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Société

Le coureur de fond au fil d’arrivée

Quand le Musée du Québec a inauguré de nouvelles salles en présentant la collection des tableaux de Maurice Duplessis, il y a quelques années, Robert Bourassa, qui a ses bureaux tout à côté, près des plaines d’Abraham, a refusé d’assister au vernissage.Duplessis était pourtant un sujet qu’il possédait par coeur, mais la peinture, les arts, les musées, le milieu intellectuel ne lui disent rien. Il se sent plus à l’aise en compagnie d’industriels et de gens d’affaires. La politique, pour lui, est une dimension de l’économie. Si on lui avait parlé de la plus-value des tableaux que Maurice Duplessis accrochait sur ses murs, de la valeur refuge que représente, dans les cycles économiques, un Marc-Aurèle Fortin, il aurait peut-être tendu l’oreille. Mais l’art pour l’art ? Rien à faire. Il a d’autres préoccupations.Le destin de cet homme est remarquable : né dans la gêne, orphelin de père dès son jeune âge, il réussit à percer le mur des classes sociales par sa seule intelligence, appuyée d’une mémoire étonnante. A 11 ans, en 1944, il distribue des tracts pour un candidat du Parti libéral. Quand Adélard Godbout perd quand même les élections, il m’annonce qu’il le remplacera un jour. A 15 ans, le Parti libéral deviendra sa famille étendue, il travaillera pour payer ses études grâce au parti (il sera percepteur de tickets à un guichet du pont Jacques-Cartier). Il réussira brillamment des études classiques au collège Jean-de-Brébeuf (et plusieurs amis du collège deviendront ses collaborateurs au pouvoir). Il obtiendra une bourse prestigieuse qui le mènera en Angleterre. Il se mariera dans le parti puisque les Simard de Sorel, la famille de sa femme Andrée, vivaient des contrats de construction de navires du gouvernement libéral. Le jour du mariage de Bourassa, Lionel Chevrier, ministre fédéral, se posant en hélicoptère près de la piscine, veillait déjà sur lui. Robert avait désormais les moyens de ses ambitions.Il aurait pu, en réalité, faire carrière à Ottawa. Fiscaliste, il travaillera un temps aux impôts fédéraux, il y apprendra quelques petits trucs utiles pour les affaires de la famille, mais il s’ennuyait ferme sur les bords de l’Outaouais.Au début des années 60, un très jeune économiste se demandait (et demandait à ses amis) s’il devait plonger en politique au Québec ou se diriger vers d’autres horizons. Question inutile : mis à part les statistiques du baseball, qu’il manipulait depuis l’époque où les Royaux jouaient au stade DeLorimier, au bout de la rue, Bourassa n’avait qu’un intérêt dans la vie : le pouvoir politique. Certains de ses collègues devinrent dominicains ou jésuites, on disait : c’est la vocation. Robert devint homme politique, il n’y aurait plus rien d’autre dans sa vie : c’était sa vocation.On sait que, jeune député du Parti libéral, il a hésité entre la Révolution tranquille de Jean Lesage et celle de René Lévesque. Ce n’était pas par idéologie, mais pour se situer dans le bon sillage. Robert est un homme pragmatique. Sa philosophie est relativement simple : il croit à l’économie politique, une science humaine qui consiste à miser sur des structures industrielles, à orienter les échanges économiques, à favoriser la production de richesse que l’on répartit, à chacun selon ses besoins, par la fiscalité. Les idées abstraites, les discours sur l’indépendance des nations ou la lutte des classes ont peu de poids dans cette vision du monde.De plus Robert Bourassa est un conciliateur-né, l’affrontement lui répugne parce qu’il représente un gaspillage d’énergie. Dans son approche des réalités, il faut additionner : les appuis qui se transforment en votes, les investissements qui se traduisent en emplois. Il croit à la circulation de l’argent, c’est une sorte de Suisse en somme, qui dort du côté des banquiers. Son modèle : le frère économe qui assure la richesse de la communauté sans flafla, ni tape-à-l’oeil.D’où ce grand maigre, tenace et têtu, qui plie mais ne rompt pas, est vite devenu, aux yeux de ses adversaires, un petit gérant. L’autre premier ministre, Pierre Elliott Trudeau, qui cite les poètes latins dans le texte, qui se pavane, stars de cinéma au bras, qui est né riche et bilingue, qui a voyagé comme un homme du monde, ne pouvait que mépriser « le mangeur de hot dogs » de la rue Parthenais.On ne peut imaginer deux hommes plus dissemblables. Bourassa, par sa compassion naturelle, est du côté des René Lévesque; Pierre Trudeau, par sa morgue, est le cousin du Jean Lesage de la Grande-Allée. L’un tout en nuances, l’autre péremptoire, ils n’étaient pas faits pour s’entendre, pas plus à Victoria qu’à propos de la constitution de 1982.Si Robert Bourassa n’a pas joué les « hommes d’État » sur les scènes du monde, si les querelles diplomatiques l’exaspèrent, c’est parce qu’il se sent bien chez lui, au Québec, dans la famille libérale, dans le « salon de la race », dans ses meetings politiques, à son téléphone, relié instantanément à ceux qu’il veut convaincre en faisant semblant de les consulter.Combien d’hommes d’affaires, d’avocats, d’amis se sont faits prendre à ce jeu du téléphone ! « Le premier ministre voudrait vous parler… » susurre la téléphoniste de Québec. Tout s’arrête soudain sur le green où monsieur allait putter; dans la maison, on demande aux enfants de ne plus courir ni crier; au bureau, la secrétaire se fait discrète… Que veut le premier ministre ? Partager vos vues sur la montée du dollar américain, vous demander votre avis sur la crise écologique, ce que vous pensez de l’attitude des médecins, l’affichage en français fait-il vraiment problème ? D’un téléphone à l’autre le premier ministre se fait une idée qui de toute manière était déjà la sienne avant même de vous parler. Vous pouvez retourner au golf, à vos enfants, à vos affaires, Robert en fera à sa tête.On n’échappe pas à son physique. Robert Bourassa n’est pas un grand séducteur, du moins pas en public, mais son amabilité naturelle en fait un extraordinaire homme de relations. Il ne joue pas sur les émotions, il cherche des solutions, sa pratique des intérêts politiques l’a depuis longtemps habitué à laisser couler les mesquineries. C’est un homme d’eau d’ailleurs : sous la douche, en 1970, en se lavant les cheveux, il trouve le slogan de la campagne électorale : 100 000 emplois ! Quelque temps plus tard il lance le projet de la baie James, persuadé que « l’énergie du Nord », celle des rivières impétueuses, fera la force du Québec. Et puis tous les jours il nage quelques longueurs, il a tout du poisson qui remonte les rapides, il sait tenir son souffle quand les autres le croient noyé sous les problèmes. C’est sur les marches de la piscine qu’il écrit son célèbre discours d’après l’échec de Meech : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est aujourd’hui et pour toujours une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »Je ne me souviens pas l’avoir vu se décourager ou paniquer. Il a appris depuis longtemps à contrôler ses émotions. Ce n’est pourtant pas un homme sans coeur, loin de là, car sa fidélité à ses amis, son absence totale de rancune ou de hargne, sa préoccupation pour la santé et le bien-être des gens âgés sont autant de sincérités indiscutables. Mais en économie politique, faut-il le souligner, le coût des hôpitaux est assuré par les impôts, tout comme celui des garderies, et ceux-ci ne peuvent être qu’une ponction raisonnable de la richesse créée par le commerce. CQFD.Il est aisé, aujourd’hui, de lui reprocher les grands travaux hydroélectriques : c’est un homme d’avant la crise écologique, d’avant les revendications autochtones. Né un 14 juillet, Robert Bourassa n’a pas rêvé prendre la Bastille, il savait que ces gestes appartenaient au passé, mais la coïncidence entre son anniversaire et la fête de la révolution lui a souvent rappelé la place que le français avait dans nos vies. Il en a fait la langue officielle du Québec, à nous de la parler.Robert Bourassa est un premier de classe qui a réussi ses ambitions politiques comme il réussissait ses travaux à l’école Saint-Pierre-Claver, à Montréal. Plus studieux qu’athlétique, plus dévoué que profiteur, plus sérieux qu’enjoué, plus moqueur que méchant, les Québécois ont choisi de lui confier leur pays à quatre reprises. Il fallait bien, pour que cela arrive, qu’il nous ressemble un peu. Évidemment, l’épine constitutionnelle au pied, le Québec continue de boitiller. Mais comment lui reprocher de n’avoir pas réussi ce que Duplessis, Lesage, Johnson et Lévesque, tour à tour, n’ont pas réalisé ? Robert Bourassa ne s’est jamais pris pour Fidel Castro. Dans le théâtre de la Révolution tranquille il aura joué le rôle de Tranquille.Nous entrons dans une nouvelle époque : le socialisme s’est effondré, le capitalisme se lézarde. Une autre génération doit prendre la relève. Ce fils du plateau Mont-Royal cède la place en gentleman. Ce qui prouve qu’il y a noblesse de naissance dans toutes les classes sociales. Il suffit de vouloir son destin. Chassé de la scène politique par la maladie, regardant, l’hiver prochain, ses petits-enfants courir sur les plages de Floride, Robert Bourassa n’aura pas à rougir. S’il a été, pour les uns, le politicien honni, il est l’idole des autres et n’a fait, après tout, que ce qu’il voulait faire : de la politique du matin au soir de sa vie.

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Culture

Haïti rongée par les démons

Il n’y a pas, dans notre hémisphère, de situation plus tragique que celle d’Haïti. Depuis 40 ans les nouvelles de Port-au-Prince nourrissent le désespoir : assassinats politiques, corruption, coups d’État, désertification, famine, analphabétisme, rien n’est épargné à cette république des Antilles, pas même la prolifération du triste sida que l’on évoque rarement, de peur d’accabler tout un peuple.Pendant longtemps Haïti n’a été, pour les Québécois, qu’une terre de mission où notre clergé exerçait son ministère à l’abri de l’hiver, un terrain de jeu où nos touristes allaient satisfaire leurs besoins de soleil ou de sexualité exotique, un territoire expérimental pour les techniciens de l’aide aux pays sous-développés, jusqu’à ce qu’en retour le Canada devienne, pour 50 000 exilés, l’un des principaux refuges de la diaspora.Pourtant depuis deux ans on ne parle d’Haïti, dans les médias, qu’à l’occasion du retour éventuel, impossible, désiré, souhaitable, imminent, du père Aristide, président élu par une majorité confortable (67 % des voix), mais néanmoins à son tour déchu. Reviendra ? Restera ? Sera-t-il, à son tour, assassiné comme de nombreux autres hommes politiques depuis l’indépendance ?Claude Moïse et Émile Ollivier nous demandent d’oublier les péripéties du héros charismatique pour tenter, dans ce contexte, de repenser Haïti. « Nous sommes des intellectuels passionnés de politique », disent-ils, et voilà qu’ils écrivent le livre le plus lucide et le plus courageux qu’il m’ait été donné de lire sur leur pays d’origine, avec le recul que leur permet plus de 25 ans de séjour au Québec.Désormais, avant de proposer des solutions simples à une situation complexe, il sera impératif de lire ce livre pour l’analyse historique qu’il contient, mais surtout pour la description des moeurs politiques que les auteurs souhaiteraient réformer. « Nous savons que la vérité ne va pas nécessairement dans le sens des émotions collectives. »Claude Moïse est historien, Émile Ollivier sociologue et romancier, tous deux sont professeurs et réussissent, dans cet essai politique dense et sévère, à parler comme des fils d’Haïti que l’exil n’a rendus ni ambitieux ni amers.Moïse et Ollivier ne sont pas tendres pour la classe politique haïtienne, ni même pour le père Aristide. Ils vont compter, désormais, de solides inimitiés chez leurs confrères intellectuels tout aussi passionnés qu’eux de politique, mais plus près de la foi que du souci démocratique.Repenser Haïti met en perspective une démarche politique qui a son origine dans le fait que le partage de l’héritage de 1804 n’a toujours pas été fait. Haïti est restée, depuis l’indépendance, quand les esclaves repoussèrent à la mer les colons français, livrée aux « démons » de la politique. Dès le lendemain de l’indépendance il y eut deux factions, celle des mulâtres qui auraient souhaité reprendre les grandes plantations et celle des anciens esclaves qui refusaient de revenir travailler sur ces terres. Cependant que les armées des uns et des autres s’affrontaient, que les généraux s’entre-tuaient, Haïti resta un comptoir qu’exploitèrent des marchands étrangers.La classe politique haïtienne n’a pas de tradition démocratique et n’est pas même préoccupée par le développement du pays. Accéder au pouvoir et au Palais national, c’est pouvoir enfin s’enrichir, toucher un pourcentage sur les transactions douanières et finir ses jours à l’étranger. A ce rituel s’est ajouté le commerce de la drogue, depuis une quinzaine d’années, qui nous rappelle qu’aucun pays, si pauvre soit-il, ne peut évoluer en dehors de la mouvance internationale.Ce n’est pas nouveau. On sait que Cuba est à deux pas d’Haïti, et que Castro exerça longtemps une fascination particulière sur la génération des années 60. Nationalistes, marxistes, chrétiens, les intellectuels haïtiens ont été tentés par des solutions miracles, la dernière en date se nommant Aristide. Or il n’y a pas de miracle à l’horizon, aucune prière ne remplacera le travail et la patience. Ce n’est pas l’impérialisme yankee, rappellent Moïse et Ollivier, qui a créé la pauvreté d’Haïti. « On n’a même pas été capable de conserver et de renouveler ce que l’occupation américaine (1916-1934) avait légué en fait de services publics et de savoir-faire. »Moïse et Ollivier se sont volontairement cantonnés dans la sphère politique. S’ils parlent des militaires, de l’Église, de justice et d’éducation, c’est en rapport avec l’appareil d’État. S’ils décrivent le comportement de la bourgeoisie, c’est pour lui reprocher son apolitisme. Ils n’ont pas décidé de repenser Haïti pour régler des comptes, faire le procès des macoutes, relancer les oppositions. Au contraire, ces intellectuels, passionnés de politique, voient celle-ci, dans sa forme démocratique, comme l’occasion de réunir les forces progressistes en vue de remettre Haïti sur la carte du monde plutôt que de la laisser sur celle des misères.Les lecteurs étrangers, pour la plupart, n’auront aucune difficulté à se sentir touchés par l’intelligence généreuse de ces analyses. Les lecteurs haïtiens risquent de se partager. Rappelons qu’aux élections qui ont suivi le départ du fils Duvalier « il n’y avait pas moins de 34 candidats à la présidence dont 20 représentants des partis politiques et 14 indépendants ». La classe politique haïtienne est éclatée. Aristide, qui aurait pu transformer une révolution populaire en entreprise d’unification et de construction nationales a préféré l’odeur âcre de la vengeance. La démocratie, rappellent Moïse et Ollivier, ne se nourrit pas d’intolérance. Évidemment il n’y a pas que la culture politique d’Haïti qu’il faut repenser. Ce sera, souhaitons-le, l’objet d’un prochain ouvrage.Repenser Haïti, par Claude Moïse et Émile Ollivier, éd. du Cidihca, 254 pages, 24,95 $.Repenser HaïtiPlus que jamais, dans ce pays que nous avons retrouvé après 25 ans d’absence, c’est le règne de la débrouillardise, des combines et des passe-droit. Du mépris aussi. De la sauvagerie assurément et du cynisme à profusion. Il en est résulté une conscience sociale défoncée dont on n’a pas encore mesuré l’ampleur, d’une classe sociale à l’autre, du haut en bas de l’échelle sociale. Vaincu, démoralisé, terrorisé, réduit au silence, l’individu ne pense plus, c’est trop douloureux; il n’a pas la force d’agir, c’est trop risqué; alors il se laisse aller et laisse aller les choses jusqu’à l’extrême dégradation. Claude Moïse et Émile Ollivier

