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Un de perdu, un de trouvé

Dany Laferrière, l’auteur du scandaleux roman-que-vous-savez, a vraiment quitté nos rives. Certains racontent qu’il vit à Miami, où il fait chaud, et qu’il y écrit de nouveaux romans. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il est retourné à son adolescence haïtienne, et il y a fort à parier qu’il n’en sortira pas de sitôt. C’est terrible, l’adolescence, inépuisable. Auprès de ses grandes aventures, les jeux de l’âge adulte, ceux par exemple que Dany Laferrière pratiquait ou plutôt faisait pratiquer par son personnage dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer , ont l’air un peu légers.Nous en sommes au deuxième tome. Dans le premier, L’Odeur du café, le romancier avait évoqué une grand-mère prestigieuse, magique, extraordinairement haïtienne. Il a vieilli un peu, maintenant. Il vit avec sa mère et quelques tantes, qui ont de fortes personnalités. Surtout, il vagabonde avec un méchant compagnon appelé Gégé, auteur de mauvais coups en tous genres et qui ne craint même pas les tontons macoutes.Mais les « jeunes filles » du titre ? Ce sont des demoiselles de petite vertu qui habitent en face de chez lui, et chez qui notre pubère va se réfugier après avoir été compromis (du moins le croit-il) par les frasques de Gégé. Assisterons-nous à la grande Initiation, aux Bacchanales de la chair enfin libérée ? Non pas. Il y a bien quelques petites pages un peu chaudes, mais pour l’essentiel Dany Laferrière nous présente les pensionnaires de Miki comme une volière de jeunes filles en fleurs à peine moins proustiennes que nature, jolies bien sûr, intelligentes, drôles, fort mal embouchées à l’occasion, conservant dans leur sordide métier une étrange fraîcheur. Elles s’appellent Choupette, Pasqualine, Marie-Flore, Marie-Erna, Marie-Michèle, c’est tout dire. Dany Laferrière leur élève un monument digne d’elles.Un de perdu, un de trouvé. Dany Laferrière est parti, Marco Micone est resté. Non sans difficultés, non sans une forte nostalgie de son village natal. « Aussi longtemps, écrit-il, que les mots de mon enfance évoqueront un monde que les mots d’ici ne pourront saisir, je resterai un immigré. » Marco Micone reste aussi un immigré parce que ce village natal n’est plus tout à fait le sien, parce qu’il se sait définitivement installé dans un autre monde.Son livre, Le Figuier enchanté, fera peut-être penser au roman du Torontois Nino Ricci, Les Yeux bleus et le serpent , qui a obtenu un vif succès il y a quelque temps. Il est moins bien construit, fait de morceaux un peu disparates, mais il offre souvent des images fortes, saisissantes. Celle-ci par exemple, de travailleurs immigrés : « J’ai les mains et les pieds dans le ciment 10 heures par jour et je suis entouré d’hommes qui n’ont pas vu leur famille depuis des années. Quand ils parlent d’eux-mêmes, on dirait qu’ils décrivent un chantier. »C’est à partir de Montréal que Marco Micone écrit son livre. Et il ne se contente pas de raconter; il réfléchit, il examine ce qui lui arrive, ce qui arrive à ses compatriotes venus comme lui au Canada refaire leur vie. Il a des phrases très dures sur sa communauté, son enfermement volontaire, son refus du fait français. Mais les francophones ne perdent rien pour attendre. L’auteur imagine en fin de livre un dialogue entre une Québécoise d’origine et une Italienne immigrée, où la première fait figure de sotte finie. Le mépris de l’autre est-il plus légitime quand il est pratiqué par l’arrivant à l’égard de l’installé ?Disons qu’il s’excuse plus facilement. Le livre de Marco Micone est le fait d’un homme déchiré, qui explore toutes les dimensions de ce déchirement avec une sincérité et une intelligence parfois bouleversantes.Le Goût des jeunes filles, par Dany Laferrière, VLB, 207 pages, 16,95 $.Le Figuier enchanté, par Marco Micone, Boréal, 118 pages, 15,75 $.Le goût des jeunes fillesJ’ai l’impression d’être déjà mort. Dans un cercueil vitré. Je vois tout. Je comprends tout. Je ne peux pas parler. Je peux faire bouger mes lèvres, mais on ne m’entendra pas. Je suis de l’autre côté des choses. Du côté de l’ombre. La lumière est juste en face. Cette impression s’accentue quand je regarde ma chambre (de l’autre côté). Je me vois en train de marcher dans cette étroite pièce. Je fais mes devoirs. J’étudie mes leçons. Je suis un gentil garçon. C’est ce que croient ma mère et mes tantes. Alors que je suis tout plein de rage. Je suis toujours en colère. Contre tout. Je déteste cette maison. Je déteste la rue. Je déteste cette ville. Je veux le ciel tout à moi. Personne ne soupçonne ce qui se passe en moi. Je continue à obéir à tout le monde. J’obéis à ma mère. J’obéis à mes tantes. J’obéis à mes professeurs. Alors que je les déteste tous. Je ne me sens vivant que lorsque je pense aux filles. Le Goût des jeunes filles, Dany Laferrière

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Culture

La fille indigne de Caleb

Arlette Cousture, avec Ces enfants d’ailleurs, démontre encore une fois son aisance à peindre les drames quotidiens des anciennes familles, où les liens du sang et les devoirs de l’Église sont autant de règles de conduite incontournables. Ainsi sont plongés dans l’horreur de la guerre les enfants de Tomasz et de Sofia, parents exemplaires d’une famille polonaise petite-bourgeoise déchirée par l’occupation nazie. Ici, les bons sont bons et les méchants, méchants. A la cruauté du monde, Jerzy, Élisabeth et Jan opposent leur foi, la musique et leur amour filial. Rescapés de la guerre, ils émigreront au Canada pour se retrouver, panser leurs plaies et tenter d’être heureux.En décrivant un monde rassurant par les contraintes mêmes qui le structurent, Arlette Cousture ne fait pas face aux difficultés de vivre aujourd’hui, mais les révèle en creux, par défaut, dirait-on. Les atermoiements d’une femme dans la vingtaine luttant contre les tentations de la chair, auxquelles elle finira par s’abandonner « scandaleusement », dans les bras d’un homme marié, à la fin de ce premier tome, laissent présager une suite où les bons sentiments devront vaincre les mauvais. On pourrait en rire, mais tout ici est mis en oeuvre pour nous tirer les larmes des yeux. Les personnages d’Arlette Cousture gardent la tête haute, surtout s’ils sont dans la merde jusqu’au cou. C’est cette naïveté qui fait leur charme, désuet et sécurisant pour les lecteurs dont le quotidien est autrement compliqué. On peut ne pas apprécier cette thérapeutique de choc en cette époque opaque, mais ils sont assez nombreux ceux qui en vantent les vertus pour qu’on lui reconnaisse le droit d’exister.Ce qu’on peut cependant reprocher à Arlette Cousture, ce qu’on doit lui reprocher, c’est la pauvreté de sa langue. Car ce n’est pas la pratique de l’écriture qui donne un devoir à l’auteur, mais son public. Quand bien même un livre n’aurait que 30 lecteurs, c’est l’équivalent d’une classe, devant laquelle l’auteur et l’éditeur ont statut de professeur ! Et lorsque les lecteurs se comptent par dizaines de milliers et que l’on écrit pour eux, on se doit de respecter certaines règles.Or le roman de Cousture est truffé d’impropriétés, écrit dans un français bâclé, parfois simple jusqu’au simplisme, d’autres fois ampoulé jusqu’à l’obscurité la plus complète, qui révèle une absence de respect élémentaire pour les innombrables lecteurs qui ont droit à une langue correcte. Je dis bien : correcte. On ne demande pas la lune, ni un style sublime.Doit-on blâmer la télévision, pour laquelle Mme Cousture, de son propre aveu, avait d’abord entrepris cet ouvrage avant de se décider pour le roman ? Peu importe. Le roman existe, il faut le lire comme tel. Le pire, c’est qu’on finit par s’habituer aux maladresses de l’auteur. Le livre est assez long pour que nos yeux apprennent à sauter les obstacles et cessent de trébucher. C’est sans doute ce que souhaitaient Arlette Cousture et son éditeur : « Bof ! Ils vont comprendre pareil… »Ce qu’on ne comprendra jamais, par contre, ce sont les métaphores épouvantables qui défigurent le récit comme des balafres, d’autant plus repoussantes qu’elles avaient pour but, j’imagine, de l’enjoliver en le fardant. Mais jugez-en par vous-mêmes, et faites-moi savoir si vous en comprenez le sens : « Ses oreilles se firent malheureusement sourdes au silence qu’il aurait voulu leur imposer » (p. 98). Et « Vivement que cette guerre prenne fin et que tous les Schneider du monde soient à leur tour annihilés pour que tous les Polonais puissent enfin tricoter avec des pelotes formées de leurs nerfs ! » (p. 153).Il ne s’agit pas ici de jouer au flic de la langue qui donne des coups de règle sur les doigts des contrevenants. Mais si on reconnaît à Arlette Cousture un immense talent pour créer des personnages sympathiques et émouvants, on se doit également de lui faire part de nos doléances sur la légèreté avec laquelle elle gaspille sa matière première.Car tous les auteurs francophones, des plus obscurs aux plus connus, écrivent dans cette même langue qui les réunit. Ils en sont tous responsables devant leurs lecteurs. Ils peuvent revendiquer cette responsabilité – ou la balayer du revers de la main, peu importe. Ils en sont néanmoins responsables parce que cette langue dont ils ont fait leur passion ou leur gagne-pain ne leur appartient pas. Elle leur a seulement été prêtée. Lorsqu’ils en ont terminé avec elle, ils doivent la rendre. Avec intérêts. Ces enfants d’ailleurs, par Arlette Cousture, Libre Expression, 600 pages, 24,95 $.

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A quelle époque auriez-vous aimé vivre?

