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Monde

Rencontre avec les rebelles

Photo : Ben Curtis / AP / PC Dans un restaurant d’Abéché, ville caravanière de l’est du Tchad balayée par le sable, quatre hommes en pantalon et chemise nous attendent en sirotant un Coca-Cola ou un Fanta à la pomme. « On ne peut pas parler ici, il faut quitter la ville », nous dit l’un d’eux, après les salam aleikoum d’usage, puis les salutations en anglais. Les rebelles de la province du Darfour font de la pub pour leur cause. Il suffit d’un coup de fil au directeur des opérations du Mouvement justice et égalité ou à l’Armée de libération du Soudan pour obtenir une tournée des zones sinistrées en leur compagnie. À condition d’avoir du temps et de l’argent – il faut compter un chauffeur privé pour la semaine, plus les bakchichs -, surtout depuis que la présence des grandes chaînes de télé américaines et britanniques a fait monter les enchères. Nous nous sommes contentés d’une simple rencontre, commencée dans un restaurant du Tchad et qui s’est poursuivie dans le désert. Mamadou, notre jeune conducteur de rickshaw (ce trois-roues très prisé en Inde et dont la puissance dépasse de peu celle d’un moteur de tondeuse à gazon), a pour mission de nous faire sortir de la ville. Puis de nous faire passer le barrage de l’armée tchadienne et de nous conduire dans le désert, à l’abri des regards. C’est ainsi qu’assis sur un rocher, au crépuscule, un des rebelles a traduit en anglais la pensée de ses frères de combat, qui eux s’exprimaient dans un arabe littéraire délicat, le ton calme, posé, étrangement serein. Pourquoi vous rebeller contre le gouvernement soudanais? – Le Soudan présente une grande diversité culturelle et ethnique. Le régime a fait en sorte que le pouvoir soit monopolisé par une seule ethnie (les Arabes) et il marginalise les autres. C’est cette discrimination raciale qui a provoqué la révolte armée. Les ethnies marginalisées doivent prendre les armes pour se battre contre le gouvernement. Sa politique est celle de l’arabisation imposée. Il a créé les janjawids afin de convaincre la communauté internationale que le problème au Darfour est un problème tribal entre Arabes et Noirs, et non une révolution. Nous ne voulons pas affronter les janjawids, nous voulons les inclure. Ils viennent pour la plupart du Darfour et ont le même genre de problèmes que nous. Que voulez-vous de Khartoum? – Nous voulons que le gouvernement répartisse la richesse et le pouvoir. Que le Soudan soit pour tous les Soudanais, sans distinction culturelle et tribale, et sans discrimination raciale. Nous voulons que ce soit un pays démocratique, où le gouvernement est élu par la majorité, et non par une minorité qui a confisqué le pouvoir depuis l’indépendance, en 1956. [NDLR: Dans la foulée de la fin de la monarchie en Égypte, le Soudan gagne son indépendance. Les tribus arabes du Nord optent alors pour l’arabisation et l’islamisation de ce pays fragmenté.] Nous ne cherchons pas à obtenir l’autonomie. Nous voulons la mise en place d’un système fédéral démocratique, comme dans d’autres pays, le Canada par exemple. Selon certains observateurs, il n’y aurait pas de volonté d’intervention de la part des grandes puissances. Tout au plus, il y aura l’envoi de la force de l’Union africaine… – Nous ne croyons pas que la communauté africaine puisse apporter la paix au Darfour dans les conditions actuelles. Nous voulons que les États-Unis et la communauté internationale se mobilisent pour protéger les populations civiles du Darfour.

Culture

Montréal, d’aujourd’hui à hier

Autrefois, on célébrait Montréal comme « la ville aux cent clochers ». Ils y sont encore, les clochers, du moins la plupart d’entre eux, mais ils ne servent plus à définir la ville. Nos lieux sacrés sont plutôt le Plateau-Mont-Royal, ou le boulevard Saint-Laurent, ou le Centre-Sud, ou encore la rue Jean-Talon, chef-lieu de la diversité ethnique et culturelle.On savait tout cela depuis un certain temps, grâce à Michel Tremblay et à quelques autres, mais les cinq nouvelles réunies par Jean Fugère pour la maison d’édition française Autrement le confirment avec éclat. Cela s’intitule Montréal, la marge au coeur.C’est dans le Plateau – qui est sans doute le coeur du Montréal littéraire d’aujourd’hui – que débute la première nouvelle, qui par la suite fera des excursions du côté de Rosemont, de ce que Lise Bissonnette appelle « la tranchée Saint-Laurent » (je ne connaissais pas cette expression), et même d’Outremont, où il faut bien se rendre si l’on veut consulter un psy. L’histoire est un peu étrange – c’est celle d’une jeune femme, professeure du secondaire, qui essaie de venir en aide à une élève qui aurait subi dans sa propre famille des sévices assez horribles. Le conditionnel s’impose, parce que l’enseignante, peut-être en raison de son amour de la littérature, fabrique du fantasme au point de risquer la grande dépression. La fin de ce récit subtil, bien mené, fermement écrit, avec de temps à autre des pointes de préciosité, vous étonnera.On change de quartier et on change d’écriture en passant chez Marie-Sissi Labrèche: « Montréal, ma salope », « Montréal, mon accoucheuse », « Montréal, ma putain culturelle », « Montréal, ma rockeuse »… Cette litanie lyrique déconcerte au départ par ses outrances, aussi bien stylistiques qu’émotionnelles, mais peu à peu une histoire crédible (en partie autobiographique, d’ailleurs) s’y construit, dans les décors calamiteux d’un certain Centre-Sud. Au-dessus de tout cela, dira le personnage de Michael Delisle, prénommé Mike, « le pont Jacques-Cartier flotte dans les airs comme un projet de cathédrale ». Ce n’est pas dire que le garçon soit émerveillé. Il traverse le pont à pied, pour se rendre au bureau de recrutement de la Société canadienne des postes, où – insiste sa mère – un emploi l’attend. Il n’aura pas l’emploi, et ira s’échouer dans une taverne, où il sera recruté par un gros homosexuel qui ne cesse de parler de Mallarmé. C’est un récit dur, impitoyable, à la Michael Delisle.Les deux autres nouvelles du recueil sont plus énigmatiques. Dans « Je n’ai pas porté plainte », Robert Lalonde met en scène un journaliste qu’un ancien ami a blessé d’un coup de couteau, sans raison apparente. On croit comprendre qu’ils se sont connus en Gaspésie et que Bertin, le Gaspésien, tient l’autre responsable de la mort de son amante. Les événements antérieurs sont évoqués très vaguement; ils constituent la toile de fond d’une étrange relation, faite à la fois de ressentiment et de fidélité.Plus étrange encore est la nouvelle de l’anglophone Trevor Ferguson, dont on ne sait pas assez – de notre côté de la barrière linguistique – qu’il est un des quelques écrivains majeurs de Montréal. Les protagonistes, ici, sont un camionneur et une vieille dame qui tient la réalité pour essentiellement illusoire – même celle d’une roue de camion qui a défoncé la porte d’entrée de sa maison et le mur de sa cuisine. Suit un dialogue plutôt surréaliste, qui, à la grande surprise du lecteur, devient émouvant, grâce aux passions divergentes qu’y mettent les personnages. Précisons, pour la géographie urbaine: le boulevard de l’Acadie, la rue Jean-Talon, l’esplanade du mont Royal, le Plateau – eh oui! -, le Vieux-Montréal. Pour la première fois, la vieille dame découvre sa ville. « Ma grande ville », finit-elle par dire. Il nous semble qu’elle insiste sur le possessif.Prenons du champ, maintenant, éloignons-nous un peu. Dans le deuxième tome, intitulé Mots d’ailleurs, du Québec sous la plume d’écrivains et de penseurs étrangers, de Luc Bureau, on trouve beaucoup de pages enthousiastes sur la Vieille Capitale, son site, les souvenirs historiques qu’elle abrite, alors que Montréal – moins souvent visitée, d’ailleurs – provoque bien des réactions négatives. La plus désolante, sans doute, signée par Albert Camus, en 1946: « Montréal et les deux collines. Un dimanche. Ennui. Ennui. La seule chose drôle: les tramways, qui ressemblent par la forme et la dorure aux chars de carnaval. » On sent que même les festivals de l’été dernier n’auraient pas déridé l’auteur de La peste. D’autres voyageurs, les plus nombreux, se refusent à croire à l’avenir de Montréal, à cause de la division linguistique et culturelle qui l’afflige. « À vrai dire, écrivait en 1911 le grand écrivain autrichien Stefan Zweig, ce combat héroïque [des Canadiens français] contre une suprématie illimitée semble désormais toucher à sa fin. » Le métier de prophète est vraiment l’un des plus risqués qui soient. La palme revient, en la matière, au poète anglais Rupert Brooke, qui écrivait, en 1913: « Sir Wilfrid Laurier a fait des miracles, mais plus jamais le premier ministre du Canada ne sera d’extraction française. » Bon.Tout n’est pas négatif de ce qu’on raconte sur Montréal dans le gros livre de Luc Bureau, mais on sent que l’enthousiasme n’y est pas, ou ne repose que sur des bases extrêmement fragiles. Montréal est peut-être une ville d’invention récente, après tout. Seule Québec aurait-elle un passé?Montréal, la marge au coeur, par Lise Bissonnette, Michael Delisle, Trevor Ferguson, Marie-Sissi Labrèche et Robert Lalonde, coll. « Romans d’une ville », Autrement, 158 p., 26,95$.Mots d’ailleurs: Le Québec sous la plume d’écrivains et de penseurs étrangers, par Luc Bureau, tome II, Boréal, 369 p., 29,95$.MOTS D’AILLEURSMontréal est déjà perdue pour les Français en raison de la rapidité avec laquelle afflue une population étrangère. […]Toute personne raisonnable devrait conseiller à ces Français de mettre un terme à leur résistance (rendue d’autant plus obstinée par le danger actuel), mais la déraison est ici si merveilleusement héroïque que l’on a une seule envie: encourager ces descendants des hardis aventuriers. Stefan Zweig (1911)

