À la une

Affaires et économie

T’as de belles courbes, tu sais…

L’architecte Jean-Claude Baudry, qui travaille de près avec Chantiers Chibougamau, feuillette le catalogue de ses réalisations. Il s’attarde sur un superbe hôpital en bois, à Mississauga, en Ontario, et sur le chalet du Centre de ski Kanasuta, en Abitibi. « Au lieu de donner des subventions pour sauver l’industrie forestière québécoise, dit-il, le gouvernement du Québec pourrait simplement envisager la possibilité d’utiliser le bois pour tous ses édifices publics. Les avantages de ce matériau, qui combine la force, la résistance et l’esthétique, sauteraient vite aux yeux. » À Chibougamau, Jean-Claude Baudry a réalisé une première québécoise en créant deux très jolis commerces en bois: le Home Hardware local et un magasin d’articles à un dollar, Le Huard. « Le bois ne coûte pas plus cher que l’acier et c’est bien plus beau », dit le propriétaire du Huard, Danick Doyon, qui a constaté que sa clientèle appréciait particulièrement l’ambiance de son commerce – et que les propriétés isolantes du bois lui permettaient d’épargner 25% en frais de chauffage. Ce n’est pas un hasard si le directeur de projet de Nordic, Jean-Claude Baudry, est un architecte français; et que seule une société française, Mathis, sache encore courber les poutres en bois lamellé-collé, comme les arches du Centre sportif Bois-de-Boulogne: la connaissance en matière d’ossatures en bois non résidentielles se trouve en Europe, particulièrement en Allemagne, en Scandinavie et en France, où l’on utilise le bois même pour les arches ou les fermes des ponts. Là, avec du bois, on arrive à donner aux bâtiments des formes que les architectes nord-américains ne parviennent à créer qu’avec du béton, cinq fois plus lourd. En France – pays qui n’a pas le dixième des ressources forestières du Québec! -, la loi oblige depuis 1998 les institutions publiques à considérer d’abord le bois pour toutes leurs constructions. C’est à cause de Kyoto. Le bois est une ressource renouvelable, qui a en outre le mérite de piéger le carbone – le bois n’est rien d’autre que du CO2 fixé par photosynthèse. Il faut certes le couper, le débiter et le coller, mais cela consomme moins d’énergie que l’extraction du métal ou la transformation de la roche en béton. « L’usage du bois au centre sportif de Laval a permis d’épargner 1 400 tonnes de CO2 », souligne Jean-Claude Baudry. Au Québec et au Canada, le véritable obstacle à l’usage du bois dans les constructions non résidentielles n’est ni sa force ni sa résistance au feu – beaucoup plus grande que l’on ne croit. Il s’agit plutôt d’un problème de compétence: aucun ingénieur ou architecte québécois ne sait calculer la force ou la résistance d’une poutre en bois et faire la comparaison avec le béton ou l’acier. Toutes les facultés de génie ont des labos où l’on tord, écrase, distend des poutres et des colonnes d’acier et de béton. Personne n’étudie le bois! « Les Suisses, les Allemands et les Français montent des ossatures formidables en bois lamellé-collé, et j’entends encore des ingénieurs de l’École polytechnique de Montréal me dire que le bois lamellé-collé décolle, raconte Jean-Claude Baudry. On part de loin! »

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Monde

La vie la vie… à Kinshasa

Même si elle a les joues creuses, ses yeux brillent et elle respire une féroce envie de vivre. Elle s’appelle Kinshasa. C’est la capitale de la République démocratique du Congo, la ville d’Afrique noire la plus peuplée après Lagos (Nigeria). Notre histoire a commencé lorsque le Fonds des Nations unies pour l’enfance – l’Unicef – m’a demandé d’y animer un atelier sur «le journalisme au service du développement». La République démocratique du Congo, le plus grand pays d’Afrique centrale, se relève d’une guerre civile qui a fait plus de quatre millions de morts. Le conflit tire à sa fin, mais la démocratie reste à construire, y compris une presse libre.Pendant une semaine, des journalistes congolais devaient chacun, sous ma houlette, rédiger un reportage. Je pensais que j’aurais une ou deux choses à leur apprendre. J’avais sous-estimé à quel point il s’agirait d’un véritable échange, car mes confrères, eux, allaient m’apprendre non pas une ou deux, mais quantité de choses sur Kinshasa.Les sujets proposés portaient sur les tracas de la vie courante dans une ville africaine de huit millions d’habitants. Certaines idées étaient plutôt cocasses. Pour faire reculer le harcèlement sexuel, un vice-président congolais avait incité les femmes à s’habiller plus sobrement. Un journaliste se proposait de demander aux coquettes Congolaises si elles se plieraient aux désirs vice-présidentiels. Le sujet, moins léger qu’on ne pouvait le croire, cernait les rapports entre les citoyens et les responsables politiques. Les dirigeants avaient peut-être moins d’autorité qu’on ne l’imaginait.Un autre journaliste souhaitait rédiger un article sur une femme dont la fille de 11 ans était accusée de sorcellerie, un véritable phénomène de société et non un simple fait divers. Il se demandait s’il pouvait écrire à partir d’un témoignage personnel: lui et sa femme avaient recueilli cette mère et sa fille. Bien sûr que oui.D’autres encore voulaient écrire sur la prostitution, le sida, les agressions sexuelles, les enfants de la rue – des phénomènes qui semblaient être en pleine recrudescence. Un sujet m’a fait bondir: des hôpitaux employaient les grands moyens pour obliger les patientes à régler leur note.Les articles étaient, pour le reporter québécois que je suis, stupéfiants. Mais mes collègues se posaient des questions qui taraudent les journalistes partout. D’abord sur la langue: pouvaient-ils, eux qui travaillent dans des journaux francophones, utiliser des expressions tirées des langues nationales parlées en République démocratique du Congo? Le débat, au Québec, n’a toujours pas été tranché, ai-je répondu. Certains journaux utilisent le joual (je leur ai expliqué de quoi il s’agissait), mais le magazine pour lequel j’écris ne se le permet que très rarement.Leur fallait-il rémunérer leurs sources? Mauvaise idée: une personne ne risquait-elle pas de leur parler dans le seul but de gagner un peu d’argent (et donc de leur raconter n’importe quoi)? Dans le groupe, les avis étaient partagés. Une journaliste de Lubumbashi, dans le sud du pays, a avoué qu’elle donnait habituellement un petit quelque chose à ses informateurs de confiance. La somme, a-t-elle insisté, était modeste: 50 francs congolais (environ 15 cents). Ça en dit long sur l’extrême pauvreté des Congolais: la majorité de la population vit avec moins d’un dollar américain par jour. Mais cela rappelle aussi qu’en République démocratique du Congo tout s’achète et se vend, y compris les sources et les journalistes.Mes confrères touchent une «aide» lorsqu’ils se rendent aux conférences de presse. En clair: si les organisateurs ne leur donnent rien, ils ne se déplacent pas. Il faut savoir que les autobus sont rares à Kinshasa. Comme tant d’autres biens publics, ils ont été pillés lors de la chute de l’ex-président Mobutu Sese Seko (au pouvoir de 1965 à 1997). Il faut donc circuler en taxi collectif, ce qui n’est pas bon marché. La ville est grande (30 km d’est en ouest, 15 km du nord au sud) et la traverser coûte 500 francs, soit 1,25$. Cette somme n’est pas dérisoire lorsqu’on gagne, comme c’est le cas d’un journaliste congolais débutant, 60 dollars par mois.À l’issue d’une conférence de presse, des enveloppes sont donc distribuées discrètement: un reporter de la presse écrite touchera de 15 à 25 dollars; une équipe de télé en touchera 60, dont la moitié sera reversée à son employeur à titre de «frais de diffusion». Cette pratique est généralisée. En fait, seules la Banque mondiale et la Mission des Nations unies au Congo se permettent de ne rien donner aux journalistes. Elles savent que, malgré cela, leurs conférences de presse seront « couvertes ». De là à conclure qu’il s’agit des vrais maîtres du Congo…Faut-il vraiment que les journalistes, chaque fois qu’ils posent une question au chef d’État, le président Joseph Kabila, la fassent précéder de «Votre Excellence»? Ce n’était pas à moi, un étranger, de leur dicter leur conduite, mais je leur ai expliqué que leurs confrères québécois ne disaient pas systématiquement «Votre Excellence» lorsqu’ils s’adressaient à la gouverneure générale du Canada. La question trahissait leur désir d’avoir des rapports plus égalitaires avec leurs dirigeants. Cela ne va pas de soi dans un pays producteur d’or et de diamants où la majorité vit dans le besoin.Mes confrères congolais n’ont même pas accès aux outils que les journalistes des pays riches utilisent tous les jours. Dans mon groupe (une quinzaine de personnes), seule la moitié avait déjà navigué sur la Toile. Presque tous écrivent leurs textes à la main. On trouve des ordinateurs dans les rédactions, mais les journalistes doivent se les partager et il n’est pas rare que les reporters fassent la queue pour pouvoir taper leur texte.Les quotidiens kinois coûtent cher (500 francs, 1,50$ US), ce qui explique la faiblesse des tirages, lesquels ne dépassent pas quelques milliers d’exemplaires. L’analphabétisme, bien sûr, y est aussi pour quelque chose, car seule la moitié de la population sait lire. Mais il ne faut pas croire que les journaux soient peu lus. Au contraire: ils circulent, sont prêtés et sont même revendus après une première lecture. En définitive, la République démocratique du Congo, quoique pauvre, est un pays riche en sujets, en lecteurs et en journalistes.____RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGOCapitale: KinshasaSuperficie: 2,35 millions de km2 (environ le quart du Canada)Population: 62,66 millions d’habitantsÂge médian: 16,2 ansEspérance de vie: 51,46 ansMortalité infantile: 88,62 pour 1 000 naissancesAlphabétisation… des hommes: 76,2%des femmes: 55,1% (en 2003)PIB par habitant: 700 dollars (en 2005)(Source: The World Factbook)

