À la une

Culture

Histoires de chat

«C’est fini, dit-elle; Valentin est trop vieux pour voyager. Je me suis installée dans le quartier Plateau-Mont-Royal.» À défaut de rouler sa bosse dans le monde, son abyssin lui a inspiré un tout nouveau roman, Les Neuf Vies d’Edward (Denoël). «C’est ma première incursion dans l’histoire depuis Marie Laflamme.» Car Edward, alias Valentin, vit tantôt dans l’Antiquité, tantôt au temps des Templiers; il s’arrête chez Henri IV, puis chez la reine Victoria, enfin chez Jean Talon, en Nouvelle-France… avant d’aller finir ses jours en Floride.

Publicité
Culture

Silence de mort

À quelques heures d’intervalle, les deux membres d’un couple ont été assassinés. L’homme a reçu une balle en plein front, sa femme a été étranglée. Basta ! La célèbre détective Maud Graham mène l’enquête. Elle découvrira rapidement qu’il s’agissait de gens peu appréciés du voisinage, notamment parce qu’ils étaient bruyants et très portés sur la fête. En règle générale, il n’y a presque rien d’autobiographique dans les romans de Chrystine Brouillet. Pas cette fois. Un voisin tonitruant n’est pas étranger à la trame de ce nouveau polar. Trop de décibels dans notre environnement immédiat « nous donnent l’impression d’être pris en otage dans notre propre demeure », dit la romancière. Pour un écrivain en mal de silence, le supplice est encore plus grand, plus insupportable. Il y a longtemps que Chrystine Brouillet, reine du polar au Québec, voulait écrire sur ce fléau trop peu connu qu’est la pollution sonore. Parions que ce nouvel épisode des aventures de Maud Graham fera beaucoup… de bruit. (Silence de mort, par Chrystine Brouillet, La courte échelle, 376 p., 29,95 $)

Culture

Le chat sauvage

La chose ne m’avait jamais autant frappé que dans Chat sauvage: les romans de Jacques Poulin sont écrits, ostensiblement pour ainsi dire, au passé simple. Et l’effet de cet emploi est de nous avertir, aussitôt, que nous sommes en train de lire, non pas un de ces grimoires échevelés qui veulent tout devoir à l’instinct, mais un livre, un vrai livre, de ceux qui exigent d’être respectés, tenus à une certaine distance des grossièretés de l’existence.Le narrateur lui-même, Jack, qui nous est familier depuis quelques livres, est un grand lecteur, en plus d’être écrivain – ici, écrivain public, rédigeant à la commande des lettres d’amour – et de s’intéresser fortement, comme son avatar des Grandes Marées, à la traduction. Il va nous entretenir assez longuement, par exemple, des bourdes incroyables que font les traducteurs français quand il est question de baseball dans un roman américain. Il va également nous fournir toutes les indications nécessaires sur ses propres goûts littéraires. Il lit Richard Ford pour améliorer un peu sa propre «petite musique». Et beaucoup d’autres écrivains américains, Hemingway, Carver, Chandler, Brautigan, mais aussi Gabrielle Roy et Modiano, enfin tous ceux qui ont cette «écriture sobre et harmonieuse» dont rêve Jacques Poulin.Le critique de Chat sauvage est, à vrai dire, un peu embêté. Sur le style, sur les tendances littéraires de Jacques Poulin, il n’a presque plus rien à dire; le romancier lui-même a épuisé le sujet. Une autre voie s’ouvre à lui: montrer les liens qui unissent ce roman à ceux qui l’ont précédé. Ça aussi, c’est fait. Le personnage du narrateur souffre du coeur, comme celui du Coeur de la baleine bleue. Il s’appelle Jack Waterman, comme le héros de Volkswagen blues, et comme lui il a suivi la piste de l’Oregon. Le caléchier de Chat sauvage, vous le reconnaissez, bien sûr: c’est celui du premier roman de Jacques Poulin, Mon cheval pour un royaume… Je m’arrête. Quand on ouvre Chat sauvage, on ne commence pas à lire un roman. On continue à lire Jacques Poulin.Cela dit, il faut ajouter aussitôt que ce roman n’est pas que la simple répétition des précédents. Des nuances importantes y apparaissent (tout, chez Jacques Poulin, est affaire de nuances): l’érotisme, qui s’annonçait un peu timidement dans Le Vieux Chagrin, est ici étonnamment présent, ouvert; et le Vieux-Québec, presque jamais quitté par l’action, joue plus que jamais le rôle principal, dans un suspense bien soutenu qui demeure énigmatique jusqu’à la fin, et au-delà. La ville devient dans ce livre un lieu romanesque autosuffisant, dont les rues, les places, les monuments semblent parler cette langue secrète que l’«écrivain public» cherche constamment à reproduire.Les fidèles lecteurs de Jacques Poulin, dont je suis, seront comblés. C’est chaud, confortable comme une vieille couverture. L’humour grave, blessé, qui est une des marques essentielles de l’art de Jacques Poulin, y est pratiqué avec un art de plus en plus subtil. Des personnages attachants, nimbés d’un léger mystère, occupent l’espace. Mais les autres lecteurs, les non-initiés? Je pose la question autrement: le romancier de Chat sauvage a-t-il réussi à faire de Québec un lieu mythique assez riche, assez puissant pour que des lecteurs venus de loin – de toutes les formes de lointain – puissent se laisser prendre dans ses entrelacs? N’écrit-il que pour nous, ses proches? N’est-il entendu que par nous? Il me semble que, devant une oeuvre si parfaitement réussie dans son ordre, la question ne peut éviter d’être posée.Je signale, en post-scriptum, un livre au titre déplorable, Le bonheur a la queue glissante (oui, c’est bien ça!), et qui a beaucoup d’autres défauts, mais qui a aussi le singulier mérite de nous faire connaître, de l’intérieur, un personnage d’immigrante qui paraît totalement authentique. Dounia, la Libanaise, vit depuis plusieurs années au Québec, avec son mari, ses enfants, ses petits-enfants. Elle ne parle ni le français ni l’anglais, mais, au contraire de son mari, Samir, elle ne rêve pas de retourner au pays d’origine. «Je veux mourir, dit-elle, là où mes enfants sont heureux.» Le livre est fait de ses réflexions, de ses souvenirs, entre bonheur et malheur.Ce livre n’est pas, à vrai dire, un roman au sens habituel du mot, car l’action, si l’on peut appeler ainsi quelques événements dispersés, ne s’organise jamais comme telle. Mais, au fil d’une écriture tantôt maladroite, tantôt habile à rendre les atmosphères, les mouvements d’une pensée, Abla Farhoud réussit à nous faire pénétrer dans un univers que nous avons tout intérêt à connaître.Chat sauvage, par Jacques Poulin, Leméac/Actes Sud, 189 pages, 22,50$.Le bonheur a la queue glissante, par Abla Farhoud, L’Hexagone, 175 pages, 17,95$.CHAT SAUVAGESes yeux rougis d’alcoolique étaient perdus dans l’immensité brumeuse. En parlant, il faisait de grands gestes qui embrassaient l’horizon, et c’est le Québec tout entier que je voyais se détacher de la rive et gagner la haute mer pour «mêler sa voix au concert des nations», comme on disait autrefois dans les manuels d’histoire.Allongé à ses côtés, les yeux mi-clos, je me laissai envahir par les images d’un Québec voguant librement dans les eaux internationales. Soudain, les ronflements mirent un terme à ma rêverie. Le Gardien s’était endormi, complètement soûl une fois de plus… Jacques Poulin