L’homme qui voudrait vivre au Moyen Age… Vous vous souvenez de lui ? C’était Paul Zumthor, érudit, professeur et romancier révéré par les critiques, qui disait dans L’actualité (15 avril 1992) que « nous avons tous des ancêtres » au Moyen Age. « Tout ce sur quoi se fondent nos sociétés modernes, ajoutait-il, est sorti des structures archaïques de cette époque. »Et vous ? « Si vous deviez vivre à une autre époque, laquelle choisiriez-vous ? »Nous avons posé la question à une brochette de gens connus. Eh bien, autant les questionner sur leur déclaration de revenus ! Si on accepte volontiers d’aller au bout du monde, on refuse le transfert dans le temps. A les en croire, tout le monde est satisfait de son époque et ne veut vivre qu’aujourd’hui et maintenant. Tout le monde a une opinion sur tout, mais pas d’époque préférée–à part la sienne. Enfin, pas tout le monde… On accepte d’autant plus volontiers de jouer le jeu qu’on est plus artiste. Ou, parfois, politicien. La plupart des gens d’affaires repoussent pudiquement le micro. L’époque à laquelle ils aimeraient vivre, quelques minutes, le temps d’une entrevue, c’est celle à laquelle il n’y aurait pas de journalistes pour poser des questions semblables !A-t-on plus d’imagination quand on est artiste ? Il en faut pourtant beaucoup pour être politicien ! Ou pour structurer un montage financier, découvrir un nouveau marché.C’est que notre petit jeu n’est pas anodin. Derrière une opinion, on se cache. Dans un choix, on se révèle. Les réponses sont des confessions. Et les artistes, c’est connu, sont plus extravertis, exhibitionnistes même. Certains–pas tous–ont joué le jeu…Dany LaferrièreSerait-il Dany Laferrière s’il avait répondu la même chose que tout le monde ? L’auteur de Comment faire I ‘amour avec un nègre sans se fatiguer répond sans hésiter: « L’époque de la guerre d’indépendance haïtienne. » Conduite par Toussaint Louverture, elle s’est déroulée en même temps que la Révolution française, de 1791 à 1804.« Et j’aurais voulu être Capois-la-Mort. Parce que ce que l’histoire a retenu de lui, c’est un acte de bravoure pure. Moi, je suis un lâche. C’est lui qui dirigeait les troupes à Vertières, lors de la dernière bataille contre les Français. Un premier boulet a arraché son chapeau. Il a continué. Un second boulet a fauché son cheval. Il a continué. Devant tant de bravoure, le général Rochambeau–qui n’était pas n’importe qui, c’était le bras droit de Napoléon–a fait cesser la bataille et envoyé un officier présenter les honneurs à l’indigène qui venait de se couvrir de tant de gloire. »Le débit a changé, comme si Dany Laferrière avait tout à coup sorti un vieux manuel, pour citer mot à mot une phrase qui l’émerveille encore. Aurait-il un deuxième choix ? C’est de sa mémoire d’enfant que la réponse vient encore une fois. Il revoit la vieille gravure d’un livre sur les guerres napoléoniennes qui montre Napoléon et ses troupes passant devant un paysan endormi. « Il y a des milliers d’hommes, mais c’est le seul personnage reconnaissable, à part Napoléon. »Dany Laferrière est en train d’écrire le scénario d’un film et publie cet automne la suite de L’Odeur de café, Le Goût des petites filles.Denise BombardierSerait-elle Denise Bombardier si elle se prêtait facilement au jeu ? Elle commence par répondre qu’elle « ne croit pas à la réincarnation », qu’elle « ferait la même chose », « que le sentiment aigu du moment historique n’appartient pas aux contemporains »…« Si c’est pour être fuckée, la Renaissance ou maintenant, qu’est-ce que ça change ? se demande-t-elle. C’est ce qui nous habite qui compte. Il n’y a pas d’époque absolue. Je suis en train de lire la biographie de George Sand… Le 19e siècle, pour une femme c’était pas de la tarte. » Mais elle finit par admettre: « Déjà, je préfère l’époque de ma jeunesse à l’époque actuelle. J’aime mieux une époque où il y a des tabous, où la notion de péché existe, que le désarroi d’une époque sans valeurs. »Comme si, pour elle, la vraie question n’était pas celle-là.« L’idéal, peu importe l’époque, ce serait de ne pas avoir de contraintes matérielles. Je ne veux pas dire être riche. Je veux dire ne pas être soumise aux contingences, ne pas être obligée de penser à préparer les repas. C’est ça, le vrai rêve. C’est vivre au-dessus de ça, ou en dehors de ça. Vivre de l’esprit et du coeur. »En plus de faire sa rentrée en prime time à la télé, Denise Bombardier travaille à un essai sur « les relations amoureuses après le féminisme » et à un nouveau roman. Elle croit que l’écriture va prendre de plus en plus d’importance dans son existence. Alors, s’il y avait une époque où l’« écriture était reconnue pour elle-même, passait avant l’efficacité, peut-êtreGilles Loiselle«Je me vois très bien en France, en train de lire tranquillement, dans la cour d’un château.» Mais le premier choix du président du Conseil du trésor du Canada, c’est maintenant, dans son rôle.« J’aime la fébrilité. Je suis né en 1929, j’ai 63 ans, ma seule nostalgie va vers l’avenir. J’ai connu l’époque où l’automobile était encore quelque chose de nouveau, et je suis rendu à l’époque de la navette spatiale. Je suis allé en Afrique pour la première fois à l’époque coloniale et j’ai vécu la décolonisation. Et j’assiste maintenant au passage de l’ère de l’industrie à celle de l’environnement. »Le ministre oublie-t-il le déficit, la cote du gouvernement dans les sondages ?…« C’est une période difficile pour tous les gouvernements. Je pense que les prochaines décennies vont être cruciales. Mais en tant qu’espèce, malgré tous les problèmes, jamais la race humaine n’a eu autant les moyens de s’en sortir. Et à cause des communications modernes, ça se passe de plus en plus à l’échelle de la planète. Tous embarquent. On retrouve le sens de la Terre. »Arlette CoustureL’auteur des Filles de Caleb et de Ces enfants d ‘ailleurs choisirait de vivre 20 ans plus tôt, tout simplement. Pas par nostalgie, mais parce que l’époque actuelle, la montée du fanatisme religieux, du fascisme sous toutes ses formes, lui font peur. C’est pour ça qu’elle aimerait« être morte plus tôt. Tout est bien ou mal, noir ou blanc, il n’y a plus de nuances. On est en chute libre. » Ce qui amène le satanisme, le racisme, la remontée du Ku-Klux Klan. Son pessimisme. « Je ne vois pas comment on peut renverser le cours de ça. Je ne crois plus aux politiciens. »Par contre, certains aspects de l’époque la fascinent. Et elle ne voudrait surtout rien manquer des découvertes « qui commencent à lever le voile sur les grandes questions des origines: le gène commun à toutes les espèces, la vérité du big bang ».Claude Morin«Qui aurait cru le Sommet de Rio possible il y a 10 ans ? On en fait plus en 10 ans aujourd’hui qu’en 100 ans avant. Je suis convaincu qu’on s’en va vers un monde meilleur. »Le « père de l’étapisme », ex-ministre péquiste, est aussi un incorrigible curieux (on l’aurait deviné). Il aimerait bien vivre, lui, dans 30 ans. « La prospective se trompe toujours. Le seul moyen de savoir l’avenir avec certitude, c’est d’être là. »Et Claude Morin ne pense pas à l’indépendance, qui se fera selon lui–ou bien le Québec sera définitivement « minorisé ». Il voudrait plutôt « savoir si l’humain est capable de s’adapter, voir le prolongement, le résultat des tendances actuelles. Dans les sciences, la technologie, les communications, la démographie ». « En 1892, dit-il, j’aurais choisi 1920. Là, je choisirais 2020. L’an 3000, c’est trop loin. Il y aura eu tellement de transformations que nous n’aurons plus de références. »Normand BrathwaiteL’animateur de Beau et Chaud ne trouve pas vraiment à se plaindre du présent. Il ne changerait rien à sa vie. Ni à sa carrière, sinon que, si c’était à refaire, il « annoncerait Alfa Romeo au lieu de Chrysler » ! Mais parce qu’il pense que les choses vont en s’améliorant, il choisirait quand même de vivre dans 10 ou 15 ans. Parce qu’« en tant qu’homme de couleur »il est confiant que la mode des skin heads et du Ku Klux Klan sera passée et que les relations interraciales seront plus harmonieuses ». Même s’il est incertain, l’avenir prochain a des chances d’être meilleur.Mais choisirait-il également de faire sa vie dans ce Québec que d’aucuns trouvent « raciste» ?« C’est chez nous, ici. Mes grands-parents venaient de la Jamaïque. Mais mes parents sont nés ici. Ma mère était blanche. J’ai été élevé à Rosemont et en français. » Pour lui, le racisme, au Québec, « c’est des mottons, c’est sporadique. Moi, ma femme est une Blanche et une blonde. Je vais souvent à New York, qui a pourtant la réputation d’être une ville ouverte. C’est pas si fréquent, là-bas, les couples mixtes. C’est encore mal vu. Pas à Montréal. »Gilles LatulippeS’il fallait absolument choisir, il opterait pour « l’âge de pierre », l’époque des Flintstones. « il me semble qu’on bâtirait le monde autrement. »« Le futur ne m’intéresse pas », continue le partenaire de Suzanne Lapointe aux Démons du midi. « Je ne lis même pas mon horoscope. L’âge de pierre, c’est aussi inconnu que peut l’être l’an 3000. Je trouve l’idée de partir de zéro extraordinaire. Le seul fait de survivre était un événement. Tout était à faire. »Mais l’époque actuelle lui plaît bien et ne lui fait pas peur. Même si l’homme reste l’homme. « C’est comme à la télé: on n’est pas obligé de regarder la violence. C’est aussi éducatif. Ça ouvre l’esprit. Nos enfants en savent plus que nous. »Antonine Maillet«Ce que j’aime », dit Antonine Maillet dans son phare de Côte-Sainte-Anne, près de Bouctouche, « ce sont les moments d’intense vitalité, là où les choses se construisaient, où toutes les énergies pouvaient se développer. L’époque de Jeanne d’Arc, par exemple. Prendre possession de son monde, reconstruire son pays, ou le reconquérir. Les grands moments de paix, la Grèce de Périclès ou la France de Louis XIV, m’attirent moins. J’aime mieux le jour de la bataille que le soir de la victoire. »Elle se défend bien d’être guerrière. Elle se voit mieux défendre une cause avec la plume qu’avec l’épée. « Je serais sans doute plus un témoin. Pendant la guerre, quand j’étais petite, je rêvais d’être en pleine bataille, là où l’action se passait. Sans connaître encore l’existence d’Anne Franck, j’avais imaginé une petite fille qui se battait à sa façon contre les Allemands. »Sheila Copps«Dans 10 ans, j’aurai peut-être abandonné la politique active pour faire un stage dans le Tiers-Monde. Mais ça, considère Sheila Copps, c’est quelque chose de très possible. Le vrai rêve, ce serait d’être Gauguin à l’époque où il a quitté la civilisation pour s’en aller vivre à Tahiti ! »Élue à la législature ontarienne en 1981, aux Communes en 1984, Sheila Copps est, à 39 ans, chef adjoint du Parti libéral du Canada. Ce qui l’attire chez Gauguin, c’est à la fois le plaisir de vivre dans la nature –« une possibilité de renouvellement pour moi »–et la créativité.« J’ai la parole facile, dit-elle, j’aime écrire, mais la peinture, c’est quelque chose que je ne maîtrise pas et qui m’a toujours fait envie. Il me semble que ça demande tellement de créativité et d’imagination. Pour moi, c’est un moyen de nous purger de nos frustrations. Surtout en fin de session, on finit par désespérer de nos vies, par trouver que ce qu’on appelle la civilisation semble incapable de régler les problèmes. Mais si je me retrouvais vraiment en train de peindre à Tahiti, j’imagine que l’envie me passerait après six mois. »André Viger«Je choisirais la période actuelle, mais de la vivre en Arabe, quelque part dans le Golfe, avec mon puits de pétrole et mon harem », lance le marathonien André Viger dans un grand éclat de rire: « Si on peut rêver, pourquoi pas ! »Il pourrait aussi rêver de la médaille d’or olympique, ou en tout cas de celle de bronze–«un pas à la fois »– mais ça n’est pas de ça qu’il rêve non plus. Il y a 19 ans, un chauffeur endormi au volant changeait le cours de son existence, et ce dont il rêve depuis, c’est « de courir debout. Je fais souvent le rêve que je suis en train de courir, mais c’est drôle, je ne suis jamais dans un fauteuil. »Pour le reste, « à part enlever son handicap », André Viger ne changerait pas grand-chose à sa vie s’il avait le choix. L’époque lui convient. Le Canada aussi-« on n’est pas en guerre, et on dit qu’on a la meilleure qualité de vie au monde ». Et le sport. Amateur ou professionnel, l’athlétisme ou le hockey, peu importe. « Je me verrais très bien en Patrick Roy. »Monique MillerLe tournage de l’autre Montréal, ville ouverte, celui de Victor-Lévy Beaulieu, dans lequel elle sera Mme Félix, un des rôles les plus importants, donne la nostalgie des années 50 à Monique Miller. Elle s’ennuie du quartier pétillant de vie qui entourait Radio-Canada dans l’ouest de la ville.« On était moins cocooning que maintenant. Il n’y avait pas 30 chaînes de télé. On sortait plus. Il y avait une vie qui a disparu. L’autre Radio-Canada n’a toujours pas réussi à créer une vie autour. »Mais le vrai choix de Monique Miller, un rêve qui n’a fait que grandir au fur et à mesure de ses lectures, c’est « le Paris des années 20 ». Des années folles. Le Paris des artistes venus du monde entier. Le Paris de Picasso, de Cocteau, de Dreyer, de Coco Chanel. Le Paris d’une époque où même les livres semblaient meilleurs.« J’aurais aimé naître en 1900, pour avoir 20, 25 ans à ce moment-là. Connaître Sartre et Beauvoir dans leur jeunesse, me retrouver rue de l’Université — à cause des Thibault de Martin du Gard–, fréquenter le Vieux-Colombier, voir Copeau et Jouvet à l’oeuvre. Peut-être poser pour Matisse. »Kim Yarochesvkaïa«Quand j’étais petite, je rêvais de princesses. Mais mes rêves de petite fille, je les ai réalisés à la télé. J’étais en Chine, en Grèce, partout. »Plus jeune, la comédienne, qui est née à Moscou, avait énormément de nostalgie pour son pays d’origine. « Depuis, j’y suis retournée. Ça guérit, d’y aller ! »Paris est peut-être la seule ville dont le « climat » lui soit aussi cher que celui de Montréal. Le Paris des années 20, de Picasso, de Modigliani, des surréalistes, la seule époque qui représente une richesse culturelle aussi extraordinaire que celle qu’elle a l’impression d’avoir connue au Québec où elle est arrivée au moment du Refus Global.Tout bien considéré, Kim Yarochevskaïa se trouve privilégiée de vivre ici, et maintenant. Son personnage de Franfreluche l’a fait connaître de tous. Elle n’a jamais manqué de beaux rôles. Même son accent n’a pas été un handicap. « Je n’ai peut-être pas joué Racine ou Claudel à cause de ça, mais j’en ai joué tellement d’autres. J’ai même joué des rôles québécois. »Jean-Louis Roux« Le théâtre, c’est le choix que j’ai fait. C’est l’art social par excellence, celui qui se voit le plus. »Et s’il devait vraiment choisir entre l’époque de Molière (1622-1673), l’époque actuelle, et celle de Shakespeare (1564-1616) qui sont les trois entre lesquelles son coeur balance, il opterait pour l’Angleterre de Shakespeare.« Shakespeare était moins près du roi, il subissait moins son autorité. Ça devait être lourd pour Molière. Sous Shakespeare, on jouait dans les cours d’auberges; c’était un art populaire avant d’être un art royal ou bourgeois. Il avait une très grande importance dans la vie du peuple, reflétait le bouillonnement des idées. Malgré tous les efforts, on n’a jamais réussi à le faire interdire. »Et si l’on travaillait plus vite qu’aujourd’hui, c’est parce que les comédiens ne faisaient que ça. « C’était plus intense, ils n’avaient pas à s’éparpiller entre la télévision, le cinéma, le doublage et la scène. »Pascale LefrançoisPascale Lefrançois a eu 18 ans en février. Il lui reste une année de cégep. Le vrai choix, pour elle, c’est de savoir si elle continuera en lettres, en histoire, ou en psychologie.L’an dernier, les médias l’adoptaient parce qu’elle se classait première avec une seule faute à la « dictée de Pivot », cette année, ils l’oubliaient ou presque, parce que, même sans faute, elle ne se classait pas première… Alors en attendant de percer un jour, peut-être, avec les romans historiques qui mettraient en scène la vie dont elle rêve, elle se voit à la cour de Louis XIII. A l’époque de Cyrano, des Trois Mousquetaires, de Richelieu, de la fondation de l’Académie française. Elle se voit près du roi, participant aux intrigues, encourageant les arts. « C’était une époque captivante. On passait de la Renaissance aux temps modernes. La France était un pays très raffiné. Bien sûr, les femmes jouaient un rôle plus effacé, l’hygiène et le confort n’étaient pas ce qu’ils sont maintenant. Mais on n’avait pas connu autre chose. »

Culture

Beauchemin au rayon des enfants

Yves Beauchemin (Le Matou, Juliette Pomerleau) a mis sa prochaine « brique » sur la glace jusqu’à l’an prochain. Mais ses fans le trouveront dans les librairies dès octobre, au rayon pour enfants.En janvier 91, Beauchemin reçoit l’appel de vieux amis qui lui annoncent que leur petit dernier, Nicolas, six ans, est atteint de leucémie. « Nous étions bouleversés, ma femme et moi, dit l’écrivain, et j’ai promis à Nicolas de lui envoyer un nouveau conte tous les jours, le temps de son traitement. »Une tâche à temps plein, qui l’oblige à interrompre la rédaction de son roman. Mais le format « contes » s’avère vite un peu trop contraignant. Et c’est plutôt une véritable histoire qu’il concocte. Ainsi est né, à raison de deux pages par jour, Antoine et Alfred, l’histoire d’un petit garçon qui fait la connaissance d’un rat qui parle et qui ne veut pas que ça se sache.Beauchemin versera ses droits d’auteur à la Fondation Leucan, qui fait la promotion depuis 15 ans de la recherche sur la leucémie. Et l’éditeur, Québec/Amérique, a décidé de doubler la mise: 6 % des revenus tirés du livre iront à la Fondation. Le lancement se fera à la mi-octobre. Le petit Nicolas, bien rétabli, en sera la vedette.C’est la deuxième fois, après Une histoire à faire japper, publiée il y a deux ans, qu’Yves Beauchemin écrit pour les petits. « Pour mon fils Renaud: il ne comprenait pas pourquoi je pouvais écrire d’énormes pavés pour les adultes, et rien pour lui et ses copains. » Yves Beauchemin a depuis pris goût à l’univers complètement éclaté des livres pour enfants. Et il compte bien donner suite à ses deux romans. Mais en attendant, il a son dernier « pavé » à terminer: un roman mettant en scène des journalistes et des politiciens, toujours sur le mode fantaisiste qui caractérise ses bouquins. Yves Beauchemin en annonce la parution pour l’automne 1993.