Culture

Galarneau est revenu !

Vous vous souvenez peut-être qu’à la fin de Salut Galarneau ! le héros éponyme du roman de Jacques Godbout, François Galarneau, nous quittait, nous ses lecteurs, pour aller dans la solitude écrire son propre roman, celui-là même dont nous terminions la lecture.Mais ce n’était pas dans une cabane, tout près de l’hôtel Canada, comme nous le croyions alors, qu’il l’écrirait. Nous apprenons aujourd’hui, dans le nouveau roman, que c’était dans une clinique psychiatrique. Comme le Hubert Aquin de Prochain épisode. Cela veut dire qu’entre la dépression et la littérature, il y a des rapports certains. Cela veut dire aussi que le personnage le plus sympathique, le plus populaire de l’oeuvre de Jacques Godbout a des profondeurs que l’on ne soupçonnait pas à l’époque.Rassurez-vous, il est maintenant sorti de la clinique, guéri, à peu près guéri, enfin aussi guéri que peut l’être un homme normal. Après avoir pratiqué divers métiers, tous petits comme il convient, il est gardien de sécurité au centre Garland.Il faut prendre garde aux métiers que pratiquent les personnages, tout particulièrement dans les romans de Jacques Godbout qui penchent toujours un peu vers la fable. François Galarneau devenant, comme il le dit lui-même avec un peu de solennité et quelque ironie, « un agent de sécurité et d’ordre dans la société contemporaine », qu’est-ce à dire ? Le monde qu’il habite, ce « temps des Galarneau » qu’il évoque en 200 pages et qui se situe après beaucoup de choses, notamment la Révolution tranquille et le terrorisme, est un monde fragile, déboussolé, toujours menacé de perdre le peu d’humanité qui lui reste. Ou, pour coller aux mots mêmes du narrateur, un monde qui perd la mémoire – comme maman Galarneau, que ses fils aimants ont déposée dans une institution idoine, à Boston. Gardien de sécurité, François Galarneau garde ce qui reste, le mieux qu’il peut, en sachant qu’il travaille à perte.Ainsi ressurgissent dans Le Temps des Galarneau les thèmes essentiels du premier roman de Godbout, L’Aquarium, attestant l’unité profonde de l’oeuvre : la mémoire, dont le narrateur de L’Aquarium ne savait pas, à la fin, s’il devait la garder ou la détruire; la solitude (qui de plus solitaire qu’un agent de sécurité ?); la sensation partout répandue d’un monde finissant; le dilemme de la fidélité et de la trahison, résolu de façon presque semblable par les deux personnages; enfin l’imbrication de l’histoire personnelle et de l’histoire générale.François Galarneau est un personnage de son temps, les yeux et les oreilles bien ouverts sur l’actualité. Il a maintenant une quarantaine d’années, et le Québec a considérablement changé depuis qu’il vendait glorieusement des hot dogs. Il se trouve pris notamment dans une rocambolesque histoire d’immigration plus ou moins légale, qui introduit dans son petit appartement toute une famille cambodgienne et un Hongrois peu recommandable. Fin du Québec pure laine, rêvé dans Salut Galarneau ! Qu’est-ce qui va lui succéder ? Ni François Galarneau ni Jacques Godbout n’ont le goût de jouer les prophètes. Ils n’ont pas, non plus, le goût du désespoir. Ils nous quittent l’un et l’autre, à la fin du roman, sur une pirouette.Je n’ai pas parlé des autres personnages du Temps des Galarneau et j’ai eu tort car ils ne sont pas négligeables, à commencer par les deux frères : Jacques l’écrivain, qui s’est exilé à Paris pour écrire son grand roman, et Arthur, l’ancien terroriste, qui multiplie les frasques spectaculaires dans quelques pays d’Europe. Oui, François Galarneau est un solitaire, un perdant, l’éternel couillon de la farce, et c’est pourquoi nous l’aimons; mais il a des frères, de vrais frères, et quand on est ainsi doté la tristesse n’est jamais définitive.Le Temps des Galarneau est un livre extrêmement vivant, l’oeuvre d’un écrivain en pleine possession de ses moyens (et qui n’en abuse pas), insolent et pudique, habile comme pas un à surfer sur des réalités qui (méfiez-vous) ne sont pas sans profondeur. A plusieurs reprises, dans le roman, il dit son amour du livre, de la littérature; celle-ci le lui rend bien.Le Temps des Galarneau, par Jacques Godbout, Seuil, 186 pages, 19,95 $.Le Temps des GalarneauD’autres avançaient des explications. Galarneau était pour eux une transformation d’un nom amérindien, quelque chose comme Gawano qui, en huron ou en iroquois, décrivait le lever du jour. Ou bien c’était la preuve que je demeurais un petit con enfermé dans l’anthropomorphisme distillé par Walt Disney. Bambi et Galarneau, même combat ! L’explication la plus intéressante m’est venue d’un Breton qui parlait du vent de galerne, celui qui nettoie tout net, chassant les nuages, et qui ramène le soleil. Jacques Godbout

Société

Dinosaures et démocraties, la fin des certitudes

Ce n’est pas parce que Spielberg s’est intéressé aux dinosaures qu’ils commencent à peupler l’imaginaire occidental. Les dinosaures fascinent les enfants depuis longtemps, qui possèdent tous un tyrannosaure ou un vélociraptor dans leur boîte à jouets. En réalité ces animaux passionnent les médias parce qu’ils sont la métaphore idéale de notre fin de millénaire : leur disparition soudaine, inexpliquée (ou pour laquelle nous avons trop d’hypothèses), inquiète les hommes.On le sait, il y avait autant d’espèces de dinosaures qu’il y a de caractères humains, les uns plus intelligents que les autres, certains pacifiques et végétariens, d’autres carnivores et sanguinaires. Ces grands oiseaux-reptiles, nous dit-on, n’ont pu survivre parce qu’ils n’ont pas su s’adapter à un nouvel environnement. C’est bien ce dont on nous menace, en parlant de la crise, et tous les discours sur la remise en cause de nos valeurs créent de l’inquiétude dans le cortex des humains. Ne dit-on pas, d’une personne dépassée par les événements, qu’elle est un dinosaure ?Dans le roman de Michael Crichton, Le Parc jurassique (Robert Laffont), les savants ont réussi à cloner, grâce à la biotechnologie, l’ADN de ces reptiles qu’ils font revivre aujourd’hui pour un consortium d’hommes d’affaires. La fable est d’autant plus intéressante qu’elle se situe au coeur de notre civilisation. Ces banquiers, qui auraient pu choisir de nourrir le Tiers-Monde avec de la viande de brontosaure, ont plutôt choisi de créer un parc d’amusement. Or, inutile d’insister, notre civilisation occidentale n’est plus qu’un parc d’amusement en effet, dans lequel des millions de touristes privilégiés circulent d’un monument à l’autre, de Pékin à Paris, du Caire à Istanbul, cependant que les plus pauvres, même sédentaires, visitent 30 heures par semaine le Parc audiovisuel (bientôt interactif) sans quitter leur fauteuil. Sommes-nous tous dans un zoo ?Il y a, au coeur de ce roman populaire dont Hollywood a tiré un film d’intérêt mondial, deux grandes affirmations : tout d’abord, la science elle-même, qui devait donner toutes les réponses et préparer un avenir meilleur, n’annonce que la fin de l’homme. N’a-t-elle pas mis au point toutes les armes atomiques et chimiques nécessaires à notre extinction ? N’est-elle pas la cause du déséquilibre écologique (la couche d’ozone n’a pas été détruite par des prières) qui va entraîner la mort de l’humanité ? Ensuite, les hommes, dans le grand parc d’amusement de la consommation, se sentent de plus en plus comme une espèce menacée. C’est ce que l’on nomme la tyrannie du progrès, bien pire encore que celle des systèmes politiques. Michael Crichton est un prophète.Comme pour lui donner raison, dans la même foulée, Jean-Marie Guéhenno, dans un essai remarquablement intelligent, nous annonce la fin de la démocratie en se servant des mêmes références. C’est- à-dire que le mathématicien américain du roman sur les dinosaures et le politologue français citent tous deux la théorie du chaos pour justifier leurs prévisions. Cette coïncidence n’est pas sans intérêt. S’il est une certitude aujourd’hui, c’est que rien n’est prévisible. A la pensée linéaire, où causes et effets tombent sous le sens, il faut substituer le modèle météorologique, qui est la plus simple illustration de la théorie du chaos.Le système météorologique est complexe, il s’étudie, il se rationalise, on peut le réduire à ses formes statistiques, mais jamais peut-on en prédire, de façon certaine, le comportement. Un petit vent qui entraîne un refroidissement peut avoir, à des milliers de kilomètres, un effet radical. Nous habitons aujourd’hui des systèmes sociaux et économiques complexes, un petit vent à Tokyo peut ébranler le crédit à Londres. Le monde, explique Guéhenno dans La Fin de la démocratie (Flammarion), est devenu une immense Bourse « où se ruine l’autonomie du politique, qui perd ses fondations morales et philosophiques ».Si Guéhenno annonce la fin de la démocratie, c’est que l’Étatnation était le seul lieu où la politique restait à la portée du citoyen. Or les nations (et leurs États) sont en train de se diluer dans une mondialisation économico-technique, entraînant la disparition de la démocratie. Guéhenno annonce un âge impérial, dominé par le capital international qui aura bientôt réussi, grâce aux techniques informatiques et de communication, à retirer aux gouvernements nationaux toute initiative politique comme tout pouvoir de décision fiscale.Pis encore : le territoire, aux frontières fixes, fondement même de la structure politique des Étatsnations, est peu à peu remplacé par des réseaux flous de communication. Nous ne perdrons pas nos libertés pour autant : une charte des droits en poche, nous irons de tribunaux en tribunaux, mais ce ne sera plus la démocratie. Dans cet environnement postnational, les politiciens ne seront plus que les metteurs en scène des psychodrames du journal télévisé. Des dinosaures. Les pessimistes diront que tel est le destin de l’humanité et nous presseront de nous soumettre aux règles de la mondialisation. Les optimistes, dans toutes ces prophéties, ne verront qu’un défi de plus à relever. Le plus affolant c’est qu’en croyant parler de la pluie et du beau temps, on en est maintenant à deviser de l’avenir de l’humanité.