Culture

L’autre tête de Papineau

Si Mgr Paul-Émile Léger n’avait pas eu parmi ses ancêtres un Patriote de 1837, Micheline Lachance, qui a signé la biographie du cardinal, n’aurait jamais rencontré Julie Bruneau-Papineau ni vendu 60 000 exemplaires du Roman de Julie Papineau (Québec/ Amérique), un succès de librairie extraordinaire à la modeste bourse du livre québécois. Trois ans plus tard paraît L’Exil, le deuxième volume de cette biographie romancée, qui est plus une biographie qu’un simple roman. »Tout est vrai, dit Micheline Lachance: le contenu des dialogues, les péripéties de l’exil aux États-Unis et en France, les difficultés matérielles de Julie à son retour, sans son mari, la folie de son fils Lactance, même le temps qu’il fait et la couleur du ciel! Seule la forme tient du roman. »Les dialogues, elle les a construits en utilisant les lettres laissées par les personnages eux-mêmes. La vie quotidienne, elle l’a rendue grâce aux huit volumes du journal intime d’un des fils Papineau, Amédée, ou encore grâce à celui de Jacques Viger, voisin des Papineau. Il aura fallu neuf années de recherche à la journaliste de L’actualité et ex-rédactrice en chef de Châtelaine afin de réunir la documentation nécessaire pour composer, par l’intermédiaire du personnage de la femme de Louis-Joseph Papineau, une riche fresque historique. Aujourd’hui, elle dit qu’elle serait prête à défendre ses deux livres devant n’importe quel aréopage d’historiens.Ceux-ci, en particulier Fernand Ouellet, ont tracé un portrait peu flatteur de Julie Papineau. « On en a fait un personnage mélancolique et janséniste, dit Micheline Lachance. Une femme geignarde, obsédée par la maladie et les difficultés financières. » Or, la correspondance de Julie – une centaine de lettres – a révélé une femme forte et résolue, enflammée politiquement, qui n’hésite pas à écrire qu’il faut « utiliser la violence pour libérer la nation ».Plusieurs des critiques du premier livre ont tenté de faire de Julie Papineau une féministe avant le temps. « C’est réducteur, s’insurge l’auteur. Et puis, dans son milieu, elle n’était pas exceptionnelle. Quand on creuse l’histoire, on découvre des dizaines de femmes comme elle. Je pense, par exemple, à la femme de LaFontaine, qui se rendait dans les prisons pour écrire les lettres des prisonniers. »En fait, Julie Papineau est un personnage complexe qui illustre bien les contradictions de l’époque, partagée entre le conservatisme social et la modernité naissante. « Plus j’écrivais, plus son personnage grandissait et moins celui de Papineau devenait attrayant », raconte l’auteur. Cela est particulièrement évident dans L’Exil. Le chef des Patriotes y apparaît comme un homme égoïste, têtu, imbu de lui-même, alors que Julie sort grandie de l’adversité et de la solitude qu’un Papineau insensible lui impose. N’est-ce pas téméraire de faire revivre les morts, de prétendre décrire leurs sentiments et leurs pensées les plus intimes? Malgré une angoisse permanente, celle de se tromper et de « prêter aux personnages de fausses intentions », la journaliste d’expérience qu’est Micheline Lachance reste convaincue qu’elle n’a pas romancé le tragique destin de Julie Papineau. Elle a tout simplement remis en place les pièces d’un immense puzzle que le temps avait éparpillées dans 100 boîtes différentes.

Culture

Rencontre avec Delphine

Est-ce que je te dérange? fait partie de ces romans brefs que depuis quelques années Anne Hébert lance comme des signaux un peu énigmatiques à des lecteurs tour à tour interdits et ravis. Il a pour personnage principal et presque unique une jeune fille, encore toute prise dans l’enfance, qui s’appelle Delphine; soeur de la Clara d’Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais, et de la fille dangereuse qui, dans L’Enfant chargé de songes, surgit dans la vie de Julien.Elle apparaît d’abord au narrateur, Édouard Morel – personnage falot et se voulant tel, par peur de la vérité qui gît dans sa lointaine enfance -, près de la fontaine de l’église Saint-Sulpice, à Paris, et comment ne nous souviendrions-nous pas des fontaines du Tombeau des rois: « N’allons pas en ces bois profonds / À cause des grandes fontaines / Qui dorment au fond. » Delphine est là, près de la fontaine, « légèrement offusquée d’être au monde », dit admirablement la romancière, totalement solitaire, et ne le deviendra pas moins lorsque Morel et son ami Stéphane, fascinés par elle, la prendront en charge. Elle est venue de très loin, d’un autre pays, pour tâcher de retrouver un homme marié qui (semble-t-il) lui a fait un enfant.Delphine est un des personnages les plus étranges, les plus troublants qui soient entrés dans l’univers d’Anne Hébert. Bizarre, un peu folle, fabulatrice, s’imposant chez Édouard, qui n’en peut mais, avec un sans-gêne total, elle est surtout intraitable. Elle n’accepte pas de composer avec un monde qui résiste obstinément aux rêves, aux désirs fous de l’enfance. Elle fait paraître médiocres, irrécupérablement médiocres tous ceux qui l’entourent, les deux amis qui la recueillent, et son misérable amant. Elle mourra, à la fin, et l’on oserait presque dire qu’elle était faite pour mourir. « Est-ce que je te dérange? » demande le titre du roman. Oui, certes, et non pas seulement Édouard Morel; le lecteur ne sort pas tout à fait indemne de cette rencontre. Nous savions, depuis le début du récit, que Delphine était venue à Paris d’un pays lointain. Nous apprenons, dans les dernières pages, que ce pays est le Canada. N’est-ce pas Paris, surtout, que cette Canadienne voulait conquérir, dont elle voulait se faire aimer? (Seuil, 138 pages, 17,95$)