Politique

Ici Radio-Ô-Canada

Gérard Veilleux est un patron comme Radio-Canada n’en avait jamais vu. A grands coups d’ «identité canadienne », il est en train de changer votre télévision. Voici comment. En juin, le président de Radio-Canada, Gérard Veilleux avait un gros problème. Il voulait muscler l’équipe qui dirige d’Ottawa la radio et la télévision publiques. L’équipe qui dit-il, « doit constituer mes oreilles et mes yeux et ma source principale de conseils stratégiques » pour la plus grande révolution que la société d’État ait connue en 25 ans. Il lui manquait un ingrédient: des francophones. Veilleux et son collègue Patrick Watson, le président du Conseil d’administration, sont des modèles de bilinguisme. Mais à la tête de la radio, de la planification, de la communication, des stations régionales et des bureaux étrangers, on ne trouve personne qui pourrait, sans interprète, écouter Enjeux ou Marylin. Jamais la direction de Radio-Canada n’a été aussi unilingue. « Ce ne sont pas des personnes qui connaissent la réalité québécoise et la programmation du réseau français », commente sobrement un cadre supérieur montréalais. Dans son bureau qui surplombe la banlieue d’Ottawa, Veilleux, affable et direct, constate le déséquilibre: « Il y a trop d’anglophones et il faut corriger la situation. » Il aimerait trouver un francophone pour le dernier poste vacant, la nouvelle fonction stratégique de vice-président aux réseaux de télévision français et anglais. Mais il ne le promet pas. « Pas si je n’en trouve pas un compétent, dit-il mais on va faire de maudits efforts.» Des consultants lui ont proposé de contourner le problème en découpant les fonctions différemment: un anglophone en charge de tout le réseau anglais, radio et télé, un francophone pour le réseau français. «J’ai carrément refusé», ça ancrerait les deux solitudes, ça isolerait les réseaux sur une base linguistique alors que je veux les rapprocher.» Le p.d.g. fait non de la tête, «ça aurait été une erreur», ajoute-t-il, cherchant, puis trouvant, l’adjectif: «une erreur massive ». Gérard Veilleux n’est pas l’homme des sociétés distinctes. « Je suis non seulement bilingue, mais biculturel », dit celui qui a passé les 20 dernières années au centre du pouvoir fédéral, comme haut fonctionnaire des Chrétien, Trudeau et Mulroney. Il affirme dans ses discours qu’une «Société Radio-Canada forte et stable aura la tâche noble d’aider le Canada à survivre ». Notamment en aidant les Canadiens des deux cultures à se voir, se parler, se connaître davantage. Veilleux fait le pari qu’ainsi ils s’aimeront plus. «Peut-être qu’ils vont apprendre à se détester davantage, ajoute-t-il en entrevue. Mais au moins ils le feront sur une base informée!» La loi de Radio-Canada lui demande de « contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales » canadiennes. Veilleux s’y consacre avec un enthousiasme jamais vu chez ses prédécesseurs. Devant quelques centaines de salariés réunis le 12 août au Studio 42 de Radio-Canada, à Montréal, il a accusé la société d’État d’avoir contribué dans le passé à isoler les deux solitudes canadiennes. « Je sais que c’est cruel comme diagnostic », a-t-il dit. Ces temps sont révolus. « Ce n’est pas à nous d’aller à l’encontre de la volonté du Parlement parce que, présumément, il y a des gens au Québec qui disent « il y en a deux, nations »» », ajoute-t-il. C’est pourquoi son équipe d’Ottawa s’occupera des « nouveaux enjeux de programmation », hier domaine réservé aux têtes de réseaux, en français à Montréal, en anglais à Toronto. Émis le 24 juin, jour non férié à Ottawa, le communiqué qui annonçait ce virage est limpide. Il faut concentrer dans les mêmes mains les responsabilités des deux réseaux, pour concevoir d’une même tête la radio-télévision pan-canadienne. Ce qui suscite, à Montréal, des grognements chez plusieurs cadres et artisans qui considèrent l’autonomie du réseau français nécessaire, sinon sacrée. L’offensive Veilleux s’articule autour de deux thèmes. Il faut, dit-il, « faire plus de transculturel et de régional ». Autrement dit, « transculturel » signifie que tous les Canadiens doivent écouter le plus souvent possible les mêmes programmes, traduits ou faits en commun. Et « régional » implique la multiplication des contributions de toutes les régions canadiennes. Cet automne, le virage transculturel s’incarne dans la présentation de produits doublés de la CBC comme Les Contes d’Avonlea et Bethune; des projets conjoints entre Second regard et son équivalent anglophone Man Alive. Le « régional » s’incarne dans le triplement du temps consacré à des programmes produits à l’extérieur de Montréal, comme SRC Bonjour, qui vient d’Ottawa; des ballades transcanadiennes pour les Démons du midi et les Anges du matin. « Le Point et le Téléjournal vont avoir un contenu régional beaucoup plus marqué cet automne », annonce Veilleux, grâce à de nouvelles correspondances de Moncton, Winnipeg, Toronto et Vancouver, ce qui occasionnera une augmentation du contenu canadien, plutôt que québécois, des émissions. « Si tu mets quelque chose en plus, il faudra enlever quelque chose », commente le directeur de l’information télé, Claude Saint-Laurent, nullement préoccupé par cet effet de vases communicants. « Je pars de la prémisse que les gens du Québec s’intéressent à tout. » A la radio, l’élan régional signifie notamment qu’à 22 h, la semaine, l’émission vient de Vancouver et qu’Hebdo Radio, le samedi, présente des extraits d’émissions régionales canadiennes. En « transculturel » la tâche, il est vrai, est plus ardue. « Nos stations hors Québec sont des havres de français dans une mer anglophone, alors elles ne se sentent pas appelées à présenter l’autre culture », explique Marcel Pépin, qui dirige de Montréal la radio française. Mais on jongle avec l’idée de permettre aux chanteurs québécois anglophones, à tout le moins, d’avoir accès aux ondes, actuellement 100 % françaises. Ce n’est qu’une première étape, Radio-Canada étant un paquebot qui met du temps à prendre un virage, et Gérard Veilleux s’étant essentiellement préoccupé ces derniers mois du réseau anglais. « Le virage va continuer et ce sera probablement un effort de trois ans avant qu’on voie la direction finale », explique Guy Gougeon, qui dirige de Montréal la télé française. Trois ans, ajoute un de ses subordonnés, « avant que ça commence à faire vraiment mal ». Les changements de cette année passeront probablement comme une lettre à la poste auprès de l’auditoire du réseau français, constitué, pour la télé, à 90 % de Québécois francophones. « On passe notre temps à avoir des traductions, explique un cadre de la programmation. Avec La Maison aux pignons verts, Avonlea, les cotes d’écoute sont bonnes. Mais je suis certain que les téléspectateurs pensent que c’est américain. » Le choix d’acheter du canadien, plutôt que de l’australien ou de l’italien, n’en est cependant plus un, explique un cadre montréalais. « L’esprit change. Avant, il pouvait se passer deux ans sans qu’on achète de productions de la CBC. Maintenant, Ottawa s’attend qu’on en prenne. » Et qu’on en fasse. « L’idéal transculturel, dit Veilleux, le visage éclairé par l’enthousiasme, c’est qu’on dise à un réalisateur ou à un producer: concevez votre produit en fonction d’un marché bilingue. » Au conseil d’administration, dont le rôle a été considérablement remplumé depuis deux ans, Michel Doyon, avocat conservateur de Québec, rêve par exemple d’une série où « on verrait, je ne sais pas moi, l’histoire de pionniers francophones dans l’Ouest ». Son vœu sera sans doute partiellement exaucé: Radio-Canada et CBC discutent d’une coproduction sur la vie des plus fameuses Franco-Ontariennes, les jumelles Dionne. Même ses critiques admettent que l’approche de Veilleux, « Radio-Canada/CBC, One Company », a ses vertus. Plus grande cohérence des politiques. Meilleure utilisation des ressources. Mise en commun de données, d’images, de la réflexion stratégique. Valorisation des productions régionales, notamment pour les francophones hors Québec, éternels mal servis de la télé publique. Les autres wagons de ce que Veilleux appelle le train du « repositionnement» -le nom général qu’il donne à ses réformes –, suscitent l’approbation. C’est le cas de l’élimination graduelle des productions américaines, dont il ne reste plus qu’une heure par semaine en grande écoute. Veilleux prévoit que, d’ici quatre ans, le made in USA aura disparu de la programmation. Il insiste sur l’augmentation du contenu culturel, comme cinq télé-théâtres aux Beaux Dimanches. Plus d’information aussi,–avec l’émission d’économie A Tout Prix et le retour de Denise Bombardier en prime time–, car Veilleux considère l’information comme une « locomotive ». Et une discussion est en cours sur la place du sport professionnel. C’est cet ensemble de changements qui devrait rendre Radio-Canada et CBC plus «distinctifs » de leurs concurrents. Les bouleversements du réseau anglais sont peut-être précurseurs de choses à venir au réseau français. Pour mieux distinguer CBC de ses nombreux concurrents, pour assurer, même, sa survie à moyen terme, Veilleux veut offrir à l’auditoire l’équivalent de quatre produits spécialisés pendant une même soirée. De 17h 30 à 19h, de l’information à forte sauce régionale; de 19 h à 21 h, une télé familiale; de 21h à 22h–énorme pari–, le bloc d’informations d’une heure, nouvelles et analyses. A 22h, la CBC devient adulte, avec des programmes, séries ou films, plus culturels, plus sérieux, de production presque exclusivement canadienne. C’est là qu’Emily (Les Filles de Caleb) fera son apparition. Gérard Veilleux a soumis cette grille type à ses cadres montréalais. « Ça n’a pas été un succès, dit l’un d’eux. On a calculé qu’en ramenant le Téléjournal à 21 h, on pourrait perdre 15 % de nos cotes d’écoute. » Sans parler, dit un autre, des pertes de revenus publicitaires à cette heure favorite entre toutes. Le président affirme qu’il ne veut pas faire ce changement à tout prix. Mais plusieurs employés et cadres de longue date craignent que des solutions conçues pour sauver la CBC ne soient plaquées sur Radio-Canada, nuisant ainsi au service français, dont la situation sur son marché est bien meilleure que celle du réseau anglais. Veilleux reconnaît qu’il y a des différences entre Toronto et Montréal, mais affirme que « les facteurs fondamentaux sont les mêmes ». Il soutient par exemple que l’arrivée par satellite de nombreux canaux américains–64 dans deux ans, une centaine peu après–va dépecer le marché canadien, y compris québécois, et que « le rempart linguistique ne pourra pas nous protéger ». Devant ses troupes, à Montréal, en août, le président Veilleux a ajouté un argument massue: tout le monde est dans le même bateau, car Radio-Canada ne survivrait pas 24 heures à la mort de la CBC ! Le repositionnement à la Veilleux heurte de front une tradition née avec la société d’État et institutionnalisée en 1968, celle de l’autonomie des deux réseaux, que deux cadres montréalais décrivent comme une forme de « souveraineté-association ». En 1983, le prédécesseur de Veilleux, Pierre Juneau, avait effectué une importante centralisation des services administratifs. Veilleux fait un pas, décisif, de plus. Celui de la centralisation des politiques. La montée en puissance d’Ottawa avait pourtant été critiquée par le rapport Caplan-Sauvageau, commandé en 1985 par le gouvernement fédéral pour dessiner une réforme de l’audiovisuel canadien: « Les décisions prises à Ottawa, par la force des choses, le sont souvent en fonction de CBC, y lit-on. Or, Radio-Canada n’est pas CBC: elle a son propre cheminement. » Faisant écho à une entente signée en 1986 par les gouvernements canadien et québécois, le rapport recommandait « qu’on reconnaisse l’autonomie des services français (radio et télévision) dans l’organisation de Radio-Canada » et « que les deux secteurs, au service de sociétés distinctes, puissent poursuivre différemment les objectifs assignés à la radio-télévision publique». Le contraire est en train de se produire. L’ex-ministre fédéral des Communications, Marcel Masse, actuellement à la Défense, affirme que le Québec devrait avoir une prépondérance législative sur tout le domaine culturel, « y compris sur Radio-Canada ». « On n’est pas une société distincte à temps partiel », tranche-t-il. Une position qui fait frémir l’actuel ministre, Perrin Beatty, un chantre, comme Veilleux, de la culture pan-canadienne. Au cours des deux dernières années, des fonctionnaires fédéraux engagés dans les discussions constitutionnelles avaient imaginé des mécanismes par lesquels Québec aurait au moins eu droit de regard sur les nominations, le mandat ou les budgets de l’aile française, comme le réclamait le ministre québécois des Communications Lawrence Cannon. « On en a parlé trois ou quatre fois, dit un des artisans fédéraux de ces négociations, et finalement les signaux venus du bureau de Bourassa ont été: « Bon ben, ça nous intéresse pas, laissez faire ça ! » »Des signaux privés, et publics. En avril dernier, au Point, Simon Durivage a interrogé Robert Bourassa: « Donnez-vous raison à M. Cannon ou à M. Beatty pour rapatrier tous les pouvoirs en matière culturelle ? »« Pas Radio-Canada, j’espère pour vous, quand même ! » répond, taquin, le premier ministre, naguère inventeur du concept de souveraineté culturelle. Marcel Masse a une façon polie d’interpréter, pour s’en désoler, ces signaux hertziens: « Le gouvernement québécois, par ses autorités constitutionnelles, n’a jamais fait valoir des points de vue tellement marqués en ce domaine. » Veilleux a donc le feu vert d’Ottawa et de Québec.« C’est quoi le problème ? » demande Veilleux lorsqu’on lui fait part des nostalgies autonomistes de certains de ses cadres québécois. « S’il y a un problème, peut-être qu’il existait avant, plutôt que maintenant… Qu’un siège social décide d’assumer ses responsabilités, il n’y a rien de mal là-dedans. On ne me paie pas pour être une potiche. » Veilleux est tout le contraire d’une potiche. Claude Saint-Laurent vante son efficacité: « C’est un doer ultra rapide. Il n’acceptait pas l’ancien rythme de la société. Disons que si on était en deuxième vitesse, maintenant on est en cinquième. » Les réunions sur le repositionnement ajoute-t-il, se tiennent « toutes affaires cessantes. C’est: réunion, discussion décision, exécution. » Le président assure aussi son emprise sur la machine en faisant signer à ses principaux cadres des « protocoles » fixant des orientations et des objectifs précis pour 12 mois. « Je leur dis, dorénavant, on va juger votre performance en fonction de ces trois critères: ça va être culturel, transculturel et régional», explique-t-il. Et s’ils n’ont pas augmenté le transculturel ?« Je leur demanderai pourquoi et si ça ne marche pas, leur évaluation de rendement sera faite en conséquence », répond Veilleux. Vous leur couperez leur prime ?