Culture

Des romans qui n’en sont pas

J’apporte une nouvelle désolante : deux jeunes écrivains québécois, parmi les plus brillants de leur génération, ont décidé que le roman, où ils avaient fait leurs premières armes, était une chose sans intérêt.Le premier s’appelle Sylvain Trudel. Il nous avait surpris à deux reprises, ces dernières années, en donnant des romans originaux, émouvants, d’une agileté d’esprit et d’écriture peu commune, Le Souffle de l’harmattan et Terre du roi Christian. Du deuxième, Pierre Gobeil, nous avions lu un récit parfaitement maîtrisé, impitoyable, La Mort de Marlon Brando.Ils viennent, chacun à sa façon, de tourner casaque.Le retournement de Sylvain Trudel est le plus spectaculaire. Plus de personnages, plus d’action. Il y a bien un garçon, dans Zara ou la mer Noire, qui semble tenir la plume et donne vaguement l’impression de raconter « sa vie et sa quête de la Révélation » (je cite la quatrième de couverture), mais le personnage est si abstrait, l’action si échevelée, chaotique, qu’on n’y croit pas une seconde. Les citations abondent, de saint Thomas d’Aquin, de Lao Tsé-teu, de Benséhir (?), de la Bible, du roi Tsaratanana (Madagascar), de Lukar Chambaux le prophète (publié chez Carole Kingsley à Chicoutimi), avec des notes en bas de page pour les ignorants. Et puis, comme il s’agit (apparemment) d’une quête mystique, on voyage beaucoup, on fait des sauts de puce d’un pays à l’autre, de l’Occident à l’Orient et vice versa, sans motif discernable.On se dit, parfois, que Sylvain Trudel pratique l’ironie, qu’il brosse une caricature de la quête mystique éclatée, hétéroclite, qui se donne cours aujourd’hui un peu partout; mais non, il est sérieux comme un pape. Alors quoi ? C’est quoi, ce machin ? Un critique a décrété, à la radio, je crois : « Un texte dont certains passages ressemblent en aussi beau aux Illuminations de Rimbaud. » Ben, voyons. C’est copié. Je veux dire que Sylvain Trudel utilise des mots, des bouts de phrases de Rimbaud comme des fétiches, comme pour s’approprier une ambition poétique ou spirituelle que son texte, hélas, ne soutient pas.Pierre Gobeil a, lui aussi, lu Rimbaud, si je ne me trompe, et ça ne lui a pas plus réussi qu’à Sylvain Trudel. Il y a, dans Dessins et cartes du territoire, un commencement d’histoire. Quelques enfants, habitant avec leurs parents sur une île, quelque part au Québec, assez au nord semble-t-il, évoquent le souvenir d’un frère aîné qui les a quittés pour aller jusqu’au bout de la route du nord, où règne le « vent chaud ». Un bout mythique, évidemment. Un premier événement, tout petit, se produit à la page 45. Pour le reste, c’est rumination et compagnie, manifestations d’amour à l’égard du frère adoré, qui prend les proportions d’un demi-dieu.Le projet, excessif, mal défini, ne tient pas la route. Pierre Gobeil, qui dans La Mort de Marlon Brando, écrivait si juste, si précis, s’abandonne ici à une prose répétitive, quasi liturgique, faussement naïve. Exemple : « Avant qu’on nous apprenne à marcher, on nous avait montré que nous devions chanter pour lui, que le jour et la mer et l’été étaient des choses inventées pour lui; pour nous rendre heureux, on nous avait dit que sa peau, c’était une substance qui goûte comme le sucre. » Rien que ça… Il serait peu aimable d’insister.Deux échecs, donc; et qui sont d’autant plus désolants, qui ont d’autant plus de sens qu’ils arrivent à des écrivains fort doués. Il semble que Sylvain Trudel et Pierre Gobeil aient perdu confiance dans le roman. C’est difficile, le roman, c’est fatigant : il faut inventer des personnages qui ne ressemblent pas trop à l’auteur, leur donner une certaine cohérence, susciter quelques événements plausibles, enfin ne pas rompre trop visiblement avec ce qu’on appelle le réel. Dans le roman, on ne peut pas faire n’importe quoi; il y a des obstacles, des limites. Or, de toute évidence, Trudel et Gobeil en ont assez, de ces limites. Le premier les a totalement supprimées, au profit (?) d’un discours para, infra ou supra mystique; le deuxième a voulu les forcer, les dépasser pour atteindre à une sorte de vérité poétique qui échapperait au récit d’événements.Ils rejoignent ainsi une tendance qu’on ne peut pas ne pas observer dans un certain nombre de romans québécois, où le désir n’est pas de bâtir quelque chose – un roman par exemple – mais d’exprimer sans frein les tréfonds de son être, ses rêveries, ses aspirations à l’infini, sans la protection d’une fiction minimale et dans une langue aussi personnelle (narcissique) que possible. Parfois, je me dis que c’est là, simplement, le signe d’un changement culturel, auquel on ne saurait échapper; parfois, je l’interprète plutôt comme une défection devant les duretés du réel, une défection qui n’est pas le fait de la littérature seule.Je m’en vais relire, chez Milan Kundera (L’Art du roman, Gallimard), les réflexions qu’il fait sur le crépuscule du roman.Sylvain Trudel, Zara ou la mer Noire, Quinze, 123 pages, 14,95 $.Pierre Gobeil, Dessins et cartes du territoire, l’Hexagone, 138 pages,16,95 $.Zara ou la mer NoireA l’aube de ma cinquième journée en ce lieu, je quittai Urfa par le premier autobus avec en poche un billet pour « Trabzon ». Le ciel bleu coulait vers le nord, au-dessus de la gare d’autobus, et je remerciai l’horizon de s’ouvrir à moi; le temps de la révélation était enfin arrivé.Belzébuth avait bien tenté – par ses écritures trompeuses, par ses multiples voix suppliantes et funèbres – de confondre mon âme. Il avait cherché à m’éloigner de ce pays, à me faire suivre sa nuit et ses (perfidies) ! Ma récompense était grande : je filais vers l’illumination. Un archange de Dieu m’attendait au bout de la route, dans les vagues de la mer Noire; je pressentais son baiser sur ma joue, son (étreinte ardente). Je comprenais la signification de mes souffrances et goûtais leurs fruits veloutés. Sylvain Trudel

Monde

La crise secrète de la bombe A du pauvre

En mai 1990, le conflit indo-pakistanais sur le Cachemire est venu à un doigt de dégénérer en guerre nucléaire, révèle le journaliste Seymour Hersh dans le magazine New Yorker.Au printemps 1990, en effet, les États-Unis apprennent que le chef d’état-major de l’armée pakistanaise a l’intention d’utiliser la bombe atomique contre l’Inde si un conflit éclate au Cachemire, province indienne à majorité musulmane qui réclame son indépendance et où des émeutes font des centaines de morts.Des spécialistes américains du renseignement assistent même au prépositionnement près de la frontière indienne de chasseurs F-16 modifiés pour le transport de bombes atomiques. C’est le conseiller pour la sécurité du président Bush, Robert Gates, qui empêche la catastrophe, alors que la tension est à son comble, en disant aux dirigeants pakistanais : « Nous avons étudié tous les scénarios d’une guerre indo-pakistanaise, et nous avons découvert que vous n’avez pas une seule chance de la gagner. » Seymour Hersh cite Richard Kerr, directeur adjoint de la CIA à l’époque : « Même pendant la crise des missiles à Cuba, nous ne sommes jamais venus aussi près d’un conflit nucléaire. »

Culture

Un de perdu, un de trouvé

Dany Laferrière, l’auteur du scandaleux roman-que-vous-savez, a vraiment quitté nos rives. Certains racontent qu’il vit à Miami, où il fait chaud, et qu’il y écrit de nouveaux romans. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il est retourné à son adolescence haïtienne, et il y a fort à parier qu’il n’en sortira pas de sitôt. C’est terrible, l’adolescence, inépuisable. Auprès de ses grandes aventures, les jeux de l’âge adulte, ceux par exemple que Dany Laferrière pratiquait ou plutôt faisait pratiquer par son personnage dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer , ont l’air un peu légers.Nous en sommes au deuxième tome. Dans le premier, L’Odeur du café, le romancier avait évoqué une grand-mère prestigieuse, magique, extraordinairement haïtienne. Il a vieilli un peu, maintenant. Il vit avec sa mère et quelques tantes, qui ont de fortes personnalités. Surtout, il vagabonde avec un méchant compagnon appelé Gégé, auteur de mauvais coups en tous genres et qui ne craint même pas les tontons macoutes.Mais les « jeunes filles » du titre ? Ce sont des demoiselles de petite vertu qui habitent en face de chez lui, et chez qui notre pubère va se réfugier après avoir été compromis (du moins le croit-il) par les frasques de Gégé. Assisterons-nous à la grande Initiation, aux Bacchanales de la chair enfin libérée ? Non pas. Il y a bien quelques petites pages un peu chaudes, mais pour l’essentiel Dany Laferrière nous présente les pensionnaires de Miki comme une volière de jeunes filles en fleurs à peine moins proustiennes que nature, jolies bien sûr, intelligentes, drôles, fort mal embouchées à l’occasion, conservant dans leur sordide métier une étrange fraîcheur. Elles s’appellent Choupette, Pasqualine, Marie-Flore, Marie-Erna, Marie-Michèle, c’est tout dire. Dany Laferrière leur élève un monument digne d’elles.Un de perdu, un de trouvé. Dany Laferrière est parti, Marco Micone est resté. Non sans difficultés, non sans une forte nostalgie de son village natal. « Aussi longtemps, écrit-il, que les mots de mon enfance évoqueront un monde que les mots d’ici ne pourront saisir, je resterai un immigré. » Marco Micone reste aussi un immigré parce que ce village natal n’est plus tout à fait le sien, parce qu’il se sait définitivement installé dans un autre monde.Son livre, Le Figuier enchanté, fera peut-être penser au roman du Torontois Nino Ricci, Les Yeux bleus et le serpent , qui a obtenu un vif succès il y a quelque temps. Il est moins bien construit, fait de morceaux un peu disparates, mais il offre souvent des images fortes, saisissantes. Celle-ci par exemple, de travailleurs immigrés : « J’ai les mains et les pieds dans le ciment 10 heures par jour et je suis entouré d’hommes qui n’ont pas vu leur famille depuis des années. Quand ils parlent d’eux-mêmes, on dirait qu’ils décrivent un chantier. »C’est à partir de Montréal que Marco Micone écrit son livre. Et il ne se contente pas de raconter; il réfléchit, il examine ce qui lui arrive, ce qui arrive à ses compatriotes venus comme lui au Canada refaire leur vie. Il a des phrases très dures sur sa communauté, son enfermement volontaire, son refus du fait français. Mais les francophones ne perdent rien pour attendre. L’auteur imagine en fin de livre un dialogue entre une Québécoise d’origine et une Italienne immigrée, où la première fait figure de sotte finie. Le mépris de l’autre est-il plus légitime quand il est pratiqué par l’arrivant à l’égard de l’installé ?Disons qu’il s’excuse plus facilement. Le livre de Marco Micone est le fait d’un homme déchiré, qui explore toutes les dimensions de ce déchirement avec une sincérité et une intelligence parfois bouleversantes.Le Goût des jeunes filles, par Dany Laferrière, VLB, 207 pages, 16,95 $.Le Figuier enchanté, par Marco Micone, Boréal, 118 pages, 15,75 $.Le goût des jeunes fillesJ’ai l’impression d’être déjà mort. Dans un cercueil vitré. Je vois tout. Je comprends tout. Je ne peux pas parler. Je peux faire bouger mes lèvres, mais on ne m’entendra pas. Je suis de l’autre côté des choses. Du côté de l’ombre. La lumière est juste en face. Cette impression s’accentue quand je regarde ma chambre (de l’autre côté). Je me vois en train de marcher dans cette étroite pièce. Je fais mes devoirs. J’étudie mes leçons. Je suis un gentil garçon. C’est ce que croient ma mère et mes tantes. Alors que je suis tout plein de rage. Je suis toujours en colère. Contre tout. Je déteste cette maison. Je déteste la rue. Je déteste cette ville. Je veux le ciel tout à moi. Personne ne soupçonne ce qui se passe en moi. Je continue à obéir à tout le monde. J’obéis à ma mère. J’obéis à mes tantes. J’obéis à mes professeurs. Alors que je les déteste tous. Je ne me sens vivant que lorsque je pense aux filles. Le Goût des jeunes filles, Dany Laferrière