Culture

Anne Hébert existe, je l’ai rencontrée

Anne Hébert s’avance, distante, longue et fine dans son manteau gris cintré. Son pied inquiet touche à peine le sol. Elle tend la main, un sourire juvénile sur son visage rose auréolé de cheveux blancs.D’emblée, elle demande qu’on lui réserve un taxi. « Qu’il m’attende en bas, dans 15 minutes. » Pressée d’en finir. Là, tout de suite. »L’écriture a besoin de silence, de recueillement. » Elle l’a toujours dit, l’a toujours cru. C’est connu. Anne Hébert fuit comme la peste les mondanités, les consécrations pompeuses et… les médias. « Je n’accepte que de courtes interviews à l’occasion de la sortie d’un livre », m’avait-elle signifié en novembre dernier.Est-ce que je te dérange? vient de paraître aux éditions du Seuil. Ce roman met en scène une Québécoise de 23 ans, Delphine, qui s’exile en France pour aller retrouver son amant. Elle erre, désespérée, dans les gares, les places, les rues de Paris, une ville qu’Anne Hébert a habitée pendant plus de 40 ans. « Je ne parle pas de choses que je ne connais pas bien. » C’est un roman qui parle d’amour blessé, impossible, absolu. Le noyau dur de son oeuvre depuis toujours. »Les amours absolues ne durent pas longtemps. L’absolu n’est pas dans le temps. Il peut être dans l’instant, mais pas dans le temps. Il y a cette nostalgie de l’amour absolu dans mes livres. C’est-à-dire que le premier amour, c’est l’amour avec la mère, probablement. C’est ça pour presque tous mes personnages: une nostalgie très très ancienne, très très profonde. »Il m’aura fallu franchir un véritable barrage pour rencontrer Anne Hébert. Au Québec, où elle est revenue au printemps, l’an dernier, ses agents littéraires et son entourage la protègent jalousement, parfois même malicieusement, à croire que la gloire des grands donne du pouvoir aux petits. Chacun prétexte la discrétion légendaire de la grande romancière, insistant sur son grand âge et sa grande notoriété.Son ami fidèle et discret – comme elle les aime – Michel Gosselin, fondateur du Centre Anne-Hébert, qui ouvrira ses portes le 15 mai à l’Université de Sherbrooke, insiste: »Anne Hébert est très angoissée à la parution d’un de ses livres. Elle n’est sûre de rien, jamais. Il ne faut pas la bousculer. »Mais qu’on ne s’y trompe pas. La Bretonne Françoise Blaise, qui est depuis une douzaine d’années responsable des auteurs québécois publiés au Seuil, dit d’Anne Hébert qu’elle est « un mélange de force et de vulnérabilité, sa vulnérabilité étant aussi forte que la force qu’elle peut déployer. Il y a deux climats, toujours, chez Anne. Il y a sa douceur, la plupart du temps feinte, et puis il y a cette violence, qui ne cesse de poindre. Il y a une épaisse couche de glace en dessous. »Le poète Jean Royer, éditeur des actes du Colloque international Anne Hébert, qui a eu lieu en 1996 à la Sorbonne, disait il y a quelques années: « Anne Hébert m’est toujours apparue comme une grande fille sage qui a l’air de mener une vie tranquille et lointaine, comme pour se protéger de la violence qui habite ses personnages. »Quatre-vingt-un ans. Est-ce possible? Cette femme est un monument. Un monument vivant, qui refuse la consécration, la flatterie, la fausseté. Dans la vie comme dans l’écrit. « Quand on commence sur une voie fausse, on va vers l’absurde, absolument. »Comment sait-on qu’on est sur la bonne voie? « On ne le sait pas. On ne le sait jamais. Il faut y tendre de toutes ses forces, il faut cultiver sa conscience aussi, je crois. Il faut s’exercer dans toutes les démarches de sa vie à être authentique, c’est très très important. »Pour Anne Hébert, ce qui importe, c’est « vivre d’abord ». Les livres ne passeront jamais avant. « L’écriture n’est pas séparée de la vie. Il faut qu’elle s’alimente dans la vie. Ce n’est pas possible autrement. Il faut avoir des racines dans le monde pour pouvoir écrire. L’écriture n’est pas un pur esprit. Tous les arts, je crois, s’alimentent à la vie. »De la vie d’Anne Hébert, on sait peu de choses. L’écrivaine a découragé toute entreprise biographique. Ses quelque 40 années d’exil en France n’ont pas aidé. On sait tout de même que la poète, dramaturge et romancière était très liée à son cousin Saint-Denys Garneau, trouvé mort, à 31 ans, le soir du 24 octobre 1943 près de la rivière Jacques-Cartier à Sainte-Catherine-de-Fossambault (aujourd’hui Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier), où elle est née. « Sa poésie a profondément influencé la mienne », a-t-elle déjà dit. C’est d’ailleurs un recueil de poèmes qu’elle fait d’abord paraître, à Montréal, en 1942: Les Songes en équilibre, prix David. Elle a 25 ans. Elle est si belle, si frêle, si mystérieuse déjà.On sait aussi qu’elle a grandi dans une famille bourgeoise de Québec, entre un père critique et écrivain, Maurice Hébert, une mère qui entretenait le rêve de la France mythique et un frère, Pierre, comédien et metteur en scène. Un autre frère aussi, malade, et une soeur morte dans l’enfance, mais dont elle ne parle jamais.Même à ses amis, Anne Hébert ne parle pas de sa vie intime. Son éditrice, Françoise Blaise, qui, avant le retour de l’écrivaine au Québec, la voyait toutes les semaines, affirme: « Un grand mystère entoure Anne Hébert. Je ne sais rien d’elle. Je ne sais rien de sa vie. Ce qui la caractérise, c’est ce mystère. »Depuis Les Songes en équilibre, il y a 56 ans, une quinzaine de livres seulement. « Anne est perfectionniste », dit son éditrice. Une quinzaine de livres seulement, mais une douzaine de prix littéraires, dont quatre fois le Prix du gouverneur général. Son Kamouraska, aujourd’hui traduit dans une quinzaine de langues, qui a reçu le Prix des libraires, en 1971, avant d’être porté à l’écran par Claude Jutra. Ses Fous de Bassan, prix Femina 1982, ensuite adapté au cinéma par Yves Simoneau.Son oeuvre est étudiée, disséquée, célébrée dans le monde. « Je ne suis pas une théoricienne », a-t-elle toujours rétorqué. Elle a quand même accepté de faire don au