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Culture

Naïveté et autres suicides…

Le jeune chansonnier avait du talent et du front. Et la naïveté de croire que c’était suffisant pour que les Québécois des années 60 l’acceptent comme il est vraiment. C’est-à-dire homosexuel.L’obscurantisme l’a brisé. Il ne s’en est jamais remis.Le dernier Michel Tremblay (Quarante-quatre minutes, quarante-quatre secondes) pourrait ressembler à du grattage de vieux bobos, à une énième complainte des années 60 qu’on n’en peut plus d’entendre ressassée. Pourtant on embarque.Parce que Tremblay raconte bien. Que la structure romanesque est intéressante. Et, surtout, que l’émotion sonne vrai. Le cri du coeur du nain Carmen, un personnage pourtant secondaire, tire les larmes. Et on finit par compatir avec le héros, injustement puni pour avoir mal jaugé son époque, même si, tout de même, il n’a pas passé sa vie à compter des boutons rue Chabanel. On pense une certaine chanteuse dont la carrière fut torpillée pour la même raison et à la même époque, mais qui n’a pas eu, elle, en guise de prix de consolation, un poste permanent de réalisateur à la radio d’État. (Leméac/Actes Sud, 358 pages, 29,95 $)

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Culture

Du côté de chez Yann

Selon le quotidien communiste français L’Humanité, «le plus grand écrivain vivant» de sa génération vit à Montréal sur l’avenue de l’Esplanade. Il s’appelle Yann Martel, il parle français avec des traces d’accent parisien et il écrit en anglais.Le journal qui chanta les louanges de Georges Marchais et de Staline n’a jamais été reconnu pour son sens de la nuance, mais sa célébration du talent de Martel n’a rien en commun avec cette fâcheuse tendance qu’ont longtemps eue les communistes français: être les seuls à avoir le pas. Car à Berlin, on écrit qu’il est un «extraordinaire raconteur», à Londres, le très sérieux Guardian parle de «petit chefd’oeuvre» et au Québec, La Presse souligne un «début fulgurant». Tout cela pour quatre nouvelles publiées à Toronto en 1993 sous le titre de The Facts Behind the Helsinki Roccamatios, son premier livre, qui, traduit en français en 1994, devint Paul en Finlande (Boréal au Québec, Rivages en France).Self, son premier roman, paru chez Knoff à Toronto en mai dernier, a été accueilli par une critique aussi élogieuse. Le livre a été lancé il y a peu de temps à Londres. Des éditions allemande et suédoise suivront sous peu.La nouvelle ne fait pas recette. C’est un genre négligé, tant par les auteurs que par les lecteurs. Les critiques ne font pas exception. On ne lance pas une carrière avec ces courtes histoires souvent considérées comme des romans sousdéveloppés. Encore moins une carrière internationale. On ne devient pas non plus un écrivain qui vit de sa plume avec quatre nouvelles. Yann Martel y est arrivé, phénomène probablement unique dans la littérature canadienne. Il n’y a là ni hasard ni marketing génial. Seuls le talent et l’originalité de l’auteur expliquent cette carrière en forme de fusée.Yann Martel avait choisi le café Santropol, rue Saint-Urbain, pour notre premier rendez-vous. J’avais souhaité rencontrer cet homme qu’on dit sans racines dans un endroit qu’il aime, où il se sent à l’aise. Né à Salamanque, en Espagne, en 1963, il fut bébé à Victoria (en Colombie-Britannique), enfant au Costa Rica, adolescent en Ontario et à Paris, jeune homme un peu partout. Depuis quelque temps, il vit à Montréal, qui est pour lui un port d’attache plus qu’un endroit qu’on habite et qu’on façonne de sa présence et de son action.Le café Santropol lui convient parfaitement. Décor baroque et cosmopolite, nourriture planétaire. Il y règne une atmosphère studieuse et chaleureuse de café universitaire anglais. Selon la tradition anglosaxonne universitaire, toute différente de la française, les collèges – substituts de la famille – sont des maisons qu’on habite, professeurs comme étudiants; les cafés et les restaurants sont les salons qu’on ne peut se payer. C’est dans ce cocon intellectuel et social que Yann Martel a fait la plus grande partie de ses études secondaires et universitaires. Et dans ce café où les tranches de pain complet ont l’épaisseur d’un club sandwich, il se sent de toute évidence à l’aise.Il est arrivé en vélo, une de ses rares possessions. Pas un vélo avec deux dérailleurs japonais. Non, un vélo passé de mode avec le guidon recourbé vers le bas, ce qu’on appelait un vélo de course avant que la bicyclette prenne le virage technologique.S’il est légèrement en retard, c’est qu’il vient d’une manifestation contre l’ouverture d’un McDonald’s au pied du mont Royal. Une manifestation de principe, puisque le géant du boeuf haché a déjà ouvert ses portes, et que les enfants du quartier l’ont déjà pris d’assaut. Mais c’est aussi dans la tradition universitaire anglosaxonne: la défense des baleines, le nucléaire, la guerre du Viêt-nam et, aujourd’hui, les grands arbres de l’île de Vancouver. Il en parle avec détachement, une sorte de tristesse souriante, comme les derniers sages parlent de la barbarie imminente. Il en parle doucement, sans emportement, dans un français remarquable. Et pourtant, il écrit en anglais. Il ne sera donc jamais, pour les théologiens de la nation, un auteur québécois. Il s’en fout. Tout ce qu’il veut, c’est écrire.S’il a tant voyagé, c’est que son père, le poète Émile Martel, est diplomate. Aujourd’hui, ses parents sont en poste à Paris. Il s’apprête à aller les rejoindre après le lancement de son roman à Londres, puis il s’envolera pour l’Inde pour un séjour de neuf mois.Yann Martel est devenu un écrivain anglophone au Costa Rica. Ce ne fut pas un choix: il n’y avait pas d’école francophone de qualité à San José, seulement une école internationale anglaise. Dans Self, le héros dit: «Voilà donc qu’un simple caprice géographique me fit étudier en anglais, jouer en espagnol et raconter ma journée en français à mes parents… L’anglais devint pour moi l’outil par lequel je m’exprimais précisément.» Il poursuivit ses études en anglais, même à Paris. Un caprice.Tout cela s’est produit sans drame ni grande interrogation identitaire. Exactement comme les choses arrivent à ses héros. Elles surviennent, elles sont acceptées sans résistance, sans combat. Le mouvement, le changement, ne sont pas des accidents, des aberrations. Ils sont l’essentiel de la vie, qui n’est plus une forme de continuité mais une série de sauts, de mutations, de métamorphoses. Et s’il est l’écrivain d’une génération, c’est bien dans ce sens: l’écrivain d’une génération qui est née en zappant autant la télé que sa propre vie.L’anglais n’est pas seulement un outil avec lequel il se sent plus à l’aise qu’avec le français, c’est la langue qui lui vient spontanément quand il ignore la nationalité de son interlocuteur. Il a aussi appris à l’aimer, comme on aime la langue dans laquelle on peut tout dire. Il n’écrit pas en anglais parce que le marché est plus grand; il ne connaît tout simplement pas d’autres langues d’écriture.Canadien ou Québécois? (La famille Martel est une des plus vieilles familles du Québec, et la grand-mère de Yann, à qui il rend souvent visite, habite le village de Saint-Jean-Port-Joli.) Les deux.Il a ce regard qu’ont souvent les myopes et qu’on confond trop facilement avec la froideur ou la timidité, surtout quand les questions peuvent paraître piégées. «Pour moi, la langue n’est pas une question identitaire.» Il écrit et réagit en anglais, s’amuse souvent en français ou en espagnol. Il a visité l’Iran, la Grèce, la Turquie, la Syrie, le Pérou, l’Équateur, le Portugal, la Tchécoslovaquie, l’Allemagne… Après avoir songé à terminer ses études de philosophie en Nouvelle-Zélande ou en Israël, il a choisi l’Université Concordia, à Montréal. Puis, après quelques années à Paris comme gardien de nuit à l’ambassade du Canada, il eut l’impression d’être en exil. «J’ai eu envie de rentrer chez moi.» Et «chez lui», c’était le Canada, un pays où il n’avait vécu qu’une dizaine d’années.Il débarqua à Montréal. Là encore, il ne faut pas y voir de sens précis. «Le billet d’avion était moins cher que celui pour Toronto ou Regina.» Mais ce n’était pas vraiment pour s’installer, créer des liens, s’investir dans un projet. Aujourd’hui, c’est un lieu agréable où il se sent à l’aise. Il aime le multiculturalisme de son quartier, l’amabilité des Montréalais, qu’il souligne en l’opposant (comme tous les Québécois) à la froideur des Parisiens. Mais outre son opposition à l’ouverture du McDonald’s, il n’est pas véritablement un citoyen montréalais, québécois ou canadien. Le Canada est pour lui une sorte de «construction» de l’esprit. Il en admire des valeurs théoriques et des souvenirs qui ont peu de rapports avec la nature et l’état actuel du pays.S’il se sent chez lui au Québec, c’est aussi un peu théorique. Le Québec «concret», pour Yann Martel, ce sont quelques quartiers de Montréal, Saint-Jean-Port-Joli et, pour la culture, de vagues réminiscences du groupe Harmonium.Quand il parle du dernier référendum, c’est encore avec détachement. «Le problème de l’identité devient fondamental pour ceux qui ne peuvent pas partir, qui n’ont pas d’autres lieux où exister vraiment.» Si le Québec devenait indépendant, il garderait Montréal comme pied-àterre, mais voudrait conserver la nationalité canadienne.Yann Martel peut toujours partir. Ses domiciles sont plus affaire de colocs, de coût, d’occasion, que de coups de coeur. Il est revenu «chez lui», mais la porte reste toujours grande ouverte.Il ne possède rien, du moins selon les normes de la société dans laquelle nous vivons. Il n’a jamais eu de voiture. Dans la petite chambre qu’il loue de sa cousine, pas de tableaux ni de souvenirs de voyage; un bureau et quelques livres, mais si peu, car il s’en «débarrasse» au fur et à mesure. Actuellement, il lit une biographie de Jean XXIII, qu’il trouve bien sympathique. Un très vieil ordinateur Tandy (mais il écrit à la main), un matelas de yoga et un autre de camping, sur lequel il dort, quelques vêtements: voilà toutes ses possessions.On imagine facilement un ascète, solitaire et désincarné, d’autant qu’il consacre une heure par jour au yoga et qu’il fera un stage de deux mois dans une école de yoga pendant son séjour en Inde. Non, l’absence de possessions est tout simplement un souci de liberté, qui est la capacité de tout vivre. Dans Self, roman à la fois faussement et largement autobiographique, le héros alors adolescent prend plaisir à se rouler voluptueusement dans l’herbe, que l’auteur qualifie de «féminine». Il conclut: «Je ne me sentais ni homme, ni femme. Seul, le désir m’habitait. J’étais humide de vie.»Quand il était jeune, Yann Martel voulait devenir politicien. En fait, premier ministre. Il hantait la Chambre des communes, à Ottawa, et se souvient encore avec émotion d’avoir ramassé le stylo qu’un John Diefenbaker vieillissant avait laissé tomber. Puis il devint écrivain, pendant des études en philosophie à l’Université Trent de Peterborough. Il ne peut imaginer aujourd’hui faire d’autres métiers que ceux liés à la création artistique. Il est de ces athées qui ont la tristesse de ne pas avoir la foi. «Pour les athées, dit-il, il n’y a que l’art qui soit l’équivalent de la religion pour les croyants. La certitude que ce que l’on crée continue.»Et ce que crée Yann Martel est fascinant et «humide de vie», tout en étant construit, organisé, structuré comme les plans d’un architecte. Dans Paul en Finlande, l’insoutenable agonie d’un ami sidéen devient le contrepoint tragique de la civilisation occidentale qui se meurt. Dans une autre nouvelle, un concerto pour «violon dissonant» traduit magnifiquement l’abîme de la guerre du Viêtnam et la fuite en avant de l’Amérique qui oblitère la mémoire.Si le grand écrivain est celui qui parvient à transcender par son regard les choses les plus quotidiennes, les plus ordinaires, alors Yann Martel est un grand écrivain. Résolument moderne et, aussi curieux que cela puisse paraître, résolument canadien.Pourtant, il n’y a pas de thèmes canadiens dans son oeuvre, sinon des lieux, des références historiques, un «caprice géographique» dirait le héros de Self. Il ne parcourt pas le monde en s’interrogeant sur son identité nationale. Mais il y a là un pays, une université, des paysages, des attitudes. Et c’est suffisant.Les lieux nouveaux ne sont pas prétextes à des comparaisons. La référence n’est jamais le pays d’où l’on vient, comme c’est souvent le cas autant chez les écrivains anglophones que francophones. Le héros de Self grandit dans le monde et il l’accepte comme il est. Dans les écoles internationales, il apprend que les barrières disparaissent facilement quand les gens sont jetés dans la vie ensemble, puis séparés par le hasard des métiers et des voyages. Même les barrières immémoriales comme celles du sexe, premier fondement de l’identité. Il les franchira aussi facilement qu’on change de chemise. Il faut vivre, c’est là l’essentiel, et aussi le plaisir et la douleur.Dans un an, Yann Martel reviendra à Montréal. Peut-être. Son roman n’aura probablement pas encore été publié en français. Mais il sera, avec Michel Tremblay et Mordecai Richler, l’écrivain montréalais le plus connu du monde. «So what», répondrait-il.