Abolir la Loi sur les indiens? Politique

Abolir la Loi sur les indiens?

Les mauvaises langues disent que les autochtones n’ont que des privilèges. Eux disent qu’au contraire ils sont le tiers-monde du canada. et si tout cela était la faute d’une loi désuète qu’Ottawa tarde à changer?

Monde

Quel avenir pour le Darfour ?

(Photo : Ben Curtis / AP / PC) La femme, la trentaine avancée, se laisse tomber lourdement sur une natte de plastique jetée à même le sol aride du Tchad, entre les tentes rondes en toile aux couleurs des Nations unies. Un réfugié fraîchement arrivé au camp surpeuplé, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière, vient de lui apprendre la mort de son fils, retourné avec des amis au Darfour , du côté soudanais, quérir les ânes laissés derrière par la famille. « Mais ils se sont retrouvés face aux janjawids [des cavaliers armés]. On les a tués », laisse échapper la mère, la voix éraillée. Pieds nus sous sa longue jupe, un foulard noir sur la tête, Khamisa Hussein pleure son fils mais également son mari, mort six mois plus tôt lorsque les janjawids sont venus incendier leur village. Comme 200 000 de ses compatriotes, elle a alors quitté le Darfour et pris la route du Tchad. Pour sauver sa peau assouad (noire, en arabe). Car depuis plus d’un an, les janjawids, ces miliciens nomades d’origine arabe à la solde du gouvernement soudanais, pillent, violent et tuent leurs compatriotes d’origine africaine au Darfour . Selon l’ONU, cette région de l’ouest du Soudan est le théâtre de la plus grave crise humanitaire du moment. Un désert et des larmes… Les manchettes peuvent laisser croire qu’il s’agit d’un conflit ethnique. Une population noire contre des milices arabes. Mais c’est également un conflit lié à la politique, à l’économie. L’histoire d’une province pauvre de cinq millions d’habitants, de la taille de la France, en lutte contre le pouvoir central de ce pays qui fait une fois et demie le Québec – le plus grand d’Afrique. Un pouvoir central à qui la province reproche d’accaparer les richesses pétrolières et minières encore inexploitées de son sous-sol et de ne lui laisser que des miettes. Bref, un conflit où la religion a bien peu à voir. Mais qui a fait jusqu’ici, selon l’ONU, entre 30 000 et 50 000 victimes, un million de déplacés et 200 000 exilés. Le Darfour , c’est 500 000 km2 de terres désertiques, peuplées surtout de paysans et d’éleveurs noirs. Un territoire chiche en ressources, mais dont le sous-sol regorge d’uranium, de cuivre… et de pétrole. Au point que le président soudanais, Omar al-Béchir, a récemment accusé les puissances occidentales de soutenir les rebelles – l’Armée de libération du Soudan (ALS) et le Mouvement justice et égalité (voir « Rencontre avec les rebelles ») – simplement pour mettre le grappin sur cet or noir. Ces rebelles en turbans – jaunes pour la plupart – exigent, kalachnikov à la main, une place au pouvoir et une part des richesses du sous-sol du Darfour . Encouragés par les gains obtenus par d’autres rebelles, dans le Sud. Les violences au Darfour surviennent en effet au moment où la communauté internationale semble avoir trouvé une solution au conflit qui aura ravagé le sud du Soudan pendant 20 ans et fait près de deux millions de morts. La guérilla revendiquait là aussi plus de pouvoir et un meilleur partage des richesses. Elle s’est opposée à Khartoum, qui s’acharnait à imposer la charia (loi islamique) à une population d’obédience soit chrétienne, soit animiste. Dans le conflit au Darfour , la question religieuse ne pèse pas bien lourd, puisque les principales ethnies – massalit, zaghawa et four – partagent la même religion que les Arabes, l’islam. Ce que la population noire craint, c’est l’arabisation du Soudan: l’emprise croissante des tribus arabes sur l’appareil d’État, l’organisation de la société, le contrôle des terres agricoles et du bétail. Au début de 2003, l’Armée populaire de libération du Soudan (à distinguer de l’ALF, qui elle est active au Darfour ) fait des gains importants dans le Sud: Khartoum renonce à imposer la charia et, surtout, accepte de partager les importantes ressources pétrolières de la région. Pour Khartoum, la multiplication de tels accords serait une menace à l’équilibre du pays. Il n’est donc pas question d’accorder aux rebelles du Darfour ce qu’a obtenu à l’arraché la guérilla du Sud. En guise d’émissaires, le pouvoir central envoie aux Darfouriens ses bombardiers Antonov. Les cultivateurs noirs fuient en masse devant la terreur des milices dites « arabes ». Le Québécois Jean-Sébastien Matte, 32 ans, chef de mission de la section française de Médecins sans frontières au Tchad, est l’un des rares témoins étrangers des violences perpétrées au Darfour (voir L’actualité, 1er mai 2004). Au début de l’année, ce natif de Sainte-Thérèse, en banlieue nord de Montréal, travaillait à Mornay, un des nombreux villages du Darfour convertis en camps de déplacés depuis le début du conflit. « On ne voit pas les attaques des vieux bombardiers russes, cela se passe de nuit. Mais on les entend. Et on voit les colonnes de feu à l’horizon. En une journée, j’en ai compté 11 », raconte ce gaillard aux longs cheveux bruns, dont le calme et le regard franc imposent d’emblée le respect. Le pilonnage incessant, pendant plusieurs semaines, a provoqué un important afflux de réfugiés à Mornay. « Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà 25 000 déplacés. En trois semaines, ils