futur Centre Anne-Hébert des exemplaires des thèses qui lui sont consacrées, de certaines lettres triées sur le volet et de plusieurs de ses manuscrits… Mais, à sa demande, ces derniers ne seront accessibles aux chercheurs que trois ans après sa mort. »La grande dame de la littérature québécoise », se plaît-on à dire. Même si sept éditeurs québécois ont refusé récemment ses Chambres de bois, dont un journaliste leur avait envoyé un pseudo-manuscrit sous un pseudonyme! Les sept, dont Boréal, distributeur officiel du Seuil et coéditeur d’Anne Hébert au Québec, n’ont pas reconnu l’oeuvre, sa première à paraître au Seuil, en 1958, prix France-Canada et prix Ludger-Duvernay, portée aux nues par la critique. Mais, de ce canular orchestré par un journaliste de La Presse, la grande dame ne se formalise pas. Si ce n’est cette réflexion lancée du bout des lèvres: « Je trouve que les éditeurs ne savent pas lire. Ce n’est pas que je trouve que tout le monde devrait aimer ce que j’écris, mais j’ai une écriture très typée; s’ils ne l’ont pas reconnue, c’est qu’ils ne lisent pas beaucoup. »Quoi qu’on en pense aujourd’hui, Anne Hébert n’en est pas à une rebuffade près. « Le Torrent a été refusé partout. Je l’ai publié à mes frais, parce que j’avais gagné le prix David avec mon livre précédent. » De ce Torrent, écrit en 1945 et paru en 1950, on dira: « Cette fable terrible est l’expression la plus juste qui nous ait été donnée du drame spirituel du Canada français. »Et il y a aussi Le Tombeau des rois. « Il a été refusé partout, dit-elle. C’est Roger Lemelin qui l’a publié, à ses frais. » C’était en 1953. Dès lors, on dira de la poésie d’Anne Hébert qu’elle marque « une étape dans la libération progressive de l’être canadien-français ». Anne Hébert allait choisir peu après de s’établir en France… »Écrire en ce temps-là, c’était être vouée à la damnation », déclarait-elle encore il y a quelques années. « Et, pour les gens moins portés sur l’Inquisition, c’était faire preuve d’un goût immodéré pour l’oisiveté. De toute façon, on ne vous publiait pas. Surtout si vous écriviez de la poésie. »Vivant en France, elle a pourtant toujours mis le Québec au centre de son oeuvre. Elle disait il y a 10 ans: « Le Québec est devenu mon arrière-pays, celui que j’ai aujourd’hui dans mon imaginaire, et j’ai besoin de le garder à distance pour en parler. »Certains, dont Jacques Ferron et Jean Éthier-Blais, lui ont reproché d’être en quelque sorte inféodée à la France et d’écrire, pour les Français d’abord, sur le Québec des grands espaces et des villages de campagne. Sa réaction: « J’ai l’impression qu’on me traite de renégate, de traître à la patrie. »Aujourd’hui, sereine et dégagée, elle refuse d’attribuer à l’esprit obtus des éditeurs d’antan son exil volontaire. « Je ne suis pas partie pour chercher un éditeur, mais j’en ai trouvé un, et je suis toujours au Seuil, depuis 1958. »Si la fin d’Est-ce que je te dérange? a été écrite et récrite à Montréal, l’essentiel du travail s’est fait en France. « Ce roman a été inventé, pensé, mûri, porté, pendant longtemps, à Paris. » Et, même si « la première idée d’un roman est faite de toutes sortes de rencontres qui un bon jour s’amalgament », c’est la vision, un soir à Paris, d’une sans-abri, il y a quatre ou cinq ans, qui a en grande partie donné naissance à Delphine. »Je rentrais avec des amis d’un concert, assez tard. Il pleuvait à torrents, et elle était assise à ma porte, la tête sur les genoux. Elle devait avoir 16 ans, pas plus. Quand elle m’a vue, elle a eu un regard de terreur, de personne traquée. Et moi, j’ai été paralysée aussi. Je ne savais vraiment pas quoi faire pour l’aider. J’ai pensé lui offrir de l’argent, mais je me suis dit que j’allais peut-être l’abaisser parce qu’elle n’avait pas l’air d’une mendiante. Et je ne pouvais pas la faire entrer chez moi non plus. Je l’ai laissée là et je suis rentrée lâchement. Et cette image ne m’est pas sortie de la tête. »Elle n’a pas voulu pour autant faire de son roman un livre de revendications pour les sans-abri. L’idée d’une littérature au service de quelque cause que ce soit ne lui effleure même pas l’esprit. « Je ne sais pas ce qu’on veut dire par écrivain engagé. Si on entend quelqu’un qui fait de la politique, qui est engagé dans un mouvement politique, non, je ne le suis certainement pas. Mais je suis engagée dans le fait d’écrire, dans ma vie. »Ce qui ne l’empêche pas d’être particulièrement sensible aux conditions de vie des « S.D.F. », comme on dit en France. « Je sais que c’est un phénomène de société qui ne touche pas seulement les jeunes et qu’on en trouve autant à Paris qu’à Montréal. Des gens perdus, j’en ai rencontré beaucoup. Et ça m’a profondément troublée. Probablement parce que moi, qui ai habité deux pays profondément, je suis sensible à ça: être entre deux chaises. »La Delphine d’Est-ce que je te dérange? dit: « Je n’ai pas de pays. Mon pays c’est n’importe quelle ville où il y a des trottoirs pour marcher. » Et plus loin: « Je n’ai pas de pays. Pas de pays du tout. »Mais Anne Hébert précise: « Je n’aurais jamais pu dire ça. Absolument pas! Le Québec est fortement, profondément mon pays. Et, comme j’ai vécu longtemps en France, j’ai fait des racines là aussi. Après 40 ans, vous savez, c’est bien ancré. » L’an dernier, lorsqu’elle a quitté la France, Anne Hébert se disait « inquiète et émue » à l’idée de rentrer au Québec. Après un an, elle avoue se sentir quand même « un peu dépaysée »: « Ce n’est pas le Québec que j’ai connu… » Et finalement: « Je suis toujours inquiète et émue. C’est probablement mon état naturel. »Correction : Les éditions du Seuil ont pour distributeur Diffusion Dimedia et non Boréal. Les éditions du Boréal ne sont ni le «distributeur officiel du Seuil» ni le coéditeur avec le Seuil de l’oeuvre d’Anne Hébert au Québec. L’oeuvre romanesque de celle-ci est publiée au Seuil, mais son plus récent recueil de poésie, Poèmes pour la main gauche, est paru à Boréal en 1997.

