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Société

Aux biberons, citoyens!

Les 90 employés du Centre de service à la clientèle du régime québécois d’assurance parentale n’ont pas vu le temps filer cette année. Depuis l’inauguration de leurs bureaux, à Rouyn-Noranda, il y a un peu plus d’un an, ils sont inondés d’appels à propos du régime amélioré de prestations de maternité et de paternité — selon les plus récentes projections, ils devraient avoir répondu à plus de 600 000 demandes d’information en 2006! Est-ce l’effet de ce généreux congé parental? Des conditions économiques favorables? D’un retour aux valeurs familiales? En 2006, les couples québécois auront donné naissance à plus de 80 000 bébés, du jamais-vu depuis 10 ans. «C’est remarquable», dit Normand Thibault, démographe à l’Institut de la statistique du Québec. Comme tout scientifique rigoureux, il se garde bien de tirer des conclusions trop hâtives de ce sursaut de fécondité. Il est encore trop tôt, dit-il, pour parler de baby-boom — il faudrait pour cela que le phénomène s’observe pendant plusieurs autres années. Mais il n’y a pas de doute dans son esprit quant à l’année qui s’achève: elle se démarque par l’augmentation importante du nombre de naissances, poursuivant une tendance amorcée en 2005. Et Normand Thibault ne peut s’empêcher de s’en réjouir. «C’est humain. Je pourrais me contenter de dire que je suis un informaticien qui observe froidement des tendances, des chiffres. Mais admettons-le, c’est positif, des bébés!» Ils s’appellent William, Mégane, Mathis, Léa… Pour leurs 160 000 parents, leurs 320 000 grands-parents ainsi que des millions de jeunes frères et sœurs, d’oncles, de parrains ou d’amis proches, rien n’a été plus important cette année que leur naissance. Aux quatre coins du Québec, à grand renfort de cigares, de champagne ou de jus d’orange, leur entourage a célébré cet événement à la fois si intime et si crucial pour la suite du monde. Après avoir été le royaume des familles nombreuses, le Québec s’est révélé, pendant de nombreuses années, l’une des sociétés les moins fécondes de la planète. Grâce au mini baby-boom amorcé l’an dernier, le taux de fécondité du seul État francophone d’Amérique soutient aujourd’hui la comparaison avec celui du reste du Canada, et devance celui de la Colombie-Britannique, des provinces de l’Atlantique ainsi que de nombreux pays industrialisés, tels l’Italie, l’Allemagne et le Japon. Longtemps figé à 1,45, l’indice synthétique de fécondité — le nombre moyen d’enfants par femme — pourrait cette année atteindre 1,6. Une hausse en apparence modeste, mais susceptible, si elle se confirme, d’avoir d’importantes répercussions à long terme sur l’économie et les finances publiques québécoises. La chute de la natalité est un facteur dont Québec tient compte dans presque toutes ses décisions importantes depuis quelques années, de l’augmentation des quotas d’immigrants aux mesures encourageant la retraite progressive en passant par le soutien aux régions et la création du Fonds des générations. Les couples québécois déjoueront-ils les sombres pronostics des démographes, qui prédisent en chœur un vieillissement accéléré du Québec et une chute de son poids au sein du Canada? Quoi qu’il advienne au cours des prochaines années, le bouleversement de la pyramide des âges et l’afflux massif de retraités transformeront à coup sûr la société québécoise, comme ils l’ont déjà fait dans de nombreux pays industrialisés (voir «Québec: Les années zéro», L’actualité, 15 mars 2005, et la série sur le choc démographique dans les 14 numéros suivants). Mais si la tendance se maintient, comme dirait Bernard Derome, elle pourrait à tout le moins retarder le déclin probable de la population du Québec, prévu pour 2031. Sans tambour ni trompette, l’Institut de la statistique du Québec a d’ailleurs revu à la hausse, en juin dernier, ses projections à long terme sur la population québécoise. «On se rapproche de ce qu’on appelait le “scénario fort” dans nos prévisions sur l’évolution démographique du Québec entre 2001 [NDLR: date du dernier recensement] et 2026», dit Normand Thibault. «C’est une très bonne nouvelle», dit la ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne, convaincue qu’il faut voir là l’influence du nouveau régime bonifié de congés parentaux, dont elle a piloté la mise sur pied. «On avait prévu que ce programme provoquerait une augmentation du nombre de naissances, on s’aperçoit que l’effet est réel. En Abitibi, en Montérégie, en Chaudière-Appalaches, partout au Québec, je n’ai jamais vu autant de femmes enceintes.» De nombreux couples ont sciemment retardé le moment d’abandonner les mesures contraceptives afin de profiter du nouveau régime. L’Institut de la statistique a noté une baisse du nombre de naissances en décembre 2005, suivie d’une hausse sensible en janvier. Mais on ne peut pas toujours prévoir le jour exact du passage de la cigogne… Stéphane Brouillard et Catherine Bureau, de Montréal, espéraient secrètement que leur premier bébé, dont la naissance était annoncée pour le 27 décembre 2005, se blottirait dans le ventre de maman jusqu’au jour de l’An. Le petit Léon a finalement pointé le bout de son nez le 26 décembre et ses parents ont dû se contenter de l’ancien régime de congés parentaux. Un manque à gagner de 10 000 dollars pour Stéphane et Catherine. «Mais on a très vite oublié ça quand Léon est né», tient à préciser la nouvelle — et heureuse — maman de 32 ans. Avec ses prestations parentales, ses garderies subventionnées et ses déductions fiscales pour enfants, la politique familiale (et non nataliste , insiste le gouvernement) québécoise ressemble à s’y méprendre à celles mises en place dans les pays scandinaves. Le Québec suivra-t-il l’exemple de la Suède, où le taux de fécondité n’a cessé d’augmenter (il avoisine 1,8), après avoir chuté à 1,5 enfant par femme il y a sept ans? C’est bien possible, s’il faut en croire les conclusions d’une étude menée par des démographes pour le compte du ministère de la Famille. «Le Québec se situe très près des pays nordiques en ce qui concerne l’adoption, par les couples, de valeurs modernes», écrivent les auteurs, Laurent Roy et Jean Bernier, qui ont étudié une foule d’indicateurs, tels le nombre de mariages, de divorces, de naissances hors mariage, le taux d’activité des femmes et la pratique religieuse. Alors que les valeurs modernes ont entraîné, au Québec et ailleurs, une chute de la fécondité, on observe une remontée de celle-ci en Scandinavie. La faible fécondité des Québécoises s’expliquerait donc au moins en partie, selon les auteurs, par le retard qu’a pris le gouvernement québécois par rapport à ceux des pays nordiques pour «adapter ses institutions aux valeurs et aux réalités des couples à deux revenus». Les deux chercheurs sont d’avis que la politique familiale québécoise se trouve aujourd’hui à un niveau comparable à celui atteint en Scandinavie dans les années 1985-1990! Mais puisque Québec travaille d’arrache-pied à combler ce retard, concluent-ils, la fécondité pourrait se redresser durablement au Québec. Le festival des poussettes ne fait donc peut-être que commencer… Chicoine sera content… L’âge moyen des enfants qui entrent à la garderie aurait augmenté. En place depuis moins d’un an, le régime bonifié d’assurance parentale semble déjà avoir un effet sur la fréquentation du réseau des centres de la petite enfance. L’Association québécoise des CPE note une tendance à l’arrivée plus tardive des poupons en garderie — vers 10 à 12 mois plutôt qu’autour de 6 mois. Des données propres à réjouir le pédiatre Jean-François Chicoine, qui a provoqué un vif débat cette année avec son livre Le bébé et l’eau du bain, écrit en collaboration avec l’éditorialiste Nathalie Collard, de La Presse. Le flamboyant spécialiste y décrit minutieusement le processus d’attachement des enfants et soulève des questions troublantes sur les CPE, qui ont des horaires trop rigides, se substituent trop souvent aux parents et font, selon lui, l’objet d’un interdit de discussion au Québec. Accusé de culpabiliser les parents, et en particulier les femmes, avec son réquisitoire — il estime que les enfants ne devraient pas fréquenter la garderie avant 18 mois —, il rétorque avoir voulu placer les bébés au centre du discours. «Certains me crachent dessus, d’autres m’idolâtrent. Mais les commentaires les plus importants, parmi les milliers que j’ai reçus, sont ceux de gens qui se posent des questions. De parents qui se demandent combien d’heures par jour et combien de jours par semaine leur enfant devrait fréquenter la garderie, en fonction de son état, de son cheminement, de son caractère. De la même façon qu’on s’est collectivement posé des questions sur la gestion de nos forêts et de notre réseau routier, on doit se pencher sur nos services de garde.» Son livre, dit-il, est avant tout une réflexion sur le temps, celui qu’on accorde ou non aux enfants. L’agressivité chez les jeunes bébés, l’échec scolaire et même le taxage proviennent souvent, à la source, d’une grande insécurité affective. Or, dit-il, la majorité des problèmes affectifs et sociaux découlent des trois premières années d’existence. «La prévention, ce n’est pas seulement choisir des légumes pour vaincre le cancer. Je fais de la prévention en sécurité affective.»