sont passés à 65 000. » Tous ces Darfouriens parlent des avions Antonov qui ont bombardé leurs villages, funeste prélude aux razzias des janjawids, accusés de brûler leurs cases, de voler le bétail, de contaminer les puits en y jetant des animaux morts. Cela pour s’assurer que personne ne reviendra habiter les lieux. La terreur se poursuit parfois jusque dans les camps de ces déplacés. « Quelquefois, des milices venaient voler du bétail le soir, raconte Jean-Sébastien Matte. Presque quotidiennement, il y avait des coups de feu. » C’est justement pour protéger les exilés des incursions des milices que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a érigé ses camps au Tchad, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière soudanaise. À Breidjing, le plus important, ils sont plus de 40 000 enfants, vieillards et femmes (dont certaines sont enceintes) à s’entasser dans des tentes en toile disposées de façon plus ou moins anarchique sur une terre rouge et dure – le « rocher de fer », comme l’appellent les habitants du village adjacent, perdu en brousse. En cette journée inondée de soleil, les tenues bigarrées des femmes portant le foulard sont autant de touches de lumière. Elles se rendent au puits chercher de l’eau en papotant assez joyeusement, avant de s’éloigner un peu du camp, à la recherche de brindilles pour alimenter le feu. Autour d’elles, les enfants courent et rient, en jetant un regard curieux sur les étrangers. « Il n’y a plus rien là-bas », explique Dabaï Atim, 35 ans, en parlant de son village pillé, au Darfour . Un béret bordeaux de travers sur ses tresses rastas, des souliers verts en plastique moulé aux pieds, la jeune femme transporte un sac de riz à moitié plein sur sa tête et son enfant sur son dos. Elle fait partie de ceux qu’on nomme ici les « spontanés »: elle s’est rendue dans un camp du Tchad sans attendre la bénédiction du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Avant de se retrouver là, elle est restée 11 mois à la frontière avec ses proches. « Dès que je suis arrivée au Tchad, j’ai trouvé certains parents de mon ethnie: je suis zaghawa. Je me suis installée tout près d’eux pour travailler et j’ai pu nourrir mes enfants. » La terre de ses hôtes étant pauvre et ingrate, le départ vers un des camps est rapidement devenu une nécessité pour Dabaï Atim. « Avec la saison des pluies, je n’avais pas d’abri. » Dabaï Atim est l’une des rares Zaghawas à Breidjing. La plupart des exilés dans ce camp sont massalits. Les Zaghawas, eux, se sont massivement installés dans les camps situés plus loin dans le nord du Tchad, où ils ont retrouvé des membres de leur communauté. Les Fours, aussi victimes des violences des milices, sont restés au Darfour (le « pays des Fours », en arabe). « On va passer notre vie ici, au Tchad », dit Adam Idriss Mohamed sur un ton résigné. À 76 ans, ce vieillard au dos voûté ne sait pas s’il mourra au camp de Breidjing. Mais ses petits-enfants y feront certainement leurs premiers pas. Sur le terrain, les membres des ONG ne sont pas optimistes. À mots couverts, chacun y va de son pronostic. Trois ans, cinq ans, dix ans, avant la fin du conflit? Les réfugiés parqués dans les camps, eux, attendent l’intervention de la communauté internationale. « Nous voulons que l’Amérique organise une opération pour chasser les milices et assurer la sécurité totale, sans laquelle il nous est impossible de retourner au Darfour « , martèle Mohamed Baredin, prenant la parole au nom d’un groupe d’hommes âgés, les cheikhs. L’interprète ajoute: « Par Amérique, les gens ici veulent dire la communauté internationale. » Communauté internationale ou Amérique? Voilà la question. Dans le camp de Breidjing, sous un arbre à l’écart des tentes, des observateurs du gouvernement américain recueillent les témoignages des nouveaux exilés. Leur rapport atterrira au début de septembre sur la table du secrétaire d’État américain, Colin Powell, qui parlera dès lors de « génocide ». « Appelez cela une guerre civile, appelez cela du nettoyage ethnique ou un génocide. Ou rien de tout cela. La réalité est la même. Il y a des gens au Darfour qui ont désespérément besoin de la communauté internationale », a déclaré le chef de la diplomatie états-unienne au début de septembre. Alors qu’un génocide entraîne normalement l’intervention de la communauté internationale, Washington se contente pour l’heure de menacer le Soudan de sanctions pétrolières. Et délègue l’épineuse question de la sécurité du territoire et des rivalités tribales aux Africains eux-mêmes. Avec 300 hommes au Darfour et un mandat limité, l’Union africaine (UA) n’a pas la force nécessaire pour intimider Khartoum, selon de nombreux observateurs. L’ONU et l’UA espèrent porter à 3 000 le nombre de militaires africains sur le terrain et élargir leur mission. Du coup, Kofi Annan a demandé à l’Occident de signer un nouveau chèque de 284 millions de dollars à l’UA. En attendant, à quelques kilomètres du camp de Breidjing, sur la frontière, l’armée française patrouille. Paris, qui a fait du Tchad – une ancienne colonie, indépendante depuis 1960 – la plaque tournante de ses opérations militaires au centre de l’Afrique, invite les pays européens (en clair, l’Allemagne) à lui envoyer des renforts. C’est à savoir qui, de Washington ou de Paris, en désaccord profond sur l’Irak, entend jouer les héros au Darfour . Et, surtout, quand les spectateurs de la tragédie entreront en scène.

