’était pas quelqu’un de bien. C’est toujours étonnant de voir d’où l’on vient et tout ce qu’on a fait en si peu de temps. On est toujours là à se mépriser, à se regarder comme des retardataires. Je ne crois pas qu’on devrait faire ça. »Revoir ainsi l’histoire du Canada français et celle de la communauté juive en particulier – un des personnages importants du roman est un Juif montréalais – a amené Marie Laberge à jeter un nouveau regard sur le Québec. « Il faut inclure les néo-Québécois. Le métissage est non seulement souhaitable, mais bon. Nous sommes en danger – et de là vient une partie de la saga – d’adhérer à la phrase lancée par Jacques Parizeau le soir du référendum. En accusant l’argent et le vote ethnique, il m’a fait mal. J’ai été humiliée comme souverainiste. » En 1995, Marie Laberge avait pris part, en compagnie de diverses personnalités dont Fernand Dumont, Gilles Vigneault et Jean-François Lisée, à l’élaboration d’un préambule de la « loi sur l’avenir du Québec ». Leur « Déclaration de souveraineté » avait été lue au Grand Théâtre de Québec au cours d’une cérémonie très solennelle.Recommencerait-elle l’exercice cinq ans plus tard? « Cinq minutes plus tard je n’aurais pas recommencé, si j’avais su ce que le premier ministre allait dire à l’annonce du résultat du référendum! » répond-elle, tout en réitérant pourtant ses convictions souverainistes.C’est pour mieux affronter la cinquantaine que la romancière s’est jetée à corps perdu dans l’écriture du Goût du bonheur. « Le fait de vieillir me « tannait » sérieusement. Je n’aime pas le chiffre 50. Je ne me sens pas comme une femme de 50 ans. J’ai un appétit de désir qui ne va pas avec cet âge. Il n’y a rien en moi qui ait envie de se calmer. Je refusais de m’attarder sur mon nombril. Vieillir me fait peur pour la diminution des capacités que cela suppose. Je me cherchais un projet pour m’oublier. Et je voulais le faire avant d’être trop vieille, de ne plus avoir la puissance intérieure. J’étais prête pour un travail massif et intensif. Je voulais aussi m’amuser. C’est comme tomber amoureuse en choisissant volontairement l’objet de l’amour! »Pourquoi une saga à l’heure où de nombreux écrivains s’efforcent de faire court? « Des sagas, quand j’étais petite fille, j’en lisais comme une affamée. Dans mon esprit, j’allais en écrire une, une fois dans ma vie. Je n’ai pas de scrupule à avouer que j’aime raconter des histoires. J’aime en lire aussi. Découvrir le destin d’un être humain, le voir traverser divers événements de sa vie, pour moi, c’est une grande partie du plaisir de la littérature. Il y a eu un mouvement, plus fort en France mais quand même présent ici, qui soutient que c’est un peu de la facilité. Or, raconter une bonne histoire n’est pas si facile. Les Américains vénèrent les histoires, et c’est peut-être de là que vient notre mépris. Nous avons un soupçon à l’égard des choses qui marchent. On se dit: « Si ça marche, ça ne doit pas être si bon », ce qui à mon avis est totalement faux. Si un livre est lu, c’est qu’il touche le public. »Dans l’univers plutôt modeste et discret des écrivains québécois, Marie Laberge détonne. Avec Michel Tremblay, Yves Beauchemin, Arlette Cousture et Chrystine Brouillet, elle a acquis au fil des ans le statut de star. Elle est l’une des rares à vivre de sa plume. Sans souffrir de boulimie médiatique, elle apparaît régulièrement à la télé et dans les magazines. Même les « non-liseurs », dit-elle, la reconnaissent, tout comme les enfants, qui revoient dans ses cheveux noirs et blancs la Cruella qu’interprète Glenn Close dans le film Les 101 Dalmatiens. Dans ce petit marché où des ventes de 3 000 exemplaires suffisent à sacrer un livre best-seller, elle écoule systématiquement au moins 25 000 exemplaires de chacun de ses romans. Dans certains cas, elle a fracassé la barre des 50 000. Ce qui, même en France, constituerait un grand succès. Chose étrange, ses romans ne sont toujours pas diffusés en Europe. Des proches disent d’ailleurs qu’elle en est extrêmement blessée. Elle s’en défend. Certaines grandes maisons d’édition parisiennes lui ont fermé la porte sous prétexte que ses livres étaient trop « commerciaux » et qu’elles publiaient « de l’art ». Un important éditeur français lui a offert d’acheter, pour la France, les droits de ses romans Juillet, Quelques adieux, Le Poids des ombres, Annabelle et La Cérémonie des anges. En revanche, la maison exigeait des droits exclusifs pour le Québec. Marie Laberge a refusé. « Si moi et quatre ou cinq autres écrivains québécois qui ont un certain tirage acceptions ce genre de contrat, il n’y aurait plus de maison d’édition au Québec dans le temps de le dire », affirme-t-elle. Être présente en France, elle veut bien. Mais adopter une attitude de « colonisée », elle s’y refuse, raillant au passage ceux qui « s’énervent trop avec Paris ».Toutefois, le théâtre de Marie Laberge est joué outre-Atlantique. Oublier est montée cet automne à la Comédie-Française. Dans les années 80, sa pièce L’Homme gris a fait une belle carrière en France, en Belgique et en Allemagne. Marie Laberge est un nom connu là-bas.Mais il reste que c’est au Québec qu’elle atteint des sommets de notoriété. Quand elle participe à une séance de dédicaces dans un Salon du livre, Marie Laberge cause des « embouteillages » tant elle est populaire. À Montréal, Québec ou Rimouski, le scénario est partout pareil. Des centaines de lecteurs et de lectrices font la file devant le stand des Éditions du Boréal. À tel point que d’autres auteurs de la maison en sont vexés. La romancière leur fait littéralement ombrage. Certains fidèles peuvent attendre deux ou trois heures avant d’obtenir une dédicace. « Elle est extrêmement généreuse, prend le temps de parler longuement à chacun de ses lecteurs. Elle savoure ces rencontres avec le public », dit Pascal Assathiany. »Je suis portée par ces moments, souligne-t-elle. Un jour, à Rimouski, un vieil homme est venu me dire que mon roman Juillet était le premier livre qu’il lisait. Je ne l’oublierai jamais. Ce contact avec le public, c’est dopant. Il m’arrive de me lever de ma chaise dans un Salon du livre et de me rendre compte que je n’ai pas mangé depuis huit heures. L’amour est dopant. C’est une ivresse. Ce sont eux, mes lecteurs, qui me permettent de passer à travers mes périodes de solitude. » À ceux qui la soupçonnent d’être constamment en représentation et d’en « mettre un peu trop », elle répond sans ambages: « Je suis une amoureuse extrêmement soucieuse de la vérité du rapport, que ce soit avec un homme ou avec le public. J’exige la lucidité. Je pense que je le verrais s’il y avait une détérioration de ma vérité. »Comme toutes les stars, Marie Laberge cultive le paradoxe. C’est une solitaire capable de s’enfermer pendant un an dans une résidence du Massachusetts pour y écrire frénétiquement des centaines de pages. C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait l’année dernière. Dans ces moments, elle coupe toutes ses relations, amoureuses ou amicales. « Quand elle s’exile pour écrire, elle se referme totalement sur elle-même. Elle nous envoie des télécopies. Ça se limite généralement à ça. Elle m’appelle parfois en larmes, inconsolable, quand elle vient d’écrire un passage qui la bouleverse », dit la comédienne Denise Gagnon, son amie et « première lectrice » depuis plus de 20 ans. « La seule vraie droiture que j’ai dans la vie, ma seule fidélité, c’est l’écriture. Je ne laisse rien pénétrer dans cet univers », renchérit la romancière. La même Marie Laberge, lorsqu’elle revient à la vie « normale », se transforme en une personnalité mondaine qui refuse peu d’invitations. Dans une seule semaine, elle peut donner une conférence sur son oeuvre dans une bibliothèque municipale, discuter de parfums au micro de Marie-France Bazzo ou bavarder de littérature à l’émission de Christiane Charette. « Je n’ai jamais vu une femme avec autant d’énergie, dit Denise Gagnon. Quand elle me raconte une journée, je suis fatiguée rien qu’à l’entendre. Lorsqu’elle entre dans une pièce, on le sait. Elle a un gros défaut: elle est trop dure avec elle-même. Elle ne se ménage pas. Il faut parfois la saisir et la forcer à arrêter. »Angoissée, hypersensible, Marie Laberge doute de tout, constamment. « Dans la vie, être sensible 80% du temps, c’est un emmerdement majeur. Les derniers 20% me permettent d’écrire, et c’est une vraie bénédiction! » Elle déteste « s’en faire pour elle-même » et craint tout accès d’égocentrisme. C’est pourtant la même femme qui parle parfois d’elle à la troisième personne et qui est soucieuse de son image au point de vouloir choisir le photographe qui l’immortalisera pour L’actualité. « C’est aussi une séductrice indomptable, capable d’être frivole et de jouer la croqueuse d’hommes », dit une de ses amies. »Avec elle, il y a une qualité d’échange incroyable. J’ai rarement vu quelqu’un d’une telle franchise », dit l’auteur-compositeur-interprète Jim Corcoran, avec qui elle entretient une solide amitié. « Ses opinions ne sont pas camouflées par des coquetteries. C’est une femme qui a des principes. Elle est forte et vivace. Et elle a le don de la parole. C’est une ancienne comédienne, et ça lui reste. »Bien qu’elle s’accommode de la critique, Marie Laberge a été humiliée, au printemps 1999, lors du Salon du livre de Paris, où le Québec était l’invité d’honneur. Les représentants des médias français, Bernard Pivot le premier, n’en avaient que pour Gaétan Soucy, l’auteur de La petite fille qui aimait trop les allumettes, et pour quelques auteurs néo-québécois. On a ignoré Marie Laberge. Sans nier le talent de ses homologues, elle avoue s’être sentie exclue. Elle en a voulu aux organisateurs de l’événement, qui avaient choisi de ne pas la mettre en vedette, elle qui, pourtant, est une figure de proue de la littérature québécoise.Comme d’autres auteurs qui battent des records de vente, Marie Laberge souffre en clair de ne pas être pleinement reconnue par l’élite intellectuelle, qui l’accuse parfois de donner dans le roman Harlequin haut de gamme et le « psychologisme ». En revanche, des dizaines d’auteurs, encensés par le milieu, rêvent de vendre plus de 800 exemplaires de leurs romans ou recueils de poésie!C’est en partie en raison des mauvaises critiques, dont celles de Robert Lévesque du temps où il tenait chronique au Devoir, qu’elle a cessé d’écrire pour le théâtre en 1992. « Une année maudite, aussi marquée par la mort de mon père », se souvient-elle. Marie Laberge mettait fin à une carrière entreprise 20 ans plus tôt au Conservatoire d’art dramatique de Québec. »C’est difficile d’expliquer pourquoi une passion s’éteint. Mon élan s’était brisé. L’accueil critique au théâtre avait parfois été difficile. Ça cultivait un doute chez moi. J’ai du respect pour les gens qui font le métier de critique. C’est sain. Sauf à partir du moment où ça détruit l’élan initial. Quand le doute m’enlève toute confiance, tout plaisir, j’appelle ça être rongée. À la fin, il restait moins de fruit que de vers! Le doute a mangé mon coeur. Mais ce n’est pas la critique qui a brisé mon amour pour le théâtre. Le milieu du théâtre est comme n’importe quel maudit milieu: il y a de la jalousie, de la mesquinerie, de l’hypocrisie. J’ai quitté le théâtre parce que je n’avais plus de bonheur. J’ai eu 40 ans, j’avais écrit ma 20e pièce sans connaître un seul flop, et ça m’a fait: « Qui a envie que j’en écrive 20 autres d’ici mes 60 ans? » La seule chose qui va me faire écrire, c’est d’avoir le coeur large, qui cogne fort. Et toute ma vie, j’ai réussi à préserver ça. Depuis mon enfance. »C’est à son enfance, justement, que remonte la carrière littéraire de Marie Laberge. Élevée à L’Ancienne-Lorette, près de Québec, elle était la quatrième d’une famille de sept enfants dont le père enseignait le latin et le grec au Séminaire. Elle dit avoir connu l’ivresse de l’écriture dès l’enfance. « J’imaginais que tout le monde faisait ça, que tout le monde avait de l’imagination comme moi et inventait des histoires. À 13 ans, j’avais écrit un roman de 100 pages pour ma soeur aînée Francine. J’ai goûté alors la joie de tendre un livre. Ma soeur s’en délectait, mais elle trouvait la fin trop sombre. »Au beau milieu de ses études de journalisme à l’Université Laval, au début des années 70, elle a tout balancé pour s’inscrire au Conservatoire d’art dramatique de Québec, suivant du coup la recommandation d’un professeur. « Il voyait bien que mon coeur était ailleurs et qu’à l’université je consacrais tout mon temps au théâtre par l’intermédiaire de la Troupe des treize. » Tout en jouant et en faisant de la mise en scène, elle s’est mise sérieusement à l’écriture. Vingt pièces de théâtre, cinq romans et une saga plus tard, Marie Laberge persiste et n’a pas l’intention de cesser.Après le théâtre, le roman et la poésie – elle écrit des poèmes en secret -, songe-t-elle à l’écriture télévisuelle? À la lecture du Goût du bonheur, on se surprend à imaginer une télésérie qui ferait la joie de centaines de milliers de téléspectateurs. Marie Laberge refuse d’envisager ce scénario. « Mon héroïne Gabrielle a le visage que chacun de mes lecteurs lui donne. Il ne faut pas tuer l’imagination en faisant incarner le personnage par une comédienne. Une adaptation pour la télé, c’est nécessairement réducteur », dit-elle. Pour la première fois depuis 20 ans, la romancière n’a pas de projet en tête. Elle entend se reposer et aller à la rencontre de ses lecteurs, « l’ultime récompense ». Apprendre à vieillir, aussi. Déjà, elle s’invente une sorte de sérénité. Avant de retourner à la correction de ses épreuves, elle s’enflamme, avec toute la conviction dont est capable la comédienne en elle: « Cinquante ans, c’est pas la fin du monde. Si un jour j’ai 70 ans, je rirai de moi et je me dirai: « Fallait-il être bête pour faire autant de flaflas pour mes 50 ans! » »