Culture

Le biologiste du roman

Romancier et biologiste, une curieuse alchimie…L’été de ses 20 ans, Louis Hamelin, étudiant en biologie au campus Macdonald de l’Université McGill, jonglait avec l’idée de devenir écrivain. Dans un carnet, il notait tout: ses histoires de coeur, ses réflexions en découvrant Camus et… ses dissections d’insectes.Son père, vérificateur aux Caisses populaires Desjardins, jugeait extravagante l’idée de gagner sa vie grâce à la littérature. Soucieux d’assurer la sécurité financière de son deuxième fils (il en a quatre autres), il pensait bien avoir trouvé la solution: Louis serait biologiste et écrirait des livres… sur la biologie.Le paternel ne se trompait qu’à moitié. Car si «Ti’oui», comme on l’appelait, est plutôt devenu romancier, la biologie reste sans conteste son terreau privilégié. Ainsi, dans Le Soleil des gouffres (Boréal), roman achevé l’été dernier dans un coin perdu du Mexique, les hommes tombent comme des mouches. Et les mouches, qui font bon ménage avec les tortues et les oisillons, sont observées au microscope jusque dans leur intimité. (Le lecteur assiste même, impuissant, au supplice de la baignoire que s’impose l’une d’elles.)«La littérature permet d’embrasser le monde alors que la biologie oblige à se spécialiser», dit-il pour justifier la décision qui a changé sa vie. Aujourd’hui, à 37 ans, il a cinq romans à son actif et porte avec une douce insouciance le titre ronflant d’«écrivain le plus prometteur de sa génération», dont la critique l’a affublé, «aussi immense que Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu».«L’écriture, ça demande des efforts, dit-il. J’écris comme un cordonnier travaille le cuir.»Avec sa tête de décrocheur surdiplômé, on a du mal à l’imaginer s’acharnant sur un manuscrit. Mince comme un fil dans son tshirt moulant, les cheveux bouclés tombant sur les épaules, l’air désinvolte, Louis Hamelin ne fait pas son âge. On lui donnerait 10 ans de moins. Aussi à l’aise seul en forêt qu’à jouer du coude dans la cohue, il n’est pas marié, n’a pas d’enfants et tient pour essentielle sa liberté de décamper quand bon lui semble ou d’écrire la nuit si ça lui chante. Les responsabilités, il les fuit comme une menace. «Je suis un excellent « mononcle »», dit-il, comme pour s’excuser.L’accueil enthousiaste réservé à son premier roman, La Rage, qui lui a valu à 30 ans le Prix du gouverneur général en 1989, a eu l’effet d’un électrochoc. «J’avais corrigé les épreuves dans un état d’abattement total, dit-il. Le livre me sautait aux yeux comme une énorme absurdité. Je ne voyais pas, dans ce magma, où j’avais voulu en venir.»Louis Hamelin n’aime pas parler de son deuxième roman, Ces spectres agités, qui lui a laissé un goût amer dans la bouche. Pas tant à cause de la critique, qui, après l’avoir encensé l’année précédente, lui reprocha son délire verbal. Mais parce que l’histoire qui l’a inspiré – sa liaison amoureuse avec une jeune fille alcoolique – a mal tourné. «Elle est morte étranglée dans une ruelle le jour où j’ai remis les disquettes à mon éditeur, dit-il. Un meurtre jamais résolu. J’avais choisi le vampire comme métaphore.» S’agissait-il d’un pressentiment? Il hésite: «C’est tentant d’attribuer un pouvoir maléfique au livre. La fiction dit toujours un peu la vérité.»Cette fin tragique l’a troublé au point de le pousser à changer d’air. «J’ai déniché un emploi de commis dans une pourvoirie entre la haute Mauricie et l’Abitibi, dit-il. J’y suis allé avec l’idée d’écrire un livre.» C’était avant «l’été indien» de 1990. Dans ce Far West québécois, il a passé deux mois à observer les heurts entre autochtones et Blancs et à mesurer la fragilité des liens d’amitié qui se nouent parfois entre eux. Il en a rapporté des images fortes, où le désespoir est palpable: «J’ai vu des jeunes sniffer du naphta», se souvient-il.Dans ce troisième roman, Cowboy, l’écrivain se défend bien d’avoir succombé au mythe du bon sauvage. L’épithète d’écolo qu’on lui accole souvent l’agace tout autant. Il ne cherche pas à profiter d’une mode: «La nature est très présente dans mes livres parce qu’elle l’est dans ma vie.»Né à Grand-Mère deux mois après la mort du premier ministre Maurice Duplessis, en 1959, il a grandi à Maria, en Gaspésie, «entre la forêt et la mer». Il en a gardé des souvenirs indélébiles: une maison chaleureuse, une chaloupe, son vélo «mustang», les bois où il jouait avec ses frères et la plage à perte de vue. «Ma mère n’a pas chômé, dit-il. Nous sommes tous nés à un ou deux ans d’intervalle. Pas une fille. Au cinquième, le médecin n’a pas osé lui annoncer que c’était encore un garçon.»Louis Hamelin sort à peine de l’adolescence lorsque sa famille quitte la baie des Chaleurs pour s’installer à Laval, où il mène la vie de banlieue typique, tâte de la drogue et évite les confrontations avec ses parents. Bientôt il quitte l’école, décroche une «jobine» qu’il abandonne peu après et, ses prestations de chômage en poche, file à Vancouver. «Je cherchais ma voie», dit-il.Pur produit de sa génération, Hamelin crée dans ses romans des personnages qui collent à cette fin de millénaire: de jeunes squatters à l’avenir bouché qui fraternisent avec les expropriés de Mirabel, des starlettes pulpeuses à la Mitsou qui font un tabac au Festival de Saint-Tite, des disciples qu’on dirait sortis tout droit de l’Ordre du Temple solaire (OTS) et qui suivent docilement leur gourou. Les pieds bien ancrés dans la réalité («je tiens cela de ma mère»), il puise dans l’actualité la toile de fond de ses histoires. «Mes amis ont toujours pensé que je finirais journaliste.»Moitié reporter, moitié écrivain, le héros de son nouveau roman, Le Soleil des gouffres, est sa copie conforme. Ce «thriller mystico-politique qui n’emprunte ni à Tom Clancy ni à Stephen King» reprend un thème qui lui est cher: le pouvoir, aussi bien spirituel que politique, exercé par des dominateurs à la fois séduisants et sanguinaires sur des êtres vulnérables.«Ce livre, je l’ai laissé sur la glace pendant des années. Tout ce dont j’étais sûr, c’est qu’il y aurait affrontement entre le bien et le mal.»Une bande d’étudiants en biologie entreprennent la traversée du désert du Colorado, aux États-Unis, où ils rencontrent un illuminé qui va changer le cours de leur vie. «Moi qui suis un terrien, un gars de gros bon sens, dit-il, j’ai essayé de comprendre la fascination qu’exercent les gourous.»Louis Hamelin a tout lu sur le drame de l’OTS: «Pour un romancier, la foi est un matériau de rêve. Lorsque Luc Jouret disait: « On s’en va sur Sirius », il faisait preuve d’imagination. On trouve incroyable que les adeptes de l’ordre aient voulu changer de planète, mais on oublie que la religion catholique est aussi riche en métaphores. Pris à la lettre, le ciel est aussi absurde que les mythes véhiculés par les sectes.»Il est question de sacrifices humains et de rites précolombiens dans ce drame qui trouve son dénouement à Teotihuacán, la cité des dieux disparus, au Mexique. «J’ai toujours su que j’aboutirais dans ce pays de contradictions, où le culte de la mort est bien vivant. Où les enfants mangent des crânes en chocolat et des ossements en sucre.»Dans cette histoire aux relents apocalyptiques, la biologie joue un rôle de premier plan. C’est d’ailleurs là son originalité. Et c’est fort séduisant pour le lecteur, à condition qu’il ne se laisse pas intimider par la tigresse de Sibérie, qui s’arrache des lambeaux de chair pour en nourrir ses petits, ou par l’araignée qui se laisse grignoter les pattes par ses rejetons. Il y apprend même comment le baiser a été inventé par les grands singes.Mais pour démêler les cladocères, qui ressemblent à des foetus humains, des gammarus aux antennes circonflexes qui baignent dans l’alcool sur les tablettes du laboratoire, il faut appeler à l’aide son Petit Robert ou son Petit Larousse. Et l’on se surprend à pester contre l’auteur, qui met notre patience à rude épreuve en nous obligeant à tout ce travail.Mais Louis Hamelin le sait, qui, après un passage scientifique ardu, nous fait un clin d’oeil. C’est ainsi qu’au lieu de pêcher un copépode, un amphipode ou quelque autre crustacé, l’héroïne attrape un vieux condom gluant. La grosse limace pendouille lamentablement entre ses doigts… Louis Hamelin a publié La Rage (Québec/Amérique, 1989), qui lui a valu le Prix du gouverneur général, Ces spectres agités (XYZ, 1991), Cowboy (XYZ, 1992) et Betsi Larousse ou L’Ineffable Eccéité de la loutre (XYZ, 1994). L’Instant même a publié un recueil de ses chroniques estivales parues dans Le Devoir à l’été 1994, sous le titre Les Étranges et Édifiantes Aventures d’un oniromane.

Monde

Fièvre informatique en Inde

Poussière, nids-de-poule. La route qui mène du centre de Bangalore à la Silicon Valley de l’Inde est à peine carrossable. Une gigantesque antenne parabolique se dresse dans un champ comme une navette spatiale égarée dans le désert. Des milliers d’ingénieurs et d’informaticiens indiens convergent pourtant ici tous les jours pour développer des logiciels spécialisés qui seront utilisés à Los Angeles, Tokyo ou Ottawa. Les clients s’appellent General Electric, Fujitsu ou Northern Telecom, et les moyens de communication, Internet, télécopieur et satellite.L’industrie du logiciel est en pleine expansion dans ce pays où les bidonvilles font tache. Les ventes des entreprises spécialisées en informatique et en électronique sont passées de 34 millions de dollars américains en 1987 à près de 800 millions cette année. Elles devraient atteindre cinq milliards à la fin du siècle.Les géants américains tels IBM, Hewlett-Packard et Novell se sont installés (parfois réinstallés) en Inde lorsque le gouvernement a libéralisé l’économie au début des années 90. D’abord attirés par la maind’oeuvre anglophone à bon marché, ils ont découvert une mine d’informaticiens doués.«Le niveau de qualité de leur travail est aussi élevé que le nôtre (sic), mais son coût est trois fois moindre qu’au Japon ou aux États-Unis», dit un dirigeant d’Oki, le géant japonais de l’électronique.Les ingénieurs indiens ont longtemps fait, à distance et à rabais, l’entretien et la mise à jour des logiciels d’entreprises établies en Amérique et en Europe. Aujourd’hui, l’Inde offre des produits clés en main. «On a développé à Bangalore le logiciel qui sert à gérer la distribution des chaussures Reebok en France», dit Rajesh Khrisnamurthi, d’Infosys.Corel, l’entreprise d’Ottawa qui domine le marché mondial du logiciel graphique, recrute des programmeurs à Bombay. Les meilleurs sont invités à émigrer au Canada. «C’est le seul pays pour lequel nous avons un tel programme», dit la porte-parole Carrie Dobson.Les Indiens attribuent leurs compétences à leur système d’éducation (sélectif et accordant beaucoup d’importance aux maths), à l’expérience acquise dans l’utilisation des systèmes UNIX (à l’origine d’Internet)… et aux années passées à transformer en superbolides de vieux ordinateurs qu’un Nord-Américain jugerait aussi désuets que des 33 tours!«C’est simplement une question de nombre», affirme pour sa part H.N. Mahabala, conseiller principal de Tata Consultancy Services, numéro un de l’informatique en Inde et partenaire d’IBM à Bangalore. «Avec près d’un milliard d’habitants, c’est normal que l’Inde produise de nombreux informaticiens talentueux.» Pour stimuler la productivité, une firme de la région de New Delhi offre à son personnel horaire variable, cuisinette et lits à côté des bureaux! Chez Tata Consultancy Services à Madras, les employés reçoivent une session de leadership et doivent respecter un code vestimentaire. Une structure qui rappelle celle d’IBM à l’époque des habits bleus !

