Politique

Guerre aux anglicismes : une modeste suggestion

Autant vous le dire tout de suite : j’ai toujours été un admirateur de Marie-Éva de Villers. D’abord, elle connaît beaucoup plus de mots que moi. Vous me direz que si j’écrivais, comme elle, des « multidictionnaires » à temps plein, j’apprendrais aussi deux ou trois savoureuses locutions.

Ensuite, elle s’est tapé la lecture de – tenez-vous bien – tous les articles publiés dans Le Devoir et Le Monde au cours de l’année 1997. Une année où il ne s’est rien passé ! Aucun événement historique majeur (sauf le clonage de la brebis Dolly, qu’on prétend maintenant décédée mais qui est en fait cadre supérieure chez Raël) ! Pis, elle l’a fait crayon à la main, pour recenser le nombre de mots identiques – et surtout de mots différents – utilisés par les rédacteurs des deux quotidiens.

De façon extrêmement diplomate, elle révélait, dans Le Devoir du 5 janvier 2005, que les journalistes du quotidien montréalais faisaient plus de fautes et utilisaient davantage d’anglicismes que ceux du Monde. (Nous interrompons cette chronique pour signaler que Marie-Éva de Villers n’a pas parlé de « fautes », mais d’« emprunts sémantiques et syntaxiques critiqués ».)

Marie-Éva de Villers affirme au sujet des journalistes du Devoir que leurs « emprunts critiqués » « semblent résulter davantage d’interférences entre le français et l’anglais que d’un choix conscient ». Un problème qui « diminuerait notablement si les auteurs étaient informés à ce propos ».

Voilà, chers lecteurs, où je voulais en venir. Puisqu’on parle beaucoup de la qualité de la langue ces temps-ci – et pour me faire bien voir auprès de Marie-Éva de Villers –, j’ai eu l’audace de formuler une petite proposition. Car, comme le disait Mark Twain à propos de la météo : « Tout le monde s’en plaint, mais personne ne résout le problème ».

Si on veut augmenter la qualité du français dans les médias, sans ouvrir de camp de rééducation pour nos journalistes et animateurs dans le Languedoc-Roussillon, il faut agir avec tact et patience et se fonder justement sur le fait que bon nombre des fautifs ne demandent pas mieux que de s’amender. La vérité est qu’une bonne partie des journalistes et animateurs ont un stock d’erreurs de langage qu’ils répètent sans que jamais personne les leur signale. Il arrive même qu’ils adoptent un nouveau terme avec la certitude que l’Office québécois de la langue française est d’accord. La carrière de l’expression incorrecte « motards criminalisés », par exemple, en témoigne.

Avec l’aide de Marie-Éva, nous avons mis en contact la Fédération professionnelle des journalistes (FPJQ) et l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTIAQ). Pourquoi ne communiqueraient-ils pas entre eux, par courriel et de façon purement volontaire, avons-nous demandé ? Un terminologue pourrait dire : j’écoute Achille Tremblay, le matin, à Radio-Appalaches, et je veux bien lui envoyer des courriels. Si M. Tremblay, de son côté, a inscrit son nom auprès de la FPJQ sur la liste – confidentielle – de ceux que la chose intéresse, les deux personnes seraient mises en contact.

Il y aurait des règles strictes: le terminologue n’aurait le droit d’envoyer qu’un courriel par semaine, relevant une seule erreur et proposant une seule amélioration. Il ne s’agit pas d’immersion, mais de long et patient labeur. La missive transiterait par la FPJQ. Le prof et le journaliste seraient libres d’arrêter à tout moment, ou de changer de partenaire.

Le ton y ferait également pour beaucoup. Exemple à ne pas suivre : « Monsieur Tremblay, vous avez encore démontré votre insondable médiocrité linguistique hier en omettant une fois de plus, dans votre minable reportage sur la reproduction des crevettes, d’utiliser un imparfait du subjonctif. » Il est préférable de dire : « Cher Monsieur Tremblay, envoûté par votre sublime reportage d’hier sur la livraison des nouveaux uniformes des préposés à l’entretien de l’arrondissement, j’ai failli ne pas noter que vous aviez employé le mot “accomplissement”, alors que vous vouliez dire “exploit, réussite”. Le recours à ce calque de l’anglais est totalement compréhensible. Je pense l’avoir entendu dans la bouche de Bernard Pivot. Mais connaissant votre quête d’excellence, j’ai cru bien faire en attirant votre attention sur ce détail. À la semaine prochaine, si tant est qu’il y ait d’ici là matière à courriel. »

Le système est en place depuis 2007. Des dizaines de terminologues et de journalistes communiquent ainsi, chaque semaine, et épurent la langue française de ses écarts linguistiques, une faute à la fois. C’est notre modeste contribution.