Culture

À chacun son île

Dany Laferrière, c’est quelqu’un qu’on aime bien. On l’a vu à la télévision, où il dit souvent des choses beaucoup plus intelligentes que la moyenne. Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, on le suit de livre en livre, et on est heureux qu’il soit enfin reconnu dans la capitale des consécrations françaises, où son roman paraît en même temps qu’à Montréal. Malgré la course au succès parisien et bien qu’il ait fui l’hiver montréalais pour s’installer à Miami, il reste un des nôtres, et on lui est reconnaissants d’une telle fidélité.Le Cri des oiseaux fous est son 10e roman, et le dernier d’une suite que Laferrière a décidé d’appeler Une autobiographie américaine, à la manière de Balzac inventant tardivement le titre de La Comédie humaine pour regrouper la plupart de ses romans. Voici donc Vieux Os – c’est le surnom que sa mère a donné au sosie du romancier – sur le point de quitter Port-au-Prince pour Montréal. Il faut faire vite, parce que les tontons macoutes viennent d’assassiner un de ses amis, Gasner, et pourraient bien lui faire subir le même sort. Sa dernière journée et sa dernière nuit haïtiennes, Vieux Os va les passer à errer dans la ville, à rencontrer des amis, des connaissances, à remâcher des souvenirs, des réflexions, à poursuivre une certaine Lisa pour lui déclarer un amour fou.À la dernière page, on le retrouve à Montréal. Il vient d’apprendre la mort de son père, à New York, ce père qui avait dû lui aussi fuir les tontons macoutes, et que durant tout le roman Vieux Os avait tenté vainement de faire renaître dans sa mémoire.On ne peut pas ne pas être touché par la description que fait encore une fois le romancier de l’immense misère haïtienne, des sévices imposés par une dictature à la fois cruelle et imbécile, celle de Baby Doc. Vieux Os ne se présente pas, dans cette histoire, comme un résistant à temps complet, une sorte de héros. Il rêve moins de faire la révolution que d’être libre enfin de rêver, écrire, tomber amoureux, et il lui arrivera même de marquer quelque impatience à l’égard de compagnons dont toute l’existence est confisquée par la lutte au dictateur. « Je suis un individu », déclare-t-il. Mais il sait bien qu’il ne le sera vraiment qu’après avoir quitté Haïti. Et cette perspective, normalement et paradoxalement, n’est pas sans l’angoisser.Cette chronique d’un départ annoncé est écrite sous l’empire d’une nécessité personnelle évidente, mais cela ne suffit pas à faire le roman espéré. On dirait que Dany Laferrière, hanté par les souvenirs qu’il évoque, ne se résigne pas à les transposer dans une véritable écriture. Les romans précédents étaient, à cet égard, plus libres, mieux réussis. Il y a du mou, ici: des ruminations qui se transforment en dissertations, des conversations remplies de reparties sentencieuses, qui sont peut-être également la rançon inévitable de la décision prise par le narrateur de concentrer le récit dans une seule journée.Le roman de Neil Bissoondath, Tous ces mondes en elle, est d’une autre encre. Une encre anglaise. « La difficulté avec les romans anglais, disait Claudel, est d’arriver à la page 175, ensuite tout va bien. » C’est l’expérience que j’ai vécue chez Bissoondath. Quelques pages un peu agaçantes, au début, où le romancier pose ses personnages dans une sorte de brouillard, sans qu’on arrive bien à les distinguer les uns des autres. Puis, peu à peu, les choses et les êtres se mettent en place, et on comprend: 1) que Yasmin, présentatrice de nouvelles à la télévision (torontoise, vraisemblablement) et mariée à un architecte appelé Jim, se prépare à se rendre aux Antilles pour y disposer des cendres de sa mère; 2) que celle-ci, appelée Shakti, est bien la personne qui raconte sa vie à une copensionnaire de maison de retraite, bientôt tombée dans le coma.C’est donc un autre « cahier du retour au pays natal », pour emprunter l’expression d’Aimé Césaire, qu’écrit Neil Bissoondath dans ce roman. L’île où se rend Yasmin est peuplée en partie par des Noirs, en partie par des Indiens (entendre hindous). La révolution est passée par là, et l’insécurité règne. Yasmin retrouve dans l’île un oncle et une tante, avec qui elle entreprend de faire revivre un passé qu’elle connaît peu. Ainsi se révèlent d’abord la personnalité complexe du père, homme politique assassiné pour des raisons obscures, puis celle d’une mère qui n’a pas eu, avec ce mari, une existence facile. Le récit est riche, passionnant, et d’autant plus qu’il est double, constitué à la fois par les découvertes de Yasmin et l’autobiographie que récite Shakti à sa compagne, Mrs. Livingstone.L’oncle et la tante retrouvés aux Antilles sont de beaux personnages, mais le plus beau, le plus étonnant est sans doute celui de la mère. C’est une forte femme, maîtresse d’un lot d’idées tout à fait personnelles, à la fois compatissante et dure, qui a su faire de sa vie, en dépit de difficultés énormes, une aventure cohérente. Auprès d’elle, comme auprès de sa famille antillaise, Yasmin fait un peu pâle figure. C’est qu’elle est au centre, reflet de la conscience du romancier, et c’est là une position risquée pour un personnage.On l’aura compris, tout dans ce roman tourne autour de la question de l’identité, la personnelle et la collective. Neil Bissoondath l’explore avec une subtilité et une profondeur qui ont beaucoup à nous apprendre, à nous, les Québécois inquiets. Il est celui qui, à la question un peu exaspérée de Bernard Pivot, il y a quelques années: « Mais enfin, me direz-vous ce qu’est un Québécois? », donnait la juste réponse: « Un Québécois, c’est quelqu’un comme moi. »Le Cri des oiseaux fous, par Dany Laferrière, Lanctôt éditeur, 319 pages, 29,95$.Tous ces mondes en elle, par Neil Bissoondath, traduction de Katia Holmes, Boréal, 386 pages, 19,95$. Le Cri des oiseaux fousSur ce banc, je suis en train de penser à moi. À moi seul. Je me confesse de cet acte obscène, mais c’est ainsi. Je me préfère à eux, résistant au chant des sirènes. N’écoutant personne. Pas plus la voix du bien que celle du mal. Le bourreau veut que je pense à lui. La victime veut que je pense à elle. Refusant l’un comme l’autre.Dany Laferrière

Monde

Bibliopolis

Chaque année, à la fin du mois de septembre, Munich est en pleine effervescence. Oubliez l’Oktoberfest, fête de la bière, et ses hordes de touristes imbibés. Pour faire tourner les têtes, la rentrée littéraire est bien plus efficace!Munich est la capitale européenne du livre. Ses 266 maisons d’édition ont publié 7 877 titres en 1999. Il n’y a que New York qui surpasse la capitale bavaroise. C’est même à Munich que loge le plus grand éditeur américain: le géant allemand Bertelsmann a en effet avalé le groupe Random House en 1997. «À Munich, la surenchère d’événements liés à l’édition devient presque un handicap, dit Rudolf Franckerl, responsable des ventes et du marketing aux éditions DTV. Les journaux ne suffisent pas à les suivre, et les gens ne s’y retrouvent plus!»En 1998, les librairies allemandes avaient un chiffre d’affaires global de 17,8 milliards de marks, soit plus de 13,5 milliards de dollars. Car des librairies, il y en a: à elle seule, Munich en compte 195 pour 1 200 000 habitants. Leur diversité est étourdissante, surtout dans le «quartier latin» de Schwabing. Au 30, rue des Turcs (Türkenstrasse), Werner voue deux spacieux étages au graphisme et à l’architecture. La Literaturhandlung (17, Fürstenstrasse) se spécialise dans le judaïsme. Plus loin se trouvent deux boutiques consacrées au tiers-monde. Un goût d’évasion? Les commerces anglais, français, italien, espagnol et russe sont tout à côté. Quand on pense que les trois millions d’habitants de Montréal et des alentours n’ont à leur disposition que 65 librairies dignes de ce nom…L’Allemagne est vraiment le paradis des lecteurs. Les ingrédients du bonheur: un solide réseau de librairies et un système de distribution d’une efficacité redoutable. Votre libraire n’a pas l’album qui vous fait envie? En 24 heures, il peut se faire livrer la grande majorité des quelque 820 000 titres sur le marché. L’industrie du livre va si bien qu’elle est le seul secteur culturel à ne pas être subventionné par le gouvernement. Tout au plus bénéficie-t-elle d’une réduction de taxe: 7% plutôt que les 16% appliqués normalement aux biens de consommation. En comparaison, au Québec, les éditeurs reçoivent de 6 000 à 20 000 dollars de subventions par ouvrage. Quant à la banque de titres en français distribués au Canada, elle est nettement plus modeste: 333 500 livres.Après la Deuxième Guerre mondiale et les ravages du régime nazi (autodafés, assassinat de la classe intellectuelle, démolition systématique de l’infrastructure du livre), il a fallu reconstruire entièrement la ville de Munich. Pour attirer des industries sur son territoire, la Bavière a instauré une alléchante politique de remise de taxes. Jadis région agricole, elle est devenue aujourd’hui un lieu recherché des médias (250 journaux, 1 450 magazines) et de l’imprimerie. Plus de 25% des livres édités en Allemagne sortent des quelque 2 800 imprimeries bavaroises.Si Berlin peut s’enorgueillir de sa riche littérature parallèle et Francfort se vanter d’accueillir la plus grande foire mondiale du livre (2,3 millions de visiteurs chaque année!), Munich-la-folichonne, elle, récolte la palme de l’originalité. Il n’y a que là qu’on puisse trouver un programme tel que «Dial-a-Poet», qui permet d’entendre au téléphone un écrivain réciter ses propres oeuvres pendant quatre minutes! L’expérience connaît un honorable succès (1 500 appels par mois), et les auteurs adorent. Plus de 100 écrivains vivent de leur plume à Munich. C’est ici qu’a étudié Patrick Süskind, auteur du best-seller Le Parfum. Victor von Bülow, alias Loriot, célèbre humoriste allemand, a écrit plusieurs de ses sketchs dans un café de Luitpoldstrasse.Dans l’une des plus imposantes allées de Munich, Ludwigstrasse, se trouve la bibliothèque d’État bavaroise: 6,7 millions de livres, une collection fondée en 1558 par le duc Albert V de Wittelsbach, ancêtre d’Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi. Munich possède aussi le plus vaste réseau public municipal d’Allemagne avec sa cinquantaine de succursales, ses cinq bibliobus qui font le tour des quartiers éloignés et des écoles, ainsi que son service de livraison à domicile.Sur Marienplatz, la façade néogothique de l’hôtel de ville se reflète dans les fenêtres de la plus grande librairie munichoise, Hugendubel. Quatre étages de livres, de l’art à la cuisine en passant par la philosophie et l’informatique. Ses banquettes en similicuir rouge accueillent des lecteurs de tous âges. Fondée en 1893, Hugendubel a tellement grandi depuis sa naissance qu’elle doit publier une dizaine de catalogues pour guider ses clients dans la jungle des nouveautés. La chaîne Renaud-Bray, à côté de ce géant, a l’air d’une échoppe artisanale.À 200 m de là, dans une ruelle au pied de la cathédrale Notre-Dame (Frauenkirche), se niche une ravissante boutique d’à peine 20 m2. Pfeiffer am Dom vend des albums pour enfants, mais aussi des billes et des jouets en bois.Comment David et Goliath peuvent-ils ainsi vivre côte à côte? Grâce au système du prix unique : en s’assurant que le lecteur débourse partout la même somme pour un même livre, l’Allemagne maintient son réseau de librairies et, par ricochet, protège sa production littéraire.Munich connaît tout de même ses petits soucis. Depuis la chute du mur de Berlin, il y a 10 ans, la capitale fait face à une sérieuse concurrence. «On ne doit pas sous-estimer le pouvoir d’attraction de Berlin, particulièrement sur les jeunes auteurs», dit Eva Schuster, responsable de la littérature au conseil culturel de la capitale de la Bavière. «Certains écrivains ont quitté Munich ou possèdent une deuxième résidence à Berlin.» Rose Backes, de l’Association des éditeurs et libraires bavarois, renchérit: «Les Berlinois sont dans l’ensemble plus ouverts à la nouveauté, ce qui plaît beaucoup aux artistes.»Pour contrer l’exode, Munich veut attirer l’attention sur le climat dont elle jouit et sur son art de vivre. Elle finance également une résidence d’écrivains, la villa Waldberta, où des auteurs peuvent passer quelques mois à rédiger en paix. La Ville décerne six prix littéraires, et une dizaine de bourses privées sont accordées sur son territoire. Elle publie aussi un bulletin gratuit dans lequel éditeurs et libraires font connaître leur programme mensuel.Selon une étude de marché réalisée en 1998, 74% des Allemands de plus de 14 ans s’intéressent aux livres, et 43% lisent plusieurs fois par mois. Les férus de lecture ont même leur «libraire de famille»! En Allemagne, ne s’improvise pas libraire qui veut: la formation de base dure trois ans, et beaucoup continuent à suivre les cours (marketing, création de vitrines, lecture rationnelle…) qu’offre l’Académie du marché allemand du livre.Les amoureux du bouquin ont leur librairie favorite: Lehmkuhl. Célèbre pour les conférences qu’elle organise depuis des décennies avec des auteurs tels qu’Anaïs Nin et Ismail Kadaré, le Prix Nobel Günter Grass et la Chilienne Isabel Allende, Lehmkuhl attire une clientèle de connaisseurs.La littérature, ici, c’est sacré. Je l’apprends à mes dépens. Un vieil homme, en m’entendant parler «d’industrie du livre», me rabroue: «L’industrie? Voyons! Vous êtes méchante. On ne parle pas ainsi des maisons d’édition!»