Société

Le cas Richler

«II nous chie dessus», protestent les nationalistes du Québec. «Il est mal embouché», déplorent les bourgeois de Westmount. «Il n’a pas de classe», disent les Juifs de Montréal.À 65 ans, Mordecai Richler est un des auteurs les plus controversés du pays. Son essai Oh Canada! Oh Québec! Requiem pour un pays divisé a soulevé toute une polémique en 1992. À propos du taux de fécondité dans les années 30, il expliquait que, encouragés par l’abbé Lionel Groulx, les Québécois «prenaient leurs femmes pour des truies»! En février dernier, il récidivait dans le magazine torontois Saturday Night sous un titre accrocheur: «DANGER: ils ont menacé, ils ont menti, ils ont triché et, malgré tout, les séparatistes n’ont pas gagné le référendum. Mais il leur reste leur politique de purification ethnique…» Pour faire bonne mesure, il créait avec quelques amis, un prix littéraire de 3000 dollars interdit aux «Québécois pure laine».Polémiste à ses heures, Richler est surtout un romancier qui collectionne les prix littéraires du Canada et du Commonwealth depuis 30 ans. «Mais les Québécois n’ont pas lu mes romans et mes nouvelles», déplore-t-il.Richler est né dans le quartier Plateau-Mont-Royal à Montréal et a grandi rue Saint-Urbain, des lieux qu’il a immortalisés dans ses romans, notamment dans L’Apprentissage de Duddy Kravitz et Rue Saint-Urbain. Auteur à succès à Londres – où il a résidé pendant une vingtaine d’années -, il a vu ses romans et ses livres pour enfants publiés en sept ou huit langues. Refusant une carrière de scénariste à Hollywood, il est rentré à Montréal en 1972. Entre deux romans, il s’en prend aux nationalistes du Québec, en particulier à Lucien Bouchard, dont il fait une sorte de «Lucien de Serbie».Il a l’humour parfois grasseyant du comptoir de Winnie, un bar de la rue Crescent, dans l’ouest du centreville de Montréal, rendez-vous des intellos bambochards anglo-montréalais. Exemple des images dont il régale ses lecteurs de Londres, New York et Toronto: il raconte avoir vu à la télévision une jeune femme embrasser fébrilement le drapeau du Québec pendant un discours de Bouchard. «Quiconque peut provoquer une telle fièvre quasi orgasmique est une menace à l’ordre public! Il serait plus sage pour lui de pratiquer à la maison, répondant du même coup à sa propre exhortation de faire des enfants de race blanche»…Drôle malgré tout, anticonformiste carburant au scotch et fumant le cigare Davidoff, il est aussi un marginal à la Pierre Bourgault. «La comparaison m’insulte!» dit Richler, admettant tout de même qu’il a autant d’ennemis en Israël et au Canada anglais – dont il dénonce également le nationalisme – qu’au Québec.Quatre mois en hiver à Londres, où vivent trois de ses enfants, le reste de l’année à Montréal et, surtout, à sa résidence des Cantons de l’Est, il admet faire une belle vie et «ne pourrait pas vivre ailleurs au Canada qu’ici, chez [lui], au Québec».Il demande qu’on ne révèle pas où il habite, car il reçoit souvent des lettres de menace. Paranoïaque, Richler? «La violence est partout, à Atlanta, à Londres, à Paris. Nous serions fous de croire que nous sommes immunisés contre ça», explique-t-il.Pourquoi vivez-vous au Québec?- C’est chez moi, ici. J’aurais pu vivre à Londres et poursuivre ma carrière de romancier. Ou devenir scénariste à Hollywood. Ma femme et moi vivons ici par choix. Et vous ne lirez pas ça dans la presse québécoise, mais on a inscrit nos trois aînés dans des écoles françaises, les garçons au collège Stanislas et notre fille à la Villa des Marcellines. Les deux plus jeunes ont étudié dans des classes d’immersion française. Le Québec et Montréal, c’est chez moi. Les deux cultures s’y sont enrichies l’une l’autre autant qu’elles se sont affrontées. Si j’étais ministre de l’Éducation, je me débarrasserais de ce système scolaire confessionnel et je mettrais tous les enfants dans le même régime: moitié français, moitié anglais. Mais Lucien Bouchard ne veut pas que Montréal soit une ville bilingue.Ne pensez-vous pas que le français serait menacé?- Montréal pourrait être la ville la plus intéressante d’Amérique du Nord. C’est de la paranoïa de penser que le français serait menacé si tout le monde ici devenait bilingue.Êtes-vous bilingue vous-même?- Ma grammaire est catastrophique et mon accent embarrassant: je ne vous ferai donc pas entendre comment je parle français!Les anglophones, vous avez vos cinémas, vos théâtres, vos librairies. N’est-ce pas ça, une ville bilingue?- Ça l’est. Ça l’est même de plus en plus. Mais cela semble remis en cause maintenant. Bouchard est un homme intelligent: pourquoi est-il allé dire qu’il ne voulait pas que Montréal soit une ville bilingue?Il ne va tout de même pas envoyer la police fermer vos cinémas et vos librairies…- On n’envoie peut-être pas la police mais, où que je parle en public, ici, en Angleterre ou ailleurs, on envoie quelqu’un m’espionner. Le Parti québécois a l’impression que tout ce que je dis a beaucoup de répercussions. C’est très flatteur, mais ce n’est pas vrai.Vous avez sans doute plus d’influence que vous ne le dites, en particulier à Toronto et à New York.- Il y a bien des mythes à ce sujet. D’abord, ça m’insulte quand les nationalistes prétendent qu’eux écrivent par conviction alors que les fédéralistes le font pour de l’argent. C’est ce qu’on a dit à mon sujet, mais je ne fais jamais d’argent sur le dos du Québec. Quand j’écris un livre sur le Québec, ça se vend bien ici, mais personne ne s’y intéresse en dehors du Canada. Mes éditeurs britanniques et américains le publient, mais pour me faire plaisir. Mes romans sont traduits en sept ou huit langues et durent longtemps, alors qu’un livre politique sur le Québec est dépassé après un an. Je le fais par conviction…Alors, pourquoi avoir écrit ce pamphlet (Oh Canada! Oh Quebec!) dans le New Yorker si cela n’intéresse pas vos éditeurs et que votre public étranger se moque pas mal de ce que vous avez à dire là-dessus?- Les Canadiens français sont comme les Canadiens anglais: timides. Si cela avait été publié dans un magazine canadien, personne n’y aurait prêté attention, mais comme c’était aux États-Unis, cela a fait tout un tabac. La même chose se produit quand j’attaque le nationalisme culturel canadien-anglais dans le New York Times. Je ne suis pas seulement un auteur. Je suis un homme engagé et je pense que ce serait une grande perte pour le Canada si le Québec s’en séparait, parce que l’un et l’autre deviendraient plus «provinciaux». Alors, je le dis!Si le Québec se séparait du Canada, partiriez-vous?- Je ne sais pas. Si une majorité de Québécois votaient pour la séparation, il faudrait bien trouver une façon de s’en accommoder. Mais il faudrait voir le climat. Diraient-ils par exemple: «Plus de télévision anglaise!»?Avez-vous lu le programme du Parti québécois?- Il y en a eu beaucoup. J’en ai lu plusieurs, dont un, de M. Parizeau, qui annonçait que le Québec aurait sa propre monnaie!Mais ne pensez-vous pas que, peu importe qui est le chef du Parti québécois, il y aura toujours des radios ou des chaînes de télévision anglaises?- Il faut voir. Lucien Bouchard a fait face à un vote très serré au Conseil national du Parti québécois. Il y a de bons sociaux-démocrates dans ce parti, mais il y a aussi l’aile de la Société Saint-Jean-Baptiste [la SSJB], qui est extrémiste. Déjà, un grand nombre de librairies françaises me censurent; elles ne vendent pas mes romans ni mes contes pour enfants. [L’actualité a vérifié aux librairies Garneau, Renaud-Bray, Champigny: toutes avaient ses livres en inventaire, y compris son plus récent, Qui a peur des Croquemoutards, publié en 1996.]N’êtes-vous pas un peu paranoïaque?- Je vous dis qu’elles ne vendent pas mes livres: c’est de la censure, pas de la paranoïa.Cela vous blesse?- Cela m’amuse, surtout. La société québécoise reste une société très civilisée, mais je ne suis pas sûr que ce sera toujours le cas. Les racines du nationalisme québécois sont racistes, antisémites, écoeurantes. Ce ne serait pas juste de dire que c’est encore le cas aujourd’hui, mais les racines sont toujours là. Je ne fais pas confiance aux «ceintures fléchées» de la SSJB. Les gens n’avaient pas peur de René Lévesque, mais Bouchard me fait vraiment peur.L’avez-vous déjà rencontré?- Peter White et sa femme ont organisé un dîner pour nous avec Bouchard et Audrey Best [l’épouse du premier ministre], au Ritz. Il dirigeait déjà le Bloc québécois. Nous nous sommes taquinés un peu. C’est un homme charmant, très cultivé, agréable de compagnie. Mais mettez-le en face d’une foule sympathique, on dirait qu’il se passe quelque chose: il devient terriblement démagogue.N’êtes-vous pas ainsi?- J’ai fait une tournée de conférences dans l’Ouest après la parution de mon essai politique et je me suis mis à défendre le Québec. C’était drôle de m’entendre défendre le sens démocratique des Québécois…Malgré tout, vous prétendez être l’objet de menaces quand vous êtes au Québec…- Il y a des soûlards qui me téléphonent. Je reçois des lettres violentes, avec des svastikas [des croix gammées] dessinées dessus. Personnellement, je ne me sens pas menacé, mais cela effraie ma femme et ma fille. Cependant, il ne serait pas juste de dire que cela vient seulement de nationalistes francophones. Toutes sortes de gens m’appellent. Cela va encore me créer des problèmes de vous dire ça, mais je garde le sens des proportions: je préfère encore être un Juif dans l’ouest de l’île de Montréal qu’un Arabe dans les territoires occupés par Israël!Vous avez malgré tout prédit qu’il y aurait de la violence au Québec.- La violence est partout dans le monde. Aux États-Unis, des gens font sauter des édifices du gouvernement. Il y a l’Irlande, Londres, Paris. Jusqu’ici, on a eu beaucoup de chance… C’est vrai que ce n’est jamais arrivé ici, mais je crains une situation où, à la suite d’un autre référendum, le Oui remporterait 51% des suffrages et où le gouvernement fédéral se mettrait à hésiter. Je pense que cela pourrait finir dans la rue. Je ne dis pas que c’est une caractéristique des Canadiens français, je dis seulement qu’on vit dans un monde où ça existe. J’espère que ça va continuer [comme maintenant], mais il serait fou de penser que nous sommes immunisés contre le terrorisme et la violence.Pour l’instant, les gens qui sont le plus tentés par la violence ne sont-ils pas ces partitionnistes qui ont défilé rue Sherbrooke en se disant prêts à «se battre» pour le Canada?- La communauté anglaise de Montréal est la plus timorée que je connaisse dans le monde. Ne craignez rien: il n’y aura jamais de maquis à Westmount!Que pensez-vous de gens comme Howard Galganov?- Combien l’écoutent? Je ne prêcherai jamais la désobéissance civile et je suis contre la partition de Montréal. J’ai été à Belfast et j’ai vu ce mur séparant les catholiques des protestants. Je ne veux pas voir un mur, au milieu de Montréal, séparant les francophones et les anglophones.N’admettez-vous pas que les Canadiens français se sont montrés plutôt tranquilles depuis le référendum?- Oui, mais je vous rappelle que la seule violence qu’on a connue ici venait de Canadiens français. René Lévesque les traitait de voyous, mais relisez André Laurendeau: quand des jeunes faisaient sauter les boîtes aux lettres, il disait qu’ils avaient de l’estomac, du courage et qu’il fallait les admirer… [En août 1963, dans le Maclean français, quand Laurendeau écrit à propos des poseurs de bombes «Ils ont du courage…» il cite une réaction courante des Québécois à l’époque. Ses opinions à lui sont claires: «La violence m’apparaît comme un recul humain. (…) Un séparatiste manifesterait sans doute plus de courage, en tout cas un courage plus réfléchi, si, au lieu de jeter des bombes, il refusait par exemple d’acquitter son impôt fédéral.»]C’était il y a 30 ans!- Bien sûr que la société québécoise a été remarquablement civilisée jusqu’ici, mais il ne faut pas croire que ce sera toujours le cas. Si ce pays éclate, le Canada anglais va faire une vraie crise et ce sera la politique du pire des deux côtés. Il y aura des campagnes du genre «n’achetez pas québécois», les deux camps vont vouloir se faire du mal et cela pourrait tourner très mal.Alors, pourquoi ne pas prêcher la compréhension?- Mais c’est ce que je fais! J’ai écrit que, si le Québec décide de se séparer du Canada, il faudra bien s’arranger avec ça. Je serais déçu et triste, mais il faudrait respecter ce choix.Pour l’instant, vous portez surtout atteinte à la réputation du Québec!- Le Parti québécois fait plus de tort au Québec que je ne pourrai jamais en faire moi-même. Quand Parizeau a fait cette déclaration sur l’argent et les votes ethniques, personne ne l’a hué, personne n’a quitté la salle. Ils se sont tous mis à crier: «Le Québec aux Québécois!»La plupart des leaders québécois ont pris leurs distances par rapport à cette déclaration…- Oui, mais seulement après. Et puis quand Bernard Landry tombe sur une pauvre employée d’hôtel d’origine mexicaine [après la soirée référendaire du 30 octobre, l’employée s’était adressée au ministre en anglais], quand des fonctionnaires mesurent la grosseur des lettres sur les panneaux d’affichage, quand des inspecteurs vérifient l’emballage des matzos [à la veille de la Pâque juive], je n’ai pas besoin d’inventer quoi que ce soit. C’était dans le London Times, dans le New York Times, le Los Angeles Times, le Washington Post: j’ai reçu des appels du monde entier et les gens étaient tordus de rire. [Il n’y a pas que l’Office de la langue française qui a dû intervenir auprès de la communauté juive pour que l’étiquetage des produits casher soit conforme aux lois linguistiques. Ottawa est allé beaucoup plus loin en portant la cause devant les tribunaux en 1992 en vertu notamment de la loi sur le bilinguisme.]Dans le fond, c’est pour le bien du Québec que vous vous en prenez au Parti québécois!- C’est ça. Je dirais que c’est par amour du Québec que je m’en prends aux nationalistes. J’ai dit la même chose du Canada anglais, de l’État d’Israël: le nationalisme est ethnocentrique, xénophobe, tribal. Mon problème est que les gens n’ont lu que mes essais et pas le reste. Ils me prennent seulement pour un auteur satirique alors que j’écris surtout des romans et des contes pour enfants.Les auteurs québécois devraient-ils faire comme vous?- J’ai beaucoup d’admiration pour Yves Beauchemin. S’il faisait des remarques provocantes sur les Canadiens anglais, et il en aurait tout à fait le droit, personne ne demanderait à la Société Saint-Jean-Baptiste de s’excuser pour lui. Cet imbécile de Gilles Rhéaume veut que le Congrès juif, le B’Nai Brith, Alliance Québec s’excusent pour moi: c’est ridicule!Vous avez bien aussi une vision du Canada: voterez-vous pour Jean Charest ou pour Jean Chrétien?- Je voterai probablement pour Charest: il promet, il veut réconcilier les deux Canada, il peut se révéler un rassembleur. D’ailleurs, au congrès des conservateurs [de 1993], auquel j’assistais comme journaliste, je leur disais: «Vous êtes fous de voter pour Kim Campbell!» Je pense que, si Charest avait alors été élu chef du parti, cela se serait passé différemment. Chrétien, c’est dommage qu’il soit autant détesté ici. C’est un brave homme, mais je ne pense pas qu’il ait beaucoup de talent. Quant à cette Sheila Copps, elle est d’une vulgarité qui dépasse l’imagination!Charest veut que le Québec soit reconnu comme une société distincte… – Cela ne me dérange pas du tout. Je m’amusais toujours à dire à Parizeau que j’appartiens à une société encore plus distincte que la sienne! Sérieusement, je n’ai jamais attaqué ce concept de société distincte. L’accord du lac Meech était un peu compliqué et le Canada risquait de finir comme un bretzel, tout tire-bouchonné. Je ne faisais pas très confiance à Mulroney, qui avait conclu une entente avec les nationalistes du Québec, avec des gens aussi suspects que Marcel Masse. Mais il me semble que j’ai déjà dit au Canada anglais que cela ne me dérangeait pas que le Québec soit reconnu comme une société distincte…