Culture

Marcello del Plato Monte Royale

Dans son dernier roman, Un objet de beauté, Michel Tremblay crée de toutes pièces un peintre de la Renaissance, à qui il donne la parole, et dont il décrit longuement les oeuvres, qui auraient été plagiées par Léonard de Vinci et quelques autres barbouilleurs de son époque.Il s’appelle Marcello del Plato Monte Royale, dit le Marcello (1459-1548).Vous voilà bouche bée. Je le suis, moi aussi. Et vous serez encore plus ahuri quand vous lirez le roman (car vous le lirez). Quand vous découvrirez que les personnages de la grande fresque peinte par Marcello dans la chapelle Sixtine viennent tout droit de la ménagerie de Michel Tremblay: la «grosse femme», Albertine et son Marcel, etc.Le texte est à la fois d’une rouerie et d’une naïveté proprement invraisemblables. Le romancier fait dire, par exemple, à Piero della Francesca: «Comment tu fais, Marcello, ta perspective est toujours parfaite, alors que mes personnages à moi…» Il fait cohabiter les vocabulaires les moins compatibles, «une venelle pentue derrière le Vatican» et des personnages «paniqués». Il souffle à tous vents une érudition de papier mâché, accumule les clichés, les phrases ridicules.«Eppur’, si muove!» disait Galilée. Et pourtant, ça marche! On est emporté par ce torrent de mots, par une conviction, un plaisir d’écrire si hénaurmes, si évidents, que pas un instant, malgré toutes sortes de réticences, on ne songe à interrompre sa lecture. Michel Tremblay livré sans retenue à la folie de l’écriture, c’est assez extraordinaire.Si je dis qu’Un objet de beauté est le roman le plus puissant qu’ait jamais écrit Michel Tremblay – à des annéeslumière des bluettes sentimentales qui l’ont précédé ces dernières années -, on voudra bien exclure de cette opinion toute idée de perfection. Il s’agit là, au contraire, d’un roman extrêmement imparfait, mêlant de façon incongrue, comme je l’ai dit, les registres de langage les plus divers, la vulgarité et la préciosité, confondant l’invraisemblable et le fantastique, permettant au narrateur d’intervenir à tout propos dans le récit pour nous faire part de ses sentiments et, enfin, désobéissant aux lois les plus communément reçues de la composition romanesque. Michel Tremblay s’avance, ici, splendidement armé de tous ses défauts, les exhibant avec une totale impudeur. Mais, en littérature, les défauts ont cette propriété singulière de se transformer en qualités, lorsqu’ils sont mis au service d’une puissance de langage.Les premières pages, superbes, nous plongent dans le petit enfer d’Albertine et de son fils Marcel, le demeuré, réduits à survivre dans un sous-sol minable, rue Sherbrooke, près de Saint-Denis; Albertine, plus elle-même que jamais, enveloppée de sa rancoeur comme d’un somptueux manteau, toujours au bord de la tragédie, Marcel, âgé de 22 ans maintenant, âme d’enfant dans un corps d’homme, qui s’invente des récits imaginaires – films, romans – pour échapper à la violence qu’il sent monter en lui. C’est lui, bien sûr, qui a créé Marcello del Plato Monte Royale: invraisemblable, mais vrai. Il a également imaginé, entre autres fictions consolantes, un roman à la Gabrielle Roy dans lequel il décrit, avec une intensité à peine soutenable, un feu de brousse en Saskatchewan.Mais je ne vais pas signaler tous les passages du roman qui seraient dignes de l’anthologie. Ils sont nombreux. Nombreuses, aussi, les pages où l’intérêt risque de flancher, tant Michel Tremblay prend des risques. Autour d’Albertine et de Marcel, qui occupent le centre de l’action, tournent des personnages d’importance diverse: la «grosse femme», qui a une mort digne d’elle, Thérèse, qui n’en fait qu’à sa (mauvaise) tête… Tous se retrouveront, à la fin, sauf la «grosse femme», dans l’ancien logement de la rue Fabre, pour une fin qui ressemblera, inévitablement, à une démolition.Il m’est venu une pensée un peu étonnante en sortant du roman. Je me suis souvenu du livre autobiographique de Fernand Dumont, dans lequel il parle du travail qu’il n’a cessé de faire, sa vie durant, pour rapprocher la culture populaire, celle de son enfance, de la culture savante, qu’il pratiquait avec ferveur. Il y a de cela, me semble-t-il, chez Michel Tremblay, dans Les Belles-Soeurs comme dans Un objet de beauté, le heurt de deux cultures difficilement accordées. C’est à se demander si ce conflit n’est pas une des causes fondamentales de la difficulté que nous avons, Québécois, à nous exprimer complètement. Mais les choses, chez Tremblay, se passent de façon moins ordonnée que chez Fernand Dumont; il est, lui, écrivain, brasseur de mots, non philosophe. Et son monde, à lui, est d’une tristesse infinie. Privilège d’artiste.Si, par ailleurs, vous sentez le besoin de méditer un peu sur l’écriture, la lecture, le livre, vous serez peut-être bien avisé de le faire en compagnie de Suzanne Jacob, dont le bel essai intitulé La Bulle d’encre remportait il y a quelques mois le Prix de la revue Études françaises, à l’Université de Montréal. C’est tout à fait un livre de Suzanne Jacob: d’une pensée exigeante, voire têtue, délicieusement compliquée à l’occasion, usant de tous les moyens, fiction aussi bien que réflexion, pour faire passer des convictions profondément senties. Elle plaide passionnément pour l’autre, pour l’autrement – contre ce qu’elle appelle le «vécu», le «terminé» -, pour ce qui permet d’échapper à la «fiction dominante». C’est dire qu’il y a de la polémique dans l’air, de la protestation. Mais l’ouvrage est porté, avant tout, par la passion de créer, d’inventer. En guise de conclusion, Suzanne Jacob nous communique son admiration pour deux grands livres: le Monsieur Melville de Victor-Lévy Beaulieu (oui, c’est un grand livre) et La Mort de Virgile de Hermann Broch.Un objet de beauté, par Michel Tremblay, Leméac/Actes Sud, 340 pages, 29,95$.La Bulle d’encre, par Suzanne Jacob, PUM/Boréal, 130 pages, 19,95$.UN OBJET DE BEAUTÉAujourd’hui, tout le monde a déménagé. Tout le monde. La famille au grand complet. Et plus rien ne ressemble plus à rien. Il a vu sa grand-mère Victoire mourir, il a même cru voir son âme s’envoler au ciel, sa mère est de plus en plus songeuse, renfermée et vindicative en même temps, sa soeur passe ses journées dans un bain trop chaud malgré les recommandations du médecin qui prétend qu’elle se fait bouillir comme un homard et que ça l’affaiblit dangereusement, ses cousins ne lui parlent presque plus parce qu’ils ont peur de lui – c’est du moins ce qu’il ressent en leur présence, parce que jamais ils ne la sollicitent -, son oncle Édouard, le frère cadet de sa mère, continue à se prétendre duchesse dans un monde où chacun peut devenir ce qu’il veut, et son oncle Gabriel boit parce que… Parce que sa tante Nana va mourir. Michel Tremblay

Publicité
Un melting-pot nommé Lhasa Culture

Un melting-pot nommé Lhasa

Le public québécois a fait d’elle la découverte de l’année! «C’est ici que j’ai connu ce qui s’approche le plus du sentiment d’avoir un pays.»