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Culture

La fille indigne de Caleb

Arlette Cousture, avec Ces enfants d’ailleurs, démontre encore une fois son aisance à peindre les drames quotidiens des anciennes familles, où les liens du sang et les devoirs de l’Église sont autant de règles de conduite incontournables. Ainsi sont plongés dans l’horreur de la guerre les enfants de Tomasz et de Sofia, parents exemplaires d’une famille polonaise petite-bourgeoise déchirée par l’occupation nazie. Ici, les bons sont bons et les méchants, méchants. A la cruauté du monde, Jerzy, Élisabeth et Jan opposent leur foi, la musique et leur amour filial. Rescapés de la guerre, ils émigreront au Canada pour se retrouver, panser leurs plaies et tenter d’être heureux.En décrivant un monde rassurant par les contraintes mêmes qui le structurent, Arlette Cousture ne fait pas face aux difficultés de vivre aujourd’hui, mais les révèle en creux, par défaut, dirait-on. Les atermoiements d’une femme dans la vingtaine luttant contre les tentations de la chair, auxquelles elle finira par s’abandonner « scandaleusement », dans les bras d’un homme marié, à la fin de ce premier tome, laissent présager une suite où les bons sentiments devront vaincre les mauvais. On pourrait en rire, mais tout ici est mis en oeuvre pour nous tirer les larmes des yeux. Les personnages d’Arlette Cousture gardent la tête haute, surtout s’ils sont dans la merde jusqu’au cou. C’est cette naïveté qui fait leur charme, désuet et sécurisant pour les lecteurs dont le quotidien est autrement compliqué. On peut ne pas apprécier cette thérapeutique de choc en cette époque opaque, mais ils sont assez nombreux ceux qui en vantent les vertus pour qu’on lui reconnaisse le droit d’exister.Ce qu’on peut cependant reprocher à Arlette Cousture, ce qu’on doit lui reprocher, c’est la pauvreté de sa langue. Car ce n’est pas la pratique de l’écriture qui donne un devoir à l’auteur, mais son public. Quand bien même un livre n’aurait que 30 lecteurs, c’est l’équivalent d’une classe, devant laquelle l’auteur et l’éditeur ont statut de professeur ! Et lorsque les lecteurs se comptent par dizaines de milliers et que l’on écrit pour eux, on se doit de respecter certaines règles.Or le roman de Cousture est truffé d’impropriétés, écrit dans un français bâclé, parfois simple jusqu’au simplisme, d’autres fois ampoulé jusqu’à l’obscurité la plus complète, qui révèle une absence de respect élémentaire pour les innombrables lecteurs qui ont droit à une langue correcte. Je dis bien : correcte. On ne demande pas la lune, ni un style sublime.Doit-on blâmer la télévision, pour laquelle Mme Cousture, de son propre aveu, avait d’abord entrepris cet ouvrage avant de se décider pour le roman ? Peu importe. Le roman existe, il faut le lire comme tel. Le pire, c’est qu’on finit par s’habituer aux maladresses de l’auteur. Le livre est assez long pour que nos yeux apprennent à sauter les obstacles et cessent de trébucher. C’est sans doute ce que souhaitaient Arlette Cousture et son éditeur : « Bof ! Ils vont comprendre pareil… »Ce qu’on ne comprendra jamais, par contre, ce sont les métaphores épouvantables qui défigurent le récit comme des balafres, d’autant plus repoussantes qu’elles avaient pour but, j’imagine, de l’enjoliver en le fardant. Mais jugez-en par vous-mêmes, et faites-moi savoir si vous en comprenez le sens : « Ses oreilles se firent malheureusement sourdes au silence qu’il aurait voulu leur imposer » (p. 98). Et « Vivement que cette guerre prenne fin et que tous les Schneider du monde soient à leur tour annihilés pour que tous les Polonais puissent enfin tricoter avec des pelotes formées de leurs nerfs ! » (p. 153).Il ne s’agit pas ici de jouer au flic de la langue qui donne des coups de règle sur les doigts des contrevenants. Mais si on reconnaît à Arlette Cousture un immense talent pour créer des personnages sympathiques et émouvants, on se doit également de lui faire part de nos doléances sur la légèreté avec laquelle elle gaspille sa matière première.Car tous les auteurs francophones, des plus obscurs aux plus connus, écrivent dans cette même langue qui les réunit. Ils en sont tous responsables devant leurs lecteurs. Ils peuvent revendiquer cette responsabilité – ou la balayer du revers de la main, peu importe. Ils en sont néanmoins responsables parce que cette langue dont ils ont fait leur passion ou leur gagne-pain ne leur appartient pas. Elle leur a seulement été prêtée. Lorsqu’ils en ont terminé avec elle, ils doivent la rendre. Avec intérêts. Ces enfants d’ailleurs, par Arlette Cousture, Libre Expression, 600 pages, 24,95 $.

Culture

A quelle époque auriez-vous aimé vivre?

L’homme qui voudrait vivre au Moyen Age… Vous vous souvenez de lui ? C’était Paul Zumthor, érudit, professeur et romancier révéré par les critiques, qui disait dans L’actualité (15 avril 1992) que « nous avons tous des ancêtres » au Moyen Age. « Tout ce sur quoi se fondent nos sociétés modernes, ajoutait-il, est sorti des structures archaïques de cette époque. »Et vous ? « Si vous deviez vivre à une autre époque, laquelle choisiriez-vous ? »Nous avons posé la question à une brochette de gens connus. Eh bien, autant les questionner sur leur déclaration de revenus ! Si on accepte volontiers d’aller au bout du monde, on refuse le transfert dans le temps. A les en croire, tout le monde est satisfait de son époque et ne veut vivre qu’aujourd’hui et maintenant. Tout le monde a une opinion sur tout, mais pas d’époque préférée–à part la sienne. Enfin, pas tout le monde… On accepte d’autant plus volontiers de jouer le jeu qu’on est plus artiste. Ou, parfois, politicien. La plupart des gens d’affaires repoussent pudiquement le micro. L’époque à laquelle ils aimeraient vivre, quelques minutes, le temps d’une entrevue, c’est celle à laquelle il n’y aurait pas de journalistes pour poser des questions semblables !A-t-on plus d’imagination quand on est artiste ? Il en faut pourtant beaucoup pour être politicien ! Ou pour structurer un montage financier, découvrir un nouveau marché.C’est que notre petit jeu n’est pas anodin. Derrière une opinion, on se cache. Dans un choix, on se révèle. Les réponses sont des confessions. Et les artistes, c’est connu, sont plus extravertis, exhibitionnistes même. Certains–pas tous–ont joué le jeu…Dany LaferrièreSerait-il Dany Laferrière s’il avait répondu la même chose que tout le monde ? L’auteur de Comment faire I ‘amour avec un nègre sans se fatiguer répond sans hésiter: « L’époque de la guerre d’indépendance haïtienne. » Conduite par Toussaint Louverture, elle s’est déroulée en même temps que la Révolution française, de 1791 à 1804.« Et j’aurais voulu être Capois-la-Mort. Parce que ce que l’histoire a retenu de lui, c’est un acte de bravoure pure. Moi, je suis un lâche. C’est lui qui dirigeait les troupes à Vertières, lors de la dernière bataille contre les Français. Un premier boulet a arraché son chapeau. Il a continué. Un second boulet a fauché son cheval. Il a continué. Devant tant de bravoure, le général Rochambeau–qui n’était pas n’importe qui, c’était le bras droit de Napoléon–a fait cesser la bataille et envoyé un officier présenter les honneurs à l’indigène qui venait de se couvrir de tant de gloire. »Le débit a changé, comme si Dany Laferrière avait tout à coup sorti un vieux manuel, pour citer mot à mot une phrase qui l’émerveille encore. Aurait-il un deuxième choix ? C’est de sa mémoire d’enfant que la réponse vient encore une fois. Il revoit la vieille gravure d’un livre sur les guerres napoléoniennes qui montre Napoléon et ses troupes passant devant un paysan endormi. « Il y a des milliers d’hommes, mais c’est le seul personnage reconnaissable, à part Napoléon. »Dany Laferrière est en train d’écrire le scénario d’un film et publie cet automne la suite de L’Odeur de café, Le Goût des petites filles.Denise BombardierSerait-elle Denise Bombardier si elle se prêtait facilement au jeu ? Elle commence par répondre qu’elle « ne croit pas à la réincarnation », qu’elle « ferait la même chose », « que le sentiment aigu du moment historique n’appartient pas aux contemporains »…« Si c’est pour être fuckée, la Renaissance ou maintenant, qu’est-ce que ça change ? se demande-t-elle. C’est ce qui nous habite qui compte. Il n’y a pas d’époque absolue. Je suis en train de lire la biographie de George Sand… Le 19e siècle, pour une femme c’était pas de la tarte. » Mais elle finit par admettre: « Déjà, je préfère l’époque de ma jeunesse à l’époque actuelle. J’aime mieux une époque où il y a des tabous, où la notion de péché existe, que le désarroi d’une époque sans valeurs. »Comme si, pour elle, la vraie question n’était pas celle-là.« L’idéal, peu importe l’époque, ce serait de ne pas avoir de contraintes matérielles. Je ne veux pas dire être riche. Je veux dire ne pas être soumise aux contingences, ne pas être obligée de penser à préparer les repas. C’est ça, le vrai rêve. C’est vivre au-dessus de ça, ou en dehors de ça. Vivre de l’esprit et du coeur. »En plus de faire sa rentrée en prime time à la télé, Denise Bombardier travaille à un essai sur « les relations amoureuses après le féminisme » et à un nouveau roman. Elle croit que l’écriture va prendre de plus en plus d’importance dans son existence. Alors, s’il y avait une époque où l’« écriture était reconnue pour elle-même, passait avant l’efficacité, peut-êtreGilles Loiselle«Je me vois très bien en France, en train de lire tranquillement, dans la cour d’un château.» Mais le premier choix du président du Conseil du trésor du Canada, c’est maintenant, dans son rôle.« J’aime la fébrilité. Je suis né en 1929, j’ai 63 ans, ma seule nostalgie va vers l’avenir. J’ai connu l’époque où l’automobile était encore quelque chose de nouveau, et je suis rendu à l’époque de la navette spatiale. Je suis allé en Afrique pour la première fois à l’époque coloniale et j’ai vécu la décolonisation. Et j’assiste maintenant au passage de l’ère de l’industrie à celle de l’environnement. »Le ministre oublie-t-il le déficit, la cote du gouvernement dans les sondages ?…« C’est une période difficile pour tous les gouvernements. Je pense que les prochaines décennies vont être cruciales. Mais en tant qu’espèce, malgré tous les problèmes, jamais la race humaine n’a eu autant les moyens de s’en sortir. Et à cause des communications modernes, ça se passe de plus en plus à l’échelle de la planète. Tous embarquent. On retrouve le sens de la Terre. »Arlette CoustureL’auteur des Filles de Caleb et de Ces enfants d ‘ailleurs choisirait de vivre 20 ans plus tôt, tout simplement. Pas par nostalgie, mais parce que l’époque actuelle, la montée du fanatisme religieux, du fascisme sous toutes ses formes, lui font peur. C’est pour ça qu’elle aimerait« être morte plus tôt. Tout est bien ou mal, noir ou blanc, il n’y a plus de nuances. On est en chute libre. » Ce qui amène le satanisme, le racisme, la remontée du Ku-Klux Klan. Son pessimisme. « Je ne vois pas comment on peut renverser le cours de ça. Je ne crois plus aux politiciens. »Par contre, certains aspects de l’époque la fascinent. Et elle ne voudrait surtout rien manquer des découvertes « qui commencent à lever le voile sur les grandes questions des origines: le gène commun à toutes les espèces, la vérité du big bang ».Claude Morin«Qui aurait cru le Sommet de Rio possible il y a 10 ans ? On en fait plus en 10 ans aujourd’hui qu’en 100 ans avant. Je suis convaincu qu’on s’en va vers un monde meilleur. »Le « père de l’étapisme », ex-ministre péquiste, est aussi un incorrigible curieux (on l’aurait deviné). Il aimerait bien vivre, lui, dans 30 ans. « La prospective se trompe toujours. Le seul moyen de savoir l’avenir avec certitude, c’est d’être là. »Et Claude Morin ne pense pas à l’indépendance, qui se fera selon lui–ou bien le Québec sera définitivement « minorisé ». Il voudrait plutôt « savoir si l’humain est capable de s’adapter, voir le prolongement, le résultat des tendances actuelles. Dans les sciences, la technologie, les communications, la démographie ». « En 1892, dit-il, j’aurais choisi 1920. Là, je choisirais 2020. L’an 3000, c’est trop loin. Il y aura eu tellement de transformations que nous n’aurons plus de références. »Normand BrathwaiteL’animateur de Beau et Chaud ne trouve pas vraiment à se plaindre du présent. Il ne changerait rien à sa vie. Ni à sa carrière, sinon que, si c’était à refaire, il « annoncerait Alfa Romeo au lieu de Chrysler » ! Mais parce qu’il pense que les choses vont en s’améliorant, il choisirait quand même de vivre dans 10 ou 15 ans. Parce qu’« en tant qu’homme de couleur »il est confiant que la mode des skin heads et du Ku Klux Klan sera passée et que les relations interraciales seront plus harmonieuses ». Même s’il est incertain, l’avenir prochain a des chances d’être meilleur.Mais choisirait-il également de faire sa vie dans ce Québec que d’aucuns trouvent « raciste» ?« C’est chez nous, ici. Mes grands-parents venaient de la Jamaïque. Mais mes parents sont nés ici. Ma mère était blanche. J’ai été élevé à Rosemont et en français. » Pour lui, le racisme, au Québec, « c’est des mottons, c’est sporadique. Moi, ma femme est une Blanche et une blonde. Je vais souvent à New York, qui a pourtant la réputation d’être une ville ouverte. C’est pas si fréquent, là-bas, les couples mixtes. C’est encore mal vu. Pas à Montréal. »Gilles LatulippeS’il fallait absolument choisir, il opterait pour « l’âge de pierre », l’époque des Flintstones. « il me semble qu’on bâtirait le monde autrement. »« Le futur ne m’intéresse pas », continue le partenaire de Suzanne Lapointe aux Démons du midi. « Je ne lis même pas mon horoscope. L’âge de pierre, c’est aussi inconnu que peut l’être l’an 3000. Je trouve l’idée de partir de zéro extraordinaire. Le seul fait de survivre était un événement. Tout était à faire. »Mais l’époque actuelle lui plaît bien et ne lui fait pas peur. Même si l’homme reste l’homme. « C’est comme à la télé: on n’est pas obligé de regarder la violence. C’est aussi éducatif. Ça ouvre l’esprit. Nos enfants en savent plus que nous. »Antonine Maillet«Ce que j’aime », dit Antonine Maillet dans son phare de Côte-Sainte-Anne, près de Bouctouche, « ce sont les moments d’intense vitalité, là où les choses se construisaient, où toutes les énergies pouvaient se développer. L’époque de Jeanne d’Arc, par exemple. Prendre possession de son monde, reconstruire son pays, ou le reconquérir. Les grands moments de paix, la Grèce de Périclès ou la France de Louis XIV, m’attirent moins. J’aime mieux le jour de la bataille que le soir de la victoire. »Elle se défend bien d’être guerrière. Elle se voit mieux défendre une cause avec la plume qu’avec l’épée. « Je serais sans doute plus un témoin. Pendant la guerre, quand j’étais petite, je rêvais d’être en pleine bataille, là où l’action se passait. Sans connaître encore l’existence d’Anne Franck, j’avais imaginé une petite fille qui se battait à sa façon contre les Allemands. »Sheila Copps«Dans 10 ans, j’aurai peut-être abandonné la politique active pour faire un stage dans le Tiers-Monde. Mais ça, considère Sheila Copps, c’est quelque chose de très possible. Le vrai rêve, ce serait d’être Gauguin à l’époque où il a quitté la civilisation pour s’en aller vivre à Tahiti ! »Élue à la législature ontarienne en 1981, aux Communes en 1984, Sheila Copps est, à 39 ans, chef adjoint du Parti libéral du Canada. Ce qui l’attire chez Gauguin, c’est à la fois le plaisir de vivre dans la nature –« une possibilité de renouvellement pour moi »–et la créativité.« J’ai la parole facile, dit-elle, j’aime écrire, mais la peinture, c’est quelque chose que je ne maîtrise pas et qui m’a toujours fait envie. Il me semble que ça demande tellement de créativité et d’imagination. Pour moi, c’est un moyen de nous purger de nos frustrations. Surtout en fin de session, on finit par désespérer de nos vies, par trouver que ce qu’on appelle la civilisation semble incapable de régler les problèmes. Mais si je me retrouvais vraiment en train de peindre à Tahiti, j’imagine que l’envie me passerait après six mois. »André Viger«Je choisirais la période actuelle, mais de la vivre en Arabe, quelque part dans le Golfe, avec mon puits de pétrole et mon harem », lance le marathonien André Viger dans un grand éclat de rire: « Si on peut rêver, pourquoi pas ! »Il pourrait aussi rêver de la médaille d’or olympique, ou en tout cas de celle de bronze–«un pas à la fois »– mais ça n’est pas de ça qu’il rêve non plus. Il y a 19 ans, un chauffeur endormi au volant changeait le cours de son existence, et ce dont il rêve depuis, c’est « de courir debout. Je fais souvent le rêve que je suis en train de courir, mais c’est drôle, je ne suis jamais dans un fauteuil. »Pour le reste, « à part enlever son handicap », André Viger ne changerait pas grand-chose à sa vie s’il avait le choix. L’époque lui convient. Le Canada aussi-« on n’est pas en guerre, et on dit qu’on a la meilleure qualité de vie au monde ». Et le sport. Amateur ou professionnel, l’athlétisme ou le hockey, peu importe. « Je me verrais très bien en Patrick Roy. »Monique MillerLe tournage de l’autre Montréal, ville ouverte, celui de Victor-Lévy Beaulieu, dans lequel elle sera Mme Félix, un des rôles les plus importants, donne la nostalgie des années 50 à Monique Miller. Elle s’ennuie du quartier pétillant de vie qui entourait Radio-Canada dans l’ouest de la ville.« On était moins cocooning que maintenant. Il n’y avait pas 30 chaînes de télé. On sortait plus. Il y avait une vie qui a disparu. L’autre Radio-Canada n’a toujours pas réussi à créer une vie autour. »Mais le vrai choix de Monique Miller, un rêve qui n’a fait que grandir au fur et à mesure de ses lectures, c’est « le Paris des années 20 ». Des années folles. Le Paris des artistes venus du monde entier. Le Paris de Picasso, de Cocteau, de Dreyer, de Coco Chanel. Le Paris d’une époque où même les livres semblaient meilleurs.« J’aurais aimé naître en 1900, pour avoir 20, 25 ans à ce moment-là. Connaître Sartre et Beauvoir dans leur jeunesse, me retrouver rue de l’Université — à cause des Thibault de Martin du Gard–, fréquenter le Vieux-Colombier, voir Copeau et Jouvet à l’oeuvre. Peut-être poser pour Matisse. »Kim Yarochesvkaïa«Quand j’étais petite, je rêvais de princesses. Mais mes rêves de petite fille, je les ai réalisés à la télé. J’étais en Chine, en Grèce, partout. »Plus jeune, la comédienne, qui est née à Moscou, avait énormément de nostalgie pour son pays d’origine. « Depuis, j’y suis retournée. Ça guérit, d’y aller ! »Paris est peut-être la seule ville dont le « climat » lui soit aussi cher que celui de Montréal. Le Paris des années 20, de Picasso, de Modigliani, des surréalistes, la seule époque qui représente une richesse culturelle aussi extraordinaire que celle qu’elle a l’impression d’avoir connue au Québec où elle est arrivée au moment du Refus Global.Tout bien considéré, Kim Yarochevskaïa se trouve privilégiée de vivre ici, et maintenant. Son personnage de Franfreluche l’a fait connaître de tous. Elle n’a jamais manqué de beaux rôles. Même son accent n’a pas été un handicap. « Je n’ai peut-être pas joué Racine ou Claudel à cause de ça, mais j’en ai joué tellement d’autres. J’ai même joué des rôles québécois. »Jean-Louis Roux« Le théâtre, c’est le choix que j’ai fait. C’est l’art social par excellence, celui qui se voit le plus. »Et s’il devait vraiment choisir entre l’époque de Molière (1622-1673), l’époque actuelle, et celle de Shakespeare (1564-1616) qui sont les trois entre lesquelles son coeur balance, il opterait pour l’Angleterre de Shakespeare.« Shakespeare était moins près du roi, il subissait moins son autorité. Ça devait être lourd pour Molière. Sous Shakespeare, on jouait dans les cours d’auberges; c’était un art populaire avant d’être un art royal ou bourgeois. Il avait une très grande importance dans la vie du peuple, reflétait le bouillonnement des idées. Malgré tous les efforts, on n’a jamais réussi à le faire interdire. »Et si l’on travaillait plus vite qu’aujourd’hui, c’est parce que les comédiens ne faisaient que ça. « C’était plus intense, ils n’avaient pas à s’éparpiller entre la télévision, le cinéma, le doublage et la scène. »Pascale LefrançoisPascale Lefrançois a eu 18 ans en février. Il lui reste une année de cégep. Le vrai choix, pour elle, c’est de savoir si elle continuera en lettres, en histoire, ou en psychologie.L’an dernier, les médias l’adoptaient parce qu’elle se classait première avec une seule faute à la « dictée de Pivot », cette année, ils l’oubliaient ou presque, parce que, même sans faute, elle ne se classait pas première… Alors en attendant de percer un jour, peut-être, avec les romans historiques qui mettraient en scène la vie dont elle rêve, elle se voit à la cour de Louis XIII. A l’époque de Cyrano, des Trois Mousquetaires, de Richelieu, de la fondation de l’Académie française. Elle se voit près du roi, participant aux intrigues, encourageant les arts. « C’était une époque captivante. On passait de la Renaissance aux temps modernes. La France était un pays très raffiné. Bien sûr, les femmes jouaient un rôle plus effacé, l’hygiène et le confort n’étaient pas ce qu’ils sont maintenant. Mais on n’avait pas connu autre chose. »