Culture

Le retour de l’enfant prodige

De livre en livre, Dany Laferrière régresse. Il était, dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, moderne à mort, cultivant le scandale, la distance ironique. Le voici, dans son septième livre, revenu auprès de sa chère maman à Port-au-Prince, enfant prodigue repenti, fils dévoué, fils nourrisson, pratiquant le retour au pays natal de la façon la plus décidée, allant même jusqu’à rentrer dans des mythes locaux ou nationaux qui contredisent de la plus expresse façon la modernité, disons montréalaise.On n’ira pas voir un psychanalyste pour se faire expliquer ça. On lira un roman quasi autobiographique parfois un peu agaçant par sa naïveté voulue, le plus souvent attachant, étrange, déroutant: un des meilleurs que Dany Laferrière ait écrits. La régression, en littérature, n’est pas toujours une mauvaise idée.Arrive donc, dans son Haïti natal, le célèbre auteur de Comment faire l’amour et cætera, la vedette de la télévision québécoise, le garçon qui a réussi au-delà de toutes les espérances. Le pays auquel il revient est celui des pauvres – un chien mort en témoigne, là, tout près de lui, devant la maison de sa mère -, assez différent de celui, flamboyant d’imagination, que nous donnait il y a quelque temps Émile Ollivier dans Les Urnes scellées. Pourquoi ce retour? Cela va un peu plus loin que le jeu habituel des retrouvailles: il s’agit de retrouver un corps, son propre corps, et à qui le demander si ce n’est à sa mère? De celleci, pauvre, généreuse, à l’aise dans son existence malgré les difficultés de la survie dans la misère où elle est forcée de vivre, Dany Laferrière brosse un portrait chaleureux, à la limite de l’adoration. Haïti, avant toute chose, avant tout discours, c’est elle.Puis il va retrouver ses amis d’adolescence, le parvenu de Pétionville, le chanteur devenu l’idole de la jeunesse mais resté près des pauvres, et les trois échangent des souvenirs, des réflexions sur le pays. Mais, depuis le début du récit, une autre histoire, fantastique celle-là, s’est conjuguée avec celle des retrouvailles, une histoire nourrie par les anciennes croyances haïtiennes. Il s’agit des morts. Des morts qui ne sont pas vraiment morts. Des vivants qui sont déjà morts. Ne me demandez pas d’entrer dans les détails, je m’y perdrais, je n’ai pas l’habitude de ces choses, je suis un Montréalais blanc rationnel. Je ne raconterai pas, non plus, le voyage que fait le narrateur, à la fin, de l’autre côté de la vie. Dany Laferrière ne nous dit pas si ces échanges entre la vie et la mort sont des malédictions ou des faveurs. Il nous arrive de penser qu’Haïti ellemême est le «pays sans chapeau», le pays des morts, à cause de son insondable misère. Mais il y a autre chose, de plus secret. Lisez le roman de Laferrière; vous comprendrez peut-être.Est-ce pour retrouver moi aussi des valeurs anciennes, celles des années 50 et 60, que j’ai parcouru les 500 pages du journal du frère Untel (alias Jean-Paul Desbiens)? En lisant Les Années novembre, je rencontre un homme de mon temps, disons un homme de la Révolution tranquille, et qui a su concilier mieux que beaucoup d’autres la fidélité et la liberté.Ce n’est pas dire que le livre est intéressant d’un bout à l’autre. Sur quelques sujets, l’auteur en dit trop, et pas assez. Il nous parle à plusieurs reprises, par exemple, des séances de travail qu’il a régulièrement avec quelques amis, mais sur les sujets qu’on y étudie, et sur ces amis eux-mêmes, il ne nous dit à peu près rien, et c’est un peu embêtant. Il y a des choses, dans un journal, que leur seule mention rend évidentes. Il y en a d’autres qui exigent un peu de développement pour faire sens.Ce qui me retient, me touche le plus souvent dans le livre du frère Untel, c’est la vie quotidienne, la vie ordinaire, les longues marches qu’il fait pour garder la forme, les voyages en autobus pour aller prononcer des conférences devant 300 ou trois personnes. Et, surtout, la vie de frère. Comment peut-on être frère dans le Québec d’aujourd’hui? Les rangs, dans la communauté du frère Untel, sont clairsemés, la moyenne d’âge dangereusement élevée. Dans ce milieu rabougri, où se font jour parfois des hostilités féroces, nourries par la vie commune elle-même, et d’autant mieux perceptibles que les acteurs sont rares, Jean-Paul Desbiens continue de vivre, d’espérer, de croire. Oubliez la question religieuse si vous voulez: voici quelqu’un qui ne lâche pas facilement.Pays sans chapeau, Dany Laferrière, Lanctôt Éditeur, 224 pages, 19,95$.Les Années novembre, Jean-Paul Desbiens, Logiques, 542 pages, 26,95$.Pays sans chapeauJe plonge, la tête la première, dans cette mer de sons familiers. Un air connu qu’on fredonne aisément, même si ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu la chanson. Bousculade de mots, de rythmes dans ma tête. Je nage sans effort. La parole liquide. Je ne cherche pas à comprendre. Mon esprit se repose enfin. On dirait que les mots ont été mâchés avant qu’on me les serve. Aucun os. Les gestes, les sons, les rythmes, tout ça fait partie de ma chair. Le silence aussi. Je suis chez moi, c’est-à-dire dans ma langue.Dany LaferrièreChronique de la banalitéFaut-il vraiment tout noter et, surtout, le publier?«À quoi penses-tu?- À rien.»Mensonge. Mensonge absolu, le premier que reconnaît un enfant. Car la conscience n’arrête jamais. On pense toujours, même en rêve. Mais faut-il tout noter pour autant, la moindre pensée, la moindre réflexion, heure après heure, jour après jour? Ou, si l’on note, faut-il tout conserver et tout publier? Ceux qui ont toujours admiré la culture et la curiosité de Claude Roy, ses étonnements étonnants, sa prose poétique, ses aficionados, auront sans doute remarqué Les Rencontres des jours. Ils risquent de n’y trouver qu’un morne ennui. Les neuf dixièmes d’une vie sont d’une banalité à faire peur, et même les grands esprits ont des passages à vide. Pour la chasse aux papillons, il y a le filet de Nabokov. Ou il y a le pare-brise de la voiture. (Les Rencontres des jours 1992-1993, Gallimard, 336 pages, 39,54$)

Culture

La bibliothèque imaginaire

Quel est le livre qui résume le mieux le Québec? Une question piège…Un livre. Un seul et unique livre qui serait le miroir d’un pays, qui permettrait de le comprendre, d’en saisir l’âme: ne serait-ce pas le guide de voyage idéal? Même dans un fauteuil…En mai dernier, une trentaine de Québécois ont reçu du rédacteur en chef de L’actualité une lettre bien curieuse. Des écrivains, des éditeurs, des dramaturges, des professeurs de littérature, des critiques, des animateurs de télé, tous des dévoreurs de livres qui, en théorie, lisent tout, comme la traductrice Sheila Fischman, qui a transposé en anglais plus de 50 romans québécois de langue française, ou comme notre critique Gilles Marcotte, auteur d’une anthologie de la littérature d’ici en quatre tomes.Cette lettre leur lançait un défi facile. En apparence.«Quel est l’ouvrage de la littérature québécoise ou canadienne que vous recommanderiez à un étranger qui veut comprendre ce qu’est le Québec?»Question piège. Il n’existe évidemment pas de réponse. Cela dit, trouvons-la!La plupart ont accepté de jouer le jeu. La plupart ont tenu jusqu’au bout. Les règles? Un seul titre, sans restriction de genre: roman, poésie, essai, histoire, théâtre… Et la possibilité de faire deux autres suggestions, quand même, pour se consoler de l’obligation de taire des auteurs qu’on aime! On trouvera ci-dessous le choix de chacun puis, en encadré, les 20 oeuvres qui composent cette «bibliothèque imaginaire» – pour adapter le titre de Malraux -, ce «pays idéal», ainsi qu’une vingtaine d’autres titres que notre «jury» a tenu à emporter sur son île…Certains ont décliné l’invitation: trop difficile, trop injuste. D’autres ont demandé du temps pour réfléchir et n’ont plus donné signe de vie. Que d’hésitations! Et de remords parfois. La nuit portant conseil, Marco Micone a, un matin, défait son choix de la veille. Suzanne Lévesque aussi, qui aurait bien voulu savoir si quelqu’un avait voté pour le chanoine Lionel Groulx!«Autant me demander quel livre j’emporterais sur une île déserte», dit le dramaturge René-Daniel Dubois. Et j’entends encore la voix de Françoise Faucher, qui a mis son talent de comédienne à me lire des vers de Gatien Lapointe: «Les folles saisons de ce pays…» Et «J’ai dans mon coeur une grande souffrance…»Aucun titre ne s’impose d’emblée. N’y aurait-il donc pas une oeuvre incontournable? «C’est bon signe, juge François Ricard, qui enseigne la littérature à l’Université McGill. Cela dénote une grande richesse.»Les romans sont les grands gagnants et la poésie a des adeptes. Pour rendre l’âme profonde d’un pays et d’un peuple, on préfère la poésie et le roman à l’histoire, à la sociologie et à la politique. «Ça me rassure, dit Pierre Foglia. J’ai ce réflexe quand je voyage. Je cherche une oeuvre de fiction, car je sais que c’est par là que je vais entrer dans le pays.»Nadia Assimopoulos, présidente du Conseil de la langue françaiseJ’ai offert Les Filles de Caleb d’Arlette Cousture à plusieurs amis étrangers. Ce roman donne une bonne idée de l’évolution de la société québécoise, et des femmes en particulier. On perçoit leur ténacité, leur détermination à faire leur chemin, bien avant l’apparition du féminisme. Et on y assiste au passage de la société rurale à la société industrielle, avec tout ce que ça comporte de changements de valeurs.J’ai aussi retenu Le Matou d’Yves Beauchemin parce que j’aime sa façon d’exprimer les sentiments, et Les Belles-Soeurs de Michel Tremblay, qui est un monument littéraire.Lise Bissonnette, directrice du DevoirVoici mon choix et je n’en ai qu’un: Le Ciel de Québec, de Jacques Ferron, parce que tout y est, la petite et la grande histoire du Québec, celle qui est advenue et celle qui vient, notre drame et notre carnaval.Neil Bissoondath, écrivainJe me souviens des premières pages de La Guerre, yes sir, de Roch Carrier, que j’ai lu en arrivant au Québec, en 1974: Joseph se coupe la main avec une hache pour ne pas devoir aller à la guerre. J’aurais voulu avoir écrit cette scène, qui révèle toute la passion et le sens éthique et moral que j’ai trouvés ici. De plus, Roch Carrier est un auteur fédéraliste qui n’a pas permis à ses idées politiques d’influencer son roman. C’est là tout un défi pour un romancier!Danièle Bombardier, animatrice de Plaisir de lireJ’ai choisi Les Aurores montréales de Monique Proulx. Il y a dans ces nouvelles toute la diversité de ce qui nous ressemble et nous rassemble. Ce qui nous éloigne aussi. C’est très urbain, fabuleusement écrit, et je m’y reconnais.Il y a aussi Où vont les sizerins flammés en été, de Robert Lalonde, des nouvelles qui nous renvoient à l’âme, au paysage, au silence et à la folie du Québec. Enfin, Promenades et tombeaux de Jean O’Neil, parce que la nature d’ici est ce qui nous distingue et nous représente le mieux.Claire Bonenfant, ex-présidente du Conseil du statut de la femmePour moi, toute l’oeuvre de Jacques Godbout réfléchit la dualité des Québécois, à la fois français et américains. Mais plus particulièrement Les Têtes à Papineau, car l’auteur y exprime le déchirement canadian et québécois.Mon second choix est Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, un roman qui date mais dont les personnages portent en eux les germes de la transformation de la société québécoise.Roch Carrier, président du Conseil des arts du CanadaLe seul livre qui me vient à l’esprit est ancien, vieillot, touffu. C’est Les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé. Je l’ai choisi à cause de ce que l’on découvre sous la surface. Il annonce tout ce qui arrive et explique tout ce qui s’est passé. Il comporte aussi des digressions qui en disent long. Ainsi, une magnifique comparaison entre l’attitude de l’Écosse et celle de l’Irlande vis-à-vis de l’Angleterre et de la colonisation.Ying Chen, romancièreJe choisis l’oeuvre de Saint-Denys Garneau, un poète que j’aime beaucoup. Sa poésie, d’une profondeur rare et d’une grande beauté, est universelle. Un Européen ou un Chinois peut entrer dans son univers. Si je veux comprendre un pays, je ne cherche pas le folklore – la neige ou le froid -, mais la sensibilité. Celle de Saint-Denys Garneau est à la fois québécoise et humaine.René-Daniel Dubois, dramaturgeÀ cet étranger, je dirais: «Lis La Dalle-des-Morts de Félix-Antoine Savard et ensuite lis les quotidiens pendant un mois, tu verras où on s’en va!» Nous vivons le contraire de ce que Mgr Savard a décrit dans sa pièce: la grand-mère métisse de l’histoire raconte comment elle voit le monde. Pour elle, le Canada français, c’est l’espace, les terres immenses. Tout le contraire de s’enfermer entre quatre murs.Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon mérite une mention. Quand j’étais petit, Séraphin symbolisait ce qu’on ne devait pas être. Aujourd’hui, on en ferait un héros. Enfin, Le Petit Aigle à la tête blanche parce que Robert Lalonde dit bien ce que nous sommes devenus.Françoise Faucher, comédienneSi l’on ne doit choisir qu’une oeuvre, c’est du côté des poètes qu’il faut porter son regard. Moi, comme immigrante, il y a 45 ans, ce qui m’est entré dans le coeur, c’est l’Ode au Saint-Laurent de Gatien Lapointe. En lisant ces poèmes, on a la sensation charnelle de l’immensité de ce pays. Le froid, la couleur des saisons et la difficulté de l’homme à nommer les choses et à trouver sa place.L’Homme rapaillé s’impose aussi. Gaston Miron, c’est le poète engagé qui dit «batèche» et frappe du poing sur la table. Enfin, l’oeuvre poétique de Fernand Dumont et, en particulier, sa Genèse de la société québécoise.Sheila Fischman, traductriceL’Écrivain de province, de Jacques Godbout, pour l’écriture et pour son intelligence, très pointue et très ciblée. Ce sont des extraits de 10 ans de son journal, qui présentent le portrait de ce que pourrait être le Québécois idéal ou idéalisé: s’exprimant bien, ironique, informé et engagé. Pas de réponses faciles, pas de questions prétentieuses non plus, et une réflexion sur beaucoup de sujets auxquels toute société, dont la nôtre, doit s’attaquer.J’aime aussi L’Âge de la parole, de Roland Giguère. C’est un recueil d’un des plus grands poètes québécois, qui représente beaucoup de ceux qui croyaient étouffer pendant ce qu’on appelle aujourd’hui la «grande noirceur». Puis La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay, portrait profondément émouvant d’une famille de la classe moyenne de Montréal à l’époque de cette grande noirceur.Pierre Foglia, chroniqueurCela m’est venu spontanément: L’Hiver de force de Réjean Ducharme. C’est tellement évident que je n’ai pas de commentaire.Mais comme le Québec, c’est à la fois Montréal et le reste de la province, j’ai aussi choisi Montréal blues… écrit par un auteur français, Alain Gerber. Et La Pêche blanche de Lyse Tremblay, à cause des personnages: deux frères, l’un à San Diego et l’autre à Chicoutimi, se parlent. Ce n’est pas un grand livre – c’est même plate -, mais ça dit bien ce qu’est le Québec.Lysiane Gagnon, journalisteJe choisis Maria Chapdelaine de Louis Hémon parce que, même si l’intrigue date, on y retrouve parfaitement transposés dans une langue admirable certains grands mythes porteurs de l’identité collective.Mais Montréal en est absent. Donc, j’ajoute Les Aurores montréales de Monique Proulx et L’Apprentissage de Duddy Kravitz de Mordecai Richler.Jean-Claude Germain, dramaturge et conteurAssurément Le Saint-Élias de Jacques Ferron. C’est l’histoire de deux lettrés isolés, microyants et miathées, d’un curieux curé et d’un curieux médecin, dans un curieux pays qui accouche parfois d’un trois-mâts…Jacques Godbout, écrivain et cinéasteJ’ai choisi deux de mes romans: Les Têtes à Papineau et Salut Galarneau! Comme schizophrénie locale, c’est pas mal. C’est un portrait du dernier référendum. Fifty-fifty. Cela correspond à la division politique et émotive des Québécois. Et pour comprendre le Québec, je préfère des livres ayant de l’émotion aux essais.Dany Laferrière, écrivainTout Ferron, L’Amélanchier en tête. Jacques Ferron est un homme têtu, borné, méticuleux, passionné, obsessionnel, maniaque, généreux, à la fois modeste et vaniteux, à l’humour acide. À l’image de son oeuvre, qui est une copie conforme de son pays. Un homme, une oeuvre et un pays.S’il faut un second titre, je choisis Promenades et tombeaux de Jean O’Neil, qui me semble une des métaphores du pays.Suzanne Lévesque, animatrice de Sous la couvertureDu côté du théâtre, ce sera Albertine en cinq temps de Michel Tremblay. C’est un chefd’oeuvre. Toute l’âme des femmes du Québec est là, leur soif d’absolu et les contraintes qu’elles n’acceptent pas, elles qui s’insurgent et subissent.Il y a aussi L’Héritage de Victor-Lévy Beaulieu, qui dit bien ce que nous sommes. Tout y est: le clergé, la poésie, la terre. Et quelle vitalité! Mes choix seraient incomplets sans Gabrielle Roy et son magnifique tableau La Détresse et l’enchantement.Gilles Marcotte, critique littéraireCe sera Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy, pour comprendre la difficulté, l’humble naissance du Québec moderne, bien avant les éclats de la Révolution tranquille.Je retiens aussi Convergences de Jean Le Moyne, pour la grandeur, et Maryse de Francine Noël, qui traduit notre actualité la plus brûlante. (Dans ses Entretiens [voir p. 127], Marcotte écrit d’ailleurs: «Dans mon panthéon littéraire québécois, Gabrielle Roy occupe une des toutes premières places, et je viens de constater, en relisant Bonheur d’occasion, qu’il n’a pas pris une ride.»)Marco Micone, écrivainMon premier choix: L’Homme rapaillé de Gaston Miron. Poète de l’inaccompli, Miron exprime ce qu’il y a d’essentiel chez le Québécois: il s’est donné une identité en écrivant qu’il n’en avait pas.Mon deuxième, Les Aurores montréales de Monique Proulx, à cause de la réalité multiculturelle qui y est décrite brillamment. Enfin, Les Têtes à Papineau, de Jacques Godbout, qui traduit le caractère binaire, contradictoire du Québécois.François Ricard, essayisteLa poésie est l’un des aspects les plus riches et les plus universels de la littérature. Je me suis donc tourné vers Mémoire de Jacques Brault, qui reflète notre façon d’être nousmêmes dans le monde, tout en étant universels. C’est un recueil plein de douleur contenue, avec un rapport très riche, immédiat, avec les réalités qui sont les nôtres, les rues de Montréal, le climat, les saisons… Enfin, la mémoire est ce qui nous distingue en Amérique.J’aurais peut-être choisi L’Homme rapaillé, de Gaston Miron, mais la poésie de Brault gagnerait à être connue davantage et je m’en tiens à mon premier choix.Jean-Louis Roux, comédienJe conseillerais à un étranger qui veut comprendre le Québec de lire Beautiful Losers (Les Perdants magnifiques) de Leonard Cohen. La composition de notre société québécoise – avec ses francophones, anglophones, autochtones, allophones – y est décrite en des termes visionnaires et sous ses aspects les plus importants: historique, social, géographique, culturel.Je mentionnerais aussi Va savoir de Réjean Ducharme et L’Enfant chargé de songes d’Anne Hébert.LES 20 ESSENTIELSLes Anciens Canadiens, Philippe Aubert de GaspéMémoire, Jacques BraultLa Guerre, yes sir, Roch CarrierLes Perdants magnifiques, Leonard CohenLes Filles de Caleb, Arlette CoustureL’Hiver de force, Réjean DucharmeL’Amélanchier, Jacques FerronLe Ciel de Québec, Jacques FerronLe Saint Élias, Jacques FerronL’oeuvre de Saint-Denys GarneauL’Écrivain de province, Jacques GodboutLes Têtes à Papineau, Jacques GodboutSalut Galarneau!, Jacques GodboutMaria Chapdelaine, Louis HémonOde au Saint-Laurent, Gatien LapointeL’Homme rapaillé, Gaston MironLes Aurores montréales, Monique ProulxBonheur d’occasion, Gabrielle RoyLa Dalle-des-Morts, Félix-Antoine SavardAlbertine en cinq temps, Michel TremblayLES REPENTIRSLe Matou, Yves BeaucheminL’Héritage, Victor-Lévy BeaulieuVa savoir, Réjean DucharmeGenèse de la société québécoise, Fernand DumontMontréal blues, Alain GerberL’Âge de la parole, Roland GiguèreUn homme et son péché, Claude-Henri GrignonL’Enfant chargé de songes, Anne HébertLe Petit Aigle à la tête blanche, Robert LalondeOù vont les sizerins flammés en été, Robert LalondeConvergences, Jean Le MoyneMaryse, Francine NoëlPromenades et tombeaux, Jean O’NeilL’Apprentissage de Duddy Kravitz, Mordecai RichlerLa Détresse et l’enchantement, Gabrielle RoyLa Pêche blanche, Lyse TremblayLa grosse femme d’à côté est enceinte, Michel Tremblay Les Belles Soeurs, Michel Tremblay