« Possible. »Parlant de ses critiques internes, Veilleux peste: « J’aimerais ça que ces gens-là se révèlent. » Qu’il se rassure, ils ne sont pas en haut de l’échelle. Guy Gougeon, vice-président télé à Montréal, affirme que « la perception d’une chute de notre autonomie est surfaite ». Marcel Pépin, vice-président radio à Montréal, explique que les changements récents « peuvent être perçus comme une centralisation mais moi, j’y vois plus de cohérence». Pépin reconnaît que « la difficulté » des politiques unifiées, c’est que l’aile française « est toujours en train de se démarquer et de se justifier de faire les choses différemment. Mais l’asymétrie fait partie de notre vocabulaire.» Gougeon tient des propos similaires: « C’est sûr que, le réseau anglais étant une référence, c’est un fardeau supplémentaire. Il faut qu’on lève la main et qu’on dise, « nous c’est pas la même chose ». Notre point de vue est respecté.» De son bureau au 12e étage de la Maison de Radio-Canada, Gougeon a dans son champ de vision l’immeuble aux reflets orangés de TVA, son principal concurrent. Il est conscient qu’au-delà de quelques injections de transculturel » et de « pan canadien » on risque la surdose: « Il faut prendre en considération le fait que la majorité de notre auditoire est québécois. » Les correctifs apportés cette saison étaient nécessaires, dit-il, Radio-Canada ayant été trop longtemps « Radio-Montréal ». « Mais il ne faut pas que ça devienne artificiel, avec des normes et des quotas. Il faut rester dans la marge de ce qui est souhaitable, de l’équilibre. Si on veut nous faire dépasser la marge, je serai le premier à me débattre, j’aurai de bons arguments, et je suis sûr qu’Ottawa sera ouvert à notre approche. » Reste que les administrateurs à Montréal prennent maintenant leurs décisions non seulement en fonction de leur analyse des désirs et des besoins de leur auditoire, mais par rapport à une « norme » d’Ottawa. «C’est certain qu’on aurait fait moins de régional ou de transculturel si ça n’avait pas été de Veilleux », admet un cadre supérieur. Dans les autres coins de l’immeuble hexagonal du boulevard René-Lévesque à Montréal, on est plus dur. Et plus anonyme. « S’ils savent qui a critiqué quoi, on est cuit », dit un cadre intermédiaire qui a passé une décennie dans la maison et qui se souvient qu’une des premières directives écrites du nouveau président, en octobre 1990, fut: « Finis les « grincements de dents ». » Un mot d’ordre que Veilleux a répété le 12 août dernier à ses employés de Montréal, affirmant qu’il ne fallait exprimer des critiques qu’« en famille ». Ils hésitent donc à se nommer. Comme celui-ci, à la programmation: « J’ai bien plus peur d’Ottawa que de Télé Métropole. Ici, ça fait 40 ans qu’on fait de la télévision de qualité. On fait 30 % d’audience, au lieu des 15 % de CBC. Avec Les Filles de Caleb, on a battu un record mondial de pénétration d’un marché. Plus que le Superbowl ! Des années on est premier contre TVA, des années on est deuxième. On sait ce que le monde veut, on sait à quelle heure il le veut et comment il le veut. Plus Ottawa va intervenir plus ça va nous empêcher de travailler correctement. Qu’on nous laisse faire. Si on a des mauvais résultats, qu’on nous sacre dehors ! » Ou celui-ci, à l’information: « Si on se « canadianise » plus, on va perdre notre auditoire parce que, si TVA a réussi à augmenter les cotes d’écoute de ses nouvelles, c’est parce qu’il parle davantage du Québec et de Montréal que nous. Ils ont un véritable réseau au Québec, pas nous. »A TVA, on n’est pas mécontent du virage du concurrent. « C’est bien évident que les gens qui s’intéressent au Québec vont trouver chez nous ce qu’ils cherchent, commente Philippe Lapointe, vice-président à l’information à TVA. Les changements à Radio-Canada ne vont pas nécessairement augmenter notre part de marché, mais ça ne nous nuira pas.» D’autres critiquent l’insistance sur la coopération entre les deux réseaux: «Quand on collabore, la CBC met plus de sous, résume un cadre supérieur. Parce qu’ils paient, ils veulent leur réalisateur, leur équipement, leurs techniciens, qui évidemment ne parlent pas français. Alors ça se passe en anglais. Comme dans les réunions administratives. Quand on travaille avec les Anglais, ça se passe en anglais. » Claude Saint-Laurent admet pour sa part que des opérations conjointes ont parfois été annulées « parce que ça coûtait moins cher de le faire seul ». Mais lui, et d’autres cadres de l’information, affirme que plusieurs petites coopérations Radio-Canada/CBC se déroulent comme du papier à musique, comme l’utilisation de correspondants étrangers bilingues, et que des ententes seront négociées pour les projets plus ambitieux et difficiles. Des critiques de Veilleux acceptent d’être nommés, comme Daniel Gourd, coordonnateur des émissions religieuses et membre fondateur de la Coalition pour la défense du service français: « Veilleux a un certain nombre de mérites. Il a géré l’hémorragie budgétaire en faisant des coupures radicales d’un coup. Ensuite, on pouvait recommencer à croître. Mais en centralisant tout pour sauver la CBC, qui lutte vraiment pour sa survie, il risque de nuire à Radio-Canada. Plus tu centralises, plus tu mets en tutelle. » Des anciens de Radio-Canada sont aussi plus ouverts. Tel Marc Thibault, directeur de l’information puis des politiques pendant 35 ans, jusqu’en 1985, avant d’aller présider le Conseil de presse. Il est très préoccupé par la décision prise en mars par Veilleux d’ouvrir les ondes aux publicités politiques controversées. « Ils ont tout d’un coup changé d’idée à la veille d’un référendum au Québec, dit Thibault. On ne peut être dupe d’une propagande pareille, qui pourrait devenir absolument intolérable. On jette du lest du côté de la rigueur traditionnelle de la maison. » Mais partout, artisans et cadres sont rassérénés par l’attitude de l’équipe dirigeante à Montréal. « Ma conclusion, sur la réorganisation, dit une employée de longue date, c’est qu’il va y avoir une solidarité très grande entre Guy Gougeon, Michèle Fortin (directrice des programmes), Claude Saint-Laurent et Marcel Pépin. Saint-Laurent jusqu’à maintenant a été remarquable. Il fait la barrière. Et Gougeon protège son monde. De toutes les façons, quiconque essaiera de contrôler Radio-Canada va se casser les dents.» Paranoïa ? Peut-être, et c’est l’avis d’un des protecteurs présumés de l’âme québécoise de Radio-Canada, Claude Saint-Laurent: « Dans les milieux dits bien informés, la paranoïa n’est pas l’exception, c’est la règle. » Le mal serait aussi décelé à Toronto, où certains prennent l’effort transculturel pour un complot visant à imposer les programmes montréalais. Indubitable, cependant, le fait que Veilleux est un « boss » comme Radio-Canada n’en avait jamais vu. « Il a une approche de secteur privé, où le président est très engagé », dit dans une entrevue récente Robert Patillo, l’unilingue anglophone grand responsable des communications. « Lorsque Veilleux décide de changer de direction, la compagnie change de direction.» Une description qui se veut un compliment. UN TÉLÉ DIFFUSEUR QUI A HORREUR DES MICROS Fan de La Bande des six et de Jacques Languirand, Gérard Veilleux a pris goût à un emploi dont il ne voulait pas. Gérard Veilleux ne voulait pas en entendre parler. Une fois, deux fois, trois fois, il a refusé de prendre la direction de Radio-Canada. Vous n’y pensez pas, expliquait-il à Brian Mulroney, nommer là un secrétaire du Conseil du trésor, en période de restrictions budgétaires. « Je lui ai dit: « On va hypothéquer la job au départ. » Il ne m’a pas écouté. » Et Veilleux en est ravi. Certes, les trois années qu’il vient de passer à la tête de Radio-Canada n’ont pas été faciles. Il ne s’habitue ni à l’attention que lui portent les médias, surtout anglophones, ni à la critique constante. Mais à l’écouter parler pendant trois heures à son bureau d’Ottawa, on est frappé par la passion qu’il investit dans sa fonction. Quand il évoque les coupures qu’il a dû infliger à ses troupes en 1990 et 1991, mettant à pied 14 % des effectifs, sa voix se casse, ses yeux se mouillent. En privé, il confie avoir alors songé à « déclarer la guerre au gouvernement » pour protéger ses budgets. Mais un sondage sur le soutien public dont jouit Radio-Canada l’en a dissuadé. Plutôt que de gérer constamment la crise, il a décidé d’imposer ses propres changements, d’aller au-devant des défis. D’où son projet de repositionnement. Son pan-canadianisme zélé est accueilli avec joie dans les cabinets fédéraux, mais c’est une initiative personnelle, un effet secondaire imprévu, confie-t-on de bonne source à Ottawa. Son mandat était « de mettre de l’ordre dans les finances de Radio-Canada, dont la gestion n’a jamais été un succès », nous dit-on, pas de modifier la couverture politique ou l’orientation des programmes. La trajectoire de Veilleux en a fait un passionné de la confédération. Cela avait plutôt mal commencé pour lui, à Asbestos. Il a perdu son père alors que, dernier de cinq enfants, il n’avait pas cinq ans. Sa mère, manœuvre à la mine, avait transformé le salon en boutique de chapeaux et de tissus et, pour boucler le budget, louait des chambres à des pensionnaires. « C’était pas des bonnes années », dit Veilleux, qui allait le dimanche découvrir Pépinot et Capucine chez un ami dont le père, vendeur de voitures Dodge, avait de quoi se payer une boîte à images. C’est une bourse d’études de la mine John’s Manville qui lui met le pied à l’étrier, pour des études de commerce à Laval. Un professeur, Marcel Bélanger, un des conseillers de Jean Lesage, prend Veilleux sous son aile, et le dirige vers un secteur où il ne risque pas de chômer: les relations fédérales-provinciales. « De ses humbles origines, dont il est très fier d’ailleurs, Gérard a hérité une grande simplicité, qui a toujours été pour lui un atout formidable », affirme Bélanger, qui dit avoir servi de « bougie d’allumage » à son jeune ami. Veilleux s’occupe de finances et d’affaires fédérales provinciales pour le gouvernement du Manitoba, puis au ministère des Finances à Ottawa. Mais en 1970, Bélanger le pistonne pour le poste de directeur général des relations fédérales-provinciales à Québec. Son patron est Claude Morin. Il n’y reste qu’un an. Pourquoi ? « Je n’étais pas à l’aise, explique Veilleux. C’était une fonction publique où on faisait de la politique sans être élu. Moi je favorise plutôt l’objectivité. » Claude Morin retourne la politesse: «Veilleux est un cas assez spécial. Un gars super brillant, mais qui semble n’avoir aucune racine québécoise. En tout cas, il n’avait pas le réflexe autonomiste. Il aurait pu travailler aussi bien pour la Saskatchewan que pour le Québec. » Veilleux entreprend ensuite son ascension dans la fonction publique fédérale, notamment au ministère des Finances de Jean Chrétien où, à la fin des années 70, lui vient une idée. S’entourant d’une équipe de spécialistes, il invente de toutes pièces le concept d’union économique canadienne–le libre-échange intérieur. Impressionné, Pierre Trudeau le recrute pour la ronde constitutionnelle de 1981. (Le concept d’union ne survit pas aux remous du rapatriement unilatéral de 1981, mais il resurgira dans les offres fédérales de l’automne 1991, soulevant un tollé.) Parmi les fédéralistes québécois, il existe maintenant une ligne de partage des eaux politiques. Il y a ceux qui considèrent le rapatriement de la constitution malgré l’opposition du Québec, comme une catastrophe, et il y a ceux qui l’applaudissent. Veilleux est dans le second groupe. « Je pense que c’est un succès, dit-il aujourd’hui. Ça aurait été mieux si le Québec était embarqué, évidemment. » Après le rapatriement, Trudeau lui offre un des deux plus importants postes de la fonction publique, en contact quotidien avec le premier ministre: secrétaire du cabinet pour les affaires fédérales-provinciales. Tour de force pour un mandarin de ce niveau, Veilleux est maintenu à son poste deux ans après l’élection de Mulroney en 1984. Toutefois, en 1986, le premier ministre cherche pour son opération de réconciliation de Meech un remplaçant moins marqué par l’ère Trudeau. Il nomme Veilleux secrétaire du Conseil du trésor, là où l’on décide les coupures de budgets. Des parlementaires le soupçonnent–à tort, dit l’intéressé-d’avoir recommandé alors de sabrer… Radio-Canada. En l’envoyant présider la société d’Etat en 1989, Mulroney le lance donc «dans la fosse aux lions », commente Marcel Bélanger. Veilleux affirme qu’il a vécu alors « une expérience épouvantable ». Mais aujourd’hui qu’il s’est donné une tâche de construction plutôt que de compression, il voit l’avenir en grand. Il rêve de faire des profits–des dizaines, voire des centaines de millions à long terme–en vendant aux Américains un nouveau canal de productions canadiennes, anglaises et peut-être françaises, grâce à sa filiale de diffusion Northstar. Des tests commenceront l’an prochain dans cinq ou six grandes villes. Il rêve toujours d’un service d’information continu en français, et explique que son idée –« pas la plus géniale que j’aie eue », avoue-t-il–, de faire traduire en français quelques heures de sa chaîne anglaise Newsworld, visait « à ouvrir l’appétit »des francophones, lui donnant plus d’arguments face à un CRTC réticent. Quand il a le temps, Gérard Veilleux écoute la télévision, et pas seulement Le Point. Son programme favori: La Bande des six. « C’est animé, amusant, éducatif et on n’a pas besoin d’être un intellectuel pour s’y retrouver », dit-il. A la radio, Christiane Charette, le matin, a parfois son oreille, et il a Jacques Languirand l’animateur de l’ésotérisme, des ovnis et du nouvel âge, en assez haute estime pour s’être procuré ses livres. On sent que Veilleux-le-fonctionnaire, propulsé baron de la télédiffusion, déploie des ailes d’audace et de volonté qu’il ne se connaissait pas. Il le fait avec un peu d’anxiété, cependant, déclarant parfois qu’il « ne sait pas » s’il va réussir son sauvetage de la société d’État. C’est peut-être le sentiment qu’il exprimait l’an dernier, au moment de recevoir un prix de l’Université Laval, quand il a cité quelques mots d’une chanson de Jean-Pierre Ferland:« Dis moi comment j’ai pu monter,Comment descendre sans tomber. » DE QUELLE LONGUEUR, LE BRAS DU PRÉSIDENT ? Gérard Veilleux revendique le droit de s’occuper de ce qu’il appelle «mon produit nouvelles » Les journalistes ne sont pas tous d’accord. Collisions en vue. Dans la salle de nouvelles de Radio-Canada, la haute direction de la société d’État est toujours un peu suspecte de noirs desseins. « Dès qu’on entre un petit grain de sable dans l’engrenage, dit un journaliste, ça fait crier tout le monde. » Voici quelques grains de sable jetés par le président Gérard Veilleux au cours de la dernière année. –En septembre 1991, des « lignes directrices » sur la couverture politique sont distribuées. On y lit que « les émissions d’affaires publiques (comme Le Point ou Aujourd’hui Dimanche) doivent refléter le Canada comme nation et évoquer les avantages sociaux, économiques, culturels et politiques apportés à chacun d’entre nous au fil des ans, par l’appartenance à la communauté canadienne ». Il faut ajoute-t-on, « également dépeindre les tensions » mais seulement « en vue de les réduire ». La directive ne parle pas d’évoquer de possibles « désavantages »à l’appartenance au Canada. –Le journaliste Jean-François Lépine, ex-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et candidat au poste de directeur de l’information télé, s’oppose en privé et en public à ces directives. Son opposition affirme Guy Gougeon, vice-président de la télévision francaise, « a été un facteur important, mais pas décisif », dans la décision de la direction de lui préférer un autre candidat, dont l’expérience de gestion était plus grande, Claude Saint-Laurent. –Plus tard, au moment de nommer Lépine nouveau présentateur de l’émission Le Point, «le président (Veilleux) a exprimé le désir que la position de Jean-François face aux directives soit claire », explique Gougeon. On aurait présenté à Lépine l’ébauche d’un nouveau document sur les normes journalistiques de la société, épuré de ses élans nationalistes canadiens. Lépine fut satisfait, Veilleux aussi. Le nouveau document, dont L’actualité a obtenu copie, doit être publié sous peu. –Gérard Veilleux raconte qu’en mars il a demandé à Simon Durivage, alors animateur du Point: « Comment ça se fait que (le leader libéral Jean) Chrétien, je l’ai pas vu à votre bulletin de nouvelles depuis des années ? » Il pose aussi la question à Guy Gougeon. Presque simultanément, le président du Conseil d’administration, Patrick Watson, exprime le même souci à Robert Guy Scully, animateur de Scully rencontre. La direction de l’information juge alors que, effectivement, Chrétien a été trop absent des ondes, et il est invité dans les jours qui suivent à L’Envers de la médaille de Denise Bombardier. « On a regardé ca, on a dit oui, on aurait pu dire non», explique un cadre qui a participé à cette décision. « Il n’y avait pas d’obligation. » Est-ce le rôle du président de Radio-Canada d’intervenir ainsi dans les nominations d’animateurs, ou dans le choix d’invités ? « J’ai le droit de me préoccuper de mon produit « nouvelles » ou « information » », répond-il. «J’ai lu très attentivement les politiques journalistiques, je les garde pas loin de mon bureau, et si je pense qu’il y a une erreur (en ondes), je vais le signaler.» Faisant référence au concept du arm’s length (littéralement: un bras de distance) selon lequel Radio-Canada, bien que propriété de l’État, en soit politiquement indépendante, Veilleux explique: « Moi, je suis arm’s length du gouvernement. Mais les journalistes ne sont pas un autre arm’s length de moi. Un arm’s length, c’est « assez ! » Le problème, c’est que des journalistes ne sont justement pas certains que Veilleux soit à un arm’s length du pouvoir. « Il est nommé par le premier ministre, les membres de son conseil d’administration sont tous des nominations partisanes, lui n’est pas à l’abri des pressions », dit Alain Saulnier, président de la Fédération des journalistes et réalisateur au Point.« Il faut que, une fois les lignes directrices établies, le p.-d.g. ne se mêle pas d’information. » Un cadre, en mesure de comparer avec les présidents précédents, affirme que si Ottawa est aujourd’hui plus présent, côté informations, dans le tableau d’ensemble, seul le style des interventions ponctuelles a changé. « Les choses sont faites de façon peut-être plus malhabiles. Gérard Veilleux n’a pas la langue dans sa poche. Son prédécesseur Pierre Juneau avait plus de doigté. »

