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Petites musiques d’une nuit d’automne

Un petit roman de Nancy Huston, qui traînait depuis quelque temps sur ma table et que j’hésitais à ouvrir, parce que le précédent m’avait un peu déçu. Le tapuscrit du nouveau roman d’Yves Beauchemin qu’on vient de m’envoyer à toute vapeur, sans doute parce qu’il est destiné au statut de best-seller. Quelques pages, enfin, d’une romancière, Hélène Monette, qui fut particulièrement bien reçue à la Foire de Paris, il y a quelques mois, mais qui cette fois rassemble en volume des textes divers, proses, dialogues, poèmes. Peut-on imaginer plus varié, plus discordant? Tels sont les hasards – à quel point dirigés, je ne sais trop – de la lecture professionnelle.Je ne crois pas avoir jamais lu, chez Nancy Huston, de roman plus émouvant, plus vrai que ce récit assez bref intitulé Prodige. Elle y utilise un procédé semblable à celui du dernier roman d’Anne Hébert et qui consiste à donner la parole, tour à tour, à chacun de ses personnages, fût-il épisodique comme le voisin grincheux. Le mot du titre s’applique doublement à un des personnages du roman, Maya, qui a été arrachée à une mort prématurée par sa mère, et qui, à 10 ans, est reconnue comme un prodige du piano. La mère, aussi, est pianiste, mais seulement une bonne pianiste; et la grand-mère russe – personnage éclatant de vitalité, de charme, parlant à Dieu comme à un vieil ami -, qui vit avec elles, le fut autrefois. Il n’y en a que pour le piano dans cette maison, et il n’est pas étonnant que le père ait pris ses distances.Nous pressentons dès le début qu’un désastre va se produire, une vie se détruire, et que cette vie ne peut être que celle de Lara, la mère. La force du roman vient de ce que cette catastrophe paraît inévitable, et qu’elle échappe à toute explication rationnelle. N’est-ce pas la musique elle-même qui tue, ou peut-être l’impossibilité de satisfaire à ses exigences? Nancy Huston parle admirablement du piano, avec une passion nourrie de connaissances précises; et le livre tout entier est porté par la musique des mots, une musique à la fois exaltante et angoissante.Yves Beauchemin aime également la musique – on se souviendra du compositeur Bohuslav Martinek, personnage de Juliette Pomerleau -, mais si l’on cherchait une forme musicale pour décrire le mouvement de ses romans, ce serait forcément le galop, comme on en entend par exemple chez Johann Strauss et Jacques Offenbach. Or donc, Guillaume Tranchemontagne, riche propriétaire d’une « société de pause-café », ayant atteint l’âge respectable de 59 ans, est tout à coup saisi par la tentation de faire le bien. Sans une seconde d’hésitation, il fait monter dans sa voiture une jeune inconnue qui vient d’accoucher à l’hôpital Notre-Dame, l’installe dans sa grande maison avec le bébé, en tout bien tout honneur, et hop c’est parti, ça ne s’arrêtera que quelques centaines de pages plus loin.La tentation (dangereuse) de faire le bien est un grand sujet, qui pourrait susciter des réflexions un peu profondes si le romancier consentait à courir moins vite. Mais voilà, nous sommes chez Beauchemin, le Beauchemin qui fait courir les foules, et il ne s’agit pas de réfléchir mais d’aller, de multiplier les personnages, les actions. Parfois, il faut bien le dire même si le mot est trop facilement prévisible, c’est… un peu fort de café, la vraisemblance ne trouve pas toujours son compte dans ce mouvement perpétuel. Mais on sera tout de même content, je pense. Si les personnages sont assez convenus, l’action plutôt mécanique, en revanche le romancier excelle dans la description, celle des visages comme celle des lieux. Abandonnez l’idée que vous aviez de vous rendre un jour à Fermont. Yves Beauchemin vous le donne tout entier, pour pas cher, c’est vraiment comme si vous étiez là.Où serez-vous quand vous lirez le recueil d’Hélène Monette, Le Blanc des yeux? Chez vous, tout à fait chez vous, dans votre propre époque, dans le postmoderne: « Il y a apparence de joie dans le réfrigérateur / l’amour est postmoderne. » Ce sont là des vers, bien sûr, et l’on peut s’étonner qu’ils paraissent dans une collection habituellement vouée au récit. Mais ceux qui auront aimé Unless feront aisément la transition vers ce recueil où, d’une plume légère, comme au fil de la plume, sans trop s’inquiéter de la forme de ses textes, l’auteur fait entendre la petite chanson de l’air du temps.C’est une chanson triste, où s’égarent parfois quelques accents de révolte, mais, comme on le sait, la révolte n’est pas postmoderne. Le sentiment dominant du livre est la fatigue, une lassitude profonde: « Laissez-moi aller. Je suis d’un temps fatigué… » Tout le livre module cette fatigue, avec des bonheurs divers. Les poèmes aux lignes coupées m’ont d’abord paru inférieurs aux poèmes en prose, mais la préférence s’est inversée quand je suis arrivé au long poème de la fin, « Puisque je ne suis pas devant vous », qui fait entendre la note juste d’un désarroi très actuel. Cela se lit comme un roman – ou presque.Les Émois d’un marchand de café, par Yves Beauchemin, Québec Amérique, 495 pages, 24,95$.Prodige, par Nancy Huston, Actes Sud/ Leméac, 171 pages, 30$.Le Blanc des yeux, par Hélène Monette, Boréal, 145 pages, 19,95 $.PRODIGESi difficile à faire comprendre, ça: qu’il y a un tempo juste, et un seul, et qu’il s’agit de s’y couler. Tout le reste est faux…Nancy HustonLES ÉMOIS D’UN MARCHAND DE CAFÉÉtait-ce le début de la fameuse andropause, à laquelle il croyait jusqu’ici avoir échappé? Ou alors, comme pour tout homme approchant du terme de sa vie, le moment du bilan venait peut-être de s’imposer, les « grandes questions », qu’il avait toujours fuies dans l’agitation du travail et du plaisir, se dressaient enfin devant lui, inéluctables, attendant une réponse.Yves BeaucheminLE BLANC DES YEUXIl me semble que dorénavant les mots seront absents, tellement vidés de leur sens, désormais les mots ne rimeront à rien car, enfin, qui écoute quelque chose ou quelqu’un dans ce tintamarre continu? Hélène Monette

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Les trous de mémoire de Barney

Un roman aussi brillant, d’une telle virtuosité et d’une telle puissance d’invention, à la fois subtil et souvent très grossier, drôle et pathétique, prodigieux de vie et désespéré, offrant une aussi vaste galerie de personnages, mettant en jeu une culture littéraire si étendue, parlant de hockey avec tant de compétence et de passion, et faisant enfin de notre très chère métropole le centre du monde habité, vous n’en avez pas lu depuis, disons, Solomon Gursky Was Here.J’avais lu, à sa parution, Barney’s Version. Je viens de parcourir Le Monde de Barney, tout juste arrivé de Paris. Vous aurez noté, sans doute, la disparition d’un élément de sens important dans le titre français: le mot «version», qui avertit le lecteur, d’entrée de jeu, qu’il ne lira pas nécessairement la vérité, toute la vérité, sur Barney Panofsky, mais une autobiographie très orientée.Barney Panofsky est, ne peut être, qu’un personnage de Mordecai Richler. Il a des accointances certaines avec un Bernard Gursky, un Duddy Kravitz, qui sont d’ailleurs évoqués dans ce roman comme des personnes réelles, au même titre que Bill Clinton et Pierre Elliott Trudeau. Il est gueulard, haut en couleur, paillard, un peu (beaucoup?) escroc, parfois généreux mais comme malgré lui, impossible à vivre. Il a eu trois femmes, dont les noms désignent, chacun, une partie du livre: Clara, la folle Américaine connue à Paris, suicidée, et devenue depuis – sans aucune préméditation de sa part! – une idole du féminisme; Mrs. Panofsky II (1958-1960), l’authentique «Jewish American Princess»; enfin, Miriam (1960), le grand amour de sa vie, la mère de ses trois enfants, qu’il continue d’aimer même après qu’elle lui a préféré un universitaire torontois, pour d’assez bonnes raisons d’ailleurs. Clara et Miriam sont juives comme Mrs. Panofsky II, à l’instar de la presque totalité des personnages du roman. Il y a aussi un avocat westmountais, un détective irlandais et deux Canadiennes françaises très dévouées, mais ils ne comptent pas pour grand-chose dans cette histoire.Imaginez Barney Panofsky menant la vie de bohème, à Paris, avec des amis canadiens et américains aussi têtes brûlées que lui; retrouvez-le à Montréal, où il sacrifie ses ambitions artistiques à un certain nombre d’activités lucratives, avant de finir producteur de séries télévisées très médiocres; entourez-le de ses trois femmes et d’une vingtaine de personnages secondaires, dont ses propres enfants, disséminés aux quatre coins du monde; ragez avec lui contre la décrépitude croissante des Canadiens de Montréal, et vous aurez une idée presque complète de ce qu’est Le Monde de Barney.Mais il vous manquera l’essentiel. L’essentiel, c’est-à-dire la raison, ou plutôt les raisons pour lesquelles ce magnat de la médiocrité télévisuelle décide d’écrire l’histoire de sa vie. La première, c’est qu’il veut répondre aux mémoires que son ami ou ancien ami Terry, écrivain précieux, prisé par les universitaires, fera bientôt paraître, et où il parlera, en mal sans doute, de Barney Panofsky. Barney voue à Terry, connu dans sa jeunesse à Montréal puis retrouvé à Paris, une détestation inépuisable qui s’adresse d’ailleurs à l’ensemble de la littérature de bonne tenue, voire à l’université elle-même, et qui lui fournit quelques-unes de ses pages les plus joyeusement injurieuses. Mais Terry n’est qu’un prétexte. Si Barney veut explorer «ce ratage qu’est la véritable histoire de [s]a vie», c’est pour la maîtriser par le langage, la tenir sous le soleil de quelque vérité, en faire une histoire douée de sens, digne peut-être du pardon. Or, à mesure qu’il s’acharne à en réunir les éléments et dans la mesure même où il s’y acharne, elle lui échappe.Les mémoires de Barney Panofsky sont ceux de ses trous de mémoire. Ils ne sont, au début, que les petits ennuis d’un homme vieillissant, mais ils deviennent en cours de lecture de plus en plus troublants, angoissants, d’autant qu’ils sont soulignés par les notes en bas de page du fils éditeur, qui rétablit les noms, rectifie les faits. Barney est l’homme qui perd ses mots, parce qu’il a perdu ses deux raisons de vivre: Miriam, l’épouse de plus de 30 années, la femme aimée, toujours aimée malgré la désertion; et son très vieil ami Boogie, le seul écrivain de ses amis (raté, forcément) qu’il ait jamais admiré, et qu’on l’accuse d’avoir tué. Barney n’a pas tué son ami – je ne vous dirai pas comment il ne l’a pas tué, c’est une des trouvailles les plus époustouflantes du livre -, mais il est absolument incapable de le prouver, puisque le corps a disparu. Voilà son plus grand trou de mémoire; et il ne lui appartient pas, c’est la vie même qui l’a creusé. On comprendra que l’Alzheimer, dans laquelle Barney s’abîmera à la fin, n’est pas que la maladie d’un homme, mais la maladie de l’humanité.Le lecteur francophone du Québec aura quelques émois particuliers en lisant Le Monde de Barney. Mordecai Richler, fidèle à lui-même, ne manque aucune occasion de le brocarder, d’en faire un imbécile ou un raciste, et la plus belle occasion lui en est fournie par le référendum de 1995, qui a lieu dans la troisième partie du roman. Bon. Ce qui m’embête un peu plus, c’est l’anglicisation effrénée qu’impose le traducteur aux rues de Montréal: Sherbrooke Street, passe encore, cette rue est anglaise de naissance, mais Rachel Street, Notre-Dame Street, c’est pousser un peu loin le bouchon. Cette manie est d’autant plus gênante que, lorsqu’il parle de hockey, Bernard Cohen traduit à tour de bras, les Maple Leafs de Toronto devenant les Feuilles d’érables! On imagine ce que seront, traduites de cette façon, les descriptions de joutes de hockey… D’autres bourdes pourraient être signalées: «l’autoroute à six voies du Saint-Laurent» substituée à l’autoroute des Laurentides, et caetera. Il faut bien dire que, dans les grandes maisons d’édition françaises, on se soucie du Québec comme d’une guigne.Si la lecture de ce gros roman en langue anglaise vous effraie, vous traverserez tout de même Le Monde de Barney sans trop d’inconvénients. C’est un roman écrit à tombeau ouvert, à toute vitesse, à tous risques. Un grand roman, peut-être.Le Monde de Barney, par Mordecai Richler, Albin Michel, 557 pages, 34,95$.LE MONDE DE BARNEYJe suis affligé de principes tout de traviole, un système de valeurs acquis à Paris dans mon innocente jeunesse et que je n’ai pas abandonné depuis. Selon les critères de Boogie, celui qui osait écrire pour le Reader’s Digest, ou commettre un best-seller, ou obtenir un doctorat ès lettres, dépassait toutes les bornes de la décence. Par contre, pondre des bouquins pornographiques pour Girodias à une cadence infernale n’était qu’une peccadille. De même, un écrivain ne devait pas s’abaisser à travailler pour le cinéma, à moins qu’il ne s’agisse d’un navet à la Tarzan, ce qui devenait alors une blague hilarante. Ainsi, pour moi, ramasser le gros lot avec une série aussi stupide que McIver, de la police montée était strictement cachère alors que financer un docte programme consacré à Leacock me paraissait infra dignitatem, ainsi que John aurait été le premier à le formuler. Mordecai Richler