Société

La quadrature du globe

Certains se souviendront des Vrais Penseurs de notre temps que publia, en 1989, Guy Sorman, un livre de rencontres et de réflexions pertinent. Cette fois-ci (Le monde est ma tribu, Fayard), notre sociologue-journaliste prend une si grosse bouchée, cependant, qu’il lui arrive presque de s’étouffer: l’auteur voudrait être à la fois Tocqueville, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Claude Lévi-Strauss et Voltaire! C’est beaucoup d’ambition pour un seul homme.La question que soulève Sorman, pourtant, est fondamentale: comment les forces centrifuges de la mondialisation vont-elles réagir aux tensions centripètes des nationalismes? L’approche de Sorman tient à la fois de l’encyclopédie et de la télévision. Pour évoquer l’âme des peuples, il puise dans l’histoire, pour fouiller ce qu’il nomme le McMonde – en référence aux hamburgers et à la souris -, il fait le tour de la terre, de Brooklyn à Ceuta, de la passe de Khyber à la Terre de Feu, buvant ici de la vodka, là du coca, ailleurs les paroles d’un sage, d’un militaire ou d’un pêcheur.En chaque lieu, Sorman met en perspective les échanges qui ont fait nos civilisations. Ce qui est vraiment nouveau, en effet, c’est moins la circulation des marchandises et des idées, ou l’affrontement des religions, que la conscience que nous en avons. McCésar, McAttila, McAlexandre, McNapoléon ou McHollywood ne sont que des vagues d’ampleurs variables.L’entreprise est à première vue séduisante, mais le problème de ce périple tient peut-être à la personnalité du voyageur. Guy Sorman, d’éducation laïque et française, cherche à réconcilier les tribus, dont il respecte les cultures diverses, et le McMonde, pour l’efficacité duquel il a la plus grande admiration. Comment peut-on être français, américanophile et anthropologue?L’ouverture du livre (on a presque envie de dire: la première séquence) porte sur le voyage que fit le jeune Darwin à bord du Beagle, qui navigua du côté de la Patagonie, et qui serait à l’origine d’un changement de paradigme dans notre civilisation. Parti en expédition géologique, le savant anglais revint chez lui avec le projet d’écrire De l’origine des espèces, qui annonça «l’écroulement des révélations religieuses et leur remplacement par des idéologies rationalistes venues combler les vides abandonnés par le divin». Darwin rayait de la carte le bon sauvage et le mythe de la Création.Guy Sorman, pour sa part, ne souhaite la disparition ni des sauvages, ni des religions, ni des tribus. Lors de son séjour en Turquie, il se persuade que l’islam n’est pas l’islamisme. Il reconnaît à chacun, Japonais, Russe ou Sénégalais, le droit à sa petite patrie. Mais il affirme d’un même souffle que personne n’échappera, en Bosnie comme en Chine, à l’«américanisation». Mais qu’est-ce à dire? Il ne faut pas confondre: les techniques sont universelles, les modes d’emploi, tribaux. Et Sorman décrit avec justesse l’apparition, aux États-Unis, d’une religion hédoniste qui est le liant du melting-pot.On peut regretter que le journaliste n’ait pas mis les pieds au Canada. C’est pourtant ici que culture et McMonde sont à nu: pendant combien de temps encore le Canada voudra-t-il affirmer sa différence d’avec les États-Unis? Est-ce que les communautés française et anglaise ne vivent pas ce que Freud disait du nationalisme en 1930, «un narcissisme de la petite différence qui conduit à se combattre des communautés apparentées»? Et si Narcisse était la taupe de McMonde?Ce qui fait le charme, néanmoins, de ce livre ambitieux, c’est qu’à force de vivre aux frontières – celle qui marque la fin de l’Europe, celle qui délimite le territoire de la chrétienté, celle qui permet aux Afghans de contrôler le passage de l’Occident à l’Orient, celle qui annonce Harlem et qu’aucun Blanc ne traverse la nuit, celle que fut la grande muraille érigée pour protéger la culture chinoise, qu’elle enferma sur elle-même -, Guy Sorman fait la démonstration que le commerce est la faille de l’idéologie tribale. C’est aux frontières, lieux flous par excellence, tracées parfois distraitement, comme ce trait qui sépara les deux Corées, ou par la raison du plus fort, que l’humanité révèle ce qu’elle a de plus sordide (sa violence) et de plus exaltant (le métissage).Si le sociologue-journaliste ne trouve pas de recettes magiques pour apprivoiser les tribalismes, une remarque, une information, une intuition agrémente soudain son récit et donne à réfléchir.Le visage du bouddha, nous rappelle-t-il, est une création de la statuaire grecque; les cloches des églises ont voyagé d’Asie jusqu’à l’Europe, qui les a adoptées; Jésus est plus proche du bouddhisme que du judaïsme, et les prêcheurs araméens pourraient expliquer sa doctrine en rupture avec celle de Moïse; si 50% des Anglais croient aux fantômes, 90% des Américains croient aux anges; la Chine a plusieurs langues, mais une seule écriture. Discuter des identités nationales dans l’éclairage du McMonde demande d’accepter au préalable la diversité des parcours. Cela, Guy Sorman le réussit avec bonheur. Mais quand l’auteur choisit d’affirmer «le monde est ma tribu», il s’aveugle, car il reste, dans son projet de caractère universel et par son discours rationnel, un pur produit de la tribu française.

Culture

Arlette en enfer

Arlette Cousture est dans un état de panique. Et elle en rit. «J’ai écrit un livre hermétique, pour me faire plaisir, dit-elle. Une réflexion sur la mort, qui n’a rien à voir avec mes autres romans. Et je n’arrive pas à le lâcher.» Depuis un an déjà, J’aurais voulu vous dire William marine sur sa table. Elle le met de côté tantôt pour travailler à un scénario de film, tantôt pour terminer ses recherches en vue d’un nouveau tome des Filles de Caleb. «Puis je redescends aux enfers avec mon William, j’ajoute une précision, je nuance une phrase.» Le roman sera publié par Libre Expression avant la fin de… 1998. Juré!La guerre des «ex» n’aura pas lieuDepuis la parution de l’autobiographie de Lise Payette, qui dépeint son ex-mari comme volage et violent, le journaliste André Payette a les éditeurs aux trousses. «Ils veulent que je réponde à ses demi-vérités et à ses mensonges, dit-il. Mais je ne porte jamais de jugement sur les ordures.» Depuis six ans, il rédige lui-même ses souvenirs, de nature strictement professionnelle. Ex-cadre de Radio-Canada, ex-animateur, candidat conservateur défait puis conseiller du premier ministre Joe Clark, il a interviewé plusieurs chefs d’État. «Je suis le dernier reporter à avoir rencontré Ben Gourion, avant sa mort. Hélas! Radio-Canada a perdu le film.»Un psychiatre touche-à-toutQuand un cadre du secteur privé a atterri chez lui pour lui annoncer qu’il avait perdu son emploi, le psychiatre Yves Lamontagne a écrit un guide destiné à ceux qui sont à la croisée des carrières. Lorsque la Fondation québécoise des maladies mentales, qu’il dirige, a eu besoin de fonds, il a demandé à ses amis d’enregistrer un album de chansons avec lui. Le dernier livre de ce touche-à-tout, Être parent dans un monde de fous (Guy Saint-Jean éditeur), a aussi sa petite histoire: «Je ne suis pas un docteur Spock, mais un vieux jeune père de deux enfants forcés de vivre dans un monde de compétition», dit-il. C’est sa femme, le juge Céline Lacerte-Lamontagne, qui lui a soufflé le titre.Des livres à l’eauDans le port de Montréal, en 1840, au moment de s’embarquer pour la Nouvelle-Angleterre, le relieur Charles-Odilon Beauchemin voit sa cargaison de missels et d’almanachs tomber à l’eau. Obligé de tout faire sécher dans un hangar de la rue Craig, il y reste, fondant du même coup la librairie Beauchemin, qui allait devenir le plus gros éditeur de livres au Québec. «De père en fils, les Beauchemin ont publié des ouvrages d’une idéologie réactionnaire», dit François Landry, qui signe Beauchemin et l’édition au Québec (Fides). «On leur doit néanmoins d’avoir fait connaître les livres d’ici.»L’écrivain compulsifEn forme ou non, le poète et romancier André Brochu s’est imposé, pendant sept ans, une heure d’écriture par jour. «Il le fallait pour réaliser mes ambitions», dit-il en précisant qu’à ce rythme, il a eu besoin de deux ans pour écrire son dernier roman, Le Maître rêveur (XYZ). Mais cette discipline de fer est chose du passé. «J’ai pris ma retraite de l’Université de Montréal, où j’enseignais la littérature. Maintenant, je vais écrire de façon moins compulsive et laisser mûrir mes idées.»Actrice d’un jour Dominique Demers n’a pas résisté à l’envie d’aller fureter sur le plateau de tournage du téléfilm basé sur son roman Marie Tempête. «J’ai demandé un petit rôle, dit-elle. On m’a confié celui de l’infirmière qui, dans la scène finale, remet le bébé de Marie-Lune à sa mère adoptive.» Oui, elle a «braillé» en voyant vivre les personnages nés de sa plume. Ensuite, elle a repris sa tournée dans les écoles avec son dernier roman jeunesse, La Mystérieuse Bibliothécaire (Québec/Amérique). «À l’heure de l’Internet, mon héroïne consacre sa vie à donner aux enfants le goût des livres. Comme moi.»