Culture

Le père d’Agaguk

Il insistait sur le côté direct, un peu rude, instinctif de sa nature, affichant un mélange d’envie et de mépris à l’égard de ceux qu’il appelait les intellectuels, les abstraits. Mais il avait des ruses de Sioux, des inquiétudes assez torturantes, et plus de lectures qu’il ne consentait à l’avouer.Il voulait être un écrivain populaire, écrire des best-sellers en série. Quand on a ce projet, on trouve un genre, et l’on s’y tient.Lui, il n’a jamais cessé de bouger, de changer. Tantôt, avec Agaguk, il est chez les Esquimaux comme on appelait les Inuit à l’époque, jouant au primitif, tantôt dans un village québécois, dénonçant les faux-semblants des bonnes gens (Les Vendeurs du temple), tantôt en Espagne (Les Commettants de Caridad), tantôt encore dans l’Ouest canadien (Kesten). Il essayait tout.Yves Thériault est venu tout près de faire une grande carrière internationale. Avec Agaguk, on a cru que ça y était. Puis il a gaffé, je ne sais trop comment, il a brisé cette carrière-là comme il en a brisé beaucoup d’autres.Il a été, il est assurément un des écrivains majeurs de la littérature québécoise. Il est également celui dont on parle avec le plus de malaise dans les milieux littéraires, qu’on situe le plus difficilement, qu’on n’arrive pas à louer sans quelque arrière-pensée. Car s’il a écrit plusieurs très bons livres, il en a aussi écrit de mauvais il le reconnaissait volontiers lui-même; et je ne parle pas de ceux qu’il publiait sous des pseudonymes divers, romans à 10 cents ou encore cette Aurore l’enfant martyre qu’il rédigea en une fin de semaine, pour la sortie du film. Il y avait du Simenon chez Thériault. Il lui manquait un Maigret.Reportons-nous à l’époque de ses débuts. Son premier livre, Contes pour un homme seul, paraît vers la fin de la guerre, en 1944. Il impose un ton particulier, qu’on retrouvera dans La Fille laide (1950) et Le Dompteur d’ours (1951), et qui ne ressemble en rien à celui des grands ténors et sopranos romanesques du temps, les Ringuet, Germaine Guèvremont, Roger Lemelin, Gabrielle Roy, Robert Charbonneau.Ceux-là pratiquent le réalisme, l’analyse psychologique; Yves Thériault, lui, s’installe d’emblée dans le général, le mythique. Pas plus qu’avec le réalisme, ces récits paysans n’ont de rapport avec le régionalisme agricole dont la littérature québécoise, ces années-là, travaille à se débarrasser. D’où tire-t-il ces grandes passions primitives, évidentes comme des faits de nature, ces personnages frustes mais sachant parler comme des livres, cette écriture économe et poétique à la fois ? La critique s’empressa de parler de Giono et de Ramuz. Thériault les avait lus. Cela ne l’empêchait pas d’être Thériault.Il venait de Giono et de Ramuz, mais il venait aussi, peut-être surtout, de la radio. Comme beaucoup d’autres: Robert Choquette, Françoise Loranger, Marcel Dubé, Eugène Cloutier, Félix Leclerc, Jovette Bernier.Thériault a pratiqué le métier plus complètement qu’aucun d’eux. La radio était en quelque sorte son élément naturel et c’est là, me semble-t-il, qu’il a été le plus heureux, enfin aussi heureux que pouvait l’être cet homme inquiet, intérieurement agité. Doué d’une prodigieuse faculté d’invention, il aimait fabriquer des textes, beaucoup de textes, et que ça sorte, et que ça frappe l’auditeur, le lecteur.La radio lui a donné autre chose: la voix, le sentiment profond de la voix, la maîtrise de la voix. Les personnages de Thériault s’expriment parfois de façon grandiloquente, ils vaticinent volontiers, mais jamais ils ne nous écorchent les oreilles, comme tant de leurs collègues par un langage déplacé, faussé. Il y a une musique, un rythme. Ça entre facilement dans l’oreille, ça crée entre l’écrivain et son lecteur une complicité. Édith la « fille laide », Aaron, Agaguk, Ashini, le Burlon des Comettants de Caridad, tous parlent la même langue, ils parlent Thériault, et par là, paradoxalement, ils sont vrais, d’une Vérité tout autre qu’anecdotique.J’ai connu Yves Thériault, si je me souviens bien, peu après la parution de La Fille laide. J’en avais fait, dans Le Devoir, une critique élogieuse. Thériault en était-il content ? Pas sûr. Il en voulait toujours plus, il avait un besoin énorme d’éloges, d’assurances. Nous sommes devenus un peu amis, pendant quelques années.La brouille devait se produire; elle vint. Il m’avait fait lire le manuscrit de ce qui allait devenir Aaron, un de ses plus beaux romans. Dans cette première version, l’action était plus complexe que dans l’ouvrage publié; Thériault mettait son personnage juif en contact avec la société canadienne-française par l’intermédiaire d’un frère enseignant; par là encore il innovait, car ce personnage n’existait, dans notre roman, que comme caricature. Je me déclare enchanté; j’ajoute que, n’est-ce pas, il faudrait nettoyer la langue. Thériault s’en va passer un an ou deux en Italie, et c’est là qu’il termine Aaron, amputé du frère enseignant. J’écris une critique favorable, que je termine par quelques réserves sur la langue de l’ouvrage.D’Italie, où il se trouve encore, Thériault m’écrit une lettre indignée. Il n’a retenu de mon article que les lignes de la fin. Il me dit que j’ai tort, que la correction linguistique de son roman est sans failles, et que si j’ai fait les remarques susdites, c’est que… Il me lance à la tête une accusation dont je n’ai que faire. Nous nous reverrons, bien sûr, au gré des hasards de la vie littéraire, mais nous serons désormais, l’un et l’autre, sur nos gardes.Yves Thériault n’aimait pas la critique.A vrai dire, aucun écrivain bien né n’aime la critique mais Thériault, lui, la trouvait insupportable. Il entendait jouer son jeu avec ses lecteurs directement, sans intermédiaires. Ses livres sont des coups. Il n’aime rien tant que prendre son lecteur par surprise; et les critiques, on le sait, n’aiment rien moins que les surprises.Bon, le grand succès n’est pas au rendez-vous, passons à autre chose. Aaron, par exemple; un roman juif comme si vous y étiez, précurseur étonnant des préoccupations multi-culturelles qui allaient envahir la scène québécoise quelques lunes plus tard. Prophète une autre fois, Thériault créera des personnages esquimaux plus vrais que nature dans son plus grand succès, Agaguk. Il est vrai qu’Agaguk était une commande; et que, pour l’écrire dans les délais prescrits, le romancier a transposé dans le Nord un manuscrit dont l’action se passait… dans le sud des États-Unis !Mais la passion des coups n’exclut ni la sincérité, ni la profondeur à l’occasion, ni la réussite esthétique. Elle ne la garantit évidemment pas non plus, et au cours de sa carrière Yves Thériault a accumulé autant d’échecs (mérités parfois) que de réussites. Il ne se laissait pas engluer dans les premiers, et ne se complaisait pas longuement dans les deuxièmes. Réussites, échecs, cela fait partie du jeu. Il visait le lecteur ordinaire, celui qui déjoue souvent les manoeuvres plus ou moins subtiles de la stratégie littéraire. Il a été un des écrivains les plus lus du Québec.Mais cet écrivain populaire, ce discuteur, ce bagarreur, cet aventurier de l’écriture, pourquoi ne puis-je l’imaginer que comme un homme seul ?La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était à la réception qui précédait la remise du Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal, aux temps fastueux du maire Drapeau. Côté santé, ça n’allait pas très fort. Pendant des années, il avait tenté d’épouvanter ses amis en leur racontant des histoires de maladie qui se prolongeaient bien au-delà du vraisemblable. Cette fois, c’était plus sérieux. Il faisait front. Il était aussi volubile qu’aux meilleures années, riant, racontant des histoires. Il était venu de Rawdon, où il vivait dans une demi-retraite depuis quelque temps, parce qu’il avait été désigné comme un des finalistes du Prix. Il comptait bien le recevoir, sans doute. Je savais déjà, moi, que le Prix irait à un autre, et même, horreur, à un critique littéraire.Je ne l’ai pas revu après la proclamation du Prix. Je l’imagine retournant à Rawdon un peu plus fatigué, amer peut-être, remâchant des griefs contre la critique que l’événement avait à juste titre ravivés, retournant au seul univers dans lequel il pouvait vivre vraiment, l’univers de ses récits, de ses contes. Contes pour un homme seul ce pourrait être, aussi, le titre de sa vie.