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Scènes de la vie quotidienne

Lori Saint-Martin aime sans doute les chats. Elle écrit soyeux, et l’on oserait dire sans bruit, usant du langage avec une légèreté, une élégance peu communes. Les titres de ses recueils de nouvelles en témoignent à leur façon: Lettre imaginaire à la femme de mon amant, d’une ruse décidément féline; et son deuxième, Mon père, la nuit, qui cache un drame déchirant sous l’apparente innocuité des mots. Elle écrit, dans ce deuxième recueil: « La ville était une cloche, un clochard, un soupir, un poing fermé, une boîte à surprises, un chat tigré s’étirant longuement dans son rond sommeil d’animal. »Mais, comme chacun sait, il ne faut pas se fier aux chats: les mieux dressés conservent quelque chose de sauvage, de cruel. La nouvelle qui donne son titre au livre raconte l’histoire la plus scabreuse qui soit, celle d’un père qui, sa femme étant gravement malade, condamnée, va dans une autre chambre se consoler dans les bras de sa fille non encore adolescente. La véritable terreur qu’inspire ce récit est due à ce que le père, médecin respectable, n’est pas un monstre sans conscience, qu’il a profondément honte de son acte; et que le récit est fait, à coups de petites phrases tranquilles, douces, par la jeune fille elle-même, qui comprend le désespoir du père. Mais, à la fin, ces phrases brèves: « Images sans mots. Corps coupé. Je ne dirai jamais rien. » Il n’en faut pas plus pour évoquer une existence désormais privée de sens. À cette nouvelle qui ouvre le recueil, répondra, à la fin, une autre image à peine plus soutenable, celle d’une jeune femme peu à peu attirée par la folie à la suite de la mort accidentelle de sa fille.Nous entrons, ici, dans un monde entièrement féminin – à une seule exception près -, où les hommes, même s’ils ne sont pas tous des salauds, se voient interdire les premiers rôles. Je n’arrive pas à voir là quelque parti pris idéologique, bien que Lori Saint-Martin, universitaire, ait fait de la littérature féminine son champ de spécialisation.Ses portraits d’adolescentes, de jeunes filles, sont immédiatement convaincants: celle qui est née en colère, qui veut quitter l’école et, en même temps, rêve d’écrire; Julie, pas très intelligente, qui se laisse engrosser par un homme sans scrupules; telle autre perdant son amie parce que celle-ci est devenue la reine de beauté de l’école; l’étudiante en lettres qui gifle un professeur devenu trop entreprenant; celle qui se fait avorter et ne pourra jamais plus avoir d’enfant.Ce sont là des histoires banales, mais de cette banalité l’écriture de Lori Saint-Martin, subtile, intelligente, fait une pleine, souvent déchirante, vérité humaine. C’est souvent, qu’on me permette de le dire simplement, très beau.Il y a bien un chat chez Robert Lalonde, mais il ne compte pas pour beaucoup. L’essentiel se passe entre l’auteur, son chien, la nature, ses lectures. C’est dire qu’on retrouve dans Le Vacarmeur, recueil de chroniques déjà parues dans Le Devoir, le ton et les idées de son livre précédent, Le Monde sur le flanc de la truite. Les deux ont d’ailleurs le même sous-titre: Notes sur l’art de voir, de lire et d’écrireLe mot « art », qui suggère travail, distance, n’est peut-être pas celui qui convient. Robert Lalonde expose ici, en citant à profusion de nombreux auteurs, de Montaigne à Annie Dillard, ce que j’appellerais une esthétique de l’adhésion, de la familiarité, de la fusion. Il écrit: « Pour Catherine Paysan, comme pour moi… », « Je suis, comme Philippe Jaccottet… », s’assimilant aux auteurs qu’il cite. Il lui arrive même d’entretenir avec eux une familiarité qui touche au sans-gêne, par exemple avec Gabrielle (qui?) et Gustave (qui?), et d’imaginer la visite chez lui de trois écrivains, Miron, Poulin et Rivard, qui parlent en citant des phrases de leurs livres. Il faut beaucoup d’enthousiasme pour écrire de cette façon, et un brin de naïveté. Robert Lalonde ne manque ni de l’un ni de l’autre.Le Vacarmeur se laisse lire avec plaisir. Les citations sont souvent belles, et le contact avec la nature, fervent, authentique. Je n’oublierai pas quelques pages éloquentes sur le vent, le plus abstrait et le plus mystérieux des acteurs naturels, auquel l’auteur n’a pas tout à fait tort de se comparer.Mon père, la nuit, par Lori Saint-Martin, L’Instant même, 123 pages, 14,95$.Le Vacarmeur, par Robert Lalonde, Boréal, 170 pages, 17,95$.MON PÈRE, LA NUITPersonne ne me comblera jamais: je suis une porte grande ouverte sur le besoin et le silence, je suis un écho, un trou, un graffiti de désespoir sur un mur bouché. Je suis un gouffre. On n’en finit jamais, jamais, d’avoir quinze ans.Lori Saint-MartinLE VACARMEURJe suis debout au milieu du champ, en plein vent, encerclé par une grosse rumeur de feuillages. Vent du sud, vent blanc, vent d’orage encore lointain, vent qui sent l’herbe, le sable et l’eau. Je me laisse ébouriffer, caresser, fouetter. J’ai avec le vent un rapport passionnel, violent, bienfaisant, qui m’arrache à ma pesanteur d’être pensant et obstiné.Robert Lalonde

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Où se trouve le paradis perdu ?

Une concierge espagnole, à Paris, rue Cochin. Son mari, ouvrier en bâtiment. Elle rêve de luxe, de plaisir. Lui, de retourner dans son Espagne natale. Ils ont un fils, qui rêve d’être une fille. À chacun son «habit de lumière», son rêve.À chacun, aussi, son propre récit, qui l’enferme dans une irrémédiable solitude. Le roman est fait de monologues juxtaposés, à la manière de certaines pièces de théâtre, dans un style qui vise moins la vraisemblance qu’une sorte d’exaltation poétique maintenue, presque toujours, à son plus haut niveau. À ces trois personnages s’ajoutera, dans la deuxième partie, un être plus qu’étrange nommé Jean-Ephrem de la Tour, danseur dans une boîte de nuit nommée à juste titre Le Paradis perdu, et se concevant lui-même comme l’Ange du Mal.C’est, en vérité, tout le livre qui est étrange, mais quel roman d’Anne Hébert n’est pas étrange, troublant, livré à des forces excessives, aux confins de la vie et de la mort? Dans les romans plus abondants de la période qui va des Chambres de bois aux Fous de Bassan, cette étrangeté était contenue dans des flots de prose descriptive qui, en quelque sorte, lui faisaient un monde presque rassurant. Les brefs romans qui ont suivi vont plus vite au but, emportant aussitôt leurs personnages à l’extrême de passions qui ne peuvent que les ravager profondément. Même le père, qui est ici le seul personnage sollicité par le bonheur discret des jours, reçoit des trois autres comme une aura de gloire un peu sulfureuse. Les trois autres, sa femme, son fils et Jean-Ephrem de la Tour, se livrent à un ballet de sentiments équivoques qui donne le vertige.Ce livre est le 20e d’Anne Hébert – il faudrait fêter ça! – et on y retrouve assurément les grands thèmes d’une oeuvre toujours intensément fidèle à elle-même. Mais ils ont ici, dans ce Paris très exactement observé, non seulement des décors nouveaux, mais aussi des traits inédits. Je pense, en particulier, à la peur, la peur totale qui habite l’adolescent, et que je n’avais jamais rencontrée auparavant, me semble-t-il, dans un roman d’Anne Hébert.Émile Ollivier, vous connaissez? Il n’est pas le plus célébré des Haïtiens qui sont venus, depuis quelques décennies, enrichir notre littérature, mais il est indiscutablement un écrivain de premier rang. On avait lu de lui quelques romans d’une prose somptueuse; voici un livre de souvenirs d’enfance, Mille Eaux, plus séduisant encore que les romans.Mille Eaux commence par une de ces phrases magiques qui disent, en quelques mots apparemment banals, l’essentiel d’une vie: «J’ai toujours vu mon père de dos.» Ce n’est pas tout à fait vrai, puisque le narrateur assistera aux derniers instants du père, mais cela définit une fois pour toutes le sentiment d’absence, d’abandon qui saisit l’enfant Émile Ollivier et qui sans doute habite encore aujourd’hui l’adulte, dans cette «ville de l’extrême nord de l’exil» qu’est pour lui Montréal.Un père parti – d’ailleurs géniteur d’une douzaine d’enfants, tous de mères différentes; une mère difficile, un peu dérangée, portant le nom prédestiné de Madeleine Souffrant; heureusement, une grand-mère adorée, Grand’ Nancy. Malgré la blessure initiale – et peut-être en partie à cause d’elle, qui sait? -, Émile Ollivier raconte une enfance haïtienne enchantée. Il y aura d’autres malheurs, d’autres difficultés. Mais il y aura surtout la ville de Port-au-Prince, décrite avec une générosité verbale exceptionnelle; et une nature flamboyante, et cette mer dans laquelle la mémoire baigne comme dans un sein maternel. Le récit nous fera rencontrer également beaucoup de personnages pittoresques, par exemple cet Allemand dont on ne sait trop pourquoi il est venu s’établir là, et un couple de jumeaux qui semblent être sortis d’une imagination délirante, les splendidement nommés Dieujuste et Dieusifort Justin.Un paradis perdu? Émile Ollivier raconte qu’il a tenté, en vain, de retrouver dans l’Haïti d’aujourd’hui celui de son enfance. On sait quelles misères s’abattent, depuis un demi-siècle, sur cette terre. Mais tous les paradis perdus ne sont peut-être tels, au fond, que parce qu’on les sait perdus. Émile Ollivier dit de lui-même, à la fin: «Il s’en va quelque part dans l’inachevé.» C’est la définition même de l’écrivain.Un habit de lumière, par Anne Hébert, Seuil, 137 pages, 19,95$. Mille Eaux, par Émile Ollivier, Gallimard, coll. «Haute enfance», 174 pages, 23,95$.UN HABIT DE LUMIÈREIl parle comme dans un livre que je n’ai jamais lu. Il s’étouffe de rire. Il rajuste ses ailes. Je me fige, la main sur la poitrine nue qu’une légère moiteur embue peu à peu, comme la rosée.Cet homme possède la science du bien et du mal, c’est certain.Anne HébertMILLE EAUXLorsqu’on me demande: «Vous êtes de quelle région d’Haïti?», je réponds invariablement que je suis un Port-au-Princien obstiné mais que j’ai des racines à Jérémie par mon père et dans la plaine du Cul-de-Sac par ma mère native de la Croix-des-Bouquets. Je suis donc fils de migrants et, en ce sens, ma migration ne date point d’hier. Mes veines sont irriguées des globules rouges de l’errance. Et j’ajoute la plupart du temps: par-dessus le marché, ma mère avait les pieds poudrés de la poussière des chemins.Émile Ollivier