Culture

La renaissance de Barcelo

Il y avait longtemps que j’avais quitté François Barcelo. À son deuxième ou troisième roman, si je me souviens bien, où la correction même de l’écriture aggravait les méfaits d’une imagination assez artificielle, essentiellement verbeuse, livrée à tous les caprices et à toutes les facéties imaginables. Je tombe, aujourd’hui, sur Vie sans suite, qui est son 15e ouvrage d’imagination (il a également écrit un livre sur la course à pied), et je le trouve si bon que je me pose toutes sortes de questions. Est-ce bien le même écrivain qui a écrit cette Vie sans suite et, il y a près de 20 ans, Agénor, Agénor, Agénor et Agénor? Aurais-je négligé, parmi tous ces livres que François Barcelo, têtu, produisait presque annuellement, des romans de qualité?Foin de ces questions, qui sont non seulement inutiles mais dangereuses, dans la mesure où elles ont le pouvoir d’interrompre la carrière de la plupart des critiques littéraires. Le roman est là. Je l’ai lu d’une traite, comme un bon suspense, mais en sachant que c’était plus, autre chose qu’un suspense d’aérogare. Je voulais savoir ce qui arriverait à la fin, et j’ai été gâté, parce que la conclusion est digne de l’action fort bien agencée qui précède. J’ai ri, parce que François Barcelo joue d’un humour un peu loufoque qui fait mouche assez souvent. J’ai été ému, plus d’une fois, par le pathétique discret – mais d’autant plus fort – qui sous-tend le récit. Je me suis intéressé à ce narrateur-écrivain, frère putatif de l’auteur, qui déclare placidement: « Je suis un auteur de best-sellers qui ne se vendent pas »; qui raconte très drôlement sa prestation déplorable à une émission littéraire du dimanche après-midi; et qui a décidé de cesser d’écrire après avoir enterré son ordinateur en panne sur une plage paradisiaque du Mexique.(Avez-vous remarqué? Les meilleurs romans sont souvent habités par un personnage d’écrivain qui a décidé de cesser d’écrire. Comme s’il fallait avoir envisagé cette éventualité pour écrire vraiment…)Ce n’est pas seulement son ordinateur que le narrateur a enfoui dans le sable de la plage, c’est aussi son ami Javier, qu’il a un peu tué à coups de pelle – la maîtresse de Javier cognait plus fort – à la suite de leur beuverie quotidienne. Il réussirait probablement à s’enfuir sans trop de problèmes, vu l’incurie de la police mexicaine, si n’apparaissait tout à coup, sur la tombe de Javier, une fillette qui lui ressemble étrangement. L’écrivain n’arrive pas à s’en débarrasser; il traverse la frontière avec elle, gagne Houston, où Javier aurait vécu quelque temps, et c’est là que les emmerdes – permettez-moi d’emprunter le vocabulaire du roman policier – commencent pour de bon: Javier n’était pas le pauvre type que l’on croyait, il y a un journaliste véreux, la mafia est dans le coup… Les événements se succèdent à un rythme d’enfer, rendus crédibles par une narration agile, qui ne trébuche jamais sur les détails.Je parlais de pathétique. Voilà. François Barcelo a pourvu son personnage d’une tare assez repoussante, la pédophilie. Non pas une pédophilie galopante, obsessive – il engage facilement le dialogue, pour ainsi dire, avec des femmes adultes -, violente à l’occasion, mais une tentation sournoise et qui lui fait horreur à lui-même, à laquelle il n’a succombé qu’une seule fois dans sa vie. Et voilà que cette fillette… Je n’en dis pas plus long. J’ajouterai seulement que, ce thème scabreux, François Barcelo le traite avec une très grande délicatesse, donnant par là à son roman une dimension presque tragique: il y va, vraiment, de tout l’être. Vie sans suite a tout ce qu’il faut, y compris une profondeur qui refuse de s’afficher, pour devenir cette chose qui a toujours éludé le personnage-écrivain: un best-seller qui se vend bien.Jacques Folch-Ribas, lui, n’a jamais été privé de la reconnaissance de ses pairs. Il la mérite. Il a l’originalité d’être l’écrivain le plus espagnol et le plus français de la littérature québécoise, et cela se voit encore nettement dans son dernier roman, Un homme de plaisir. Son personnage est espagnol au carré, par la naissance et parce qu’il porte en lui cette passion du vide qui est celle des grands écrivains de sa race, des charnels aux plus mystiques, et que Folch-Ribas avait exprimée admirablement dans son plus beau livre, Le Silence. Écrivain français, le romancier l’est ici comme dans tous ses autres livres, évidemment dévoré par la passion de la langue, aimant disposer soigneusement ses mots sur la page, ciseler ses phrases, allant à la limite de la préciosité – qu’il franchit, parfois, ici.Le personnage de ce roman, le titre le dit, est un don Juan. Il est photographe. Il parcourt le monde, envoyant parfois de ses nouvelles à un ami, qui est le narrateur. Beau, et plus que beau, il séduit facilement les femmes, ne reste jamais longtemps auprès de l’une d’elles. À vrai dire, il semble au lecteur qu’il n’ait pas surtout la passion des femmes, mais celle des phrases qui parlent d’elles. Il passe d’ailleurs plus de temps à lire qu’à séduire. C’est un idéal esthétique qu’il poursuit, dans les livres comme chez les femmes, dans la photographie comme dans le voyage. Ne serait-il pas lui-même, comme personnage, l’idéal esthétique que Jacques Folch-Ribas poursuit de livre en livre? Ne cherchez pas dans Un homme de plaisir une défense et une illustration des plaisirs de la chair, un éloge du donjuanisme vulgaire: c’est encore le vide qui vous attend là, un vide qui n’est pas une absence mais comme l’appel d’une autre vie, d’une vie plus nettement dessinée, qui s’élèverait sur les ruines de la première.Vie sans suite, par François Barcelo, Libre Expression, 214 pages, 22,95$.Un homme de plaisir, par Jacques Folch-Ribas, Robert Laffont, 127 pages, 24,95$.VIE SANS SUITEEn fait, si mes livres ne sont pas des best-sellers, c’est pour une raison bien plus simple: ils finissent mal. Et les gens qui ont lu un livre qui finit mal hésitent à le recommander à leurs amis. Les lecteurs et peut-être encore plus les lectrices ont la fâcheuse tendance de croire qu’on lit pour être heureux. Pas question de recommander à quelqu’un qu’on aime la lecture d’un livre qui le déprimera encore plus que les dernières statistiques du chômage. François Barcelo