Culture

Réjean Ducharme, enquête sur un fantôme

Jean-Marc Charbonneau est photographe. Il a longtemps habité le même quartier que Réjean Ducharme, dans le centre-ouest de Montréal. Tous les jours, il le voyait arpenter les rues. Un soir, son appareil à la main, il a aperçu l’écrivain par une fenêtre ouverte. « J’étais dans ma cuisine. Je l’avais dans le cadre. J’avais un téléobjectif; c’était parfait! »Pourtant, il n’a pas appuyé. « Je m’en serais voulu à mort », dit-il.Tétanisé par « l’effet Ducharme », il fait partie de ceux qui, sans trop savoir pourquoi, contribuent à maintenir intact le mythe de cet écrivain qui a décidé, une fois pour toutes, qu’il ne se montrerait pas, qu’il n’accorderait pas d’entrevues, qu’il ne lirait pas ce qu’on écrit sur lui, qu’il choisirait avec parcimonie les rares photos de lui qui circulent, qu’il ne participerait pas au lancement de ses livres, qu’il n’assisterait pas aux premières de ses pièces de théâtre.Une attitude extrême – quasi intenable à une époque où la médiatisation règne en maître sur tous les domaines de la culture – que Ducharme maintient néanmoins depuis 35 ans!Pourtant, tous ceux qui s’en donnent la peine peuvent, sans trop d’effort, obtenir son adresse. Le journaliste Robert Lévesque l’a même publiée l’année dernière dans le magazine d’Air France, à l’occasion du printemps du Québec à Paris. Beaucoup ont vu l’écrivain se promener dans les rues de Montréal, à pied ou à vélo, avec ou sans son chien, ramassant par terre ou dans les poubelles des morceaux de ferraille et de plastique, des capsules de bouteille et de vieux boulons rouillés. C’est avec ces rebuts qu’il fabrique, sous le pseudonyme de Roch Plante, des sculptures-collages (ses « Trophoux ») que ses admirateurs s’arrachent au cours d’expositions présentées à la Galerie Pink, rue Notre-Dame. « La Ville de Montréal pourrait lui décerner un prix pour avoir nettoyé les rues », dit la galeriste Patricia Pink.Le mythe de Ducharme naît en 1966, quand un inconnu de 24 ans publie à Paris, sous la prestigieuse couverture de la collection blanche des éditions Gallimard, un livre qui provoque un véritable coup de tonnerre dans le monde littéraire, français d’abord, québécois ensuite. « Coup de génie », « découverte du siècle », « chef-d’oeuvre corrosif » pour les uns, « incohérent », « trop long d’une centaine de pages » pour les autres, L’Avalée des avalés ne laisse personne indifférent, déclenchant des sentiments qui oscillent entre l’admiration sans bornes et l’agacement franchement raciste. « Hier, quand on a ramené du Nouveau Monde une demi-douzaine de sauvages, toute l’Europe n’a-t-elle pas fait la révérence? […] A-t-il seulement des plumes, Réjean Ducharme? Est-ce qu’il parle iroquois? » a écrit le journaliste français André Bertrand dans Le Quartier latin.Qu’à cela ne tienne, soutenue par l’écrivain Raymond Queneau, l’histoire de la petite Bérénice se retrouve sur la liste finale du prestigieux prix Goncourt. Au Canada, le livre obtient le prix du Gouverneur général et celui de la Province de Québec. Deux mois après sa sortie, le roman est déjà réédité deux fois, pour atteindre plus de 10 000 exemplaires (un chiffre énorme à l’époque). Au Québec, il fait l’objet d’une édition de poche pirate (chez Ariès) qui s’écoule à des milliers d’exemplaires, sans que Ducharme ni Gallimard touche un sou. Et dire que l’éditeur Pierre Tisseyre, du Cercle du livre de France à Montréal, avait refusé le premier manuscrit de Ducharme, L’Océantume, parce qu’il était « illisible »: c’est-à-dire bourré de ratures et tapé à simple interligne.Mais la puissance de l’oeuvre est vite éclipsée par une controverse qui enflamme le Tout-Paris et le Tout-Montréal littéraire. Et donne naissance à une incroyable saga qui se poursuit aujourd’hui encore.Car Ducharme est introuvable. Il refuse systématiquement les entrevues. À la maison Gallimard, rares sont ceux qui lui ont parlé. Les journalistes qui téléphonent chez lui s’entendent répondre de manière sibylline que l’on ne sait pas où le trouver. On raconte dans les journaux qu’il change sans cesse de domicile pour échapper aux journalistes et aux curieux. Pendant 10 ans, Ducharme aurait d’ailleurs occupé un immeuble de la rue Notre-Dame illégalement divisé en appartements. Pendant 10 ans, il n’aurait eu aucune existence officielle: il n’avait pas d’adresse pour le courrier – sa compagne allait le chercher dans une boîte postale -, il ne votait pas, ne payait pas de taxes, ne figurait pas dans l’annuaire.Une absence qui ne tarde pas à semer le doute. Et si Réjean Ducharme n’existait pas? Si tout cela n’était qu’un jeu orchestré par un habile manipulateur? D’ailleurs, comment un écrivain si jeune pourrait-il être l’auteur d’un roman aussi fulgurant d’intelligence?Deux mois après la sortie de L’Avalée des avalés, l’hebdomadaire français Minute alimente la rumeur en affirmant que la photo de l’écrivain (une petite photo de passeport qui circule depuis des lustres) serait en fait celle d’un étudiant mort, et que L’Avalée des avalés serait l’oeuvre d’un universitaire ou d’un diplomate. On dira aussi que Ducharme est en fait l’écrivain Naïm Kattan, puis Hubert Aquin, et même Raymond Queneau! Bien des années plus tard, un bruit encore plus farfelu identifiera sous la plume de Ducharme… la comédienne aujourd’hui décédée Luce Guilbault.Pourtant, un témoignage recueilli juste avant la sortie du livre aurait dû dissiper tout malentendu. Ducharme avait en effet accordé une entrevue à son ami Gérald Godin, qui l’avait publiée dans le magazine Maclean en septembre 1966. Il y expliquait pourquoi il refusait de jouer le jeu médiatique: « Ma famille dit déjà que je suis un écrivain, qu’il y a un écrivain dans la famille et que je vais être publié à Paris, et je n’aime pas ça. Je ne veux pas que ma face soit connue; je ne veux pas que l’on fasse le lien entre moi et mon roman. Je ne veux pas être connu. »Selon la compagne de l’écrivain, Claire Richard, l’entrevue en question n’aurait jamais dû paraître. « Gérald connaissait Réjean. Ils s’étaient parlé en privé et il avait promis de ne rien publier. »Ducharme a accordé une autre entrevue, par écrit, à la revue française Les Nouvelles littéraires. Une troisième lui a presque été arrachée de force par le journaliste Normand Lassonde, du Nouvelliste de Trois-Rivières, qui l’a surpris chez lui en 1968. Enfin, Hermine Beauregard a publié la même année dans Châtelaine un entretien avec Ducharme, qu’elle aurait rencontré dans une chambre meublée de la rue Saint-Hubert.Depuis, un épais mur de protection a été érigé autour de l’écrivain. Première pierre à l’édifice: sa compagne, Claire Richard, ex-comédienne et scénariste du plus récent film de Denys Arcand, Joyeux Calvaire. Depuis 1965, elle joue pour son conjoint le rôle d’agent, de chien de garde, de secrétaire et de porte-parole. C’est elle qui ouvre le courrier, qui parle aux éditeurs et aux metteurs en scène, qui répond au téléphone, aux demandes d’utilisation de droits et aux sollicitations en tous genres. « Elle est l’intermédiaire entre le monde et Ducharme », résume le directeur des éditions Gallimard à Montréal, Rolf Puls.Fidèle à son rôle, Claire Richard a refusé de nous rencontrer en nous donnant une réponse qu’on croirait tout droit sortie de la bouche d’un personnage de Ducharme. « Je ne fais pas ce que je veux, je fais ce que je suis obligée de faire. De toute façon, il ne se passe rien. Réjean sort un livre tous les trois ans, et encore, pas toujours. Alors, il reste quoi? Rien! Les pièces que font les écoles. J’espère que je ne vous en ai pas trop dit. Vous savez, je vis une vie ordinaire avec mes chats. Je fais à manger. Comme tout le monde. J’espère que vous n’êtes pas trop déçue. D’ailleurs, je ne sais même pas ce que fait Réjean, je ne sais même pas s’il écrit. Ça, c’est son « département »! »Autour d’eux gravitent, ou plutôt gravitaient, quelques amis proches. La mort a emporté le cinéaste Francis Mankiewicz, la chanteuse Pauline Julien ainsi que le poète et politicien Gérald Godin. Robert Charlebois ne l’aurait pas vu depuis des années. La romancière et journaliste Micheline Lachance non plus. Tous deux ont d’ailleurs refusé de répondre à nos questions, le premier prétextant un emploi du temps trop chargé, puis des vacances; la seconde affirmant: « Je ne dirai rien. C’est un ami; c’est une entente tacite entre nous. » Pascale Galipeau, la fille de Pauline Julien, n’a pas voulu nous parler non plus: « Réjean est susceptible et secret. Par respect pour lui, je ne dirai rien. »Plus efficace encore que la barrière des proches, la rumeur de son émotivité, voire de sa grande fragilité, protège l’écrivain mieux que n’importe quelle cachette. « C’est un être d’une extrême sensibilité. Il mène une vie très fermée, car c’est son seul moyen de réussir à travailler. Moi, j’essaie autant que possible de parer aux chocs », a consenti à nous dire Claire Richard.Lors de ce reportage, on m’a mise en garde. « Soyez douce avec lui », m’a implorée son éditeur à Paris, Roger Grenier. « Limitez-vous », m’a dit l’écrivain et critique Gilles Marcotte, un des grands spécialistes de l’oeuvre de Ducharme.Pour Jacques Pelletier, auteur et professeur de littérature à l’UQAM, une consigne implicite empêche les gens de parler ouvertement. « Ils se taisent parce qu’ils ont peur de lui faire mal. Voilà pour le motif noble. Mais il y en a un autre. C’est que la littérature se nourrit de mythes, et au Québec, notre mythe, c’est Réjean Ducharme. »Un mythe qui, pour certains, se transforme en culte.Des étudiants fauchés investissent leur maigre fortune dans l’achat d’une oeuvre de Roch Plante pour y retrouver l’univers de leur idole.Quand la comédienne Markita Boies a interprété le premier rôle dans La Fille de Christophe Colomb au Théâtre d’Aujourd’hui, en 1994, elle a reçu des dizaines de cadeaux et de lettres. « Tous les soirs, un inconnu déposait de petits animaux en plastique devant le théâtre. [Dans la pièce, Colombe Colomb part à la recherche de ses amis authentiques: les animaux.] C’était sans doute quelqu’un qui vivait, comme Réjean Ducharme, dans la mythologie de l’anonymat. » À moins que ce ne soit l’écrivain lui-même!Monique Hotte a été la voisine du couple Ducharme-Richard dans les années 80, tandis qu’il habitait le village de Prévost, dans les Laurentides. Tous les jours, elle voyait passer le romancier, qui marchait le long de la route 117 jusqu’à Saint-Jérôme. « Mon chien Pierrot le connaissait mieux que moi. Il pourrait vous en raconter, mais il est mort », dit-elle. Elle aussi a eu la possibilité de photographier l’écrivain. Elle aussi a préféré s’abstenir. « J’ai pensé que c’était mieux comme ça. »Quant à l’autre Réjean Ducharme, celui qui figure dans l’annuaire téléphonique de Montréal depuis 50 ans, il mesure très bien le magnétisme de son illustre homonyme. Cela fait 35 ans que ce septuagénaire reçoit des appels d’admirateurs du grand écrivain! « Ça a commencé avec L’Avalée des avalés. Et chaque fois qu’il publie un nouveau livre, ça recommence. Les gens tentent leur chance… » me confie sa femme.Si le milieu littéraire respecte cette absence monumentale, il s’en agace parfois, même si personne n’avoue son irritation publiquement.Personne, sauf un. L’écrivain David Homel (Il pleut des rats) a publié l’automne dernier dans Voir un des rares textes critiquant ouvertement l’oeuvre de Ducharme et, à mots à peine couverts, le personnage. Selon lui, l’écrivain serait la représentation éclatante du rêve de l’homme américain: un petit garçon qui a refusé de grandir. Il lui reproche son manque d’humour, son immobilité, son refus des « richesses de l’âge adulte » et, pour finir, son invisibilité, qui ferme la porte à tout débat. « J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose de très introverti dans la littérature québécoise. Ducharme en est un exemple parfait avec ses personnages d’enfants et d’adultes inefficaces. Tout, chez lui, est répétition. C’est toujours la même mise en marché, la même image de quelqu’un de trop sensible pour être vu, et c’est la même mise en scène dans ses livres. Et les gens marchent là-dedans! »Certains membres du milieu littéraire, prudemment anonymes, reprochent à Ducharme d’accepter les prix, mais de ne pas se déplacer pour venir les chercher. Et il