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Les cadavres d’un homme exquis

«Savez-vous quand j’ai commencé à regretter la mort de ma mère?» Pendant un an, François Barcelo a été poursuivi par cette phrase qui ouvre son plus récent roman, Cadavres. Le personnage de Raymond Marchildon, pathétique assassin d’occasion, a parfois des remords. Pas son créateur.Avec Cadavres, en 1998, François Barcelo est devenu le premier Québécois publié dans la célèbre Série noire de Gallimard, le summum du polar. Les 6000 premiers exemplaires se sont envolés, et on en réimprime 3000. Un second roman, Moi, les parapluies, a été intégré à la collection en juin.En avril, François Barcelo a obtenu le Grand Prix littéraire de la Montérégie, devançant des écrivains aussi consommés qu’Arlette Cousture, Yves Beauchemin et Noël Audet. Sa première récompense, malgré une oeuvre imposante. Dix-huit livres ont paru depuis ses débuts, en 1980: du tableau de moeurs à la science-fiction, du roman d’errance à la littérature jeunesse en passant par un guide pratique pour les amateurs montréalais de course à pied.En ce bel après-midi d’avril, François Barcelo est content. Il vient de trouver le titre d’un prochain roman: Chiens sales. «Juste ce qu’il me fallait», dit-il en m’avançant avec courtoisie une chaise de bois poli. Sa minuscule cuisine vert menthe, qu’il a lui-même rénovée, est proprette et pimpante. Tout le contraire des lieux minables que fréquentent les personnages de ses polars.Dans Cadavres, un assisté social pas très futé trucide sa mère. Au fil des chapitres, les morts se multiplient: une fille de la pègre, un jeune curé sexy, un ministre des Finances, que l’assassin décide, avec son bon sens caractéristique, d’enterrer dans le sous-sol de sa maison miteuse. Dans Vie sans suite, le roman que François Barcelo préfère, le narrateur va jusqu’à planter sa tente sur la fosse toute fraîche de sa victime!Un bizarre mélange de violence pudique et d’érotisme pervers, de critique sociale et d’humour, de tendresse et de cynisme. Rien à voir avec Agatha Christie. Ni même avec le polar classique. Les romans de François Barcelo sont «inclassables», dit Carole Levert, cofondatrice des éditions Libre Expression, où ont paru la plupart de ses livres.L’homme aussi est inclassable. Il a beau avoir assassiné des dizaines de personnages à coups de revolver, de pelle et même de parapluie, François Barcelo n’a rien d’une brute. Le petit homme de 58 ans, les yeux clairs, la barbe poivre et sel, est d’une exquise politesse. Un être «mystérieux», dit Carole Levert. Et paradoxal. Car s’il défend farouchement son intimité, François Barcelo est aussi un homme communicatif. Dans ses premiers livres, il donnait son adresse aux lecteurs; aujourd’hui, on peut le joindre par l’intermédiaire de son site Internet.Mais il soigne son indépendance. «La liberté est le bien le plus précieux, et le plus difficile à acquérir», dit-il. Sa quête de libre penseur se reflète dans ses romans. Ses histoires pervertissent les éléments du best-seller – sang et sexe – pour en faire quelque chose de profondément original. André Bastien, son éditeur, lui a déjà commandé un «vrai» polar: Barcelo a laissé tomber au bout de 10 pages. «Ça m’ennuyait», dit-il.Il supporte mal les contraintes, tant dans sa vie que dans son oeuvre. «François est un être entier, dit André Bastien. Comme il a des points de vue originaux, tout en étant très compétent, c’est facile de se bagarrer avec lui.» Bastien en sait quelque chose. La première fois que les deux hommes se sont rencontrés, à un colloque de publicité, ils se sont chamaillés! «C’est un écrivain extrêmement authentique», dit Anne-Marie Voisard, ex-chroniqueuse littéraire au Soleil.Son esprit frondeur transparaît dans ses livres. Dans Les Plaines à l’envers (1989), une reconstitution historique de la bataille des Plaines d’Abraham se termine par la débandade des Anglais. La trilogie inaugurée par Nulle Part au Texas (1989) – dont il a vendu une option pour les droits cinématographiques – présente un frère et une soeur, Justin Case et Soot Case (!): l’un est blond comme les blés et l’autre, noire comme l’ébène. Et dans Je vous ai vue, Marie (1990), une statue mariale montre son derrière aux passants!François Barcelo retrouve cette indépendance d’esprit chez ses écrivains favoris: Robert Musil, Gabriel García Márquez, John Irving… Victor Hugo lui a appris «à n’avoir peur de rien, surtout pas du ridicule»; Kurt Vonnegut, à mélanger fantastique et réalisme. Ces temps-ci, il lit l’écrivain finlandais Arto Paasilinna, avec qui il partage le goût de la vie en plein air.L’amour de la littérature, le petit François l’a tété au biberon. La bibliothèque familiale compte 10 000 bouquins. Son père, comptable, a déjà été libraire. Sa mère, soeur du peintre Marc-Aurèle Fortin, a publié un livre à compte d’auteur (Barcelo père récupérera les paquets d’invendus pour… chauffer la maison!). Vrai rat de bibliothèque, François dévore environ un livre par jour. Certains de ces ouvrages, classés à l’Index, lui vaudront des ennuis avec ses professeurs…La bosse de l’écriture se manifeste tôt. En 1960, il remporte le troisième prix du concours des jeunes auteurs de Radio-Canada grâce à une nouvelle, Le Comédien, et en publie d’autres, dont une dans le magazine Châtelaine.Mais on ne vit pas que d’écrits et d’eau fraîche. Après un an aux Beaux-Arts et une maîtrise en littérature française, François Barcelo se lance dans la rédaction publicitaire. À 28 ans, il est vice-président de la très grande agence de publicité J. Walter Thompson. Sa vie est réglée comme du papier à musique, mais l’écrivain en lui se rebelle. Après un an, il quitte sa prison dorée, se fait concepteur publicitaire à la pige… et se retrouve avec deux fois plus de travail sur les bras! C’est au seuil de la quarantaine, après deux mariages, deux divorces et quatre enfants (Nicolas, Jean-François, Charles-Emmanuel et Valérie) qu’il écrit son premier roman à être publié, Agénor, Agénor, Agénor et Agénor.La vie d’auteur n’est pas toute rose. La crise survient en 1986 avec Aaa, aâh, ha ou Les Amours malaisées. Il a du mal à trouver un éditeur pour ce roman, qu’il n’aime pas vraiment. Il pense à décrocher. Après deux ans de réflexion, il décide de se consacrer totalement à la littérature: en 1988, il prépare un tour du monde – l’Europe, l’Asie, l’Amérique. Il publiera désormais un ou deux romans par année.Ses livres, généralement bien accueillis par la critique, sont boudés par l’intelligentsia, qui les qualifie de «fast-food littéraire». Il passe à côté du circuit des prix et, par deux fois, on lui refuse une bourse du Conseil des arts. Peu médiatisé, il rate une apparition à la télévision: à cause des séries éliminatoires de hockey, l’émission culturelle Sous la couverture (SRC) à laquelle il est invité sera diffusée un lundi, aux environs de minuit. Il exorcisera cette déception, mot pour mot, dans Vie sans suite.Mais c’est un écrivain heureux. Il aime conter des histoires. Quand ça lui prend, il s’installe sur une plage du Mexique ou dans les collines du Vermont, son portable sur les genoux, pour taper 10, 15, 20 pages par jour. Il écrit librement, sans plan, comme ses lecteurs le lisent: pour savoir la suite de l’histoire… Et il se laisse le temps de faire autre chose, du vélo par exemple, son activité favorite depuis que l’arthrose lui interdit la course à pied. «Je ne comprends pas comment les gens qui n’ont pas de vie au quotidien peuvent écrire», dit-il, lui dont les intrigues sont tissées de gestes anodins. Refait-il le toit de sa maison? Un de ses personnages récupérera son savoir dans un futur roman.En 1997, François Barcelo a traduit de l’anglais La Face cachée des pierres, un roman de George Szanto, fondateur du département de littérature comparée à l’Université McGill. «Exactement comme je l’aurais fait si j’écrivais en français», dit Szanto. Mais François Barcelo jure qu’il ne deviendra pas traducteur.Il a bien d’autres choses à faire. Comme s’occuper de son jardin, coincé entre sa petite maison de Saint-Antoine-sur-Richelieu et la rivière, piqué d’un drapeau fleurdelisé qui claque fièrement au vent. Indépendantiste, François Barcelo n’a pas oublié qu’il s’était fait tabasser lors d’une manifestation contre la reine d’Angleterre, au début des années 60. Aujourd’hui, Francine Pelletier, sa conjointe de longue date, minute ses discussions politiques avec ses amis: «Sinon, il s’emporte et il n’y a plus rien pour l’arrêter.»La liste de ses projets s’allonge chaque année. En 1999 paraîtront deux romans jeunesse, Premier trophée pour Momo de Sinro et Pince-Nez, le crabe en conserve, qu’il a écrits pour ses quatre petites-filles, «même si ce sont plutôt des histoires de petits gars». Il met aussi la dernière main à trois romans. En plus de Chiens sales, il travaille à Et quelques Labradors qui passaient par là, l’histoire loufoque d’un traversier du Richelieu qui part à la dérive dans le golfe du Saint-Laurent. Et à Les Grrrls, tribulations d’une équipe de footballeuses en cavale. Il y en aura pour tout le monde! Dans le fond d’un tiroir se cache aussi L’Homme en petits morceaux, le roman qu’il a commencé il y a 10 ans et qui refuse de se laisser exécuter. Le fantôme de cet ouvrage le hante. De temps à autre, François Barcelo reprend les 250 pages, les retravaille puis les relègue au placard. «C’est ma croix», dit-il avec philosophie. La revanche des macchabées.