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Culture

Le festin de Yanick

Incontournable canard S’il est un luxe à Noël, c’est bien le foie gras. Celui d’une ferme artisanale de la région de Québec, Les Canardises, m’a tout bonnement fait fondre. Les propriétaires, Geneviève Ajas, Yolande Klein et Bernard Klein, sont venus ici avec leurs accents, qui sont chantants. Leur savoir-faire, qui est enchantant. Et la respectable ambition de «démocratiser le foie gras». Élevage, gavage, transformation, vente au détail, ils font tout. Méticuleusement. Délicieusement. Leur parfait de foie gras, sur mini-canapé avec un carré de magret fumé, est une magnifique mise en bouche. De quoi vous conduire en beauté au foie gras frais (à servir, bien sûr, avec un cidre de glace du Québec). Ou au confit. Ou à un cassoulet plus authentique que nature, dans lequel les saucisses de canard maison ne sont pas le moindre attrait. Même les humbles rillettes ont, comme en-cas, sur pain de campagne, des allures de festin. Et si vous prenez le tajine de canard confit aux dattes, vous dégusterez le fruit d’un étonnant métissage: Toulouse, l’Alsace, l’Afrique du Nord… et Saint-Ferréol-les-Neiges! Où s’en procurer? À la boutique-bistrot Les Canardises, 9630, boulevard Sainte-Anne, Sainte-Anne-de-Beaupré; à Québec et dans sa région: au marché du Vieux-Port et dans plusieurs épiceries fines; à Montréal: au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon) et aux 5 Saisons, rue Bernard. L’agneau de Noël Pourquoi attendre Pâques pour célébrer l’agneau? Cette viande de choix peut très bien faire honneur à votre table maintenant. Et quand je dis agneau, je dis, forcément, agneau du Québec — il est de superbe venue. Choisissez-le frais. Le carré est princier. Le gigot est royal. Mais vous en étonnerez plus d’un avec un roulé d’épaule désossée. Ça, c’est pour l’agneau nature, qu’on trouve dans les bonnes boucheries. Une petite entreprise de Saint-Antoine-de-Tilly, L’Agneau du gourmet, propose aussi de sympathiques produits cuisinés à base d’agneau. Je n’ai pas résisté à ses croustillants au confit d’agneau et à la graisse de canard, sorte de rouleaux de printemps ma foi très savoureux. Où s’en procurer? Au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon), à Montréal; au marché du Vieux-Port, à Québec; et dans les épiceries fines de la région de Québec. Tendance canneberges Converti. Je me suis converti à la canneberge. Pas au jus, dont on nous rebat les oreilles depuis des lustres. Pas non plus à la traditionnelle gelée d’atoca servie avec la dinde. Mais à des produits fins proposés par Nutra-Fruits, une toute jeune entreprise de Québec créée par Yolande Kougioumoutzakis et Jean-François Veilleux. Des produits séduisants, inventifs, avec des jeux de textures, d’arômes et de goûts particulièrement convaincants. D’une carte de plus de 20 gourmandises, je retiens la gelée de canneberge et cidre de glace, les canneberges au poivre rose ou à l’ail et au romarin, le confit d’oignons et de canneberges et la salsa piquante à la canneberge. C’est fait pour l’étonnement et pour le plaisir. C’est santé et plein d’oméga-3. C’est joliment présenté, sous d’élégantes étiquettes et dans de chics présentoirs blanc et rouge. Bref, c’est bon et c’est tendance. Où s’en procurer? Dans les épiceries fines de Québec et de sa région; à Montréal: au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon) et au marché Atwater. Vive le cochon! Après être devenu fromager, le Québec se fera-t-il charcutier? On pourrait le croire, et le souhaiter, en dégustant les cochonnailles des Cochons Tout Ronds, des Îles-de-la-Madeleine. Cette charcuterie artisanale a été créée il y a deux ans par deux Madelinots d’adoption, le chef Patrick Mathey et Vincent Lalonde, l’un des fondateurs, en 1998, de la Fromagerie du Pied-De-Vent. «Le cochon rentre dans ses boyaux», dit l’adage. Et les boyaux en question donnent ici de savoureux saucissons secs: du frisé, gros et plat; du chaudin, presque aussi gros et bien ficelé; du chasseur, ou saucisson de ménage, un classique que j’aime bien dur; du figatelli, fin, long, au goût relevé; du chorizo, en forme de fer à cheval, pimenté, rouge paprika, adorable. Le plus beau, c’est que voilà des saucissons de garde. Déjà affinés pendant des semaines ou des mois par les producteurs, ils peuvent continuer à vieillir chez vous, à l’air libre, suspendus dans une pièce pas trop chaude. Quand les amis arrivent, on coupe quelques rondelles. Et si on en a la chance, on ajoute des tranches du jambon cru séché des mêmes charcutiers. Il est tout simplement délicieux. Où s’en procurer? En saison, au comptoir des Îles-de-la-Madeleine; en décembre, au Salon des métiers d’art de Montréal, Place Bonaventure; toute l’année, au marché Jean-Talon, à Montréal. Chocolatement incorrect Un Noël sans chocolat serait-il un vrai Noël? Sans doute que non. Et ce n’est pas Geneviève Grandbois qui me contredira. Chocolatière passionnée, la propriétaire des Chocolats Geneviève Grandbois dit vouloir «vendre du plaisir» en imaginant, à partir des meilleurs chocolats bruts, «des mariages de saveurs harmonieux». Des mariages tantôt classiques, tantôt audacieux. Et toujours heureux. Avec du thé noir et du gingembre, ou de l’huile d’olive extra-vierge, ou du piment d’Espelette, c’est raffiné; ou encore avec de la fleur de sel, c’est inattendu et séduisant. Dans sa collection «Chuao», du nom d’un légendaire chocolat du Venezuela, les mariés s’appellent infusion de feuilles de cigare Montecristo, vinaigre balsamique vieux ou huile de truffe noire: subtiles sensations garanties. Comble de séduction, ces chocolats de haut vol sont toujours présentés dans des emballages extrêmement soignés, au design très contemporain. Impeccable. Où s’en procurer? À Montréal: à la boutique principale, 162, rue Saint-Viateur Ouest, et au marché Atwater; dans quelques épiceries fines ailleurs au Québec, notamment en Montérégie, en Estrie, en Outaouais et à Québec. Tombez dans les tommes Les fromages demeurent la valeur sûre des plaisirs de la table concoctés au Québec. Cette année, je me suis laissé séduire par les tommes, des fromages à pâte dure, dont plusieurs petits nouveaux ont tout pour devenir des grands. Sur mon plateau, j’ai donc réuni: la tomme de Grosse-Île, délicatement salée, comme l’air du Bas-du-Fleuve; la tomme du Kamouraska, avec la pointe d’acidité de la brebis; la tomme des Demoiselles, bien sèche, bien salée, une rareté qui nous provient de la fromagerie madelinienne du Pied-De-Vent; la tomme du Maréchal, vieillie à point; la tomme des P’tits Vieux, un nom banal pour un fromage qui ne l’est pas du tout, un plus que cheddar, une réussite de la Fromagerie Médard, au Lac-Saint-Jean. Et sur les conseils d’Andrée Tremblay, amoureuse de fromages de la Fromagerie du Vieux-Port, à Québec, j’ai ajouté un Zéphyr de la Fromagerie des Cantons, à Farnham — une sorte de tomme qui étonne car elle est affinée… dans le vin rouge. «Ce sera mon fromage de Noël, m’a confié Andrée Tremblay. Surtout, mangez la croûte!» Où s’en procurer? Dans les fromageries spécialisées zu les épiceries fines, un peu partout au Québec, et dans certaines grandes surfaces. Ils en fument du très bon La beauté des lieux les a amenés à s’installer en Gaspésie. La gourmandise leur a donné envie de fumer du saumon. La qualité de leur travail a séduit les amis, puis les voisins, puis le village gaspésien où ils se trouvent toujours, Mont-Louis, puis la région et bien plus. Aujourd’hui, les produits des frères Atkins sont distribués partout au Québec. Et c’est un bonheur, parce que ces enfants de la contre-culture en fument vraiment du très bon. À tout seigneur tout honneur: le saumon est roi chez Atkins et Frères, qui le proposent en trois façons. Le saumon fumé à l’ancienne, en filets, riche au nez comme en bouche — «notre produit phare», dit James avec fierté. Le rôti de saumon fumé, lui aussi en filets et traité par fumaison à chaud, presque croustillant, parfumé, subtilement citronné. Et le nova lox, classique, présenté en tranches, fumé à froid après une salaison délicate rehaussée de liqueur de rhum — on est à des encablures du saumon fumé standard. Sensuelle variation sur un même thème: je les ai dégustés en trio, avec ou sans huile d’olive, à la fourchette ou sur canapé. Festif. Il sort aussi de ces fumoirs-là de la truite et du maquereau au poivre, un délice pour des entrées vite faites. Et les calmars fumés, marinés et confits sont à découvrir: croquants et moelleux à la fois, ils plaisent au palais comme à la dent. Rien que du bon, vous dis-je. Où s’en procurer? Au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon), à Montréal; au marché du Vieux-Port, à Québec; et dans de nombreuses épiceries fines et grandes surfaces partout au Québec.

Art de vivre

Une caisse de bons vins

Jamais, dans sa longue histoire, le vin n’aura suscité autant de curiosité et de fascination. En Europe, en Amérique et maintenant en Asie — en Chine, la consommation a bondi de 20% en quatre ans et devrait progresser d’environ 50% d’ici 2009 —, le vin est devenu la boisson civilisée par excellence. Au Québec, la consommation annuelle est la plus élevée au Canada — 18 litres par habitant. Le vin touche maintenant une jeune génération, elle aussi séduite par la richesse inépuisable de cet univers et curieuse d’en explorer les mille et un sentiers. Les 12 recommandations suivantes ne sont que quelques-unes des plus belles fleurs cueillies cette année dans le jardin luxuriant des vins fins et authentiques. Même si la France est aux prises avec une crise viticole sans précédent, le pays continue d’offrir une pléthore de bons vins, qui traduisent, chacun à sa manière, les richesses de ses multiples terroirs. À Bordeaux, le Château Martinat 2003, Côtes de Bourg témoigne éloquemment des progrès accomplis même dans des appellations longtemps mésestimées. Ce vin rouge éminemment charmeur, charnu et enrobé de tanins mûrs s’avère déjà bon tant il est bien équilibré (S-10389072; 24,30$). Maintenant planté à l’échelle planétaire, de l’Afrique du Sud à la Nouvelle-Zélande en passant par la Californie, le sauvignon a d’abord été cultivé dans le centre de la France. Issu d’une petite appellation d’à peine 100 hectares située dans le département de l’Yonne, dans le nord de la Bourgogne, le Saint-Bris 2004 de Ghislaine et Jean-Hugues Goisot se signale par sa fougue aromatique et surtout par sa nervosité naturelle. Cet excellent vin blanc sec et vivifiant, sentant bon les agrumes, est une expression très originale du sauvignon (S-10520819; 19,85$). Sans doute pour mener une offensive sur des champs de bataille étrangers de plus en plus occupés par les vins du Nouveau Monde, la famille Perrin de Châteauneuf-du-Pape a créé la marque «VF» — pour «Very Fruity, Very Fun, Very French». Le vin est offert dans une bouteille à capsule vissée habillée d’une étiquette annonçant le concept «100% Rhône, 0% bouchon». Le VF Lasira 2005, Costières de Nîmes est donc un vin rouge résolument moderne, misant à fond sur le fruit, la souplesse et la fraîcheur. Taillé sur mesure pour séduire une nouvelle génération de consommateurs, il plaira tout autant aux plus vieux, qui ne manqueront pas de le trouver, eux aussi, very fine (C-540684; 12,95$). À prix également très abordable, le Terres de Méditerranée 2004, Vin de Pays d’Oc de Dupéré-Barrera est sans doute l’un des meilleurs achats de l’heure. Ce vin rouge remarquable, élaboré dans le dépouillement — sans filtration, sans collage, sans bois —, est un petit chef-d’œuvre signé par la Québécoise Emmanuelle Dupéré et le Français Laurent Barrera. Unis dans la vie comme en affaires, ils ont mis sur pied une maison de négoce spécialisée en vins fins de Provence et du sud de la vallée du Rhône. Syrah, cabernet, carignan et grenache forment un ensemble magique dont la richesse, la tenue et le grain exquis ont vite fait d’enchanter le palais (S-10507104; 13,80$). Autre exemple des immenses progrès accomplis dans le Languedoc, la cuvée Le Cas 2004 du Mas Conscience, Vin de Pays de l’Hérault puise sa richesse et sa profondeur dans de vieux plants de carignan de plus de 50 ans cultivés en biodynamie. Comme tous les vins dits naturels — c’est-à-dire non filtrés, non collés et non levurés, mais résultant de soins attentifs! —, ce vin rouge a une forte personnalité et laisse en bouche une délectable impression de plénitude (S-10506902; 21,70$). Moins cher, le Château Tour Boisée 2004, Cuvée Marielle et Frédérique, Minervois est l’un des meilleurs achats du moment. Composé de syrah, de grenache et de carignan, ce vin rouge vibrant, charnu, débordant de fruit et de vitalité est d’une qualité exemplaire et explique sans doute pourquoi les vins du Languedoc sont si populaires chez nous (S-896381; 16,75$). De l’autre côté des Alpes, à l’ombre des Dolomites, la coopérative de Mezzacorona joue un rôle important dans la viticulture locale avec une production annuelle frisant les 25 millions de bouteilles. Des nombreux vins qu’elle commercialise, il faut signaler le Teroldego Rotaliano 2001, Riserva, délicieux vin rouge sphérique, à pleine maturité et ayant développé une palette de saveurs à la fois nuancées et généreuses. Très satisfaisant à ce prix (S-964593; 15,90$). En Espagne, juste au sud de la Rioja, la coopérative de Borsao exporte au Québec depuis trois ans des vins rouges particulièrement friands et généreux. Le plus complet est le Tres Picos 2004, Garnacha, Campo de Borja. Issu de vieilles vignes de grenache de 40 ans, ce vin rouge robuste et vineux s’exprime avec une générosité rassasiante. Charnu et vigoureux, mais sans lourdeur. Un achat avisé à ce prix (S-10362380; 22,10$). Participant aussi à cette vague planétaire, le Portugal a vu la qualité de ses vins progresser à grands pas au cours des dernières années. Et comme tant d’autres, le Quinta de la Rosa 2003, Douro puise son originalité dans l’utilisation de cépages portugais traditionnels: touriga nacional, roriz, franca et barroca. Cela nous vaut un très bon vin rouge plein et savoureux, ferme sans être dur et très satisfaisant (S-928473; 19,40$). Au sud de l’équateur, les choses vont aussi bon train, les différents pays viticoles apportant une contribution de plus en plus significative à la planète vin. Ainsi, en Argentine, le géant Trapiche commercialise, sous la marque Broquel, un savoureux Bonarda 2004. Très répandue dans le pays, cette variété d’origine italienne couvre environ 16 000 hectares et vient au deuxième rang derrière le malbec. Ce vin rouge fougueux, au caractère épicé fort original, s’exprime pleinement s’il est rafraîchi à environ 15°C, sans quoi il paraît lourd (S-10394761; 16,80$). En Australie, on remarque maintenant de plus en plus de vins fins et distingués, qui se démarquent des habituels colosses alcoolisés, au goût de confitures. Pour s’en convaincre, il suffit de goûter le Cabernet sauvignon 2001, Pyrenees Victoria, de Taltarni Vineyards. Par sa droiture et ses heureuses proportions, cet excellent vin rouge se révèle ferme, mais sans dureté. Il offre un profil qui rappelle certains très bons crus de Bordeaux (S-10273977; 24,35$). Nouvelle terre promise du pinot noir, la Nouvelle-Zélande a le vent dans les voiles. Profitant d’un environnement climatique idéal, les vignobles les plus au sud du monde n’ont mis que quelques années pour donner des vins purs et aromatiques qui ont vite fait de s’imposer sur les marchés internationaux. Le Pinot noir 2005, Roaring Meg, Central Otago, de Mount Difficulty montre bien de quoi ce pays est capable. Rafraîchi autour de 14°C, ce vin rouge fruité et coulant, au bon goût de fruit mûr évoquant la framboise, est un vrai régal (S-10383762; 25,55$). — Michel Phaneuf est l’auteur du Guide du vin 2007, publié aux Éditions de l’Homme.