Culture

La passion à l’état pur

Ce qu’il y a de sympathique chez Robert Lalonde, c’est qu’il y croit. Vous l’avez peut-être vu, à la télévision, avec la tête un peu étrange qu’il a, une vraie tête de comédien – il est, on le sait, un homme de théâtre éminent -, développer les idées de son dernier livre, Le Monde sur le flanc de la truite. On l’écoutait, conquis par une sincérité, une force de conviction qui supprimaient d’avance les réserves. Cet homme-là, de toute évidence, est habité par la passion de l’écriture, de la nature. On l’avait senti en lisant ses romans; ici, dans ce livre de méditation et de rêverie, la passion se propose à l’état pur, non entravée par la nécessité d’inventer.Un homme, seul, dans une maison de campagne, à Sainte Cécile-de-Milton. On soupçonne qu’il a des obligations ailleurs, en ville, et que certaines personnes jouent un rôle important dans sa vie, mais tout ce qui est extérieur à cette maison, au paysage qui l’environne, est aboli, ou plus justement mis entre parenthèses. Il ne veut que voir, observer. Et lire. Car cet homme, qui, à la première page du livre, déclare qu’il écrit « pour cesser de savoir et pour commencer d’apercevoir et de sentir », est entouré de livres auxquels il ne cesse de revenir, qu’il cite abondamment. Entre la nature et la bibliothèque, aucune distance.Au centre, ou plutôt au sommet, le dieu Giono, professeur d’écriture et de nature. Suivent deux demi-dieux, américains ceux-là, et peu connus des simples amateurs de littérature, Annie Dillard et Barry Lopez, qu’on pourrait définir comme des prophètes de l’attention. Beaucoup d’autres ensuite, Colette, Gabrielle Roy, Margaret Laurence, Flaubert, Emily Dickinson… Et Flannery O’Connor, la petite Américaine du Sud, peu souvent citée, mais dont le nom revient régulièrement sous la plume de l’auteur, comme une sorte de talisman. Affirmons sans tarder, pour adapter une vieille formule américaine, qu’un homme attiré par Flannery O’Connor ne peut pas être entièrement mauvais.Les événements, dans un tel livre, sont un orage, la rencontre (assez terrifiante) d’un busard Saint-Martin, des travaux divers, l’inquiétude d’un chien, le changement de couleur d’une feuille à l’automne, l’arrivée de la neige. Ils sont fournis, formés par l’attention, dont l’auteur ne cesse de marteler la nécessité. « Ce n’est, écrit Lalonde, qu’à force de bien regarder, qu’à force de voir, qu’on s’apaise, qu’on appartient à nouveau au monde, qu’on comprend, qu’on trouve un peu sa place, étrange et précise, dans l’univers enchamaillé. » La chose observée n’est pas ce qui importe d’abord, mais l’observation elle-même, le mouvement qui confirme l’observateur dans sa propre réalité. Voir, faire attention, c’est être.Robert Lalonde affirme, au début du livre, la nécessité du sentir par opposition au savoir, le recours à l’éventail sensoriel le plus complet, mais c’est bien le voir qui domine, et qui est le sens le plus spirituel, en étroite parenté avec l’écriture. Le lecteur risque de s’y tromper parfois, tant Lalonde est enthousiaste, et souvent victime de crises aiguës de romantisme qui l’amènent à surcharger, à répéter, à inventer des néologismes inutiles (donc nuisibles). L’écrivain n’imite pas toujours assez « les phrases souples, simples, vivantes et savantes » de son cher Audubon. C’est quand il s’astreint à l’observation la plus minutieuse, la plus précise, qu’il atteint la véritable écriture, une écriture de perpétuelle naissance. « Naître, naître encore, naître toujours, puisque nous ne sommes et ne serons jamais tout à fait nés! » Une telle phrase, et quelques autres aussi justes, a un accent de vérité qui fait le prix du livre de Robert Lalonde.On ne pense pas à l’écriture en lisant le roman de Maryse Rouy, Guilhèm ou Les Enfances d’un chevalier. Elle est plus que discrète, c’est une eau qui coule, parfaitement transparente, vouée sans réserve à son objet, qui est de raconter. Elle prend même le risque de paraître un peu convenue. Puis voici tout à coup une petite phrase un peu mystérieuse, évoquant tout un monde de sentiments contradictoires, comme celle-ci, d’Azalaïs écoutant chanter son mari Arnaut: « Elle restait figée, l’écoutant célébrer une dame qui s’appelait Azalaïs et qui n’existait pas. » Dans la cacophonie des proses d’aujourd’hui, qui trop souvent forcent leur talent, une telle discrétion a un charme particulier.On se souvient d’Azalaïs. Elle était la belle et intelligente héroïne du roman précédent, Azalaïs ou La Vie courtoise, à la fin duquel, veuve de Bernart, elle échappait aux avances brutales de Hugues de Beaumont. Guilhèm est le fruit de son premier mariage, et il n’est pas particulièrement content d’avoir pour beau-père, ou parâtre, le troubadour Arnaut. Il fait les quatre cents coups avec les enfants du village, s’enfuit, est capturé, emprisonné, s’évade, fait enfin tout ce qu’il faut pour punir une mère qui, pense-t-il, l’a trahi et a trahi son véritable père. Il a du caractère, ce petit, voire du mauvais. Il finira par devenir un chevalier convenable, après s’être rendu coupable d’un assez grand nombre de frasques.Comme Azalaïs, Guilhèm n’est pas avant tout un roman d’aventures médiévales, mais il en comporte assez pour que le lecteur halète un peu en suivant le terrible garçon. Son très grand mérite est de nous plonger, par les moyens littéraires en apparence les plus simples, dans un Moyen Âge qui n’est évidemment pas de carton-pâte. Maryse Rouy connaît bien les lieux où se déroule l’action du roman: elle y a passé son enfance. On dirait, aussi bien, qu’elle a fréquenté personnellement la société dont elle nous entretient.Le Monde sur le flanc de la truite, par Robert Lalonde, Boréal, 194 pages, 19,95$.Guilhèm ou Les Enfances d’un chevalier, par Maryse Rouy, Québec/Amérique, 283 pages, 21,95$.LE MONDE SUR LE FLANC DE LA TRUITE »Juste comme les ombres attrapent les marches de la galerie, nous nous levons, le chien et moi, et nous mettons follement à courir, vers le champ encore éclairé. L’herbe craque sous nos pas, nous avançons en nous ébattant comme des souris dans une poche de riz. Essoufflés, nous nous arrêtons au sommet d’une butte, d’où nous apercevons les monticules-maisons des marmottes, une bonne trentaine de bosses chevelues, dont chacune ressemble au dessin vite fait, pour se débarrasser, du pilote au Petit Prince, le fameux mouton dans sa boîte. Je ne me vois pas, je ne me regarde plus: je vois le monde, je suis sauvé. » Robert Lalonde