en a reçu de nombreux: entre autres, le prix du Gouverneur général trois fois, le prix Athanase-David deux fois, le prix Gilles-Corbeil, assorti d’une bourse de 100 000 dollars, et, dernièrement, le prestigieux Grand Prix national des lettres, qui, en France, avait récompensé avant lui le talent de Julien Green, Gaston Bachelard et Marguerite Yourcenar.Depuis les premières tentatives pour lui mettre la main dessus, à la fin des années 60, personne ou presque n’est allé très loin dans l’éclaircissement du mystère. Au contraire, les médias usent de subterfuges qui ne font que renforcer le mythe. À la publication de Dévadé, en 1990, Le Devoir a réalisé un « portrait-robot » de Ducharme vieilli à partir de la seule photo alors en circulation. En 1994, L’actualité publiait une entrevue de sa mère. Récemment, la revue Le Libraire livrait à ses lecteurs un entretien… fictif. »Si Ducharme ne voit pas plus de monde, c’est qu’il en est incapable. Comment quelqu’un pourrait-il s’enfermer volontairement dans une telle abstraction si ce n’était pas plus fort que lui? Je crois que les gens le savent. Des photographes pourraient bien se mettre en embuscade; on sait où il habite. Je trouve admirable qu’une société comprenne qu’il y a là quelqu’un de très grand et qu’elle respecte son absence », dit Rolf Puls, qui édite l’oeuvre de Ducharme au Québec depuis 1971 et qui, pourtant, ne lui a jamais parlé. « Je lui ai écrit souvent, mais il ne répond jamais. »Mais Ducharme a-t-il quelque chose à cacher? Ou pousse-t-il à l’extrême une attitude que d’autres, comme Anne Hébert ou Marie-Claire Blais ici, Samuel Beckett ou Maurice Blanchot en France, Thomas Pynchon ou J.D. Salinger aux États-Unis, ont adoptée avec moins d’acharnement? « Ducharme vit de façon très intense et jusqu’à l’absolu ce qui est le lot de tous les écrivains, même si la plupart d’entre eux le vivent de manière relative et incomplète », estime Gilles Marcotte.Une invisibilité qui prête le flanc à toutes les rumeurs et les interprétations. Au cours de mon enquête, j’ai entendu des dizaines d’histoires parmi lesquelles il est quasiment impossible de discerner le vrai du faux, chacun colportant les versions différentes et contradictoires d’une même légende.Certaines anecdotes renforcent la thèse d’un être excessivement timide ou fragile. Quand il a monté Le Marquis qui perdit, la deuxième pièce de Ducharme, le comédien et metteur en scène aujourd’hui décédé Gaétan Labrèche avait obtenu de rencontrer l’auteur. « À peine était-il entré chez lui que l’écrivain avait disparu par la porte arrière », raconte son ex-femme, Michelle Labrèche-Larouche.D’autres faits laissent entrevoir un homme à la personnalité complexe. L’auteur André Major, alors journaliste au Devoir, a bien connu Réjean Ducharme dans les années 60. « Nous étions devenus des amis. Il m’avait invité à regarder le hockey chez lui, puis on avait terminé la soirée à la taverne Saint-Régis. Souvent, il venait me chercher et nous marchions jusque chez moi. »Après avoir sollicité son amitié, Ducharme a préféré se retirer de peur que leurs rapports ne soient plus à la hauteur de ses attentes. « Les relations pour lui n’allaient pas de soi. Il était sur la défensive, et je pense qu’il fuyait tout ce qui s’apparentait à des rituels. »Pour Patricia Pink, qui entretient avec Ducharme des rapports professionnels, c’est au contraire un homme parfaitement heureux qui défend tout simplement sa vie privée. « C’est comme les stars de cinéma: on ne peut pas les imaginer assis à la maison en train de lire. Réjean refuse la course à la renommée. C’est tout. »Une opinion que partagent Nathalie Lamoureux, 30 ans, Lynn Harvey, 28 ans, et Nadia Saint-Germain, 29 ans, trois jeunes femmes qui ont bien connu l’écrivain il y a une vingtaine d’années. À cette époque, la maison de Ducharme, dans les Laurentides, était devenue le rendez-vous de tous les enfants du quartier. Il y avait toujours un gros pot de bonbons ouvert et des dessins accrochés aux murs. Chaque soir après l’école, les enfants se réunissaient chez lui pour dessiner, chanter ou discuter. La soirée se terminait dans la cour de l’école, où l’auteur des Enfantômes emmenait le petit groupe jouer à la marelle. Sur le chemin du retour, tout le monde descendait de la voiture pour choisir un cornet de crème glacée, des bonbons ou de la gomme à mâcher. « Et ce n’était pas de la gomme à cinq sous! » se souvient Nadia.Nathalie, Lynn et Nadia gardent un souvenir impérissable de l’écrivain. Elles en parlent comme d’un homme certes réservé, mais parfois drôle, toujours chaleureux et excessivement généreux. « Il faisait des farces; il nous faisait raconter nos rêves. Il chantait avec nous « Le P’tit Bonheur » ou « Bonhomme, bonhomme » », raconte Nathalie.Lynn Harvey est celle qui a le plus longtemps fréquenté le couple. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a montré une pile de photos en noir et blanc, aux coins arrondis, prises par Réjean Ducharme… On y voit sa conjointe, son chien Blaise et, surtout, la petite Lynn, alors âgée de huit ans environ, en train de faire des bulles et des grimaces. « Je dessinais dans le salon, et il écrivait dans son bureau. Souvent, il m’emmenait en promenade, à pied ou en canot. C’est lui qui m’a transmis l’amour de la nature; il m’a appris le nom des arbres, des fleurs et des animaux », dit-elle en précisant, comme ses deux amies, qu’il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté dans les rapports que l’écrivain entretenait avec elles.Pour d’autres, Ducharme s’amuse avec son propre mythe. « Ducharme est un farceur. Il laisse courir la rumeur qu’il est extrêmement fragile, mais c’est une force de la nature. En fait, il n’est pas très sociable, c’est tout. On n’écrit pas une oeuvre comme L’Avalée des avalés aussi jeune si on n’est pas robuste physiquement et mentalement », dit le romancier et poète Renaud Longchamps (Miguasha, Décimations), qui fréquente l’entourage de l’écrivain.Fragile et robuste, Ducharme entretient visiblement avec la célébrité un rapport ambivalent. On le dit très sensible à la reconnaissance de ses pairs. Il s’est longtemps entouré de personnages publics: il a proposé les scénarios des Bons Débarras (1980) et des Beaux Souvenirs (1981) au cinéaste Francis Mankiewicz; il a écrit une quarantaine de chansons pour Robert Charlebois – « J’veux d’l’amour », « J’t’haïs », « Mon pays » (« Ç’arrive à manufacture ») – quand le chanteur était au faîte de sa gloire. Et il partage son immeuble avec une journaliste connue de la télévision, Michaëlle Jean. On a déjà vu meilleur moyen de fuir les médias!Ducharme se joue-t-il des journalistes, du milieu littéraire et de ses lecteurs? Sûrement pas. Mais ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’il sait faire preuve d’humour.Dans la préface de L’Avalée des avalés, en 1967, il se présentait ainsi: « Je ne suis né qu’une fois. […] La prochaine fois que je mourrai, ce sera la première fois. […] J’ai été dans l’Arctique avec l’aviation canadienne en 1962. Personne ne veut me croire. […] J’ai 24 ans. Je n’ai plus tous mes cheveux et toutes mes dents. Et cela m’écoeure. […] Les femmes ne veulent pas se marier avec moi. Si elles avaient voulu, je me serais marié tous les jours. »Lors d’une des rares entrevues qu’il ait accordées, il a répondu à un journaliste français qui lui demandait quelle place il souhaiterait occuper un jour dans la littérature: « J’aimerais être dans le lit de Maria Chapdelaine. » Il a déclaré au même journaliste qu’il écrivait « pour ne pas se suicider », avant d’avouer que c’était une « blague ». « Je pense que Ducharme fait effectivement de l’humour, dit Rolf Puls. Quand, à l’occasion de la publication de Va savoir, en 1994, il m’a fourni une photo vieille de 10 ans où il apparaît avec son chien, il y avait de l’humour dans son choix. »Et il y a aussi de l’humour dans cette récente affiche, publiée à l’occasion de la sortie de Gros Mots, représentant un homme dissimulé sous un chapeau. Surtout quand on apprend qu’il s’agirait bel et bien de Réjean Ducharme… photographié l’année dernière. Après plusieurs appels, Rolf Puls n’a pas voulu confirmer l’information, mais il ne l’a pas infirmée non plus. « Que représente cette photo? C’est un monsieur sous un chapeau! » lâche-t-il, un brin ironique.De là à dire que Réjean Ducharme tire sciemment les ficelles d’un jeu auquel le Québec participe depuis 35 ans, non.D’ailleurs, l’écrivain aurait beaucoup à gagner à se montrer davantage. Ses éditeurs aussi. « Sincèrement, je préférerais qu’il passe à la télé, dit Rolf Puls. Dans le monde littéraire d’aujourd’hui, il est très difficile de vendre les livres d’un écrivain qui ne joue pas le jeu des médias. »L’effort surhumain que Ducharme a consenti pour rester invisible a-t-il servi son oeuvre? Rien n’est moins sûr. Sa diffusion, en tout cas, en souffre. L’absence de Ducharme décourage les traducteurs potentiels (L’Avalée des avalés et L’Hiver de force sont ses deux seuls romans à avoir été traduits). Et le mythe ne paie pas tant que ça: on a vendu de 10 000 à 15 000 exemplaires des livres récents de Ducharme (Dévadé et Va savoir) au Québec (excluant l’édition de poche), ce qui est peu pour un écrivain de sa trempe et de sa renommée. En comparaison, La Nuit des princes charmants, de Michel Tremblay, écrivain médiatique s’il en est, s’est écoulée à plus de 40 000 exemplaires. Le même Tremblay a vendu la presque totalité de ses manuscrits à la Bibliothèque nationale du Canada pour… 300 000 dollars. Selon sa compagne, Ducharme en a obtenu 45 000!Mais si l’invisibilité ne remplit pas le portefeuille de Réjean Ducharme, elle donne à ce dernier plus d’éclat que n’importe quel projecteur. Et l’assurance de passer à la postérité. N’est-ce pas, au fond, le rêve de tous les écrivains?Dans le contexte du Festival de littérature de Montréal, il y aura à Lachine, le 20 mai, un événement consacré à l’oeuvre de Réjean Ducharme: dictée en plein air, lectures publiques, spectacle de chansons écrites pour Robert Charlebois, exposition d’oeuvres de Roch Plante. Pour information: (514) 634-4171.QUI EST RÉJEAN DUCHARME ?Il y a une bonne blague qui circule dans le milieu littéraire. On raconte que tous les journalistes ont un jour parlé à Réjean Ducharme… mais ne s’en sont pas aperçus.Il est vrai que, dans l’univers de cet insaisissable personnage, les certitudes ne courent pas les rues. Pendant longtemps, on ne savait pas précisément quand il était né, jusqu’à ce qu’un extrait de son acte de naissance, demandé par un journaliste zélé à la mairie de Joliette, confirme qu’il avait bel et bien vu le jour le 12 août 1941 à Saint-Félix-de-Valois. Si l’on en croit les quelques jalons biographiques que l’auteur a bien voulu semer sur son passage, il serait né dans une famille de cinq enfants. Son père, Omer Ducharme, a été journalier, puis chauffeur de taxi. Sa mère s’appelait Nina Lavallée.Réjean a fait ses études au juvénat des Clercs de Saint-Viateur de Berthierville, puis à l’École polytechnique de Montréal, qu’il a quittée après quelques mois. Il s’est ensuite engagé dans l’aviation canadienne. C’est là, dit-on, dans le silence de l’Arctique, qu’il se serait mis à écrire ses premiers romans. De retour à Montréal, il sera successivement vendeur, commis de bureau, chauffeur de taxi, avant de voyager pendant trois ans, en auto-stop, à travers le Canada, les États-Unis et le Mexique. Après avoir commencé à publier ses romans, il exercera les fonctions de correcteur pigiste, notamment au Jour, à Québec-Presse et à Parti-Pris.On sait aussi qu’il voue une grande admiration à l’oeuvre de Marie-Victorin, et qu’il a signé des poèmes sous le pseudonyme de Jean Racine. Sa compagne nous a confié qu’il était également un excellent patineur – il aurait même rêvé de devenir joueur de hockey -, qu’il marche au moins une heure par jour, parcourt des kilomètres à vélo, a joué au tennis et fait du conditionnement physique. Son éditeur, Rolf Puls, a ajouté qu’il s’était récemment équipé d’un ordinateur et qu’il écoutait beaucoup la radio. Il serait aussi un brin superstitieux: sa première exposition à la Galerie Pink était composée de 53 oeuvres. Depuis, toutes ses expositions comptent le même nombre de pièces… qui trouvent toutes preneurs, à des prix variant de 250 à 2 000 dollars.