Culture

L’homme qui allume des feux

Il est rasé de près, pimpant. Bien mis, noeud papillon, sans âge. Dans sa chemise vert forêt et son veston noir satiné, il respire à l’aise. Ce qui n’est pas peu dire dans le cas de cet insomniaque notoire hypersensible, éternellement angoissé.On pourrait croire que le succès lui va comme un gant. Gaétan Soucy vient de signer un contrat avec les éditions du Seuil, qui se sont engagées à publier ses prochains ouvrages. «Les responsables m’ont dit qu’ils voulaient me défendre non pas comme un auteur québécois, mais comme un auteur tout court», insiste-t-il.Son éditeur actuel, Boréal, associé à la maison française, conservera l’exclusivité sur le territoire québécois. «Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pas pu imaginer une meilleure situation.»Le Seuil éditera aussi en format de poche les trois romans de Gaétan Soucy déjà parus au Québec, à commencer par La petite fille qui aimait trop les allumettes, à l’hiver 2000. «En fait, les maisons d’édition françaises se sont toutes un peu essayées. Mais ce sont des éditeurs qui m’avaient refusé dans un premier temps… Ce qui a été décisif, évidemment, c’est le Salon du livre de Paris et les répercussions que mon plus récent livre a eues en France.»Le contraste est frappant. Rien à voir avec le Gaétan Soucy rencontré au Salon du livre de Paris, justement. «Je sais que c’est quelque chose qui ne se produit qu’une seule fois dans la vie», répétait-il, somnambule au milieu de la foule tourbillonnante. Il avait le teint terreux et les yeux vitreux de celui qui n’a pas dormi de la nuit, pas fermé l’oeil depuis des lunes, en fait. Il se grattait frénétiquement l’oreille, puis le cuir chevelu, puis l’oreille, tout en tirant compulsivement des bouffées de sa cigarette ramollie. Il paraissait tout petit sur sa chaise, sur le bord de l’affaissement, comme si son corps allait se dissoudre, se réduire en une purée gélatineuse. «J’essaie de prendre tout cela avec un grain de sel…», insistait-il. Il n’avait pas besoin d’ajouter: «Mais je n’y arrive pas.» Pour tout dire, c’est cette image de lui, en plein vertige, que je garderai éternellement en mémoire.J’avais croisé jadis Gaétan Soucy sur les bancs de l’université. Un cours de maîtrise en littérature portant sur l’utopie. Ce qui lui va très bien, d’ailleurs. J’imagine qu’un jour, à l’université, on étudiera l’utopie dans l’oeuvre de Gaétan Soucy. À moins qu’on ne préfère explorer les thèmes récurrents de la faute et du pardon, de la gémellité, de l’identité sexuelle, du feu, de la mort… Ce ne sont pas les obsessions qui manquent. Mais s’il fallait ne choisir qu’une piste, j’opterais pour le secret. «J’ai le sentiment d’être dépositaire d’un contenu, quelque chose qui me vient d’un passé que j’ignore, que je porte en moi.»Notre cours commun à l’UQAM doit bien remonter à une dizaine d’années. C’était avant qu’il s’engage dans une maîtrise en philosophie sur Kant, avant qu’il suive des cours de japonais, qu’il s’installe au Japon, y tombe amoureux et y fasse unefille, aujourd’hui âgée de sept ans, son adoration. «Il y a toute une partie de ma sensibilité qui a éclos avec la naissance de Sayaka. D’autant qu’elle approfondit mon rapport à la culture et à la civilisation japonaises. La bombe de Nagasaki n’a plus la même signification pour moi, étant donné que son arrière-grand-père en est mort. J’ai un lien de chair, maintenant, avec le Japon.»C’est Sayaka (littéralement: délicat parfum du soir) qu’on entend parler en japonais sur le répondeur téléphonique de l’auteur. Mais elle parle aussi bien français. Quand on lui demande ce que fait son père dans la vie, elle répond sans hésiter: «Il écrit des textes, pour son livre. Je ne l’ai pas encore lu. Mais il m’a dit que c’est l’histoire d’une petite fille qui aimait jouer avec les allumettes. Elle a tué sa mère en brûlant sa robe… Moi, je ne joue jamais avec les allumettes. Ce que j’aime, c’est lire des livres. J’aimerais ça plus tard inventer des histoires.»Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’histoire de papa Gaétan a fait tout un tabac au Salon du livre de Paris, en mars dernier. Consécration ultime, l’auteur de La petite fille… a même fait l’émission de Bernard Pivot. Le célèbre animateur de Bouillon de culture a encensé celui qu’il a présenté comme la grande révélation des dernières années au Québec.Franchement intimidé, peu bavard, contrairement à ses compatriotes Dany Laferrière et Robert Lalonde présents sur le plateau, Gaétan Soucy a néanmoins avoué sous les projecteurs avoir écrit ce troisième roman très vite, en quatre semaines: «La voix s’est imposée à moi. Je l’ai écrit sous la dictée. Il fallait que ce soit écrit très rapidement.» Puis: «J’avais peur de m’empêcher de l’écrire.»Aujourd’hui, il précise: «Je suis parti de cette phrase: «Nous avons dû prendre l’univers en main mon frère et moi car un matin peu avant l’aube papa rendit l’âme sans crier gare.»» C’est la première phrase du roman. La principale préoccupation des orphelins déboussolés consistera ensuite à trouver une solution pour se débarrasser du cadavre encombrant de leur père, qui avait jusque-là imposé sa loi. L’horrible secret de «la petite fille qui aimait jouer avec les allumettes», comme le dit Sayaka, sous-tend tout le roman. Il nous est livré au compte-gouttes. Le récit, construit comme des poupées russes, est énigmatique, inclassable, inénarrable. Disons, pour faire court, qu’il s’agit d’une descente aux enfers.«Cette phrase m’a donné l’impulsion, de telle sorte que je découvrais les choses en même temps qu’elles s’écrivaient. D’où le caractère extrêmement exalté de mon travail d’écriture. J’ai écrit ce livre de toute urgence, parfois pendant 15 ou 17 heures par jour. Je n’avais vraiment pas de temps à perdre, littéralement, parce que cette voix-là se serait perdue, je le sentais. J’avais peur de ne plus l’entendre. C’était la première fois que je vivais un tel état de grâce.»Au lendemain de son apparition à l’émission de Pivot, les journaux québécois s’étaient empressés d’écrire: «Unanimement salué par la critique, Gaétan Soucy, l’auteur de La petite fille…, apparaît comme la révélation du Salon du livre de Paris.»Il faut dire que le pape des critiques littéraires en France, le bien-nommé Pierre Lepape, l’avait comparé dans Le Monde des livres à rien de moins que Samuel Beckett. Idée d’ailleurs reprise par Bernard Pivot. Or, il se trouve que Beckett est la référence littéraire ultime de Gaétan Soucy. «Je tiens à préciser que mon style est fort différent de celui de Beckett», insiste-t-il, même s’il se dit flatté de la comparaison. «Comme La petite fille… constitue une sorte de langue à l’intérieur de la langue, il est vrai que cela peut s’apparenter au travail de Beckett. Une chose est sûre, un de mes premiers engouements, quand j’avais 18 ou 20 ans, ça a été la littérature de Beckett. Pour moi, ça demeure un modèle. Beckett, c’est l’indépassable…»À cela, il faut ajouter les centaines d’articles sur le Québec-invité-d’honneur-du-Salon, où Gaétan Soucy apparaissait en première place. Partout dans les médias français on s’extasiait devant l’ingéniosité de son style, l’inventivité de son langage, tout en convenant qu’il s’agissait là d’une histoire impossible à raconter. En bref, la France venait de découvrir un écrivain, un vrai, un grand, et le chantait sur tous les toits. Qu’il soit québécois pesait peu dans la balance, finalement.Reconnaissance oblige, à l’hôtel où il logeait, on a spontanément offert à Gaétan Soucy la meilleure chambre, avec du Monsieur par-ci, Monsieur par-là… Du jamais vu pour ce sixième enfant d’une famille de sept qui a grandi dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. «On était plein d’égards à mon endroit, partout. Ici, au Québec, ça ne se passe évidemment pas de la même façon. Parce qu’ici, être une vedette littéraire, c’est tout simplement être connu dans le monde littéraire; alors qu’en France, être une vedette littéraire, c’est être une vedette tout court.»En dehors des événements littéraires, où il occupe désormais une place de choix, Gaétan Soucy n’a pas remarqué de changement d’attitude envers lui au Québec. Exception faite du cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil, où il enseigne la philosophie depuis le début des années 90. «Bien sûr, pour mes étudiants, avoir un professeur dont on parle dans les journaux, c’est flatteur.»Au moment où paraissait La petite fille qui aimait trop les allumettes, l’automne dernier, Gaétan Soucy recevait pour son deuxième roman, L’Acquittement, le Grand Prix du livre de Montréal, dont le jury est présidé par Marie-Claire Blais. Cette dernière, auteur d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, a été impressionnée par le «souffle puissant» de l’écriture de Gaétan Soucy. Après L’Acquittement, elle a dévoré La petite fille… «C’est un grand poète, lance-t-elle. Il aime le destin des gens qui n’ont pas d’histoire, et il les sort de l’ombre pour en faire une histoire poétique. Sa langue est absolument délirante.» Elle ajoute: «Je m’attendais à ce qu’on le découvre comme un auteur exceptionnel en France.»Lorsque Gaétan Soucy est parti pour la France, on en était déjà au huitième tirage de La petite fille… au Québec. Il précise: «Mon livre descendait en troisième place sur la liste des best-sellers, et il y a eu un effet de rebond grâce à la France, ce qui fait qu’il est remonté en tête des palmarès.»La petite fille qui aimait trop les allumettes, tiré d’abord à 3000 exemplaires, en est maintenant à sa dixième impression. L’auteur parle d’environ 20 000 exemplaires vendus, ce que refuse de confirmer ou d’infirmer le grand patron de Boréal, Pascal Assathiany, également directeur de l’ANEL (Association nationale des éditeurs de livres). Prétextant l’absurdité de la guerre de chiffres que se livrent les éditeurs, il se contente de dire que «quand même, c’est assez exceptionnel, 10 tirages en six mois». Et il précise tout de même qu’au Salon du livre seulement, 650 exemplaires de La petite fille… se sont envolés.«Pour moi, ça a été un étonnement que ce livre marche à ce point», commente pour sa part Gaétan Soucy. Je ne comprends pas encore. Évidemment, si on connaissait la recette, on l’utiliserait. C’est fascinant quand on sait qu’il s’agit d’un livre aussi littéraire. Ça ne respecte aucun des canons traditionnellement associés aux best-sellers: ce n’est ni un pavé ni une saga, ça n’a rien d’historique, on ne peut l’adapter pour la télévision, rien de tout ça. C’est une expérience de langage et une descente dans les profondeurs de l’imaginaire…»Que reproche le chroniqueur Pierre Foglia à La petite fille…? Parmi tout le concert d’éloges, il a été le premier à faire entendre une voix discordante… suivi quelques jours plus tard par sa collègue Nathalie Petrowski. En mai, Pierre Foglia écrivait dans La Presse: «On a l’impression de se retrouver dans une thèse de doctorat sur le postformalisme.» Il ajoutait: «L’événement littéraire de ce printemps au Québec tombe des mains de neuf lecteurs sur dix.» Mais à Boréal, Pascal Assathiany ne se formalise pas. Au contraire: «Quand Foglia essaie de taper sur quelque chose, c’est le meilleur baromètre du succès», lance-t-il.Quoi qu’il en soit, le principal intéressé n’en menait pas large au faîte de sa gloire, en mars, à Paris. Gaétan Soucy convient avec le recul que, pendant le Salon du livre de Paris, il était en état de choc. «J’ai eu, comme on dit en France, «la totale». C’est une opération chirurgicale. Ça a vraiment été éprouvant.» Tellement éprouvant que, lorsque je l’ai revu deux semaines après le Salon du livre, à la Rencontre québécoise internationale des écrivains, à Québec, j’ai eu l’impression qu’il ne s’en était pas encore remis. Et s’en remettrait-il?Quand, au bout de deux jours de discours et de discussions, il est monté, livide, à la tribune, pour livrer sa communication, celle qui devait clore l’événement, il tremblait. S’excusant à répétition de ne pas avoir écrit son texte comme tous les autres intervenants avant lui, il a commencé par haranguer en quelque sorte ses confrères et consoeurs, qui baignaient jusque-là dans une belle entente fraternelle. Le lendemain, dans La Presse, Réginald Martel le comparait d’ailleurs à Jacques Godbout, qui se faisait autrefois une spécialité de déranger la belle unanimité de ces rencontres d’écrivains. Après avoir contesté le choix du thème de la rencontre de Québec, «L’écrivain et l’enfance», Gaétan Soucy a parlé de l’enfance comme langage, comme rythme, et a glissé inévitablement sur son roman, La petite fille qui aimait trop les allumettes. Puis il a lancé: «Je n’ai rien écrit depuis. Je me sens tué.» Silence de mort dans l’assemblée.Je ne peux aujourd’hui m’empêcher de faire un rapprochement avec ce souvenir d’enfance, qu’il m’a raconté en aparté: «Je descendais l’escalier, c’était un samedi après-midi, il faisait un soleil éblouissant, et je me rappelle précisément, je me suis dit: c’est le plus beau jour de ma vie. J’avais trois ou quatre ans. J’ai eu une telle impression de bonheur que quelque chose en moi a été calciné. J’ai été foudroyé par une sorte de joie, et ça a laissé un résidu de cendre en moi.»«Je me sens tué», a-t-il répété devant l’assemblée stupéfaite.Son explication, aujourd’hui: «Je me suis demandé si je n’étais pas né pour écrire ce livre-là. J’ai eu l’impression d’avoir vidé quelque chose en moi, d’avoir été dépossédé de moi-même avec La petite fille… Je garde une affection pour la narratrice, Alice, qui n’est plus une fiction pour moi. Je l’aime comme on aime une personne, parce que je reconnais ma dette envers elle.«Ce livre m’a tué non seulement pour des raisons qui relèvent directement de la création, mais aussi à cause du battage médiatique. Le succès, on aura beau dire, on y prend vite goût. Être aimé, félicité… C’est difficile de renoncer à cela. Si ça m’était arrivé à l’âge de 23 ans, j’étais cuit. Je pense que je me serais écroulé. Je n’aurais pas eu la maturité nécessaire pour me retrouver seul avec moi-même et essayer de capitaliser de nouveau sur mon intégrité d’auteur. Mais bon, là, ça m’arrive à 40 ans…»Malgré le caractère exceptionnel de cette expérience, Gaétan Soucy affirme que l’angoisse de l’écriture n’est pas nouvelle chez lui. «En fait, tous mes livres (y compris La petite fille…), je les ai écrits faute de pouvoir écrire un autre livre sur lequel je peine depuis 10 ans.» Un livre inspiré d’un dessin animé de la Warner Brothers… Il en a déjà rédigé deux versions de 400 pages, et une troisième, très avancée. «Ce qui est remarquable, c’est que j’ai écrit mes trois romans faute de pouvoir écrire ce livre-là. Ce sera peut-être le livre butoir sur lequel va se construire tout mon travail…»Chose sûre, il a placé l’écriture au centre de sa vie. «J’ai investi tout le sens de mon existence dans la réalisation d’une oeuvre littéraire. Je ne sais pas, à l’heure des bilans, comment je verrai tout ça. Est-ce que j’aurai l’impression de m’être illusionné toute ma vie? D’une part, de m’être illusionné sur un talent que je n’avais peut-être pas; d’autre part, de m’être illusionné sur la valeur même de la littérature comme entreprise d’existence.» Avant de me quitter, Gaétan Soucy m’a lancé, avec un grain de sel: «Il y a un livre que j’ai commencé… J’ai écrit une quarantaine de pages. C’est la même narratrice que dans La petite fille…, mais 50 ans plus tard, en 1999. Depuis deux semaines, c’est à ce livre que je consacre mes insomnies. Je me dis: c’est ce livre-là qu’il faut que j’écrive. Donc, on n’en a pas fini avec Alice. C’est un scoop.»