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Culture

Le roman de Lady Cartier

Il est rare qu’un auteur se rappelle l’instant précis où l’idée d’un roman lui est venue. Il est plutôt de bon ton de respecter l’aura de mystère qui entoure la création. Micheline Lachance se souvient pourtant parfaitement du jour où Hortense Fabre, épouse du célèbre homme d’État George-Étienne Cartier (1814-1873), est entrée dans sa vie. C’était un samedi de juin 1998, au manoir Papineau, à Montebello. Assise sur un banc de bois devant la rivière des Outaouais, l’écrivaine et journaliste répétait son exposé pour le lancement du Roman de Julie Papineau. Chagrine à l’idée de se séparer de ce personnage, elle se demandait quelle serait sa prochaine héroïne, quelle serait celle qui occuperait ses pensées. »Tout à coup, j’ai vu, comme si la scène se déroulait réellement sous mes yeux, un vapeur remonter la rivière avec, à son bord, le prince Édouard. À ses côtés, George-Étienne Cartier et sa femme, Hortense, qui l’accompagnaient à Ottawa. Le bateau s’arrêtait devant le manoir. J’ai imaginé une ombre dans le regard d’Hortense Cartier, comme un chagrin. Je me suis demandé ce qui la rendait si triste. Elle ne m’a plus quittée. »Ce fut le point de départ de Lady Cartier, roman historique de 536 pages qui paraît cet automne aux Éditions Québec Amérique, six ans après cet éclair sur un banc de bois, à Montebello.Dès son retour, la romancière a entrepris ce travail de « détective » qu’elle affectionne tant. Sans pour autant négliger le journalisme et tout en terminant une maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal, elle s’est donné comme mission de tout savoir sur George-Étienne Cartier et son épouse, Hortense, de même que sur leur temps. Elle a passé de longues journées aux Archives nationales du Québec à éplucher des documents d’époque, lu des dizaines d’ouvrages d’histoire, parcouru des récits de voyages, décrypté et recopié les journaux intimes de Joséphine et de Marie-Hortense (les deux filles du couple Cartier), et multiplié les promenades dans le Vieux-Montréal pour mieux s’imprégner de l’univers de ses personnages. « Je veux tout avoir vrai. Je vis avec la hantise d’un anachronisme. C’est la raison pour laquelle l’étape de la recherche est si importante pour moi », explique-t-elle.Au sommet de son art, Micheline Lachance affirme avoir « trouvé sa voie » dans le roman historique. « Moi qui aurais tant aimé vivre au 19e siècle, j’éprouve un grand plaisir à raconter, à me mettre dans la peau de mes personnages », dit-elle. Il faut croire que les lecteurs apprécient aussi ce genre. Vendu à plus de 150 000 exemplaires, son Roman de Julie Papineau (publié en deux tomes) a été l’un des plus grands succès d’édition des 25 dernières années au Québec. Avec Chrystine Brouillet, auteure de la trilogie Marie LaFlamme (Flammarion), Micheline Lachance a fait école et contribué à lancer la jeune tradition du roman historique québécois. Bon an, mal an, les éditeurs d’ici publient une dizaine de titres appartenant au genre. Tous ne trônent cependant pas en tête des listes de best-sellers.Si Julie Papineau avait pour toile de fond la rébellion de 1837, Lady Cartier se déroule dans un contexte historique beaucoup moins spectaculaire, mais tout aussi fondamental: la naissance de la Confédération canadienne.Sir George-Étienne Cartier, si souvent traité de « tourne-jaquette » par ses contemporains, y occupe une place prépondérante. Après avoir participé à la lutte des Patriotes lors de la rébellion, il fera une brillante carrière en droit, avant de se lancer en politique. Avec John A. Macdonald, il sera l’un des principaux artisans de la Confédération, en 1867, et occupera divers ministères importants. Avocat de la compagnie ferroviaire du Grand Tronc, il sera lié à un scandale qui rappelle en plusieurs points celui des commandites. « Nous n’avons rien inventé. Les moeurs politiques n’ont pas beaucoup changé depuis un siècle! » dit Micheline Lachance.En 1846, Cartier a épousé Hortense Fabre, fille du réputé libraire Édouard-Raymond Fabre, soeur du journaliste Hector Fabre et du futur évêque de Montréal Mgr Édouard-Charles Fabre. Le couple sera en proie à de multiples déchirements. D’ailleurs, si on voulait résumer le roman de Micheline Lachance, on pourrait dire qu’il s’agit du récit, vu de l’intérieur, de deux mariages ratés: l’union du Haut et du Bas-Canada, et celle de George-Étienne et Hortense.Le couple battra rapidement de l’aile, en effet. L’homme d’État et sa femme ont des opinions politiques incompatibles. Demeurés fidèles à Papineau, Hortense et la famille Fabre s’opposent aux idées défendues par Cartier. « Nos querelles de famille entre souverainistes et fédéralistes n’ont rien de nouveau non plus », raconte l’écrivaine. Si ce mariage prend l’eau, découvrira-t-on assez rapidement, c’est avant tout parce que Cartier mène une double vie. Il aura une longue liaison avec Luce Cuvillier, qui sera à la fois sa maîtresse et son égérie. Ce sera le drame de la vie d’Hortense. Les Cartier se sépareront en 1871. »Au 19e siècle, une femme mariée trompée qui perdait son mari perdait sa vie sociale. Elle n’était plus invitée dans les réceptions mondaines, on disait que c’était sa faute, qu’elle n’avait pas su retenir son mari. Aujourd’hui, une femme peut refaire sa vie. Pas à cette époque », explique la romancière. Malgré tout, rappelle-t-elle, Hortense Cartier avait son franc-parler et, « comme bien des femmes au 19e siècle », elle n’était pas une épouse docile et soumise.En 1996, Micheline Lachance signait, dans L’actualité, un reportage dénonçant les ratés dans l’enseignement de l’histoire. À sa manière, dit-elle modestement, elle contribue par ses romans à élever le « quotient historique » des Québécois. « Mon souhait le plus grand, c’est que les gens se réapproprient leur histoire. Très souvent, des lecteurs viennent me dire qu’ils ont visité le Vieux-Montréal en famille après avoir lu Le roman de Julie Papineau. Rien ne me fait plus plaisir. »Franchira-t-elle un jour le pas vers la fiction? « Probablement que je me dirige tranquillement vers ça. D’un roman à l’autre, je prends plus de liberté. Non pas avec les faits ou le contenu politique, mais plutôt quand je décris les émotions de mes personnages. Il vient un moment où je ne sais plus ce que j’invente et ce qui est vrai. »Qui sait? Un bon jour, quand elle répétera un exposé pour présenter Lady Cartier, une nouvelle héroïne viendra peut-être s’installer en elle…QUELQUES ROMANS HISTORIQUES PARUS RÉCEMMENT OU À PARAÎTREHélène de Champlain: Manchon et dentelle, tome 1, par Nicole Fyfe-Martel, Hurtubise HMH, 702 p., 2003.Les fils de la cordonnière, par Pauline Gill, VLB, 354 p., 2003.Eulalie Latour: Acadie 1755, par Alfred Silver, traduit par Julien Béliveau et Andrée Villemaire, Trait d’union, 180 p., 2004.Les dames de Beauchêne, tome 2, par Mylène Gilbert-Dumas, VLB, 486 p., 2004.Le treizième signe, par Suzanne Harnois, Varia, 181 p., 2004.Thérèse: La naissance d’une nation, tome 1, par Pierre Caron, VLB, 640 p., 2004.Feu, tome 1, par Francine Ouellette, Libre Expression, à paraître en novembre. Le fils de la légende, par Élizabeth Filion, Québec Amérique, en librairie le 27 octobre.