Culture

Les périls du militantisme

Je m’étais procuré, au printemps 2005, La Russie selon Poutine, d’Anna Politkovskaïa, mais je m’en étais rapidement désintéressé devant l’agressivité systématique de l’auteure. Il semblait en effet difficile de saisir le raisonnement de cette femme qui, comme si elle était investie d’une mission personnelle, vouait, au moyen de cent faits divers, une haine totale au président de la Fédération russe. Maintenant qu’Anna Politkovskaïa a été assassinée dans le hall de son immeuble, qu’elle est désormais elle aussi fait divers, j’ai repris la lecture de ses reportages. La Russie selon Poutine s’avère, tout compte fait, un portrait sans concession d’un univers russe glauque et pervers, tout en offrant plusieurs pistes à qui voudrait retrouver les commanditaires de son assassinat. Anna Politkovskaïa, totalement dégoûtée par l’offensive de Poutine en Tchétchénie, en était venue, avec les mères des appelés, à accuser l’armée russe de brutalités envers ses propres soldats. Les officiers de certains régiments, écrivait-elle, se soûlaient pour ensuite battre et insulter leurs subalternes, sur lesquels ils possédaient droit de vie et de mort. L’armée russe était un piège, une prison où l’on écrasait l’espoir des jeunes et même celui des recrues volontaires. Ces accusations étaient-elles suffisantes pour que l’armée de Poutine, toujours en guerre, concocte le meurtre de la journaliste? Car il n’y avait pas que les colonels que celle-ci mettait en cause, elle avait aussi consacré des articles à la mafia russe qui sévit à Moscou, où l’on assassine autant les directeurs de banque récalcitrants que les journalistes (plus d’une douzaine depuis l’an 2000). On peut imaginer la Russie, sous Poutine, comme Chicago sous Al Capone, expliquait-elle: un gangster russe commence par s’emparer par la force d’un bien de l’État (une usine, un réseau de distribution ou un commerce) en veillant à graisser la patte des autorités et de la police. Cette corruption de fonctionnaires lui assure paix et prospérité. Anna Politkovskaïa citait des noms, donnait des exemples de vols caractérisés, dévoilait les bénéficiaires des pots-de-vin. La mafia aurait-elle commandité sa mort pour en finir avec ses propos moralisateurs? Pour Anna Politkovskaïa, Lénine n’était pas disparu, son sosie habitait le Kremlin. Surnommé par elle «Akaki Akakievitch» Poutine, par allusion à un personnage de Gogol, il était lieutenant-colonel du KGB, espion de métier, dont le seul but dans la vie était de permettre au système soviétique de prendre sa revanche. La journaliste de Novaïa Gazetta détestait tellement Poutine qu’elle reçut en cadeau une balle dans la tête, le jour du 54e anniversaire du président. Poutine a déclaré deux jours plus tard qu’il regrettait la mort d’Anna Politkovskaïa plus que ses textes. La Russie selon Poutine est un ouvrage passionnel, enrichi de témoignages sur la torture. Il contient aussi le portrait émouvant des amis de l’auteure, née à New York de parents diplomates soviétiques. Anna faisait partie d’une liste de 89 personnes à abattre, publiée dansInternet par une organisation nationaliste, la Volonté russe. À côté du cadavre de la journaliste, le meurtrier avait déposé l’arme du crime, munie d’un silencieux. Celle que l’on a voulu faire taire avait décelé dans le réveil de l’Église orthodoxe russe une ferveur de substitution au bolchevisme. Cela n’étonnerait pas Georges Corm, spécialiste de l’Orient qui, dans un livre érudit, difficile et nécessaire, consacre de longues pages au retour du religieux au sein du discours politique. Curieux, dit-il, comme le vocabulaire des informations change sans que nous y prêtions attention: nous ne parlons plus des menaces du marxisme, du communisme, du fascisme ou des nationalismes comme il y a peu, mais d’un nouvel «axe du mal», le réseau terroriste islamiste que dénoncent les fondamentalistes de Washington. Il ne s’agit pas tant d’un retour du religieux, souligne Corm, que d’un recours au religieux. La religion est présente depuis que les hommes cherchent à expliquer la nature du monde, et son utilisation politique a provoqué à travers les siècles des conflits sanglants. Dans La question religieuse au XXIe siècle, Georges Corm évoque les massacres perpétrés au nom de la vengeance divine depuis Byzance en passant par l’Inquisition et les luttes cruelles qui ont divisé catholiques et protestants, aussi bien en Angleterre qu’en France. Le monde n’est pas de tout repos et si les fous d’Allah se font exploser aujourd’hui, c’est qu’ils se situent dans une longue lignée de martyrs persuadés de défendre la parole révélée. Quelle parole? Il y a la version de Moïse, celle de Jésus et celle de Mahomet, tous fils d’Abraham. L’ennui, explique Georges Corm, c’est que les États-Unis d’Amérique, tout en appuyant Israël, font la chasse aux islamistes au nom d’un fondamentalisme chrétien qui remonte aux croisades. Comme personne n’aime l’insécurité qui accompagne le terrorisme, ajoute-t-il, l’appel au religieux semble à première vue bienfaisant. Or, c’est tout le contraire, puisque vouloir éradiquer le mal, c’est-à-dire l’autre, au nom du bien, mène droit dans le mur: la guerre contre les musulmans est une vieille histoire et nous ne faisons que bégayer. De la même manière que nous avons compris que toute révolution se termine par une dictature, l’histoire des religions, comme la raconte Corm, devrait nous convaincre qu’un dialogue descivilisations est préférable à une guerre au nom du judéo-christianisme. D’autant plus que celle-ci est menée par le plus puissant pays du monde, qui fait danser les Nations unies sans même respecter le droit international. La question fondamentale, rappelle Georges Corm en citant Hannah Arendt, est la difficulté des hommes à «vivre ensemble». Comment pacifier, en effet, la «compétition instinctive, presque biologique, pour le pouvoir, le commandement et la position d’influence sur ses semblables»? Le 21e siècle ne fera pas l’économie d’un retour du religieux, une fois de plus prétexte à une guerre d’abord politique. La lecture de l’essai de Georges Corm est exigeante, mais les enjeux auxquels nous avons à faire face la justifient amplement. — La Russie selon Poutine, par Anna Politkovskaïa, Buchet Chastel, 271 p., 39,95$; ou: Gallimard, coll. «Folio documents», 17,95$. La question religieuse au XXIe siècle, par Georges Corm, La Découverte, 205 p., 29,95$.

Affaires et économie

Paresseux, les Québécois?

En octobre dernier, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard a dit s’inquiéter du fait que, depuis 30 ans, les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Beaucoup de ses concitoyens ont très mal reçu ses propos. Ils ont eu l’impression de se faire traiter de paresseux plutôt que d’être vus comme des gens intelligents qui ont librement choisi de travailler un peu moins d’heures afin de passer plus de temps en famille ou entre amis, de pratiquer des sports, de lire, de sortir, de voyager. Qu’y a-t-il de mal à rechercher le bonheur plutôt que l’argent? Il faut comprendre leur sentiment. Mais il ne faut pas noyer la discussion dans un happening dominé par l’émotion. Oui ou non, est-il vrai que les Québécois travaillent moins que les autres? Si oui, qu’est-ce qui explique cette évolution? Et est-il souhaitable qu’ils se remettent à travailler davantage? Sur les faits, Lucien Bouchard a dit la vérité. Oui, les Québécois travaillent moins d’heures par semaine, moins de semaines par année et moins d’années dans leur vie active. En 2005, le salarié occupé à plein temps a travaillé une heure et quart de moins par semaine au Québec qu’en Ontario. Il s’est absenté (vacances, fêtes, congés, etc.) pendant 24 jours au Québec et pendant 20 jours en Ontario. Parmi la population âgée de 55 à 64 ans, 48% des gens ont occupé un emploi au Québec, contre 58% en Ontario. Travailler moins que les autres retranche environ 7% du niveau de vie des Québécois. Leur revenu par habitant (ajusté en fonction du coût de la vie) équivaut présentement à 92% de celui des Ontariens. S’ils travaillaient autant d’heures que ces derniers, leur niveau de vie grimperait à 96% du leur. Si, en outre, ils restaient au travail aussi longtemps qu’eux dans leur vie active, ils atteindraient 99% du revenu de leurs voisins, presque la parité. Cette coupe de 7% de leur niveau de vie est-elle le prix que paient les Québécois pour leur paresse? Jamais de la vie. Le meilleur contre-exemple est celui des travailleurs autonomes. Ils n’ont ni patron ni syndicat sur le dos. Ils échappent à l’oppression des grandes organisations. Et ils travaillent une heure et demie de plus par semaine qu’en Ontario. Il y a peut-être des paresseux au Québec (comme dans toute société), mais l’exemple des travailleurs autonomes démontre clairement que les Québécois ne souffrent pas du syndrome de la paresse généralisée. Quand ils sont libres de choisir et qu’ils aiment ce qu’ils font, ils ne comptent pas les heures. Mais d’où vient que les salariés, eux, travaillent moins d’heures au Québec qu’ailleurs? Si on y regarde de près, on constate que le phénomène est observable dans différents secteurs de l’économie. Il n’y a pas de coupable en chef. Ce n’est pas la faute des femmes, des jeunes ou des syndicats. Les femmes travaillent moins d’heures que les hommes, et les jeunes moins que les adultes. Les syndicats, c’est connu, ne cherchent qu’à réduire le temps de travail. Mais ces tendances sont les mêmes au Québec qu’en Ontario. Il y a néanmoins des secteurs où la différence est frappante: ce sont ceux de la fonction publique, de la santé et de l’éducation. On y travaille en moyenne 110 heures de moins par année au Québec qu’en Ontario. Dans l’ensemble, les Québécois paraissent plutôt satisfaits de travailler moins d’heures qu’on ne le fait ailleurs en Amérique du Nord. Peut-être parce qu’ils aiment davantage leur temps libre. Mais peut-être aussi parce qu’ils aiment moins leur temps de travail. Il faudrait essayer de comprendre pourquoi. J’ai une amie qui, dans la première partie de sa vie, a contribué comme syndicaliste à bâtir les grosses bureaucraties du secteur public. Dans la seconde partie de sa vie, elle est devenue cinéaste et produit des documentaires sur le syndrome de l’épuisement professionnel parmi les cadres des grosses bureaucraties. Il y a peut-être un lien entre les deux. Pour vouloir travailler plus, il faut d’abord aimer ce qu’on fait, disposer d’un peu d’initiative et pouvoir compter sur d’autres gratifications que le dépôt direct et le Prozac.