Culture

Deux histoires de révolte

Vous vous souvenez du premier roman de Jacques Godbout, L’Aquarium? C’était en 1962. Dans les premières pages, on voyait un missionnaire faire une visite au bordel, à Addis-Abeba. C’était un personnage peu reluisant – Révolution tranquille oblige -, fornicateur et voleur, qui donnait au narrateur, jeune coopérant en Éthiopie, l’occasion de faire un de ses meilleurs coups.Le revoici, 35 ans plus tard, dans le dernier roman de Jacques Godbout, Opération Rimbaud. Il a pris du tonus, du galon, et il mérite maintenant d’occuper le devant de la scène. Il fait un peu penser au héros du roman de Pérez Reverte, La Peau du tambour, prêtre peu croyant envoyé par le Vatican enquêter à Grenade. Et l’esprit des comparaisons nous renvoie même au Harrison Ford d’Indiana Jones: Les Aventuriers de l’arche perdue, peut-être parce qu’on sait Godbout cinéaste et amateur de films d’action. Comme le premier, Michel Larochelle, jésuite canadien parfaitement incroyant, qui n’est entré dans la Compagnie que par goût de l’action, est envoyé en mission très spéciale; comme le second, il vivra des aventures spectaculaires.Il s’agit de faire sortir d’Éthiopie, en fraude, les Tables de la Loi, fondement du judéo-christianisme, à la demande de l’empereur lui-même, Hailé Sélassié.J’entendais l’autre jour Jacques Godbout, à la télévision, confier qu’il rêvait depuis longtemps d’écrire un roman de ce genre, et qu’il en avait été empêché jusqu’à maintenant par l’obligation faite aux écrivains québécois de construire le texte national. Voilà, il y est enfin; et, de toute évidence, il s’amuse énormément. Les événements s’enchaînent rapidement les uns aux autres, l’écriture court, amusée, cynique, parfois tendre – il y a deux jolies femmes dans le paysage -, dans un décor exotique que Jacques Godbout évoque superbement. Ce n’est pas seulement le missionnaire, le jésuite, qui a pris du tonus; l’écrivain est dans une très belle forme.Le personnage du narrateur, ce personnage auquel Godbout accorde toutes ses complaisances, lui donne une occasion nouvelle d’en découdre avec ces clercs, ces curés, ces jésuites enfin qu’il poursuit de son ironie depuis le début de sa carrière de romancier. Michel Larochelle est un espion qu’il envoie à l’intérieur de l’institution pour en dénoncer le vide, les faux-semblants. Les enjeux, me semble-t-il, sont un peu plus graves que dans les romans précédents. C’est la religion même, la religion qu’on lui a enseignée dans sa jeunesse, qu’il vise. Voir la conclusion du roman – que, bien entendu, je ne révélerai pas ici.Pourquoi ce titre, Opération Rimbaud? Parce que le souvenir de Rimbaud est lié de façon étroite à l’Abyssinie, où il passa les années les plus désenchantées de son existence, et que le narrateur, en plus d’avoir des lettres, se prépare lui aussi à brader sa vie antérieure. Par contre, le titre du troisième roman de Lise Tremblay, La Danse juive, constitue une énigme que je n’ai pas réussi à déchiffrer. Il s’y trouve bien un personnage juif, mais il ne joue dans l’action qu’un rôle secondaire. L’héroïne, la narratrice, est québécoise pure laine, fille d’une mère absente à elle-même et aux autres, et d’un père (les parents ont divorcé) qui s’est inventé une carrière de producteur à la télévision.Elle est grosse. De plus en plus grosse à mesure qu’avance l’action, consciente du mur de graisse qui l’isole du monde dit normal, gagnée progressivement par une violente révolte contre les parents – le père surtout – qui lui ont légué cet héritage mortel. Elle est pianiste, médiocre, accompagnatrice d’occasion dans une école de danse et au conservatoire. Elle vivote.J’ai craint, un bref moment, que le récit ne tourne à l’histoire de cas. Mais non, Lise Tremblay nous entraîne dans une histoire de révolte profonde, dont la violence est peut-être sans égale dans nos lettres. À coups de petites phrases sèches, où éclatent de temps à autre, comme une douleur trop vive, des expressions fortes, elle nous entraîne dans une odyssée dont le point d’arrivée ne peut être qu’une certaine mort. Il y a quelque chose d’impitoyable dans ce récit volontairement terne, et l’on n’en sort pas indemne. Écrasé, d’une part, par le poids de solitude qui se dévoile ici; mais aussi, contradictoirement, atteint d’une commisération profonde qui ne doit rien aux facilités sentimentales.Opération Rimbaud, par Jacques Godbout, Seuil, 154 pages, 19,95 $.La Danse juive, par Lise Tremblay, Leméac, 143 pages, 19,50 $.OPÉRATION RIMBAUDJe travaille officiellement pour la Société de Jésus, c’est pourquoi, malgré mes trente-cinq ans et mon célibat professionnel, certains m’appellent parfois «Père Larochelle». Mais je sens que cela ne va pas durer. J’ai poussé un peu fort la porte de la quatrième dimension.Jacques GodboutLA DANSE JUIVEDans l’autobus, je me suis assise sur le dernier banc. J’ai mangé lentement mes chocolats, un à un, en faisant attention à ne pas me faire remarquer. Il n’y avait que l’odeur pour me trahir. Je ne voulais pas être sauvée. Lise Tremblay