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Culture

L’éden, l’été : une nouvelle inédite de Michel Tremblay

On m’avait prévenu: le quartier s’était détérioré, la rue commerçante ressemblait désormais au coeur d’une ville fantôme, une grande partie des boutiques, fermées, barricadées, exhalaient le parfum mêlé des laissés-pourcompte, des sans-logis, des accros, de leurs fournisseurs en enfers de toutes sortes et des chats qui se soulageaient partout en ouvrant de grands yeux ronds. Bref, le portrait de ce que nous étions devenus, le prix à payer pour avoir voulu accéder trop rapidement au statut de nouveaux riches. Une ville nord-américaine comme les autres.Au moins un commerce sur cinq avait fait faillite; on aurait dit qu’un tremblement de terre avait secoué cette seule rue, comme pour faire un exemple, fessant au hasard les restaurants, les boutiques de « dry goods » ou de vêtements, les dépôts de journaux, éventrant les vitrines au petit bonheur la chance, s’amusant à renverser de minuscules et pitoyables fortunes par pure méchanceté. L’avenue du Mont-Royal, en très peu de temps, était devenue l’avenue de la Récession.Mains dans les poches pour me donner une contenance, faussement désinvolte pour masquer mon désarroi devant la ruine de cette rue qui avait bercé mon enfance, je marchais lentement sous l’impitoyable soleil de juillet.Des images me revenaient (« Tiens, ici y’avait le marchand de disques où, à quinze ans, j’avais essayé de voler le Tristan und Isolde avec Birgit Nilsson »), des souvenirs imprécis se bousculaient, trois ou quatre à la fois, formant une pâte étouffante de sons et d’odeurs qui me serrait le coeur. La nostalgie est ma spécialité et je m’y vautre volontiers, sans complexe, sans remords, avec un plaisir qui frise de très près la complaisance, et je préférais m’y réfugier plutôt que de trop me concentrer sur le désolant constat d’échec dans lequel j’étais plongé.Au milieu de ce cataclysme dévastateur, cependant, un nouveau genre de commerce avait fleuri, rutilant, arrogant même dans sa volonté de faire moderne, et un peu ridicule le long de cette artère qui survivait à peine aux mirages du capitalisme: la désormais incontournable boutique d’ordinateurs. Les riverains des rues avoisinantes avaient-ils renoncé aux restaurants, aux vêtements et à la presse écrite pour se consacrer au CD-ROM et à Internet?Deux adolescents avaient justement le nez collé à l’une de ces vitrines et rêvaient à voix haute dans un jargon qui m’était totalement étranger. Je m’approchai, fis celui qui s’y connaît, que rien n’étonne, un brin blasé même par ce que lui offraient les étagères croulant sous un amoncellement d’attrayantes machines infernales.Le plus clean-cut des deux avait plaqué ses mains contre la vitre et se balançait d’avant en arrière comme s’il avait fait des push-ups debout. »Tu vas t’endetter pour le reste de tes jours… »L’autre, crépu, une belle peau d’ébène qui luisait au soleil et sûrement le plus débrouillard des deux parce que le ton de sa réponse contenait une certaine dose de condescendance, avait le regard rivé sur un système complet qui devait effectivement valoir une petite fortune: »Y paraît que, si tu sais te débrouiller avec l’Internet, tu peux rentrer dans ton argent pas mal vite… »Son copain cessa son mouvement de va-et-vient pour lui donner une claque amicale derrière la tête. »Arrête donc! Je le sais ce qui t’intéresse sur l’Internet… »Une rangée de dents très blanches, un beau rire qui sonne comme celui d’un enfant fraîchement débarqué dans le royaume de l’adolescence et qui ne se remet pas encore des nouvelles possibilités de son corps. »Parle-moi z’en pas, y paraît qu’y viennent de censurer un des meilleurs réseaux pornos mondiaux… Gang de fascistes…- Pis tu veux quand même t’équiper!- Y’a d’autre chose que la porno dans la vie, mon p’tit gars…- C’est pas c’que tu disais hier…- Hier, j’voulais te faire parler…- Pis aujourd’hui?- Aujourd’hui aussi… Pis demain aussi… »Je m’apprêtais à les laisser deviser sur la potentialité du monde virtuel et les vertus des réseaux pornos sur Internet lorsque j’aperçus, à gauche de la boutique, une vieille porte en bois que je n’avais jamais vue.Qu’on me comprenne bien: je connaissais parfaitement, pour les avoir parcourues en vitesse en patins à roulettes ou à la remorque de ma mère, qui était une magasineuse redoutable, chacune des vitrines et des entrées des boutiques de l’avenue du Mont-Royal; je savais où s’étaient trouvées la pâtisserie Verdy ou la pizzeria La Poupette, les pentes en terrazzo qui menaient du trottoir aux entrées, et j’étais convaincu qu’il n’y avait jamais eu de porte en bois entre cet ancien bijoutier et le local vacant voisin où, à la fin des années 40 et au début des années 50, je m’étais procuré les poupées à découper qui faisaient le malheur de mon père.C’était une porte comme on en trouve dans les ruelles, entre deux garages de crépi grisâtre ou au bout d’un passage étroit qui mène à un escalier à vis. Mal entretenue, elle pelait de partout et pendait un peu vers la droite, comme si une de ses pentures s’était brisée sous les assauts répétés du gel et de la pluie. Laissant les deux ados à leur rêve éveillé, je m’approchai lentement de la porte et la tirai doucement vers moi.Un craquement sinistre comme je les avais tant aimés au cinéma, un couloir étroit entre deux murs de briques foncées, des flaques d’eau stagnante, un ruban de ciel bleu… J’avais l’impression de me retrouver dans une nouvelle de Jean Ray.Mais au bout, l’éden.Une cour carrée ceinturée d’une clôture de bois et dominée par un érable aux branches gigantesques d’où pendent pas moins de trois balançoires. Des cris d’enfants qui ont tout l’été devant eux et qui n’ont même pas à y penser pour être heureux. Ils jouent à « branche-branche » au beau milieu de la ruelle, je les aperçois par les interstices de la vieille palissade. Un vol d’engoulevents, très haut dans le ciel. Et un bonheur innocent qui flotte sur tout ça, un bonheur d’une telle intensité et si palpable que mon coeur rate quelques battements.Un miroir tendu devant un moment de mon enfance; l’image d’un après-midi heureux prisonnier d’un noeud dans le temps. Je suis obligé de me plier en deux tellement j’aimerais y être pour de vrai.Une femme sort sur la galerie, derrière moi, et crie: »Jeaaaaan-Paul! Jeaaaaan-Paul, viens souper! »Elle m’aperçoit, sourit tristement. (Elle n’est pas étonnée de trouver un étranger au beau milieu de sa cour? Mais peut-être me connaît-elle.) »Y viendra pas.- Pourquoi vous dites ça?- J’le connais… L’été, y’aime mieux jouer que de manger… Mais vous devriez le voir l’hiver, par exemple… Des fois, j’ai peur qu’y mâche son assiette sans s’en apercevoir! Non, y’aurait juste un moyen de le faire rentrer, pis j’ose pas…- Pourquoi pas?- Chus tannée de le voir de dos. Ou de profil.- J’comprends pas c’que vous voulez dire…- J’aurais juste à y crier que l’émission du grand-père Cailloux commence dans cinq minutes pis y sauterait par-dessus la clôture en hurlant. Pis j’le regarderais manger de dos. Pis si j’essayais d’y dire quequ’chose, y me ferait taire! Quelle invention de fous, hein? Y disaient: « Achetez une télévision, ça va rapprocher vot’famille! » Ah, pour nous rapprocher, ça nous rapproche… On est ensemble, c’est vrai, mais on est toutes assis dans le même sens dans une pièce noire en train de regarder la même maudite boîte! En silence! À quoi ça sert de se rapprocher si on peut pas se parler? Des fois, j’nous regarde pis ça me fait peur! On est toutes là, dans le noir, comme aux vues, pas moyen de se parler, même pendant les annonces de cigarettes Player’s… On rit aux mêmes places, on se mouche aux mêmes places, mais chus pus sûre qu’on se connaît entre nous autres! Une famille plongée dans le noir à la soirée longue, y me semble que c’est pas normal! Pis depuis qu’y’a deux postes, un en anglais pis l’autre en français, y faudrait deux télévisions! Une pour Les Belles Histoires des pays d’en haut, pis l’autre pour I Love Lucy parce que ça joue en même temps! C’est pas des farces! On va-tu finir par en avoir chacun une, ‘coudonc? J’rêverais de me lever deboute, monsieur, de fermer la télévision, de me mettre devant pis de leur conter ma journée! Mais à quoi ça servirait, y’aiment mieux maman Plouffe! »Est-elle sur le point de pleurer? Je m’approche un peu. »Vous devez me trouver folle, hein?- Ben non…- J’ai des drôles d’idées des fois, je le sais… mais chus tannée de voir mes enfants grandir de profil pis mon mari boire sa bière dans le noir! »Un cri strident, un jeune corps qui grimpe la clôture en ahanant, une frimousse presque rousse et couverte de sueur, un front barré par la colère: »Moman, c’est l’heure du grand-père Cailloux pis tu me l’as pas dit!- Ça fait cinq minutes que j’te crie après!- J’t’ai pas entendue…- Mais tu m’aurais entendue si j’t’avais dit que c’était l’heure du grand-père Cailloux, par exemple…- Commence pas avec ça…- Pis j’sais pas si tu courrais aussi vite si j’te disais que ton grand-père Jodoin s’en vient!- T’es donc drôle!- À c’t’heure que tu rentres, j’suppose que j’vas être obligée de baisser tous les stores parce qu’y fait trop clair dans’maison? »Une main qui s’agite dans une chevelure bouclée, deux petits bras qui enserrent une taille épaissie par de trop nombreuses maternités, puis Jean-Paul disparaît dans la maison en hurlant. »Frisson des Collines avait perdu la voix la semaine passée, j’sais pas si y l’a retrouvée! »Madame Jodoin me fait un petit sourire. »Ça va être la seule fois où j’vas l’avoir vu de face aujourd’hui! »Avant d’entrer dans la maison, elle se tourne une dernière fois dans ma direction. »C’est sûr que j’exagère… mais j’ai raison en mautadit pareil! »Le silence est tombé dans la ruelle. Tous les enfants sont-ils partis vérifier si Frisson des Collines a retrouvé la voix?Je prends une grande goulée d’air propre et tourne le dos à la cour des Jodoin au moment précis où la voix de grand-père Cailloux jaillit par la fenêtre ouverte: »Bonjour les enfants! Vous avez passé une belle semaine? »J’ai l’impression d’entendre des centaines de milliers de cris d’enfants: »Ouiiiiii! »***J’avais retrouvé le couloir, les flaques d’eau, la porte vermoulue, l’avenue du Mont-Royal bombardée par la faillite.Les deux ados étaient toujours à l’endroit où je les avais laissés un peu plus tôt. Le plus clean-cut des deux avait recommencé son mouvement de va-et-vient devant la vitrine. Des traces de doigts gras étoilaient la vitre. L’autre, le wiz kid, s’était accroupi pour examiner un clavier particulièrement compliqué. »A dit qu’est tannée de me voir de dos! Ben moi, hier, j’y ai dit que j’étais tanné d’entendre sa voix dans mon dos! » Je m’éloignai en hochant la tête.