Culture

Les disques

Grisante Griselda Antonio Vivaldi: Griselda. Avec la contralto Marie-Nicole Lemieux dans le rôle-titre. Ensemble Matheus, dir. Jean-Christophe Spinosi. Coffret de trois CD. Naïve OP 30419. La chanteuse jeannoise Marie-Nicole Lemieux est en voie de devenir l’une des plus grandes contraltos de notre époque. Déjà, sa voix exceptionnelle, alliée à une présence scénique et à une générosité de tempérament hors du commun, avait créé une onde de choc lorsqu’elle avait raflé, à 24 ans, le convoité premier prix du concours Reine Élisabeth de Belgique, en 2000. Quatre ans plus tard, la parution de l’enregistrement de l’opéra de Vivaldi, Orlando furioso, où elle tenait le rôle principal, lui valait les éloges de la critique du monde entier. Revoici Marie-Nicole Lemieux dans un autre opéra de celui qu’on a surnommé le «Prêtre roux»: Griselda. Ses talents dramatiques y brillent tout autant, sinon plus, que dans Orlando, puisque Vivaldi a écrit cet opéra, notamment, pour mettre en valeur sa protégée Anna Girò, une chanteuse qui était son élève… et peut-être plus, si l’on en croit les rumeurs de l’époque. Griselda raconte les souffrances et les humiliations d’une reine d’abord méprisée par ses sujets à cause de ses origines modestes, mais qui finit par en gagner le cœur grâce à sa vertu et à sa persévérance. Cet opéra figure parmi les quelque 450 œuvres manuscrites de Vivaldi qui dormaient à la Bibliothèque de Turin. Il s’agit d’une musique qui, pour l’essentiel, n’a pas été reprise depuis le 18e siècle. Le label Naïve en a entrepris l’enregistrement — plus de 100 disques devraient avoir paru d’ici 2015. Comme pour Orlando, on a ici fait appel au magnétique chef d’orchestre corse Jean-Christophe Spinosi et à l’Ensemble Matheus. Marie-Nicole Lemieux est en excellente compagnie: toute la distribution est étincelante. Mais il faut signaler la prestation d’un jeune ténor époustouflant, le bien nommé Stefano Ferrari, dont la virtuosité est à couper le souffle. De Freud à Schubert Œuvres de Franz Schubert, d’Anton Webern et d’Alban Berg. Jean-Guihen Queyras, violoncelle, et Alexandre Tharaud, piano. Harmonia mundi 901930. Le violoncelliste Jean-Guihen Queyras, qui a quitté son Montréal natal pour la France à l’âge de cinq ans, fait partie des rares musiciens capables d’éloquence autant lorsqu’ils parlent de la musique que lorsqu’ils la jouent. «Je ne vois pas de compositeur viennois, a-t-il dit, qui ne soit pas marqué par tout le travail d’introspection symbolisé par la psychanalyse. Schubert est, en quelque sorte, un précurseur de tout ce mouvement.» Jean-Guihen Queyras n’a donc pas hésité, sur cet enregistrement réalisé avec le très subtil pianiste français Alexandre Tharaud, à associer à Schubert deux compositeurs viennois du 20e siècle dont la musique n’est pas apparentée à première vue à la sienne: Anton Webern et Alban Berg. Cela n’étonne pas quand on sait que l’éclectique violoncelliste, qui affectionne le baroque, a été membre de l’un des ensembles phares spécialisés dans le répertoire actuel: l’InterContemporain de Pierre Boulez. Ce disque est un régal. Les interprètes se montrent bouleversants dans la très belle sonate de Schubert composée à l’origine pour arpeggione — instrument à mi-chemin de la guitare et du violoncelle, qui n’a pas survécu — ainsi que dans leurs propres transcriptions de mélodies du même compositeur. Mais ils le sont tout autant dans les miniatures de Webern et de Berg, qu’ils cisèlent à la perfection. Sa Majesté Edita Gaetano Donizetti: Roberto Devereux. Opéra sur DVD, avec Edita Gruberova, soprano. Chœur et orchestre national de Bavière. DG 00440 073 4185. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les turbulences amoureuses de la famille royale anglaise défraient la chronique. Gaetano Donizetti, champion du bel canto, en a fait la matière première d’une trilogie dramatique qui comprend Roberto Devereux. Les péripéties d’un ménage à trois, fût-il princier, n’ont pas inspiré beaucoup de metteurs en scène, et la transposition de l’intrigue à notre époque ne fait rien, ici, pour arranger les choses. Mais ce DVD en vaut la peine, ne serait-ce que pour la performance extraordinaire de la reine — celle du bel canto —, l’incroyable soprano colorature tchèque Edita Gruberova, qui s’offre le luxe d’être, en plus, une comédienne hors pair. Ne pas oublier le maïs soufflé…