Société

La recette du colonel

Lorsque l’ex-lieutenant-colonel Léo Marleau a hérité de la direction d’Hormisdas-Gamelin, il y a trois ans, cette école secondaire de l’Outaouais avait des allures de terrain miné. Élèves, profs et parents avaient combattu la commission scolaire, qui avait chassé le précédent directeur en lui reprochant son attitude, qui suscitait des conflits. Les taux de décrochage et de diplomation étaient désolants. Mais depuis, le vent a tourné. Au point qu’on vient maintenant de Joliette ou de Québec chercher des trucs à Buckingham (maintenant fusionnée à Gatineau)! Même un incendie, survenu en décembre 2004, s’est finalement révélé une bénédiction… bien qu’il ait ravagé les deux cinquièmes de l’école.Dans les couloirs tranquilles, Léo Marleau, tiré à quatre épingles, nous guide d’un pas rapide et assuré, qu’on devine hérité de ses années dans la réserve des Forces armées – lors de sa dernière mission, en 1990, il commandait le régiment de Hull.Ici, avant le feu, explique-t-il avec force gestes, s’élevait l’amphithéâtre délabré. Il a été remis à neuf et on s’apprête à l’équiper d’installations électriques dignes du Centre national des Arts, à Ottawa. Le ministère de l’Éducation n’ayant pas les moyens de financer l’équipement scénique, on a conclu un partenariat avec la Ville de Gatineau et des producteurs de la région.On en a profité pour déplacer la cafétéria, si sombre que des profs avaient peur d’y faire de la surveillance. Elle est aujourd’hui plus lumineuse et plus vaste. Un salon pour les élèves, une salle de danse et même une salle de musculation ont également émergé des cendres.Le sinistre, accidentel, n’a pas seulement permis à Léo Marleau de commander aux architectes des concepts répondant aux besoins d’aujourd’hui. Il lui a aussi fourni l’occasion de donner une nouvelle dimension au spectaculaire redressement auquel il a présidé, avec son équipe. «Le feu est devenu un agent mobilisateur», dit-il. Tellement que des gens soutiennent pour blaguer que c’est lui qui l’a provoqué, raconte-t-il en riant.Sous son commandement, grâce à beaucoup d’audace et de créativité, l’école a fait un bond au palmarès des écoles secondaires, passant du 392e rang en 2001 au 177e cette année. Elle est l’une des écoles ayant le plus progressé depuis cinq ans. La cote globale, alors de 4,7, est maintenant de 6,4. Le taux d’échec, lui, est passé de un élève sur quatre à un sur cinq! Et le pourcentage de décrocheurs au 2e cycle, de 12,3% en 2003, est maintenant de 5,2%.Le plus étonnant, c’est que toutes ces victoires n’ont pas été une affaire de budget. Le directeur précédent avait défié la commission scolaire pour obtenir plus de ressources. Son successeur était prévenu: il n’aurait pas un sou, pas un prof de plus. Hormisdas-Gamelin comptait 92 enseignants et 1 400 élèves en 2003; elle compte toujours 92 profs, mais… 1 700 élèves! «Je me suis très bien accommodé des ressources que la commission scolaire m’a données, mais on les a utilisées différemment», dit Léo Marleau.«Chaos total, école dysfonctionnelle»… L’homme de 1,83 m ne manque pas de mots pour donner la mesure du défi qui l’attendait lorsque, en avril 2003, il a quitté son poste de directeur adjoint à Grande-Rivière, une autre école secondaire de la région, pour prendre en main Hormisdas-Gamelin. Elle était en queue de liste des écoles publiques du Québec, avec un taux de décrochage deux fois plus élevé que la moyenne au 2e cycle et un retard de 24% sur le taux provincial de diplomation. Une déroute que n’expliquait aucune donnée socioéconomique, les revenus des parents se situant dans la moyenne québécoise.Le roulement du personnel cadre était infernal. L’absentéisme des élèves était en hausse, tout comme la violence et la consommation de drogue. «De septembre à novembre 2002, il y avait eu 19 arrestations d’élèves.» Tout ça dans un contexte de forte croissance des effectifs (le développement de la région, au début des années 1990, avait mené à la construction d’écoles primaires, dont les élèves ont récemment accédé au secondaire). Et au moment où la commission scolaire, en déficit, ne pouvait investir davantage.«Le défaitisme était remarquable, poursuit Léo Marleau. Les employés étaient très préoccupés par le manque de ressources. « Une école de BS »: j’ai dû entendre ça cent fois dans les corridors.»Au début de 2003, la commission scolaire démet de ses fonctions le prédécesseur de Léo Marleau. «Profs et élèves manifestaient pour appuyer le directeur. On se réunissait jusqu’à minuit. C’était l’enfer», raconte Marie-France D’Aoust, alors présidente de l’école et représentante des élèves au conseil d’établissement.Vu par le conseil d’établissement comme «l’homme de la commission scolaire», Léo Marleau obtient d’extrême justesse le feu vert pour sa «réorganisation pédagogique». Sans compter qu’il y a des obstacles syndicaux à certaines de ses initiatives.L’histoire de Marie-France D’Aoust témoigne bien de l’effet de cette «réorganisation pédagogique». Épuisée par la saga entourant l’ancien directeur, la jeune fille n’a pu terminer son année scolaire 2002-2003. Cela ne l’a pas empêchée de revenir l’année suivante et, en 2005, de passer directement de la 5e secondaire à l’Université d’Ottawa, en biochimie, grâce à une moyenne générale supérieure à 90%. (Elle vient d’entrer cette année en biopharmaceutique.) Une bonne partie du mérite est attribuable au virage pédagogique, croit-elle. «Le contenu est beaucoup plus approfondi. Les profs s’impliquent beaucoup.»C’est dans la voie scientifique que s’est épanouie Marie-France D’Aoust. Car au cœur de la réorganisation se trouvent les parcours spécialisés – les «voies» -, qui ont, dit-on, beaucoup à voir dans la réduction du décrochage.Ces voies donnent une «saveur» à toutes les matières. Ainsi, en maths, les élèves de la voie sports feront des statistiques de hockey et ceux de la voie arts plastiques se pencheront sur la géométrie des toiles de grands maîtres. Dans le monde selon Hormisdas-Gamelin, un même projet peut amener les élèves de la voie scientifique à dessiner des vêtements de la préhistoire dans le cours d’arts plastiques, à décrire le mode de vie de cette époque en français et en anglais, et à calculer la densité de la population des premiers hommes en maths. «Une amie qui allait dans la meilleure école privée de la région me disait qu’on était plus avancés qu’eux», dit fièrement Marie-France D’Aoust.Les premières voies avaient été mises en place avant la crise de 2003, mais le programme n’était pas universel. «J’avais une éducation à deux vitesses, dit Léo Marleau. Des privilégiés et des négligés. Les classes ordinaires héritaient des élèves avec des problèmes de comportement, de tous les enfants dont les profs ne voulaient pas.»Aujourd’hui, tout le monde choisit une voie: citoyenneté-environnement-arts plastiques, sports, arts de la scène, sciences et technologie, exploration professionnelle. Seul le programme d’études internationales, offert depuis septembre 2002, sélectionne ses élèves – 312 cette année.Des frais sont exigés en début d’année pour les sorties, l’embauche d’entraîneurs, etc. Ils vont de 60 dollars par an à plus de 2 000 dollars pour une discipline comme l’équitation. Mais l’école peut accepter d’étaler le paiement, de le diminuer ou même de l’annuler pour ceux qui ont du mal à payer.Ce système de voies reposant sur l’intégration des matières a sorti les profs de leur «bulle», se réjouit Micheline Maillé, qui fait partie des 14 chefs de groupe – des enseignants d’expérience libérés d’une partie de leur tâche pour conseiller leurs collègues. La formule de chefs de groupe, inspirée de l’école Grande-Rivière, a été intégrée à la convention collective cette année. «Dans la réforme, on enseigne aux élèves à travailler en équipe, dit Micheline Maillé. Il nous faut aussi acquérir cette compétence en tant qu’enseignants.»Hormisdas-Gamelin cartonne en outre là où nombre d’écoles échouent: il n’y a presque pas d’écart entre la réussite des garçons et celle des filles. Pour y arriver, les professeurs y ont mis… du Tigre.Vendredi après-midi. Les élèves ont congé pour le dernier cours, comme c’est le cas trois fois l’an. Par centaines, ils convergent vers la cour, où les Tigres, l’équipe de football de l’école, disputent dans leur uniforme orangé un match de la ligue scolaire. Pendant les temps d’arrêt, la radio de l’école crache des succès hip-hop. Comme un père de famille veillant sur les siens, Léo Marleau, cravate au cou et casquette sur la tête, regarde la partie.Le football, à Hormisdas-Gamelin, c’est une grosse affaire: 80 joueurs – dont une joueuse -, plus 40 meneuses de claques. Depuis que les enseignants ont eu l’idée d’intégrer les Tigres à la voie sports, le professeur d’éducation physique Carl Élie, 38 ans, entend souvent des joueurs lui confier que, sans l’équipe, ils auraient décroché. «Si l’élève a une seule raison de rester à l’école, dit-il, il va rester. Même s’il n’aime pas ses cours de maths et de français.»La réussite des gars et la baisse du décrochage reposent en outre sur une idée originale: la voie semestrielle, offerte à partir de la 3e secondaire. Des élèves ayant des échecs dans les matières essentielles à l’obtention du diplôme, souvent le français et les maths, bénéficient d’un accompagnement particulier. Dans de plus petits groupes et avec moins d’enseignants, l’adolescent peut ainsi consacrer la moitié de l’année à reprendre un cours raté l’année précédente, avant de passer, au second semestre, au contenu de l’année courante. «On lui dit: « Tu es rendu là, les autres sont rendus là. Si tu adoptes la formule [de la voie semestrielle], tu peux aller au bal en même temps qu’eux », explique Léo Marleau. En 4 e et en 5 e, on en perdait 50 par an. Maintenant, ils sont presque tous là en fin d’année.»Grâce à la voie semestrielle, Jayla Bayram a repris le temps perdu en 4e secondaire. Son adolescence était «pas mal rough». Le moral dans les talons, absente plus souvent qu’à son tour, elle avait échoué à plusieurs cours de 3e secondaire. «Je voulais recommencer à zéro. Dans la voie semestrielle, ç’a été plus facile pour moi de me faire des amis, puisqu’on était seulement un groupe d’une vingtaine et qu’on se suivait tout le temps. Tu as trois profs au lieu de huit. Tu les connais, ils te connaissent. Ils sont plus disponibles.» Sans ce modèle, dit aujourd’hui Jayla Bayram, elle n’aurait pas été admise au cégep cette année.En français aussi, Hormisdas-Gamelin a remonté la pente. Le chef de groupe François Bolduc, 39 ans, les cheveux attachés en queue-de-cheval, se souvient du temps où ses anciens élèves, une fois au cégep, se faisaient narguer par des profs, sous prétexte qu’ils n’étaient pas bons en français.Il faut dire que le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit de 5e secondaire, en 2003, était de 49%, un triste record provincial. «Ça me faisait mal au cœur. Leur échec, c’était notre échec», dit François Bolduc.Deux heures de français avaient été ajoutées l’année précédente; depuis 2004, on n’y fait que de la grammaire. Et 15 minutes de chaque classe de français sont consacrées à la lecture d’un roman.On a également affiné la méthode de correction, en utilisant des couleurs différentes selon le type d’erreur, tout en les adaptant au manuel pédagogique. «Quand on corrigeait au stylo rouge, on retournait à l’élève des copies ensanglantées, rappelle François Bolduc. Il concluait qu’il était pourri en écriture. Avec les couleurs, je peux dire: « Tu n’es pas pourri, mais tu as des difficultés avec les verbes. » Ça dédramatise.» Le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit a été de 78% en 2004 et de 92% en 2005. Mais en 2006, signe que la bataille n’est jamais gagnée définitivement, les résultats ont baissé à 63%. La direction cherche activement à comprendre ce qui a pu se passer, puisqu’il n’y a pas eu de changement majeur.La direction a par ailleurs instauré dans toutes les matières une période hebdomadaire de concertation, après les cours, entre tous les profs des mêmes groupes d’élèves, pour qu’ils discutent des contenus, des projets. La mesure n’a rien coûté. «La convention collective le permet, mais on ne le faisait pas», dit le directeur.Une première au Québec: Hormisdas-Gamelin a eu l’audace de modifier le sacro-saint horaire du secondaire. Il est toujours conçu sur neuf jours, mais selon une formule qui permet un arrimage avec le monde réel, qui lui fonctionne du lundi au vendredi. La mesure vise à faciliter les partenariats, lesquels permettent d’offrir davantage de services aux élèves sans qu’il en coûte plus à l’école.Ainsi, les jeunes et les troupes de théâtre de la région profiteront d’installations perfectionnées (avant l’incendie, il fallait arrêter la ventilation pendant les productions à l’amphithéâtre!). Il y a également eu échange de terrains avec la Ville, qui a construit une piscine à côté de l’école. Les élèves peuvent en bénéficier 15 heures par semaine.Un dernier petit truc: l’école n’a payé que 5 000 dollars les appareils de sa populaire salle de musculation, qui en valent 30 000. Elle les a dénichés… dans une vente defaillite.