Culture

Haïti revisitée

En arrivant, la cadette a pensé qu’il fallait être des suppôts de Satan pour laisser les chiens mourir de faim ainsi. Dany, lui, a trouvé que malgré sa pauvreté Haïti ressemblait à l’au-delà, tel qu’il l’imagine. De son séjour, il a tiré Pays sans chapeau (Lanctôt éditeur), qu’il dédie à sa mère: «Elle n’a jamais voulu quitter Haïti, même pas une minute. Quand elle parle du Québec, elle dit « là-bas », comme une mère qui parle de sa bru.»D’un auteur anonymeLa sortie de Primary Colors (Random House) a fait tout un tabac à Washington. Un romancier anonyme y raconte l’ascension fulgurante d’un gouverneur démocrate sans scrupules. Le gratin politique, qui a tout de suite reconnu le président Bill Clinton, se demande qui parmi les proches du président a empoché les droits d’auteur (sur 100 millions d’exemplaires). En français, en septembre, aux Presses de la Cité.Le roman d’une ex-sénatrice«À 77 ans, il faut être un peu folle pour oser se plonger dans un roman», dit Solange Chaput Rolland, qui avoue que la vie de retraitée l’ennuie. Dans Les Élus et les déçus (Libre Expression), ses personnages siègent à la Chambre des communes, à Ottawa, où l’ex-sénatrice a vécu six ans. «Vous savez, on peut être élu et quand même déçu», dit-elle, en jurant qu’elle n’a pas commis d’indiscrétions.«Si vous reconnaissez quelqu’un, c’est le fruit de votre imagination.»La lauréateCarole Fréchette rentre de Roumanie, où sa pièce Les Quatre Morts de Marie (Prix du gouverneur général 1995) a été jouée. «Les femmes se sont reconnues dans mon héroïne, dit-elle. Moi qui pensais décrire les Nord-Américaines!» Elle a été saisie par ces artistes marqués par le communisme et qui apprennent à vivre avec ce lourd héritage. À son retour à Montréal, son premier roman, Carmen en fugue mineure (La Courte Échelle), sortait des presses: «J’ai une fille de 16 ans et j’ai eu envie d’écrire pour les adolescents. Elle y a reconnu son monde.»La partition, de Durham à DionLorsqu’il a pris sa retraite, après 35 années passées aux affaires publiques à Radio-Canada, Claude G. Charron a entrepris une maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal. «Je m’intéressais aux partitionnistes, même si personne ne croyait que cela deviendrait un sujet brûlant», dit-il. Ses travaux l’ont conduit de Lord Durham, qui fut l’un des premiers à songer à séparer Montréal et les Cantons de l’Est du Québec, jusqu’à Stéphane Dion, qui a réveillé les vieux démons après le référendum de 1995. La Partition du Québec, chez VLB.Pas de panique!En écrivant La Deuxième Vie de Louis Thibert (Québec/Amérique), François Jobin ne pouvait s’empêcher de penser aux innombrables livres publiés dans le monde. «Je me suis demandé ce qui me prenait d’en ajouter un», dit-il. Une fois cet instant de panique passé, il a repris le style: «Je vis en état de grâce. Mon travail de réalisateur au Canal Famille ne me demande qu’une semaine par mois, de sorte qu’en juin, j’aurai terminé un nouveau manuscrit.»TélégrammesYitzhak Rabin avait promis à sa petite-fille Noa qu’il ne lui arriverait rien. «C’est la seule promesse qu’il n’a pas tenue», écrit-elle dans Au nom du chagrin et de l’espoir (Robert Laffont), qui raconte la vie de son grand-père. Elle a 18 ans et jure qu’elle ne ressent pas de haine pour l’assassin. «Seulement une peine immense.» Lorsque les Allemands ont perquisitionné l’appartement parisien de Léon Blum, en 1940, ils ont emporté ses papiers personnels, qui sont sous scellés, à Moscou, depuis la guerre. Son biographe, Ilan Greilsammer, a réussi à les consulter. Blum paraît chez Flammarion.

Société

Montréal, Toronto: même combat

Jane Jacobs, vieille dame américaine à l’esprit ouvert, a séduit plus d’un humaniste en affirmant que les grandes cités font la richesse des nations. En 1980, elle publia à New York un petit livre sur la question québécoise aussi lumineux qu’introuvable aujourd’hui.Dans ce texte (The Question of Separatism, qui n’a jamais été traduit), Jane Jacobs démontre que le mouvement séparatiste oppose d’abord Montréal à Toronto et que le plus grand problème de politique constitutionnelle au Canada cache en fait un affrontement économique entre deux villes.Montréal était encore, après la Deuxième Guerre mondiale, la métropole canadienne incontestée, dirigée par une classe marchande trop prudente. Ceux-là même que René Lévesque traitait de «Rhodésiens» se laissèrent damer le pion par de jeunes banquiers torontois. Les anglocapitalistes de Montréal thésaurisaient; les jeunes loups de Toronto coururent le risque d’investir dans les mines du nord de l’Ontario et firent fortune. Le succès appelle le succès: l’argent fit boule de neige, Toronto se mit à grossir, Montréal à fondre.Simultanément, souligne Jane Jacobs, une migration importante de Canadiens français envahit Montréal, venant des campagnes, et ces gens s’étonnèrent de trouver la métropole plus anglaise qu’ils la souhaitaient. Le nationalisme contemporain qui donna naissance au séparatisme est né de ce mouvement: affrontements avec le président du Canadien National, querelles scolaires, de Saint-Léonard à McGill, sit-in pour faire changer les menus chez Murray’s, ces contestations étaient inévitables à partir du moment où les Canadiens français voulaient s’emparer de la cité.Montréal déclinant, ses vieilles usines fermèrent, le mouvement vers l’enrichissement de Toronto s’accéléra. Mais si Jane Jacobs a raison, c’est par une évaluation juste des forces en présence que l’on pourra résoudre le conflit. Dans son livre elle ajoute que seule la souveraineté peut donner à Montréal le coup de fouet nécessaire pour que la cité prospère de nouveau.Victor Lévy-Beaulieu disait récemment avoir découvert à Toronto une vie intellectuelle nationale étonnante. Ceux qui ont souri en sont restés à l’image provincialiste des années 60. Il est vrai que les écrivains de Toronto, depuis 15 ans, ont su créer de toutes pièces un milieu: ils ont pensé leur monde, trouvé un public, fondé des institutions.Il faut voir ces années-ci l’étonnement des écrivains québécois devant le succès parisien de nombreux auteurs d’abord publiés dans la Ville reine, de Robertson Davies à Timothy Findley, de Margaret Atwood à Michael Ondaatje. Exotisme? Talent? La presse française est plus intéressée à la littérature du Canada en anglais qu’en français.La conscience nationale canadienne est vivante à Toronto, elle cherche à se faire les muscles et commence à penser le pays sans sa dimension québécoise. Toronto n’a plus besoin de Montréal pour accéder au monde et les querelles avec les institutions montréalaises (à propos par exemple des festivals de films et de leur importance relative; ou même au sujet de la concentration des données informatisées des bourses de l’une et l’autre ville) ne sont pas d’ordre symbolique.Les créateurs et les intellectuels de Montréal ont inventé une culture française moderne en Amérique. Ceux de Toronto tentent, dans leur langue, la même aventure mais avec une difficulté supplémentaire: l’ogre américain, jusque dans les librairies, est dangereusement affamé.Le mur des langues nous protège, mais en même temps nourrit notre ignorance. Que savons-nous vraiment de Toronto puisque nous lui tournons le dos, regardant vers New York et Paris?Dans un essai (Nationalism without Walls, qui ne sera vraisemblablement pas traduit), Richard Gwyn explicite ce qu’il entend par un nationalisme canadien sans frontières, et ce, avec une sensibilité toute proche de celle du Québec. Après un long séjour à l’étranger, Gwyn revient à Toronto et constate comme la classe politique canadienne a démissionné devant les États-Unis d’Amérique. Il rédige sans pitié le procès d’une veulerie néolibérale qui se nourrit du discours sur la mondialisation des marchés plutôt que de dresser patriotiquement l’échine. Déjà Jane Jacobs affirmait, il y a 20 ans, que le caractère canadien était celui d’un colonisé. Ce ne sont pas les richesses naturelles qui font la prospérité d’une nation, disait-elle, mais la cité. Gwyn, au fond, défend lui aussi sa ville.Il n’est pas seul. John Ralston Saul a prononcé à la CBC l’automne dernier des conférences remarquables (publiées sous le titre The Unconscious Civilization et qui seront traduites chez Payot dans six mois) sur la civilisation de l’inconscience dont nous participons tous. Saul sait défendre l’humanisme menacé par les corporatismes de toutes sortes et les gourous de l’économisme. Il n’est pas tendre pour ceux qui mettent toute leur foi dans la technologie, il rappelle que Socrate défendait le citoyen-individu, ce qui n’a rien à voir avec le citoyenconsommateur. L’auteur célèbre des Bâtards de Voltaire s’attaquera bientôt à un essai sur la politique canadienne qui tentera de clarifier nos histoires de famille. Toronto comme Montréal sont des villes à la fois enrichies et fragilisées par l’immigration, mais elles sont toutes deux au centre des mouvements créateurs de nos cultures respectives. En réalité ce sont nos deux seules grandes cités, l’une française, l’autre anglaise. Elles fondent notre richesse; leur décadence, par contre, annoncera notre mort. Cela laisse deviner que le problème constitutionnel, débattu dans les villages politiques de Québec et d’Ottawa, ne saurait se résoudre (un jour) sans une alliance entre les forces vives des deux métropoles qui en sont à l’origine.