Politique

Anglo-Québécois : intégrer et relayer leurs inquiétudes

(Ceci est un extrait du chapitre « Au seuil de la souveraineté compliquée » de mon livre Sortie de Secours, publié en 2000) La question des droits des anglophones, comme celle des droits des autochtones, méritent d’être examinés dans le processus de transition à l’indépendance. Les souverainistes ne doivent pas avoir peur d’aborder directement ces questions, ils doivent au contraire s’y préparer minutieusement. Pouvait-il en être autrement ? Les anglophones du Québec et le Parti québécois n’ont jamais fait bon ménage. D’une part, les anglophones de la génération des Reed Scowen et des Mordecai Richler pleurent à chaudes larmes le paradis perdu que représentait, dans les années cinquante, un Montréal qui dominait, en anglais, non seulement le Québec, mais le Canada tout entier. La nouvelle génération d’anglophones ne partage pas cette nostalgie mais se méfie d’un parti qui voudrait les couper de la majorité linguistique qu’ils forment avec le reste du Canada anglais et s’inquiètent du rapetissement effectif et prévu de leur communauté au sein du Québec. De leur côté, les souverainistes et en particulier les militants du Parti québécois, tout à leur affaire de protéger le français au Québec contre des tendances plus qu’inquiétantes, ont peu de compassion pour les craintes d’une minorité qui, après-demain, pourrait hériter des fruits d’une forte accélération de l’anglicisation. C’est ainsi que la « double insécurité » linguistique québécoise dont Lucien Bouchard parlait en 1996 empoisonne toute volonté de bâtir plus solidement sur l’équilibre linguistique observé au tournant du siècle. La précarité appréhendée de cet équilibre interdit, fort malheureusement, la grandeur de vues. Chacun n’est ouvert à l’autre que lorsqu’il est sûr de soi. C’est pourquoi la proposition d’ouvrir une nouvelle ère d’immigration francophone, en intégrant au Québec chaque année 25 000 étudiants étrangers, ou encore tout projet alternatif donnant le même résultat, me semble essentielle pour sécuriser la majorité francophone et ouvrir ainsi le jeu du côté anglophone. Puisque nous sommes dans la saison du « grand brassage d’idées » en vue de renouveler le projet souverainiste, et que le mouvement indépendantiste souffre d’une bien compréhensible pénurie de militants anglophones apportant leur contribution à ce débat, on me permettra de réfléchir tout haut à cette question. Non pour imaginer des façons d’obtenir plus de voix anglophones pour le Oui lors d’un référendum – leur nombre restera nécessairement marginal, l’intérêt bien compris des anglophones québécois est de ne pas se détacher de la majorité canadienne. Mais pour préparer et préfigurer, dès aujourd’hui, le sens des responsabilités dont le nouvel État fera preuve lorsqu’il viendra au monde. Et puisque son gouvernement sera celui de tous les Québécois, il devra redoubler d’efforts pour comprendre les préoccupations de sa principale minorité et proposer d’agir en conséquence. Jusqu’à maintenant, les gouvernements du Parti Québécois ont pris des mesures indispensables à la préservation de la majorité francophone. Ils ont ensuite accepté d’adapter un certain nombre de leurs politiques pour mieux prendre en compte les besoins de la population anglophone – de leur propre chef pour aménager leur propre législation linguistique comme l’avait fait Gérald Godin en 1983 en assurer la livraison de services en leur langue aux citoyens d’expression anglaise et introduire une longue série d’assouplissements, ou en réaction à la pression judiciaire, à l’opinion locale ou internationale. Il a, depuis 1996, pris fait et cause pour une revendication commune des anglophones et des francophones : l’établissement de commissions scolaires linguistiques. Ce n’est qu’en 1999, cependant, que le gouvernement du Parti Québécois a posé un geste complètement altruiste, celui de commencer à intégrer dans la fonction publique québécoise 25% d’anglophones, d’allophones et d’autochtones dans toutes les nouvelles embauches, dans les stages et les emplois d’été. Une initiative que les libéraux n’avaient jamais prise, et que les péquistes éclairés perçoivent comme une façon de plus de mieux intégrer à la société québécoise ses citoyens de toutes origines. L’extension de cette politique aux Sociétés d’État et aux grandes entreprises constitue l’étape suivante. […] Cela illustre comment les souverainistes devraient composer avec ce qui constitue la principale préoccupation des anglo-québécois face à la souveraineté : ils devraient rien moins que l’adopter comme l’une des leurs. On pourra dire qu’il s’agit d’une self-fulfilling prophecy, c’est-à-dire d’une prédiction qui, par sa formulation même, devient réalité, mais le fait est que, de très loin, la principale préoccupation des anglo-québécois face à la souveraineté est le nouvel exode anglophone qu’elle risquerait de provoquer et la perte de « masse critique » anglo-québécoise qui en résulterait. Il y a en effet un nombre sous lequel le tissu des institutions anglophones ne peut survivre – comme on le constate déjà en Estrie, chez les Townshippers — et la perspective de la chute précipite la chute elle-même. Facile de dire « ils n’ont qu’à rester ». Mais puisque la Révolution tranquille et la prise de pouvoir par les francophones, puis l’essor du mouvement souverainiste et le démantèlement des privilèges anglophones ont provoqué un exode important depuis 1960 (200 000 jusqu’en 1976, 200 000 dans les années qui ont suivi, environ 600 000 au total), et que la courbe des départs est assez clairement liée à un certain nombre d’événements politiques, y compris la mort de l’accord du lac Meech sous les libéraux en 1990, il est raisonnable de penser que la souveraineté elle-même provoquerait un mouvement de population conséquent. De quel ordre ? Le chercheur américain Marc Levine, dont les travaux sur la démographie à Montréal sont cités à la fois par les souverainistes et les fédéralistes, déclarait en juin 1999 à la Gazette qu’il serait « renversé si le départ anglophone était moindre que de 20 à 25% » , sur une population d’environ 750 000, donc entre 150,000 et 190,000. Cet exode entraînerait dans son sillage un bon nombre d’allophones. Une étude réalisée chez les non-francophones de Notre-Dame-de-Grâce après le référendum de 1995, extrapolée sur la population non-francophone en générale, annonce un départ de 2 à 300 000 personnes. Mais il est vrai que NDG est historiquement particulièrement réfractaire à l’identité québécoise. Il ne fait aucun doute que cet exode serait préjudiciable au Québec de toutes sortes de façons. La communauté anglophone concourt au succès économique de Montréal et du Québec, à son entrée dans l’économie du savoir (14% des francophones ont un diplôme universitaire, 15,6% des Canadiens hors Québec, mais 21,5% des anglo-québécois) et contribue puissamment à nous brancher sur l’Amérique anglophone, notre principal client et partenaire. Le départ de cent ou deux cent mille d’entre eux casserait d’un coup sec la relance économique que Montréal connaît depuis la fin des années 1990 et aggraverait le déclin démographique du Québec et entamerait immédiatement la chute, en nombre absolu, la population québécoise. Par rapport à la situation antérieure, un certain nombre de facteurs nouveaux contribueraient cependant à freiner cet exode. Les anglo-québécois sont mieux intégrés que jamais à la société québécoise. Selon les calculs de Jack Jedwab, plus de la moitié des jeunes anglos sont bilingues au point de s’adresser en français aux services gouvernementaux, pourtant disponibles en leur langue. Contrairement à la situation de 1960 ou de 1976 où les chefs d’entreprises anglophones déménageaient en entraînant derrière eux leurs employés, le Québec de l’an 2000 comporte beaucoup plus d’entreprises, soit francophones, soit qui ont fait le choix de Montréal en ayant intégré la possibilité de la souveraineté, et qui resteront quoi qu’il arrive. Les employés anglophones, liés à leur emploi, seront moins enclins à se déraciner politiquement et économiquement. Puis il y a au Québec une force dont on ne soit jamais sous-estimer l’importance : c’est Charlebois qui l’a dit, tout y finit par un bec. Or, au tournant du siècle, 30% des anglophones vivant en couple ont des conjoints francophones, le double d’en 1971, et un autre 7% ont un conjoint allophone. Qui plus est, la moitié des enfants d’anglophones et 56% de leurs enfants de moins de 5 ans sont issus de couples mixtes. Près d’un anglophone québécois sur quatre est donc ni plus ni moins marié avec le Québec francophone et on ne peut juger de l’effet d’entraînement – ou plutôt d’enracinement – sur les parents et grands-parents, frères ou sœurs. C’est dire que l’attachement des anglophones à la société montréalaise et québécoise dans sa complexité (plutôt qu’à leurs anciennes enclaves linguistiques et culturelles) rend leur arrachement à Montréal plus difficile. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Montréal est pour eux le seul « Canada » qui compte. Toronto, Vancouver, ce sont des seconds choix, moins intéressants, moins branchés, moins cool. C’est donc dire surtout que la tâche de retenir un grand nombre de ces anglo-québécois n’est pas hors de portée et que les souverainistes devraient s’en préoccuper sans inhibition – encore une fois non pour réussir le référendum en obtenant d’improbables votes anglophones, mais pour réussir une souveraineté ouverte. Quel que soit le nombre des départs à venir, les souverainistes auraient intérêt à admettre que cette variable existe, qu’elle est significative, qu’il s’agit d’un des problèmes que le nouveau Québec souverain devra gérer et qu’il sera dans son intérêt d’en réduire l’ampleur dans la mesure de ses moyens de conviction. Non parce qu’il faut céder au chantage – ceux qui veulent partir partiront – mais parce qu’une majorité qui assume la totalité du pouvoir a des responsabilités envers tous ses citoyens et parce que le Québec en tant que tel a un intérêt réel à prévenir un exode. Il s’agirait là d’une énorme admission, jamais exprimée à ma connaissance par un leader souverainiste, y compris René Lévesque. Ce silence souverainiste suscite, de toute évidence, l’impression erronée chez les anglophones et les allophones (et chez certains fédéralistes francophones) que cet exode à venir est en fait souhaité par la direction souverainiste, qui y verrait une sorte d’auto-épuration linguistique de Montréal. Autre hypothèse que ce silence accrédite: si les souverainistes n’en parlent jamais, c’est qu’ils manquent de lucidité sur cette conséquence de leur projet, un déficit de réalisme dont on peut donc présumer qu’il s’étend à d’autres aspects. Admettre, donc, puis exprimer la volonté de poser dès avant la souveraineté un certain nombre de gestes de nature à sécuriser les anglo-Québécois, en déclarant valide leur insécurité, ce que Lucien Bouchard a commencé à faire lors de son discours du Centaur en 1996 et devant ses militants pendant les mois qui ont suivi. La réalité est là : la proportion de Québécois de langue d’usage anglaise est passé de 15% en 1971 à 11% en 1996. Selon Marc Termote, au sein d’un Québec qui resterait province du Canada, et à moins du processus appréhendé d’accélération de l’anglicisation, cette proportion chuterait à moins de 9,5% en 2041. Il est toujours bon de garder en mémoire, lorsqu’on parle aux anglo-québécois, qu’on s’adresse à ceux qui ont fait le choix de rester au Québec. Autrement dit, les responsables du déclin de la communauté anglophone, ceux qui ne pouvaient tolérer que la majorité francophone se comporte comme une majorité, sont ceux qui sont partis, pas ceux qui sont restés. Admettre leur insécurité, c’est accepter avec eux qu’en deçà d’un certain seuil, la vitalité de leur communauté est en jeu et que cette vitalité est dans l’intérêt collectif des Québécois. Le Québec a vécu le dernier quart de siècle avec une communauté anglophone qui représentait entre 10 et 12 % de sa population totale. Les souverainistes devraient indiquer que le maintien d’une communauté anglophone québécoise de cette taille fait partie du projet québécois, donc que la perspective d’une réduction appellera des mesures correctrices de promotion de la communauté anglophone. Évidemment, tout se tient : il serait inconcevable de favoriser l’accroissement de la minorité anglophone – tabou souverainiste absolu — si on n’a pas préalablement ou simultanément sécurisé l’avenir francophone, selon le scénario décrit plus haut ou un scénario équivalent. Mais cela étant entendu, on peut alors démontrer concrètement que les préoccupations de la communauté anglophone sont partagées par le mouvement et le gouvernement souverainistes.[…] La clé de la rétention d’un maximum d’anglophones au Québec est la question de la citoyenneté canadienne, c’est-à-dire la capacité qu’auront les anglo-québécois, dans un laps de temps assez long après la souveraineté, de déménager au Canada. Paradoxalement, pour convaincre de rester, il faut protéger précisément la liberté de partir. S’ils savent que leur droit d’être Canadiens et de déménager en Ontario sera le même en l’an 1 du Québec souverain qu’en l’an 5 et qu’en l’an 10 et plus, ils seront plus nombreux à rester à la maison et à voir venir. Les souverainistes doivent faire le pari que ces anglo-québécois constateront pour la plupart que le ciel ne leur est pas tombé sur la tête, qu’il fait toujours bon vivre au Québec, et qu’ils prendront la décision d’y rester pour de bon. Rien n’est certain mais j’ai toujours personnellement pensé qu’après une déclaration de souveraineté, le Parti Québécois serait réélu pour un mandat, puis que les Québécois voudraient tester ensuite le premier gouvernement libéral du Québec souverain (depuis 1976, l’électorat québécois semble vouloir se reposer, avec les libéraux, des réformes et de la modernité introduite par le PQ), ce qui prolongerait d’autant la zone de confort pour les non-francophones. Si au contraire, un laps de temps fixe leur était imposé pour choisir définitivement entre le Québec et le Canada, ils seraient beaucoup plus nombreux à quitter le Québec avant l’expiration de ce délai. Il faut modifier l’approche souverainiste sur la citoyenneté en ayant cette problématique en tête. Jusqu’à maintenant, les souverainistes ont joué habilement la carte de la double citoyenneté, affirmant que tous les Québécois obtiendraient la citoyenneté québécoise sans pour autant devoir renoncer à la citoyenneté canadienne. Fin du débat. Aucun responsable fédéraliste n’a été capable de se dépatouiller du problème politique posé, aujourd’hui, par un refus canadien de reconnaître, demain, cet état de fait auprès de l’électorat non-francophone, majoritairement libéral, du Québec. Cependant, de toute évidence, un des attributs de la citoyenneté canadienne pose un problème majeur au Canada : le droit de vote. Les citoyens canadiens habitant à l’étranger (ce qui serait le cas du Québec) ont droit de voter aux élections canadiennes. Dans aucun scénario le Canada n’acceptera que des millions de Québécois votent aux élections canadiennes. Or, comme le signal le politologue ontarien Robert Young, une interprétation stricte de la loi électorale canadienne résout ce problème. En effet, pour voter de l’étranger, il faut inscrire son vote dans la circonscription canadienne où on résidait précédemment. Mais dans un Québec souverain, ces circonscriptions ne sont plus canadiennes. Le vote est donc impossible. Les souverainistes devraient reconnaître ce problème et accepter cette interprétation. Contrairement aux autres citoyens canadiens vivant à l’étranger, ceux vivant au Québec depuis longtemps ne pourront voter au Canada que s’ils y déménagent (ou que s’ils ont déménagé récemment du Canada vers le Québec). Plusieurs auteurs canadiens affirment de façon convaincante que, même si cette difficulté est résolue, le reste du Canada n’acceptera pas que plusieurs millions de Québécois restent automatiquement Canadiens. Ottawa exigera probablement une procédure de « réinscription » par laquelle ceux qui désirent rester Canadiens devront se manifester. Les souverainistes devraient suggérer que tout Québécois qui le désire puisse ainsi manifester son intention de garder sa citoyenneté canadienne, ce qui lui donnera un droit imprescriptible de déménager au Canada au moment de son choix pendant son existence. Il y aura sûrement au-delà d’un million de Québécois intéressés – le nombre d’anglo-québécois – mais beaucoup moins que le total de 7,5 millions de citoyens du Québec. Dans la mesure où un accord de mobilité des personnes au sein de l’union économique canadienne garantirait la capacité de travailler dans l’un et l’autre des deux pays souverains, comme c’est le cas dans l’Union européenne, le nombre de réinscriptions chuterait d’autant, à un niveau acceptable pour le Canada. D’autres formules sont possibles. Le gouvernement canadien pourrait par exemple exiger, pour les Canadiens nés et résidant au Québec, des réinscriptions tous les cinq ans pendant le premier quart de siècle du Québec souverain, pour réduire ainsi, naturellement et graduellement, le nombre de ses citoyens vivant à « l’étranger », à mesure que les francophones couperont le cordon ombilical symbolique qui les rattache au Canada. L’important est de ne pas briser la continuité juridique de citoyenneté des Québécois qui désirent garder le lien canadien, de maintenir cette « police d’assurance » sans laquelle l’exode anglophone serait massif et immédiat. Les souverainistes québécois doivent se faire « porteurs » de cette revendication à la table des négociations avec le Canada. Ils doivent devenir les avocats des anglo-québécois, plaider leur cause et celle, plus large, des « droits des citoyens de se déplacer à l’intérieur du pays» comme l’a affirmé le gouvernement fédéral en 1997. C’est d’ailleurs par respect pour les intérêts des anglo-québécois qu’il vaut la peine d’inscrire cet objectif québécois de négociation dans le préambule de la question. Pour y parvenir, les souverainistes devraient s’engager à former, dans les jours suivant le vote référendaire, un « comité de sages » formé d’anglo-québécois connus et respectés, ayant probablement presque tous voté non, mais acceptant le verdict référendaire. Ils auraient pour tâche de conseiller le gouvernement et l’équipe de négociation pendant la transition. De toutes manières, un gouvernement souverainiste après un Oui devrait à mon avis s’élargir en faisant entrer en son sein trois ou quatre « ministres d’État » provenant des rangs fédéralistes, acceptant le résultat référendaire et voulant contribuer à sa mise en œuvre harmonieuse. Un ou deux de ces nouveaux ministres devraient être anglophones. Les anglo-québécois s’attendent, tout naturellement et avec raison, à ce que la constitution d’un Québec souverain enchâsse un certain nombre des politiques adoptées depuis 1977 en faveur du français. À la lumière des débats récents, il semblerait prudent de constitutionnaliser le principe de prédominance du français dans l’affichage, pour établir cette réalité une fois pour toutes. Rien ne nuit davantage à une réforme que la constante possibilité de la faire disparaître. Parallèlement, depuis 1994, sous la direction de Jacques Parizeau, le Parti Québécois a fait de grands pas en s’engageant à enchâsser dans la constitution québécoise davantage de droits pour la communauté anglophone que n’en ont les francophones dans la constitution canadienne : droit à un réseau d’enseignement en anglais, du préscolaire à l’université, droit de gérer ces institutions, droit de s’adresser en anglais aux tribunaux et à l’Assemblée nationale. Le programme du Parti stipulait (et stipule toujours) le maintien des lois prévoyant l’accès à des services de santé en anglais et le statut bilingue du réseau d’institutions de santé anglophones, ainsi que le maintien d’un réseau de radio et de télévision public en anglais. Dans les documents préparant la campagne référendaire de 1995, notamment dans le projet de loi sur l’avenir du Québec, le gouvernement s’engageait encore plus largement en affirmant que : « la nouvelle constitution garantira à la communauté anglophone la préservation de son identité et de ses institutions ». Ce qui allait très loin et aurait pu conduire un juge à ordonner au gouvernement du Québec de financer tel poste de radio anglophone déficitaire de la côte nord, considéré comme une « institution » dont il fallait garantir la préservation. Allant plus loin que tout ce qui avait été discuté et prévu, M. Parizeau avait exprimé le désir que la communauté anglophone puisse définir une façon d’exercer un droit de veto sur toute modification future aux droits les concernant. Le projet de loi reprenait cette idée en prévoyant que les dispositions de la future constitution concernant les anglophones et les autochtones ne puissent être modifiées que suivant des « modalités particulières » à définir. (Il faudrait pour cela désigner un « collège constitutionnel » représentatif, ce qui peut-être fait, par exemple, à partir des élus municipaux des villes bilingues et des commissions scolaires anglophones). En 1997, dans son best-seller Pour un Québec souverain, M. Parizeau a émis des doutes sur l’opportunité de ces innovations et s’est interrogé sur la valeur, au moins tactique, d’une approche de réciprocité avec le traitement qui sera accordé aux francophones du Canada après le départ du Québec. Cependant son successeur, Lucien Bouchard, déclarait en 1996 au Centaur et faisait inscrire dans le programme de son parti que « si la communauté anglophone en exprime le désir, le gouvernement pourra, avant le référendum sur la souveraineté, trouver des moyens pour garantir à l’avance l’enchâssement de leurs droits dans la future constitution ». Un groupe d’intellectuels anglophones, parmi les quels on trouvait le philosophe Charles Taylor et les professeurs Jane Jenson et Desmond Morton de Mcgill, avait démontré une volonté d’engager ce dialogue à l’époque, mais l’initiative n’eut pas de suite. Cette discussion ne peut avoir d’effet réel que dans un contexte pré-référendaire, alors que la victoire du Oui est jugée possible, sinon probable. En 1995, les avancées des souverainistes n’ont pas eu d’effet, notamment parce que les anglophones escomptaient la défaite du Oui jusqu’à la dernière semaine avant le vote, puis sont passés de la désinvolture à l’angoisse pendant la dernière semaine. Si une nouvelle fenêtre devait s’ouvrir, il serait opportun de rediscuter et de publiciser largement ces engagements, auxquels il y a peu à ajouter en termes constitutionnels, sinon l’enchâssement de l’engagement sur les soins de santé. Incidemment, les propositions québécoises, définies avant le vote référendaire, deviendront un outil de négociation important à la table Canada-Québec, lorsque le gouvernement québécois réclamera, comme il l’a promis, des garanties pour les minorités francophones hors Québec. (Il ne faut cependant en aucun cas lier formellement les droits des uns aux droits des autres : le Québec doit maintenir tout du long qu’il préservera les droits des anglophones quoi qu’il arrive, mais insistera pour faire de la préservation des droits des francophones un de ses objectifs de négociation.) Admettre le problème, faire du maintien de la vitalité de la communauté anglophone un aspect concret du projet québécois, développer des propositions qui intègrent ses préoccupations, compléter et réitérer les intentions de protection constitutionnelles, c’est déjà beaucoup. On peux faire mieux. Autant le Québec francophone a souffert du refus canadien de reconnaître sa spécificité, autant le Québec souverain doit admettre qu’il existe en son sein une « société distincte », formée par les anglo-québécois, dont les liens avec le Canada anglais ne s’éteindront pas avec la souveraineté. Les souverainistes devraient accepter à l’avance que sa communauté anglophone et ses institutions veuillent préserver, voire accroître leurs liens avec le Canada anglais. Que la commission scolaire anglophone de l’Outaouais veuille établir un lien organique avec ses voisines ontariennes, la gaspésienne avec le Nouveau-Brunswick, pourquoi pas ? Que les professionnels anglophones veuillent rester liés aux associations et ordres professionnels canadiens, où est le mal ? Un branchement de plus sur le continent. Que les villes bilingues veuillent se jumeler avec des consœurs du Canada anglais, organiser des congrès, faire des prêts de services, pourquoi pas ? Les souverainistes doivent s’attendre à ce que, à jamais, des Québécois francophones et non-francophones veuillent célébrer leur héritage canadien le premier juillet, comme le font les Irlandais le jour de la St-Patrick. Prétendre résister à ces manifestations d’identité canadienne, vouloir en gommer l’existence, serait la pire des politiques. Il faut au contraire que le Québec souverain aménage en son sein un espace propice à la lente transformation de l’identité des anglo-québécois, leur reconnaisse une marge de manœuvre et appuie leur évolution, en organisant probablement avec eux des états-généraux du Québec anglophone pendant la phase de transition à la souveraineté. Ces propositions, on le voit, sont par nature des efforts qui seraient accomplis par les souverainistes pour résoudre des problèmes posés spécifiquement aux anglo-québécois par le passage à la souveraineté. Plus que tous les discours, ces efforts illustreraient une réelle volonté de vivre ensemble et seraient autant d’antidotes, non à la menace partitionniste qui n’est qu’un feu de paille, mais au risque d’exode plus immédiat et plus réel . (on peut se procurer l’ouvrage ici.)