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Culture

Un sauvage à Paris

Sur sa table de travail trône une caisse en plastique rouge «piquée» – c’est lui qui le dit – dans une épicerie parisienne. C’est sur ce cube, qui sert normalement à transporter des bouteilles de vin, que Jacques Poulin noircit ses cahiers. Car ses maux de dos l’empêchent de s’asseoir, et il écrit debout. Avant de quitter le Québec pour s’installer en France, en 1986, il écrivait plutôt sur une boîte à pain. «C’est bien comme ça qu’on dit au Québec, une «boîte à pain»?» s’interroge-t-il, soudain hésitant.Poulin est l’auteur de neuf romans dont les héros, qu’ils soient écrivain, traducteur ou bibliothécaire, sont tout aussi pointilleux sur les mots. Ses livres racontent des histoires simples, parfois même simplettes, mais abordent des sujets complexes: l’agressivité et la tendresse, la virilité et la féminité, les États-Unis et la France. Depuis quelques années, ses récits sont publiés au Québec et en France dans une coédition Leméac/ Actes Sud. Mais ne comptez pas sur lui pour participer à la «vie littéraire» franco-québécoise. Il trouve «indécentes» les lectures publiques et redoute la foule, même les petits groupes.Rien de tout cela n’empêche les commentateurs québécois d’être emballés par son oeuvre. Réginald Martel, critique littéraire à La Presse, a même déjà estimé, après la parution du Vieux Chagrin, en 1989, que Poulin écrivait «chaque fois, un chef-d’oeuvre». Son livre le plus célèbre, Volkswagen blues (Québec Amérique), pour lequel Poulin a sillonné l’Amérique du Nord dans une camionnette à la fin des années 70, a mérité le prix Québec/Belgique, accompagné d’une bourse qui lui a permis de traverser l’Atlantique. C’est à l’occasion de ce voyage en Europe qu’il a rencontré une Parisienne qui lui est, dit-il, «tombée dans l’oeil». Et qu’il est resté.Poulin, qui accorde peu d’entrevues, avait d’abord refusé de me donner un rendez-vous. Au téléphone, il avait dit qu’il préférait ne pas me voir parce qu’il ne voulait pas «sortir» du roman qu’il était en train d’écrire. Ni le titre ni le sujet n’avaient encore été fixés, disait-il.Déçu, j’avais insisté: ne serait-il pas possible de nous rencontrer, même brièvement, dans les mois qui venaient? «Ce n’est pas ça, m’avait-il alors expliqué. Si je vous donne un rendez-vous dans quatre mois, ça va m’inquiéter pendant quatre mois. La seule possibilité que je verrais, ce serait que vous passiez à l’improviste.» Et c’est ainsi qu’un beau jour, j’ai frappé à sa porte.À 61 ans, il donne l’impression d’être en forme, malgré sa maigreur. Il habite ce que les Parisiens appellent une «loge de concierge», un petit studio au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien. Dans son 12e arrondissement, paisible quartier en bordure du bois de Vincennes, il vit comme «une espèce de sauvage», dit-il. Comme «un ours», a-t-il déjà écrit dans un autoportrait pour la revue Lettres québécoises.Son appartement y est pour beaucoup. Quand il referme la porte et fait glisser les lourdes tentures qui la dissimulent, l’ambiance se fait feutrée, presque moelleuse. «J’ai l’impression, quand j’entre ici, de pénétrer dans une cellule, dit-il. Le fait que ce soit obscur et petit me donne l’impression d’être dans une caverne, une tanière.» Ce n’était pourtant pas le but recherché. Mais, précise-t-il, «je n’ai pas les moyens d’avoir autre chose».Il lui est arrivé de vivre à Paris avec 11 000 dollars par année, un véritable exploit. Il n’a pas besoin de beaucoup d’argent, dit-il, puisque ses maux de dos l’empêchent presque de sortir. Surtout pas question d’aller au restaurant. «Je fais ma popote, explique-t-il. Les spaghettis, ce n’est pas cher.»Il vit seul. Sans la Parisienne qui le retient en France. Et sans chat, le «personnage» qui rôde dans les moindres recoins de son oeuvre.Sur la bibliothèque où Poulin a rangé Le Chat, Une anthologie des plus beaux textes littéraires (Archipel), un félin en peluche nous épie. Sur le téléviseur, un voilier de bois, cadeau d’une lectrice, nous ramène, du moins en esprit, au Québec. «Plus on s’éloigne, plus on sent ses racines, dit-il. Je ne me sens pas français du tout, du tout.» L’éloignement a permis à Poulin, un indépendantiste de la première heure, de nuancer son appréciation de ceux qui ne partagent pas ses opinions politiques. «Les gens sont attachés au Canada, constate-t-il. Je commence à comprendre que ce n’est pas forcément une erreur. Au début, je pensais qu’ils se racontaient des histoires. Maintenant, ça me semble assez légitime.»Avec les ans, qu’il s’agisse de politique ou de littérature, Poulin se résigne. Lui qui dit détester ses livres conservait jadis l’espoir d’écrire un roman «idéal»: une intrigue bien ficelée, des rebondissements qui influencent les personnages, «un ton juste». Cet ouvrage rêvé, il l’avait évoqué dans Les Grandes Marées, paru en 1986: un personnage appelé l’Auteur y affirmait que les Québécois pouvaient s’inspirer du roman d’action à l’américaine et du roman d’idées à la française pour accoucher du «grand roman de l’Amérique». Aujourd’hui, il s’incline.«Je suis un peu pessimiste quant à mes chances d’écrire le magnifique livre que je voulais faire», dit-il en riant. Il rit comme il parle, doucement, ne craignant pas de laisser le silence ponctuer ses phrases. Il précise qu’il se considère comme un «faux doux», un de ces êtres trop peureux ou trop faibles pour se montrer agressifs, selon sa propre définition.Les récits de Poulin se ressemblent à un point tel que la critique a pu avancer qu’il récrivait le même livre depuis le premier, Mon cheval pour un royaume (Leméac), en 1967. En réalité, son oeuvre est en pleine mutation. Malgré les allusions de toutes sortes à des écrivains américains comme Ernest Hemingway, Richard Ford et Raymond Carver, son auteur préféré, ses romans sont de plus en plus «français».«Je préfère le contenu des romans américains, explique Poulin, mais ma façon d’écrire évolue lentement vers celle des romanciers français.»La langue qu’il écrit est de moins en moins québécoise. «Je cherche à être compris du plus grand nombre. J’emploie des mots que la majorité [des francophones] comprend, ce qui inclut les Québécois, bien sûr.» Au-delà du simple vocabulaire, c’est tout le style qui évolue. Aujourd’hui, ses phrases sont plus longues, et Poulin dit se consacrer à «une espèce de recherche d’harmonie» que lui inspire la France, depuis sa littérature jusqu’à son architecture. En fait, tout le contenu de son oeuvre évolue dans ce sens. «Mes romans ne sont pas devenus des romans d’idées, mais j’ai l’impression que c’est un défaut de mes livres de ne pas en avoir assez, dit-il. J’essaie de donner au livre que j’écris en ce moment un poids, inhabituel pour moi, de théorie et d’idées.»Sur sa table de travail est posé le dernier roman de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires (Flammarion). «J’ai compris en lisant ce livre-là que mes livres étaient trop légers, dit Poulin. Et c’est vrai de la littérature américaine en général aussi.» À l’instar de ses héros, il doute de ses capacités, y compris de sa productivité. Poulin, qui travaille sans plan, est aujourd’hui deux fois plus lent qu’avant. Il ne noircit plus qu’une demi-page par jour, une demi-page qui sera inlassablement récrite. À ce rythme, il met quatre ans à terminer un livre comme Chat sauvage (Leméac/Actes Sud), son dernier, paru l’année dernière. «Premièrement, j’ai l’impression que je ne pourrai pas arriver à écrire un roman meilleur que ceux que j’ai déjà faits, et ensuite, que ça va être de plus en plus difficile. C’est peut-être l’âge.» C’est peut-être aussi son handicap: Poulin dit qu’il se sent faiblir physiquement. Lui qui aimait tant jouer au tennis se contente désormais de rêver à ses vieux smashs en contemplant la photo de Martina Navratilova, sa joueuse préférée, sur la cheminée. «Qu’est-ce qui intéresse les hommes dans le sport? s’interroge-t-il. Il y a là une forme de gratuité, proche à la fois de l’enfance et de l’art. C’est du jeu. C’est gratuit. Il y a quelque chose de très enfantin dans le sport, et je suis une espèce d’enfant.»

Culture

Les raconteurs du 20e siècle

Comment choisir, qui choisir parmi tant de raconteurs – romanciers, auteurs dramatiques, monologuistes, cinéastes – qui ont construit, chacun de son côté et tous ensemble, le récit qui nous constitue, qui nous rend réels à nos propres yeux? L’injustice est au rendez-vous.S’imposent, d’abord, les noms de deux grandes dames, Gabrielle Roy et Anne Hébert, qui ont obtenu des succès considérables à l’étranger, notamment à Paris, toutes deux récipiendaires du prix Femina, l’une pour Bonheur d’occasion, l’autre pour Les Fous de Bassan. La première, en 1947, débutait de façon spectaculaire par un roman qui demeure, un demi-siècle plus tard, un des éléments essentiels de ce qu’on peut appeler le dossier québécois: il faut vraiment passer par là pour comprendre ce que nous sommes devenus. Elle donnera par la suite des oeuvres de caractère plus intime, notamment la grande autobiographie La Détresse et l’Enchantement, qui feront d’elle la confidente, pour ainsi dire, de tout un peuple.Quand elle remporte le Femina en 1982, par contre, Anne Hébert est déjà l’auteur d’une oeuvre considérable, qui comprend deux classiques de la littérature québécoise, les poèmes du Tombeau des rois et la grande fable du Torrent, parus au début des années 50, deux oeuvres dont la réussite tient autant à la lucidité qu’à la beauté formelle. Viendront ensuite des romans passionnés, chargés de poésie, dans lesquels un grand nombre de lecteurs se sont reconnus, tels peut-être qu’ils seraient s’ils donnaient cours au risque de vivre.Autre réussite parisienne, celle de Réjean Ducharme, catalogué Gallimard, père putatif d’une assez longue lignée de jeunes romanciers québécois, qui ne sont d’ailleurs pas tous sans intérêt. L’auteur de L’Avalée des avalés, du Nez qui voque et de Va savoir n’en demeure pas moins l’écrivain inimitable par excellence, celui qui a fait, de tous les langages du Québec, son langage à lui, seulement à lui.Mais le Québec littéraire n’est pas que francophone. Le paysage ne serait pas bien équilibré s’il ne comprenait les noms d’un Mordecai Richler et d’un Hugh MacLennan. Le premier nous a donné un Montréal – juif et pas seulement juif – plus vrai que nature, drôle, insolent, pathétique, scandaleux. Les Québécois francophones l’ont aimé jusqu’à ce qu’il écrive sur eux des choses aussi offensantes que celles qu’il avait écrites sur les siens. Solomon Gursky Was Here est un chef-d’oeuvre. On n’en dira pas autant, sans doute, du Two Solitudes de Hugh MacLennan, mais on ne peut écarter le souvenir d’un Québécois anglophone exemplaire, d’un écrivain qui, depuis sa chaire de l’Université McGill, n’a pas cessé d’observer la réalité québécoise avec intelligence et sympathie.Où classer Claude-Henri Grignon et Roger Lemelin? Ce sont des écrivains considérables, sans doute, mais c’est à la télévision – celle des débuts, la plus inventive, la plus vraie – qu’ils ont exercé vraiment leur pouvoir sur l’imagination populaire. Le juron de Séraphin Poudrier, «viande à chien», dans la série télévisée Les Belles Histoires des Pays-d’en-Haut, continue de résonner à nos oreilles comme le cri de ralliement du Canada français éternel. C’est à la cuisine, et non pas dans les paysages du Nord, que nous invitait Roger Lemelin. Mais la cuisine des Plouffe était assez grande pour accueillir chaque semaine les téléspectateurs français et anglais du Canada. La télévision, en ce temps-là, ne répugnait pas au bilinguisme.Michel Tremblay, lui, est partout: au théâtre, à la télévision, dans le secret des lectures romanesques et même des souvenirs. Il y eut en 1968, année fatidique, Les Belles-Soeurs: un langage populaire (recréé sous la lumière de la tragédie grecque), une efficacité dramatique qui ont fait école. Le théâtre québécois, à Val-d’Or comme à Milan (Italie), c’est lui… et quelques autres.Yvon Deschamps, pratiquant d’un genre mineur et parfois décrié, ne mériterait-il pas de partager un petit bout de scène avec Michel Tremblay? Il y eut Fridolin, il y aura Sol. Mais qui n’a pas entendu Yvon Deschamps raconter Un bon boss ne connaît pas ce mélange de drôlerie et de souffrance résignée qui, semble-t-il, nous appartient en propre. Nous sommes dans la salle, et il parle de nous. Nous rions un peu jaune.En fin de course, le cinéma, enfant tard venu. Un critique avait affirmé, durant les années 60, qu’il serait impossible de faire naître une véritable industrie du long métrage au Québec, pour cause d’insuffisance démographique. Il se trompait. Nous allons d’abord vers Claude Jutra, qui, après avoir été le collaborateur de Norman McLaren à l’Office national du film, a été l’introducteur de la subjectivité dans le cinéma québécois. On pense à son film À tout prendre, où il se met lui-même en scène avec une belle Noire et le grand sociologue Edgar Morin, mais aussi à son oeuvre la plus célèbre, Mon oncle Antoine, où la réalité est vue par les yeux d’un enfant.À l’opposé, Denys Arcand. Deux oeuvres-chocs, aussi peu naïves que possible: Le Déclin de l’empire américain et Jésus de Montréal. Des films ambigus, intelligents, qui nous ont fait entrer de plain-pied, en grimaçant un peu, dans les désenchantements de la modernité. Avec Denys Arcand, le cinéma québécois s’enfonçait dans le doute. Mais aussi, paradoxalement, il nous faisait rencontrer des personnages attachants, malgré leurs veuleries, leurs démissions, peut-être en raison d’elles.Les raconteursDenys Arcand (1941-…)Yvon Deschamps (1935-…)Réjean Ducharme (1942-…)Claude-Henri Grignon (1894-1976)Anne Hébert (1916-…)Claude Jutra (1930-1985)Roger Lemelin (1919-1992)Hugh MacLennan (1907-1990)Mordecai Richler (1931-…)Gabrielle Roy (1909-1983) Michel Tremblay (1942-…)