Culture

Québec/Amérique largue Cousture

« Quand il n’y a plus de confiance entre un écrivain et son éditeur, ça ne peut plus fonctionner », dit Daniel Larouche, agent et ami de Mme Cousture. « Nous avons dit à Arlette Cousture d’aller se faire éditer ailleurs, car elle nous empoisonnait la vie », réplique de son côté Jacques Fortin, p.-d.g. de Québec/Amérique.A l’origine de cette guerre, la demande de l’auteur des Filles de Caleb de rouvrir son contrat concernant les droits d’auteur de l’édition de poche du célèbre roman. Mme Cousture veut plus, beaucoup plus d’argent. « Dans l’euphorie de la diffusion de la série télévisée, dit Jacques Fortin, Arlette Cousture a décidé que tout le monde faisait de l’argent grâce à elle. Elle a donc demandé une importante rétroactivité. » L’éditeur a déjà proposé un règlement (on parle de 230 000 dollars) qui servirait également d’avance sur le prochain livre de l’auteur. Mme Cousture a décliné l’offre. « Nous ne voulions pas lier la question des Filles de Caleb et celle du prochain roman. Ce sont deux choses séparées », dit Daniel Larouche. Québec/Amérique assure que c’est la première fois qu’une chose pareille lui arrive. Quoi qu’il en soit, Arlette Cousture songe à traîner l’affaire devant les tribunaux.

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Société

Rentrée: l’école à la carte

Il y a 40 ans, la question ne se posait pas. Le petit Arthur se rendait à l’école la plus proche, et ses parents ne pouvaient que lui souhaiter une maîtresse pas trop pimbêche. Aujourd’hui, dans ce véritable supermarché qu’est devenue l’éducation, de plus en plus de parents examinent la marchandise avant de choisir.L’école de quartier est toujours là, mais on peut lui préférer l’école privée, l’école alternative, ou celles que, dans le milieu, on appelle « à vocation particulière » ou « à option extraordinaire ». On peut aussi choisir l’école d’un autre quartier ou lorgner du côté protestant.Au Québec, on estime qu’un élève du secondaire sur cinq est diplômé d’une école privée. C’est surtout vrai des francophones: seulement 10 % des élèves anglophones ou allophones fréquentent le secteur privé.De la maternelle à l’école secondaire, on compte 369 écoles privées, qui ne suffisent pas à la demande. La plupart d’entre elles sélectionnent leurs élèves d’après leurs résultats scolaires. Selon que l’on habite la province ou Montréal, les frais de scolarité varient de 650 à 1300 dollars.Les commissions scolaires répliquent en multipliant « spéciaux » et services personnalisés. Dans les écoles « à vocation particulière », les élèves doués assimilent la matière rapidement, ce qui laisse du temps pour d’autres « matières »: la musique à l’école primaire Le Plateau, la danse classique à l’école Laurier, les sports à l’école Pierre-de-Coubertin, les sciences à l’école Fernand-Séguin, les beaux-arts à l’école FACE et même le ski alpin dans certaines écoles des Laurentides et de l’Estrie.A la Commission des écoles catholiques de Montréal, les élèves d’une dizaine d’écoles bouclent en cinq mois tout le programme de sixième et consacrent le reste de l’année à l’anglais. Neuf des 33 écoles secondaires offrent un programme distinct: danse, sport-étude, musique, douance; huit proposent une formation professionnelle; d’autres offrent des options comme l’expression dramatique. C’est gratuit et ouvert aux élèves de différents quartiers.Les écoles alternatives privilégient le développement complet de l’enfant plutôt que la seule formation scolaire. Il y a 23 écoles primaires de ce genre au Québec. La participation des parents y est indispensable, et chaque enfant y avance à son rythme, dans une relative liberté. Intégrées aux commissions scolaires de leur région, on les retrouve à Montréal, Québec, dans la Gatineau et en Estrie.Il y a cinq ans, la première école d’éducation internationale ouvrait ses portes à Chambly. Depuis, 11 écoles du même type ont vu le jour et d’autres vont s’ajouter. Au programme du ministère de l’Éducation vient s’en greffer un autre, enrichi commun à tous les membres de l’Association des écoles d’éducation internationale. On choisit les élèves en fonction de leurs notes. On favorise aussi des valeurs d’entraide et de fraternité. Certaines de ces écoles sont gratuites- d’autres, comme l’École internationale de Montréal à la CECM, font payer aux parents une partie des frais de scolarité (500 dollars au primaire et 600 au secondaire).Depuis 1988, toutes les écoles du Québec doivent se doter d’un « projet éducatif ». Il peut s’agir aussi bien d’excellence en mathématiques que d’engagement religieux ou de lutte contre le vandalisme. Dans une école de la région de Nicolet, l’environnement est à l’honneur: les élèves participent à l’entretien des locaux. Quant à l’école secondaire Louis-Riel, elle refuse 300 élèves chaque année. Son attrait ? Excellence scolaire et discipline.Ce n’est pas toujours le « projet éducatif » qui compte le plus. Beaucoup choisissent une école pour sa garderie, son étude après les heures de classe, ses repas chauds, ou encore pour le plus petit nombre d’élèves par classe, le classement de l’école aux examens du ministère ou les activités parascolaires.Un nombre important de parents catholiques ont découvert les vertus de l’école protestante… Lors de l’inscription, à la question sur la religion, ils cochent la case « autre » Pourquoi ? Parce que l’école française la plus proche est protestante parce qu’à l’heure de la religion ils n’ont pas envie que leur enfant se retrouve à la bibliothèque, mais aussi parce que dans les cours de récréation des écoles protestantes beaucoup d’allophones parlent anglais, une version atténuée et sans douleur de l’immersion. Quarante pour cent des écoliers de la Commission des écoles protestantes du Grand Montréal vont à l’école francaise. Et depuis 1985, la clientèle française de la Commission scolaire South Shore a augmenté de 48 %. Enfin, les écoles privées qui ne reçoivent aucune subvention ne sont pas soumises à la loi 101. Ainsi, principalement dans la région de Montréal, des francophones peuvent fréquenter l’école anglaise à condition d’acquitter des frais de scolarité qui frôlent parfois les 10 000 dollars.

Culture

La même… et pas vraiment la même

En entrant dans le nouveau roman d’Anne Hébert, L’Enfant chargé de songes, on ne peut pas ne pas penser à un de ses plus grands textes, Le Torrent, paru au début des années 50. Voici la mère terrible, castratrice, que la mort même n’empêche pas de dominer son fils. Voici les chevaux, symboles de passion. Voici l’étrangère, qui vient jeter le trouble dans la vie familiale…Mais ce récit n’est pas un remake. Les rôles, les accessoires sont distribués différemment. La mère n’est pas violente ici, comme dans Le Torrent, mais douce, trop douce; les chevaux appartiennent à l’étrangère, non au fils, et ainsi de suite. C’est la même histoire, et ce n’est pas la même. On s’avise seulement de l’unité profonde de l’oeuvre d’Anne Hébert, et qu’elle n’en aura sans doute jamais fini avec les grands thèmes du Torrent, qui sont ceux de la culture québécoise: la puissante image de la mère à la fois blessée et dominatrice; celle d’une nature qui, en se déchaînant, risque de tout ravager sur son passage; enfin, l’espoir d’une liberté qui a beaucoup de mal à ne pas se détruire elle-même.La première scène du roman est saisissante. Julien, l’« enfant » du titre, fait son premier voyage à Paris, objet de ses plus grands désirs. Et le premier soir, dans sa chambre d’hôtel, il rêve que sa mère, pourtant morte depuis quelques années, est là, dans sa berçante, immortelle, éternellement importune. On va à Paris pour se débarrasser de sa mère, pour liquider l’héritage maternel, et elle est là, toujours là. Entre la mère patrie et la mère de chair, l’équivoque est terrible; en quelques pages la romancière a tout dit sur ce sujet.Puis, retour à la case départ, à la scène originaire, aux paradis de l’enfance (très surévalués), à la faute. Dans un village des environs de Québec où ils passent l’été, deux enfants, Julien et Hélène, couvés par une mère qui a donné congé au mari. Une jeune fille de bonne famille, Lydie, un peu folle, un peu perverse, passionnée de chevaux, en pension dans une famille d’agriculteurs. On soupçonne ce qui va se passer, ce qui ne peut manquer de se passer.L’Enfant chargé de songes est moins un roman, à proprement parler, qu’une fable; et, sur ce point encore, on se souviendra du Torrent. Les lieux de l’action, les décors sont plus précisément évoqués que dans le conte ancien, mais le langage que la romancière prête à ses jeunes personnages, leurs actions mêmes, exigent ce que les Anglais appellent une suspension de l’incrédulité. Cette distance, par rapport au réel convenu, est voulue. Anne Hébert croit aux grandes forces primitives, de vie ou de mort, qui conduisent les humains. Les petits détours de la psychologie ne la retiennent pas. Tout se joue, pour elle, sur fond de tragédie.Québécoise et vivant à Paris, Anne Hébert ne cesse de revenir aux paysages de ses origines; tout au contraire, la romancière canadienne-anglaise Mavis Gallant, née à Montréal et vivant également à Paris, entraîne ses lecteurs dans les lieux les plus imprévus. Ici, dans son dernier livre de nouvelles, l’Allemagne. L’Allemagne d’après-guerre, dont elle semble avoir pénétré–par quel miracle d’empathie ?–les secrets les plus intimes, les plus I redoutables.Je l’avoue à ma courte honte, je n’avais jamais lu Mavis Gallant. Elle est un écrivain tout à fait remarquable, d’une précision hallucinante, habile à débusquer les secrets les mieux gardés, à susciter le suspense à partir de riens.L’Allemagne, donc; « mère blafarde », comme le disait le titre d’un film célèbre. La nouvelle la plus longue du livre raconte le retour en Allemagne, en train, après un séjour raté à Paris, d’une jeune fille et d’un divorcé, accompagnés de | l’enfant. Ils s’épouseront peut-être mais là n’est pas l’important. Le train est détourné pour diverses raisons, de sourds dangers semblent le menacer, on ne sait plus très bien où l’on est, le voyage est interminable, et à intervalles presque réguliers la romancière nous fait quitter la scène pour d’autres récits dont l’origine demeure incertaine. J’ai résisté, parfois. Cette nouvelle est d’une virtuose assurément, mais qui en fait peut-être un peu trop, qui fait énormément travailler son lecteur.Les nouvelles courtes, elles, sont plus immédiatement convaincantes, et nous donnent l’impression de pénétrer dans la conscience inquiète de l’Allemagne d’après-guerre. Je continuerai de lire Mavis Gallant.L’Enfant chargé de songes, par Anne Hébert, Seuil, 159 pages, 19,95 $. Voyageurs en souffrance, par Mavis Gallant, traduit par Suzanne Mayoux, Deux temps/Tierce, 227 pages, 24,95 $.L’Enfant chargé de songeJulien se débarrasse du traversin qui lui casse la nuque. Bien à plat sur son lit, les bras croisés au-dessus de sa tête, il vérifie l’état de ses finances, qui lui semble catastrophique. Il a beau se raccrocher à des problèmes concrets, à mesure que vient le sommeil qui émousse toute vigilance, des images le submergent.Une grande fille aux longs cheveux noirs se montre un instant, l’appelle par son nom, « Mon petit Julien », rit beaucoup et s’enfuit dans l’ombre de la chambre pour reparaître aussitôt sous les traits de la dame des Bellettes. Tandis que sa mère, énomve et sacrée, dans des nuages de fumée, prend toute la place contre son lit, se penche et projette des spirales de tabac blond, par le nez et par la bouche. Elle assure que Lydie est maudite et qu’il faut s’en méfier comme de la peste, ainsi que de toute autre créature lui ressemblant.Anne Hébert