Culture

Beauchemin au rayon des enfants

Yves Beauchemin (Le Matou, Juliette Pomerleau) a mis sa prochaine « brique » sur la glace jusqu’à l’an prochain. Mais ses fans le trouveront dans les librairies dès octobre, au rayon pour enfants.En janvier 91, Beauchemin reçoit l’appel de vieux amis qui lui annoncent que leur petit dernier, Nicolas, six ans, est atteint de leucémie. « Nous étions bouleversés, ma femme et moi, dit l’écrivain, et j’ai promis à Nicolas de lui envoyer un nouveau conte tous les jours, le temps de son traitement. »Une tâche à temps plein, qui l’oblige à interrompre la rédaction de son roman. Mais le format « contes » s’avère vite un peu trop contraignant. Et c’est plutôt une véritable histoire qu’il concocte. Ainsi est né, à raison de deux pages par jour, Antoine et Alfred, l’histoire d’un petit garçon qui fait la connaissance d’un rat qui parle et qui ne veut pas que ça se sache.Beauchemin versera ses droits d’auteur à la Fondation Leucan, qui fait la promotion depuis 15 ans de la recherche sur la leucémie. Et l’éditeur, Québec/Amérique, a décidé de doubler la mise: 6 % des revenus tirés du livre iront à la Fondation. Le lancement se fera à la mi-octobre. Le petit Nicolas, bien rétabli, en sera la vedette.C’est la deuxième fois, après Une histoire à faire japper, publiée il y a deux ans, qu’Yves Beauchemin écrit pour les petits. « Pour mon fils Renaud: il ne comprenait pas pourquoi je pouvais écrire d’énormes pavés pour les adultes, et rien pour lui et ses copains. » Yves Beauchemin a depuis pris goût à l’univers complètement éclaté des livres pour enfants. Et il compte bien donner suite à ses deux romans. Mais en attendant, il a son dernier « pavé » à terminer: un roman mettant en scène des journalistes et des politiciens, toujours sur le mode fantaisiste qui caractérise ses bouquins. Yves Beauchemin en annonce la parution pour l’automne 1993.