Santé et Science

La réponse est..en Arctique!

C’était un vieux brise-glace en chômage. Le NGCC Sir John Franklin était à quai à Terre-Neuve depuis 1996, au rancart après 17 ans de service. En 2000, seul le vérificateur général du Canada se souvenait de l’existence de ce bâtiment, dont l’entretien coûtait encore la bagatelle de 440 000 dollars par année. Mais en 2003, c’est la résurrection. À la demande d’un groupe de scientifiques, le brise-glace est vidé, récuré et rééquipé dans les chantiers maritimes de Verreault Navigation, aux Méchins, en Gaspésie. On y installe des instruments océanographiques tout neufs. La Fondation canadienne pour l’innovation, un organisme fédéral, paie 90% du remodelage, qui s’élève à 30 millions de dollars. Le ministère des Pêches et des Océans du Canada fournit l’appoint. Le Sir John Franklin est rebaptisé et devient le NGCC Amundsen. Mission: la recherche arctique, prédestinée pour un navire qui jusque-là avait porté le nom du célèbre explorateur anglais disparu en 1845 avec l’Erebus et le Terror, ainsi que leurs 134 hommes, en cherchant le mythique passage du Nord-Ouest. Avec l’Amundsen, nommé en l’honneur de l’explorateur norvégien qui, lui, découvrit ce passage reliant l’Atlantique au Pacifique par le nord, le Canada dispose — enfin — d’un navire océanographique conçu pour l’Arctique. L’histoire de l’Amundsen ressemble fort à celle de la science arctique au Canada. Un passé peu glorieux, une renaissance spectaculaire, mais un avenir incertain. Car on espère que la rouille ne resurgira pas sous les couches de peinture fraîche, par manque d’intérêt. Le Canada, en effet, n’a jamais beaucoup investi dans la connaissance du Nord, qui, avec ses 3,5 millions de kilomètres carrés, représente pourtant 30% de sa superficie. En 2000, les finances sont au plus bas: le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) du Canada accorde deux petits millions de dollars à la recherche arctique, pendant que son équivalent américain, la National Science Foundation, y consacre 450 millions! Dans un document-choc, Recherche nordique: De l’état de crise à la relance, le CRSNG et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada sonnent l’alarme. Avec les Instituts de recherche en santé du Canada, ils parviennent à convaincre le gouvernement de réinvestir massivement. La volte-face est spectaculaire: en 2004, le CRSNG disposait de près de 30 millions de dollars pour l’Arctique. «À l’échelle internationale, on était dans la cave; nous voilà dans le peloton de tête», dit Louis Fortier, l’océanographe qui est à l’origine de la métamorphose du Sir John Franklin. Professeur à l’Université Laval, Louis Fortier dirige aujourd’hui le réseau ArcticNet, qui regroupe une centaine de spécialistes du Grand Nord issus de 23 universités du Canada, de cinq ministères fédéraux et de neuf autres pays. De 2004 à 2011, Ottawa aura versé 6,4 millions de dollars par an au réseau ArcticNet, pour qu’il étudie les effets du réchauffement climatique sur le territoire canadien situé au-delà de la limite des arbres. Parmi les grands programmes de recherche internationaux sur l’Arctique, ArcticNet est le plus ambitieux et le mieux financé. «À eux seuls, les professeurs de l’Université Laval, fief de la recherche nordique au Canada, ont reçu environ 100 millions de dollars de subventions dans les dernières années», dit Martin Fortier, directeur général du réseau. Le Canada fait aussi figure de leader pour l’organisation de la quatrième Année polaire internationale (après celles de 1882, 1932 et 1957), qui débutera en mars prochain. Mais les scientifiques se gardent bien de crier victoire. «Nos lacunes sont encore énormes, alors que les enjeux socioéconomiques sont considérables, dit Gérard Duhaime, professeur à l’Université Laval. On ne connaît même pas le PIB du Nunavik ou l’importance réelle de l’économie de subsistance, car en dehors des anthropologues, très peu de spécialistes des sciences humaines étudient le Nord.» Louis Fortier partage son opinion: «On devrait investir au moins trois fois plus pour comprendre ce territoire et les bouleversements qu’il subit.» Car il faudrait équiper deux brise-glaces de plus, autant pour la recherche que pour la surveillance. «Le Nord ne livrera pas ses secrets à coups de petits projets. Ce qu’il nous faut, maintenant, c’est de la big science.» Car là-haut, la vie est en train de changer radicalement. Fin 2004, le rapport du Comité scientifique international sur l’Arctique confirmait que le climat de cette région de notre pays se réchauffe deux fois plus vite que le reste du monde. Près de deux millions de kilomètres carrés de banquise ont fondu depuis 30 ans, et l’épaisseur de ce qui reste a diminué de 35%. À ce rythme, l’Arctique sera libre de glace l’été vers 2050, voire plus tôt selon les dernières prévisions du GIEC. Le réchauffement modifie déjà les écosystèmes. «On commence à comprendre les effets planétaires du réchauffement, mais pas ses répercussions locales, à l’échelle humaine», explique Louis Fortier. Étudier ce qui se passe dans l’Arctique est crucial pour l’avenir du Nord, mais aussi pour prévoir les changements et les adaptations nécessaires plus au sud. Avec l’exploration et l’ouverture probable du passage du Nord-Ouest à la navigation commerciale d’ici 10 ou 15 ans, les questions de sécurité refont surface. Au Canada, aux États-Unis, au Danemark, en Russie: un peu partout, on dépoussière les vieux traités. En 1999, un brise-glace océanographique chinois, le Xue-Long (dragon de neige), était surpris au large de Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest. Déjà, ces dernières années, des immigrants illégaux ont été arrêtés à Iqaluit! Et en août 2005, pour la première fois depuis 30 ans, deux bâtiments de guerre canadiens ont sillonné la baie d’Hudson. «Si le Canada ne défend pas sa souveraineté, des pétroliers, des cargos vagabonds et des navires de croisière pourraient bientôt traverser les eaux canadiennes à l’abri des lois», affirme Suzanne Lalonde, professeure de droit international à l’Université de Montréal et membre d’ArcticNet. Face à ces défis, les chercheurs sont démunis. Alors que l’exploitation de l’Arctique progresse à pas de géant, on ne dispose encore que de données scientifiques éparses pour élaborer une réglementation de l’environnement. De grands pans du territoire restent mal connus, comme l’ouest de l’île de Baffin ou la baie d’Hudson, que l’Amundsen est un des premiers navires de recherche à explorer depuis des lustres. La plupart des renseignements sur les ressources naturelles appartiennent à des sociétés privées. Quasiment désert, l’Arctique canadien, qui compte pour 40% de toutes les terres arctiques (le reste est russe, américain et scandinave), ne se laisse pas facilement approcher. «L’accès au territoire est très difficile et l’équipement sur place est insuffisant», dit Yves Bégin, directeur du Centre d’études nordiques, à l’Université Laval. Malgré les millions de dollars des dernières années, la recherche souffre encore de multiples carences, à commencer par des infrastructures en piteux état. Le poste du ministère des Ressources naturelles du Canada installé en 1958 à Resolute Bay, sur l’île Cornwallis, à 3 500 km de Montréal, est le principal point d’entrée des chercheurs dans l’Arctique. Construit à la suite de la dernière Année polaire, il n’a jamais été rénové. Pour coordonner les déplacements d’environ 800 scientifiques par été (le poste est fermé l’hiver) sur un territoire deux fois grand comme le Québec, l’EPCP (Étude du plateau continental polaire) dispose d’un budget annuel de 6,3 millions de dollars. Elle n’a même pas ses propres avions et hélicoptères et doit donc louer à prix fort des appareils à des compagnies locales. «Notre budget a constamment diminué jusqu’en 1995. Depuis, il remonte très lentement», dit Bonni Hrycyk, directrice de l’EPCP, qui a fermé récemment sa base de Tuktoyaktuk pour cause de délabrement avancé. Une fois sur place, les chercheurs manquent de l’équipement de base qui permettrait de mieux rentabiliser les déplacements. Dans tout le Nord canadien, seulement trois laboratoires sont encore en activité: l’Aurora Research Institute, à Inuvik (Territoires du Nord-Ouest), le Nunavut Research Institute, à Iqaluit (Nunavut), et le Churchill Northern Studies Centre, à Churchill (Manitoba). Quelques lits et un atelier dans des baraques de chantier, du matériel scientifique rudimentaire… Là aussi, le manque d’argent est flagrant. Tous les chercheurs espèrent qu’une partie des fonds de l’Année polaire servira à rajeunir ces installations et à en construire de nouvelles, capables de rivaliser avec les stations du reste du monde. Le Centre d’études nordiques a demandé 3,5 millions de dollars à la Fondation canadienne pour l’innovation afin de rénover et d’équiper huit stations de recherche situées entre Radisson, près de la baie James, et l’île Ward Hunt, à la limite nord des terres émergées. Le réseau Qaujisarvik (station de recherche, en inuktitut), formé de près de 90 stations réparties sur 30º de latitude, permettrait, s’il voit le jour, de mieux analyser l’effet des changements climatiques selon la latitude. Il serait le plus vaste réseau de mesures environnementales de tout l’Arctique. Car pendant que le Canada boudait l’Arctique, d’autres l’ont gardé dans leur collimateur: à Barrow, village de 5 000 habitants dans l’extrême nord de l’Alaska, le gouvernement américain vient d’injecter 35 millions de dollars pour rénover ses laboratoires, en pleine zone d’exploration pétrolière. L’Europe compte une dizaine de stations de recherche dans l’Arctique. Le village de Ny-Ålesund, dans l’archipel norvégien de Svalbard, par 79º de latitude Nord, héberge environ 150 chercheurs dans le plus vaste complexe scientifique de l’Arctique. Huit pays (l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et la Norvège) y disposent de laboratoires bien équipés et opérationnels toute l’année, contrairement aux installations canadiennes.Même en mer, les efforts du Canada sont loin d’être proportionnels à l’étendue de son territoire. L’Amundsen doit se limiter à l’exploration côtière, car il n’est pas assez puissant pour affronter la pleine mer! Deux autres brise-glaces, le Louis S. St-Laurent et le Sir Wilfrid Laurier, accueillent des scientifiques à l’occasion. Mais c’est peu à côté des navires étrangers (cinq russes, trois américains, un allemand, un suédois, un chinois, un coréen) qui sillonnent régulièrement l’Arctique. L’hiver, plusieurs d’entre eux explorent aussi l’Antarctique, pendant que l’Amundsen, lui, déglace bêtement le Saguenay… L’autre point noir, c’est la relève. Alors que la plupart des spécialistes du Nord arrivent à la retraite, les nouvelles têtes sont rares. On manque de chercheurs en taxinomie, en économie, en droit, en océanographie physique… «L’Arctique intéresse beaucoup les jeunes, mais on n’a pas de postes pour eux», dit Yves Bégin. Dans leur rapport de 2000, les organismes subventionnaires recommandaient la création de 24 chaires de recherche sur l’Arctique dans les universités canadiennes. Trois seulement ont vu le jour. «Avec le développement du Nord, de nouvelles questions surgissent, comme celle des pêcheries émergentes ou de l’invasion des eaux par des organismes vivant normalement plus au sud, mais nous n’avons pas plus de gens pour y répondre», regrette Marty Bergmann, qui dirige la soixantaine d’employés en sciences arctiques du ministère des Pêches et des Océans du Canada. «Il faudrait au moins 1 500 fonctionnaires pour l’Arctique dans ce ministère, compte tenu des enjeux», croit Louis Fortier. De nouveaux acteurs prennent peu à peu leur place: les habitants du Nord eux-mêmes, qui ne veulent plus se contenter du rôle d’observateurs impuissants qu’on leur a longtemps assigné. Signe des temps, toute recherche menée dans les trois territoires doit d’abord être approuvée par les autorités locales. La plupart des travaux comportent des échanges de connaissances entre les communautés inuites et les scientifiques. Trois décideurs autochtones siègent au conseil d’administration d’ArcticNet. Avec la grande tournée médicale de l’Amundsen, un premier pas a été franchi. «On ne doit plus faire de la recherche sur les Inuits, mais avec les Inuits, car nous avons beaucoup à apprendre d’eux», dit le Dr Éric Dewailly, de l’Institut national de santé publique du Québec, qui coordonne le plus important groupe de recherche en santé dans l’Arctique. «Tant que les études sur le Nord seront faites par des gens du Sud, on passera à côté de quelque chose.» Mais la manière traditionnelle de faire de la recherche au sud (avec des étudiants ou des spécialistes diplômés) ne peut pas être transférée telle quelle au nord, où il n’existe pas d’université et où ce sont surtout les anciens qui détiennent la connaissance. Les rares diplômés originaires de l’Arctique sont très convoités, et peu enclins à la recherche universitaire. «Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est une véritable politique nationale de recherche sur l’Arctique et de développement de cette région», dit Jean-Marie Beaulieu, directeur scientifique de la Commission canadienne des affaires polaires.