Culture

Incendies culturels

Dans un des derniers chapitres du roman de Jean Larose, Première Jeunesse, le collège classique où étudie le narrateur est, comme le dit la chronique des faits divers, la proie d’un incendie.Mais cet événement n’est pas qu’un fait divers. Le collège de Saint-François représente beaucoup plus que lui-même, beaucoup plus qu’un programme d’études un peu daté, un corps enseignant qui va bientôt jeter la soutane (et le reste) aux orties; il est l’image, le monument d’une civilisation, d’un état du monde. À cette civilisation, les jeunes héros de la Révolution dite tranquille vont faire une guerre à mort, par le sexe, par le sacrilège, par les provocations les plus éclatantes qu’ils puissent imaginer. Le titre le dit bien: «première jeunesse», cela signifie une jeunesse qui se conçoit non pas comme une simple génération, mais comme la horde première d’une époque radicalement nouvelle. Illusion, réalité? À discuter.Cela se passe, donc, à Saint-François, petite ville québécoise comme beaucoup d’autres, à peu de distance de Montréal, vers la fin des années 50. La situation générale du pays n’est pas évoquée. Quelques silhouettes d’adultes sont esquissées, parents, professeurs, un évêque coadjuteur joyeusement nommé Exupère Laval, mais ils ne jouent dans le récit qu’un rôle en quelque sorte décoratif, à l’exception de la mère et du père du narrateur qui pèsent un peu plus lourd. Le projecteur est braqué, pour l’essentiel, sur un groupe d’étudiants du collège: le narrateur lui-même, écrivain en puissance, son ami Aurélien qui ne croit pas à l’écriture, la soeur de ce dernier, Claire, experte en divinations diverses et «culturée» comme il n’est pas permis, et une autre fille, Solange, la cruelle déesse du groupe, qui fréquente déjà les Hell’s Angels du coin. L’action est faite de ce qui se passe à l’intérieur du quatuor, mais plus encore de ce qu’il organise à l’extérieur de lui-même, dans le collège ou sur la place publique.J’utilisais l’image du projecteur. Le roman est structuré, en effet, par une série de spectacles, montés à l’intention du bon peuple de Saint-François, du groupe des amis ou parfois du seul lecteur: dès les premières pages, une scène sexuelle assez exaltée, puis une partie de baseball qui tourne au happening, une pièce de théâtre qui fait scandale avant même d’être jouée, à la fin – hors-d’oeuvre ou conclusion? – une danse orgiaque dans un bar de Montréal, et cetera. Cette prolifération de spectacles a peut-être à voir avec ce que le narrateur dit, quelque part, d’une société québécoise envahie par le théâtre, transformée en théâtre. Mais s’agit-il ici de la célébration d’une révolte réelle, ou de la critique d’un fantasme collectif de transformation du monde? L’auteur, à ce qu’il me semble, n’a pas voulu trancher. Le roman manifeste une nostalgie certaine pour le collège disparu et pour ce qui l’a fait disparaître, et s’il prend parfois du champ par rapport aux spectacles qu’il organise, ce n’est jamais que pour quelques pages, d’ailleurs fortement pensées. Cette ambiguïté ne contiendrait-elle pas d’ailleurs le sens même du roman? «On ne quitte pas», disait Rimbaud…Première Jeunesse est un roman ambitieux, et qui n’hésite pas à montrer son ambition. Le brillant, le profond essayiste des livres précédents y a mis toute sa culture, qui est exceptionnellement riche, un art du langage qui dépasse de très loin les possibilités générales de l’écriture québécoise, une passion de comprendre dont la nécessité ne fait pas de doute. Il m’est arrivé, en cours de lecture, de trouver le roman trop chargé, longuet dans certaines descriptions, trop enchanté par ses propres pensées. Mais j’ai souvenir, surtout, de pages éblouissantes, notamment une digression – le roman en est plein, à la Proust – sur les coquillages, la fonction de la beauté dans la nature, qui mériterait à elle seule une lecture.Si le roman de Jean Larose ne peut éviter de nous faire penser à des lieux, des circonstances, des événements bien concrets, celui de Gaétan Soucy, La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, quitte résolument les rivages du vraisemblable, du reconnaissable. On est à la campagne, quelque part, la campagne la plus isolée qui se puisse imaginer. Un grand manoir, avec bibliothèque (importante, la bibliothèque). Un père, ancien missionnaire au Japon, aujourd’hui riche propriétaire de mine, qui vient de se suicider. Deux enfants qui ne savent pas comment disposer du cadavre. Si j’ajoute que l’aîné(e) des enfants, la narratrice, qui se dit «secrétarien», se réfère volontiers à l’Éthique de Spinoza et imite, comme il le souligne elle-même – on aura noté l’incertitude des genres! -, la «syntaxe de Saint-Simon», on conviendra qu’il y a un peu de bizarrerie dans l’air.J’ai été indisposé, durant la première partie du roman – disons, le tiers -, par le caractère très évidemment voulu, insistant, des inventions du romancier, surtout celles d’une écriture pleine d’incises, de mots inventés, d’incohérences planifiées, comme jouant du coude dans la cohue des mots, et trop peu souvent éclairée par l’humour. Il m’est arrivé de penser à quelque roman gothique ancien, recyclé dans la philosophie. Ou encore au roman de Marie-Claire Blais, Une saison dans la vie d’Emmanuel – ce qui n’est pas une comparaison désobligeante. Mais peu à peu, j’ai été saisi par l’expression d’un profond sentiment de douleur, de compassion qui donnait sens à l’étrangeté même des images suscitées par le romancier, et conduisait le récit aux frontières du tragique. À vrai dire, j’aurais aimé en savoir un peu plus sur ce père torturé par une culpabilité sans limites, mais Gaétan Soucy n’est pas homme à satisfaire d’aussi banales curiosités. Ce qui l’intéresse est ailleurs, toujours ailleurs, infiniment ailleurs. Qui l’aime le suive.Première Jeunesse, par Jean Larose, Leméac, 307 pages, 29,95$.La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, par Gaétan Soucy, Boréal, 180 pages, 19,95$.PREMIÈRE JEUNESSENous, âmes sales du collège, n’étions déjà plus que les ci-devant d’une sorte d’Ancien Régime, et promis avec lui au grand autodafé féerique de l’époque nouvelle. Longtemps exaspérés de n’être qu’un maillon dans une chaîne qui remontait à l’Antiquité, nous n’avions pourtant pas pensé que nous en serions, en définitive, le dernier chaînon, rompu en expiation de l’ignorance des damnés de la terre…Jean LaroseLA PETITE FILLE QUI AIMAIT TROP LES ALLUMETTESLes feuillets s’accumulaient, je ne relisais rien. Je fonçais devant moi avec les moyens du bord, ce qui s’appelle gagner le mur comme dirait saint-simon, mais je fais confiance aux mots, qui finissent toujours par dire ce qu’ils ont à dire. Gaétan Soucy