Monde

Le Caire ne dort jamais…

La première chose qui risque de frapper le visiteur arrivant au Caire, c’est une auto – probablement une Peugeot construite à l’époque où Jean Gabin faisait encore des films en noir et blanc. Car les voitures, au Caire, ne freinent pas, elles klaxonnent. Elles ne s’arrêtent ni pour un camion qui fonce en sens inverse ni pour un flic qui s’époumone dans son sifflet en gesticulant, alors elles ne s’arrêteront pas pour un piéton, surtout s’il a le moindrement l’air d’un Américain. Faut le savoir.La première chose qu’articule le visiteur en battant en retraite sur le trottoir, c’est: «Maman!» Et ce qu’il se demande en cherchant l’ombre d’un lampadaire dans la canicule saharienne, en cherchant le nord à un carrefour assez grand pour y parquer des Airbus, en regardant les indigènes traverser des boulevards larges comme des rivières, avec l’élégance concentrée de toréadors dansant entre des mastodontes, ce qu’il se demande, les yeux, le nez et l’humeur irrités par le smog, c’est: «Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette ville de fous?»C’est que le nouveau venu n’a pas appris à lire les signes.Ici, il est vrai, les voitures ne respectent pas les lignes blanches et coupent à gauche aux carrefours; une charrette tirée par une mule peut descendre à contresens la rampe d’accès d’une autoroute surélevée; et les piétons marchent sur la chaussée parce que les trottoirs sont encombrés d’étals. Pourtant, personne dans cette ville 10 fois plus peuplée et 20 fois plus ancienne – mais pas tellement plus grande – que Montréal, personne dans cet invraisemblable foutoir, tonitruant, enfumé et incessant, ne semble jamais se faire tuer.S’il n’y a pas d’hécatombe, c’est qu’il y a un système dans ce chaos. Le trafic est le premier indice signalant au visiteur fraîchement arrivé qu’il trouvera, au Caire, une civilisation, une culture, un mode de vie très différents de ce qu’il connaît. Il lui faudra cependant quelque temps encore pour comprendre l’ensemble de ces signes et apprécier la ville, au demeurant fascinante et attachante. Pour l’instant, il se demande seulement s’il ne devrait pas héler un taxi pour traverser cet immense carrefour de la place Tahrir. Mais comment hèle-t-on un taxi dans cette cohue?Il y a des villes incontournables et évidentes, comme Paris ou Rome, qui ont tout pour elles. D’autres, comme Barcelone ou Istanbul, qu’on quitte en se promettant de revenir, parce qu’on a été séduit. Et d’autres encore, comme Le Caire, qui sont comme la fille au cégep qui est moins jolie que les cheerleaders, mais qu’on finira par demander en mariage, parce qu’elle a une âme – et une âme, ce n’est pas comme une façade, il faut du temps pour la découvrir.On s’en va au Caire en rêvant de Schéhérazade, de Cléopâtre, de L’invitation au voyage de Baudelaire ou du Patient anglais de Michael Ondaatje. On ne s’attend pas à foncer sur une autoroute sur pilotis au coeur d’une mégalopole qui ressemble à un croisement bâtard entre Brooklyn et Berlin. Le Caire est la plus grosse ville du continent africain, la plus grande du monde arabe et, avec Tokyo, Mexico, São Paulo ou Shanghai, l’une des plus peuplées du monde. Le Caire est là depuis toujours, sur les bords du Nil, carrefour stratégique entre l’Orient et l’Occident. Aujourd’hui, c’est un creuset d’alchimiste dans lequel le passé et l’avenir, la mondialisation et l’islamisation se heurtent, se mélangent et parfois explosent.Le Nil est l’un des berceaux de l’humanité, le fleuve mythique qui relie le coeur de l’Afrique à la Méditerranée, le cours d’eau où une princesse égyptienne recueillit le jeune Moïse, qui flottait dans un panier d’osier, il y a de cela des milliers d’années. Bordé de boulevards étourdissants et traversé de ponts encombrés, le Nil est aussi le coeur du Caire. Ses rives sont la vitrine de la pire architecture du monde moderne, de l’immeuble d’appartements prolo-communiste au condo Miami, de la rutilante tour GloboCorp au gros hôtel république de bananes. Des quartiers européens rappelant vaguement Nice ou Marseille, mais décatis, côtoient les quartiers arabes, pittoresques, odorants, enfumés et pauvres, le tout pimenté de ruines laissées par toutes les puissances de l’histoire, Grecs, Romains, Perses, Turcs, Mongols, qui ont occupé et exploité l’Égypte depuis le déclin des pharaons.En banlieue du Caire, il y a les pyramides de Gizeh, vieilles de plus de 4 500 ans. Celle de Kheops, la plus haute, fait 137 m. À la base, elles sont aussi larges que hautes: tellement massives, immuables, inamovibles, tellement anciennes qu’elles laissent le visiteur pantois devant les connaissances et la puissance prodigieuses de la civilisation qui les a élevées.«Mais aujourd’hui, les ouvriers égyptiens ne sont pas foutus d’aligner une bordure de trottoir correctement», dit Dany Roy. Ce Montréalais d’origine a appris le métier de tailleur de pierre en France et il est devenu un expert en restauration des antiquités égyptiennes. Les grandeurs perdues de la civilisation égyptienne peuvent être un lourd héritage à porter, explique-t-il. «On se dit parfois que Le Caire a trop de passé pour son bien.»Le Caire est une ville stressée, parfois instable, souvent étonnante, mais c’est surtout une ville nostalgique, qui a connu des temps meilleurs.Cosmopolite, et arabe autant qu’européenne, le Caire a longtemps rayonné sur le commerce et la culture de tout le Moyen-Orient. Depuis la révolution nationaliste et islamisante de Nasser, dans les années 1950, elle s’est socialisée, arabisée, et appauvrie. Aujourd’hui, le leadership culturel est au Liban, la force économique est dans les Émirats du Golfe, la révolution islamique se passe en Algérie et en Iran, et la politique du Moyen-Orient est forgée dans les feux de la guerre, en Palestine et en Irak…Dans les rues, les femmes sont presque toutes coiffées d’un voile, qui va du coquet foulard de soie à l’impénétrable tchador, complétant de sinistres tuniques brunes qui les dérobent aux regards. Elles marchent rarement seules, et rarement après le coucher du soleil. Dans les cafés, des hommes moustachus ou barbus, qu’aucune présence féminine n’incite à faire le jars, tètent leur pipe à eau en regardant leur verre de thé.Quand on voit passer une femme qui exhibe ses épaules ou ses jambes, au Caire, on s’arrête pour regarder cette étrangère qui n’a pas encore compris la règle. Pas une seule couverture aguichante dans les kiosques à journaux. Les scènes d’amour, même pudiques, sont censurées dans les films montrés à la télé. Le Caire est plus pudibond qu’une ville de mormons dans les années 1930.Cette extrême pudeur est un trait culturel autant que religieux, estime Ingy Al-Qadi, journaliste de 27 ans qui se dit «occidentalisée». «Le Caire est une mégalopole, mais la vie ici est celle d’un petit village traditionnel où chacun se connaît et se surveille.» Une fille doit vivre chez ses parents jusqu’à son mariage. Impossible d’amener son amoureux chez elle, ses frères ou le bahwaab (concierge) y veillent. La nuit, les ponts et les quais du Nil sont bondés de jeunes couples d’amoureux éperdus de désir, qui n’ont nulle part où aller et qui regardent les flots