Politique

Ici Radio-Ô-Canada

Gérard Veilleux est un patron comme Radio-Canada n’en avait jamais vu. A grands coups d’ «identité canadienne », il est en train de changer votre télévision. Voici comment. En juin, le président de Radio-Canada, Gérard Veilleux avait un gros problème. Il voulait muscler l’équipe qui dirige d’Ottawa la radio et la télévision publiques. L’équipe qui dit-il, « doit constituer mes oreilles et mes yeux et ma source principale de conseils stratégiques » pour la plus grande révolution que la société d’État ait connue en 25 ans. Il lui manquait un ingrédient: des francophones. Veilleux et son collègue Patrick Watson, le président du Conseil d’administration, sont des modèles de bilinguisme. Mais à la tête de la radio, de la planification, de la communication, des stations régionales et des bureaux étrangers, on ne trouve personne qui pourrait, sans interprète, écouter Enjeux ou Marylin. Jamais la direction de Radio-Canada n’a été aussi unilingue. « Ce ne sont pas des personnes qui connaissent la réalité québécoise et la programmation du réseau français », commente sobrement un cadre supérieur montréalais. Dans son bureau qui surplombe la banlieue d’Ottawa, Veilleux, affable et direct, constate le déséquilibre: « Il y a trop d’anglophones et il faut corriger la situation. » Il aimerait trouver un francophone pour le dernier poste vacant, la nouvelle fonction stratégique de vice-président aux réseaux de télévision français et anglais. Mais il ne le promet pas. « Pas si je n’en trouve pas un compétent, dit-il mais on va faire de maudits efforts.» Des consultants lui ont proposé de contourner le problème en découpant les fonctions différemment: un anglophone en charge de tout le réseau anglais, radio et télé, un francophone pour le réseau français. «J’ai carrément refusé», ça ancrerait les deux solitudes, ça isolerait les réseaux sur une base linguistique alors que je veux les rapprocher.» Le p.d.g. fait non de la tête, «ça aurait été une erreur», ajoute-t-il, cherchant, puis trouvant, l’adjectif: «une erreur massive ». Gérard Veilleux n’est pas l’homme des sociétés distinctes. « Je suis non seulement bilingue, mais biculturel », dit celui qui a passé les 20 dernières années au centre du pouvoir fédéral, comme haut fonctionnaire des Chrétien, Trudeau et Mulroney. Il affirme dans ses discours qu’une «Société Radio-Canada forte et stable aura la tâche noble d’aider le Canada à survivre ». Notamment en aidant les Canadiens des deux cultures à se voir, se parler, se connaître davantage. Veilleux fait le pari qu’ainsi ils s’aimeront plus. «Peut-être qu’ils vont apprendre à se détester davantage, ajoute-t-il en entrevue. Mais au moins ils le feront sur une base informée!» La loi de Radio-Canada lui demande de « contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales » canadiennes. Veilleux s’y consacre avec un enthousiasme jamais vu chez ses prédécesseurs. Devant quelques centaines de salariés réunis le 12 août au Studio 42 de Radio-Canada, à Montréal, il a accusé la société d’État d’avoir contribué dans le passé à isoler les deux solitudes canadiennes. « Je sais que c’est cruel comme diagnostic », a-t-il dit. Ces temps sont révolus. « Ce n’est pas à nous d’aller à l’encontre de la volonté du Parlement parce que, présumément, il y a des gens au Québec qui disent « il y en a deux, nations »» », ajoute-t-il. C’est pourquoi son équipe d’Ottawa s’occupera des « nouveaux enjeux de programmation », hier domaine réservé aux têtes de réseaux, en français à Montréal, en anglais à Toronto. Émis le 24 juin, jour non férié à Ottawa, le communiqué qui annonçait ce virage est limpide. Il faut concentrer dans les mêmes mains les responsabilités des deux réseaux, pour concevoir d’une même tête la radio-télévision pan-canadienne. Ce qui suscite, à Montréal, des grognements chez plusieurs cadres et artisans qui considèrent l’autonomie du réseau français nécessaire, sinon sacrée. L’offensive Veilleux s’articule autour de deux thèmes. Il faut, dit-il, « faire plus de transculturel et de régional ». Autrement dit, « transculturel » signifie que tous les Canadiens doivent écouter le plus souvent possible les mêmes programmes, traduits ou faits en commun. Et « régional » implique la multiplication des contributions de toutes les régions canadiennes. Cet automne, le virage transculturel s’incarne dans la présentation de produits doublés de la CBC comme Les Contes d’Avonlea et Bethune; des projets conjoints entre Second regard et son équivalent anglophone Man Alive. Le « régional » s’incarne dans le triplement du temps consacré à des programmes produits à l’extérieur de Montréal, comme SRC Bonjour, qui vient d’Ottawa; des ballades transcanadiennes pour les Démons du midi et les Anges du matin. « Le Point et le Téléjournal vont avoir un contenu régional beaucoup plus marqué cet automne », annonce Veilleux, grâce à de nouvelles correspondances de Moncton, Winnipeg, Toronto et Vancouver, ce qui occasionnera une augmentation du contenu canadien, plutôt que québécois, des émissions. « Si tu mets quelque chose en plus, il faudra enlever quelque chose », commente le directeur de l’information télé, Claude Saint-Laurent, nullement préoccupé par cet effet de vases communicants. « Je pars de la prémisse que les gens du Québec s’intéressent à tout. » A la radio, l’élan régional signifie notamment qu’à 22 h, la semaine, l’émission vient de Vancouver et qu’Hebdo Radio, le samedi, présente des extraits d’émissions régionales canadiennes. En « transculturel » la tâche, il est vrai, est plus ardue. « Nos stations hors Québec sont des havres de français dans une mer anglophone, alors elles ne se sentent pas appelées à présenter l’autre culture », explique Marcel Pépin, qui dirige de Montréal la radio française. Mais on jongle avec l’idée de permettre aux chanteurs québécois anglophones, à tout le moins, d’avoir accès aux ondes, actuellement 100 % françaises. Ce n’est qu’une première étape, Radio-Canada étant un paquebot qui met du temps à prendre un virage, et Gérard Veilleux s’étant essentiellement préoccupé ces derniers mois du réseau anglais. « Le virage va continuer et ce sera probablement un effort de trois ans avant qu’on voie la direction finale », explique Guy Gougeon, qui dirige de Montréal la télé française. Trois ans, ajoute un de ses subordonnés, « avant que ça commence à faire vraiment mal ». Les changements de cette année passeront probablement comme une lettre à la poste auprès de l’auditoire du réseau français, constitué, pour la télé, à 90 % de Québécois francophones. « On passe notre temps à avoir des traductions, explique un cadre de la programmation. Avec La Maison aux pignons verts, Avonlea, les cotes d’écoute sont bonnes. Mais je suis certain que les téléspectateurs pensent que c’est américain. » Le choix d’acheter du canadien, plutôt que de l’australien ou de l’italien, n’en est cependant plus un, explique un cadre montréalais. « L’esprit change. Avant, il pouvait se passer deux ans sans qu’on achète de productions de la CBC. Maintenant, Ottawa s’attend qu’on en prenne. » Et qu’on en fasse. « L’idéal transculturel, dit Veilleux, le visage éclairé par l’enthousiasme, c’est qu’on dise à un réalisateur ou à un producer: concevez votre produit en fonction d’un marché bilingue. » Au conseil d’administration, dont le rôle a été considérablement remplumé depuis deux ans, Michel Doyon, avocat conservateur de Québec, rêve par exemple d’une série où « on verrait, je ne sais pas moi, l’histoire de pionniers francophones dans l’Ouest ». Son vœu sera sans doute partiellement exaucé: Radio-Canada et CBC discutent d’une coproduction sur la vie des plus fameuses Franco-Ontariennes, les jumelles Dionne. Même ses critiques admettent que l’approche de Veilleux, « Radio-Canada/CBC, One Company », a ses vertus. Plus grande cohérence des politiques. Meilleure utilisation des ressources. Mise en commun de données, d’images, de la réflexion stratégique. Valorisation des productions régionales, notamment pour les francophones hors Québec, éternels mal servis de la télé publique. Les autres wagons de ce que Veilleux appelle le train du « repositionnement» -le nom général qu’il donne à ses réformes –, suscitent l’approbation. C’est le cas de l’élimination graduelle des productions américaines, dont il ne reste plus qu’une heure par semaine en grande écoute. Veilleux prévoit que, d’ici quatre ans, le made in USA aura disparu de la programmation. Il insiste sur l’augmentation du contenu culturel, comme cinq télé-théâtres aux Beaux Dimanches. Plus d’information aussi,–avec l’émission d’économie A Tout Prix et le retour de Denise Bombardier en prime time–, car Veilleux considère l’information comme une « locomotive ». Et une discussion est en cours sur la place du sport professionnel. C’est cet ensemble de changements qui devrait rendre Radio-Canada et CBC plus «distinctifs » de leurs concurrents. Les bouleversements du réseau anglais sont peut-être précurseurs de choses à venir au réseau français. Pour mieux distinguer CBC de ses nombreux concurrents, pour assurer, même, sa survie à moyen terme, Veilleux veut offrir à l’auditoire l’équivalent de quatre produits spécialisés pendant une même soirée. De 17h 30 à 19h, de l’information à forte sauce régionale; de 19 h à 21 h, une télé familiale; de 21h à 22h–énorme pari–, le bloc d’informations d’une heure, nouvelles et analyses. A 22h, la CBC devient adulte, avec des programmes, séries ou films, plus culturels, plus sérieux, de production presque exclusivement canadienne. C’est là qu’Emily (Les Filles de Caleb) fera son apparition. Gérard Veilleux a soumis cette grille type à ses cadres montréalais. « Ça n’a pas été un succès, dit l’un d’eux. On a calculé qu’en ramenant le Téléjournal à 21 h, on pourrait perdre 15 % de nos cotes d’écoute. » Sans parler, dit un autre, des pertes de revenus publicitaires à cette heure favorite entre toutes. Le président affirme qu’il ne veut pas faire ce changement à tout prix. Mais plusieurs employés et cadres de longue date craignent que des solutions conçues pour sauver la CBC ne soient plaquées sur Radio-Canada, nuisant ainsi au service français, dont la situation sur son marché est bien meilleure que celle du réseau anglais. Veilleux reconnaît qu’il y a des différences entre Toronto et Montréal, mais affirme que « les facteurs fondamentaux sont les mêmes ». Il soutient par exemple que l’arrivée par satellite de nombreux canaux américains–64 dans deux ans, une centaine peu après–va dépecer le marché canadien, y compris québécois, et que « le rempart linguistique ne pourra pas nous protéger ». Devant ses troupes, à Montréal, en août, le président Veilleux a ajouté un argument massue: tout le monde est dans le même bateau, car Radio-Canada ne survivrait pas 24 heures à la mort de la CBC ! Le repositionnement à la Veilleux heurte de front une tradition née avec la société d’État et institutionnalisée en 1968, celle de l’autonomie des deux réseaux, que deux cadres montréalais décrivent comme une forme de « souveraineté-association ». En 1983, le prédécesseur de Veilleux, Pierre Juneau, avait effectué une importante centralisation des services administratifs. Veilleux fait un pas, décisif, de plus. Celui de la centralisation des politiques. La montée en puissance d’Ottawa avait pourtant été critiquée par le rapport Caplan-Sauvageau, commandé en 1985 par le gouvernement fédéral pour dessiner une réforme de l’audiovisuel canadien: « Les décisions prises à Ottawa, par la force des choses, le sont souvent en fonction de CBC, y lit-on. Or, Radio-Canada n’est pas CBC: elle a son propre cheminement. » Faisant écho à une entente signée en 1986 par les gouvernements canadien et québécois, le rapport recommandait « qu’on reconnaisse l’autonomie des services français (radio et télévision) dans l’organisation de Radio-Canada » et « que les deux secteurs, au service de sociétés distinctes, puissent poursuivre différemment les objectifs assignés à la radio-télévision publique». Le contraire est en train de se produire. L’ex-ministre fédéral des Communications, Marcel Masse, actuellement à la Défense, affirme que le Québec devrait avoir une prépondérance législative sur tout le domaine culturel, « y compris sur Radio-Canada ». « On n’est pas une société distincte à temps partiel », tranche-t-il. Une position qui fait frémir l’actuel ministre, Perrin Beatty, un chantre, comme Veilleux, de la culture pan-canadienne. Au cours des deux dernières années, des fonctionnaires fédéraux engagés dans les discussions constitutionnelles avaient imaginé des mécanismes par lesquels Québec aurait au moins eu droit de regard sur les nominations, le mandat ou les budgets de l’aile française, comme le réclamait le ministre québécois des Communications Lawrence Cannon. « On en a parlé trois ou quatre fois, dit un des artisans fédéraux de ces négociations, et finalement les signaux venus du bureau de Bourassa ont été: « Bon ben, ça nous intéresse pas, laissez faire ça ! » »Des signaux privés, et publics. En avril dernier, au Point, Simon Durivage a interrogé Robert Bourassa: « Donnez-vous raison à M. Cannon ou à M. Beatty pour rapatrier tous les pouvoirs en matière culturelle ? »« Pas Radio-Canada, j’espère pour vous, quand même ! » répond, taquin, le premier ministre, naguère inventeur du concept de souveraineté culturelle. Marcel Masse a une façon polie d’interpréter, pour s’en désoler, ces signaux hertziens: « Le gouvernement québécois, par ses autorités constitutionnelles, n’a jamais fait valoir des points de vue tellement marqués en ce domaine. » Veilleux a donc le feu vert d’Ottawa et de Québec.« C’est quoi le problème ? » demande Veilleux lorsqu’on lui fait part des nostalgies autonomistes de certains de ses cadres québécois. « S’il y a un problème, peut-être qu’il existait avant, plutôt que maintenant… Qu’un siège social décide d’assumer ses responsabilités, il n’y a rien de mal là-dedans. On ne me paie pas pour être une potiche. » Veilleux est tout le contraire d’une potiche. Claude Saint-Laurent vante son efficacité: « C’est un doer ultra rapide. Il n’acceptait pas l’ancien rythme de la société. Disons que si on était en deuxième vitesse, maintenant on est en cinquième. » Les réunions sur le repositionnement ajoute-t-il, se tiennent « toutes affaires cessantes. C’est: réunion, discussion décision, exécution. » Le président assure aussi son emprise sur la machine en faisant signer à ses principaux cadres des « protocoles » fixant des orientations et des objectifs précis pour 12 mois. « Je leur dis, dorénavant, on va juger votre performance en fonction de ces trois critères: ça va être culturel, transculturel et régional», explique-t-il. Et s’ils n’ont pas augmenté le transculturel ?« Je leur demanderai pourquoi et si ça ne marche pas, leur évaluation de rendement sera faite en conséquence », répond Veilleux. Vous leur couperez leur prime ?