Monde

Le progrès en tap-tap

Le silence est total, brisé seulement par les soupirs du propriétaire de la barque, qui tente de réparer son hors-bord crasseux. Il y a plus d’une heure que nous sommes au milieu du canal des Vents, entre l’île de la Tortue et la Grande Terre, comme on appelle ici Haïti. Il commence à se faire tard, et les méduses dansent dans l’eau sombre, infestée de requins. Écoeuré, un homme arrache une planche du faux plancher de la chaloupe et se met à ramer. Un autre s’empare d’une longue perche.Nous atteindrons finalement la côte à la nuit tombée, contents de nous être tirés du pétrin. Comme l’espèrent, en somme, les sept millions d’Haïtiens qui doivent apprendre à ramer dans les eaux autrement plus traîtresses de la modernité.Un échec, la jeune et tumultueuse démocratie haïtienne? Peut-être pas… «Il faut en finir avec cette réputation d’enfer, d’endroit dangereux qui colle à Haïti», dit Micheline Bégin, responsable à Port-au-Prince de l’International Foundation for Electoral Systems, un organisme chargé de la formation du personnel des bureaux de scrutin. «En fait, mes patrons ont bien plus peur à Washington qu’à Port-au-Prince», dit cette ancienne employée du Directeur général des élections du Québec. «En Haïti, les choses ont changé. Les gens s’expriment librement; ils craignent beaucoup moins pour leur sécurité. Les nouveaux policiers sont extrêmement polis. On entretient les routes, il y a même de l’électricité à certaines heures…»Le Québécois Robert Liboiron, propriétaire du restaurant Le Trottoir, à Pétionville, vit en Haïti depuis plus de 15 ans. Lui aussi est confiant. «La Direction générale des impôts informatise ses activités et a commencé à répertorier les commerces. À Pétionville, on n’était que cinq à payer des impôts. L’État va enfin accroître ses revenus.»Le Fonds monétaire international assure que l’économie haïtienne connaît une «évolution encourageante». Depuis un an, l’inflation a diminué de façon constante, note l’organisme. La gourde – la monnaie nationale – s’est raffermie, et quelques milliers d’emplois ont été créés dans les industries d’assemblage, une première depuis le coup d’État contre Jean-Bertrand Aristide en 1991.Même le tourisme revit. En décembre, un paquebot de croisière, le premier depuis 10 ans, a accosté à Cap-Haïtien. Les rues de Port-au-Prince sont moins sales, et on a repavé une partie de celles du centre-ville.Mais les rivages rieurs du développement sont encore loin pour la population – aux trois quarts analphabète -, qui n’a connu que des régimes plus ou moins despotiques et que méprisent ses élites. Quatre ans après le débarquement de 20 000 marines américains venus déloger les putschistes qui avaient mis fin au «règne démocratique» de Jean-Bertrand Aristide, les luttes intestines pour la plus petite parcelle de pouvoir paralysent encore Haïti. «La fourchette de la division ne peut pas boire la soupe de la démocratie», dit, dans son style imagé habituel, l’ex-président «Titid», candidat probable aux élections de 2000.Entre-temps, le pays est sans véritable gouvernement depuis plus d’un an. «Celui que j’avais désigné comme premier ministre n’a pas été accepté par le Parlement, soupire l’actuel président René Préval. Il ne pouvait présenter l’acte de naissance de sa grand-mère.»«L’unique consensus, c’est que l’heure est grave», résume la Fondation des industries d’Haïti, un organisme patronal. Ces querelles byzantines entre grands mangeurs, comme sont qualifiés ici politiciens et gens d’affaires, coûtent cher au pays, le plus pauvre d’Occident. L’absence de gouvernement agace les bailleurs de fonds internationaux, qui exigent que les Haïtiens s’entendent avant de profiter de la pluie de dollars promise à l’intérieur du programme d’aide conclu à Washington en 1996. L’hiver dernier, Haïti a ainsi perdu des crédits de plus de 200 millions de dollars de la Banque interaméricaine de développement. Un coup dur pour l’État, dont le budget dépend aux deux tiers de l’étranger.Le pays a pourtant des besoins pressants. Le chômage touche plus de la moitié de la population. Près de deux siècles après leur indépendance, les descendants des esclaves révoltés vivent en grande majorité dans la pauvreté et n’ont accès qu’à des soins de santé sommaires, prodigués pour l’essentiel par des communautés religieuses ou des organismes internationaux. Les deux tiers des enfants ne vont pas à l’école et 93% des chanceux qui se rendent jusqu’à la fin du secondaire échouent aux examens. Même le ministre de l’Éducation, Jacques Édouard Alexis, parle de «formation camelote».Haïti est le seul pays d’Occident à faire partie du club peu sélect des pays les moins avancés du monde. De quoi embarrasser les nationalistes haïtiens, qui dénoncent un nébuleux «plan néolibéral» auquel les Blan’ – les étrangers – voudraient assujettir la République noire.Pourtant, depuis trois ans, l’État a presque doublé ses recettes, sans augmenter les impôts. Le problème, c’est qu’à peine 100 000 Haïtiens gagnent assez d’argent pour en payer. Et si peu. Les trois quarts des 43 000 salariés du secteur privé font moins de 200 dollars par mois, la moitié du salaire des 40 000 fonctionnaires. La société L.V. Myles, le plus important sous-traitant de Disney en Haïti, ne verse que la moitié du salaire minimum légal, l’un des plus bas de l’hémisphère. Peu de gens réussissent à emprunter dans les banques. L’an dernier, 133 clients exactement monopolisaient les deux tiers des emprunts de plus de 5000 dollars.La majorité de la population vivote toujours à la campagne. La réforme agraire promise par Aristide et enclenchée par son successeur, René Préval, a permis à des milliers de paysans de l’Artibonite, la région la plus fertile du pays, de s’approprier des parcelles de terre autrefois accaparées par les grands dons, de grands propriétaires qui avaient fait main basse sur les terres de l’État. Une véritable révolution. La région recommence à produire.On mise sur la production agricole, certes, mais aussi sur la revitalisation des zones franches, délaissées par de nombreuses industries après le départ précipité de Jean-Claude Duvalier en 1986. Plusieurs bâtiments du parc industriel de Port-au-Prince sont vides. L’approvisionnement en électricité est toujours problématique. Électricité d’Haïti n’arrive à se faire payer que 23% de l’énergie qu’elle produit, le reste se perdant dans d’innombrables fuites et prises clandestines. Téléco, la compagnie nationale du téléphone, est aux prises avec des gangs qui piratent ses lignes. À peine une personne sur 100 a le téléphone.Serrée entre des terrains vagues et la mer, Cité Soleil est un inextricable dédale de venelles où s’entassent des cahutes et des maisonnettes. Environ 200 000 personnes vivent dans ce bidonville gigantesque près de Port-au-Prince où les policiers craignent de s’aventurer. Ramassis hétéroclite de pauvres choses et de pauvres gens, cette «cité antillaise de la joie» incarne l’inquiétant phénomène d’urbanisation sans industrialisation qui ronge la capitale haïtienne.Le président René Préval tente de réformer les institutions, mais bute contre un Parlement fragmenté et des fonctionnaires qui déclenchent grève sur grève pour obtenir des augmentations de salaire et faire échec aux compressions. La pagaille donne parfois lieu à des scènes surréalistes. Il y a quelques mois, le maire de Port-au-Prince, Manno Charlemagne, prenait la tête d’une manifestation de ses cols bleus pour réclamer le paiement de plus de 24 mois d’arriérés de salaire.L’État essaie toutefois de régler les conflits par le dialogue plutôt que par la confrontation. «On entend moins d’appels à monter aux barricades», dit Réjean Gardner, un cadre d’Urgences-santé qui vient de réorganiser de fond en comble le système ambulancier de Port-au-Prince.«Pour quelqu’un qui se rend une première fois en Haïti, c’est très difficile de voir un progrès», dit Vanel Pagé, un Haïtien du quartier Saint-Michel à Montréal qui revient chaque hiver visiter sa famille. «C’est évident que ça va mieux. Haïti ne peut pas se développer d’un seul coup, mais ti-goutte pa’ ti-goutte, comme on dit chez nous.»À Frères, en banlieue de Port-au-Prince, la maison luxueuse d’un grand mangeur trône au milieu des lotissements jonchés d’ordures que fouillent des chiens faméliques. Le soir tombe, et l’odeur prenante des braseros saute par-dessus le haut mur d’enceinte garni de tessons de bouteilles. Mon hôte fulmine. «J’ai 150 000 tonnes de riz qui attendent d’être placées dans mes entrepôts, dit-il, et on ne veut pas me donner le permis d’importation. Nous sommes gouvernés par une bande d’aventuriers. Ce qu’il nous faut, c’est un régime fort, musclé. On n’a pas de temps à perdre avec la démocratie!» Son épouse, québécoise, demeure silencieuse dans la cuisine gardée par un mastiff obèse. «Il n’est pas méchant, mais si je lui donne l’ordre de sauter sur vous, il va le faire», me prévient l’homme d’affaires.La corruption, financée en bonne partie par l’argent de la drogue, menace l’État convalescent. Tout s’achète. À deux pas du Palais national, n’importe qui peut se procurer un acte de naissance ou de décès «officiel» pour une dizaine de dollars. Des papiers fort utiles aux candidats à l’émigration qui veulent prouver un lien de parenté et bénéficier des programmes de réunification des familles immigrantes mis en place par certains pays, dont le Canada. Même des élus sont impliqués dans les multiples trafics. Le député Kérold De La Cruz est incarcéré en Suisse pour une affaire de stupéfiants. Un autre député a été pris en flagrant délit de vol du moteur d’une voiture garée… dans le stationnement du Parlement! Un autre a reconnu avoir vendu un visa américain.«Les institutions sont encore fragiles», reconnaît Andrée Gilbert, directrice d’Oxfam-Québec en Haïti. «Mais il n’y aura plus de coups d’État, ça c’est certain. Il commence à y avoir de vrais partis et une culture de participation à la vie politique, comme ça existe chez nous. Lors de la dernière inscription pour entrer dans la police, les gens ont fait la queue pendant trois jours et trois nuits. Il n’y avait plus de parents, de cousins, d’amis… Tout le monde était sur le même pied.»Mais les vieilles habitudes ont la vie dure. La nouvelle police nationale, qui a pris la relève de l’armée dissoute, n’est pas à la hauteur du boulot qui l’attend, loin s’en faut. Des dizaines de policiers, dont certains formés par la Gendarmerie royale du Canada, ont dû être congédiés parce qu’ils s’adonnaient au trafic de stupéfiants. Au moins, les officiers n’arrêtent plus les véhicules pour extorquer de l’argent à leur chauffeur, comme c’était naguère une pratique courante.«Il y a une volonté réelle d’améliorer les choses», confirme Grégory Charles, responsable du programme d’appui au développement local mis en place par le Centre canadien d’étude et de coopération internationale. «Mais ça va prendre du temps pour changer les mentalités. Si des exactions sont commises par des policiers, au moins ce n’est plus caché. On en parle même dans les tribunes téléphoniques, un phénomène nouveau.»En matière de justice aussi, des progrès sensibles ont été accomplis. Les juges, payés moins de 1000 dollars par mois, sont de moins en moins nombreux à exiger des justiciables qu’ils paient l’essence de leur véhicule quand ils se déplacent à la campagne. «Avant, on traitait les gens comme des bêtes», m’explique un employé du Tribunal civil de Port-de-Paix en me faisant visiter les lieux, immaculés. «Maintenant, on les traite comme des êtres humains. La justice est mieux servie.»Mieux servir la justice, c’était justement le but du Centre canadien d’étude et de coopération internationale, qui a supervisé les travaux de construction et de rénovation de 14 des 15 palais de justice. Les Canadiens ont aussi fourni les bureaux, chaises, classeurs et machines à écrire indispensables à ce projet clés en main de 4,5 millions de dollars qui doit contribuer à remettre un peu d’ordre dans le dantesque système judiciaire haïtien.Une tâche d’autant plus délicate que l’État est absent des campagnes et que les grozorteils, comme on appelle les paysans qui vont souvent pieds nus, ont tendance à se faire justice eux-mêmes. Chaque semaine, des petits criminels sont lynchés par des paysans qui n’en peuvent plus des lenteurs et des fourberies du système. En province, la plupart des prisonniers n’ont pas encore vu un juge, souvent après des mois d’incarcération. «Au moins, il n’y a plus d’exactions», observe un gendarme béninois membre de la mission internationale des Nations unies aux Gonaïves, la ville où fut proclamée l’indépendance en 1804. «On visite les prisons afin de s’assurer que les prisonniers et les prévenus ne sont plus battus et qu’ils mangent trois fois par jour.»Il n’est pas le seul étranger à être surpris par l’ampleur de la tâche à accomplir dans ce pays qui a pourtant reçu, au fil des ans, des milliards de dollars en aide internationale.Et qui n’a vraisemblablement pas fini de dépendre de l’étranger.LES FRÈRES DE L’ÎLEDes religieux québécois ont accompli un petit miracle: apprendre à lire à près de 90% des enfants de l’île de la Tortue.Hubert Boulanger, ex-directeur général du cégep Marie-Victorin, à Rivière-des-Prairies, connaît Haïti depuis plus de 20 ans. Responsable de la petite mission des Frères des écoles chrétiennes de Haut-Palmiste, sur l’île de la Tortue, il s’étonne encore de l’état de désorganisation générale qui prévaut dans ce pays. «La grande majorité des gens vivent comme il y a 500 ans avant Jésus-Christ, dit-il. Ils se déplacent à dos d’âne, cultivent de minuscules parcelles de terre, naviguent à la voile. Il n’y a ni livres ni journaux. Dans ce monde, les gens n’ont pas vraiment besoin de savoir lire pour gagner leur vie.»Par leur action énergique, les «frères de la côte», comme aiment à se qualifier les religieux québécois installés depuis 1974 dans cet ancien repaire de pirates et de flibustiers, sont néanmoins en voie de réaliser un miracle. En bonne partie grâce à eux, 7000 des 8000 enfants de l’île sont scolarisés. Un record de tous les temps en Haïti!La palme revient sans conteste au frère Bruno Blondeau, 76 ans, qui a mis sur pied un réseau d’écoles où 350 enfants finissent chaque année leurs études primaires. À son arrivée, en 1977, seuls trois élèves y parvenaient… Il a aussi aménagé, «à l’huile de bras», précise-t-il, la piste d’une soixantaine de kilomètres qui court sur la crête de l’île, à quelques centaines de mètres d’altitude. Sur la plage de sable blanc de la pointe ouest, j’observe frè Bwuno’ engager la conversation avec des pêcheurs à demi nus qui s’affairent à boucaner des poissons tropicaux. Il tente de les persuader de conserver les arêtes: broyées et mélangées avec les gousses d’un arbuste local, elles pourraient constituer une moulée pour les animaux. Peine perdue. Les pêcheurs veulent être payés d’abord. «Comme si on faisait de l’argent avec ça», grommelle le frère Bruno, qui s’éloigne en pestant contre le manque d’initiative des Haïtiens.

Culture

Mères courage

Dans Les filles tombées (Libre Expression), sa troisième saga historique, la romancière Micheline Lachance nous entraîne au 19e siècle, dans l’antre de la maternité de Sainte-Pélagie (l’Hospice de Sainte-Pélagie, appelé plus tard La Miséricorde), à Montréal, qui accueillait les jeunes femmes aux prises avec une grossesse non désirée. « Elles étaient tombées… dans le péché », explique celle qui a consacré trois ans de recherches et d’écriture à ces malheureuses. « La société était terriblement dure à leur égard. Elles étaient des pécheresses même si elles n’étaient pas toujours responsables de leur état. » Le sort de ces jeunes femmes a tellement intéressé Micheline Lachance qu’elle leur a consacré un mémoire de maîtrise (UQAM), qui sera publié prochainement, avant de les observer avec sa lorgnette de romancière.Ce sujet, vous le portez en vous depuis longtemps…À 20 ans, j’étais stagiaire en service social. L’une des premières missions que l’on m’a confiées a été d’aller chercher un bébé né d’une fille-mère, à La Miséricorde, pour le conduire dans sa famille d’accueil. Je n’ai jamais oublié l’émotion que j’ai ressentie en descendant l’escalier de l’hôpital, portant le bébé dans mes bras. Il pleurait. Je m’identifiais à sa jeune mère, qui venait d’accoucher. Dans les années 1970, les filles-mères étaient encore jugées sévèrement. Je regardais cet enfant en me disant : toute sa vie, il ressentira un grand vide… J’ai finalement laissé le service social pour le journalisme, mais mon premier grand reportage dans le magazine Actualité (ancêtre de L’actualité) portait sur les orphelins en attente d’adoption. Plus tard, j’en ai fait un autre sur des orphelins adultes réclamant le « droit aux origines ». C’est un thème qui m’a toujours bouleversée.Vous avez eu accès aux archives du Centre Rosalie Cadron-Jetté pour écrire votre mémoire de maîtrise. Qu’y avez-vous découvert ?D’abord, j’ai eu l’impression d’être tombée sur une mine d’or ! Ces archives n’avaient à peu près jamais été consultées. J’y ai appris que les religieuses n’ont pas mérité la réputation peu flatteuse qu’on leur a faite concernant leur façon de traiter les filles-mères. Elles étaient très humaines. Par exemple, même si l’aumônier leur interdisait d’accueillir plus d’un certain nombre de pensionnaires, elles faisaient toujours une place à qui frappait à leur porte. Les soeurs gardaient des liens avec les filles. Et les jeunes femmes qui n’avaient nulle part où aller demeuraient à la maternité, parfois pendant des années. Si ça avait été le goulag qu’on a décrit, elles se seraient sauvées !Ce n’était peut-être pas prévu, mais votre roman fait étrangement écho à l’actualité… J’aborde ici un thème, ma foi, assez intemporel : les naissances non désirées. Quand je vois, aujourd’hui, le premier ministre Harper jongler avec la recriminalisation de l’avortement (même s’il s’en défend), je m’inquiète d’un retour en arrière. Qu’est-ce qui attend les jeunes filles enceintes victimes d’inceste ou de viol ? Et toutes les femmes qui ne sont pas dans un état psychologique ou physique leur permettant de mener à terme une grossesse ? On ne va quand même pas revenir au temps des avortements clandestins à l’aide d’aiguilles à tricoter !