glauques sans pouvoir même se tenir la main.Le Caire est au coeur du monde arabe et du monde islamique, dans la région la plus instable de la planète, le théâtre où s’affrontent hier et demain, intégristes et mondialistes, Orient et Occident, Allah et le dollar. Une contrée où les armes et la foi font parfois bon ménage, mais parfois pas.Près de la grande mosquée d’El-Azhar – centre de la vie et de la pensée islamiques d’Égypte depuis l’an 1000 -, des cordons de policiers antiémeutes enserrent le vaste périmètre en permanence, et des soldats en renfort stationnent tout près dans des camions blindés lors des célébrations du culte. Un passant en turban et djellaba à qui j’ai demandé le pourquoi de cette garnison m’a répondu «Irak! Irak!» en faisant le geste de frapper avec un tomahawk. Il y avait une belle photo à faire: ces rangs de policiers casqués, armés, bardés de boucliers, tout en noir devant le minaret blanc dans le soleil éblouissant. Mais ils ne m’ont pas laissé la prendre, évidemment.Le vendredi, chez les musulmans, c’est comme le dimanche au Québec, sauf que là-bas tout le monde va à la messe. Les prières finies, le prêche de l’imam ressemble à peu près à celui des curés: même rhétorique ampoulée, mêmes exhortations à suivre la loi de Dieu, à se méfier des infidèles, à venir nombreux et à donner généreusement. C’est après que cela se corse. La moitié des fidèles se bouscule vers la sortie, l’autre se presse au fond de la salle. Un micro, des pancartes surgissent, des slogans fusent, puis des orateurs barbus, en tunique d’intégristes, appellent à la révolte, imputant toutes les plaies d’Égypte aux riches, au système, au gouvernement et, surtout, aux Américains…Ce n’était pas clair au début. Le bonhomme ne faisait pas le geste de frapper avec un tomahawk, mais celui de brandir une pancarte. Les soldats ne sont pas là pour protéger la mosquée des attaques de l’extérieur, mais plutôt pour empêcher la mosquée de se répandre dans la rue. Les manifestations politiques sont interdites au Caire, sauf dans les temples. Comme pour la circulation automobile, les lois régissant le rapport entre l’État, la religion et le maintien de l’ordre sont souvent obscures aux yeux d’un Occidental.Normal. Le Caire, c’est le Moyen-Orient. Israël et la bande de Gaza sont juste à côté. La question palestinienne est un problème de politique locale, pas étrangère, et le militantisme islamiste, une réalité de tous les jours. Les Arabes ont leurs préjugés contre l’Occident, et nous avons aussi les nôtres à leur égard. Les Arabes que nous montre la télé sont souvent de jeunes hommes armés et très en colère lors de funérailles politisées à Bagdad ou Bethléem. Pour nous, l’Arabe apparaît souvent comme quelqu’un d’hostile, peut-être un ennemi, ou du moins le beau-frère d’un terroriste. On hésite, au début, avant de s’enfoncer dans les vieux quartiers arabes du Caire ou de s’asseoir à un de leurs cafés. On a tort. Le Caire est une ville stressée, instable, mais fondamentalement pacifique.Derrière les jolies rues touristiques du souk de Khan el-Khalili, à côté de la grande mosquée, on s’égare dans le labyrinthe d’un quartier médiéval préservé, mais pas rénové. Tout y est comme depuis toujours: les murs lépreux, les odeurs de merde, les charrettes tirées par des mules, les artisans penchés sur des établis centenaires à l’ombre de voûtes millénaires. Pas un regard de travers, pas la moindre marque d’hostilité. Au contraire, des sourires, des gestes affables, des welcome et le thé offert un peu partout.Juste derrière les ruines de l’antique quartier copte – où, dit l’Évangile, la sainte Famille résida il y a 2 000 ans -, on s’égare dans un autre quartier presque aussi ancien. On se croirait sur le plateau de tournage d’un film biblique: des bâtiments chaulés d’un étage, des venelles étroites, des places minuscules, pas une auto, pas un klaxon, des arbres qui font de l’ombre. Le marché aux fruits et légumes consiste en une charrette tirée par un âne famélique. Des poules courent près de la fontaine, des chèvres broutent les déchets du marché, le boulanger refuse, la main sur le coeur, de me faire payer un petit pain encore tiède fourré de fromage fondant, les enfants m’entourent, curieux et rieurs.Tout cela en plein coeur d’une ville moderne de près de 20 millions d’habitants? Le Caire est une machine à voyager dans le temps. À deux stations de métro de là, sur l’île de Gazira, on voit les descendants des colonials anglais boire leur gin tonic sur la pelouse impeccable du Sporting Club et, plus haut sur l’île, dans le quartier Zamalek, on trouve une foule aisée et moderne dans des bars et cafés qui pourraient aussi bien être à Beyrouth ou à Athènes.Et c’est un peu ça, le problème du Caire, dit Baha el-Din, artiste au chômage de 27 ans. «Tous les systèmes de pensée, tous les styles de vie sont bons quand ils sont purs. Le Bédouin dans le désert n’a pas de mal à vivre selon le Coran. Et vous, en Amérique, n’avez pas de problème pour vivre comme des Occidentaux. Mais ici, au Caire, nous avons les deux styles de vie à la fois, et cela crée beaucoup de tensions, de déchirements dans la société et en chaque individu.»On peut prendre la mesure de ces tensions et déchirements en comptant les policiers, soldats et autres gardes qui pullulent partout. Il y en a des blancs, des verts, des bleus, des noirs, des kaki; ils sont très jeunes, léthargiques dans la canicule, mais armés, et vous rappellent que l’état d’urgence n’a jamais été révoqué depuis les attentats terroristes du milieu des années 1980, imputés aux Frères musulmans, le redoutable groupe islamiste révolutionnaire créé dans les années 1920.Comme partout ailleurs dans le monde arabe, où le prix payé n’est jamais celui demandé, les apparences et les discours, ici, sont souvent très différents de la réalité. «Officiellement, il n’y a pas, au Caire, de prostitution, d’homosexualité, de répression, de drogue, de sida, de violence, de racisme. En vérité, on y retrouve tout ce qu’on trouve dans n’importe quelle grande ville, sauf qu’ici, c’est caché», dit Heba Farid, photographe et cinéaste cairote. Même chose en politique. L’Égypte a toute la panoplie d’institutions des sociétés démocratiques: un Parlement élu, des tribunaux, une presse nombreuse. «Mais il n’y a pas véritablement de pratique démocratique dans l’administration du pays», dit un diplomate en poste au Caire.