Culture

La peur bleue d’Yves Beauchemin

Le 25 mars 1992, Yves Beauchemin est réveillé par un bruit continu qui vient de l’intérieur de son oreille. Un drôle de son qui ne lui laisse pas de répit. Après moult radiographies, le diagnostic tombe: une tumeur attaque le nerf auditif.«Une tumeur bénigne qui a la forme d’une virgule, précise-t-il. Une vraie maladie d’écrivain!»Beauchemin a alors 50 ans. Lui qui se croit indestructible n’a pas prévu ce coup bas du destin. Il savoure encore le succès qu’il a remporté avec Juliette Pomerleau (700 000 exemplaires). Toute une surprise, d’ailleurs! Car il a joué d’audace en choisissant comme héroïne une femme obèse de 57 ans. «J’avais tellement peur de manquer mon coup! dit-il. Depuis Le Matou, ma hantise, c’était d’être l’auteur d’un seul livre.»En fait, il peut bien l’avouer aujourd’hui, il était complètement paniqué. «J’ai travaillé 12 heures par jour pendant les six mois qui ont précédé la sortie de Juliette Pomerleau, se rappelle-t-il. D’après mon médecin, si j’avais été alcoolique ou fumeur, j’aurais fait un infarctus.»Ce sont les contrecoups de ce surmenage qu’il subira par la suite. Bouleversé à l’idée de perdre l’ouïe, il a reporté de mois en mois la délicate opération qui l’attendait. «Je suis mélomane», dit-il pour se justifier. «Je voulais profiter de mon oreille le plus longtemps possible.»L’été dernier, il se décide à passer au bistouri. Onze heures sous anesthésie, une chirurgie compliquée (il faut percer un trou dans le crâne pour contourner l’oreille et aller rejoindre la tumeur) et une convalescence pénible: problèmes d’équilibre, irritabilité, insomnie…«Je dormais deux heures par nuit, se souvient-il. C’est Chateaubriand qui m’a sauvé. J’ai lu les 2400 pages des Mémoires d’outretombe. Comme quoi les écrivains servent à quelque chose.»Yves Beauchemin émerge aujourd’hui de ce long tunnel avec une ouïe réduite de 50%. Et, après un peu de retard, son quatrième roman paraît enfin. Ce n’est pas un hasard si Le Second Violon (Québec/Amérique), écrit pendant ces années douloureuses, «les pires de [sa] vie», raconte la crise existentielle d’un écrivain-journaliste d’âge mûr.Un roman dur qui, à la veille d’être soumis au jugement des lecteurs, lui donne des sueurs froides. Car, cette fois, il y a fort à parier que Beauchemin choquera. «Mon image de bon garçon va y goûter», dit-il. Et pour cause! Tourmenté par le démon du midi, son héros a pour maîtresse une jeune paumée de 18 ans. «Je montre la vie telle qu’elle est, se défend-il. La sexualité est parfois triviale.»Yves Beauchemin sourit derrière sa moustache touffue. Il n’a pas vieilli, bien que sa tête bouclée, trop souvent comparée à celle du petit saint Jean-Baptiste (il est né un 26 juin), soit désormais parsemée de fils gris. Peut-être redoute-t-il, comme son héros, de perdre ses cheveux ou de voir apparaître l’affreux bedon qui trahirait son âge?«Nicolas est celui de tous mes personnages qui me ressemble le plus», avoue-t-il.Jamais, dans ses romans précédents, Beauchemin ne s’était autant trahi. C’est lui tout craché, ce Longueuillois hypocondriaque, hanté par la mort et passionné de musique classique (il raffole de Mahler). Pour lui aussi, l’humour est une seconde nature. En revanche, le romancier a puisé dans son imagination «de plus en plus baroque» le portrait décapant qu’il trace de l’écrivain raté, envieux du succès littéraire de son ami mort du cancer, et qu’il va jusqu’à comparer à Salieri, jaloux de Mozart: «L’un avait le génie, l’autre, du temps.»Dans Le Second Violon, Beauchemin renoue aussi avec la politique, un thème qu’il n’a pas abordé depuis 1974. L’Enfirouapé, son premier roman, avait pour théâtre Montréal sous la Loi des mesures de guerre. Il lui a valu le prix France-Québec. Depuis, il défend les causes qui lui sont chères – la langue, l’environnement, le patrimoine – sur la place publique plutôt que dans ses oeuvres. «Quand je veux exprimer mes opinions, je m’installe à l’ordinateur et j’écris une lettre aux journaux, dit-il. Je ne mélange pas les genres. C’est manquer de respect à la littérature que de mettre un roman au service d’une idéologie.» Comme la politique le passionne, il juge normal que cela se sente dans ses livres. Mais dans son dernier, le ministre de l’Environnement retors qui se retrouve au coeur d’un joli scandale est, s’empresse-t-il de préciser, tout à fait fictif, comme l’est aussi le journaliste médiocre qui tente de le débusquer.L’activiste qui sommeille en lui n’a pas toujours tourné sa langue sept fois… Il n’en a nul regret, mais confesse qu’il devient prudent: «Je suis toujours aussi émotif mais, à mon âge, j’en ai vu, des choses…» Il a dû ravaler quelques-unes de ses illusions. Ainsi, il a quitté Greenpeace au lendemain de la parution dans le Time d’une annonce qui tenait le Québec responsable du génocide des Amérindiens. «Aucune cause ne justifie le mensonge», dit-il.La langue demeure toujours son cheval de bataille: «Je ne supporte ni la vulgarité ni le culte de l’anglicisme qui inondent la télévision.» Mais il proteste moins souvent dans les journaux et admet volontiers avoir hâte de s’occuper d’autre chose: «Je n’ai pas jeté l’éponge, proteste-t-il. On m’entendra encore. Mais je ne joue plus les Robin des Bois. Il ne faut pas s’imaginer que, si la terre tourne, c’est grâce à nous. Avant, je passais deux jours par semaine à défendre mes causes. Ça m’a coûté cher. Il s’écoulait huit ans entre chacun de mes romans. Je suis devenu raisonnable. Le bénévolat, c’est bien, mais cela ne doit pas devenir autodestructeur.»L’engouement du public pour Le Matou, au début des années 80, a fait d’Yves Beauchemin l’écrivain québécois le plus lu au monde: 1 300 000 exemplaires, des traductions en 17 langues et une adaptation cinématographique. Le Monde l’a comparé à Balzac, la Gazette et le Globe and Mail, à Dickens, tandis que Le Nouvel Observateur vantait son «imagination déboutonnée». Il n’a pas la grosse tête pour autant.«Ce succès m’a pris au dépourvu, dit-il. Il m’a surtout apporté la liberté, ce qui est sans prix. J’écris où je veux et quand je veux.»Pour le reste, rien n’a vraiment changé dans sa vie: «J’ai la même femme, les mêmes amis, et je n’ai pas déménagé.» Tous les matins, il quitte sa maison du début du siècle, qu’il a retapée avec sa femme, Viviane, pour aller à pied s’enfermer dans le bureau loué dans un édifice du Vieux-Longueuil qu’il a sauvé des griffes d’un spéculateur insensible à l’héritage architectural. Il se prépare un café et travaille de neuf à cinq. Le soir, il écoute de la musique, une passion qu’il a communiquée à ses personnages. Son quotidien, en somme, est celui d’un fonctionnaire bien sage. «J’ai besoin de sérénité pour écrire. Pas question de me coucher à 4 h du matin. Quand j’ai la tête pleine d’ouate, c’est une journée jetée à l’eau.»Une fois par mois, il prend la route de Joliette, où il a passé sa jeunesse (il a quitté l’Abitibi à 12 ans), pour rendre visite à ses parents. «À 80 ans, ma mère fait toujours partie de mon comité de lecture», dit-il, avant d’ajouter que, cette fois, il n’est pas tout à fait rassuré: que vat-elle penser de ce Nicolas qui pratique la coucherie comme d’autres la vertu?Il est quand même émouvant, son héros bourlingueur qui nous entraîne dans un suspense haletant, plein de rebondissements. Il n’arrête pas de manger. Il court aussi, de Longueuil à Montréal, en métro ou en taxi. Toujours à cent à l’heure. L’ennemi de Beauchemin, c’est l’ennui: le lecteur ne lui pardonnerait pas de le faire bâiller. «L’école américaine à laquelle j’appartiens est réaliste, sensorielle, faite de détails concrets.» Dans un mois, Le Second Violon paraîtra en France. «Ce sera exactement le même roman, dit-il. Il n’y aura pas une version pour les indigènes et une autre pour la métropole. Je n’écris pas en joual, mais en français moderne.» Yves Beauchemin enfile son manteau. Il doit rentrer à Longueuil pour apporter des corrections de dernière minute à son manuscrit. «Et puis, mon fils Alexis est malade», dit-il, un tantinet mère poule. Dans sa vie, comme dans celle de Nicolas Rivard, les enfants occupent une large place. Les adolescents aussi, même s’ils n’ont pas l’air bien «baveux». «Les confrontations parentsenfants, ce sera peut-être le sujet de mon prochain roman», dit-il. À suivre, donc…