Affaires et économie

Là où les affaires roulent…

C’est un décor florissant, de grosses maisons flambant neuves. Çà et là, des bâtiments ultramodernes, qui abritent aréna, centre de santé, caserne de pompiers, écoles. Des entreprises de construction, de transport ou de fabrication de vêtements. Le tout planté sur les rives d’un lac immense. Nous ne sommes pas dans une banlieue cossue de Montréal ou de Québec, mais dans une réserve autochtone: Mashteuiatsh, village innu (on dit aussi ilnu ou montagnais) du Lac-Saint-Jean, créé il y a 150 ans et longtemps connu sous le nom de Pointe-Bleue. Les affaires roulent à Mashteuiatsh («là où il y a une pointe»): on y dénombre 128 entreprises, pour 2 200 habitants. Une hausse de 50% en cinq ans! «Notre communauté est jeune, avant-gardiste et de plus en plus instruite», dit Jean Launière, 35 ans, cheveux de jais et poigne d’acier. Lui-même dirige deux entreprises de construction et une exploitation forestière, qui emploient au total, selon les périodes, entre 75 et 125 personnes, pour moitié non autochtones. «C’est devenu un moteur de développement économique pour toute la région.» Mashteuiatsh a su profiter de la construction, depuis 2004, du barrage Péribonka-4, d’Hydro-Québec: 80 millions de dollars de contrats ont été réservés aux entreprises locales — montant qui dépassera les 100 millions à la fin du chantier, en 2008. Ensuite, la communauté s’est dotée d’une structure de développement économique audacieuse, indépendante du Conseil des Montagnais du Lac-Saint-Jean. Aujourd’hui, le secteur privé surpasse le conseil de bande comme principal employeur (800 emplois contre 300) — une rareté dans les réserves. «Le Conseil préfère ne pas concurrencer le privé et fait confiance aux entrepreneurs: nous ne pouvons pas tout faire», dit Gilbert Dominique, 41 ans, un colosse à la voix douce qui est le chef des Montagnais du Lac-Saint-Jean. «L’important est de saisir plus efficacement les occasions qui se présentent. Et il y en a de plus en plus.» C’est aussi une façon de préparer le milieu des affaires à l’autonomie gouvernementale innue, prévue pour 2008. (Quatre réserves, dont Mahsteuiatsh, ont signé avec Québec et Ottawa une entente de principe en 2004.) Les gens d’affaires de Mashteuiatsh ont créé la Société de développement économique ilnu (SDEI) à la fin de 2000. Parmi eux, Jean Launière, mais aussi les patrons des plus grandes entreprises locales, dont Tabac ADL (cigarettes Maximum), la scierie Industries Piekouagame et René Robertson Fourrures, transmise de père en fils depuis six générations. «Notre objectif était de nous doter d’une structure capable de répondre à nos besoins, tant pour le financement que pour la création de nouveaux marchés ou de partenariats», dit Édouard Robertson, 47 ans, directeur général de René Robertson Fourrures. «Le développement économique n’était pas la priorité du Conseil des Montagnais, qui, de par sa nature, est plutôt une institution politique et communautaire.» Roger Duchesne admet que sans la SDEI, il aurait eu du mal à se lancer en affaires. Cet ancien chauffeur d’autobus de 53 ans a créé, à la fin de 2004, une entreprise de messagerie et de transport, Duchesne Kapatakan («sentier en forêt»). «À cause de la Loi sur les Indiens, c’est quasiment impossible pour un autochtone [NDLR: qui vit dans une réserve] d’obtenir du financement pour démarrer une entreprise, dit-il. Dans la réserve, nos biens immobiliers sont considérés comme insaisissables.» La SDEI lui a permis de contourner cet obstacle en lui accordant une garantie de prêt — auprès de la Caisse Desjardins de Mashteuiatsh — pour l’achat de ses autobus. Présent dès les tout premiers débuts du chantier, Duchesne Kapatakan s’est graduellement imposé et est devenu l’unique transporteur de travailleurs au chantier de Péribonka-4. Il est passé de deux à neuf véhicules en deux ans. Et pour l’«après-chantier», il a déjà plusieurs projets, notamment liés à des forfaits touristiques. Depuis 2004, la SDEI s’est portée garante de 1,2 million de dollars et d’une quarantaine d’initiatives. Les promoteurs ont ainsi pu emprunter à différentes institutions financières. Et en dépit de quelques dossiers difficiles, la SDEI n’a à ce jour aucune mauvaise créance à déplorer. La limite du cautionnement par entreprise s’élève cependant à 50 000 dollars, exceptionnellement à 100 000. C’est insuffisant pour lancer une entreprise d’envergure. «En raison de notre boom économique, nous avons besoin d’autres outils de financement, dit Daniel Courtois, président du conseil d’administration de la SDEI. La Loi sur les Indiens est un frein important au développement des affaires.» En attendant la signature du traité d’autonomie, qui permettra notamment aux Innus d’édicter leurs lois, différentes solutions sont étudiées par la SDEI. Celle-ci pourrait les présenter à l’occasion du premier Forum socioéconomique des Premières Nations du Québec — organisé à l’initiative de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador ainsi que du gouvernement du Québec, à la fin octobre (www.fsepn.com). La SDEI réfléchit également à la question de la taxation et des impôts. Actuellement, les autochtones qui vivent dans les réserves ne sont pas soumis aux régimes fiscaux fédéral et provinciaux, mais 20 des 128 entreprises de Mashteuiatsh, établies juridiquement, paient des impôts. L’entente de principe qui devrait conduire à l’autonomie prévoit que tous, individus et PME, en paieront au gouvernement innu, l’idée étant de donner à celui-ci les moyens d’assurer le développement économique de la population. Dans la foulée de la création de la SDEI, le conseil de bande a mis sur pied, en 2003, une autre structure distincte: Développement Pekuakami Ilnuatsh («Montagnais du Lac-Saint-Jean»). DPI joue le rôle d’entrepreneur général, chargé de négocier les contrats et de les redistribuer à des entreprises de la réserve. Pour s’attaquer au «défi colossal» du chantier Péribonka-4 — une centrale de 385 mégawatts, suffisante pour alimenter une ville de 150 000 habitants —, l’entrepreneur Jean Launière s’est associé en 2003 avec Denis Lavoie et Fils, entreprise de Saint-Ludger-de-Milot, au Lac-Saint-Jean. De cette fusion est née Construction Péribonka, l’une des plus importantes entreprises de construction de la région, qui a décroché la moitié des 80 millions de dollars de contrats réservés aux sociétés de Mashteuiatsh. Mais ce chantier de Péribonka aura une fin. Et la communauté travaille depuis longtemps à l’«après». «Quand nous avons négocié avec Hydro-Québec, nous avons privilégié l’attribution de contrats à des entreprises locales plutôt qu’un pourcentage d’emplois réservés à des autochtones, comme par le passé, dit le chef Gilbert Dominique. Notre ambition était de développer le savoir-faire local et de mettre en place une économie durable. Après Péribonka, nos entreprises pourront travailler à d’autres projets et continuer de fournir des emplois.» C’est déjà le cas pour Jean Launière. En 2005, Construction Péribonka a été retenue pour effectuer des travaux aux centrales Rapides-des-Cœurs et Chute-Allard, en Mauricie, où elle a aménagé une partie importante du campement ainsi qu’une route d’accès. L’entreprise compte ensuite «exporter» son savoir-faire ailleurs, par exemple à la Baie-James, pour la deuxième phase du chantier hydroélectrique de l’Eastmain. L’«après-Péribonka-4» est une priorité pour la SDEI. De grandes initiatives de développement sont sur la table — ou déjà amorcées — dans différents créneaux, comme le tourisme, la foresterie et l’industrie. Quant au Conseil des Montagnais, il compte signer des ententes de partenariats public-privé avec des multinationales. «Nous avons accès aux ressources naturelles, notamment en forêt, avec des droits de coupe de 250 000 m3 de bois, dit le chef Gilbert Dominique. Ça intéresse beaucoup de monde!» Entre autres, d’importantes sociétés forestières. «Trop longtemps, les grandes entreprises et certains gouvernements nous ont vus comme des opposants au développement. Au contraire, nous sommes pour — mais à condition que celui-ci soit ancré dans nos valeurs. Et donc durable.» Le développement durable, c’est ce que pratique l’entrepreneur forestier et trappeur Gordon Moar. Sa société, Foresterie Ilnu, où il travaille avec deux de ses fils, a obtenu d’Abitibi Consolidated un contrat lui permettant d’aménager une partie du territoire à sa façon. «Pour ne pas nuire à l’écosystème, la coupe s’étalera sur 15 à 25 ans au lieu d’un an», explique l’homme de 68 ans, œil d’aigle et doigts noueux comme le bois. «Cela me permet de poursuivre mes activités traditionnelles et d’accueillir des visiteurs pour leur transmettre notre culture.» À la tête de l’entreprise de tourisme «ethnoculturel» Aventure Mikuan II, Gordon Moar accueille des touristes, français surtout, dans son campement forestier situé dans la réserve faunique Ashuapmushuan, à une heure de Mashteuiatsh. Ils dorment sous la tente, font du canoë, dégustent des mets traditionnels et découvrent les secrets de l’«arbre aux ossements», que les autochtones ornent d’un chapelet de crânes d’ours blanchis en signe de respect envers les animaux attrapés et consommés, explique Gordon Moar. «Une façon de les remercier et de nous assurer l’abondance dans l’avenir.» L’abondance n’est cependant pas au rendez-vous pour tout le monde. Malgré son essor fulgurant, Mashteuiatsh est touchée par les mêmes problèmes qui frappent tous les groupes autochtones du pays: suicide, alcoolisme, chômage, drogue, violence, obésité, diabète, tabagisme… Le niveau et les conditions de vie y sont nettement inférieurs à ceux du reste de la région. Un autre sujet qui sera abordé au Forum socioéconomique des Premières Nations. Si de plus en plus de jeunes de Mashteuiatsh obtiennent leur diplôme d’études secondaires et poursuivent leurs études au cégep et à l’université, le décrochage est encore important. Résultat: en dépit des nombreuses possibilités d’emplois, tous n’ont pas encore la formation nécessaire pour en occuper un. Les entreprises de Mashteuiatsh embauchent donc souvent des non-autochtones des environs, qui assument environ 30% des emplois offerts. «En dépit de la création d’emplois qui a résulté du chantier Péribonka-4, le nombre de prestataires de la sécurité du revenu n’a quasiment pas diminué, dit le chef Gilbert Dominique. Parce que chaque année, on compte beaucoup de nouveaux inscrits, qui viennent d’avoir 18 ans.» En effet, à Mashteuiatsh, il n’est pas question de dénatalité: au rythme de trois ou quatre enfants par famille, l’endroit est plutôt en plein baby-boom et 30% de la population est âgée de 15 ans ou moins. «C’est à la fois inquiétant et motivant, dit Gilbert Dominique. Chaque année, de très nombreux jeunes sont en âge d’accéder au marché du travail. Il faut les faire rêver et leur donner l’espoir d’avoir une place dans la société.»