Culture

Aimerez-vous le Ducharme nouveau ?

Il y a, par exemple, des phrases de ce genre: « Je peux rester tout le temps allongé sans bouger, parce que j’ai tout le temps et, comme c’est tout ce que j’ai avec un amour qui a les mêmes propriétés fluides exactement, toute faculté de baigner dedans, me laisser dissoudre et dissiper, remplir en m’en remplissant une perfection sans bords, l’immobile propreté de ce que nul n’a touché, n’a raisonné, de ce dont nul n’a usé, n’a rien fait, moi le premier. »On comprend, bien sûr, mais il faut que les neurones travaillent fort. Le plus clair, c’est que Réjean Ducharme fait tout pour nous compliquer la lecture, la vie. Il nous avait prévenus, dans les premières pages du Nez qui voque, paru en 1967: « Mes paroles mal tournées et outrageantes, écrivait-il, éloigneront de cette table, où des personnes imaginaires sont réunies pour entendre, les amateurs et les amatrices de fleurs de rhétorique. » Mais entre l’écriture, nette et vive comme une flèche, du Nez qui voque, et les circonlocutions volontairement laborieuses de Gros Mots, on a fait beaucoup de chemin. Même dans Dévadé et Va savoir, les romans précédents, également soumis à une certaine torture linguistique, Ducharme consentait à nous raconter une histoire à peu près comestible. Tout baigne, ici, dans une confusion évidemment préméditée: les personnages – notamment une « Petite Tare » à laquelle nous reviendrons – n’ont pas un état civil exactement déterminé, c’est le moins qu’on puisse dire, et le récit nous égare en nous transportant sans crier gare d’une situation à une autre, d’un lieu à un autre. Petite complication supplémentaire: le narrateur lit, dans un manuscrit trouvé par hasard, une histoire qui ressemble étrangement à la sienne, et même s’y mêle.Mais nous sommes bien chez Ducharme, le Ducharme de toujours, celui qui ne cesse pas de nous convaincre, depuis L’Avalée des avalés, qu’il est un écrivain majeur de ce temps, un des plus grands qui se soient manifestés au Québec. La déglingue du narrateur, les tourments que lui infligent l’amour et les choses de la chair se reconnaissent aussitôt. La Petite Tare, figure (assez perverse, merci) de l’amour absolu, prend la relève de toutes ces jeunes femmes évanescentes qui occupent l’espace ducharmien. Exa Torrent, la torturée, dont Johnny partage la vie (pour ainsi dire), avec qui il échange des coups physiques et psychiques, n’est pas sans parenté non plus avec quelques femmes des romans antérieurs, même si elle pousse les choses un peu plus loin. Et enfin, dans la bouche du narrateur, ce sont bien toujours les mêmes mots que l’on retrouve, ceux qui – parfois dans des phrases splendides qui semblent arrachées au narrateur – disent le besoin et le désespoir d’aimer, le mépris de soi, la fascination du néant, le vertige du vide. Le nom d’Emily Dickinson, la grande recluse d’Amherst (Massachusetts), qui écrivit au 19e siècle quelques-uns des plus beaux poèmes conçus en terre américaine, mais ne les publia jamais, apparaît à quelques reprises dans Gros Mots, comme pour nous avertir que la tendresse, la plus fragile tendresse, celle qui n’ose même pas se dire, n’est pas absente de ce récit qui est à certains égards, disons-le, horrifiant, le plus étrange, le plus dérangeant que Réjean Ducharme ait écrit.Il peut sembler incongru de placer, à côté du roman de Réjean Ducharme, le livre de nouvelles d’une jeune femme qui en est à sa première publication. Mais Stéphani (sans e) Meunier parle de Ducharme, à la page 110, et cette seule mention crée un petit lien de parenté entre les deux livres. « C’était, écrit-elle au sujet d’un couple, un nous comme en rêvent les personnages de Ducharme. Sauf que les personnages de Ducharme, ils ne réussissent pas à atteindre ce nous. »Les personnages de Stéphani Meunier n’y réussissent pas plus. Dans plusieurs des nouvelles d’Au bout du chemin, une jeune femme, qui écrit parfois, va passer des heures dans les bars, rencontre des hommes, vit quelques aventures qui se terminent assez tôt par des ruptures. Mais rien n’est moins violent, moins tragique que ces histoires, racontées dans des phrases très courtes, sans éclats d’émotion. La jeune femme, de nouvelle en nouvelle, se dirige vers une solitude qui sera finalement son lieu choisi, le lieu de l’écriture. Elle semblait aller à la dérive, de bar en bar, mais c’était vraiment un chemin qu’elle suivait, moins vers l’amour que vers l’austère obligation d’écrire. L’image du lac, impliquant limite et profondeur, qui a dans le livre une présence presque obsessive, traduit très justement cet appel.L’écriture de Stéphani Meunier a du ton. Composée de phrases banales en apparence, attachées à la description minutieuse du réel, des choses, selon une esthétique minimaliste, elle n’évite pas toujours les longueurs, les effets de simple accumulation, les répétitions qui font atterrir dans les bras de son héroïne des garçons de peu de réalité. Mais il suffit d’une phrase, de temps à autre, pour que le sentiment fort de la vie reprenne ses droits. « Je vieillis, et on dirait que je ne sais plus rien. Sauf que le vent est doux sur mon visage, le soleil chaud sur ma tête, et que j’aime le bruit des feuilles dans le vent. »Gros Mots, par Réjean Ducharme, Gallimard, 311 pages, 27,95$. Au bout du chemin, par Stéphani Meunier, Boréal, 150 pages, 17,95$.Gros MotsOui, vivre peu mais vivre mieux, une demi-heure, un quart d’heure par jour s’il le faut, mais d’amour, au prix d’être forcé de tuer tout le reste du temps, et de crever avec. Ce n’est pas pour tout le monde, bien sûr. Rien que pour les sensibilités exceptionnelles, investies d’une mission en tant que telles. Et que grételles. Comme dirait Walter. Réjean Ducharme

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Société

Itinéraire d’un peuple libre

Je pense qu’au 31 décembre 1999 l’heure est plutôt aux bilans qu’à la prospective, pratique douteuse qui consiste soit à tracer des graphiques de tendances, comme si une société était à l’abri de revirements inattendus, soit à prophétiser dans le sens de ses intérêts pour mieux influer sur l’avenir. Pour ce qui est du bilan, le hasard m’a favorisé.Tout récemment, j’ai été amené à revoir un documentaire réalisé par le cinéaste Jean-Marie Drot, en 1963. En ce temps-là, Drot parcourait le monde et présentait au public français des aspects inconnus de pays visités, du Pérou à la Chine, de la Pologne au Québec. Son Journal de voyage au Québec m’a paru, en cette fin de siècle, lumineux.Plutôt que de décrire aux spectateurs le visage officiel du Canada des années 60, qui aurait immanquablement compris des entrevues avec les élites religieuses et politiques, le réalisateur s’est laissé guider par son instinct, au fil de ses rencontres avec des artistes, des écrivains, des cinéastes, des comédiens et des militants de la scène politique, extraordinairement vivante à cette période. On peut même dire que Jean-Marie Drot a réalisé à chaud le seul film qui ait été tourné sur l’amorce de la Révolution tranquille, soit sur nos aspirations sociales et politiques d’alors.Pendant trois heures, on y rencontre aussi bien les jeunes intellectuels de Parti pris que les Pierre Marois, Jean-Marc Léger, Gaston Miron, Armand Vaillancourt, Micheline Beauchemin ou Michel Chartrand de l’époque, tous convaincus qu’il fallait changer les rapports de société. L’atmosphère était explosive.Que voulait-on en 1960? La laïcisation du système d’enseignement pour intégrer les immigrants, un accès aux postes de commande dans l’administration, la gestion des entreprises économiques, la reconnaissance d’une culture originale de langue française en Amérique. Tous, poètes, peintres ou cinéastes, affirmaient avec conviction, dans une langue claire, leur intention de réussir un Québec moderne.Près de 40 ans plus tard, en visionnant ce Journal de voyage au Québec, il est évident que les garçons et filles qui manifestaient en 1963 ont presque réalisé leur programme. Le réseau scolaire est non confessionnel, les enfants des immigrés fréquentent l’école de langue française, on rencontre des francophones à tous les niveaux de l’administration privée et publique, l’économie est principalement dirigée par des gens d’affaires de langue française, les femmes ont acquis droit de cité, la littérature du Québec a été reconnue et honorée à Paris, et nous ne soumettons plus nos états d’âme au Vatican. La culture québécoise a atteint une dimension internationale tout à fait inespérée dans le domaine de la chanson, du théâtre et du cinéma.Cette réussite extraordinaire est attribuable aux personnes et aux organisations sociales ou politiques créées à cette époque. Le bilan est positif, et l’évolution s’est incarnée, grâce aux gouvernements du Parti libéral et du Parti québécois, dans des lois dont tous peuvent reconnaître la pertinence, la nécessité et la valeur. Ce n’est pas parce que nous avons aujourd’hui des problèmes de gestion et de financement du réseau de la santé, par exemple, qu’il faut s’imaginer que nous avons raté notre vie de société et cette Révolution tranquille.Après avoir visionné le film de Jean-Marie Drot, donc, j’étais à la fois fier de ce que nous avions collectivement accompli et déçu de l’attitude des principaux partis qui s’affrontent aujourd’hui.Pourquoi, par exemple, le Parti québécois ne reconnaît-il pas les progrès réalisés, l’affirmation réussie de notre identité, la sécurité linguistique obtenue, la réalité d’une prise en charge du Québec par tous ses habitants avec l’usage d’une langue commune, le français? Est-ce qu’un bilan trop positif nuirait à ses stratégies référendaires?Pourquoi les libéraux du Québec ne revendiquent-ils pas tout autant leur part de mérite dans cette réussite, puisque c’est aussi sous Jean Lesage et plus tard Robert Bourassa que nous avons acquis des lois sociales égalitaires, puis trouvé des compromis linguistiques acceptables sur l’affichage? Sont-ils les otages d’une clientèle anglophone revancharde?Pourquoi le gouvernement libéral d’Ottawa n’admet-il pas que, si le Québec a pu progresser et obtenir ce bilan positif à l’intérieur du contexte confédéral, c’est parce que les partis qui se sont succédé à Québec n’ont cessé de réclamer notre dû, qu’un jour Pierre Bourgault, s’étant assis sur un tabouret chez Murray’s, a réclamé d’être servi en français, et que, par la suite, les manifestations publiques dans les rues et des discours nationalistes extrêmes ont forcé Ottawa à reconnaître l’originalité de la société québécoise? Jean Chrétien serait-il même premier ministre du Canada sans le « mouton noir » québécois?Le bilan de cette fin de siècle est globalement positif, et le président Clinton a raison: nous ne sommes pas une nation opprimée. Mieux encore: nous sommes libres, comme peu de peuples le sont, de penser, de nous instruire, de nous exprimer, de circuler, de nous enrichir, de nous épanouir, d’établir un équilibre entre les droits de l’individu et ceux du groupe, entre le moi et le nous.On le sait, trois communautés se côtoient au Canada, la francophone, l’anglophone et l’autochtone. Ces trois communautés sont cependant mises en scène par des journaux le plus souvent partisans et dont la pensée éditoriale l’emporte sur la responsabilité d’informer. Il faut voir dans les médias de langue anglaise la rage et le mépris qui se manifestent dès que le Québec relève la tête. Il faut admettre que les médias de langue française font souvent preuve de plus de préjugés et d’ignorance à l’égard de la culture canadienne-anglaise que la décence ne le permet. Pour ce qui est des autochtones, il est difficile de saisir la différence, dans leurs discours, entre les propos intégristes et ceux dictés par la recherche d’une dignité nécessaire. Or, tout cela est amplifié par une presse nourrie de sensationnalisme. À chacun donc de se rappeler quotidiennement qu’entre la réalité sociale et la fiction journalistique il y a une marge considérable.Il ne s’agit pas d’attribuer des notes à Ottawa ou à Québec ni de comparer les bulletins politiques, mais de reconnaître qu’une civilisation vit de tensions, de crises et de chevauchements. On ne trouve la paix que dans un cercueil.Reste, en arrière-plan de toutes ces années, la question de la langue, inépuisable. Est-elle menacée? Va-t-elle disparaître? Le Québec doit, sans doute, obtenir le plein contrôle de l’immigration, car les Canadiens français et les enfants de la loi 101 sont les seuls à porter la responsabilité de l’avenir du français en Amérique du Nord. Mais peu importe les discours, le fait que nous soyons 100 millions de francophones sur la planète ne change pas grand-chose. Et même si le chinois ou l’anglais sont davantage parlés que le français, cela ne nous enlève pas la capacité de communiquer. Comme le disait l’écrivain Jean Paulhan, c’est une question d’envie. Voulons-nous continuer à parler français? Saurons-nous apprendre aussi l’anglais et l’espagnol sans pour autant perdre la maîtrise d’une langue qui est généralement mieux parlée qu’il y a 40 ans? « Eh bien, décidons-le tout de suite, ajoutait Paulhan; ce sera du temps de gagné pour tout le monde. » Pour ma part, c’est en français que je veux vous souhaiter bonne année, bon siècle, bon millénaire! La vie des petites nations est passionnante. Mais il faut savoir prendre la mesure de ce qu’on est: il y a plus de résidants à Tokyo et ses environs (31 millions) que dans tout le Canada. Le Québec, avec ses 7,5 millions d’habitants, se compare, disons, au Danemark, ce qui n’est pas négligeable; mais surtout, cessons de lorgner nos voisins du Sud. Et que le Canada sache quelle chance il a de nous avoir comme partenaires, car nous lui donnons à exister!