Culture

Mon âme canadienne est morte

Je me suis senti canadien jusqu’à l’âge de 10 ans. A l’école primaire de Clova en Abitibi, une carte du monde pendait au fond de la classe. Je la contemplais parfois, lier de l’immense tache rose que formait mon pays. J’aurais souhaité que l’Alaska nous appartienne; nous aurions alors triomphé sur la mappemonde.J’ai commencé à douter du bonheur d’être canadien en observant mon père un dimanche après-midi attablé dans la salle à manger. Un Harrap’s à côté de lui, il écrivait, biffait et grognait, n’arrivant à rien. Papa travaillait à l’époque pour la Canadian International Paper Company et devait pondre des rapports pour ses patrons. En anglais, bien sûr: ils ne lisaient pas d’autre langue. Moi, je l’avais apprise dans la rue en jouant avec mes camarades (Clova était un village biethnique: patrons anglophones et employés francophones). L’anglais avait toujours représenté pour moi la langue du plaisir, celle des comics et des films du samedi, projetés gratuitement dans notre école par la CIP.Mais en le voyant trimer, je pris soudain conscience que l’anglais était aussi la langue du travail et que mon père trouvait ce travail pénible, voire humiliant. « Pourquoi n’écris-tu pas en français ? » lui demandai-je.Il me regarda, interloqué. A l’époque, on ne se posait guère ce genre de questions. Le pouvoir temporel parlait anglais, l’obéissance français. Tout le monde acceptait ces règles du jeu. Elles formaient les bases de l’harmonie nationale, qui semblaient inaltérables.Ce jour-là, à mon insu, mon âme canadienne commença à mourir tout doucement.En 1954, mes parents s’établirent à Joliette. L’anglais disparut de mon univers auditif: cette jolie ville de province ne le connaissait guère et ne semblait pas s’en porter plus mal. Stupéfait, je faisais connaissance avec un autre Québec: celui de la majorité.Chaque jour, en revenant du collège, je lisais les journaux. Les noms de Barbeau, de Chaput, de Bourgault, y apparaissaient de plus en plus souvent. Ces gens-là lançaient des idées, dénonçaient des pratiques, décrivaient un nouveau pays, non pas celui que les armes nous avaient imposé, mais celui qu’on habitait: le Québec. Attentif, je suivais de loin les événements.En 1962, je vins habiter Montréal comme étudiant à l’université. Mon univers changea de nouveau. L’anglais réapparut, mais pas l’harmonie que j’avais connue dans mon village. Montréal était manifestement une ville dominée par les anglophones-mais notre soumission à leur égard diminuait. A regarder les enseignes et les affiches, nous avions parfois l’impression d’être des fantômes. Dans les magasins du centre-ville, on acceptait mon argent, mais beaucoup moins ma langue; souvent on la rejetait. Je devais m’humilier pour acheter des bobettes. Histoire mille fois racontée. C’est qu’elle décrit une expérience collective, que Richler, Scowen et Alliance Québec, s’ils étaient écoutés, nous feraient revivre–en nous ramenant aux conditions qui lui ont donné naissance. Je compris que pour être un vrai Canadien, un Québécois devait tailler dans son âme.C’était le début de la Révolution tranquille. Le Québec duplessiste craquait de toutes parts. René Lévesque émergeait. Comme des milliers de Québécois je découvrais avec ivresse le sens de notre destin. Des données s’accumulaient, accablantes pour le mythe canadien. Je m’en nourrissais. En voici deux: les Québécois francophones ne constituent que 2 % de la population nord-américaine, massivement anglaise. Terrible fragilité. Fait aggravant: leur importance numérique dans le Canada ne cesse de décroître; leur pouvoir aussi. A la naissance de la Confédération» ils comptaient pour un Canadien sur trois; aujourd’hui, ils sont à peine un quatre et bientôt un sur cinq. Si les nations puissantes tiennent mordicus à leur indépendance, combien davantage doit y tenir une petite nation comme la nôtre, tellement plus vulnérable. Qu’on pense aux Louisianais, aux Franco-Américains, aux franco-canadiens, disparus (ou en train de disparaître) parce que sans prise politique sur leur destin. Nous formons le dernier carré. Le Canada ne peut être pour nous qu’une maladie chronique à issue fatale.En 1977, je crus que la loi 101 avait corrigé partiellement la situation. Mais le Canada refuse farouchement ce Québec où sa langue ne règne plus. La Cour suprême lui sert de hache. La ruse fait le reste. Aujourd’hui, il veut assurer sa mainmise sur- les communications la culture, l’environnement, l’économie: notre vie.L’entente que Bourassa et Mulroney cherchent à nous imposer à coups de référendums ou de contorsions juridiques va contre nos aspirations profondes et celles du Canada anglais. Les sondages montrent en effet que les Québécois sont prêts à prendre leur destin en main. Quant aux Canadiens, si nous n’acceptons pas leurs conditions (inacceptables), ils aiment mieux vivre à côté de nous qu’avec nous.J’avais 15 ans lorsque le sort de mon peuple a commencé à me préoccuper. J’en ai 51 et les discussions sur notre avenir dévorent toujours nos énergies. Bien sûr, le Québec a fait des pas de géant depuis. Mais n’oublions pas qu’il a connu des reculs. Le temps et la démographie jouent désormais contre nous. Les francophones constituent encore aujourd’hui les trois cinquièmes de la population de Montréal- mais ils reculent d’un un pour cent par année. Bientôt ils seront minoritaires. La longueur interminable du débat constitutionnel trouve peut-être là une de ses principales explications. Oui, décidément, être canadien nous coûte trop cher. Comme la Tchécoslovaquie ou la Belgique, ce pays artificiel condamne deux cultures à un combat permanent. La plus forte vaincra: l’anglaise. A moins que nous ne nous donnions un pays. Le mot Québec me parle de liberté, de destin assumé. Le mot Canada, lui, n’exprime en fait que notre absence au monde.

Société

Le Canada ? Une invention québécoise

Je sais que le lieutenant Bourgault a déchiré son diplôme depuis, dans un geste un peu théâtral (l’ancien chef indépendantiste était un extraordinaire comédien), mais il n’a pu oublier le Canada que nous avions découvert cette année-là, tout en tirant du canon sur les troupeaux d’antilopes. Ne craignez rien: il reste tant de ces belles bêtes qu’elles servaient, l’autre soir (au journal télévisé), à démontrer la dimension écologique des forces armées. Nous n’étions pas de bons canonniers.Nous avons donc tous, pour une raison ou une autre, l’espace canadien dans la mémoire: un cousin en Alberta, un texte de Gabrielle Roy, le parcours de Will James, un tableau d’Alex Colville, un ami à Caraquet, une chanson de Léonard Cohen.Au niveau de la mémoire nous sommes encore canadiens, dans ce pays, autant que nous sommes québécois. Et nous n’oublions pas que ce sont les Français du Canada qui, les premiers, ont exploré l’Amérique. Mes grands-parents étaient canadiens et leurs grands-parents aussi. Les a autres », c’étaient « les Anglais », il ne faut pas l’oublier. Je suis né canadien avant de devenir une sous-catégorie sociologique: « Québécois-de-souche ». D’ailleurs, la dimension bûcheron de cette appellation m’agace un peu.En ce sens la souveraineté du Québec est une problématique canadienne. La plupart des souverainistes sont en réalité des fédéralistes orthodoxes qui souhaiteraient retourner aux origines: deux nations, un gouvernement central minimal, une route pour nous voir (la télévision en remplacement du chemin de fer national) point à la ligne.Peu importe la structure politique que nous nous donnerons (et que pour ma part je souhaite la plus complexe possible, assurant un certain gaspillage car ce sont les doubles et triples juridictions qui engendrent la créativité et favorisent 1a liberté–mais cela est une autre histoire), le Québec et le Canada demeureront intimement liés dans nos mémoires personnelles.Ce qui distingue le Canada du Québec ce n’est pas tant l’histoire (nous partageons celle-ci depuis la Conquête et ces rapports sont institutionnalisés jusque dans nos pratiques démocratiques) mais bien plutôt le discours.Un pays, dans ses dimensions affectives, est une invention, une création littéraire, qui doit autant aux artistes qu’aux journalistes et publicitaires. Le discours des créateurs québécois, avant celui des hommes d’affaires est ce qui nous distingue du rêve canadien. Ce n’est pas que l’imaginaire de Margaret Atwood ou de David Cronenberg nous indiffère, c’est qu’il sert à inventer un autre « pays ». Culture et langue, c’est là le clivage, la différence subtile, la véritable frontière.Le Québec peut vivre encore longtemps à côté du reste du Canada. Parfois nos discours, sur l’écologie ou à propos de Hollywood, se rejoignent, parfois ils s’éloignent mais ils ne constitueront jamais un récit identique. Ce qui est intéressant, c’est que la crise constitutionnelle — dont le Québec porte l’odieux–est en voie de donner naissance à une véritable conscience canadienne (de son identité). Le Canada, en somme, devient une invention québécoise. En attendant nous restons politiquement dans les limbes; le Québec n’a pas intégré la constitution en 1982, en 1990 le reste du Canada n’a pas même voulu reconnaître l’originalité de sa société, de sa culture singulière, de son parcours politique.Est-ce vraiment le Québec qui veut se séparer du tronc commun ou « les autres » qui souhaitent s’amputer ? Hier nous étions citoyens canadiens et sujets britanniques (vérifiez dans vos tiroirs vos passeports des années 60). J’accepterais volontiers de me dire citoyen québécois et sujet canadien: « même passeport, même monnaie, alouette ! » chante déjà le PQ si j’en crois Jacques Parizeau.Rédigeant ces lignes je sais que je m’expose aux moqueries: « Quoi ? » dira-t-on « il se sent toujours canadien ? ! » Aux yeux de Mordecai Richler je suis un souverainiste impénitent, à ceux d’Yves Beauchemin j’ai un petit air fédéraliste inquiétant. Je sais bien qu’à l’approche d’un référendum il faut voir le monde en noir ou blanc. Mais mon métier est d’explorer les zones grises, et dans ce domaine je me crois souverain. » Jacques Godbout, auteur des Têtes à Papineau (Seuil), roman sur la double personnalité du Québec, préparé pour l’ONF un documentaire, Le Mouton noir, sur les Québécois de l’après-Meech.