Politique

Le club des démocrates / Réponse à Pierre Trudeau

Note du blogueur: Je mets ce texte en archive. Il s’agit de la réponse du 10 février 1996 de Lucien Bouchard, alors Premier ministre, à la lettre ouverte J’accuse, publiée par Pierre Trudeau quelques jours auparavant. La réponse de M. Bouchard présente une synthèse de la critique qu’on peut faire de Trudeau et de son oeuvre face au Québec. J’en fus le principal auteur. Un extrait de la lettre de Trudeau: J’accuse Lucien Bouchard d’avoir trompé la population du Québec durant la campagne référendaire d’octobre dernier. En dénaturant l’histoire politique de sa province et de son pays, en semant la discorde entre les citoyens par son discours démagogique, en prêchant le mépris pour les Canadiens qui ne partagent pas ses opinions, Lucien Bouchard a outrepassé les bornes de l’honnête débat démocratique. La réponse: Le club des démocrates Il n’y aura jamais de lecture unique et définitive de l’histoire des relations entre le Québec et le Canada des 30 dernières années. Le débat entre les acteurs, puis entre les historiens, fera toujours rage. C’est normal. Il est cependant intéressant de noter qu’un des acteurs principaux de ce drame, l’ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau, considère qu’il n’existe qu’une lecture acceptable de cette histoire controversée: la sienne. Dans la lettre ouverte qu’il m’a adressée, M. Trudeau ne se limite pas à réitérer une énième fois sa version des faits. Du haut de sa certitude, il décrète que la lecture que les souverainistes en font tient, nécessairement, de la démagogie. Ce qui me place en assez bonne compagnie. En effet, M. Trudeau poursuit depuis des années l’ensemble des premiers ministres québécois de sa vindicte et son «j’accuse» a de forts relents de déjà vu. De plus, sa diatribe est sérieusement déphasée dans le contexte québécois actuel, soulevant de vieilles querelles au moment où les Québécois et leur gouvernement s’entendent sur des priorités tout autres: l’emploi, l’éducation et les finances publiques. Il serait donc futile de débattre du passé avec M. Trudeau si l’occasion ne permettait pas, aussi, d’éclairer le présent et l’avenir. Dans la mesure où les successeurs de M. Trudeau semblent vouloir s’engager dans des chemins balisés par lui, il m’a semblé opportun de relever quelques-uns de ses thèmes et d’en tirer des leçons utiles. Le «mépris» M. Trudeau me reproche de «prêcher le mépris pour les Canadiens qui ne partagent pas (mes) opinions». Aucune des citations qu’il m’attribue dans son article n’étaye cette accusation. J’estime que les intérêts, légitimes, des deux peuples qui forment le Canada sont contradictoires et ne peuvent être réconciliés au sein du cadre fédéral, comme l’atteste amplement l’histoire récente du pays. La volonté du mouvement souverainiste d’établir un partenariat entre nos deux peuples devenus souverains démontre, d’ailleurs, notre intérêt pour une politique de bon voisinage et de respect mutuel. Dans le débat démocratique, il y a un pas entre le choc des idées et le mépris de l’autre; un pas que M. Trudeau franchit malheureusement assez allègrement dans ses écrits, notamment envers ceux qu’il appelle les Canadiens français et qui ne partagent pas ses opinions. Ainsi, il reprenait sans gêne, comme introduction à un texte publié il y a quatre ans, une phrase de son tout premier article de Cité Libre de 1950, où il affirmait: «Nous sommes en voie de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs.» Actualisant ce verdict, il ajoutait en 1992: «Les choses ont bien changé depuis ce temps, mais pour le pire.» Il est assez rare qu’un homme politique exprime, à répétition et avec l’expérience de toute une vie, un tel dédain pour l’ensemble de ses concitoyens Dans son texte de samedi dernier, il accuse Jean Lesage, René Lévesque et Robert Bourassa de tous les maux. Il est particulièrement novateur lorsqu’il tente de rendre M. Bourassa partiellement responsable de la mort de l’Accord du lac Meech. M. Trudeau, qui omet de citer son propre rôle et celui de M. Jean Chrétien dans l’échec de Meech, ne se gênait pas, à l’époque, pour affirmer: «Meech me terrifie… Nous avons des exemples dans l’histoire où un gouvernement devient totalitaire parce qu’il agit en fonction d’une race et envoie les autres dans les camps de concentration.» Il traitait «d’eunuques» et de «pleutres» les premiers ministres du Canada et des provinces qui avaient signé l’accord. Ils se rendaient coupables à ses yeux de modifier ainsi «sa» Constitution de 1982 qui devait dit-il en empruntant une véritable référence à une sinistre idéologie des années 30, «durer mille ans». Quant au rôle joué par M. Chrétien dans le torpillage de l’Accord, on ne trouve guère de meilleur témoin que son actuel ministre des Finances, Paul Martin, qui le suivait à la trace dans la course au leadership libéral. Il accusait à l’époque son adversaire d’avoir fait campagne pendant un an sur le dos du Québec en disant au Canada anglais qu’il n’y aurait pas de problème au Québec si l’Accord du lac Meech échouait». M. Martin trouvait notamment «inacceptable le fait que Jean Chrétien refuse de parler en bien du Québec». Il ne fait aucun doute qu’au cours des débats des dernières années, les représentants québécois ont dû commettre, de temps à autre, des erreurs d’appréciation, de stratégie ou de tactique. Nous laisserons aux historiens le soin d’en faire le tri. Ils ont cependant eu le courage, et je pense ici en particulier à Brian Mulroney, de tenter de forger un compromis canadien qui inclurait, plutôt que d’exclure, les Québécois. M. Mulroney a payé très cher sa tentative de sortir le Canada du «gâchis» légué, disait-il avec raison, par son prédécesseur. Notons cependant que M. Trudeau considère personnellement n’avoir commis aucune erreur dans sa propre action canadienne, malgré les traumatismes dans lesquels il a plongé son pays. De même, aujourd’hui, M. Chrétien et plusieurs ténors fédéralistes font preuve d’une grande arrogance envers l’intelligence des Québécois. Eux qui ont mis le mot «séparation» sur chaque poteau de téléphone du Québec, affirment maintenant que les électeurs du OUI n’ont pas compris la question et ne savaient pas qu’en disant OUI, le Québec deviendrait souverain. Il est indubitable qu’une proportion de gens, sachant qu’ils votaient pour la souveraineté, espéraient que le processus déclenché par un OUI provoquerait un ultime sursaut du Canada, modifiant l’issue du parcours. Les chefs souverainistes ne partagent pas leur analyse, mais dés électeurs ont le droit de la faire – comme une bonne proportion des électeurs du NON de 1980 et de 1995 ont le droit de faire le pari que leur vote entraînerait une plus grande autonomie pour le Québec, même si M. Trudeau et M. Chrétien y étaient farouchement opposés. Mais il est inquiétant que des leaders fédéralistes assimilent cet espoir – ce pari – à de l’ignorance ou de la stupidité. Leur attitude, comme celle de M. Trudeau des les années 70, prédispose à un aveuglement qui ne peut que conduire à de nouvelles désillusions. La «trahison» Trois fois dans son texte publié samedi dernier, M. Trudeau accuse René Lévesque d’avoir «trahi» ses alliés du Canada en 1981. Dans son texte anglais, il utilise le même terme à mon endroit. Même s’il a été assez largement utilisé pour décrire les événements entourant la promesse référendaire de M. Trudeau de 1980, puis l’attitude du Canada anglais lors des négociations de 1981, le mot «trahison» ne fait pas partie de mon vocabulaire et, contrairement à ce qu’affirment certains leaders fédéralistes dont Daniel Johnson, je ne l’ai pas employé. Il est intéressant de noter, cependant, que les leaders du camp du NON de 1995, Daniel Johnson, et de 1980, Claude Ryan, dans des textes bien pesés, ont récemment utilisé ce terme. pour décrire les conséquences des actions de M. Trudeau. En juillet dernier, dans la revue Foreign Policy, Daniel Johnson écrivait ce qui suit: «Le rapatriement de la Constitution de 1982 s’est soldé par l’exclusion du Québec et a empêché les Québécois de participer à une étape importante de l’autoidentification des Canadiens. Cela a créé chez les Québécois un sentiment de trahison et d’isolement qui subsiste encore aujourd’hui.» En novembre dernier dans le quotidien The Gazette, Claude Ryan abondait en ce sens: «Un grand nombre de Québécois, dont plusieurs fédéralistes, ont eu le sentiment d’avoir été trahis.» Personne ne devrait se surprendre de l’opposition des souverainistes québécois aux agissements du premier ministre fédéral de l’époque. Cependant, les jugements portés par ses alliés fédéralistes québécois sapent considérablement les prétentions de M. Trudeau et nous éclairent sur les réflexes postréférendaires fédéraux, ceux du passé et ceux du présent. Dans son livre Regards sur le fédéralisme canadien publié le printemps dernier, Claude Ryan résumait les événements de 1980 comme suit: «Quand il s’était engagé quelques jours avant le référendum, dans un discours prononcé au centre Paul-Sauvé, à Montréal, à réformer le système fédéral canadien, plusieurs, dont l’auteur de ce livre (donc, Claude Ryan), avaient compris qu’il envisageait alors une opération qui serait conçue et conduite de concert avec ses alliés référendaires. (…) Mais Trudeau avait son propre ordre du jour, qui n’était pas celui du PLQ.» Ainsi, le chef du camp du NON de 1980 fut complètement écarté des opérations constitutionnelles postréférendaires de M. Trudeau. M. Ryan a une vision nuancée du contenu de la réforme de 1982, mais il récuse fermement la méthode employée et il s’y opposa à l’Assemblée nationale. Samedi dernier, comme il l’avait fait par le passé, M. Trudeau trafique à ce sujet les dates et les votes. Dans son livre, M. Ryan juge sévèrement ces tentatives de «faire croire qu’une majorité des parlementaires siégeant à Québec et .à Ottawa avaient approuvé son projet». Il conclut que M. Trudeau s’adonne à «une déformation de l’histoire». De même, le chef du camp du NON de 1995, Daniel Johnson est au aujourd’hui à ce point exclu de la réflexion en cours à Ottawa qu’il doit signaler à ses alliés d’hier, par médias interposés, qu’ils sont «à côté de la track» et s’engagent dans des voix contraires aux orientations fondamentales du PLQ, notamment en ce qui concerne l’intégrité territoriale du Québec. L’histoire est-elle en train de se répéter? En 1981, plusieurs électeurs libéraux se sont sentis, disons, «floués», par M. Trudeau. Ils n’avaient pas compris que les changements proposés avaient se faire unilatéralement contre la volonté du PLQ et de l’Assemblée nationale. En 1995, M. Chrétien a promis qu’un NON provoquerait des «changements qui s’imposent». Comment les électeurs du NON réagiront-ils lorsqu’ils s’aviseront que les changements proposés visent à modifier unilatéralement les règles de la démocratie québécoise et à dépecer le territoire québécois? Les «revendications québécoises» L’ancien premier ministre canadien ne se contente pas de dénigrer les efforts constitutionnels de ses homologues québécois et de ses successeurs. Il prétend définir, seul, en quoi consistent les «revendications traditionnelles du Québec». Ainsi, il affirme qu’elles «consistaient essentiellement en une chose: le respect du fait français au Canada, principalement en matière de langue dans les instances fédérales et d’éducation dans les provinces où les francophones étaient en minorité». Ces objectifs étaient certes louables et soutenus par les Québécois. Mais vouloir réduire la revendication québécoise à ces seuls éléments est tellement étranger à la réalité historique de l’après-guerre qu’il serait fastidieux de l’invalider point par point. Notons simplement qu’au moment où M. Trudeau vote sa fort nécessaire Loi des langues officielles, en 1969, il y a trois partis politiques au Québec: l’Union nationale, au pouvoir, a été élue sur la plate-forme «égalité ou indépendance»; le Parti libéral québécois vient d’adopter une plate-forme proposant «le statut particulier»; et le Parti québécois, naissant, prône «la souveraineté-association». En niant l’existence des revendications historiques du Québec, M. Trudeau se conduit comme ces pharaons de l’ancienne Egypte qui, lorsqu’ils étaient insatisfaits de l’histoire, faisaient gommer et disparaître de leur royaume toute inscription, mention ou tout rappel désobligeants. On trouve cependant ici une importante leçon. Dans sa croisade en faveur des langues officielles, M. Trudeau a créé un énorme malentendu entre nos deux peuples. Il a fait croire au Canada que l’adoption du bilinguisme institutionnel allait régler le problème québécois. Rien n’était plus faux. Des millions de Canadiens ont investi leur énergie politique et leur bonne foi dans cet espoir. La frustration que M. Trudeau a ainsi engendrée au Canada anglais est un des facteurs les plus néfastes de notre histoire récente. Aujourd’hui, M. Chrétien et son ministre Stéphane Dion s’astreignent à convaincre le Canada qu’une reconnaissance du caractère distinct du Québec, agrémentée de quelques verrous supplémentaires, pourrait régler le cas québécois. Au Québec, les leaders d’opinion fédéralistes et souverainistes et les sondages d’opinion contredisent énergiquement ces affirmations dépassées et erronées. Ce serait tragique, pour le Canada et pour le Québec, qu’un second malentendu de cette ampleur empêche une lecture plus lucide des choses et brouille pour une génération ce qui reste de bonne volonté réciproque. La démocratie M. Trudeau affirme que, par mes arguments référendaires, j’aurais «souillé la bonne réputation démocratique de la province du Québec». On pourrait rétorquer sèchement que le premier ministre canadien qui a suspendu les libertés civiles en 1970, ouvrant la voie à l’emprisonnement sans raison, sans acte d’accusation et sans recours de 500 citoyens – dont quelques poètes – pour simple délit d’opinion et cautionnant 3000 perquisitions sans mandat, est mal placé pour donner des cours de démocratie. Pour en revenir aux questions constitutionnelles, M. Trudeau a déjà avoué que son opération de 1981 avait été sciemment conçue comme une offensive qui n’aurait pas à respecter les règles démocratiques et il a reconnu qu’elle pourrait causer un tort irréversible. Ainsi, lorsque ses biographes Stephen Clarkson et Christina McCall lui ont demandé pourquoi il n’avait pas retenu les services du respecté mandarin Gordon Robertson pour le conseiller sur la Constitution à compter de 1980, M. Trudeau a donné une réponse révélatrice: «Disons simplement qu’à cette dernière étape, je pensais qu’il fallait presque un putsch, un coup de force, et Gordon [Robertson] était beaucoup trop gentleman pour ça. Gordon était un mandarin dévoué au bien commun et qui craignait qu’un dommage irréparable soit causé au tissu social. J’ai donc choisi quelqu’un d’autre.» Le dédain de M. Trudeau pour les formes démocratiques est également visible dans sa relation des événements du 4 novembre 1981. Par dessus tout, l’entêtement avec lequel il persiste à trouver normal et légitime le procédé utilisé dans la nuit du 4 au 5 novembre force l’admiration. Un test simple suffit pourtant à percer l’artifice. Expliquez à n’importe quel étranger que 11 premiers ministres étaient conviés à une conférence cruciale pour l’avenir et que, pendant la dernière nuit, dix d’entre eux se sont concertés pour concevoir un accord qui, loin de satisfaire le onzième, lui enlevait une partie de ses acquis. Vous n’en trouverez aucun qui croira qu’une démocratie ait pu agir ainsi, quelles qu’aient été les circonstances ou les alliances. Mais suivons un instant la chambranlante thèse de Trudeau. Il accuse René Lévesque d’avoir «trahi» ses alliés. Qu’est-ce qui vaut au chef québécois cette épithète? C’est qu’il avait accepté de soumettre un aspect clé de la nouvelle Constitution à un référendum. Voilà ce qu’on reproche à René Lévesque. Il voulait que les Canadiens et les Québécois puissent s’exprimer, par référendum, sur leur loi fondamentale. Selon l’ancien premier ministre, c’est la raison pour laquelle tous les acteurs du drame – ses alliés et ses adversaires – ont convenu d’une entente qui l’excluait lui, sa province et son peuple. M. Trudeau nous pousse donc à choisir entre un démocrate qui se serait plié à la volonté populaire et un premier ministre fédéral planifiant «presque un putsch, un coup de force». Le choix est facile. Si M. Lévesque était le seul, à Ottawa, à croire à la démocratie, il fut fort bien entouré lorsqu’il revint au Québec. Les Québécois n’ont cessé de refaire ce choix depuis. Lorsqu’il fut élu en février 1980, donc avant le «coup de force», M. Trudeau avait raflé 74 sièges au Québec, avec 68% du vote. Après le coup de force, à l’élection suivante, en 1984, son parti chuta à 17 sièges et à 35% du vote. Certes, plusieurs facteurs ont joué dans ce renversement. Mais l’un d’entre eux était la promesse de M. Mulroney de réparer l’erreur commise en 1982. Jamais, depuis 1980, le parti de Pierre Elliott Trudeau n’a réussi à obtenir au Québec une pluralité de voix. Ne doit-on pas trouver là un quelconque signal? Aujourd’hui, la tentation du coup de force est malheureusement toujours présente dans l’univers fédéraliste construit par M. Trudeau. Le soir du référendum d’octobre dernier, s’adressant à la nation et fort d’un vote de 50,6% pour le NON, M. Chrétien a déclaré: «En démocratie, le peuple a toujours raison. Ce soir, il n’y a qu’un seul gagnant c’est lui, le peuple. Ce soir, plus, que jamais, nous avons toutes les raisons d’être fiers de la démocratie canadienne.» Il a ajouté: «Les Québécois et les Québécoises se sont exprimés, nous devons respecter leur verdict.» Quelques jours plus tard, cependant, il a déclaré que si le résultat avait favorisé le OUI, il n’aurait pas respecté le verdict des Québécoises et des Québécois. Depuis, M. Chrétien et ses ministres tentent de trouver des façons de tricher avec la démocratie québécoise, de modifier le seuil qui entraîne un respect du verdict. S’inspirant des propos de M. Trudeau de 1980 sur la divisibilité du Québec, MM. Chrétien et Dion jouent un jeu dangereux avec la démocratie canadienne, sa réputation internationale et, plus encore, sa santé au Canada même. Les Québécois ont toujours, eux, respecté les règles démocratiques. Ils ont agi comme un peuple, solidaire de ses décisions, prises à la majorité. Songeons un instant à ce qui se serait produit s’ils avaient, au contraire, adopté la logique de MM. Trudeau, Chrétien et Dion. En 1865, les parlementaires du Bas-Canada – le Québec d’alors – ont accepté la Confédération par un vote de 37 contre 25. Selon la règle Trudeau-Chrétien-Dion, environ 40% du Québec aurait donc dû rester à l’extérieur du nouveau Canada. En août 1867, dans l’élection qui a entériné la Confédération, seulement 55% des Québécois ont voté pour le Parti conservateur pro-Confédération. Selon la règle Trudeau-Chrétien-Dion, les 45% restants auraient dû se «partitionner» – comme d’ailleurs les 48% de Terre-Neuviens qui ont voté contre leur rattachement au Canada en 1942. Ces décisions majeures concernaient pourtant «nos enfants et nos petits-enfants» pour reprendre l’argument qu’invoque M. Dion à l’appui de sa thèse d’un nouveau seuil référendaire. Ces décisions modifiaient fondamentalement l’identité des citoyens concernés. Chaque fois pourtant, les Québécois ont respecté le verdict majoritaire. En 1980, les souverainistes ont tenu leur premier référendum. Alors, le Saguenay-Lac-Saint-Jean a voté OUI, comme 40% de l’ensemble des Québécois. Il n’est venu à, l’idée de personne de décréter que ces territoires pouvaient se proclamer indépendants. Avec raison. C’est le peuple en son entier qui décide, pas les MRC, les régions, les quartiers ou les groupes linguistiques. De même en 1995, toutes les régions québécoises, sauf l’Outaouais, la Beauce et une partie de l’île de Montréal ont voté OUI. Personne n’a proposé que les régions ayant voté OUI se «partitionnent». Pour le peuple québécois et l’ensemble de ses partis représentés à l’Assemblée nationale, la règle cardinale exige que la majorité du peuple tranche, ne serait-ce que par une seule voix, ou par 26000. Le 30 octobre, les souverainistes étaient minoritaires et ont respecté le verdict. Le peuple québécois suit en cela l’exemple du Canada, qui a reconnu ces dernières années dans leurs frontières d’origine un grand nombre de nouveaux pays. Tous ces peuples comportaient en leur sein des minorités linguistiques ou régionales démocratiquement et légitimement opposées à la souveraineté de leurs nouveaux Etats. Le Canada n’a proposé dans leur cas ni de changer les règles démocratiques, ni de bousculer les frontières. Pourquoi les Québécois, qui se sont rendus aux urnes en octobre dans une extraordinaire proportion de 94%, n’auraient-il pas droit au même respect démocratique? Un ancien premier ministre a pris la plume pour se rappeler à notre mémoire. C’est son droit. Au delà des batailles d’«ego» et d’historiens, saisissons-nous de son intervention pour nous rappeler que les 15 ans écoulés depuis son dernier coup de force n’ont pas suffi à réparer le tort qu’il avait causé. A l’heure où certains, à Ottawa, inspirés par ses thèses, envisagent de suivre ses traces, il est bon de voir où son comportement passé nous a conduits, Canadiens et Québécois, anglophones et francophones. Au Québec, les Jean Lesage et René Lévesque, Daniel Johnson père et fils, Jacques Parizeau, Claude Ryan et Brian Mulroney ne sont sans doute pas parfaits. Leurs projets et leurs lois ne dureront peut-être pas «mille ans». Mais, tous, ils ont respecté le processus et le verdict démocratiques. Tous, ils se sont priés aux décisions majoritaires. Tous, ils ont donné raison à la volonté du peuple québécois. Tous, à un moment ou à un autre, ont été répudiés, conspués, accusés par Pierre Elliott Trudeau. Six jours seulement après mon assermentation, me voici introduit dans ce club des démocrates. Avec eux, et tous les Québécois, je plaide coupable.