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Monde

Si ma langue m’était contée

Menacée, la francophonie? Elle ne s’est jamais si bien portée! C’est la réjouissante conclusion que Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau, deux collaborateurs de longue date de L’actualité, tirent de leur parcours dans l’histoire de la langue française, The Story of French, qui vient de paraître simultanément chez trois éditeurs de Toronto (Knopf Canada), New York (St-Martin’s Press) et Londres (Robson Books). Forts du succès rencontré par Sixty Million Frenchmen Can’t Be Wrong (Sourcebooks, 2003), traduit sous le titre Pas si fous ces Français (Seuil, 2005), les deux journalistes élargissent ainsi le champ de leurs investigations au-delà du seul territoire français pour embrasser tout le monde francophone. Pourquoi avoir écrit ce livre? Julie Barlow Les livres consacrés à l’histoire de la langue française ont été écrits par des spécialistes comme des linguistes ou des historiens, tous français. Nous voulions écrire un livre populaire, en partant du point de vue des francophones. Jean-Benoît Nadeau Étant Montréalais, nous avons une sensibilité à la fois anglo-saxonne et francophone, ce qui nous a permis de poser toutes les questions possibles. En plus, ayant tous les deux étudié la théorie politique, nous aurions aimé lire un livre sur «la géopolitique ou la géo-culture des langues»… sans en trouver. Il y avait, là aussi, un vide à combler. Pourquoi avoir publié le livre en anglais? J. B. Les anglophones s’intéressent beaucoup à la francophonie, le marché est vaste, les éditeurs intéressés et prêts à nous fournir les moyens dont nous avions besoin pour voyager et conduire nos recherches. Et nous avons reçu dix-sept réponses négatives d’éditeurs français! J.-B. N. Cela nous amène à un grand défi de la francophonie : la frilosité, sinon la fermeture, du marché culturel français. Comme nous n’étions pas spécialistes, nous n’étions pas considérés comme des auteurs valables. J. B. Puis il y a eu l’article du New York Times sur notre livre précédent, Sixty Million Frenchmen Can’t Be Wrong… ça a commencé à débloquer la situation… J.-B. N. Il faut parfois passer par New York pour arriver à Paris! J. B. Lorsqu’il est paru en français sous le titre Pas si fous ces Français, notre livre a eu du succès en France. Il a souvent été qualifié de « rafraîchissant ». Vous racontez qu’en 1782, l’Académie de Berlin propose le sujet de concours suivant : «Comment le français est-il devenu la langue universelle?» Comment répondriez-vous à cette question aujourd’hui? J.-B. N. Nous avons été surpris de constater qu’à la fin du dix-huitième siècle, un quart seulement des Français parlait français [les autres parlaient breton, normand, picard, provençal, gascon, basque, corse, alsacien, vendéen; autrement dit, cette langue était minoritaire en France. Mais elle était employée dans toutes les cours européennes ! A l’époque, le français était sans aucun doute la langue européenne, et donc universelle. J. B. Un des deux lauréats du concours de l’Académie de Berlin, le Français Antoine de Rivarol, accumule les niaiseries sur le français – exactement les mêmes qu’on entend aujourd’hui à propos de l’anglais : la supériorité de cette langue, sa clarté, sa simplicité, sa facilité d’apprentissage… La nature de la langue expliquerait qu’elle soit devenue universelle. Or ce sont bien sûr des raisons historiques, politiques, culturelles, économiques et commerciales qui expliquent la diffusion mondiale du français, puis de l’anglais. J.-B. N. C’est ce que l’autre lauréat du concours, l’Allemand Jean-Christ Schwab, écrit : l’expansion universelle du français est due à des raisons politiques. On ignore souvent qu’un tiers à la moitié des termes employés en anglais viennent du français. Cela remonte à 1066, lorsque le Normand Guillaume le Conquérant s’empare de la couronne d’Angleterre. Dans un sens, l’Angleterre a été la conquête coloniale la plus durable de la France… Au 12e siècle, le roi capétien Philippe-Auguste fait du français un instrument de lutte contre les seigneuries féodales. Il faudra ensuite plusieurs siècles pour l’imposer sur l’ensemble du territoire. Ironiquement, les grandes défaites qu’a connues la France ont souvent eu des conséquences très positives sur l’expansion du français. Songez aux défaites napoléoniennes de 1804-15 qui ont permis la création d’Haïti, de la Belgique et de la Suisse… Prenez la décolonisation de l’Afrique : un rebond extraordinaire du français ! Dans presque toutes les anciennes colonies, le français est resté la langue de l’administration, de l’enseignement, de la diplomatie, de la connaissance… Vous insistez beaucoup sur la relation particulière que les francophones entretiennent avec leur langue… J. B. Les francophones éprouvent un très fort attachement à la norme syntaxique, orthographique et grammaticale de leur langue. La fascination populaire pour la dictée de Bernard Pivot, c’est typiquement francophone! J.-B. N. La «normalisation» est plutôt rare à l’échelle mondiale : sur 6000 langues parlées, à peine 200 ont une grammaire, un lexique moderne et une orthographe formalisés. J. B. Les anglophones interprètent souvent cette «normalisation» comme une attitude de défiance à leur égard, mais c’est bien à tort : le Québec est le seul endroit au monde où l’anglais fait peser une menace concrète sur le français. Pour le reste, le lien entretenu avec la langue dépend de l’histoire de chaque région : au Québec, notre société a d’emblée été francophone, aussi le français a-t-il toujours été la langue du peuple. En revanche, en France même, le français a longtemps été la langue de l’élite. Comment voyez-vous l’avenir de la francophonie? J. B. Les institutions de la francophonie peuvent constituer un contrepoids à l’influence de la culture anglo-saxonne. Dans les faits, elles permettent aussi aux petits pays d’être plus forts dans les négociations internationales. On l’a vu avec les pays africains, à propos du coton. J.-B. N. L’Agence universitaire de la francophonie ou TV5 ont pour mission de faire circuler les idées sans nécessairement passer par Paris. J. B. Il y a aujourd’hui plus de francophones dans le monde que jamais. Le français n’est nullement menacé ! Au Canada, le bilinguisme n’a jamais été si populaire ; environ 300 000 élèves y sont en immersion française. Le français est la 2e langue internationale et la 2e langue la plus enseignée au monde. Le plus grand obstacle à la mondialisation francophone, ce sont les Français eux-mêmes. J.-B. N. La population française adhère à la francophonie, mais certains groupes parisiens, notamment dans la grande presse, pas du tout. J. B. Pour eux, la francophonie est encore associée au colonialisme et au nationalisme « franchouillard ». C’est un défaitisme incroyable. Aujourd’hui, au moins 175 millions de personnes parlent français ! Cela représente un énorme réseau, des ressources incroyables – et la France n’en profite pas… En même temps, les Français conservent une attitude très propriétaire vis-à-vis de leur langue. J.-B. N. Il y a d’autres problèmes, comme la sous-éducation et le sous-développement en Afrique et la baisse démographique des francophones en Amérique du Nord. Mais ma grande inquiétude, c’est que les Français reproduisent avec la francophonie ce qu’ils ont fait avec l’Amérique du Nord : qu’ils l’abandonnent. Avec, peut-être, d’excellentes raisons à court terme, mais un grand manque de vision. Or si Paris reste le centre culturel du monde francophone, il n’en est pas le seul moteur. Le français a sa vie propre.