« Possible. »Parlant de ses critiques internes, Veilleux peste: « J’aimerais ça que ces gens-là se révèlent. » Qu’il se rassure, ils ne sont pas en haut de l’échelle. Guy Gougeon, vice-président télé à Montréal, affirme que « la perception d’une chute de notre autonomie est surfaite ». Marcel Pépin, vice-président radio à Montréal, explique que les changements récents « peuvent être perçus comme une centralisation mais moi, j’y vois plus de cohérence». Pépin reconnaît que « la difficulté » des politiques unifiées, c’est que l’aile française « est toujours en train de se démarquer et de se justifier de faire les choses différemment. Mais l’asymétrie fait partie de notre vocabulaire.» Gougeon tient des propos similaires: « C’est sûr que, le réseau anglais étant une référence, c’est un fardeau supplémentaire. Il faut qu’on lève la main et qu’on dise, « nous c’est pas la même chose ». Notre point de vue est respecté.» De son bureau au 12e étage de la Maison de Radio-Canada, Gougeon a dans son champ de vision l’immeuble aux reflets orangés de TVA, son principal concurrent. Il est conscient qu’au-delà de quelques injections de transculturel » et de « pan canadien » on risque la surdose: « Il faut prendre en considération le fait que la majorité de notre auditoire est québécois. » Les correctifs apportés cette saison étaient nécessaires, dit-il, Radio-Canada ayant été trop longtemps « Radio-Montréal ». « Mais il ne faut pas que ça devienne artificiel, avec des normes et des quotas. Il faut rester dans la marge de ce qui est souhaitable, de l’équilibre. Si on veut nous faire dépasser la marge, je serai le premier à me débattre, j’aurai de bons arguments, et je suis sûr qu’Ottawa sera ouvert à notre approche. » Reste que les administrateurs à Montréal prennent maintenant leurs décisions non seulement en fonction de leur analyse des désirs et des besoins de leur auditoire, mais par rapport à une « norme » d’Ottawa. «C’est certain qu’on aurait fait moins de régional ou de transculturel si ça n’avait pas été de Veilleux », admet un cadre supérieur. Dans les autres coins de l’immeuble hexagonal du boulevard René-Lévesque à Montréal, on est plus dur. Et plus anonyme. « S’ils savent qui a critiqué quoi, on est cuit », dit un cadre intermédiaire qui a passé une décennie dans la maison et qui se souvient qu’une des premières directives écrites du nouveau président, en octobre 1990, fut: « Finis les « grincements de dents ». » Un mot d’ordre que Veilleux a répété le 12 août dernier à ses employés de Montréal, affirmant qu’il ne fallait exprimer des critiques qu’« en famille ». Ils hésitent donc à se nommer. Comme celui-ci, à la programmation: « J’ai bien plus peur d’Ottawa que de Télé Métropole. Ici, ça fait 40 ans qu’on fait de la télévision de qualité. On fait 30 % d’audience, au lieu des 15 % de CBC. Avec Les Filles de Caleb, on a battu un record mondial de pénétration d’un marché. Plus que le Superbowl ! Des années on est premier contre TVA, des années on est deuxième. On sait ce que le monde veut, on sait à quelle heure il le veut et comment il le veut. Plus Ottawa va intervenir plus ça va nous empêcher de travailler correctement. Qu’on nous laisse faire. Si on a des mauvais résultats, qu’on nous sacre dehors ! » Ou celui-ci, à l’information: « Si on se « canadianise » plus, on va perdre notre auditoire parce que, si TVA a réussi à augmenter les cotes d’écoute de ses nouvelles, c’est parce qu’il parle davantage du Québec et de Montréal que nous. Ils ont un véritable réseau au Québec, pas nous. »A TVA, on n’est pas mécontent du virage du concurrent. « C’est bien évident que les gens qui s’intéressent au Québec vont trouver chez nous ce qu’ils cherchent, commente Philippe Lapointe, vice-président à l’information à TVA. Les changements à Radio-Canada ne vont pas nécessairement augmenter notre part de marché, mais ça ne nous nuira pas.» D’autres critiquent l’insistance sur la coopération entre les deux réseaux: «Quand on collabore, la CBC met plus de sous, résume un cadre supérieur. Parce qu’ils paient, ils veulent leur réalisateur, leur équipement, leurs techniciens, qui évidemment ne parlent pas français. Alors ça se passe en anglais. Comme dans les réunions administratives. Quand on travaille avec les Anglais, ça se passe en anglais. » Claude Saint-Laurent admet pour sa part que des opérations conjointes ont parfois été annulées « parce que ça coûtait moins cher de le faire seul ». Mais lui, et d’autres cadres de l’information, affirme que plusieurs petites coopérations Radio-Canada/CBC se déroulent comme du papier à musique, comme l’utilisation de correspondants étrangers bilingues, et que des ententes seront négociées pour les projets plus ambitieux et difficiles. Des critiques de Veilleux acceptent d’être nommés, comme Daniel Gourd, coordonnateur des émissions religieuses et membre fondateur de la Coalition pour la défense du service français: « Veilleux a un certain nombre de mérites. Il a géré l’hémorragie budgétaire en faisant des coupures radicales d’un coup. Ensuite, on pouvait recommencer à croître. Mais en centralisant tout pour sauver la CBC, qui lutte vraiment pour sa survie, il risque de nuire à Radio-Canada. Plus tu centralises, plus tu mets en tutelle. » Des anciens de Radio-Canada sont aussi plus ouverts. Tel Marc Thibault, directeur de l’information puis des politiques pendant 35 ans, jusqu’en 1985, avant d’aller présider le Conseil de presse. Il est très préoccupé par la décision prise en mars par Veilleux d’ouvrir les ondes aux publicités politiques controversées. « Ils ont tout d’un coup changé d’idée à la veille d’un référendum au Québec, dit Thibault. On ne peut être dupe d’une propagande pareille, qui pourrait devenir absolument intolérable. On jette du lest du côté de la rigueur traditionnelle de la maison. » Mais partout, artisans et cadres sont rassérénés par l’attitude de l’équipe dirigeante à Montréal. « Ma conclusion, sur la réorganisation, dit une employée de longue date, c’est qu’il va y avoir une solidarité très grande entre Guy Gougeon, Michèle Fortin (directrice des programmes), Claude Saint-Laurent et Marcel Pépin. Saint-Laurent jusqu’à maintenant a été remarquable. Il fait la barrière. Et Gougeon protège son monde. De toutes les façons, quiconque essaiera de contrôler Radio-Canada va se casser les dents.» Paranoïa ? Peut-être, et c’est l’avis d’un des protecteurs présumés de l’âme québécoise de Radio-Canada, Claude Saint-Laurent: « Dans les milieux dits bien informés, la paranoïa n’est pas l’exception, c’est la règle. » Le mal serait aussi décelé à Toronto, où certains prennent l’effort transculturel pour un complot visant à imposer les programmes montréalais. Indubitable, cependant, le fait que Veilleux est un « boss » comme Radio-Canada n’en avait jamais vu. « Il a une approche de secteur privé, où le président est très engagé », dit dans une entrevue récente Robert Patillo, l’unilingue anglophone grand responsable des communications. « Lorsque Veilleux décide de changer de direction, la compagnie change de direction.» Une description qui se veut un compliment. UN TÉLÉ DIFFUSEUR QUI A HORREUR DES MICROS Fan de La Bande des six et de Jacques Languirand, Gérard Veilleux a pris goût à un emploi dont il ne voulait pas. Gérard Veilleux ne voulait pas en entendre parler. Une fois, deux fois, trois fois, il a refusé de prendre la direction de Radio-Canada. Vous n’y pensez pas, expliquait-il à Brian Mulroney, nommer là un secrétaire du Conseil du trésor, en période de restrictions budgétaires. « Je lui ai dit: « On va hypothéquer la job au départ. » Il ne m’a pas écouté. » Et Veilleux en est ravi. Certes, les trois années qu’il vient de passer à la tête de Radio-Canada n’ont pas été faciles. Il ne s’habitue ni à l’attention que lui portent les médias, surtout anglophones, ni à la critique constante. Mais à l’écouter parler pendant trois heures à son bureau d’Ottawa, on est frappé par la passion qu’il investit dans sa fonction. Quand il évoque les coupures qu’il a dû infliger à ses troupes en 1990 et 1991, mettant à pied 14 % des effectifs, sa voix se casse, ses yeux se mouillent. En privé, il confie avoir alors songé à « déclarer la guerre au gouvernement » pour protéger ses budgets. Mais un sondage sur le soutien public dont jouit Radio-Canada l’en a dissuadé. Plutôt que de gérer constamment la crise, il a décidé d’imposer ses propres changements, d’aller au-devant des défis. D’où son projet de repositionnement. Son pan-canadianisme zélé est accueilli avec joie dans les cabinets fédéraux, mais c’est une initiative personnelle, un effet secondaire imprévu, confie-t-on de bonne source à Ottawa. Son mandat était « de mettre de l’ordre dans les finances de Radio-Canada, dont la gestion n’a jamais été un succès », nous dit-on, pas de modifier la couverture politique ou l’orientation des programmes. La trajectoire de Veilleux en a fait un passionné de la confédération. Cela avait plutôt mal commencé pour lui, à Asbestos. Il a perdu son père alors que, dernier de cinq enfants, il n’avait pas cinq ans. Sa mère, manœuvre à la mine, avait transformé le salon en boutique de chapeaux et de tissus et, pour boucler le budget, louait des chambres à des pensionnaires. « C’était pas des bonnes années », dit Veilleux, qui allait le dimanche découvrir Pépinot et Capucine chez un ami dont le père, vendeur de voitures Dodge, avait de quoi se payer une boîte à images. C’est une bourse d’études de la mine John’s Manville qui lui met le pied à l’étrier, pour des études de commerce à Laval. Un professeur, Marcel Bélanger, un des conseillers de Jean Lesage, prend Veilleux sous son aile, et le dirige vers un secteur où il ne risque pas de chômer: les relations fédérales-provinciales. « De ses humbles origines, dont il est très fier d’ailleurs, Gérard a hérité une grande simplicité, qui a toujours été pour lui un atout formidable », affirme Bélanger, qui dit avoir servi de « bougie d’allumage » à son jeune ami. Veilleux s’occupe de finances et d’affaires fédérales provinciales pour le gouvernement du Manitoba, puis au ministère des Finances à Ottawa. Mais en 1970, Bélanger le pistonne pour le poste de directeur général des relations fédérales-provinciales à Québec. Son patron est Claude Morin. Il n’y reste qu’un an. Pourquoi ? « Je n’étais pas à l’aise, explique Veilleux. C’était une fonction publique où on faisait de la politique sans être élu. Moi je favorise plutôt l’objectivité. » Claude Morin retourne la politesse: «Veilleux est un cas assez spécial. Un gars super brillant, mais qui semble n’avoir aucune racine québécoise. En tout cas, il n’avait pas le réflexe autonomiste. Il aurait pu travailler aussi bien pour la Saskatchewan que pour le Québec. » Veilleux entreprend ensuite son ascension dans la fonction publique fédérale, notamment au ministère des Finances de Jean Chrétien où, à la fin des années 70, lui vient une idée. S’entourant d’une équipe de spécialistes, il invente de toutes pièces le concept d’union économique canadienne–le libre-échange intérieur. Impressionné, Pierre Trudeau le recrute pour la ronde constitutionnelle de 1981. (Le concept d’union ne survit pas aux remous du rapatriement unilatéral de 1981, mais il resurgira dans les offres fédérales de l’automne 1991, soulevant un tollé.) Parmi les fédéralistes québécois, il existe maintenant une ligne de partage des eaux politiques. Il y a ceux qui considèrent le rapatriement de la constitution malgré l’opposition du Québec, comme une catastrophe, et il y a ceux qui l’applaudissent. Veilleux est dans le second groupe. « Je pense que c’est un succès, dit-il aujourd’hui. Ça aurait été mieux si le Québec était embarqué, évidemment. » Après le rapatriement, Trudeau lui offre un des deux plus importants postes de la fonction publique, en contact quotidien avec le premier ministre: secrétaire du cabinet pour les affaires fédérales-provinciales. Tour de force pour un mandarin de ce niveau, Veilleux est maintenu à son poste deux ans après l’élection de Mulroney en 1984. Toutefois, en 1986, le premier ministre cherche pour son opération de réconciliation de Meech un remplaçant moins marqué par l’ère Trudeau. Il nomme Veilleux secrétaire du Conseil du trésor, là où l’on décide les coupures de budgets. Des parlementaires le soupçonnent–à tort, dit l’intéressé-d’avoir recommandé alors de sabrer… Radio-Canada. En l’envoyant présider la société d’Etat en 1989, Mulroney le lance donc «dans la fosse aux lions », commente Marcel Bélanger. Veilleux affirme qu’il a vécu alors « une expérience épouvantable ». Mais aujourd’hui qu’il s’est donné une tâche de construction plutôt que de compression, il voit l’avenir en grand. Il rêve de faire des profits–des dizaines, voire des centaines de millions à long terme–en vendant aux Américains un nouveau canal de productions canadiennes, anglaises et peut-être françaises, grâce à sa filiale de diffusion Northstar. Des tests commenceront l’an prochain dans cinq ou six grandes villes. Il rêve toujours d’un service d’information continu en français, et explique que son idée –« pas la plus géniale que j’aie eue », avoue-t-il–, de faire traduire en français quelques heures de sa chaîne anglaise Newsworld, visait « à ouvrir l’appétit »des francophones, lui donnant plus d’arguments face à un CRTC réticent. Quand il a le temps, Gérard Veilleux écoute la télévision, et pas seulement Le Point. Son programme favori: La Bande des six. « C’est animé, amusant, éducatif et on n’a pas besoin d’être un intellectuel pour s’y retrouver », dit-il. A la radio, Christiane Charette, le matin, a parfois son oreille, et il a Jacques Languirand l’animateur de l’ésotérisme, des ovnis et du nouvel âge, en assez haute estime pour s’être procuré ses livres. On sent que Veilleux-le-fonctionnaire, propulsé baron de la télédiffusion, déploie des ailes d’audace et de volonté qu’il ne se connaissait pas. Il le fait avec un peu d’anxiété, cependant, déclarant parfois qu’il « ne sait pas » s’il va réussir son sauvetage de la société d’État. C’est peut-être le sentiment qu’il exprimait l’an dernier, au moment de recevoir un prix de l’Université Laval, quand il a cité quelques mots d’une chanson de Jean-Pierre Ferland:« Dis moi comment j’ai pu monter,Comment descendre sans tomber. » DE QUELLE LONGUEUR, LE BRAS DU PRÉSIDENT ? Gérard Veilleux revendique le droit de s’occuper de ce qu’il appelle «mon produit nouvelles » Les journalistes ne sont pas tous d’accord. Collisions en vue. Dans la salle de nouvelles de Radio-Canada, la haute direction de la société d’État est toujours un peu suspecte de noirs desseins. « Dès qu’on entre un petit grain de sable dans l’engrenage, dit un journaliste, ça fait crier tout le monde. » Voici quelques grains de sable jetés par le président Gérard Veilleux au cours de la dernière année. –En septembre 1991, des « lignes directrices » sur la couverture politique sont distribuées. On y lit que « les émissions d’affaires publiques (comme Le Point ou Aujourd’hui Dimanche) doivent refléter le Canada comme nation et évoquer les avantages sociaux, économiques, culturels et politiques apportés à chacun d’entre nous au fil des ans, par l’appartenance à la communauté canadienne ». Il faut ajoute-t-on, « également dépeindre les tensions » mais seulement « en vue de les réduire ». La directive ne parle pas d’évoquer de possibles « désavantages »à l’appartenance au Canada. –Le journaliste Jean-François Lépine, ex-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et candidat au poste de directeur de l’information télé, s’oppose en privé et en public à ces directives. Son opposition affirme Guy Gougeon, vice-président de la télévision francaise, « a été un facteur important, mais pas décisif », dans la décision de la direction de lui préférer un autre candidat, dont l’expérience de gestion était plus grande, Claude Saint-Laurent. –Plus tard, au moment de nommer Lépine nouveau présentateur de l’émission Le Point, «le président (Veilleux) a exprimé le désir que la position de Jean-François face aux directives soit claire », explique Gougeon. On aurait présenté à Lépine l’ébauche d’un nouveau document sur les normes journalistiques de la société, épuré de ses élans nationalistes canadiens. Lépine fut satisfait, Veilleux aussi. Le nouveau document, dont L’actualité a obtenu copie, doit être publié sous peu. –Gérard Veilleux raconte qu’en mars il a demandé à Simon Durivage, alors animateur du Point: « Comment ça se fait que (le leader libéral Jean) Chrétien, je l’ai pas vu à votre bulletin de nouvelles depuis des années ? » Il pose aussi la question à Guy Gougeon. Presque simultanément, le président du Conseil d’administration, Patrick Watson, exprime le même souci à Robert Guy Scully, animateur de Scully rencontre. La direction de l’information juge alors que, effectivement, Chrétien a été trop absent des ondes, et il est invité dans les jours qui suivent à L’Envers de la médaille de Denise Bombardier. « On a regardé ca, on a dit oui, on aurait pu dire non», explique un cadre qui a participé à cette décision. « Il n’y avait pas d’obligation. » Est-ce le rôle du président de Radio-Canada d’intervenir ainsi dans les nominations d’animateurs, ou dans le choix d’invités ? « J’ai le droit de me préoccuper de mon produit « nouvelles » ou « information » », répond-il. «J’ai lu très attentivement les politiques journalistiques, je les garde pas loin de mon bureau, et si je pense qu’il y a une erreur (en ondes), je vais le signaler.» Faisant référence au concept du arm’s length (littéralement: un bras de distance) selon lequel Radio-Canada, bien que propriété de l’État, en soit politiquement indépendante, Veilleux explique: « Moi, je suis arm’s length du gouvernement. Mais les journalistes ne sont pas un autre arm’s length de moi. Un arm’s length, c’est « assez ! » Le problème, c’est que des journalistes ne sont justement pas certains que Veilleux soit à un arm’s length du pouvoir. « Il est nommé par le premier ministre, les membres de son conseil d’administration sont tous des nominations partisanes, lui n’est pas à l’abri des pressions », dit Alain Saulnier, président de la Fédération des journalistes et réalisateur au Point.« Il faut que, une fois les lignes directrices établies, le p.-d.g. ne se mêle pas d’information. » Un cadre, en mesure de comparer avec les présidents précédents, affirme que si Ottawa est aujourd’hui plus présent, côté informations, dans le tableau d’ensemble, seul le style des interventions ponctuelles a changé. « Les choses sont faites de façon peut-être plus malhabiles. Gérard Veilleux n’a pas la langue dans sa poche. Son prédécesseur Pierre Juneau avait plus de doigté. »