Politique

Pour un traité international sur la diversité linguistique

Conférence d’ouverture au congrès de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec Montréal, le vendredi 24 novembre 2006 Le 5 juin 1996 – c’était un mercredi – les fonctionnaires de la Direction de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes du Puy-de-Dôme sont entrés dans l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand. J’aime beaucoup que cette histoire se passe à Clermont-Ferrand. La ville de Blaise Pascal et de Fernand Raynauld est connue pour avoir conçu et produit les meilleurs pneus au monde. Mais Clermont-Ferrand n’est pas exactement une ville cosmopolite, une métropole du choc des cultures et des langues et certainement pas un lieu de congrégation des polyglottes. Alors que faisaient, en ce mercredi printanier, les fonctionnaires de l’État français dans l’hypermarché Géant ? Leur travail. Ils vérifiaient que tout était conforme aux lois et règlements de l’hexagone. Mais que voient-ils ? Des publicités vantant les mérites des bouteilles de marques OD Pirat, Shock et Blackladder. Les appellations anglophones ne les ont pas choqué. Ou, si oui, ils ne pouvaient rien y faire, car la langue des marques de commerce est déterminée par une puissance qui transcende les nations et les parlements. J’y reviendrai. Non, ce qui choque les fonctionnaires de la République française, une république qui s’y connaît en protection des boissons alcoolisées, est que Shock, Blackladder et OD Pirat se permettent de, disons, pirater le terme CIDRE. Or cette appellation est réservée aux boissons à base de pommes. Ce n’est pas leur cas. Les fonctionnaires prennent notent et déposent une plainte. Dans une autre version de ce discours, que je réserve pour une conférence éventuelle à l’Ordre des producteurs de cidres agréés du Québec, je relaterai ce qu’il advint de cette affaire de la plus haute importance. Je vous réserve à vous seuls, chers traducteurs, terminologues et interprètes, le cheminement de l’autre découverte effectuée par nos fonctionnaires du Puy-de-Dôme. Non loin des boissons usurpant le beau nom de cidre, se trouvaient également 432 bouteilles de Coca-Cola, 47 bouteilles de vrai cidre Merry Down et 22 bouteilles de bière au gingembre Red Raw. L’étiquetage de ces boissons n’était pas en langue française, hormis pour leur volume et, pour les bières, leur titre alcoométrique. (Notez la rigueur de nos amis fonctionnaires.) Or le droit français est formel. C’est l’article R. 112-8 du code de la consommation (vous savez, l’ancien article 4 du décret n_ 84-1147). Il précise – je le cite de mémoire : « Toutes les mentions d’étiquetage prévues doivent être facilement compréhensibles, rédigées en langue française et sans autres abréviations que celles prévues par la réglementation ou les conventions internationales. Elles sont inscrites à un endroit apparent et de manière à être visibles, clairement lisibles et indélébiles. Elles ne doivent en aucune façon être dissimulées, voilées ou séparées par d’autres indications ou images. » Déjà, vous avez remarqué, une prévention contre le voile. Nos employés de l’État ont donc dressé un procès-verbal – nous dirions ici, une contravention. Le représentant de l’hypermarché Géant, M. Yannick Geffroy, fut sommé de s’expliquer devant le tribunal de police de Saint-Étienne, où l’affaire se déplace. Il n’était pas dépourvu d’arguments, M. Geffroy. Les fournisseurs des cidres Merry Down et des bières Red Raw avaient commis une erreur en ne joignant pas les étiquettes autocollantes en langue française destinées à être apposées sur ces boissons, comme il leur avait été demandé. Bon. Mais M. Geffroy était plus ferme concernant les bouteilles de Coca-Cola. Elles avaient été acquises en Grande-Bretagne, d’où l’absence d’inscriptions en français (sauf pour le volume). Il indiqua qu’un panneau comportait la traduction de ces étiquettes, mais un client avait dû le faire tomber au fond de la gondole. Mais ce n’est pas grave, a-t-il plaidé, car le Coca-Cola est un produit notoirement connu et le consommateur ne peut être gêné par un étiquetage en langue anglaise, une langue facilement comprise de tous. Le 18 novembre 1997 – c’était un mardi – le juge du tribunal de police de Saint-Étienne – et je n’ai pas pu vérifier s’il connaissait bien l’anglais – n’a pas retenu les arguments de M. Geffroy et l’a condamné au paiement de 501 amendes de 50 FRF – autant que de produits fautifs – pour infraction à la règle de l’étiquetage en français. Cela faisait, pour le géant hypermarché, l’équivalent de 6 433 $ de l’époque, donc 8 084$ courants. On aurait pu penser que l’affaire s’arrêterait là. C’était, pour l’hypermarché, de l’argent de poche. Mais non. Notre bon M. Geoffroy et la grande société française Casino, propriétaire des Géants, a porté la cause en appel. Et cela est très intéressant car nous sommes en présence d’une compagnie française qui, pour une somme risible, a décidé de contester la législation française en vigueur qui imposait l’étiquetage en français pour des raisons – des raisons de stricte logique marchande. De Clermont-Ferrand, en passant par Saint-Étienne, on en est venu à la cour d’appel de Lyon, ville où le Coca-Cola est une boisson notoirement connue mais où l’anglais n’est pas la langue commune. Le géant Casino posa au juge de Lyon une question qui nous intéresse, ici, au plus haut point. Le droit communautaire européen qui interdit les entraves au commerce considère-t-il exagérée, voire illégale, l’obligation faite par la République française aux commerçants français de vendre aux clients français des produits dont l’étiquetage est en français ? Le bon juge de Lyon n’avait pas de réponse à cette question et l’a donc renvoyée aux experts : les membres de la Cour de Justice des Communautés européennes. Se sont donc penchés sur cette affaire les juges Iglésias, Moitihho de Almeida, Edard, Sevon, Gulmann, Puissochet, Jann, Ragnemalm et Wathelet. Ils ont entendu les parties le 20 octobre 1999 – un mercredi, au Luxembourg. Ils ont rendu leur jugement un jeudi. Le 25 novembre 1999. Ils ont beaucoup travaillé sur la question de savoir ce que constituait exactement du cidre. Mais j’ai promis de garder ces détails pour un autre auditoire. Ils ont rappelé que la question linguistique avait déjà fait l’objet de décisions antérieures. Par exemple, ils avaient statué en juin 1991, et l’affaire était à ce point importante qu’ils avaient émis leur décision le 18. Or vous vous souviendrez qu’en 1991, le 18 juin tombait un samedi. Statué quoi ? Que l’article 30 du traité européen de Maastricht alors en vigueur interdit qu’un état membre impose exclusivement l’utilisation d’une langue pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité que soit utilisée une autre langue facilement comprise par les acheteurs ou que l’information soit assurée par d’autres mesures. Voilà qui est intéressant. A ce critère, les dispositions de la loi 101 d’origine sur l’affichage commercial qui imposait l’unilinguisme français aurait été jugée illégales en droit européen. L’unilinguisme est verboten. Car, selon la logique des juges, on ne peut interdire l’ajout d’une autre langue facilement comprise par les acheteurs. Mais on pourrait donc interdire une langue non facilement comprise. Selon ce critère, le Québec pourrait interdire l’affichage en mandarin, canaque ou punjabi. (Je signale au passage que l’application de ce critère me semble semé d’embûches. Il faut définir ce qu’est une langue facilement comprise – cela dépend des locuteurs – et il faut définir qui sont les acheteurs qui comprennent. L’arabe est peu compris au centre ville de Clermont-Ferrand, mais dans les banlieues parisiennes ?) Laissons cela. La cour est revenue une seconde fois sur des questions linguistiques et semble avoir considéré que sa nouvelle décision n’était pas exceptionnelle car elle l’a rendu un jeudi, en 1995, en octobre, le 12. Sa conclusion : le droit européen s’oppose à ce qu’un État membre impose l’utilisation de la langue dominante de la région dans laquelle le produit est mis en vente, même si l’utilisation simultanée d’une autre langue n’est pas exclue. Dois-je traduire ? Il est illégal, en droit européen, d’adopter une loi qui oblige l’utilisation de la langue dominante de la région – ou de la nation, de l’État – pour l’étiquetage de produits vendus dans la région en question. Cela est interdit, même si est permise l’utilisation simultanée d’une autre langue. Appliquée à la loi 101 actuelle sur l’affichage commercial, cela voudrait dire que le Québec n’aurait pas le droit d’imposer le français comme langue prédominante, ni même comme langue présente dans l’affichage, même si la loi stipule que le français peut être accompagné d’une autre langue. Bref, à se stade, le droit européen décrétait le libre choix des commerçants en matière linguistique dans les questions commerciales. Se tournant vers la cause des Coca-Cola unilingues anglais, la cour européenne devient plus claire encore. Le droit européen en vigueur, déclarent les juges : s’oppose à ce qu’une réglementation nationale impose l’utilisation d’une langue déterminée pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité qu’une autre langue facilement comprise par les acheteurs soit utilisée ou que l’information de l’acheteur soit assurée par d’autres mesures. Une telle obligation constituerait (…) une restriction quantitative des importations. Dois-je traduire ? Pour peu qu’une étiquette porte une langue facilement comprise, comme l’anglais – ce qui semble une évidence pour les juges qui ne discutent même pas de la question – ou pour peu que l’information soit présentée autrement, sur un panneau, par exemple – mais le panneau était absent dans l’hypermarché Géant, un coup du gondolier, vous vous souvenez – la langue officielle, nationale, commune ou tout ce que vous voulez ne doit pas être imposée. Certes on ne peut, disent les juges, induire les consommateurs en erreur. Certes, is doivent comprendre ce qu’on leur dit. Mais, à Clermont-Ferrand comme ailleurs en Europe, l’anglais suffit. Demander davantage serait une restriction aux importations. Une entrave au commerce. Et cette décision s’est appliquée. Et l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand n’a pas eu à payer ses 501 amendes. Et la compagnie française Casino avait réussi à établir une jurisprudence interdisant aux élus de la République française de protéger la présence du français sur les étiquettes des produits de consommation. Il y a un mais. Et j’y viens sous peu. Mais la logique que je viens de vous décrire, appliquée dans un pays de grande culture, par une institution supranationale européenne immensément plus respectueuse des traditions et des identités que celles issues de Bretton Woods – l’Organisation mondiale du Commerce, l’OMC, le Fonds monétaire international, la Banque Mondiale – illustre la puissance de la logique commerciale sur les impératifs culturels ou identitaires. Cela signifie que les impératifs identitaires ou culturels ne sont pas une variable essentielle dans la détermination du droit en ce qui concerne la communication entre le vendeur et l’acheteur. Dans une société de consommation, c’est dire qu’une grande part de l’activité humaine échappe aux considérations culturelles. Je viens au mais. Heureusement, la France et certains de ses alliés au sein de l’Europe ont modifié la législation européenne. Un lundi de janvier 1997, ils ont permis aux États membres d’imposer que les mentions d’étiquetage figurent au moins dans une ou plusieurs des langues officielles de la Communauté européenne. La France peut donc désormais imposer le français sur ses étiquettes. Bien. ( Je fais une pause pour ceux qui suivent attentivement. La loi fut modifiée après l’infraction commise à Clermont-Ferrand mais avant que la Cour ne statue. Les Coca-Colas unilingues ont été sauvées par la loi en vigueur au moment de l’infraction. Ils auraient été châtiés si les fonctionnaires les avaient pris en flagrant délit deux ans plus tard. Fin de la pause.) Mais même le libellé de la nouvelle directive européenne est intéressant. La France peut imposer le Français, non parce que c’est la langue officielle de la France, ou la langue dominante du lieu, mais parce que c’est une des langues officielles de la Communauté européenne. Or l’Union européenne compte 20 langues officielles, mais 25 pays. Avant d’adhérer à l’Union, chaque pays précise la langue qu’il veut voir devenir langue officielle dans le cadre de l’Union. Certains États membres n’ont pas demandé le statut de langue officielle pour toutes les langues qu’ils reconnaissent comme officielles au niveau national. C’est le cas du catalan et du luxembourgeois. Tant pis pour eux. Et théoriquement, rien n’empêcherait un autre pays d’adhérer à l’Union sans exiger que sa langue soit une langue officielle et, en conséquence, il ne pourrait obliger l’étiquetage dans sa langue. Et si un jour l’Europe décide de réduire le nombre de ses langues officielles… Mais le péril est derrière nous pour ce qui est de la France, au moins. Mais l’est-il ? Cette directive qui permet aux pays d’imposer une langue européenne pourrait encore être modifiée. Et de négociation européenne en négociation européenne, la France a perdu son droit de veto en la matière. Si la majorité de ses partenaires en décide autrement, on pourra, en quelque mois, à un jour de la semaine encore indéterminé, n’acheter du Coca-cola qu’en anglais dans la ville de Bibendum. En quoi cela nous concerne-t-il, nous Québécois ? Le problème n’est pas que nous n’ayons aucun député au parlement européen. Le problème vient du fait que la logique marchande prime sur la logique identitaire ou linguistique dans les grandes enceintes dont nous sommes membres – ou dont le Canada est membre. Le problème vient du fait que, lorsque nos gouvernements ont négocié ces ententes commerciales, ils ont été généralement timides ou inconscients lorsqu’est venu le temps de protéger la capacité des États à défendre et promouvoir leur langue dans l’espace commercial. Il y a cinq ans, Ivan Bernier, juriste à l’Université Laval, faisait une première observation des nuages se profilant à l’horizon, analysant les traités et la jurisprudence commerciale internationale. Il concluait que « Comme ces accords ne font guère de place en général à des restrictions aux échanges de biens ou de services fondées sur des considérations relatives à la langue, il est normal de s’inquiéter du sort réservé à des interventions telles que les quotas radiophoniques basés sur la langue, les exigences linguistiques en matière de services professionnels, les subventions accordées sur la base de critères incluant la langue, les exigences linguistiques en matière d’étiquetage. » Bref, selon lui, et selon Christine Fréchette du Conseil de la langue française qui s’exprimait dans un texte récent, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un tribunal de l’OMC ne déclare contraires au droit commercial la loi du Québec obligeant les majors à fournir des versions françaises de leurs films et mette dans sa mire les quotas contraignant les radios à diffuser une proportion minimale de chansons en français. Même les dispositions de la loi 101 qui imposent la présence du français ou sa prédominance dans l’étiquetage, les modes d’emploi et l’affichage pourraient être hachées menu sur l’autel du commerce – à moins qu’on ne fasse la démonstration que la santé et la sécurité des consommateurs sont en danger. Mais si tous peuvent lire les warnings, la santé est sauve, non ? Et si on peut faire la démonstration que la plupart des habitants de Clermont-Ferrand parlent mal l’anglais, chacun sait que la majorité des Québécois, eux, le comprennent. Car il n’est pas nécessaire de maîtriser l’anglais comme Shakespeare pour lire les étiquettes. La langue de Ronald MacDonald suffit amplement. Et même si, dans la logique commerciale, on fait la preuve que le français doit être présent pour des raisons de santé, cela ne protège nullement sa prédominance, qui répond à un impératif socio-politico-identitaire. J’ai parlé d’Ivan Bernier. Ce nom vous dit peut-être quelque chose. Il est l’un des chercheurs dont l’influence fut déterminante pour établir les assises intellectuelles du nouveau traité sur la diversité culturelle. Ce traité, désormais adopté et en voie de ratification, n’a-t-il pas réglé la question ? N’a-t-il pas affirmé la capacité des états de protéger et promouvoir leurs cultures nationales ? Oui. Enfin, il leur a donné un outil, à brandir devant un autre outil, celui de l’Organisation Mondiale du Commerce. Cependant, le traité sur la diversité culturelle ne mentionne la question linguistique que de manière incidente. Pas suffisamment pour servir de rempart contre la logique commerciale. Mais suffisamment pour servir de point d’appui pour bâtir un autre document, un autre traité, portant cette fois sur la diversité linguistique. Bon. J’admets avec vous qu’il est complètement idéaliste de parler d’un tel traité international. Nous ne sommes que quelques-uns à en évoquer la possibilité, encore moins à le juger souhaitable, moins encore à le penser réalisable. A l’extérieur du Québec, la question est quasi-inexistante. A l’intérieur du Québec, elle est balbutiante. Alors suis-je en train de perdre votre temps ? Comme je l’aurais perdu, sans doute, si vous m’aviez invité en novembre 1996, un vendredi, pour vous parler d’un traité sur la diversité culturelle. Car lorsqu’elle est apparue dans les milieux gouvernementaux et universitaires de Québec, il y a 10 ans, l’idée de freiner le rouleau compresseur culturel des États-Unis grâce à un traité international qui soustrairait la culture à la tyrannie de la logique commerciale semblait complètement chimérique. Pourtant, une décennie plus tard, en octobre dernier, 148 États représentés à l’Unesco – seuls les États-Unis et Israël votant non – ont approuvé le nouveau traité, révolutionnaire, qui protège la capacité des États de soutenir leurs artistes, leur cinéma, leur industrie du disque. Bien sûr, on aimerait, avec Louise Beaudoin, à qui l’on est largement redevable de l’existence de ce traité, qu’il soit plus musclé, plus contraignant. Mais en soi, il constitue un gigantesque et improbable pied de nez à la puissance américaine… ou un signe de sa faiblesse momentanée. Depuis 10 ans, les promoteurs de ce projet n’ont pas perdu leur temps. Au contraire, ils nous ont montré la voie. Alors réfléchissons un instant à ce qu’un traité sur la diversité linguistique pourrait contenir. Comme celui sur la culture, il interdirait d’interdire. C’est-à-dire que les États ne pourraient éliminer de leur paysage une langue minoritaire ou étrangère (comme les Grecs tentent de le faire avec le Turc, ennemi héréditaire). Dans le respect des langues minoritaires, les États pourraient cependant se donner le droit de déclarer une ou plusieurs langues officielles, de décréter la prédominance d’une de ces langues sur son territoire, d’adopter des politiques publiques visant à perpétuer cette prédominance, y compris en éducation et dans les industries culturelles, et dans l’affichage et l’étiquetage commercial. C’est la loi 101 actuelle, toute crachée. Préserver l’acquis linguistique serait déjà bien. Mais pourquoi ne pas également gagner du terrain, avant qu’il ne soit trop tard. La généralisation de l’anglais dans les raisons sociales et les marques de commerce est déjà un sujet d’inquiétude tant au Québec qu’en France, en Russie, au Mexique ou en Chine. Le droit national actuel ne peut obliger Future Shop ou Toys « R » Us à se franciser, ne serait-ce que pour mieux atteindre leurs clientèles francophones. Le même raisonnement s’applique évidemment au Cirque du Soleil en tournée en Arkansas ou à Singapour. Suivant les recommandations d’un avis du Conseil de la langue française de 2000 et du rapport de la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec (la commission Larose) en 2001, le Québec pourrait proposer une révision des règles internationales sur les marques. Un nouveau traité reconnaîtrait les dénominations commerciales étrangères existantes (pourquoi franciser rétroactivement ce joyau de la langue du commerce qu’est Canadian Tire). Elle protégerait celles, actuelles et futures, qui sont des noms propres (Fouquet, Tim Horton, Bombardier). Surtout, elle permettrait aux États de réglementer l’implantation de nouvelles marques et raisons sociales. En certains cas, des États, comme le Québec, pourraient se fixer l’objectif d’assurer une prédominance globale du français sur la totalité des marques et établir, au-delà d’un certain seuil, un moratoire sur les nouvelles marques unilingues anglaises. J’ai toujours aimé la règle des deux-tiers un tiers. Elle s’applique pour l’affichage commerciale – et on peut constater qu’à Miami, le règle est appliquée pour assurer la prédominance de l’anglais et la présence de l’espagnol. Un signal identitaire est donné – l’anglais est la première langue du lieu – le service est donné à la minorité – l’espagnol est présent. J’appliquerais la même règle aux marques de commerce. Les deux tiers devraient être en français. Au delà de ce seuil, les nouveaux venus sur le marché ne seraient pas empêchés d’entrer. Ils n’ont qu’à racheter une marque existante, vieillissante peut-être, pour la retirer du marché et mettre la leur à la place. Voilà ce que je verrais pour le Québec. D’autres États viseront l’égalité des langues. D’autres s’abstiendront d’agir. Chacun aura le pouvoir de décider. La montée aux barricades est prévisible sur Madison Avenue, l’artère new-yorkaise qui tient lieu de quartier général anglo-américain des marques de commerce. Mais qu’on nous montre sur quelles tables de la loi divine il est écrit que ce sont les entreprises transnationales, et non les représentants élus des peuples, qui doivent avoir le dernier mot en ces matières. Un traité comme celui-là pourrait avoir deux effets secondaires positifs pour le Québec. Inscrire dans un traité international signé par le Québec l’interdiction d’interdire rendrait impossible tout retour à l’affichage commercial unilingue français. Ce serait, à mon avis, une bonne nouvelle. J’ai toujours été en désaccord avec ceux qui veulent faire du Québec un endroit aussi francophone que l’Ontario est anglophone. Ce serait, comme disent les Américains cruel and unusual punishment pour notre minorité anglophone, et je ne mange pas de ce pain là. La prédominance du français est, à mon avis, le concept clé. Il résume la réalité et nous indique le programme pour la suite. Inscrire dans un traité international signé par le Canada le droit des États à des politiques publiques visant la prédominance d’une langue mettrait la Cour suprême canadienne en garde contre toute tentative d’invalider les dispositions scolaires et commerciales actuelles de la loi 101. Or rien ne garantit qu’un nouveau charcutage ne nous attend pas au tournant. Les dispositions constitutionnelles actuelles le permettraient. Un jeune politologue de l’Université de Montréal prévoyait même, en 1992, qu’une future Cour suprême allait agir de la sorte. Il s’appelait Stéphane Dion. Construire une digue légale internationale entre le pouvoir de la Cour suprême et la volonté de l’Assemblée nationale québécoise ne serait donc pas un bénin bénéfice. Voilà pour les effets, disons, égoïstes de notre action. Mais comme dans le cas de la diversité culturelle, le Québec a un rôle altruiste à jouer. Bien sûr, c’est parce que nous sommes situés à l’épicentre du séisme, aux portes de la plus grande puissance culturelle et commerciale de l’histoire du monde, que nous réfléchissons davantage que d’autres aux risques et aux solutions. Bien sûr, la solution à nos problèmes passe désormais par des protections internationales. Bien sûr, nous ne serions pas aussi engagés dans ces débats si nous n’étions pas spécifiquement, urgemment impliqués. Mais tout cela étant dit, notre contribution aux débats identitaires mondiaux n’en est que plus précieuse. Le Québec, qui comme vous le savez forme une nation mais n’a pas d’État souverain, a la capacité de modifier le cours des choses. La capacité de modifier significativement l’équilibre mondial entre impératif marchand et conscience identitaire. C’est énorme. Nous ne le soupçonnions pas. Mais nous l’avons fait, ces derniers dix ans, avec la culture. Nous pouvons le faire, d’ici dix ans, avec la langue. Ce n’est peut être excitant que pour moi. Mais je ne peux me défaire de l’impression que l’action potentielle du Québec dans ce combat essentiel est davantage qu’une occasion d’agir. Je ne peux me défaire de l’impression que c’est un appel. Merci