Monde

La renaissance de Sarajevo

En bordure du Musée national de Bosnie, au coeur de Sarajevo, s’entassent à ciel ouvert des vestiges du conflit qui a opposé en tirs croisés Serbes, Croates et Musulmans, et déchiré le pays de 1992 à 1995. Hélicoptère, char d’assaut, wagon blindé, pièces d’artillerie sont rongés par la rouille, pendant que les mauvaises herbes reprennent leurs droits sur les lieux, souillés de graffitis et d’éclats de verre. Malgré la portée hautement symbolique de ces imposantes machines de guerre, elles passent inaperçues aux yeux des Sarajéviens.A-t-on déjà oublié les 260 000 morts et les deux millions de déplacés, sur les 4,4 millions d’habitants de l’époque? «La guerre est finie, les jeunes veulent tous passer à autre chose, dit Merejma, 22 ans. C’est stupide de toujours se remémorer les cauchemars du passé.» Le mot «stupide» paraît mal choisi et d’autres questions me brûlent les lèvres, mais la discussion semble close. D’un geste nonchalant, «call me Mary» remet ses écouteurs, qui crachent les rimes de 50 Cent, le rappeur américain de l’heure. La Bosniaque longiligne s’imagine déjà se déhanchant au son des mêmes rythmes dans une des discothèques de la capitale le soir venu. La page de l’horreur tournée, bienvenue dans l’ère de l’insouciance. La génération montante façonne le nouveau visage du Sarajevo de l’après-guerre civile.Les élections générales du 1er octobre 2006 auraient pu soulever passion et espoir après une décennie de reconstruction. Mais le peuple entretient un mépris viscéral envers les politiciens, jugés responsables du bain de sang. Au scrutin de 2001, seuls 54% des électeurs inscrits avaient exercé leur droit de vote. À cela s’ajoute le contexte de «paix froide» qui existe entre les deux entités politiques de la République fédérale de Bosnie-Herzégovine: la Fédération croato-musulmane (51% du territoire) et la République serbe de Bosnie (49%) n’entretiennent que des relations minimales teintées de mauvaise foi, sous la tutelle de l’ONU, qui préserve l’équilibre précaire de cet État bancal.Une impasse institutionnelle qui n’entame en rien l’esprit de tolérance qui anime la mosaïque culturelle éclatée et éclatante de Sarajevo. Connaissez-vous bien des endroits sur la planète où des curés en soutane rigolent avec des adolescentes voilées, où juifs et musulmans peuvent se marier sans faire sourciller personne? À Sarajevo, tout est possible. «Et pourquoi pas?» me dit Sonia Al Azar, fruit d’une union mixte. Pourquoi pas, en effet…Comme une vieille dame qui a frôlé la mort, la capitale de la Bosnie sait prendre le temps de vivre, offrant aux rares visiteurs un sourire radieux, quoiqu’un peu édenté.Ce sourire devient contagieux dans la langueur tout orientale de Bascarsija, le quartier historique turc. Quatre siècles de domination ottomane y ont laissé une empreinte durable, qui se traduit par la présence d’autant de mosquées au kilomètre carré que d’églises à Montréal. Les étroites rues commerçantes pavées de pierres polies semblent figées au Moyen Âge. Chaque artisanat y est représenté. Dans la Kazandzilük (rue des Chaudronniers), par exemple, on façonne toujours le cuivre selon les techniques ancestrales. Les cartouches d’obus y sont même recyclées en cafetières!Joyau architectural que certains rêvent de voir classer patrimoine mondial par l’Unesco, ce quartier piétonnier a su mettre en valeur ses petites maisons de pierre et de bois tout en évitant les pièges de la ville-musée. À la différence des centres historiques de Carcassonne ou de Venise, celui de Sarajevo n’a pas été perverti par l’afflux massif de touristes.«Allahu akbar, Allahu akbar, Ach-hadu an lâ ilâha illâ-llah, Ach-hadu anna Muhammad rasûlu-llah…» Du haut de son minaret, le muezzin invite les fidèles à la mosquée. L’écho dans la vallée enclavée entre les montagnes ravit peut-être les oreilles de l’Occidental laïque, mais il suscite un malaise perceptible chez nombre de Bosniaques. Croyants ou non, ils ont une dent contre le prosélytisme des prédicateurs étrangers qui viennent à Sarajevo.Emir, 29 ans, ne s’enfarge pas dans les fleurs de la diplomatie quand il pourfend les tenants de l’islamisme radical: «Pendant la guerre, les Bosniaques ont accepté les secours, peu importe d’où ils venaient, car ils n’avaient pas le choix. Sans les moudjahidin, tous les musulmans auraient été égorgés comme des moutons. Bien sûr, l’Arabie saoudite et l’Iran ont profité de notre faiblesse. À l’époque, on aurait même pactisé avec le diable! Mais maintenant, tous ces gens, il faut qu’ils s’en aillent.»Horrifiés par les valeurs impies des musulmans locaux, les régimes islamiques ont accordé des millions de dollars à la reconstruction des 120 mosquées de Sarajevo au lendemain de la guerre. Action sans grand effet sur les moeurs, si l’on se fie au chiffre d’affaires de la brasserie Sarajevsko, en bordure de la rivière Miljacka, qui scinde la ville en deux.Les partisans de l’orthodoxie musulmane semblent toutefois avoir fait des gains. Le nombre de femmes voilées s’est multiplié depuis 10 ans à Sarajevo. Principalement en raison de l’apport des milliers de réfugiés venus des campagnes du Sandjack (en Serbie) et d’ailleurs. Le recensement de 1991 décrivait la composition ethnique de la ville comme suit: 49% de Bosniaques musulmans, 30% de Serbes, 7% de Croates, le reste se partageant entre Tsiganes et autres minorités. Le caractère multiethnique de la ville a sensiblement régressé depuis. Les dernières estimations du canton de Sarajevo montrent que 77% des 300 000 habitants de la ville se disent désormais bosniaques musulmans. Les moeurs progressistes des Sarajéviens finiront-elles par s’imposer aux vagues de nouveaux arrivants? Traditionnellement, c’est ici que les influences de l’Ouest ont eu le plus de répercussions en ex-Yougoslavie, davantage qu’à Belgrade ou même à Zagreb.Pour s’en convaincre, il suffit de déambuler dans le quartier Centar, le bourdonnant coeur de la capitale. Quarante années ont suffi à l’Empire austro-hongrois, au tournant du 20e siècle, pour remodeler le visage architectural de Sarajevo et en faire une capitale moderne et prospère. La construction d’imposants édifices publics n’a été arrêtée que par l’assassinat, en 1914, de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand de Habsbourg par un nationaliste serbe de 19 ans bien nommé Gavrilo Princip!Au-delà des vieilles pierres, c’est surtout l’esprit festif et trépidant qu’on remarque sur la place Strossmayerova, rendez-vous de la jeunesse dorée. Des jeunes hommes branchés et des demoiselles aux allures de mannequins milanais discutent sur l’interminable terrasse, qui s’étend sous le regard inquisiteur de la cathédrale catholique. Aux alentours, les Versace, Benetton et autres boutiques de luxe pullulent. Nous sommes à des années-lumière des jours de siège du début des années 1990, pendant lesquels cette ville était privée d’eau et d’électricité.En grattant un peu ce nouveau vernis de modernité, on découvre toutefois la réalité un peu moins zen du chômage généralisé. Avec 40% de sans-emploi (17% en tenant compte du marché gris), on ne s’étonne pas que les cafés soient toujours pleins. Il y a pourtant de quoi se réjouir en observant certaines statistiques de développement humain de la Bosnie: un surprenant chiffre de 73 ans pour l’espérance de vie et un taux d’alphabétisation de 89%, selon l’Institut de la statistique de la Bosnie-Herzégovine.La longévité des Sarajéviens s’expliquerait-elle par la qualité de l’environnement? On peut puiser directement de l’eau potable dans presque toutes les rivières de ce pays plein de forêts et de montagnes. L’envers de la médaille du paradis écolo: il doit son existence à la destruction quasi complète de l’industrie en Bosnie-Herzégovine, exception faite d’une aciérie à Mostar.Pas d’industrie, mais presque pas d’impôts non plus. Un terrain économique fertile qui attire de plus en plus de jeunes de la diaspora. Ibrahim «German» Derbasani était venu, à 32 ans, défendre la ville de ses ancêtres, en 1993; aujourd’hui, il revient pour la faire prospérer. «La décision de quitter mon nid douillet en Allemagne n’a pas été difficile à prendre. L’horizon est bloqué là-bas, alors que tout reste à faire ici. Il suffit de saisir les multiples occasions au vol.» Moins d’une semaine après avoir défait son baluchon, en juin 2005, ce jeune loup blond se faisait gérant du Belle Vue, un des rares restaurants huppés de Sarajevo. «D’ici deux ans, j’aurai mon propre hôtel afin de bien accueillir les touristes qui vont revenir en masse.» Comme pour lui donner raison, leur nombre, bien que modeste, a doublé en sept ans, pour atteindre 562 000 personnes en 2004, et il ne cesse d’augmenter depuis (près de 600 000 l’an dernier).Pour sa part, l’étudiant en anglais Mladen Lukic rêve de revoir les écotouristes arpenter les montagnes autour de Sarajevo. «Le potentiel est énorme!» Son club de plein air, Javorina, remporte déjà un certain succès par ses activités de rafting et de vélo, mais c’est un gros zéro pour la randonnée. Le hic: le terrain est miné, héritage de la guerre.Les gouvernements locaux et étrangers, l’ONU ainsi que des ONG ont investi 35 millions de dollars l’an dernier pour à peine 407 engins explosifs neutralisés, mais le jeu en vaut la chandelle, selon Dusan Gavran, directeur de l’organisme qui supervise les entreprises de déminage. Les mines ont fait 19 victimes bosniaques en 2005, contre 632 en 1996, dont 151 enfants.Le coût d’un nettoyage complet dépasserait l’entendement. «Nous espérons en avoir fini avec les zones densément peuplées d’ici 2009», dit Dusan Gavran. Plus que quelques années avant que les Sarajéviens puissent retourner se promener sur les pentes du mont Trebevic, qui surplombe la capitale. «Nous voulons retrouver notre plus haute montagne, c’est une question de fierté.»Les entrepreneurs et l’État naissant butent contre un autre obstacle: l’économie souterraine. Vlad Kazan, tenancier d’un bistrot populaire et qui veut garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, a tout du jeune entrepreneur prospère, avec sa chevelure platine style mohawk, ses lunettes opaques, ses habits luxueux et sa dégaine assurée. En vérité, il loue son local à Ramiz Delalic – dit «Chelo» -, le plus influent caïd de Sarajevo. Avec sa milice privée de 400 hommes pendant la guerre et sa nouvelle réputation de résistant, Chelo a consolidé son pouvoir déjà grand.Si l’extorsion fait le malheur des commerçants, Chelo et ses sbires ont au moins le mérite d’avoir sécurisé la ville. Aucune petite délinquance en vue, tout juste quelques Tsiganes qui mendient. Les règlements de comptes sont nombreux, mais se font entre criminels. Une armée de l’ombre efficace, par comparaison avec les policiers bosniaques. Ces derniers se font rageusement traiter «d’incompétents, de couilles molles et d’épouvantails» par ceux qui se souviennent de la poigne des forces de l’ordre sous le régime communiste.Moins puissants que les chefs mafieux mais aussi actifs, les petits trafiquants touchent à tout pour obtenir des konvertibilna marka, la monnaie locale (1 KM = 0,73$ CA). Abstraction faite de ses 21 ans, Kenan a l’apparence du commerçant banal, dans sa petite boutique de souvenirs. Au milieu des services à café, il s’exprime en français avec verve. «Pour réussir en Bosnie, il faut toucher à plusieurs choses… Drogues, objets de luxe et ainsi de suite. Une cargaison d’Armani volée en Allemagne, une nouvelle boutique à Sarajevo», ironise-t-il, le regard plein de sous-entendus. Je comprends mieux pourquoi toute une bande s’affaire autour de lui avec déférence.Difficile de jouer au moralisateur lorsque l’on considère que le chômage oscille officiellement entre 50% et 60% chez les jeunes. Près des deux tiers souhaiteraient d’ailleurs tenter leur chance à l’étranger, selon une étude de l’ONU. Même ceux qui occupent de bons emplois ont du mal à payer leur logement.Graphiste et publicitaire pour le quotidien Oslobodjenje, Edin gagne à peine 250 dollars par mois. Lui et sa famille se résignent à vivre entassés dans les immenses HLM des quartiers périphériques. On s’imagine les cités de banlieue parisienne décrépites et sans âme. Mais vus de près, les complexes d’habitation se révèlent des havres de paix offrant une qualité de vie surprenante. Le respect d’autrui et le respect de soi-même semblent les seules explications plausibles de ce miracle.Comme pour faire mentir leur réputation de tranquillité, une rumeur s’élève parfois des quartiers résidentiels. Ainsi, tandis que la lune s’apprêtait à jouer au bilboquet avec les minarets, une explosion de joie a fait vibrer toute la ville lors de la Coupe de Bosnie-Herzégovine de football 2005. La victoire du FK Sarajevo en était la cause. Les plus jeunes pleuraient de joie, les vieux se contenaient à peine. «Nous sommes les meilleurs!» Une victoire sportive demeure un élément extrêmement unificateur. Cette nuit-là, les enfants croates, serbes et musulmans ont chanté leurs héros bras dessus, bras dessous. Presque de quoi virer nostalgique du communisme à la sauce yougo.Les plus âgés regrettent évidemment «la belle époque du plein-emploi et de l’amitié entre les peuples de la Yougoslavie du maréchal Tito». Or, à l’exception des avenues qui portent son nom et des cigarettes Drina (toujours nationalisées et au prix du peuple, à 75 cents le paquet), les traces de l’ère communiste s’estompent aussi vite qu’ailleurs en Europe de l’Est. Seule la «yougonostalgie» musicale demeure bien vivace, mais elle est tranquillement supplantée par de nouveaux festivals jazz ou électroniques, qui réchauffent année après année les nuits fraîches de la ville. Côté septième art, le Festival du film de Sarajevo, lancé sous les bombes en 1995, poursuit sa tradition d’avant-gardisme. Rejoindre l’Union européenne ne représente qu’un horizon lointain, mais Sarajevo a déjà les pieds solidement ancrés dans l’Europe culturelle. Les vedettes internationales y jouissent d’un succès qui ne se dément pas.«Les étrangers pensent que la guerre nous a rendus fous, mais nous l’étions déjà bien avant!» À mi-chemin du cynique grincheux et de l’optimiste délirant, l’écrivain Mustafa Snailovic partage le caractère excessif des Bosniaques, souvent digne des personnages grotesques du cinéaste Emir Kusturica (Underground, Chat noir, chat blanc, Le temps des gitans). Qu’est-ce donc que cette fameuse âme bosniaque? Une charmante naïveté, un goût prononcé pour la fête et un sens inaltérable de l’honneur.Je rencontre l’écrivain-journaliste dans les bureaux enfumés du Jutarnje Novine, le grand quotidien indépendant du pays. Sans trop de cérémonie, il m’offre une quille de bière Sarajevsko, en me parlant de sa copine de 24 ans… lui qui accuse une cinquantaine d’années!«En démocratie, on est nuls. L’industrie est quasiment morte. La corruption est partout et la privatisation du système n’est pas encore achevée», dit-il. Il n’y a donc pas d’espoir pour la jeunesse? «Au contraire! [Envolée lyrique] Dieu a créé un paradis en ce pays. Nous avons quatre saisons, la mer, des montagnes… On peut même boire l’eau des rivières. Bientôt, l’eau va remplacer le pétrole et nous serons riches!»Il disserte aussi sur la revanche des berceaux locale, sur cette jeunesse qui comblera le vide laissé par la génération X, morte au combat ou exilée. L’espoir fait vivre.Je profite de mes derniers moments en ville pour boire goulûment à la fontaine de Sebij, au centre de la place aux Pigeons. Une légende des caravaniers sur la route de la soie prétend que celui qui y boit reviendra un jour à Sarajevo. Les habitants de la capitale croisent justement les doigts pour que leurs neveux et nièces polyglottes reviennent d’Australie ou du Canada, l’esprit nourri des idées du Nouveau Monde et les poches pleines de dollars.____ET ENCORE…BoissonGireg, journaliste breton, prend un malin plaisir à répéter les mêmes questions aux Bosniaques qui lèvent le coude:«Êtes-vous un bon musulman?- Oui! [En tapant du poing sur la table, ce qui fait trembler les bouteilles vides.] Je ne mangerai jamais de porc de ma vie.- Et l’alcool?- Il n’est écrit nulle part dans le Coran qu’il est interdit d’en boire. Ça fait 400 ans que nous sommes de religion musulmane. Ce ne sont pas de foutus barbus qui vont venir nous montrer la bonne manière de pratiquer.»BouffeOn peut se sustenter pour presque rien à Sarajevo, avec le fameux burek, feuilleté fourré de boeuf haché, qui se décline aussi avec du fromage, des épinards ou des pommes de terre.CultureLes 15-25 ans ne jurent que par le turbo-folk, musique pop typiquement slave. Imaginez Michel Louvain ou les Classels remixés avec des rythmes techno! Vision d’horreur pour les critiques, mais la jeunesse y trouve sa voie. La réappropriation des vieilles mélopées orientales au discours simpliste participe au processus de création identitaire qui forge la base de la nouvelle nation.