«Je le sais, j’ai passé 18 ans de ma vie en prison pour avoir réclamé plus de démocratie», dit Rifaat al-Said, le chef du Tagamou (le rassemblement), parti réformiste de gauche. «Il n’y aura aucun espoir de progrès économique en Égypte tant qu’on n’aura pas fait une réforme démocratique. Présentement, le pays est entre les mains d’une petite classe dirigeante, et aucune institution publique ne lui fait contrepoids; elle a le champ libre et elle en profite.»Il y a cependant les Frères musulmans. Officiellement, la confrérie d’intégristes islamistes n’existe plus; dans les faits, cependant, les Frères sont partout.Les Frères musulmans furent, dans les années 1920, les premiers idéologues à prôner une interprétation du Coran justifiant le recours à la violence et à la terreur – les premiers intégristes islamistes modernes. Ils furent frappés d’interdit, puis pourchassés, après l’assassinat du président Anouar el-Sadate, à qui ils reprochaient d’avoir «pactisé» avec Israël en signant les accords de paix de Camp David, en 1979. Aujourd’hui, l’organisation des Frères musulmans est toujours illégale en Égypte, mais ils sont officiellement «tolérés» depuis qu’ils ont renoncé à la violence, en 1997 – ce qui ne les a pas empêchés de lancer récemment un appel au djihad, la guerre sainte, contre Israël. Les Frères musulmans n’ont pas le droit de faire de la politique, mais 14 députés «indépendants» font d’eux la principale force d’opposition au Parlement.Comme ils ne forment pas un vrai parti politique, ils n’ont pas de chef à proprement parler. Mais ils ont un «leader spirituel», Mohamed Mahdi Akef, petit vieillard portant des lunettes démesurées.Et Mahdi Akef est totalement opposé aux réformes démocratiques et économiques proposées par les Américains ou les progressistes égyptiens. «Si c’est la démocratie américaine que nous voyons à l’oeuvre en Palestine et en Irak, nous n’en voulons pas», dit-il en entrevue avec L’actualité. Il ne veut pas entendre parler de la libération de la femme non plus. «Le Coran respecte la femme; l’Occident en a fait un produit de consommation.»S’il y avait des élections libres et ouvertes en Égypte, un parti des Frères musulmans obtiendrait sans doute une forte majorité. Et c’est là-dessus que repose la loi d’urgence qui maintient le gouvernement du président Hosni Moubarak – avec sa dictature lite – au pouvoir depuis 25 ans. «Le peuple a le droit de choisir qui le gouverne, dit Mahdi Akef. Or, le peuple est musulman. Il pourrait donc vouloir élire un gouvernement musulman qui dirigerait le pays selon la loi coranique.» C’est exactement le discours des talibans d’Afghanistan et des clercs iraniens. Si les Égyptiens se dotaient de la démocratie ouverte qu’exigent les Américains, la première chose qu’ils feraient serait d’élire un gouvernement islamiste, comme en Iran… Et c’est bloqué là.«Une réforme démocratique en Égypte ne pourrait venir que d’en haut, du gouvernement, et pas de la base, parce que la population est démobilisée», dit Mona Makram-Ebeid, ex-députée et professeure de sciences politiques. «Il n’y a quasiment pas de société civile ici. Les seuls qui ont un contact organisé avec la population sont les islamistes.»Et l’économie est comme un souk: indescriptible. Pour la réformer, il faudrait d’abord que quelqu’un la comprenne. Le Caire ne dort jamais et ne ferme pas. À minuit, les restaurants, les cinémas se remplissent, les boucheries, fruiteries, magasins sont toujours ouverts. Les prix sont rarement affichés et varient selon la mine ou la langue du client; pas de facture, jamais de reçu.Une famille peut vivre dans un vaste appartement du centre-ville dont le loyer mensuel fut gelé à quatre livres (un dollar) par Nasser, en 1952, alors que ses voisins de palier paient 500 dollars. Un professeur d’université ayant un doctorat et 20 ans d’ancienneté gagne, en un mois, la moitié de ce qu’il touche, en une journée, à faire de la traduction simultanée pour une multinationale. Un jeune journaliste gagne environ 30 dollars par mois, mais exige cinq fois plus, par jour, pour servir de guide et d’interprète aux médias étrangers. Au début de mon séjour, une course en taxi me coûtait 20 livres (5 dollars). Après une semaine, je m’en tirais pour 5 livres. Si j’avais parlé arabe, j’aurais pu payer la moitié moins.L’essence, la farine, les pâtes sont subventionnés et offerts à des prix peu élevés (15 cents le litre pour le pétrole), occasionnant un déficit national important. Comme les salaires sont très bas, chacun a trois emplois, en plus de combines plus ou moins occultes, de sorte que personne n’est jamais vraiment au travail – «sauf pour la sieste», selon une vieille blague. Par exemple, les enseignants sèchent les cours s’ils ont mieux à faire; les étudiants aussi. Les uns et les autres se reprennent en leçons privées qui visent uniquement à préparer les examens. Les professeurs d’un même collège se battent entre eux pour avoir un élève payant. Enfin, une bureaucratie byzantine, souvent corrompue, décourage les investisseurs étrangers, hormis dans le secteur du tourisme et de l’hôtellerie – le seul en progression -, qui est contrôlé à 90% par des capitaux venus d’ailleurs.«Le Caire est un endroit rêvé pour mener la vie de bohème, tout le monde est dans la rue, on vit la nuit, c’est très cool», dit Isabelle Lavigne, cinéaste québécoise en congé sabbatique au Caire. «Mais j’imagine que diriger une affaire sérieuse et compliquée doit être l’enfer ici. Il y a un gros problème de management.»Les apparences sont trompeuses, au Caire. Cette grande ville hérissée de gratte-ciel et striée d’autoroutes est en fait un assemblage de petits villages tissés serré, habités par de modestes artisans, de petits commerçants. Une ville du deuxième monde, qui est jalouse et se méfie des puissants d’Europe, et qui est en train de se faire doubler par les économies surchauffées des pays émergents d’Asie. La mondialisation? L’Égypte et le monde arabe sont en train de rater le coche. Ou ils sont devenus le principal bastion de la résistance altermondialiste. C’est selon qui parle.On estime qu’environ 700 000 jeunes Égyptiens arrivent, chaque année, sur le marché du travail, ce qui crée une pression énorme. Le courant islamiste à la mode dans les couches populaires prône l’isolationnisme – résister à la mondialisation pour maintenir la culture, le mode de vie et l’économie traditionnels. Mais cette résistance n’a pas empêché les marques locales d’eau embouteillée ou de thé, par exemple, de tomber sous le contrôle de multinationales européennes. Elle n’a pas empêché non plus la diffusion de vidéoclips sexy produits au Liban. Et une version arabe de Star Académie de devenir un succès, au grand scandale des fondamentalistes barbus.«On se trompe sur la mondialisation: c’est ce qui va nous sauver, parce que chacun y a sa place», dit Ahmed Al-Maghrebi, professeur de théâtre italien à l’Université du Caire. Ce qui le passionne, c’est de produire des spectacles de ras, musique du continent africain que les pharaons affectionnaient et qui est l’ancêtre lointain du jazz et du blues américains. C’est une musique qui se perd en Égypte présentement. «Mais notre site Web a suscité de l’intérêt en France; nous organisons une tournée en Europe pour l’automne.»L’angoisse existentielle du Caire, cette tension de tous les instants qui en fait un endroit si intéressant, est tout entière contenue dans le projet d’Al-Maghrebi de faire renaître le ras. On trouve ici une culture très riche et très ancienne. Qui ne sait pas comment aborder l’avenir, qui lui fait peur. Qui s’est bloquée dans un présent dont tout le monde dit qu’il a trop duré, mais dont personne ne sait comment se sortir…Devant des problèmes aussi puissamment complexes, que fait-on au Caire? On trouve une table à l’ombre, commande du thé à la menthe et une shisha (pipe à eau), et on contemple le monde en silence entre les volutes, en soupirant Inch Allah… Dieu y voit.