Culture

Le père d’Agaguk

Il insistait sur le côté direct, un peu rude, instinctif de sa nature, affichant un mélange d’envie et de mépris à l’égard de ceux qu’il appelait les intellectuels, les abstraits. Mais il avait des ruses de Sioux, des inquiétudes assez torturantes, et plus de lectures qu’il ne consentait à l’avouer.Il voulait être un écrivain populaire, écrire des best-sellers en série. Quand on a ce projet, on trouve un genre, et l’on s’y tient.Lui, il n’a jamais cessé de bouger, de changer. Tantôt, avec Agaguk, il est chez les Esquimaux comme on appelait les Inuit à l’époque, jouant au primitif, tantôt dans un village québécois, dénonçant les faux-semblants des bonnes gens (Les Vendeurs du temple), tantôt en Espagne (Les Commettants de Caridad), tantôt encore dans l’Ouest canadien (Kesten). Il essayait tout.Yves Thériault est venu tout près de faire une grande carrière internationale. Avec Agaguk, on a cru que ça y était. Puis il a gaffé, je ne sais trop comment, il a brisé cette carrière-là comme il en a brisé beaucoup d’autres.Il a été, il est assurément un des écrivains majeurs de la littérature québécoise. Il est également celui dont on parle avec le plus de malaise dans les milieux littéraires, qu’on situe le plus difficilement, qu’on n’arrive pas à louer sans quelque arrière-pensée. Car s’il a écrit plusieurs très bons livres, il en a aussi écrit de mauvais il le reconnaissait volontiers lui-même; et je ne parle pas de ceux qu’il publiait sous des pseudonymes divers, romans à 10 cents ou encore cette Aurore l’enfant martyre qu’il rédigea en une fin de semaine, pour la sortie du film. Il y avait du Simenon chez Thériault. Il lui manquait un Maigret.Reportons-nous à l’époque de ses débuts. Son premier livre, Contes pour un homme seul, paraît vers la fin de la guerre, en 1944. Il impose un ton particulier, qu’on retrouvera dans La Fille laide (1950) et Le Dompteur d’ours (1951), et qui ne ressemble en rien à celui des grands ténors et sopranos romanesques du temps, les Ringuet, Germaine Guèvremont, Roger Lemelin, Gabrielle Roy, Robert Charbonneau.Ceux-là pratiquent le réalisme, l’analyse psychologique; Yves Thériault, lui, s’installe d’emblée dans le général, le mythique. Pas plus qu’avec le réalisme, ces récits paysans n’ont de rapport avec le régionalisme agricole dont la littérature québécoise, ces années-là, travaille à se débarrasser. D’où tire-t-il ces grandes passions primitives, évidentes comme des faits de nature, ces personnages frustes mais sachant parler comme des livres, cette écriture économe et poétique à la fois ? La critique s’empressa de parler de Giono et de Ramuz. Thériault les avait lus. Cela ne l’empêchait pas d’être Thériault.Il venait de Giono et de Ramuz, mais il venait aussi, peut-être surtout, de la radio. Comme beaucoup d’autres: Robert Choquette, Françoise Loranger, Marcel Dubé, Eugène Cloutier, Félix Leclerc, Jovette Bernier.Thériault a pratiqué le métier plus complètement qu’aucun d’eux. La radio était en quelque sorte son élément naturel et c’est là, me semble-t-il, qu’il a été le plus heureux, enfin aussi heureux que pouvait l’être cet homme inquiet, intérieurement agité. Doué d’une prodigieuse faculté d’invention, il aimait fabriquer des textes, beaucoup de textes, et que ça sorte, et que ça frappe l’auditeur, le lecteur.La radio lui a donné autre chose: la voix, le sentiment profond de la voix, la maîtrise de la voix. Les personnages de Thériault s’expriment parfois de façon grandiloquente, ils vaticinent volontiers, mais jamais ils ne nous écorchent les oreilles, comme tant de leurs collègues par un langage déplacé, faussé. Il y a une musique, un rythme. Ça entre facilement dans l’oreille, ça crée entre l’écrivain et son lecteur une complicité. Édith la « fille laide », Aaron, Agaguk, Ashini, le Burlon des Comettants de Caridad, tous parlent la même langue, ils parlent Thériault, et par là, paradoxalement, ils sont vrais, d’une Vérité tout autre qu’anecdotique.J’ai connu Yves Thériault, si je me souviens bien, peu après la parution de La Fille laide. J’en avais fait, dans Le Devoir, une critique élogieuse. Thériault en était-il content ? Pas sûr. Il en voulait toujours plus, il avait un besoin énorme d’éloges, d’assurances. Nous sommes devenus un peu amis, pendant quelques années.La brouille devait se produire; elle vint. Il m’avait fait lire le manuscrit de ce qui allait devenir Aaron, un de ses plus beaux romans. Dans cette première version, l’action était plus complexe que dans l’ouvrage publié; Thériault mettait son personnage juif en contact avec la société canadienne-française par l’intermédiaire d’un frère enseignant; par là encore il innovait, car ce personnage n’existait, dans notre roman, que comme caricature. Je me déclare enchanté; j’ajoute que, n’est-ce pas, il faudrait nettoyer la langue. Thériault s’en va passer un an ou deux en Italie, et c’est là qu’il termine Aaron, amputé du frère enseignant. J’écris une critique favorable, que je termine par quelques réserves sur la langue de l’ouvrage.D’Italie, où il se trouve encore, Thériault m’écrit une lettre indignée. Il n’a retenu de mon article que les lignes de la fin. Il me dit que j’ai tort, que la correction linguistique de son roman est sans failles, et que si j’ai fait les remarques susdites, c’est que… Il me lance à la tête une accusation dont je n’ai que faire. Nous nous reverrons, bien sûr, au gré des hasards de la vie littéraire, mais nous serons désormais, l’un et l’autre, sur nos gardes.Yves Thériault n’aimait pas la critique.A vrai dire, aucun écrivain bien né n’aime la critique mais Thériault, lui, la trouvait insupportable. Il entendait jouer son jeu avec ses lecteurs directement, sans intermédiaires. Ses livres sont des coups. Il n’aime rien tant que prendre son lecteur par surprise; et les critiques, on le sait, n’aiment rien moins que les surprises.Bon, le grand succès n’est pas au rendez-vous, passons à autre chose. Aaron, par exemple; un roman juif comme si vous y étiez, précurseur étonnant des préoccupations multi-culturelles qui allaient envahir la scène québécoise quelques lunes plus tard. Prophète une autre fois, Thériault créera des personnages esquimaux plus vrais que nature dans son plus grand succès, Agaguk. Il est vrai qu’Agaguk était une commande; et que, pour l’écrire dans les délais prescrits, le romancier a transposé dans le Nord un manuscrit dont l’action se passait… dans le sud des États-Unis !Mais la passion des coups n’exclut ni la sincérité, ni la profondeur à l’occasion, ni la réussite esthétique. Elle ne la garantit évidemment pas non plus, et au cours de sa carrière Yves Thériault a accumulé autant d’échecs (mérités parfois) que de réussites. Il ne se laissait pas engluer dans les premiers, et ne se complaisait pas longuement dans les deuxièmes. Réussites, échecs, cela fait partie du jeu. Il visait le lecteur ordinaire, celui qui déjoue souvent les manoeuvres plus ou moins subtiles de la stratégie littéraire. Il a été un des écrivains les plus lus du Québec.Mais cet écrivain populaire, ce discuteur, ce bagarreur, cet aventurier de l’écriture, pourquoi ne puis-je l’imaginer que comme un homme seul ?La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était à la réception qui précédait la remise du Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal, aux temps fastueux du maire Drapeau. Côté santé, ça n’allait pas très fort. Pendant des années, il avait tenté d’épouvanter ses amis en leur racontant des histoires de maladie qui se prolongeaient bien au-delà du vraisemblable. Cette fois, c’était plus sérieux. Il faisait front. Il était aussi volubile qu’aux meilleures années, riant, racontant des histoires. Il était venu de Rawdon, où il vivait dans une demi-retraite depuis quelque temps, parce qu’il avait été désigné comme un des finalistes du Prix. Il comptait bien le recevoir, sans doute. Je savais déjà, moi, que le Prix irait à un autre, et même, horreur, à un critique littéraire.Je ne l’ai pas revu après la proclamation du Prix. Je l’imagine retournant à Rawdon un peu plus fatigué, amer peut-être, remâchant des griefs contre la critique que l’événement avait à juste titre ravivés, retournant au seul univers dans lequel il pouvait vivre vraiment, l’univers de ses récits, de ses contes. Contes pour un homme seul ce pourrait être, aussi, le titre de sa vie.