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Monde

Visite guidée au coeur de Shangai

Shanghaï est devenue le New York de l’Asie, comme en témoigne Pudong, le quartier des affaires. La ville compte 4000 gratte-ciel, près de deux fois plus que Manattan. Nanjing, l’artère commerçante la plus fréquentée, est également la plus éclairée. Ici, on n’hésite pas à couvrir les façades des immeubles de lumières et de publicités aux néons criards. Le fleuve Huangpu sépare la nouvelle ville en deux. Il borde aussi le port de la métropole, le plus gros de la Chine continentale et troisième dans le monde. Dans sa course effrénée à la modernité, le gouvernement détruit tout ce qui reste de l’ancien Shanghaï. À l’exception de quelques enclaves historiques préservées pour les touristes, la vieille ville est devenue un véritable chantier à ciel ouvert. Figées dans un décor qui ne leur appartient plus, ces petites maisons attendent d’être démolies. Certains de leurs occupants ont refusé de quitter, espérant obtenir une meilleure indemnisation de départ. Sur les chantiers s’activent des milliers de mingongs, des travailleurs migrants venus des campagnes dans l’espoir d’améliorer leur sort. À peine payés et condamnés à dormir sur leur lieu de travail, ils forment une main d’œuvre plus que bon marché. Avec 14 000 habitants au kilomètre carré, le centre-ville est une véritable fourmilière. Shanghaï est la cinquième ville du monde en terme de population, après Mexico, Tokyo, Sao Paulo et New York. Les Shanghaiens, riches ou pauvres, n’ont pas de sécheuse, en raison de l’étroitesse des appartements, mais aussi du coût très élevé de l’électricité. Résultat : on installe des cordes à linge partout, même sur les panneaux de signalisation! Un tabouret et des outils, voilà tout ce qu’il faut pour faire quelques yuans… De nombreux réparateurs de vélo et affûteurs de couteaux ont établi leur petit commerce sur les trottoirs. Même si les voitures sont très présentes, le vélo demeure le moyen de transport de prédilection. Peu importe le chargement… Le bronzage n’a pas la cote en Chine. Au contraire, une peau brunie par le soleil est associée au travail extérieur, donc à la pauvreté. Pour s’en préserver, certaines femmes portent des visières teintées et des gants. Les Shanghaiens font toujours leurs achats dans des marchés publics. Mais les centres commerciaux poussent comme des champignons, au grand plaisir de la jeune classe moyenne. Cette scène plutôt inusitée pour un Occidental, n’a rien d’étonnant à Shanghaï. Que ce soit pour faire les courses ou promener le chien, le pyjama est de mise à toute heure du jour. Pourquoi se priver de confort ? La cueillette des matières recyclables est devenu un métier en soi. Des familles entières s’y adonnent, dénichant bouteilles de plastique, cartons et métaux qui seront ensuite vendus au centre de tri. Les appartements construits près du pont Lupu verront leur valeur augmenter de façon fulgurante d’ici 2010. La zone industrielle qui se trouve de l’autre côté du pont deviendra l’emplacement de l’Exposition universelle. L’événement, qui aura pour thème «Meilleure ville, meilleure vie», sera l’occasion pour Shanghaï de se présenter au monde comme une ville de premier plan.

Culture

À lire avant 18 ans

L’écrivain Yves Beauchemin a trouvé l’expérience « cruelle ». Les membres du groupe rap Loco Locass ont eu du mal à parvenir à un consensus. L’homme de théâtre René-Daniel Dubois en a discuté avec ses amis durant une fin de semaine: « Vous auriez dû entendre le débat! »L’actualité leur avait pourtant posé une question bien simple: quels sont les cinq romans que les jeunes devraient avoir lus en terminant le secondaire? Aucune restriction géographique ou temporelle. Le problème, pour plusieurs des personnalités interviewées, fut de se limiter à cinq titres!Tous, de Bernard Landry à Victor-Lévy Beaulieu, de l’écrivaine Marie-Sissi Labrèche à l’éditrice Brigitte Bouchard, ont répondu avec passion et générosité. Comme s’ils étaient heureux de retourner à leurs premiers émois de lecteurs, lorsqu’ils découvraient combien le monde était vaste, et qu’ils n’auraient jamais assez d’une vie pour tout lire.Les livres choisis forment une mosaïque étonnante. D’abord en raison des absents. Harry Potter n’est pas là. Le seigneur des anneaux non plus. Et aucun « roman jeunesse » n’en fait partie, excepté un classique, L’île au trésor, de Stevenson, proposé par Yves Beauchemin.Les personnalités n’ont pas eu peur des briques. « Grâce à J.K. Rowling et à Tolkien, nous savons que les jeunes sont capables de lire de gros bouquins », écrit l’historien Denis Vaugeois. Il a proposé un périple de 1 223 pages au coeur de l’Inde, avec Un garçon convenable, de Vikram Seth.Chacun a choisi selon ses propres critères. Pour l’ex-ministre Joseph Facal, les romans devaient aborder des thèmes qui touchent les adolescents et être « d’authentiques chefs-d’oeuvre, pas des niaiseries cool ». Il a choisi Prochain épisode, d’Hubert Aquin, et L’attrape-coeurs, de J.D. Salinger. René-Daniel Dubois, lui, a opté pour les romans qui lui ont laissé la plus forte impression quand il était adolescent, comme Demian, de Hermann Hesse, et Frankenstein, de Mary Shelley.Les romans proposés sont français, états-uniens, latino-américains, russes, maghrébins, anglais et, surtout, québécois. Réjean Ducharme et Michel Tremblay sont cités par quatre personnes, Gabrielle Roy par trois. Le roman québécois le plus populaire? Si l’on inclut la liste que nous publions sur le Web, c’est Volkswagen Blues, de Jacques Poulin, qui entraîne le lecteur en minibus sur les routes d’Amérique.Parmi les romans étrangers, les deux qui reviennent le plus souvent sont Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez, et L’écume des jours, de Boris Vian.Certaines des personnalités interviewées ont triché en élargissant délibérément la définition de « roman ». Ainsi, la journaliste littéraire Marie-Claude Fortin a proposé les Poésies complètes d’Émile Nelligan, et l’animatrice Sophie Durocher, L’homme rapaillé, de Gaston Miron. Le dramaturge Michel Marc Bouchard, pour sa part, n’a pu s’empêcher de citer une pièce de théâtre, Où est-ce qu’elle est ma gang, de Louis-Dominique Lavigne. Et Loco Locass a osé un essai, Raisons communes, de Fernand Dumont.Dans ses directives aux professeurs de français, le ministère de l’Éducation du Québec indique combien de livres l’élève doit lire à chaque cycle du secondaire, mais leur laisse beaucoup de latitude quant au choix des titres. Voici un dossier qui saura les inspirer dans leur sélection. À laisser traîner dans la chambre de votre ado!Joseph FacalAncien ministre du Parti québécois, il est professeur invité à HEC Montréal et chroniqueur dans divers médias.1. L’attrape-coeurs, de J.D. SalingerLe roman de la jeunesse confuse, perdue, qui s’interroge.2. Bel-Ami, de Guy de MaupassantLe roman de l’ambition, du désir de s’élever dans la société, et les dilemmes moraux que cela pose parfois.3. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezPour que les jeunes voient qu’un grand artiste peut trouver de la magie dans la réalité quotidienne la plus banale.4. Prochain épisode, d’Hubert AquinParce que c’est le plus grand roman de la littérature québécoise.5. Le vieil homme et la mer, d’Ernest HemingwayParce qu’il nous enseigne que c’est dans le fait de s’être battu jusqu’au bout que se trouve la vraie victoire, même si on perd.Myriam BeaudoinAuteure de deux romans, Un petit bruit sec et Hadassa, elle enseigne le français au collège Villa Maria, à Montréal.1. La folle allure, de Christian BobinLa fugueuse du livre nous apprend à connaître les sonates de Bach et les raccourcis vers l’émancipation.2. Hors de moi, de Didier Van CauwelaertUn roman qui déstabilise nos repères et nous habite longtemps après qu’on l’a terminé.3. L’enfant de sable, de Tahar Ben JellounIl faut lire dans ce roman poétique l’ambiguïté, le déni et l’injustice.4. Couleurs de cendre, de Francine NadonL’auteure, québécoise, permet d’interroger non seulement le mal, la violence et le racisme, mais aussi l’espoir et le mystère de la vie qui continue, malgré tout.5. Contes et récits fantastiques, de Théophile GautierGautier mêle à l’épouvante et à l’horreur le passage du temps, la passion irrépressible et la mort toujours plus forte.Loco LocassBatlam, Biz et Chafiik, les trois membres de ce groupe rap, sont de véritables amoureux de la langue française.1. L’homme rapaillé, de Gaston MironLe seul livre du plus grand poète québécois. Une oeuvre immense, raboteuse et magnifique comme le Québec.2. Vamp, de Christian MistralEmmuré en son mythe, Mistral écrit sa génération, sans morale ni complaisance. Incontournable pour tout Québécois de moins de 40 ans.3. Les fleurs du mal, de Charles BaudelaireAlcool, drogue, beauté, amour et mort, Baudelaire cultive presque tous les thèmes chers à la jeunesse. Une langue d’une richesse, d’une précision et d’une luminosité admirables.4. Cyrano de Bergerac, d’Edmond RostandCombattant et poète à la langue aussi acérée que son épée, Cyrano est un modèle pour les adolescents en quête d’absolu. Le seul héros classique qui pourrait affronter Eminem en duel verbal.5. Raisons communes, de Fernand DumontLucide et solidaire avant l’heure, Dumont a écrit un essai sociologique sur le Québec qui est d’une limpidité et d’une pertinence inégalées. Le chapitre sur l’éducation est particulièrement éclairant.Denis VaugeoisAncien ministre du Parti québécois, il est historien et éditeur au Septentrion.1. Un ange cornu avec des ailes de tôle, de Michel TremblayPourquoi ne pas découvrir le plaisir et le charme de la lecture grâce au cheminement d’un de nos plus grands écrivains? Très touchant et très vrai. Une langue de transition qui fait le lien entre les générations.2. Volkswagen Blues, de Jacques PoulinDans un récit tout simple, on découvre un autre aspect de l’Amérique et un pan de son histoire. Le Québec ne se comprend pas sans un important recours au passé. Quelle que soit leur origine, les jeunes Québécois doivent découvrir ce qui distingue leur société.3. Les croisades vues par les Arabes, d’Amin MaaloufLe contexte mondial est une invitation à mieux connaître le monde arabe. Tout Maalouf est à lire.4. Un garçon convenable, de Vikram SethUne façon de partir à la découverte d’un autre monde, et pas n’importe lequel: l’Inde.5. Suite française, d’Irène NémirovskyPlusieurs guerres se déroulent sous nos yeux. À quoi ressemble la fuite devant l’agresseur? Les origines juives de l’auteure ajoutent à l’intérêt exceptionnel de cet ouvrage écrit dans une langue merveilleuse, pourtant une langue seconde pour Irène Némirovsky.Brigitte BouchardFondatrice et directrice de la maison d’édition Les Allusifs.1. Siddharta, de Hermann HessePour le voyage initiatique, la quête de l’absolu. 2. Le grand cahier, d’Agota KristofUn roman qui évoque le déracinement. Une histoire rêche, écrite avec un sens inné de la narration et du rythme. On ressent l’angoisse de la séparation, l’identité perdue, les destins brisés par un exil forcé.3. Vendredi ou Les limbes du Pacifique, de Michel TournierOu encore sa version pour les jeunes, Vendredi ou La vie sauvage, où l’on vit cette méfiance à l’égard de l’humanité. Un univers qui nous questionne sur nos valeurs.4. Candide, de VoltaireCe livre est la traversée d’une errance et la découverte des maux de ce monde.5. La détresse et l’enchantement, de Gabrielle RoyPour la prise de conscience de ce qui l’a façonnée et qui deviendra sa vocation d’écrivaine.Line BeauchampMinistre de la Culture et des Communications.1. Maria Chapdelaine, de Louis HémonUne magnifique histoire d’amour, mais aussi, bien sûr, un roman de l’identité. Un incontournable pour quiconque veut comprendre l’évolution du Québec.2. Si c’est un homme, de Primo LeviUn petit livre, une « plaquette » comme on dit, mais d’une telle densité! À lire pour faire le point sur des valeurs fondamentales et si fragiles: la démocratie, l’humanisme, la liberté.3. Le goût des jeunes filles, de Dany LaferrièreCe beau et puissant récit déborde de sensualité (et pourquoi pas?). L’action se déroule à Port-au-Prince, mais la trame de l’histoire, c’est l’âme haïtienne, qui est, à bien des égards, très proche de la sensibilité québécoise.4. Annabelle, de Marie LabergeUne oeuvre contemporaine passionnante, émouvante. Les personnages sont si réels et si attachants qu’on entre littéralement en relation avec eux.5. Les Poésies d’Émile NelliganJ’ai découvert Nelligan à l’adolescence. Quel choc! Il est le poète éternel de la jeunesse, car il exprime le lyrisme, la fascination des abîmes et la soif sublime propres aux jeunes.Victor-Lévy BeaulieuÉcrivain et éditeur, il vient de publier James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, aux Éditions Trois-Pistoles.1. Les sirènes du Saint-Laurent, de Roger FournierLe grand roman de la vie traditionnelle des Québécois avant leur exode vers Québec, Montréal et les États-Unis. Un livre définitif sur la ruralité d’autrefois.2. Bonheur d’occasion, de Gabrielle RoyL’arrivée en ville des Québécois. L’épopée du petit peuple cherchant désespérément à sublimer sa condition humaine aliénée. La Révolution tranquille, déjà.3. La nuit, de Jacques FerronAu coeur de la ville, la nuit québécoise devient terroriste. Notre entrée dans la grande histoire contemporaine.4. Babelle, de Renaud LongchampsEn plein mitan de la nouvelle ruralité beauceronne, peut-on vivre en région quand on s’ouvre soi-même à toute la modernité? Une formidable suite aux Sirènes du Saint-Laurent.5. Le nez qui voque, de Réjean DucharmeGrâce à Mille Milles et à Châteaugué, qui inventent la langue québécoise, le pays rural et le pays urbain deviennent le corps et l’esprit d’une nation. Révolutionnaire.Sophie CadieuxComédienne. Elle a remporté le Combat des livres, à Indicatif présent, en 2005, en défendant L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme.1. Le Survenant, de Germaine GuèvremontAvant les relectures cinématographiques des dernières années, le terroir n’était pas au goût du jour. Cette oeuvre, imposée en 5e secondaire, m’a permis de me plonger dans une histoire de campagne, en traitant de thèmes forts liés à l’adolescence, comme la marginalité, la différence, l’opinion des autres.2. L’écume des jours, de Boris VianAvoir accès à cette rêverie… Le monde éclaté de Boris Vian, je crois, interpelle beaucoup les adolescents. Voir la vie autrement est très important.3. Une saison dans la vie d’Emmanuel, de Marie-Claire BlaisUne langue extrêmement riche, un univers très sombre, un personnage attachant, qui cherche sa place.4. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezLe réalisme magique, une autre culture, d’autres références, mais une histoire universelle sur la nature humaine. Lecture très sensible pour moi au secondaire.5. L’homme rapaillé, de Gaston MironLa fougue de l’amour, de la rébellion, une poésie forte et accessible. Ce livre a donné à la lectrice de 16 ans que j’étais une nouvelle vision de la lecture. J’ai découvert que je pouvais bien voir ce que je voulais dans l’espace entre les mots.Bernard LandryAncien premier ministre du Québec, il enseigne à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.1. Les frères Karamazov, de Fedor DostoïevskiUne présentation pratique et concrète de la condition humaine et de la complexité des rapports entre les personnes, dans leur beauté et leur cruauté.2. Le testament français, d’Andreï MakineUne aventure bouleversante qui illustre la puissance de l’amour, de la famille, de la vie, même cruelle, et de la patrie.3. Charles le téméraire, d’Yves BeaucheminUn regard d’enfant puis d’adulte sur une tranche de la vie à une époque difficile de l’histoire du Québec.4. Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, de Jean-Paul DuboisL’amour entre la France et le Québec, assombri pendant quelques siècles, est puissant et éternel.5. L’oeuvre de Dieu, la part du diable, de John IrvingPour combattre l’antiaméricanisme primaire et faire oublier George W. Bush.René-Daniel DuboisComédien, metteur en scène, traducteur, dramaturge, professeur, il vient de publier un livre d’entretiens avec lui-même, Entretiens: janvier-avril 2005, chez Leméac.1. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezPour le réalisme magique.2. Le Survenant, de Germaine Guèvremont Pour la fascination exercée par le monde « extérieur » – là-bas – et par celles et ceux qui y sont allés.3. L’écume des jours, de Boris VianPour l’amour.4. Demian, de Hermann HessePour l’amitié.5. Frankenstein, de Mary Shelley Pour la solitude… et parce qu’on n’est pas toujours ce qu’on a l’air d’être.