Monde

Le retour des Gandhi

Sur les rives de la Yamuna, cette rivière sacrée du nord de l’Inde où l’on dépose avec une égale ferveur les fleurs des rituels religieux et les déchets, des femmes aux saris multicolores sont penchées sur leurs légumes. Dans ces champs illégaux encerclés par la ville de Delhi et la fumée des usines, leurs maigres bustes se balancent en suivant le va-et-vient de leurs mains. De temps en temps, elles se relèvent pour scruter le ciel, les mains sur les hanches. Elles guettent sans doute la mousson salvatrice, ce cadeau des dieux qui leur donnera de quoi survivre une autre année…Ils sont plus de 650 millions en Inde à vivre ainsi d’agriculture. Des paysans qui se sont sentis laissés pour compte dans « l’Inde qui brille », le thème de la campagne du Bharatya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien) aux élections de mai dernier. La vision d’Atal Behari Vajpayee, au pouvoir depuis 1999, pour propulser l’Inde dans le 21e siècle mondialiste était une insulte à leur endettement, leurs difficultés quotidiennes, leur misère. Et ils l’ont clairement signifié. À la surprise générale, les paysans ont voté en masse, lors de ces législatives anticipées, pour le parti du Congrès dirigé par Sonia Gandhi, veuve de l’ancien premier ministre Rajiv Gandhi.Une nouvelle fois, le destin de la plus grande démocratie du monde est lié à celui du parti du Congrès et de la famille Gandhi, qui lui a déjà donné dans le passé trois premiers ministres – dont deux sont morts assassinés par des extrémistes.L’Inde, pays d’un milliard d’habitants qui mêle traditions ancestrales et hautes technologies, qui rêve d’une vie à l’américaine sans pour autant vouloir sacrifier ses valeurs, qui s’enthousiasme pour une mission sur la Lune mais assiste, impuissant, au suicide de ses paysans endettés… C’est comme si la campagne occidentale du 19e siècle avait été soudainement transportée deux cents ans en avant. De ce choc est né le « double standard », comme les Indiens qualifient le mélange d’occidentalisation et de traditionalisme de leur pays.Et l’inattendu changement, à la dernière élection, est un parfait exemple d’une Inde en quête d’elle-même.Dans les mois qui ont précédé le scrutin, médias, observateurs, analystes – et surtout les sondages – ont annoncé la victoire du Bharatya Janata Party. Le premier ministre Vajpayee incarnait le chantre d’une Inde puissante et visionnaire. Une « Inde qui brille », forte d’une croissance économique record, capable d’attirer les délocalisations étrangères, de concurrencer le dynamisme chinois. Sous la gouverne du BJP, l’Inde promettait aussi la paix avec le vieux frère ennemi, le Pakistan. Qu’importaient les accusations de radicalisme hindou et le souvenir des massacres du Gujarat, en 2002, au cours desquels 2 000 musulmans ont péri dans des émeutes intercommunautaires sanglantes, sans que le gouvernement lève le petit doigt… Convaincu de sa victoire, le parti a même avancé la date de l’élection!Mais les Indiens en ont décidé autrement.Personne n’avait imaginé que Sonia Gandhi – « l’Italienne », comme on l’appelle encore même si elle a obtenu la nationalité indienne il y a 20 ans – serait la gagnante. Ni que, dans la foulée, elle renoncerait, à 57 ans, à prendre les rênes du pays, pour les confier à l’un de ses fidèles, le brillant économiste Manmohan Singh.Les Indiens sont, aujourd’hui encore, touchés par l’extraordinaire destin de cette fille d’un entrepreneur en bâtiment des environs de Turin, qui en 1965 tomba amoureuse de Rajiv dans un restaurant de Cambridge. Mais le mariage de Sonia aura été endeuillé à deux reprises: l’assassinat, en 1984, de sa belle-mère Indira (la fille de Nehru, père de l’Inde indépendante), puis le meurtre de Rajiv, en 1991.Sonia avait toujours refusé de faire de la politique, mais en 1988, pour contrer l’avancée des nationalistes hindous et du Bharatya Janata Party, elle a accepté la présidence du Congrès. Elle avait également longtemps refusé que ses enfants fassent de la politique. Voilà qu’elle a permis à son fils Rahul, 33 ans, de se lancer dans l’arène et qu’il a été élu député au Parlement.Quoi qu’il en soit, le pouvoir est aujourd’hui entre les mains d’une coalition de centre gauche (une vingtaine de partis de gauche et régionaux) appuyée par deux partis communistes. Cette coalition est dirigée par le Congrès, qui, il n’y a pas si longtemps encore, était considéré comme décadent, corrompu, rongé par le népotisme et les guerres intestines. Et s’il lui faut combattre ses vieux démons, la nouvelle équipe a déjà remporté une victoire idéologique de taille: la défense d’une Inde plurielle, soucieuse de résoudre le problème de la pauvreté et de respecter les minorités religieuses. En résumé, l’Inde rêve d’un avenir qui pourrait prendre tous les Indiens à son bord.Le premier ministre, Manmohan Singh, homme intelligent, respecté et compétent, est un fervent défenseur depuis toujours de l’idéologie du Congrès. Il a rassuré les marchés et la Bourse: ce brillant économiste est aussi le grand architecte des réformes libérales du pays, conduites au début des années 1990, alors qu’il était ministre des Finances.Issu d’un milieu modeste, Singh, intègre et discret, cultive sa simplicité. Depuis l’obtention de son doctorat à Oxford, ce travailleur acharné cherche à construire une Inde débarrassée de ses maux – violences communautaires, chômage et pauvreté. Premier sikh à accéder au contrôle de l’exécutif, il promet harmonie religieuse et sociale, fidèle à l’idéologie laïque et socialiste du Congrès.Voilà pour la théorie, mais la pratique, on le devine, est moins aisée. Le fond extrémiste du BJP n’est sans doute pas mort et guette une faille pour resurgir. Et malgré son désir de « réformes à visage humain », le parti du Congrès n’a guère représenté les pauvres par le passé. Certes, le gouvernement tente de résoudre le grand casse-tête: concilier l’économique et le social. Comment aider 430 millions d’Indiens vivant avec moins de deux dollars par jour? Faut-il pousser l’agriculture vers la modernité technologique ou maintenir, coûte que coûte, la petite paysannerie? Avec 200 millions de jeunes qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail d’ici 2020, le défi est énorme.Lors de la présentation de son budget, le gouvernement a pris des mesures concrètes pour le développement rural, tablant sur une croissance de 7% à 8% afin de financer les aides (prêts, fonds débloqués, allocations, etc.) et encourager la scolarisation. En même temps, il a pris soin de rassurer les élites et le milieu des affaires, inquiétés par le poids des communistes au sein de la coalition. Manmohan Singh promet ainsi de combiner « maintien de la croissance et équité »: le juste équilibre ou l’impossible compromis?Rendez-vous dans cinq ans, si tout au moins le gouvernement parvient à terminer son mandat. D’ici là, il devra aussi prouver qu’il est apte à poursuivre le processus de paix avec le Pakistan, pays voisin possesseur (comme l’Inde) de l’arme nucléaire. Tout en trouvant une solution à la dispute territoriale concernant le Cachemire. Il lui faudra encore gérer le cortège des enjeux cruciaux de l’Inde: modernisation des infrastructures, lutte contre la corruption, protection de l’environnement, santé et contrôle de la natalité, ressources en eau, etc.À moins que la vraie bataille ne se joue ailleurs, sur le terrain des mentalités… L’Inde de demain saura-t-elle remettre en question ses automatismes millénaires? Alors qu’il est aboli depuis des décennies, le système des castes ne cesse de prospérer, faisant occasionnellement les beaux jours des partis politiques. Et les 160 millions d’intouchables – les hors-castes – continuent d’être les parias de l’Inde, exclus, victimes de discrimination, humiliés, exploités. Tous les jours, deux d’entre eux sont tués et trois femmes violées. Si les intouchables parvenaient réellement à s’organiser, il est clair que le paysage politique de l’Inde en serait bouleversé. Un autre exemple des révolutions culturelles à venir: le statut de la femme. L’Inde d’aujourd’hui préfère toujours les garçons. Pis, l’écart entre le nombre des garçons et celui des filles se creuse. Selon les rapports de l’Unicef, il manquerait au pays 40 millions de femmes. À cause des infanticides, mais surtout de la technologie moderne – pensons aux appareils à ultrasons qui facilitent la sélection prénatale. Et les classes aisées des villes ne sont pas en reste, leur argent leur assurant un accès direct aux techniques médicales de pointe. À croire que l’éducation est parfois insuffisante pour changer les mentalités. Reste donc à convaincre les Indiens que la parité peut être source de développement économique.

Le miracle Indien Monde

Le miracle Indien

Un milliard d’habitants. Une économie qui tourne à plein régime, alimentée par une jeunesse de plus en plus instruite et un gouvernement vite en affaires. Faut-il avoir peur des indiens?