Culture

L’ogresse Reno

« C’est une toquée ! », dit Diane Juster, l’auteur de Je ne suis qu’une chanson. « Folle », renchérit Thérèse David, son attachée de presse pendant 10 ans. « Elle a quelques fusibles de sautés»» ajoute le cinéaste Jean-Claude Lauzon.Ils adorent Ginette Reno. Comme tous les Québécois. Même si c’est un monstre. Une croqueuse d’hommes, une dévoreuse d’amis, une bouffeuse d’émotions. Et un ogre de la chanson.Il existe deux Ginette Reno. La première est immense. Elle porte de gros bijoux, parle cru, sacre comme un charretier et pique des colères terribles. L’autre est fragile. Avant chaque spectacle, elle prie, seule dans le noir, derrière les rideaux. Puis elle chante l’amour en faisant frissonner les Pierres.Ginette Reno écrit présentement l’histoire de sa vie. Pour en faire un film. Et elle dira tout. Qu’on le veuille ou pas. Des écorchures aux grandes blessures. Jusqu’aux plus terribles secrets, ces drames d’enfance qu’elle livre parfois à demi-mot, en langage codé, aux journalistes de passage. Comme elle l’a fait pour nous.La chanteuse veut faire des films organiser des expositions de peinture fonder une école de théâtre, enregistrer de la musique subliminale pour enfants, écrire des livres… Pourtant, ce qu’elle aime le plus au monde, depuis toujours, c’est chanter.Au début de l’entrevue, Ginette Reno s’était installée devant moi. Collée collée, à quelques centimètres du nez. « C’est plus chaleureux », avait-elle dit. Et on entend mieux…« Je n’en ai plus pour très longtemps à chanter… », a-t-elle confié en pleurant comme une enfant. Son tympan gauche est bousillé. Elle lit beaucoup sur les lèvres des gens et, sur scène, des amplificateurs puissants tentent de lui renvoyer sa voix. « Je suis très sourde », dit-elle entre deux sanglots.Ginette Reno chante depuis l’âge de cinq ans. Avec son coeur, ses tripes, son âme. Pourquoi ? « Quand t’es un pommier tu ne vends pas des bananes», a-t-elle déjà répondu à un journaliste. « C’est un don de Dieu»» dit-elle aujourd’hui.Petite, Ginette Raynault profitait des absences d’un vieil aveugle à l’angle des rues Marie-Anne et Marquette pour chanter très fort, un chapeau à ses pieds. Quelques sous pour, des frites, le reste au professeur de chant. « Les murs de la classe tremblent lorsqu’elle chante », disaient ses copains de classe. Au Centre Immaculée-Conception, le père Marcel de la Sablonnière la suppliait de ne pas participer à son concours d’amateurs tous les samedis. « Elle raflait tout, les autres enfants ne voulaient plus venir.»A 14 ans, la petite Raynault a téléphoné à Jean Simon, imprésario et dénicheur de talents. Il avait lancé les Baronets et Tony Masarelli. Ginette Raynault lui promet de faire sauter le micro du Café Eldorado. Elle chante Chacun garde dans son coeur, de Margo Lefebvre, et c’est le début de plus d’un quart de siècle de gloire. La Reno est lancée.« Elle chantait à plein moteur, en se défonçant, sans aucune retenue, et ne parlait que de chansons, dit Jean Simon. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui aime autant chanter. C’est sa seule religion.»Ginette Reno chante encore tout le temps. « Elle vit dans son studio », dit Alain Charbonneau, son ex-gérant et le père de Pascalin, 9 ans, son troisième enfant. Trop seule dans son immense maison, elle fait tourner ses disques en s’accompagnant. En plus des 53 albums bien connus de ses fans, elle a enregistré des tas de cassettes, juste pour elle.Pour son dernier disque, Ginette Reno a mis en boîte 26 chansons. Avec orchestre et tout. « Les plus grandes vedettes en préparent parfois 13 pour en choisir 10, mais jamais 26 ! Mais Ginette Reno est heureuse en studio. Elle voulait étirer le plaisir»» dit Yves LaPierre son directeur musical.« Elle n’a que son talent pour se défendre, que son succès pour être heureuse », dit Jean-Pierre Ferland qui la connaît depuis presque toujours. Diane Juster l’avait deviné en écrivant Je ne suis qu’une chanson. Ginette Reno en a tout de suite fait sa chanson de fin de spectacle. Pendant près de deux ans, elle a refusé d’enregistrer cette chanson fétiche qui allait devenir le plus grand succès de la chanson québécoise, avec près de 400 000 exemplaires vendus.Son dernier spectacle, Ginette Reno le termine avec un monologue confession. Elle y parle de sa faim d’aimer qui ressemble à de la folie; des mots durs et des gestes bas, appris pour tromper cette faim. Elle se vide les tripes sans pudeur, dans un silence d’église. Et elle enchaîne avec une chanson intitulée Chanter. Elle chante et les milliers de spectateurs oublient que Ginette Reno est plus malheureuse que les Pierres. Qu’elle pèse 300 livres et qu’elle a beau être la femme la plus admirée des hommes québécois (selon un sondage, en juin 91, de la revue Châtelaine), elle n’en reste pas moins seule sur son « île » à Boucherville. Derrière son micro, Ginette Reno est une montagne-oiseau prête à s’envoler.« Elle a accepté son infirmité, dit Yves LaPierre. Et ce n’est pas d’être grosse. C’est d’être juste une chanteuse sur pattes. »A 15 ans, elle chantait la nuit, dans les cabarets, gagnant parfois plus en une soirée que son père en une semaine. « Ma huitième année, je l’ai passée endormie», dit-elle. A 16 ans, elle travaillait plus de 50 heures par semaine et son premier disque était déjà au palmarès. « Ce que je veux, c’est conquérir le monde », annonçait-elle au journaliste du magazine Maclean à 18 ans, en 1964. Un an plus tard, Ginette Reno attaquait la Place des Arts et à 21 ans, l’Olympia de Paris. Les États-Unis la courtisaient déjà. Mais à 45 ans, Ginette Reno n’a conquis que le Québec.« Le soir de la remise des Oscars, j’ai regardé Céline Dion à la télévision. C’est sûr que ça me travaille… Moi aussi, je voulais être une grande star. Mais je voulais aussi être aimée, avoir des tas d’enfants, et préparer des rôtis à mon mari.»René Angélil, le gérant de Céline Dion, a déjà été l’imprésario de Ginette Reno. Jusqu’à ce qu’elle l’envoie paître. « Angélil est super, dit-elle aujourd’hui. Mais je ne suis pas facile…»« Elle mène sa carrière elle-même. Elle adore consulter mais n’en fait qu’à sa tête. Ses gérants lui servent de commissionnaires », dit Alain Charbonneau. Avant de s’improviser gérant de l’artiste, il vendait des photocopieurs. Robert Watier, l’ex-mari de Ginette Reno, était tailleur avant de se réveiller imprésario.Ginette Reno a souvent flirté avec la gloire. Elle a chanté à côté des Tom Jones, Roger Wittaker, Don Rickles, Dinah Shore… « Une carrière comme celle de Céline Dion, on lui en a offert souvent, et sur un plateau d’argent. Mais madame ne voulait pas », grogne Alain Charbonneau. « J’ai attiré les hommes avec ma voix. Ils voulaient tous faire de moi une grosse vedette. Mais moi, je voulais qu’ils aiment la femme. Pas juste la voix », dit Ginette Reno, sanglotant à nouveau.A Londres, en 1971, la bûche était prête à flamber. Ginette Reno avait déménagé ses meubles, donné des spectacles, enregistré deux disques. Mais elle est devenue enceinte et elle est rentrée. « Quand j’y repense… J’ai fait exprès. J’avais peur du succès. », Deux ans plus tard, elle s’exile en Californie, prend 130 livres en 18 mois et refuse les offres du gérant de Don Rickles. « Je me trouvais trop grosse. Je voulais maigrir avant », dit-elle.Elle s’est souvent promis d’aller vivre en France. Il y a 10 ans, elle a bien failli. Mais sitôt débarquée à Paris, Ginette Reno a trouvé une lettre de sa fille dans ses bagages. Natacha lui annonçait qu’elle était enceinte. Elle avait 15 ans.« Paris, c’est loin de Boucherville », gémit Ginette Reno dans Rouge, une chanson signée Jean-Pierre Ferland. « Rouge est une de mes chansons les plus importantes », dit Ginette Reno. Ferland était débarqué chez elle sans crier gare un jour rouge. Ginette Reno buvait trop, ne dormait plus, vomissait du sang et n’avait plus d’argent. Ce n’était pas la première fois. Elle vivait en boulimique s’empiffrant d’émotions et de chansons. A intervalles réguliers, son corps se rebellait. Alors, Ginette Reno préparait une petite valise et entrait à l’hôpital guérir son corps et panser son âme. «J’écris ma vie à l’encre rouge », griffonna Ferland ce soir-là. Une chanson bouquet de fleurs, offerte le lendemain, à l’hôpital.Le 24 juin 1975, Ginette Reno a transformé le mont Royal en volcan. Une extraordinaire flambée nationaliste a chaviré la foule lorsqu’elle a entonné Un peu plus haut, un peu plus loin de Ferland. Pourtant, ce soir-là, Ginette Reno se fichait éperdument de l’indépendance des Québécois. La politique l’a toujours profondément ennuyée. Pendant qu’elle secouait la montagne, Ginette Reno était plutôt très en colère.Elle venait de se quereller avec les organisateurs du spectacle qui lui refusaient l’honneur de clôturer la soirée. « Ils m’avaient dit que j’avais un trop gros ego, mais pour une fois c’était faux. Je voulais simplement faire un cadeau à Jean-Pierre, dont c’était l’anniversaire. J’étais triste et en colère quand on m’a donné le micro. Je me suis dit: tenez-vous bien, ça va décoller. Je vais monter plus haut et aller plus loin que tout le monde. »La foule en délire l’a ovationnée pendant 10 minutes, et, longtemps après cette prestation magique, aucun artiste n’a osé reprendre cette chanson. En route vers sa maison, quelques heures plus tard, alors que tout le monde fêtait, Ginette Reno a apostrophé son fidèle ami: « Veux-tu me dire, Dieu, comment ça se fait que tant de monde m’aime et que je suis encore toute seule ? »Il y a 30 ans, un journaliste de Paris-Match a écrit qu’elle était la meilleure chanteuse de jazz blanche au monde. « Le blues est ma vraie nature », disait-elle alors. « Ça fait trop mal à l’âme » réponde-t-elle aujourd’hui.« Si Ginette Reno allait au bout d’elle-même, ce n’est pas une montagne mais la planète qu’elle soulèverait », dit Jean-Claude Lauzon. Dans Léolo, elle interprète une mère de quatre enfants solide comme le roc. « Ma mère avait la force d’un grand bateau voguant sur un océan malade », dit Léolo. Mais Ginette Reno est aussi une épave. « A la fin de chaque séquence, elle traînait sur le plateau avec cet air piteux d’un chien quêtant son biscuit. Il fallait lui dire que c’était bon et qu’on l’aimait », dit Jean-Claude Lauzon.Avec les admirateurs et les curieux accourus à sa vente de garage l’an dernier, Ginette Reno aurait pu remplir 10 fois la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Il y avait des cantines mobiles des policiers et un ruban de voitures de plus d’un kilomètre de long. Elle a vendu ses robes de spectacle et ses vieux coussins, ses skis, son lit, son télescope, ses rideaux… Lorsqu’il ne resta plus rien, elle sortit de vieux posters. Et la foule serait partie avec des morceaux de pelouse si elle leur en avait vendu.Rayonnante sous sa casquette de baseball, Ginette Reno a empoché 22 449 dollars dans son immense tablier. Un coup de promo ? « Pas du tout, dit Ginette Reno. Je voulais m’acheter de nouveaux meubles. » Mais ça n’a pas marché… Des journalistes ont annoncé que les recettes iraient à une oeuvre de charité. « Vous trouvez ça drôle ? Pas moi !dit-elle.Sa vie amoureuse est un échec. Ginette Reno n’a jamais trouvé d’homme qui: l’aime autant que son public. « Aucun autre chanteur n’a eu une telle cote d’amour, dit Daniel Guérard, animateur à Cité Rock Détente. Michel Louvain a des fans, Roch Voisine aussi. Ginette Reno a des amoureux et des amis. Même après 30 ans, c’est encore elle qui vend le plus de disques et de billets. »« Les Québécois m’aiment, moi, plus que ma voix », dit-elle, heureuse. En échange, elle leur dit tout et chante ce qui leur plaît. Pour choisir une douzaine de chansons parmi les 26 enregistrées pour L’Essentiel, Ginette Reno a enfermé 75 personnes « de tous les ages et de toutes les classes sociales » dans son studio. Elle a remis une fiche à chacun et leur a demandé d’attribuer une cote d’amour à chaque chanson. Pour les remercier, elle leur a servi un énorme buffet.Ginette Reno mange comme elle chante. Tout le temps. Au gré des jours, lorsqu’on l’interroge à ce sujet, elle donne les détails de son nouveau régime ou déclare, pleine d’assurance: « Un jour, je maigrirai. », « Je sais exactement à quoi pensent toutes les femmes lorsqu’elles me regardent. Elles meurent de peur de grossir autant ! Mais moi je sais que les petites ne sont pas plus heureuses ».A 13 ans, elle était déjà boulotte mais à 20 ans, Ginette Reno était mince comme un échalas. « Cent dix-sept livres ! Je mangeais aux deux jours et je tombais partout. Le pire, c’est que je me trouvais grosse. » Un jour, elle s’est remise à manger. Beaucoup.Les Québécois l’aiment telle quelle joyeuse mais tout croche, royalement imparfaite. Ils l’aiment sans lunettes avec ses confidences de simple voisine et sa voix d’un autre monde. Ils l’aiment explosive, comme les pastels qu’elle exécute. Et obsessive. Depuis trois ans, il n’y a que des fleurs dans ses oeuvres. Des centaines de fleurs.Ses thérapies font la manchette. Comme ses diètes. La dernière « démarche » a duré cinq ans. Toutes les semaines, Ginette Reno courait à Saint-Hyacinthe écouter le père Jean. L’horaire du dominicain n’étant pas très souple, les organisateurs de tournée en ont bavé. Et au gala Métrostar, ou on lui a décerné les trophées de la chanteuse de l’année et de l’artiste la plus aimée, elle est arrivée en retard. C’était un soir de père Jean.Ginette Reno adore râteler l’âme humaine et elle a un petit côté Krishna. Ses amis reçoivent – veut, veut pas – les derniers best-sellers sur l’analyse transactionnelle, la plus récente édition de la Bible ou Les Douze Lois kosmiques. Elle croit aux voyants et aux diseuses de bonne aventure et jure que son oncle a le don d’arrêter le sang. Elle fait aussi tous les psycho-tests des revues et des journaux. Mais elle ne perd pas de temps avec les mots croisés. C’est trop sec, trop drabe, trop rangé.Ginette Reno déteste enfermer la vie dans des cases. Elle mêle l’amour et le travail, la chanson et la vie. Et quand le fouillis est trop grand, elle annonce une vente de garage.QUAND RENO FAIT DU CINÉMA«Léolo va changer ma vie », dit-elle. Le tournage a été dur. Le film l’expédiait chaque jour dans les décors de son enfance.L’an dernier, Lise Lafontaine, productrice du film Léolo, entendait Ginette Reno parler à la radio de ses hommes, de ses enfants et de ses thérapies. « J’ai trouvé ta mère », lança-t-elle à Jean-Claude Lauzon quelques minutes plus tard. Lauzon, l’enfant terrible du cinéma québécois, cherchait LA comédienne pour jouer le rôle de sa mère dans Léolo, un film hautement biographique, qui sortira dans quelques jours.Comme bien des intellos, Lauzon n’avait pas un disque de Reno. Mais il l’aimait secrètement. « Elle m’avait renversé en chantant du Brel à la radio. »Au lancement de L’Essentiel, le dernier disque de Ginette Reno, Jean-Claude Lauzon s’est glissé dans la foule au bras de Dominique Michel pour laisser son scénario à la chanteuse. Elle l’a lu. Et elle a dit non. Parce que c’était un rôle de grosse femme, parce qu’elle trouvait le film dur, sans espoir, et peut-être surtout parce que Léolo l’entraînait bien loin de sa Rolls-Royce et de sa maison de Boucherville avec tennis, piscines et ascenseur. Léolo l’expédiait dans les décors de son enfance: une cuisine jaunie qui sent la pauvreté.Lauzon a fait des salamalecs, multiplié les appels téléphoniques et exhorté Dominique Michel, Diane Juster et Luc Plamondon à plaider sa cause auprès de la vedette. Rien à faire! Alors il est parti à la recherche d’une autre mère en se disant que c’était sûrement mieux ainsi, qu’il n’avait pas envie de se faire ch… par une diva qui avait encore plus mauvais caractère que lui.Pendant que Jean-Claude Lauzon faisait son casting, Ginette Reno attirait 30 000 Québécois et faisait la manchette des journaux avec une simple vente de garage. Puis, un matin, la chanteuse a lancé un « Pourquoi tu me veux plus ? », lourd de reproches au cinéaste hébété. Pendant quelques secondes, Lauzon a rêvé qu’il la débitait en petits morceaux. A la place, il lui a infligé une audition. V’là pour la diva !« Elle est arrivée au studio en braillant, raconte-t-il. Le visage inondé, la morve sous le nez. Elle pleurait tellement que mes collègues se sont éclipsés. C’était trop dérangeant. Je suis resté seul avec elle et elle s’est mise à m’engueuler:  » Je veux pas le faire ton maudit film, comprends-tu ? Pourquoi me poursuis-tu ? (Ça fait 20 ans que je suis sortie de ma marde, ça te donne quoi de me replonger dedans ? Tu te prends pour qui ? Veux-tu me tuer ? »J’étais bouleversé. Et je la voulais. Vingt-cinq fois plus qu’avant ! »« A la fin du screen test, Lauzon m’a pris par le bras et il l’a serré un peu fort, dit Ginette Reno. J’aurais dû me fâcher. J’ai trop souvent avance avec des coups de pied et des claques dans ma vie. Je ne veux plus. Mais là, ça ne me dérangeait pas. Il m’a regardée dans les yeux et il m’a dit: « Dis-moi que t’as pas eu du plaisir à jouer ce que tu viens de jouer, tabar…. »»Ginette Reno a signé son contrat et Jean-Claude Lauzon l’a trouvée généreuse, chaleureuse, merveilleuse et… bouleversante. « Elle a enfilé ses pantoufles en Phentex et sa robe de chambre et elle a fait tout ce qu’on lui demandait. Pas la moindre petite crise de vedette. Le midi elle laissait sa Rolls-Royce dans les rues de Saint-Henri pour aller manger des hot-dogs ou de la pizza avec les gars.»Il y a eu des jours ou tout le monde pleurait sur le plateau. Du machiniste à l’éclairagiste en passant par le responsable des beignes et Lauzon lui-même. « C’est une grosse grosse éponge, dit-il. Elle arrivait le matin, gonflée à bloc, prête à jouer, incapable d’attendre, de se ménager. » Souvent, le soir, après avoir tourné des scènes particulièrement difficiles, Ginette Reno allait pleurer tout son soûl sur les berges du fleuve près de Boucherville.« Léolo va changer ma vie, dit-elle. Je veux faire du cinéma depuis que j’ai vu Samson et Dalila, mon premier film. J’étais petite, je n’aimais pas ma vie et j’étais prête à jouer tous les rôles. »