Mes skis, ma Gaspésie Société

Mes skis, ma Gaspésie

Près de 300 km en sept jours. Ski de fond le jour, conférences le soir. La Grande Traversée de la Gaspésie nourrit autant le corps que l’esprit. Notre reporter peut en témoigner.

Culture

Aller à Paris pour devenir romancier ?

La coïncidence est étonnante, et peut-être significative. Deux personnages de roman québécois, au cours des derniers mois, décident de se lancer dans l’écriture au lieu de goûter une retraite tranquille.Il faut dire qu’ils ne se ressemblent guère. Le premier se trouve dans le roman de Jean Larose, Dénouement, paru au début de l’année. C’est un littéraire de haut vol, maître d’une langue somptueuse, abondante en citations avouées ou non, et l’on se demande pourquoi il a passé tant d’années au Service de la faune. Au contraire, le personnage de Jacques Godbout, dans La concierge du Panthéon, retraité de fraîche date du ministère de l’Environnement, a beau dire qu' »il se sentait l’âme d’un écrivain », il semble n’avoir avec la littérature en général et le roman en particulier que des relations très ténues.Mais tous deux, l’écrivain de Larose et celui de Godbout, semblent nous dire, chacun à sa façon, que l’écriture romanesque est l’unique nécessaire, pour emprunter la formule d’un livre célèbre, mais qu’elle appartient à l’ordre de l’après, de l’ailleurs, dans lequel on n’entre qu’après avoir satisfait aux petites nécessités de l’existence.Jacques Godbout a fait de son personnage un naïf consommé, ce qui lui permettra de jouer avec les clichés que convoque l’image de Paris. Muni de ses rentes, Julien Mackay n’a rien de plus pressé que de monter dans l’avion pour Paris, puisque la littérature ne peut être que parisienne. Il lui faudra se loger quelque part: pourquoi pas à l’hôtel de Massa, 38, rue du Faubourg-Saint-Jacques, siège de la Société des gens de lettres? Mais cet hôtel n’est pas un hôtel au sens vulgaire du mot, comme l’en avertit le jardinier de l’établissement. Et voici Julien Mackay, toujours aussi naïf, devant le Panthéon, où logent un certain nombre de grands écrivains, mais hélas un peu refroidis, comme le lui signale la « concierge » du titre. S’ensuivent, dans de courts chapitres, une série de scènes typiquement parisiennes, dans divers cafés, chez un vieil écrivain qui se soûle et s’endort devant lui, au Louvre, où le séduit une très charmante gardienne et où s’amorce une idylle, à la Librairie du Québec, où il assiste au lancement d’un auteur inconnu, enfin j’en passe. Jacques Godbout connaît Paris comme sa poche, et nous y promène en guide aussi averti qu’ironique.Le roman, dans tout ça? Le roman que, paraît-il, Julien Mackay passe de longues heures à écrire? On n’y croit pas une seconde, bien entendu. Julien a-t-il eu le tort de confondre Paris et l’écriture, d’imaginer que Paris, et Paris seul, pouvait faire de lui un écrivain? Jacques Godbout, qui est un maître de l’ambiguïté, ne répond ni oui ni non. Ou peut-être répond-il à la fois oui et non. En écrivant ce roman qui n’en est pas tout à fait un, un roman fait pour ainsi dire de pièces détachées, le romancier de Salut Galarneau! a pris un risque considérable. Mais un livre qui contient quelques phrases comme celle-ci: « Il s’était mis à neiger, une petite neige studieuse, polie, prudente, civilisée, qui s’incrustait sous les portails… » vaut assurément la peine d’être lu.Soulignons, comme on l’a déjà fait à plusieurs reprises dans les gazettes, que La concierge du Panthéon est le 10e roman de Jacques Godbout, et qu’il devrait être suivi d’un 11e dans des délais raisonnables.Il ne me reste que quelques lignes pour souligner la parution d’un livre d’essais tout à fait remarquable. Il est d’Yvon Rivard, dont les romans sont appréciés comme ils le méritent. Oserai-je dire que les essais de Personne n’est une île ne sont pas d’un intérêt moindre? Ce sont des textes parfois difficiles, mais passionnés et passionnants, fruits d’un travail de pensée qui n’a rien d’effrontément théorique même si la philosophie n’en est pas absente. Il y a un homme, ici, qui nous parle: « Je suis né à la campagne et j’ai vécu en forêt jusqu’à l’adolescence, n’apprenant rien ni de l’une ni de l’autre, si ce n’est une façon toute naturelle de n’être pas tout à fait au monde, dans le monde, et encore moins dans l’histoire. » N’oublions pas le chat, qui est le plus métaphysique des animaux domestiques, et auquel Yvon Rivard consacre quelques réflexions substantielles. Mais cet écrivain, ce prosateur – on ne lui fera pas l’injure de l’appeler critique – nous parle surtout de ses écrivains nourriciers, Rilke, Handke, Virginia Woolf, aussi d’auteurs québécois, réussissant par exemple le tour de force de réunir dans un même propos des personnalités aussi dissemblables que Saint-Denys Garneau, Hubert Aquin et Gaston Miron. Pour les lecteurs qui vont à la littérature pour autre chose que le divertissement de quelques heures, un livre essentiel.La concierge du Panthéon, par Jacques Godbout, Seuil, 149 p., 21,95$.Personne n’est une île, essais, par Yvon Rivard, coll. « Papiers collés », Boréal, 253 p., 25,95$.La concierge du Panthéon »C’est vrai que les grands écrivains logent ici volontiers, a-t-elle ajouté en riant, ils en font même toute une cérémonie, mais vous n’aimeriez pas, ce n’est pas chauffé. » « Je ne suis pas capricieux, ai-je répondu, je suis crevé, madame, il est pour moi cinq heures du matin… » « Je vous crois, je vous comprends, mon petit monsieur, a-t-elle gentiment insisté, mais le lieu est historiquement interdit aux étrangers. » J’ai repris mes cliques et mes claques et je lui ai demandé à qui je m’adressais, je voulais la remercier poliment, lui envoyer un mot peut-être. »Je n’ai pas de nom vraiment, m’a-t-elle répondu, je suis la concierge du Panthéon. » Jacques Godbout