Politique

La droite K.O. – les sources

Introduction: Mathieu Gagné et al, La mortalité par suicide au Québec : données récentes de 2005 à 2009 – Mise à jour 2011, Institut national de santé publique World Health Organization, Suicide rates per 100,000 by country, year and sex (Table), consulté le 3 octobre 2011 Benoît Aubin, Quelles « valeurs québécoises »?, Journal de Montréal, 23/09/2011 Alain Dubuc, Éloge de la richesse, Voix Parallèles, 2006 Concentration de l’emploi technologique à Montréal, Montréal international, 2010. Alain Noël, Jean-Philippe Thérien, La gauche et la droite – un débat sans frontières, PUM 2010 I – Faux, Archi-faux Affirmation #1: Le Québec est économiquement médiocre Dévoilement du premier Bulletin de la prospérité du Conseil du patronat du Québec – Le Québec obtient une note médiocre en matière de prospérité et de création de la richesse, 18 août 2010 Affirmation #2: Les Québécois ont un niveau de vie très faible, face à leurs voisins Jean-François Lisée, Réellement: les familles québécoises plus riches que les ontariennes !, 13 janvier 2010 Pierre Fortin et Jean-François Lisée, Revenu: 99% des Québécois font mieux que 99% des Américains, L’actualité, janvier 2010. Affirmation #3: Les Québécois ne sont pas travaillants Marilou Séguin, « On ne travaille pas assez », Journal de Montréal, 20/10/2006 Québec/G7 participation au travail, dans Le marché du travail au Québec – Perspectives à long terme 2010-2019, Mess, 2010, p. 12. Jeunes Ontario et Québec dans, Charles A. Ramsay,On s’enrichit: le taux d’activité des jeunes Québécois dépasse celui des Ontariens, blogue, 22 octobre 2010. Affirmation #4: Les Québécois ne sont pas productifs Statistique Canada, Heures travaillées et productivité du travail dans les provinces et les territoires, 19 novembre 2010. L’investissement au Québec : on est pour, Rapport du Groupe de travail sur l’investissement des entreprises, 2008 Jacinthe Tremblay, Entretiens avec Henry Mintzberg : Comment la productivité a tué l’entreprise américaine, Éditions Curieuse Limitée, 2010. Affirmation #5: Le Québec est le champion américain de la pauvreté Christopher A. Sarlo (2001), Measuring Poverty in Canada, Fraser Institute, Vancouver, p 38 Le Québec mobilisé contre la pauvreté, Ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Juin 2010. Pierre Fortin, Quebec Society is less unequal, Inroads, 2009. Affirmation #6: Le Québec est un « enfer fiscal » Luc Godbout et al, Année d’imposition 2008 : une charge fiscale nette plus faible et et des impôts sur le revenu plus élevés qu’ailleurs, est-ce possible?, Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, juin 2010. Analyse du coût de la vie des ménages : Comparaison entre Montréal et d’autres villes nord-américaines, Confédération des Syndicats Nationaux (CSN), 10 janvier 2005 Affirmation #7: Le haut taux de syndicalisme québécois est un boulet Annette Bernhardt et al, Broken Laws, Unprotected Workers — Violations of Employment and Labor Laws in America’s Cities, 2009. Commission des normes du travail, Évaluation de l’application de certaines dispositions de la Loi sur les normes du travail — Analyse des résultats de l’enquête auprès des salariés non syndiqués, Mars 2005 Lawrence Mishel et Matthew Walters, How unions help all workers, Economic Policy Institute, Août 2003 Affirmation #8: Le Québec impose un fardeau trop lourd à ses entreprises L’investissement au Québec : on est pour, Rapport du Groupe de travail sur l’investissement des entreprises, 2008 Ministère des Finances du Québec, Profil économique et financier du Québec 2011, juin 2011 Choix concurrentiels : Le guide de KPMG sur la localisation des entreprises à l’échelle internationale, KPMG, 2010 Affirmation #9: Avec leurs impôts, les Québécois n’en ont pas pour leur argent Comité consultatif sur l’économie et les finances publiques, Le Québec face à ses défis, Fascicule 1 : Des services publics étendus. Une marge de manoeuvre étroite. De nouveaux défis à relever, décembre 2009. Claudette Carbonneau, Le Québec que l’on veut grâce à la solidarité, Le Devoir, 16/12/2009 Affirmation #10: Le Québec est infesté de fonctionnaires Statistique Canada. Tableau 183-0002 – Emploi, salaires et traitements dans le secteur public, non désaisonnalisées et désaisonnalisées, annuel, CANSIM (base de données). (site consulté le 30 septembre 2011) Affirmation #11: Le Québec est l’endroit où le plus de gens ne paient pas d’impôt Rachel Johnson et Al, Why Some Tax Units Pay No Income Tax, juillet 2011 Pierre Fortin, Les exemptés du fisc, L’actualité, 21 Novembre 2007 Affirmation #12: Le Québec souffre d’un des pires endettements au monde Charles Lecavalier, La zone grise de la dette, Quartier Libre, 6 janvier 2010 Finances Québec, La dette du gouvernement du Québec, février 2010 Stéphane Gobeil, Cessons de faire peur au monde, Cyberpresse, 3 mars 2010 CIRANO, La problématique de la dette publique au Québec: causes, conséquences, solutions, septembre 2005 OCDE, Déficit des administrations publiques, consulté le 26/09/2011 Affirmation # 13: Sans la péréquation, les Québécois n’auraient pas le sou Comité consultatif sur l’économie et les finances publiques, Le Québec face à ses défis, Fascicule 1 : Des services publics étendus. Une marge de manoeuvre étroite. De nouveaux défis à relever, décembre 2009. Claude Picher, La province de quêteux: un mythe, La Presse, 14 juin 2011 Institut de la statistique du Québec, Comparaisons interprovinciales, consulté le 26 septembre 2011 Affirmation # 14: Les Québécois forment une tribu nombriliste, refermée sur elle-même Montréal International, Le Grand Montréal, Indicateurs d’attractivité 2010-2011, 2010 Angus Reid, Half of Americans Would Deport All Illegal Residents, 18/07/2010 Angus Reid, More Canadians Are Questioning the Benefits of Immigration, 14/09/2010 B’nai Brith Canada, Rapport des incidents d’antisémitisme en 2010 – Synopsis national, avril 2010 Association des études canadiennes, The Roots of Perception: How Some Canadian Founding Groups feel about others?, 27 janvier 2010 Affirmation # 15: Le faible taux de natalité québécois est un signe de déclin Institut de la statistique du Québec, Comparaisons interprovinciales, La démographie, consulté le 27 septembre 2010 CIA Fact Book, Birth Rates, consulté le 28 septembre 2010 Arnold J. Toynbee, Civilization on trial, Oxford University Press, 1948. II – Et si on faisait beaucoup mieux UK Dept for Business, Innovation and Skills, A new vision for skills, nov 2010 III – La droite n’en parle jamais 1. Québec, un havre de faible criminalité sur le continent Statistique Canada, Crimes haineux déclarés par la police, 14 juin 2010 FBI, 2008 Hate Crime Statistics. 2. Obésité: le Québec ne fait pas le poids Ressources humaines et développement des compétences Canada, Indicateurs de mieux-être au Canada, Obésité, consulté le 2 octobre 2011 3. Jeux de hasard : pas si accrocs que ça Statistique Canada, Dépenses des ménages consacrés aux jeux de hasard, consulté le 2 octobre 2011 John W. Welte et al, Gambling Participation in the U.S.—Results from a National Survey, Journal of Gambling Studies, Vol. 18, No. 4, Winter 2002 4. Espérance de vie Institut national de la santé du Québec, Espérance de vie à la naissance, hommes, pays sélectionnés, 2006, page consultée le 1er octobre 2011 Institut national de la santé du Québec, Espérance de vie à la naissance, femmes, pays sélectionnés, 2006, page consultée le 1er octobre 2011 IV – Et la souveraineté, c’est mort ? Association d’études canadiennes, Quebec Identity in 2011: Attachments, Identity and Diversity, janvier 2011 Conclusion Martin Masse, Montée de la « droite » au Québec: La partie est loin d’être gagnée, 15 novembre 2010 Pierre Duhamel, Le Québécois en rogne contre l’entreprise privée ?, 27 octobre 2010 Pierre Duhamel, Le prochain ministre des Finances du Québec, 22 octobre 2010

Culture

Petites musiques d’une nuit d’automne

Un petit roman de Nancy Huston, qui traînait depuis quelque temps sur ma table et que j’hésitais à ouvrir, parce que le précédent m’avait un peu déçu. Le tapuscrit du nouveau roman d’Yves Beauchemin qu’on vient de m’envoyer à toute vapeur, sans doute parce qu’il est destiné au statut de best-seller. Quelques pages, enfin, d’une romancière, Hélène Monette, qui fut particulièrement bien reçue à la Foire de Paris, il y a quelques mois, mais qui cette fois rassemble en volume des textes divers, proses, dialogues, poèmes. Peut-on imaginer plus varié, plus discordant? Tels sont les hasards – à quel point dirigés, je ne sais trop – de la lecture professionnelle.Je ne crois pas avoir jamais lu, chez Nancy Huston, de roman plus émouvant, plus vrai que ce récit assez bref intitulé Prodige. Elle y utilise un procédé semblable à celui du dernier roman d’Anne Hébert et qui consiste à donner la parole, tour à tour, à chacun de ses personnages, fût-il épisodique comme le voisin grincheux. Le mot du titre s’applique doublement à un des personnages du roman, Maya, qui a été arrachée à une mort prématurée par sa mère, et qui, à 10 ans, est reconnue comme un prodige du piano. La mère, aussi, est pianiste, mais seulement une bonne pianiste; et la grand-mère russe – personnage éclatant de vitalité, de charme, parlant à Dieu comme à un vieil ami -, qui vit avec elles, le fut autrefois. Il n’y en a que pour le piano dans cette maison, et il n’est pas étonnant que le père ait pris ses distances.Nous pressentons dès le début qu’un désastre va se produire, une vie se détruire, et que cette vie ne peut être que celle de Lara, la mère. La force du roman vient de ce que cette catastrophe paraît inévitable, et qu’elle échappe à toute explication rationnelle. N’est-ce pas la musique elle-même qui tue, ou peut-être l’impossibilité de satisfaire à ses exigences? Nancy Huston parle admirablement du piano, avec une passion nourrie de connaissances précises; et le livre tout entier est porté par la musique des mots, une musique à la fois exaltante et angoissante.Yves Beauchemin aime également la musique – on se souviendra du compositeur Bohuslav Martinek, personnage de Juliette Pomerleau -, mais si l’on cherchait une forme musicale pour décrire le mouvement de ses romans, ce serait forcément le galop, comme on en entend par exemple chez Johann Strauss et Jacques Offenbach. Or donc, Guillaume Tranchemontagne, riche propriétaire d’une « société de pause-café », ayant atteint l’âge respectable de 59 ans, est tout à coup saisi par la tentation de faire le bien. Sans une seconde d’hésitation, il fait monter dans sa voiture une jeune inconnue qui vient d’accoucher à l’hôpital Notre-Dame, l’installe dans sa grande maison avec le bébé, en tout bien tout honneur, et hop c’est parti, ça ne s’arrêtera que quelques centaines de pages plus loin.La tentation (dangereuse) de faire le bien est un grand sujet, qui pourrait susciter des réflexions un peu profondes si le romancier consentait à courir moins vite. Mais voilà, nous sommes chez Beauchemin, le Beauchemin qui fait courir les foules, et il ne s’agit pas de réfléchir mais d’aller, de multiplier les personnages, les actions. Parfois, il faut bien le dire même si le mot est trop facilement prévisible, c’est… un peu fort de café, la vraisemblance ne trouve pas toujours son compte dans ce mouvement perpétuel. Mais on sera tout de même content, je pense. Si les personnages sont assez convenus, l’action plutôt mécanique, en revanche le romancier excelle dans la description, celle des visages comme celle des lieux. Abandonnez l’idée que vous aviez de vous rendre un jour à Fermont. Yves Beauchemin vous le donne tout entier, pour pas cher, c’est vraiment comme si vous étiez là.Où serez-vous quand vous lirez le recueil d’Hélène Monette, Le Blanc des yeux? Chez vous, tout à fait chez vous, dans votre propre époque, dans le postmoderne: « Il y a apparence de joie dans le réfrigérateur / l’amour est postmoderne. » Ce sont là des vers, bien sûr, et l’on peut s’étonner qu’ils paraissent dans une collection habituellement vouée au récit. Mais ceux qui auront aimé Unless feront aisément la transition vers ce recueil où, d’une plume légère, comme au fil de la plume, sans trop s’inquiéter de la forme de ses textes, l’auteur fait entendre la petite chanson de l’air du temps.C’est une chanson triste, où s’égarent parfois quelques accents de révolte, mais, comme on le sait, la révolte n’est pas postmoderne. Le sentiment dominant du livre est la fatigue, une lassitude profonde: « Laissez-moi aller. Je suis d’un temps fatigué… » Tout le livre module cette fatigue, avec des bonheurs divers. Les poèmes aux lignes coupées m’ont d’abord paru inférieurs aux poèmes en prose, mais la préférence s’est inversée quand je suis arrivé au long poème de la fin, « Puisque je ne suis pas devant vous », qui fait entendre la note juste d’un désarroi très actuel. Cela se lit comme un roman – ou presque.Les Émois d’un marchand de café, par Yves Beauchemin, Québec Amérique, 495 pages, 24,95$.Prodige, par Nancy Huston, Actes Sud/ Leméac, 171 pages, 30$.Le Blanc des yeux, par Hélène Monette, Boréal, 145 pages, 19,95 $.PRODIGESi difficile à faire comprendre, ça: qu’il y a un tempo juste, et un seul, et qu’il s’agit de s’y couler. Tout le reste est faux…Nancy HustonLES ÉMOIS D’UN MARCHAND DE CAFÉÉtait-ce le début de la fameuse andropause, à laquelle il croyait jusqu’ici avoir échappé? Ou alors, comme pour tout homme approchant du terme de sa vie, le moment du bilan venait peut-être de s’imposer, les « grandes questions », qu’il avait toujours fuies dans l’agitation du travail et du plaisir, se dressaient enfin devant lui, inéluctables, attendant une réponse.Yves BeaucheminLE BLANC DES YEUXIl me semble que dorénavant les mots seront absents, tellement vidés de leur sens, désormais les mots ne rimeront à rien car, enfin, qui écoute quelque chose ou quelqu’un dans ce tintamarre continu? Hélène Monette