Culture

Vers le sud, pour perdre le nord

Est-ce un recueil de nouvelles ou un roman? Chacune des sections du livre pourrait être extraite de l’ensemble et proposée au lecteur comme un récit indépendant. Par contre, l’ouvrage est présenté comme un roman, et plusieurs personnages, par exemple la directrice d’un lycée huppé de Port-au-Prince, Mme Saint-Pierre, ainsi que le redoutable Fanfan, transitent d’un récit à l’autre sans qu’on en soit étonné. La thématique, d’un bout à l’autre du livre, reste constante. Cela s’appelle le sexe.Non pas l’amour, en effet, comme on en parle depuis quelques siècles dans le roman occidental, mais le sexe lui-même, en tant que tel, dans toute sa pureté, oserait-on dire. La scène inaugurale du roman est, à cet égard, parfaitement explicite. Fanfan, 17 ans, fils d’une couturière, attend une cliente, MmeSaint-Pierre, dont il sait qu’elle arrivera en l’absence de sa mère. « Je suis, dit-il, comme une araignée tapie au fond de sa toile à attendre sa proie. » On comprend aussitôt que, malgré la distance sociale et celle de l’âge, la dame succombera sans coup férir.Vraisemblable, invraisemblable? Peu importe. Fanfan l’emporte parce qu’il est noir, et Mme Saint-Pierre est vaincue parce qu’elle est blanche. D’autres femmes arriveront dans l’île, venues de New York, de Londres, de Montréal, qui subiront le même sort, avec des variantes. Elles viennent en Haïti pour assouvir leurs désirs, mais en réalité, c’est une guerre qui les attend, la revanche des esclaves contre les maîtres – les maîtresses, plutôt – du monde. À cette interprétation s’en ajoute une autre, plus favorable. La vengeance, selon le roman, serait mêlée d’une sorte de don: les séducteurs offrent à ces femmes trop blanches une expérience sexuelle qui est une prise de contact avec la nature, dont elles auraient le plus grand besoin. Pour l’auteur de Vers le sud, le sexe, c’est la nature; et la nature, c’est le sexe. L’équation est un peu simple, mais il est assez évident qu’en allant « vers le sud », vers des exercices de plus en plus épuisants, les femmes du livre de Dany Laferrière perdent le nord, si je puis m’exprimer ainsi. Le nord, c’est-à-dire le bon maintien, la répression sexuelle. On ne donne pas volontiers à ces femmes le beau visage souriant de Charlotte Rampling, qui orne la couverture.En vertu de la logique qui gouverne le récit, ce sont les personnages haïtiens qui, dans ces aventures, jouent le rôle essentiel. Hommes ou femmes, ils sont les plus complexes, les plus vrais, les plus troublants. Les femmes blanches, par contre, sont des faire-valoir plutôt que de vrais personnages, et on les oublie facilement. Mais l’ensemble a une qualité de facture que l’on ne trouvait pas toujours dans les livres précédents de Dany Laferrière.Retour au pays. Je suis de ceux qui tiennent les deux romans de Louise Dupré, La memoria et La Voie lactée, pour des oeuvres profondément authentiques, d’une élégance d’écriture assez peu courante dans la littérature québécoise des 10 dernières années. Mais le passage au théâtre, à l’invitation de la metteure en scène Brigitte Haentjens, me paraissait être pour elle, écrivaine intimiste, une aventure problématique. Pour des raisons personnelles, je n’ai pu voir la pièce, intitulée Tout comme elle. J’ai cependant mis le nez dans le livre et, malgré l’absence d’une mise en scène dont la critique avait dit le plus grand bien, j’ai été saisi par la qualité d’un texte qui se laisse lire même sans les artifices théâtraux. Ces quatre séries de 12 brefs « tableaux » ne racontent rien, ne relatent pas une suite d’événements, et pourtant on s’y sent emporté par un courant de vie beaucoup plus puissant que dans la plupart des romans.Il y a deux personnages, une mère et une fille. Dans la première partie, une fille qui parle de sa mère; dans la deuxième, une mère – peut-être la fille devenue mère – qui parle de sa fille. Tout comme elle, dit le titre. Le récit ne parle donc que de la relation filiale féminine. Quelques événements extérieurs se manifestent, de temps à autre, mais l’essentiel tient plutôt dans le jeu à la fois subtil et intense des émotions. Parfois, un mot exceptionnellement fort – celui de « haine », en particulier – étonne le lecteur de cette prose unie, extrêmement discrète. Il est ainsi averti, comme s’il avait pu l’oublier, que ce face-à-face de la mère et de la fille est une aventure redoutable, qui met en jeu les sources mêmes de l’existence. Jamais, en lisant ces 48 textes, je n’ai senti qu’on s’égarait dans quelque bavardage. Jamais non plus, j’ose le dire, je n’ai regretté au cours de ma lecture l’absence d’une représentation théâtrale. En se réduisant ainsi à l’écrit, sans la présence de toutes ces femmes qui remplissaient la scène (j’ai lu les journaux!) et donnaient une portée collective à l’oeuvre, celle-ci change sans doute de sens. Mais je me permets d’imaginer que la vérité du texte seul n’est peut-être pas moins forte. C’est très vrai, et très beau.Vers le sud, par Dany Laferrière, Boréal, 251p., 22,50$.Tout comme elle, par Louise Dupré, suivi d’une conversation avec Brigitte Haentjens, coll. « Mains libres », Québec Amérique, 110 p., 16,95$.VERS LE SUDJ’ai dix-sept ans (on me donne facilement beaucoup plus à cause de ma taille et de mon caractère taciturne) et je vis à Port-au-Prince, sur la rue Capois, près de la place du Champ-de-Mars. J’habite avec ma mère et ma jeune soeur. Mon père est mort, il y a quelques années. Ma mère est encore très belle. De grands yeux liquides, des pommettes saillantes et un sourire triste. Une sorte de beauté tragique, très prisée chez les hommes. Mais comme on dit, c’est la femme d’un seul homme. Mon père n’était pas beau (nous avons une grande photographie de lui au salon), mais il était grand et très élégant. Il s’habillait toujours de blanc et changeait de chemise au moins trois fois par jour. On dit que les femmes étaient folles de lui, ce qui désespérait ma mère. Dany Laferrière

Société

2076: la fin du Québec !