Société

La retraite hors du placard

Mêmes murets de béton, mêmes maisons de stucco aux toits d’ardoise, mêmes bosquets d’hibiscus fuchsia et, surtout, mêmes têtes grisonnantes. En Floride, les quartiers privés pour retraités se suivent… et se ressemblent. Celui de Palms of Manasota, à Palmetto, sur la côte du golfe du Mexique, ne fait pas exception. Un détail le distingue, cependant: ses résidants sont tous homosexuels. Enfin, presque. Al Usack et Ed Kobee y coulent des jours paisibles. Ces deux grands-pères aux cheveux blancs, conjoints depuis une vingtaine d’années, ont emménagé à Palms of Manasota il y a huit ans. Ils y vivent leur amour au grand jour, sans crainte d’être montrés du doigt, sans risque d’être ostracisés par des voisins peu amènes. Leur résidence au terrain nickel donne sur un vaste étang où aigrettes et pélicans se chauffent au soleil. Dans leur salon, la bibliothèque croule sous les photos de leurs enfants et petits-enfants respectifs. Et derrière la porte de leur chambre à coucher, un calendrier d’hommes nus marque discrètement le temps qui passe. Ed, 70 ans, est retraité de la CIA. Al, 75 ans, concevait des armes pour la Navy. Ils ne vivraient ailleurs pour rien au monde. «On peut être tout à fait nous-mêmes, se balader main dans la main et s’embrasser à l’extérieur de la maison», dit Ed. Leur voisine, Geraldine Scott, est elle aussi emballée par ce quartier de retraités. «J’ai trouvé ici une nouvelle famille. C’est important pour moi. Imaginez: je suis lesbienne, célibataire, handicapée et je vis seule, dit cette femme de 68 ans qui souffre de sclérose en plaques. J’ai besoin d’être bien entourée!» En Amérique du Nord, Palms of Manasota est le plus ancien des quartiers privés pour gais et lesbiennes retraités. Les premiers résidants s’y sont installés en 1998. Depuis, d’autres quartiers du genre ont poussé dans quelques États américains, notamment en Californie, en Arizona, au Nouveau-Mexique et en Ohio. Les gais d’Espagne, de Suède, de France, d’Allemagne et des Pays-Bas ont aussi les leurs. Au Québec, toujours rien. Du moins jusqu’à maintenant. Mais la première génération d’hommes et de femmes ouvertement homosexuels y a désormais atteint l’âge de la retraite. Et le moment d’emménager dans un foyer pour personnes âgées est arrivé. Pour beaucoup, cela signifie s’emmurer dans le silence. «La solitude frappe durement les doyens de notre communauté», constate Laurent McCutcheon, fondateur de Gai Écoute (ligne téléphonique de soutien psychologique pour homosexuels en détresse). «Nous recevons de plus en plus d’appels de gais âgés vivant complètement isolés. La plupart d’entre nous n’ont pas d’enfants pour les accompagner dans la vieillesse.» C’est afin d’éviter de vieillir seul que l’agent immobilier Bill Laing a imaginé Palms of Manasota, au début des années 1990. Il a acheté 10 hectares de terrain boisé – l’équivalent de 20 terrains de football – et a lancé la construction des premières résidences. Il est mort peu de temps avant qu’elles soient terminées. Passer inaperçu dans ce village caché derrière un muret de béton et blotti sous les palmiers et les orangers relève de l’exploit. Comme dans tous les quartiers privés. Parce que tout le monde se connaît et que des caméras observent les allées et venues de tout un chacun. À peine y avais-je mis les pieds qu’un résidant m’a interpellé: «La vente itinérante est interdite ici! C’est votre voiture qui est garée là-bas?» Avec de pareils voisins, pas besoin de système d’alarme! «Les caméras ont surtout un effet dissuasif», dit Al Usack. Le quartier accueille une cinquantaine de gais et de lesbiennes, dans 35 bungalows ou maisons jumelées. Dans les prochaines années, on construira une résidence pour personnes âgées gaies en perte d’autonomie. L’été prochain, le quartier sera doté d’un centre communautaire et d’une piscine creusée, laquelle, sans doute, soutiendra difficilement la comparaison avec la mer émeraude et les plages de sable blanc qui se trouvent tout près. Pour les homophobes qui voudraient casser du gai, Palms of Manasota est une cible facile. Imaginez, 50 homosexuels âgés – dont certains à la santé précaire – rassemblés dans un même lieu… Pourtant, les gestes violents sont rarissimes, assure John Dorr, 76 ans, prêtre de l’Église épiscopale et l’un des premiers résidants du secteur. «Quelques adolescents viennent parfois nous traiter de tapettes, mais sans plus.» Les divas Madonna et Britney Spears ont beau s’embrasser à pleine bouche à la télé et les cowboys de Brokeback Mountain tomber amoureux l’un de l’autre au cinéma, tout n’est pas rose pour les gais au pays de l’Oncle Sam. «Que vous soyez gai, noir ou même canadien, dit Bruce Wagener, conjoint de John Dorr, il y aura toujours quelqu’un, quelque part, pour vous haïr.» Selon des extrémistes religieux, par exemple, la mort des G.I. en Irak est la punition que Dieu inflige aux États-Unis pour leur trop grande tolérance envers les homosexuels… Ces fanatiques perturbent régulièrement les funérailles des soldats tués en service. Au Québec, Dieu n’est pas aussi cruel. N’empêche. La vie des gais et des lesbiennes du troisième âge se transforme parfois en calvaire. Et ce n’est que les pieds devant que beaucoup sortiront du placard, où ils s’enferment à double tour. Ainsi, pour Albert Tremblay (nom fictif), 84 ans, l’heure du retour à la clandestinité a sonné il y a trois ans. Cet homme d’allure soignée, retraité de l’enseignement, a emménagé dans une résidence pour personnes âgées de Montréal et, du coup, a occulté tout un pan de sa vie. Jadis actif dans la communauté gaie – il a fondé un groupe social pour les 40ans et plus -, il n’ose plus afficher son homosexualité. «Si mes voisins savaient, cela créerait des conflits, dit-il. Les gens de ma génération qui acceptent les gais sont l’exception.» Ce n’est pas qu’une question d’acceptation, croient Al Usack et Ed Kobee. «Bon nombre de personnes âgées n’ont même pas conscience que l’homosexualité existe», dit Ed, sans lever les yeux de son assiette de crevettes. Il y a une dizaine d’années, alors que Al et lui visitaient une résidence où ils pensaient s’installer, quelques vieilles dames les observaient de loin. «Vous avez une épouse?» leur a demandé l’une d’elles en s’approchant. «Non, Ed et moi sommes « partenaires de vie »», lui a répondu Al. «Super! s’est-elle écriée en se tournant vers ses amies. Ils sont célibataires!» Les deux conjoints ont pris leurs jambes à leur cou. Laurent McCutcheon, de Gai Écoute, lui-même dans la soixantaine, les comprend. «Nous avons besoin de nous retirer en compagnie de gens avec qui nous avons des choses en commun, qui partagent avec nous des souvenirs communs, qui ont une expérience de vie semblable à la nôtre», dit-il. De la même façon, en fait, qu’un vieil hétérosexuel passionné de hockey serait malheureux de vivre entouré de femmes âgées qui ne parlent que de tricot… À Montréal, les gais âgés s’organisent pour vieillir entre eux. En avril dernier, sur les 90 répondants à un sondage Internet annoncé dans le mensuel gai Fugues, environ 80 homosexuels âgés de 50 ans et plus ont affirmé qu’ils iraient volontiers vivre dans une résidence conçue pour eux. Près de la moitié souhaitent même pouvoir le faire d’ici cinq ans. L’idée qu’on construise une résidence pour retraités gais à Montréal sourit à Albert Tremblay. Mais y emménager? Pas question, tranche-t-il, l’air sévère. «J’irai y faire un tour, de temps en temps. Mais je ne veux pas y vivre. Je suis trop vieux pour déménager.» La vérité, me confie un de ses amis, qui assiste à l’entrevue, c’est qu’il ne voudrait pas habiter une résidence ouvertement gaie. «Il aurait peur d’être étiqueté. Et il ne pourrait pas y recevoir sa famille, qui ignore son homosexualité.» Du côté des lesbiennes, un projet de foyer pour personnes âgées est sur les rails. Et le train file à vive allure. Si tout va comme prévu, les premières locataires pourraient s’y installer dans deux ans. L’endroit comptera 24 logements, en location. La construction coûtera deux millions de dollars et sera financée en majeure partie – jusqu’à 85% – par les fonds publics. «Nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements, mais le dossier avance bien», dit Robert Dion, agent de développement en logement social au Groupe de ressources techniques, organisme sans but lucratif voué à la promotion de l’habitation communautaire. «Nous cherchons en ce moment un terrain où construire la résidence.» Pour Diane Heffernan, coordonnatrice du Réseau des lesbiennes du Québec, il n’y a pas une minute à perdre. Les lesbiennes dans les immeubles pour personnes âgées hétérosexuelles craignent qu’on apprenne leur secret. Au point que les auteurs d’une étude universitaire sur les besoins résidentiels des lesbiennes âgées ont été incapables d’en dénicher une seule dans les résidences de Montréal! Comment pourrait-on les blâmer de rester cachées? demande Diane Heffernan. «Ce sont souvent des femmes que leur famille a reniées, qui ont été rejetées par l’Église et traînées chez les psychiatres, où elles ont parfois subi une lobotomie. Mais notre génération ne retournera jamais dans le placard», ajoute-t-elle. Pas si sûr, rétorque Laurent McCutcheon. «Le jour où je serai dépendant des gens qui m’entourent, je vais mesurer les risques. Il suffit d’une seule personne pour vous rendre la vie infernale et vous laisser traîner trois jours la couche pleine…» Bill Ryan, homosexuel et professeur de service social à l’Université McGill, refuse lui aussi de blâmer les gais qui retournent dans le placard dès qu’ils emménagent dans une résidence pour personnes âgées. «Avoir 80 ans et être gai aujourd’hui, c’est avoir vécu la moitié de sa vie dans la criminalité ou la maladie mentale.» L’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1969 et a été considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1973. Le professeur de 49 ans ne prévoit pas cacher un jour son orientation sexuelle. «J’ai payé des impôts toute ma vie. J’ai le droit d’être accueilli dans les résidences publiques de façon équitable et respectueuse. Sans discrimination.» Et il est prêt à livrer bataille aux côtés des pionniers du mouvement d’affirmation des gais, qui ont aujourd’hui 65 ou 70 ans. Dans une société sans préjugés ni discrimination, la question de l’hébergement des personnes âgées gaies ne se poserait même pas, estime Laurent McCutcheon. «On n’aurait besoin ni de jeux gais, ni du défilé de la Fierté gaie, ni même de village gai, dit-il. Mais nous n’en sommes pas là.» La discrimination s’exerce également entre gais et lesbiennes. Ainsi, pas question pour Diane Heffernan, 64 ans, d’accepter des hommes dans le futur foyer pour lesbiennes. «Mon intimité est lesbienne, mes amies sont lesbiennes. Quand je serai vieille, je veux raconter mes histoires à des lesbiennes», dit-elle, le regard moqueur derrière ses lunettes rondes. Puis, plus sérieusement: «Les gais ne nous incluent pas toujours dans leur mouvement d’affirmation. Comme on n’existe pas pour eux, on ne veut pas travailler avec eux.» Un discours qui horripile Geraldine Scott, de Palms of Manasota, en Floride. «J’ai toujours vécu entourée d’hommes et je comprends mal comment on peut décider de s’en couper complètement.» Cette lesbienne de 68 ans, mère de trois enfants, pense entre autres au village de retraite lesbien de Pagoda, dans le sud de l’État, où même les plombiers doivent être des plombières… Au Québec, explique François Gaumond, directeur des communications de la Société d’habitation du Québec (dont la mission est de faciliter l’accès à des conditions adéquates de logement pour les Québécois), «toute discrimination, qu’elle soit positive ou négative, est interdite. Si un hétéro veut aller vivre dans un foyer gai, il peut le faire.» Robert Dion, responsable du projet de résidence pour lesbiennes, nuance. «On a le droit de réserver un immeuble à un groupe précis, si on peut prouver que celui-ci a des besoins particuliers. Dans le cas des lesbiennes, c’est chose faite.» Au village de retraités de Palms of Manasota, les hétérosexuels sont aussi les bienvenus. Mais se font rares. Sur les 50 résidants, 4 sont hétéros, dont James Dodrill, 80 ans. «Ce n’est qu’au moment de signer l’acte de vente que l’agent immobilier nous a informés, mon épouse et moi, que tous nos voisins seraient homosexuels», précise ce vétéran de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre du Viêt Nam. «Nous avons acheté la maison quand même.» Les Dodrill ne l’ont jamais regretté. «Nous participons à toutes les activités – soirées de cartes, rencontres sociales. Et non, voir deux hommes se balader main dans la main ne nous dérange pas», ajoute-t-il en soupirant. Je ne lui avais pourtant pas posé la question…