Culture

Les trous de mémoire de Barney

Un roman aussi brillant, d’une telle virtuosité et d’une telle puissance d’invention, à la fois subtil et souvent très grossier, drôle et pathétique, prodigieux de vie et désespéré, offrant une aussi vaste galerie de personnages, mettant en jeu une culture littéraire si étendue, parlant de hockey avec tant de compétence et de passion, et faisant enfin de notre très chère métropole le centre du monde habité, vous n’en avez pas lu depuis, disons, Solomon Gursky Was Here.J’avais lu, à sa parution, Barney’s Version. Je viens de parcourir Le Monde de Barney, tout juste arrivé de Paris. Vous aurez noté, sans doute, la disparition d’un élément de sens important dans le titre français: le mot «version», qui avertit le lecteur, d’entrée de jeu, qu’il ne lira pas nécessairement la vérité, toute la vérité, sur Barney Panofsky, mais une autobiographie très orientée.Barney Panofsky est, ne peut être, qu’un personnage de Mordecai Richler. Il a des accointances certaines avec un Bernard Gursky, un Duddy Kravitz, qui sont d’ailleurs évoqués dans ce roman comme des personnes réelles, au même titre que Bill Clinton et Pierre Elliott Trudeau. Il est gueulard, haut en couleur, paillard, un peu (beaucoup?) escroc, parfois généreux mais comme malgré lui, impossible à vivre. Il a eu trois femmes, dont les noms désignent, chacun, une partie du livre: Clara, la folle Américaine connue à Paris, suicidée, et devenue depuis – sans aucune préméditation de sa part! – une idole du féminisme; Mrs. Panofsky II (1958-1960), l’authentique «Jewish American Princess»; enfin, Miriam (1960), le grand amour de sa vie, la mère de ses trois enfants, qu’il continue d’aimer même après qu’elle lui a préféré un universitaire torontois, pour d’assez bonnes raisons d’ailleurs. Clara et Miriam sont juives comme Mrs. Panofsky II, à l’instar de la presque totalité des personnages du roman. Il y a aussi un avocat westmountais, un détective irlandais et deux Canadiennes françaises très dévouées, mais ils ne comptent pas pour grand-chose dans cette histoire.Imaginez Barney Panofsky menant la vie de bohème, à Paris, avec des amis canadiens et américains aussi têtes brûlées que lui; retrouvez-le à Montréal, où il sacrifie ses ambitions artistiques à un certain nombre d’activités lucratives, avant de finir producteur de séries télévisées très médiocres; entourez-le de ses trois femmes et d’une vingtaine de personnages secondaires, dont ses propres enfants, disséminés aux quatre coins du monde; ragez avec lui contre la décrépitude croissante des Canadiens de Montréal, et vous aurez une idée presque complète de ce qu’est Le Monde de Barney.Mais il vous manquera l’essentiel. L’essentiel, c’est-à-dire la raison, ou plutôt les raisons pour lesquelles ce magnat de la médiocrité télévisuelle décide d’écrire l’histoire de sa vie. La première, c’est qu’il veut répondre aux mémoires que son ami ou ancien ami Terry, écrivain précieux, prisé par les universitaires, fera bientôt paraître, et où il parlera, en mal sans doute, de Barney Panofsky. Barney voue à Terry, connu dans sa jeunesse à Montréal puis retrouvé à Paris, une détestation inépuisable qui s’adresse d’ailleurs à l’ensemble de la littérature de bonne tenue, voire à l’université elle-même, et qui lui fournit quelques-unes de ses pages les plus joyeusement injurieuses. Mais Terry n’est qu’un prétexte. Si Barney veut explorer «ce ratage qu’est la véritable histoire de [s]a vie», c’est pour la maîtriser par le langage, la tenir sous le soleil de quelque vérité, en faire une histoire douée de sens, digne peut-être du pardon. Or, à mesure qu’il s’acharne à en réunir les éléments et dans la mesure même où il s’y acharne, elle lui échappe.Les mémoires de Barney Panofsky sont ceux de ses trous de mémoire. Ils ne sont, au début, que les petits ennuis d’un homme vieillissant, mais ils deviennent en cours de lecture de plus en plus troublants, angoissants, d’autant qu’ils sont soulignés par les notes en bas de page du fils éditeur, qui rétablit les noms, rectifie les faits. Barney est l’homme qui perd ses mots, parce qu’il a perdu ses deux raisons de vivre: Miriam, l’épouse de plus de 30 années, la femme aimée, toujours aimée malgré la désertion; et son très vieil ami Boogie, le seul écrivain de ses amis (raté, forcément) qu’il ait jamais admiré, et qu’on l’accuse d’avoir tué. Barney n’a pas tué son ami – je ne vous dirai pas comment il ne l’a pas tué, c’est une des trouvailles les plus époustouflantes du livre -, mais il est absolument incapable de le prouver, puisque le corps a disparu. Voilà son plus grand trou de mémoire; et il ne lui appartient pas, c’est la vie même qui l’a creusé. On comprendra que l’Alzheimer, dans laquelle Barney s’abîmera à la fin, n’est pas que la maladie d’un homme, mais la maladie de l’humanité.Le lecteur francophone du Québec aura quelques émois particuliers en lisant Le Monde de Barney. Mordecai Richler, fidèle à lui-même, ne manque aucune occasion de le brocarder, d’en faire un imbécile ou un raciste, et la plus belle occasion lui en est fournie par le référendum de 1995, qui a lieu dans la troisième partie du roman. Bon. Ce qui m’embête un peu plus, c’est l’anglicisation effrénée qu’impose le traducteur aux rues de Montréal: Sherbrooke Street, passe encore, cette rue est anglaise de naissance, mais Rachel Street, Notre-Dame Street, c’est pousser un peu loin le bouchon. Cette manie est d’autant plus gênante que, lorsqu’il parle de hockey, Bernard Cohen traduit à tour de bras, les Maple Leafs de Toronto devenant les Feuilles d’érables! On imagine ce que seront, traduites de cette façon, les descriptions de joutes de hockey… D’autres bourdes pourraient être signalées: «l’autoroute à six voies du Saint-Laurent» substituée à l’autoroute des Laurentides, et caetera. Il faut bien dire que, dans les grandes maisons d’édition françaises, on se soucie du Québec comme d’une guigne.Si la lecture de ce gros roman en langue anglaise vous effraie, vous traverserez tout de même Le Monde de Barney sans trop d’inconvénients. C’est un roman écrit à tombeau ouvert, à toute vitesse, à tous risques. Un grand roman, peut-être.Le Monde de Barney, par Mordecai Richler, Albin Michel, 557 pages, 34,95$.LE MONDE DE BARNEYJe suis affligé de principes tout de traviole, un système de valeurs acquis à Paris dans mon innocente jeunesse et que je n’ai pas abandonné depuis. Selon les critères de Boogie, celui qui osait écrire pour le Reader’s Digest, ou commettre un best-seller, ou obtenir un doctorat ès lettres, dépassait toutes les bornes de la décence. Par contre, pondre des bouquins pornographiques pour Girodias à une cadence infernale n’était qu’une peccadille. De même, un écrivain ne devait pas s’abaisser à travailler pour le cinéma, à moins qu’il ne s’agisse d’un navet à la Tarzan, ce qui devenait alors une blague hilarante. Ainsi, pour moi, ramasser le gros lot avec une série aussi stupide que McIver, de la police montée était strictement cachère alors que financer un docte programme consacré à Leacock me paraissait infra dignitatem, ainsi que John aurait été le premier à le formuler. Mordecai Richler

Culture

Scènes de la vie quotidienne

Lori Saint-Martin aime sans doute les chats. Elle écrit soyeux, et l’on oserait dire sans bruit, usant du langage avec une légèreté, une élégance peu communes. Les titres de ses recueils de nouvelles en témoignent à leur façon: Lettre imaginaire à la femme de mon amant, d’une ruse décidément féline; et son deuxième, Mon père, la nuit, qui cache un drame déchirant sous l’apparente innocuité des mots. Elle écrit, dans ce deuxième recueil: « La ville était une cloche, un clochard, un soupir, un poing fermé, une boîte à surprises, un chat tigré s’étirant longuement dans son rond sommeil d’animal. »Mais, comme chacun sait, il ne faut pas se fier aux chats: les mieux dressés conservent quelque chose de sauvage, de cruel. La nouvelle qui donne son titre au livre raconte l’histoire la plus scabreuse qui soit, celle d’un père qui, sa femme étant gravement malade, condamnée, va dans une autre chambre se consoler dans les bras de sa fille non encore adolescente. La véritable terreur qu’inspire ce récit est due à ce que le père, médecin respectable, n’est pas un monstre sans conscience, qu’il a profondément honte de son acte; et que le récit est fait, à coups de petites phrases tranquilles, douces, par la jeune fille elle-même, qui comprend le désespoir du père. Mais, à la fin, ces phrases brèves: « Images sans mots. Corps coupé. Je ne dirai jamais rien. » Il n’en faut pas plus pour évoquer une existence désormais privée de sens. À cette nouvelle qui ouvre le recueil, répondra, à la fin, une autre image à peine plus soutenable, celle d’une jeune femme peu à peu attirée par la folie à la suite de la mort accidentelle de sa fille.Nous entrons, ici, dans un monde entièrement féminin – à une seule exception près -, où les hommes, même s’ils ne sont pas tous des salauds, se voient interdire les premiers rôles. Je n’arrive pas à voir là quelque parti pris idéologique, bien que Lori Saint-Martin, universitaire, ait fait de la littérature féminine son champ de spécialisation.Ses portraits d’adolescentes, de jeunes filles, sont immédiatement convaincants: celle qui est née en colère, qui veut quitter l’école et, en même temps, rêve d’écrire; Julie, pas très intelligente, qui se laisse engrosser par un homme sans scrupules; telle autre perdant son amie parce que celle-ci est devenue la reine de beauté de l’école; l’étudiante en lettres qui gifle un professeur devenu trop entreprenant; celle qui se fait avorter et ne pourra jamais plus avoir d’enfant.Ce sont là des histoires banales, mais de cette banalité l’écriture de Lori Saint-Martin, subtile, intelligente, fait une pleine, souvent déchirante, vérité humaine. C’est souvent, qu’on me permette de le dire simplement, très beau.Il y a bien un chat chez Robert Lalonde, mais il ne compte pas pour beaucoup. L’essentiel se passe entre l’auteur, son chien, la nature, ses lectures. C’est dire qu’on retrouve dans Le Vacarmeur, recueil de chroniques déjà parues dans Le Devoir, le ton et les idées de son livre précédent, Le Monde sur le flanc de la truite. Les deux ont d’ailleurs le même sous-titre: Notes sur l’art de voir, de lire et d’écrireLe mot « art », qui suggère travail, distance, n’est peut-être pas celui qui convient. Robert Lalonde expose ici, en citant à profusion de nombreux auteurs, de Montaigne à Annie Dillard, ce que j’appellerais une esthétique de l’adhésion, de la familiarité, de la fusion. Il écrit: « Pour Catherine Paysan, comme pour moi… », « Je suis, comme Philippe Jaccottet… », s’assimilant aux auteurs qu’il cite. Il lui arrive même d’entretenir avec eux une familiarité qui touche au sans-gêne, par exemple avec Gabrielle (qui?) et Gustave (qui?), et d’imaginer la visite chez lui de trois écrivains, Miron, Poulin et Rivard, qui parlent en citant des phrases de leurs livres. Il faut beaucoup d’enthousiasme pour écrire de cette façon, et un brin de naïveté. Robert Lalonde ne manque ni de l’un ni de l’autre.Le Vacarmeur se laisse lire avec plaisir. Les citations sont souvent belles, et le contact avec la nature, fervent, authentique. Je n’oublierai pas quelques pages éloquentes sur le vent, le plus abstrait et le plus mystérieux des acteurs naturels, auquel l’auteur n’a pas tout à fait tort de se comparer.Mon père, la nuit, par Lori Saint-Martin, L’Instant même, 123 pages, 14,95$.Le Vacarmeur, par Robert Lalonde, Boréal, 170 pages, 17,95$.MON PÈRE, LA NUITPersonne ne me comblera jamais: je suis une porte grande ouverte sur le besoin et le silence, je suis un écho, un trou, un graffiti de désespoir sur un mur bouché. Je suis un gouffre. On n’en finit jamais, jamais, d’avoir quinze ans.Lori Saint-MartinLE VACARMEURJe suis debout au milieu du champ, en plein vent, encerclé par une grosse rumeur de feuillages. Vent du sud, vent blanc, vent d’orage encore lointain, vent qui sent l’herbe, le sable et l’eau. Je me laisse ébouriffer, caresser, fouetter. J’ai avec le vent un rapport passionnel, violent, bienfaisant, qui m’arrache à ma pesanteur d’être pensant et obstiné.Robert Lalonde