Jacques Godbout n’a sans doute jamais eu le temps de s’apitoyer sur son sort. À 73 ans, il vient de terminer son 25e livre, un roman finement écrit, observation savoureuse de la société parisienne (La concierge du Panthéon, Seuil, en librairie le 13 novembre 2006). Mais au crépuscule de son engagement politique, il se demande si le Québec n’est pas déjà trop envahi par l’immigration pour écrire sa propre histoire…Le collaborateur de L’actualité a rédigé son premier livre (le recueil de poésie Carton-pâte, en 1956) en Éthiopie, où il enseignait la philosophie et le français. Il le proposa à un éditeur de Paris, parce que c’était plus proche d’Addis-Abeba que Montréal. Dans ses livres et ses films – 37 documentaires et longs métrages, primés à l’étranger autant qu’au Québec, comme ses livres -, il s’est toujours fixé des normes de qualité internationales.Mais il vécut d’abord à l’aune du Québec. Outre son engagement dans la création d’une littérature nationale, d’un cinéma national – l’un et l’autre bâtis grâce à l’aide d’organismes fédéraux! -, Jacques Godbout a longtemps milité pour l’indépendance du Québec. Aujourd’hui, il ne croit plus qu’il ait le temps, comme en 1968, de se lancer dans un autre Mouvement Souveraineté-Association ni de fonder une autre Union des écrivains du Québec. « J’ai fait ce que j’avais à faire », dit-il.L’indépendance? Il ne pense pas qu’elle se réalisera. Et le Québec? Il évoque la possibilité qu’un numéro de L’actualité, en 2076, annonce sa disparition. Dans ces conditions, il ne fut pas facile de faire parler Jacques Godbout du Québec de 2036! Sa seule certitude: il sera bien différent, très complexe et moins homogène que celui dont il rêvait quand il avait 30 ans.Nous avons tenu à le rencontrer dans sa vieille maison de Saint-Armand, près de la frontière américaine, demeure construite en 1796 par un loyaliste qui fuyait la jeune république des États-Unis d’Amérique. Même s’il se dit inquiet pour ses petits-enfants, il leur léguera de vieilles pierres assez solides pour abriter d’autres générations de Godbout.De quoi rêviez-vous, pour le Québec, quand vous étiez jeune?- Je voulais un Québec laïque. J’en avais marre de penser que la seule façon d’exister dans cette société était de monter dans la hiérarchie catholique et que, quand on était chanoine, on avait enfin une existence. Il nous fallait une société laïque où les gens seraient reconnus pour leur métier, leur travail, leur réussite. Alors, nous avons voulu créer une littérature nationale, parce qu’un pays qui n’en a pas est un pays qui n’a pas d’existence nationale ni d’existence internationale. Il faut un drapeau et une littérature, le reste suit. Nous avons fait des colloques où Gilles Vigneault et [le poète] Gaston Miron d’un côté et des romanciers de l’autre se demandaient quand et comment créer une littérature nationale. À l’époque, cela s’appelait une « littérature canadienne-française ». Notre première décision fut de changer l’étiquette: nous l’avons appelée « littérature québécoise ». Puis, nous avons convenu que si nous écrivions suffisamment de volumes, un jour il y aurait deux ou trois mètres de littérature québécoise sur les étagères et que ça y resterait. La cinématographie nationale, c’est aussi une chose à laquelle nous travaillions beaucoup. On en discutait sans arrêt. C’était une volonté et ce fut une réussite.N’étiez-vous pas aussi portés par la Révolution tranquille?- L’avantage que nous avions, c’est que la société était jeune. Quand j’avais 20 ans, la majorité des Québécois n’avaient pas 20 ans. Nous pouvions dire: « Vous êtes une bande de vieux cons et on va vous remplacer. » C’était un discours naturel. Les chefs qui dirigeaient la société avaient tous l’Europe comme référence et avaient fait leur cours classique. On les appelait d’ailleurs parfois des « retours d’Europe ». Ils avaient pris des idées là-bas et revenaient les imposer ici. Que ce soit Daniel Johnson (père), Jean Lesage, René Lévesque, Robert Bourassa [NDLR: de futurs premiers ministres du Québec], ils avaient tous le même parcours. Aujourd’hui, vous avez trois chefs de parti qui sont de la génération des cégeps, des Nord-Américains d’abord et avant tout, qui n’ont pas fait leurs humanités et manquent de perspective. Je ne comprends pas tout à fait comment ils pensent et j’ai de la difficulté à saisir où ils vont.Le Québec serait-il en déclin?- L’année 1976 fut l’étape ultime de la Révolution tranquille, son apogée. On avait effectivement une littérature nationale, un cinéma, la chanson. On a eu l’élection du PQ, qui était le produit de tout un effort culturel des années 1960, la loi 101, la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. Ce fut le sommet de la courbe. Sans la chanson, sans la poésie, sans la littérature, sans discours chargé d’émotion, le PQ n’aurait pas été élu. C’était une époque où il y avait une cohésion extraordinaire et un rêve partagé dans la société. Trente ans plus tard, on peut dire que la Révolution tranquille est épuisée, parce que la société canadienne-française, qu’on appelle « québécoise de souche », est elle aussi épuisée. Elle ne fait plus d’enfants. Elle a un problème démographique énorme. Par conséquent, sa culture disparaît peu à peu.Voulez-vous dire que ce que vous avez bâti est menacé?- On se retrouve avec une immigration de plus en plus importante, qui, curieusement, ramène le religieux dont on s’était débarrassé. Le religieux revient avec le voile, le kirpan, les salles réservées à la prière dans les collèges et les universités, l’érouv qu’il faut tendre autour du quartier. Le religieux revient donc avec l’immigré, qui, lui, n’a pas vécu notre laïcité. La langue française, elle aussi, est menacée, parce que ce n’est plus une immigration d’individus, comme dans les années 1970: ce sont des tribus qui immigrent, avec leurs costumes, leurs coutumes, leur religion et leur télévision. On sous-estime le fait que la soucoupe branchée sur Al-Jazira ou d’autres chaînes étrangères empêche ces gens de regarder la télévision indigène, qui, elle, ne les intéresse absolument pas. Donc, ils ne s’intègrent même pas le soir en rentrant à la maison. Ils sont entre eux. Sous prétexte de permettre aux individus plus de liberté, on se trouve à détruire une cohésion sociale. La tribu canadienne-française est en mauvaise posture: elle n’a plus d’enfants! Elle doit mettre fin au retour du religieux qui s’opère par l’intermédiaire du militantisme immigré, musulman entre autres, car il est très dangereux. Une façon d’y parvenir serait de dire: « On vous offre nos églises, elles sont vides. Faites-en des mosquées! » Le jour où on fera ça, le peuple va se rendre compte que quelque chose ne marche pas!Dans ces conditions, les jeunes peuvent-ils encore rêver?- Si j’avais 25 ans et que je regardais autour de moi, je me rendrais compte que je ne suis pas dans la majorité, au contraire; que ma société est en train de devenir clairsemée, dispersée et conservatrice; que les partis politiques sont conservateurs et que les organisations syndicales, qui, à mon époque, étaient dynamiques, sont devenues conservatrices. C’est très difficile d’avoir 25 ans aujourd’hui et de rêver de transformer une société comme celle-là.Vous allez décourager les jeunes!- Je ne sais pas par quel moyen les jeunes vont pouvoir agir. Ils sont dans un monde beaucoup plus éclaté et beaucoup moins cohérent que celui que j’ai connu. Ils savent cependant se servir d’un ordinateur mieux que moi et ont donc des moyens techniques pour agir. Mais ils n’ont plus les références que nous avions. Nous allions chercher nos références ailleurs que dans notre société. Moi, par exemple, je n’allais pas croire un mot de ce que le clergé m’affirmait. Il était au pouvoir et voulait que les choses restent comme elles étaient. Aujourd’hui, les références des jeunes, quelles sont-elles? Ils ont des gourous dans le milieu de l’environnement – Pierre Dansereau et Hubert Reeves -, mais cela me fait penser au monde chrétien que j’ai connu. C’est tout juste s’ils ne font pas des prières, ils sont toujours pour la vertu.Ils ont des gourous dans certains domaines, mais en sciences, où nous étions pourris et nuls, ils ont des experts très avancés, des garçons et des filles de 30 ans, qui travaillent comme des fous à des projets de société. C’est une nouvelle classe intellectuelle, que nous n’avions pas.Justement, ce thème de l’innovation revient souvent dans les propos des jeunes…- Ce mot fait partie de l’air du temps. J’y pensais moi aussi. Quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais pas écrire comme les écrivains qui m’avaient précédé. J’ai écrit à ma manière. Innover, cela fait partie de la vie. On innove tous les jours, chacun d’entre nous. Mais ce n’est pas suffisant de dire: « Je vais innover. » Ce qui est important, c’est qu’il y a des gens en mathématiques, en physique, en biologie, qui travaillent très fort dans les universités. Ces gens-là sont probablement les plus beaux produits de la Révolution tranquille, même si elle est essoufflée, même si elle est épuisée…Alors, que voulez-vous que le Québec soit?- Ce que les gens qui y seront voudront qu’il soit.Vous éludez la question!- Ben oui, mais dans 30 ans vous viendrez visiter ma tombe. À moins que la vôtre ne soit à côté de la mienne! J’aimerais bien que les jeunes soient sympathiques et qu’ils viennent porter des fleurs sur nos tombes…Le Québec sera très complexe. On commence à peine à devoir faire face au terrorisme, qui est la guerre du 21e siècle. Les jeunes voyagent beaucoup. Si ma génération est allée surtout en Europe, la génération qui a suivi, celle des baby-boomers, est allée surtout en Californie. Celle qui a suivi celle-là, dans le tiers-monde. Sans savoir où ira cette génération des 20 ans, je sais qu’elle en reviendra avec des modèles. Et c’est cela qui aidera ces jeunes à transformer la société. L’avenir dépendra aussi des décisions qu’ils prendront maintenant. Qu’aurait été le Québec sans la nationalisation de l’électricité, par exemple? Qu’aurait été le Québec sans la pilule anticonceptionnelle? Voilà deux grands événements qui se sont passés il y a une quarantaine d’années et qui ont eu un effet économique et social.Avez-vous un conseil à donner aux jeunes?- N’oubliez pas de discuter avec vos aînés pour aller au fond des choses. Il y a trop de clichés, pas assez d’Histoire avec un grand H dans ce pays. On a caché l’histoire depuis 20 ans, tous partis confondus. N’oubliez pas de discuter de cela avec vos aînés.Pour l’instant, l’aîné, c’est vous. Vous avez donc un rôle à jouer auprès d’eux…- S’ils le veulent bien! Je dirais quand même que je me sens dans une société mal informée et facile à manipuler. J’en suis un peu découragé… C’est la grande responsabilité des médias, qui croient qu’il faut divertir plus qu’autre chose. L’un des moteurs les plus importants de cette société, c’est la télévision. À la Radio-Canada d’il y a 30 ans, j’aurais donné une note de 100 sur une échelle de qualité; à celle d’aujourd’hui, 40. Elle est passée d’une télévision qui pouvait aider la société à évoluer à une télévision qui ne fait plus, principalement, que l’amuser ou la divertir. Et dans les journaux, on retrouve aussi une génération de cégépiens, comme celle qui est au pouvoir. Alors, qu’est-ce que cette société va faire?Seriez-vous inquiet?- Nos jeunes ont un sentiment d’impuissance que nous n’avions pas. Probablement parce qu’ils ne sont pas majoritaires. Et parce qu’on consomme rapidement, on se débarrasse rapidement des problèmes. Cette impuissance, ils la ressentent de façon parfois vive. Oui, je suis inquiet…DISPARAÎTRE… »L’actualité de l’an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la société québécoise, dit Jacques Godbout. Mais d’ici là, personne ne va s’en rendre compte… »Et s’il avait raison? Le déclin démographique de cette société, déjà réel, ira en s’accélérant, au point que, comme raillait Jean Chrétien, le Québec ne sera plus guère, un jour, qu’un « gros Nouveau-Brunswick »!Les projections de Statistique Canada en la matière donnent à réfléchir. Dans 30 ans, par exemple, le Canada atteindra les 40 millions d’habitants, mais le Québec n’en comptera toujours que 8 millions. Son poids démographique approchera donc dangereusement du cinquième de la population canadienne – après en avoir représenté le tiers. En fait, les deux tiers des Canadiens vivront en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. Le temps joue contre le Québec, et davantage encore contre le Québec francophone.